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Dom Juan — en 20 minutes

Dom Juan — en 20 minutes
1Voici Dom Juan traversé par ses scènes les plus fortes : de vrais extraits de la pièce, mis bout à bout et reliés par de courtes notes, pour lire en une vingtaine de minutes l'essentiel de cette comédie de Molière.

Acte I
2La scène est en Sicile. Sganarelle, valet de Dom Juan, rencontre Gusman, l'écuyer de Done Elvire : sa maîtresse, que Dom Juan a enlevée d'un couvent et épousée, l'a suivi jusqu'ici, inquiète d'un départ qu'elle ne s'explique pas.
3**Sganarelle, tenant une tabatière.**
4Quoi que puisse dire Aristote et toute la Philosophie, il n'est rien d'égal au tabac : c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre.
5Le valet en vient à sa maîtresse, et prévient Gusman : elle risque d'être mal payée de son amour.
6**Gusman**
7Quoi ? ce départ si peu prévu seroit une infidélité de Dom Juan ? Il pourroit faire cette injure aux chastes feux de Done Elvire ?
8**Sganarelle**
9Eh ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est Dom Juan.
10Et il fait de son maître un portrait qu'il démentira, jure-t-il, si jamais on le lui répète.
11**Sganarelle**
12je t'apprends, inter nos, que tu vois en Dom Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, un pourceau d'Epicure, un vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille à toutes les remontrances [chrétiennes] qu'on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons.
13Le mariage, chez cet homme-là, n'est qu'un piège de plus.
14**Sganarelle**
15Un mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne se sert point d'autres pièges pour attraper les belles, et c'est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disois le nom de toutes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce seroit un chapitre à durer jusques au soir.
16Dom Juan paraît. Il donne à son valet licence de parler, s'amuse de ses scrupules, puis expose sa propre religion en matière d'amour.
17**Dom Juan**
18Quoi ? tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non : la constance n'est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs.
19Ce qu'il aime, dit-il, n'est pas de posséder : c'est de conquérir.
20**Dom Juan**
21Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le coeur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir.
22Une fois maître, dit-il, tout le beau de la passion est fini : il n'y a plus qu'un chemin, la conquête suivante.
23**Dom Juan**
24Enfin il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle personne, et j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes desirs : je me sens un coeur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterois qu'il y eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.
25**Sganarelle**
26Vertu de ma vie, comme vous débitez ! Il semble que vous avez appris cela par coeur, et vous parlez tout comme un livre.
27Le valet se hasarde à parler du Ciel et de ces mariages qu'on multiplie tous les mois.
28**Dom Juan**
29Va, va, c'est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble, sans que tu t'en mettes en peine.
30**Sganarelle**
31Ma foi ! Monsieur, j'ai toujours ouï dire, que c'est une méchante raillerie que de se railler du Ciel, et que les libertins ne font jamais une bonne fin.
32**Sganarelle**
33Et n'y craignez-vous rien, Monsieur, de la mort de ce commandeur que vous tuâtes il y a six mois ?
34**Dom Juan**
35Et pourquoi craindre ? Ne l'ai-je pas bien tué ?
36**Sganarelle**
37Fort bien, le mieux du monde, et il auroit tort de se plaindre.
38Une autre affaire l'occupe : il a suivi jusqu'en cette ville une jeune fiancée, et prépare son enlèvement.
39**Dom Juan**
40La personne dont je te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été conduite ici par celui même qu'elle y vient épouser ; et le hasard me fit voir ce couple d'amants trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais je n'ai vu deux personnes être si contents l'un de l'autre, et faire éclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l'émotion ; j'en fus frappé au coeur et mon amour commença par la jalousie.
41C'est alors que Done Elvire paraît, encore en équipage de voyage.
42**Done Elvire**
43Me ferez-vous la grâce, Dom Juan, de vouloir bien me reconnoître ? et puis-je au moins espérer que vous daigniez tourner le visage de ce côté ?
44**Dom Juan**
45Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendois pas ici.
46**Done Elvire**
47Je serai bien aise pourtant d'ouïr de votre bouche les raisons de votre départ. Parlez, Dom Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous saurez vous justifier !
48**Dom Juan**
49Madame, voilà Sganarelle qui sait pourquoi je suis parti.
50**Sganarelle**
51Madame, les conquérants, Alexandre et les autres mondes sont causes de notre départ. Voilà, Monsieur, tout ce que je puis dire.
52Pressé de répondre lui-même, Dom Juan invoque un scrupule de conscience.
53**Dom Juan**
54Je vous avoue, Madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et que je porte un coeur sincère. Je ne vous dirai point que je suis toujours dans les mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous rejoindre, puisque enfin il est assuré que je ne suis parti que pour vous fuir ; non point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous davantage je puisse vivre sans péché. Il m'est venu des scrupules, Madame, et j'ai ouvert les yeux de l'âme sur ce que je faisois.
55**Done Elvire**
56Ah ! scélérat, c'est maintenant que je te connois tout entier ; et pour mon malheur, je te connois lorsqu'il n'en est plus temps, et qu'une telle connoissance ne peut plus me servir qu'à me désespérer.
57**Done Elvire**
58Je te le dis encore ; le Ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais ; et si le Ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la colère d'une femme offensée.
59**Dom Juan, après une petite réflexion.**
60Allons songer à l'exécution de notre entreprise amoureuse.
61**Sganarelle**
62Ah ! quel abominable maître me vois-je obligé de servir !
Acte II
63L'enlèvement a échoué : la barque a chaviré, et deux paysans ont tiré les naufragés de l'eau. Pierrot, l'un d'eux, reproche à Charlotte, sa promise, sa froideur.
64**Charlotte**
65Mon quieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la mesme chose.
66**Pierrot**
67Je te dis toujou la mesme chose, parce que c'est toujou la mesme chose ; et si ce n'étoit pas toujou la mesme chose ; je ne te dirois pas toujou la mesme chose.
68Pierrot s'en va boire chopine. À peine sauvé des eaux, Dom Juan a déjà courtisé une paysanne — et en aperçoit une seconde.
69**Dom Juan, apercevant Charlotte.**
70Ah ! ah ! d'où sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As-tu rien vu de plus joli ? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien l'autre ?
71**Sganarelle**
72Assurément. Autre pièce nouvelle.
73**Dom Juan**
74Tournez-vous un peu, s'il vous plaît. Ah ! que cette taille est jolie ! Haussez un peu la tête, de grâce. Ah ! que ce visage est mignon ! Ouvrez vos yeux entièrement. Ah ! qu'ils sont beaux ! Que je voie un peu vos dents, je vous prie. Ah ! qu'elles sont amoureuses, et ces lèvres appétissantes !
75**Dom Juan**
76Et dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n'êtes pas mariée sans doute ?
77**Charlotte**
78Non, Monsieur ; mais je dois bientôt l'être avec Piarrot, le fils de la voisine Simonette.
79**Dom Juan**
80Quoi ? une personne comme vous seroit la femme d'un simple paysan ! Non, non : c'est profaner tant de beautés, et vous n'êtes pas née pour demeurer dans un village.
81Charlotte se défend : elle est pauvre, mais elle a l'honneur en recommandation. Il lui promet aussitôt le mariage.
82**Dom Juan**
83Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en tout honneur ; et pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je n'ai point d'autre dessein que de vous épouser : en voulez-vous un plus grand témoignage ?
84**Sganarelle**
85Non, non, ne craignez point : il se mariera avec vous tant que vous voudrez.
86Pierrot veut défendre son accordée : il reçoit des soufflets. Puis survient Mathurine, à qui Dom Juan a fait la même promesse ; les deux femmes se disputent devant lui.
87**Dom Juan, embarrassé, leur dit à toutes deux.**
88Que voulez-vous que je dise ? Vous soutenez également toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour femmes. Est-ce chacune de vous ne sait pas ce qui en est, sans qu'il soit nécessaire que je m'explique davantage ?
89Il renvoie chacune à sa propre certitude, puis conclut.
90**Dom Juan**
91Tous les discours n'avancent point les choses ; il faut faire et non pas dire, et les effets décident mieux que les paroles. Aussi n'est-ce rien que par là que je vous veux mettre d'accord, et l'on verra, quand je me marierai, laquelle des deux a mon coeur.
92Puis, tout bas, il jure à chacune qu'elle est la seule, et s'éclipse. Sganarelle tente d'avertir les deux paysannes.
93**Sganarelle**
94Ah ! pauvres filles que vous êtes, j'ai pitié de votre innocence, et je ne puis souffrir de vous voir courir à votre malheur.
95Un homme de main vient avertir que douze cavaliers cherchent Dom Juan : les frères d'Elvire sont sur ses traces. Il faut fuir, et se déguiser.
Acte III
96Dom Juan a pris l'habit de campagne, Sganarelle celui d'un médecin. Enhardi par son déguisement, le valet veut enfin savoir ce que croit son maître.
97**Sganarelle**
98Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne croyiez point du tout au Ciel ?
99**Dom Juan**
100Laissons cela.
101**Sganarelle**
102C'est à dire que non. Et à l'Enfer ?
103**Dom Juan**
104Eh !
105**Sganarelle**
106Tout de même. Et au diable, s'il vous plaît ?
107**Dom Juan**
108Oui, oui.
109**Sganarelle**
110Aussi peu. Ne croyez-vous point l'autre vie ?
111**Dom Juan**
112Ah ! ah ! ah !
113**Sganarelle**
114Voilà un homme que j'aurai bien de la peine à convertir.
115Sganarelle insiste : il faut pourtant bien croire quelque chose.
116**Dom Juan**
117Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.
118**Sganarelle**
119Votre religion, à ce que je vois, est donc l'arithmétique ? Il faut avouer qu'il se met d'étranges folies dans la tête des hommes, et que pour avoir bien étudié on est bien moins sage le plus souvent.
120Lui n'a rien étudié, mais son petit jugement lui suffit.
121**Sganarelle**
122je vois les choses mieux que tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons n'est pas un champignon, qui soit venu tout seul en une nuit.
123**Sganarelle**
124Cela n'est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que j'aie quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut ? Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête, remuer les pieds, aller à droit, à gauche, en avant, en arrière, tourner...
125(Il se laisse tomber en tournant.)
126**Dom Juan**
127Bon ! voilà ton raisonnement qui a le nez cassé.
128Égarés, ils demandent leur chemin à un pauvre retiré dans le bois, qui les met en garde contre les voleurs et demande l'aumône.
129**Le pauvre**
130Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le Ciel qu'il vous donne toute sorte de biens.
131**Dom Juan**
132Eh ! prie-le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.
133**Dom Juan**
134Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?
135**Le pauvre**
136De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.
137**Dom Juan**
138Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise ?
139**Le pauvre**
140Hélas ! Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.
141**Dom Juan**
142Tu te moques : un homme qui prie le Ciel tout le jour ne peut pas manquer d'être bien dans ses affaires.
143**Le pauvre**
144Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau de pain à me mettre sous les dents.
145Dom Juan lui montre alors un louis d'or, et y met une condition : qu'il jure.
146**Le pauvre**
147Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
148**Dom Juan**
149Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un louis d'or ou non. En voici un que je te donne, si tu jures ; tiens, il faut jurer.
150**Sganarelle**
151Va, va, jure un peu, il n'y a pas de mal.
152**Dom Juan**
153Prends, le voilà ; prends, te dis-je, mais jure donc.
154**Le pauvre**
155Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.
156**Dom Juan**
157je te le donne pour l'amour de l'humanité. Mais que vois-je là ? un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté.
158Il sauve l'inconnu : c'est Dom Carlos, un frère d'Elvire, qui obtient de son aîné que la vengeance soit différée d'un jour. Restés seuls, le maître et le valet aperçoivent un monument entre les arbres.
159**Dom Juan**
160Mais quel est le superbe édifice que je vois entre ces arbres ?
161**Sganarelle.**
162Bon ! c'est le tombeau que le Commandeur faisoit faire lorsque vous le tuâtes.
163**Sganarelle**
164Monsieur, n'allez point là.
165**Dom Juan**
166Pourquoi ?
167**Sganarelle**
168Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tué.
169**Dom Juan**
170Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilité, et qu'il doit recevoir de bonne grâce, s'il est galant homme. Allons, entrons dedans. (Le tombeau s'ouvre, où l'on voit un superbe mausolée et la statue du Commandeur.)
171**Dom Juan**
172Demande-lui s'il veut venir souper avec moi.
173**Sganarelle**
174Vous moquez-vous ? Ce seroit être fou que d'aller parler à une statue.
175**Dom Juan**
176Fais ce que je te dis.
177**Sganarelle**
178Seigneur Commandeur, mon maître Dom Juan vous demande si vous voulez lui faire l'honneur de venir souper avec lui. (La Statue baisse la tête.) Ha !
179**Sganarelle**
180La Statue m'a fait signe.
181**Dom Juan**
182Le Seigneur Commandeur voudroit-il venir souper avec moi ?
183(La Statue baisse encore la tête.)
184**Dom Juan**
185Allons, sortons d'ici.
186**Sganarelle**
187Voilà de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire.
Acte IV
188De retour chez lui, Dom Juan reçoit son créancier, M. Dimanche, et le paie de civilités : on l'assied de force, on s'informe de sa femme, de sa fille, du chien de la maison, et il n'achève pas une phrase.
189**Dom Juan**
190Embrassez-moi donc, s'il vous plaît. Je vous prie encore une fois d'être persuadé que je suis tout à vous, et qu'il n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service. (Il sort.)
191**M. Dimanche**
192Il est vrai ; il me fait tant de civilités et tant de compliments que je ne saurois jamais lui demander de l'argent.
193Paraît ensuite Dom Louis, le père, qui n'a plus pour son fils que des reproches.
194**Dom Louis**
195Ah ! quelle bassesse est la vôtre ! Ne rougissez-vous point de mériter si peu votre naissance ? Etes-vous en droit, dites-moi, d'en tirer quelque vanité ? Et qu'avez-vous fait dans le monde pour être gentilhomme ?
196Et il conclut sur ce qui fait, à ses yeux, la vraie noblesse.
197**Dom Louis**
198Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la nature, que la vertu est le premier titre de noblesse, que je regarde bien moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu'on fait, et que je ferois plus d'état du fils d'un crocheteur qui seroit honnête homme, que du fils d'un monarque qui vivroit comme vous.
199**Dom Juan**
200Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler.
201**Dom Louis**
202Mais sache, fils indigne, que la tendresse paternelle est poussée à bout par tes actions, que je saurai, plus tôt que tu ne penses, mettre une borne à tes déréglements, prévenir sur toi le courroux du Ciel, et laver par ta punition la honte de t'avoir fait naître. (Il sort.)
203**Dom Juan**
204Eh ! mourez le plus tôt que vous pourrez, c'est le mieux que vous puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir des pères qui vivent autant que leurs fils. (Il se met dans son fauteuil.)
205Une dame voilée se présente alors : c'est Done Elvire, qui a renoncé au monde et vient, une dernière fois, tenter de le sauver.
206**Done Elvire**
207Oui, Dom Juan, je sais tous les déréglements de votre vie, et ce même Ciel, qui m'a touché le coeur et fait jeter les yeux sur les égarements de ma conduite, m'a inspiré de vous venir trouver, et de vous dire, de sa part, que vos offenses ont épuisé sa miséricorde, que sa colère redoutable est prête de tomber sur vous, qu'il est en vous de l'éviter par un prompt repentir, et que peut-être vous n'avez pas encore un jour à vous pouvoir soustraire au plus grand de tous les malheurs.
208**Sganarelle**
209Pauvre femme !
210**Done Elvire**
211j'ai oublié mon devoir pour vous, j'ai fait toutes choses pour vous ; et toute la récompense que je vous en demande, c'est de corriger votre vie, et de prévenir votre perte.
212**Sganarelle**
213Coeur de tigre !
214**Dom Juan**
215Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'émotion pour elle, que j'ai trouvé de l'agrément dans cette nouveauté bizarre, et que son habit négligé, son air languissant et ses larmes ont réveillé en moi quelques petits restes d'un feu éteint ?
216**Sganarelle**
217C'est-à-dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous.
218**Dom Juan**
219Vite à souper.
220Au milieu du repas, on frappe : la statue du Commandeur entre et vient se mettre à table.
221**La statue**
222Dom Juan, c'est assez. Je vous invite à venir demain souper avec moi. En aurez-vous le courage ?
223**Dom Juan**
224Oui, j'irai, accompagné du seul Sganarelle.
225**Sganarelle**
226Je vous rends grâce, il est demain jeûne pour moi.
227**La statue**
228On n'a pas besoin de lumière, quand on est conduit par le Ciel.
Acte V
229Le lendemain, Dom Juan annonce à son père une conversion soudaine. Dom Louis pleure de joie et sort ; Sganarelle se réjouit — trop vite.
230**Dom Juan**
231Quoi ? tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu crois que ma bouche étoit d'accord avec mon coeur ?
232**Sganarelle**
233Quoi ? ce n'est pas... Vous ne... Votre... Oh ! quel homme ! quel homme ! quel homme !
234**Dom Juan**
235Non, non, je ne suis point changé, et mes sentiments sont toujours les mêmes.
236**Dom Juan**
237si j'ai dit que je voulois corriger ma conduite et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un dessein que j'ai formé par pure politique, un stratagème utile, une grimace nécessaire où je veux me contraindre, pour ménager un père dont j'ai besoin, et me mettre à couvert, du côté des hommes, de cent fâcheuses aventures qui pourroient m'arriver.
238**Sganarelle**
239Quoi ? vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous ériger en homme de bien ?
240**Dom Juan**
241Et pourquoi non ? Il y en a tant d'autres comme moi, qui se mêlent de ce métier, et qui se servent du même masque pour abuser le monde !
242Suit l'éloge de l'hypocrisie, le morceau le plus noir de la pièce.
243**Dom Juan**
244l'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse jouer aujourd'hui, et la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages.
245Elle a surtout ceci pour elle : personne n'ose l'attaquer.
246**Dom Juan**
247Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement ; mais l'hypocrisie est un vice privilégié, qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une impunité souveraine.
248Il détaille alors le profit qu'il compte tirer du masque.
249**Dom Juan**
250Combien crois-tu que j'en connoisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus méchants hommes du monde ?
251Le masque suffit : un soupir, deux roulements d'yeux, et tout est rajusté.
252**Dom Juan**
253C'est sous cet abri favorable que je veux me sauver, et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes ; mais j'aurai soin de me cacher et me divertirai à petit bruit.
254Et il ira plus loin encore : il se fera le persécuteur des autres au nom du Ciel.
255**Dom Juan**
256Je ferai le vengeur des intérêts du Ciel, et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété, et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets, qui, sans connoissance de cause, crieront en public contre eux, qui les accableront d'injures, et les damneront hautement de leur autorité privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des foiblesses des hommes, et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle.
257**Sganarelle**
258O Ciel ! qu'entends-je ici ? Il ne vous manquoit plus que d'être hypocrite pour vous achever de tout point, et voilà le comble des abominations.
259Cette fois, le valet ne se retient plus — et remonte, de proche en proche, jusqu'à la damnation de son maître.
260**Sganarelle**
261Sachez, Monsieur, que tant va la cruche à l'eau, qu'enfin elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne connois pas, l'homme est en ce monde ainsi que l'oiseau sur la branche ; la branche est attachée à l'arbre ; qui s'attache à l'arbre, suit de bons préceptes ; les bons préceptes valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se trouvent à la cour ; à la cour sont les courtisans ; les courtisans suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie ; la fantaisie est une faculté de l'âme ; l'âme est ce qui nous donne la vie ; la vie finit par la mort ; la mort nous fait penser au Ciel ; le Ciel est au-dessus de la terre ; la terre n'est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d'un bon pilote ; un bon pilote a de la prudence ; la prudence n'est point dans les jeunes gens ; les jeunes gens doivent obéissance aux vieux ; les vieux aiment les richesses ; les richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ; les pauvres ont de la nécessité, nécessité n'a point de loi ; qui n'a point de loi vit en bête brute ; et par conséquent, vous serez damné à tous les diables.
262**Dom Juan**
263O beau raisonnement !
264Dom Carlos revient réclamer réparation pour sa soeur. Dom Juan lui oppose désormais le Ciel à chaque phrase.
265**Dom Carlos**
266Vous aurez fait sortir ma soeur d'un convent, pour la laisser ensuite ?
267**Dom Juan**
268Le Ciel l'ordonne de la sorte.
269**Dom Carlos**
270Nous souffrirons cette tache en notre famille ?
271**Dom Juan**
272Prenez-vous-en au Ciel.
273**Dom Carlos**
274Et quoi ? toujours le Ciel ?
275**Dom Juan**
276Le Ciel le souhaite comme cela.
277Un spectre en femme voilée surgit alors : c'est le dernier avertissement.
278**Le Spectre**
279Dom Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du Ciel ; et s'il ne se repent ici, sa perte est résolue.
280**Sganarelle**
281Ah ! Monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans le repentir.
282**Dom Juan**
283Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de me repentir. Allons, suis-moi.
284**La Statue**
285Arrêtez, Dom Juan : vous m'avez hier donné parole de venir manger avec moi.
286**Dom Juan**
287Oui. Où faut-il aller ?
288**La Statue**
289Donnez-moi la main.
290**Dom Juan**
291La voilà.
292**La Statue**
293Dom Juan, l'endurcissement au péché traîne une mort funeste, et les grâces du Ciel que l'on renvoie ouvrent un chemin à sa foudre.
294**Dom Juan**
295O Ciel ! que sens-je ? un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent. Ah !
296(Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur dom Juan ; la terre s'ouvre et l'abîme ; et il sort de grands feux de l'endroit où il est tombé.)
297**Sganarelle**
298[Ah ! mes gages ! mes gages ! ] Voilà par sa mort un chacun satisfait. Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content ; il n'y a que moi seul de malheureux, qui, après tant d'années de service, n'ai point d'autre récompense que de voir à mes yeux l'impiété de mon maître punie par le plus épouvantable châtiment du monde. [Mes gages ! mes gages ! mes gages ! ]