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Acte V

Scène III

Dom Juan, Molière (1665)·Texte intégral, scène 24 sur 27·Livre complet →

Dom Carlos, Dom Juan, Sganarelle

Dom Carlos

Dom Juan, je vous trouve à propos, et suis bien aise de vous parler ici plutôt que chez vous, pour vous demander vos résolutions. Vous savez que ce soin me regarde, et que je me suis en votre présence chargé de cette affaire. Pour moi je ne le cèle point, je souhaite fort que les choses aillent dans la douceur ; et il n’y a rien que je ne fasse pour porter votre esprit à vouloir prendre cette voie, et pour vous voir publiquement confirmer à ma sœur le nom de votre femme.

Dom Juan, d’un ton hypocrite.

Hélas ! je voudrois bien, de tout mon cœur, vous donner la satisfaction que vous souhaitez ; mais le Ciel s’y oppose directement : il a inspiré à mon âme le dessein de changer de vie, et je n’ai point d’autres pensées maintenant que de quitter entièrement tous les attachements du monde, de me dépouiller au plus tôt de toutes sortes de vanités, et de corriger désormais par une austère conduite tous les dérèglements criminels où m’a porté le feu d’une aveugle jeunesse.

Dom Carlos

Ce dessein, Dom Juan, ne choque point ce que je dis ; et la compagnie d’une femme légitime peut bien s’accommoder avec les louables pensées que le Ciel vous inspire.

Dom Juan

Hélas ! point du tout. C’est un dessein que votre sœur elle-même a pris : elle a résolu sa retraite, et nous avons été touchés tous deux en même temps.

Dom Carlos

Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant être imputée au mépris que vous feriez d’elle et de notre famille ; et notre honneur demande qu’elle vive avec vous.

Dom Juan

Je vous assure que cela ne se peut. J’en avois, pour moi, toutes les envies du monde, et je me suis même encore aujourd’hui conseillé au Ciel pour cela ; mais, lorsque je l’ai consulté j’ai entendu une voix qui m’a dit que je ne devois point songer à votre sœur, et qu’avec elle assurément je ne ferois point mon salut.

Dom Carlos

Croyez-vous, Dom Juan, nous éblouir par ces belles excuses ?

Dom Juan

J’obéis à la voix du Ciel.

Dom Carlos

Quoi ? vous voulez que je me paye d’un semblable discours ?

Dom Juan

C’est le Ciel qui le veut ainsi.

Dom Carlos

Vous aurez fait sortir ma sœur d’un convent, pour la laisser ensuite ?

Dom Juan

Le Ciel l’ordonne de la sorte.

Dom Carlos

Nous souffrirons cette tache en notre famille ?

Dom Juan

Prenez-vous-en au Ciel.

Dom Carlos

Et quoi ? toujours le Ciel ?

Dom Juan

Le Ciel le souhaite comme cela.

Dom Carlos

Il suffit, Dom Juan, je vous entends. Ce n’est pas ici que je veux vous prendre, et le lieu ne le souffre pas ; mais, avant qu’il soit peu, je saurai vous trouver.

Dom Juan

Vous ferez ce que vous voudrez ; vous savez que je ne manque point de cœur, et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m’en vais passer tout à l’heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand convent ; mais je vous déclare, pour moi, que ce n’est point moi qui me veux battre : le Ciel m’en défend la pensée ; et si vous m’attaquez, nous verrons ce qui en arrivera

Dom Carlos

Nous verrons, de vrai, nous verrons.