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L'Avare — en 20 minutes

L'Avare — en 20 minutes
1Voici L'Avare traversé par ses scènes les plus fortes : de vrais extraits de la pièce, mis bout à bout et reliés par de courtes notes, pour lire en une vingtaine de minutes l'essentiel de cette comédie de Molière.

Scène I
2Valère, Elise
3**Valère**
4Hé quoi ? charmante Elise, vous devenez mélancolique, après les obligeantes assurances que vous avez eu la bonté de me donner de votre foi ? Je vous vois soupirer, hélas ! au milieu de ma joie ! Est-ce du regret, dites-moi, de m'avoir fait heureux, et vous repentez-vous de cet engagement où mes feux ont pu vous contraindre ?
5**Elise**
6Non, Valère, je ne puis pas me repentir de tout ce que je fais pour vous. Je m'y sens entraîner par une trop douce puissance, et je n'ai pas même la force de souhaiter que les choses ne fussent pas. Mais, à vous dire vrai, le succès me donne de l'inquiétude ; et je crains fort de vous aimer un peu plus que je ne devrois.
7**Valère**
8Hé ! que pouvez-vous craindre, Elise, dans les bontés que vous avez pour moi ?
9**Elise**
10Hélas ! cent choses à la fois : l'emportement d'un père, les reproches d'une famille, les censures du monde ; mais plus que tout, Valère, le changement de votre coeur, et cette froideur criminelle dont ceux de votre sexe payent le plus souvent les témoignages trop ardents d'une innocente amour.
11Elise craint la colère de son père si leur engagement secret venait à se savoir. Valère se retire : voici son frère Cléante, qui brûle de lui confier, à elle, un secret du même genre.
12**Cléante**
13Je suis bien aise de vous trouver seule, ma soeur ; et je brûlois de vous parler, pour m'ouvrir à vous d'un secret.
14**Elise**
15Me voilà prête à vous ouïr, mon frère. Qu'avez-vous à me dire ?
16**Cléante**
17Bien des choses, ma soeur, enveloppées dans un mot : j'aime.
18**Elise**
19Vous aimez ?
20**Cléante**
21Oui, j'aime. Mais avant que d'aller plus loin, je sais que je dépends d'un père, et que le nom de fils me soumet à ses volontés ; que nous ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont nous tenons le jour ; que le Ciel les a fait les maîtres de nos voeux, et qu'il nous est enjoint de n'en disposer que par leur conduite ; que n'étant prévenus d'aucune folle ardeur, ils sont en état de se tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre ; qu'il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence que l'aveuglement de notre passion ; et que l'emportement de la jeunesse nous entraîne le plus souvent dans des précipices fâcheux. Je vous dis tout cela, ma soeur, afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le dire ; car enfin mon amour ne veut rien écouter, et je vous prie de ne me point faire de remontrances.
22Cléante aime Mariane, une jeune fille sans fortune qui vit avec sa mère malade. Il voudrait l'aider, mais son père le tient dans une sécheresse d'argent qui l'en empêche.
23**Cléante**
24Ah ! ma soeur, il est plus grand qu'on ne peut croire. Car enfin peut-on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse épargne qu'on exerce sur nous, que cette sécheresse étrange où l'on nous fait languir ? Et que nous servira d'avoir du bien, s'il ne nous vient que dans le temps que nous ne serons plus dans le bel âge d'en jouir, et si pour m'entretenir même, il faut que maintenant je m'engage de tous côtés, si je suis réduit avec vous à chercher tous les jours le secours des marchands, pour avoir moyen de porter des habits raisonnables ? Enfin j'ai voulu vous parler, pour m'aider à sonder mon père sur les sentiments où je suis ; et si je l'y trouve contraire, j'ai résolu d'aller en d'autres lieux, avec cette aimable personne, jouir de la fortune que le Ciel voudra nous offrir. Je fais chercher partout pour ce dessein de l'argent à emprunter ; et si vos affaires, ma soeur, sont semblables aux miennes, et qu'il faille que notre père s'oppose à nos desirs, nous le quitterons là tous deux et nous affranchirons de cette tyrannie où nous tient depuis si longtemps son avarice insupportable.
25**Elise**
26Il est bien vrai que, tous les jours, il nous donne de plus en plus sujet de regretter la mort de notre mère, et que...
27**Cléante**
28J'entends sa voix. Eloignons-nous un peu, pour nous achever notre confidence ; et nous joindrons après nos forces pour venir attaquer la dureté de son humeur.
29Harpagon paraît justement, en train de chasser La Flèche, le valet de Cléante, qu'il soupçonne de vouloir le voler.
30**Harpagon**
31Hors d'ici tout à l'heure, et qu'on ne réplique pas. Allons, que l'on détale de chez moi, maître juré filou, vrai gibier de potence.
32**La Flèche**
33Je n'ai jamais rien vu de si méchant que ce maudit vieillard et je pense, sauf correction, qu'il a le diable au corps.
34**Harpagon**
35Tu murmures entre tes dents.
36**La Flèche**
37Pourquoi me chassez-vous ?
38**Harpagon**
39C'est bien à toi, pendard, à me demander des raisons ; sors vite, que je ne t'assomme.
40**La Flèche**
41Qu'est-ce que je vous ai fait ?
42**Harpagon**
43Tu m'as fait que je veux que tu sortes.
44**La Flèche**
45Mon maître, votre fils, m'a donné ordre de l'attendre.
46**Harpagon**
47Va-t'en l'attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison planté tout droit comme un piquet, à observer ce qui se passe, et faire ton profit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un espion de mes affaires, un traître, dont les yeux maudits assiègent toutes mes actions, dévorent ce que je possède, et furettent de tous côtés pour voir s'il n'y a rien à voler.
48**La Flèche**
49Comment diantre voulez-vous qu'on fasse pour vous voler ? Etes-vous un homme volable, quand vous renfermez toutes choses, et faites sentinelle jour et nuit ?
50**Harpagon**
51Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire sentinelle comme il me plaît. Ne voilà pas de mes mouchards, qui prennent garde à ce qu'on fait ? Je tremble qu'il n'ait soupçonné quelque chose de mon argent. Ne serois-tu point homme à aller faire courir le bruit que j'ai chez moi de l'argent caché ?
52**La Flèche**
53Vous avez de l'argent caché ?
54**Harpagon**
55Non, coquin, je ne dis pas cela. (A part.) J'enrage. Je demande si malicieusement tu n'irois point faire courir le bruit que j'en ai.
56**La Flèche**
57Hé ! que nous importe que vous en ayez ou que vous n'en ayez pas, si c'est pour nous la même chose ?
58**Harpagon**
59Tu fais le raisonneur. Je te baillerai de ce raisonnement-ci par les oreilles. (Il lève la main pour lui donner un soufflet.) Sors d'ici, encore une fois.
60**La Flèche**
61Hé bien ! je sors.
62**Harpagon**
63Attends. Ne m'emportes-tu rien ?
64**La Flèche**
65Que vous emporterois-je ?
66**Harpagon**
67Viens ça, que je voie. Montre-moi tes mains.
68**La Flèche**
69Les voilà.
70**Harpagon**
71Les autres
72**La Flèche**
73Les autres ?
74**Harpagon**
75Oui.
76**La Flèche**
77Les voilà.
78Harpagon le presse encore de vider ses poches, puis le somme de se taire sur le compte des « avaricieux ».
79**Harpagon**
80C'est ce que je veux faire. (Il fouille dans les poches de La Flèche.)
81**La Flèche**
82La peste soit de l'avarice et des avaricieux !
83**Harpagon**
84Comment ? que dis-tu ?
85**La Flèche**
86Ce que je dis ?
87**Harpagon**
88Oui : qu'est-ce que tu dis d'avarice et d'avaricieux !
89**La Flèche**
90Je dis que la peste soit de l'avarice et des avaricieux.
91**Harpagon**
92De qui veux-tu parler ?
93**La Flèche**
94Des avaricieux.
95**Harpagon**
96Et qui sont-ils ces avaricieux ?
97**La Flèche**
98Des vilains et des ladres.
99**Harpagon**
100Mais qui est-ce que tu entends par là ?
101**La Flèche**
102De quoi vous mettez-vous en peine ?
103**Harpagon**
104Je me mets en peine de ce qu'il faut.
105**La Flèche**
106Est-ce que vous croyez que je veux parler de vous ?
107**Harpagon**
108Je crois ce que je crois ; mais je veux que tu me dises à qui tu parles quand tu dis cela.
109**La Flèche**
110Je parle... je parle à mon bonnet.
111**Harpagon**
112Et moi, je pourrois bien parler à ta barrette.
113**La Flèche**
114M'empêcherez-vous de maudire les avaricieux ?
115**Harpagon**
116Non ; mais je t'empêcherai de jaser, et d'être insolent. Tais-toi.
117**La Flèche**
118Je ne nomme personne.
119**Harpagon**
120Je te rosserai, si tu parles.
121**La Flèche**
122Qui se sent morveux, qu'il se mouche.
123**Harpagon**
124Te tairas-tu ?
125**La Flèche**
126Oui, malgré moi.
127Resté seul, Harpagon retrouve ses enfants. Il leur annonce qu'il va marier sa fille Elise au riche seigneur Anselme — « sans dot » — et prend Valère, son propre intendant, à témoin de la sagesse de ce choix.
128**Harpagon**
129Comment ? le seigneur Anselme est un parti considérable, c'est un gentilhomme qui est noble, doux, posé, sage, et fort accommodé, et auquel il ne reste aucun enfant de son premier mariage. Sauroit-elle mieux rencontrer ?
130**Valère**
131Cela est vrai. Mais elle pourroit vous dire que c'est un peu précipiter les choses, et qu'il faudroit au moins quelque temps pour voir si son inclination pourra s'accommoder avec...
132**Harpagon**
133C'est une occasion qu'il faut prendre vite aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu'ailleurs je ne trouverois pas, et il s'engage à la prendre sans dot.
134**Valère**
135Sans dot ?
136**Harpagon**
137Oui.
138**Valère**
139Ah ! je ne dis plus rien. Voyez-vous ? voilà une raison tout à fait convaincante ; il se faut rendre à cela.
140**Harpagon**
141C'est pour moi une épargne considérable.
142**Valère**
143Assurément, cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai que votre fille vous peut représenter que le mariage est une plus grande affaire qu'on ne peut croire ; qu'il y va d'être heureux ou malheureux toute sa vie ; et qu'un engagement qui doit durer jusqu'à la mort ne se doit jamais faire qu'avec de grandes précautions.
144**Harpagon**
145Sans dot.
146**Valère**
147Vous avez raison : voilà qui décide tout, cela s'entend. Il y a des gens qui pourroient vous dire qu'en de telles occasions l'inclination d'une fille est une chose sans doute où l'on doit avoir de l'égard ; et que cette grande inégalité d'âge, d'humeur et de sentiments, rend un mariage sujet à des accidents très-fâcheux.
148**Harpagon**
149Sans dot.
150**Valère**
151Ah ! il n'y a pas de réplique à cela : on le sait bien ; qui diantre peut aller là contre ? Ce n'est pas qu'il n'y ait quantité de pères qui aimeroient mieux ménager la satisfaction de leurs filles que l'argent qu'ils pourroient donner ; qui ne les voudroient point sacrifier à l'intérêt, et chercheroient plus que toute autre chose à mettre dans un mariage cette douce conformité qui sans cesse y maintient l'honneur, la tranquillité et la joie, et que...
152**Harpagon**
153Sans dot.
154**Valère**
155Il est vrai : cela ferme la bouche à tout, sans dot. Le moyen de résister à une raison comme celle-là ?
156De son côté, Cléante cherche à emprunter de l'argent par l'entremise d'un courtier, maître Simon, sans révéler son nom. Mais le prêteur mystérieux qu'on lui amène n'est autre que son propre père.
157**Cléante**
158Lui auroit-on appris qui je suis ? et serois-tu pour nous trahir ?
159**Maître Simon**
160Ah ! ah ! vous êtes bien pressés ! Qui vous a dit que c'étoit céans ? Ce n'est pas moi, Monsieur, au moins, qui leur ai découvert votre nom et votre logis ; mais, à mon avis, il n'y a pas grand mal à cela. Ce sont des personnes discrètes, et vous pouvez ici vous expliquer ensemble.
161**Harpagon**
162Comment ?
163**Maître Simon**
164Monsieur est la personne qui veut vous emprunter les quinze mille livres dont je vous ai parlé.
165**Harpagon**
166Comment, pendard ? c'est toi qui t'abandonnes à ces coupables extrémités ?
167**Cléante**
168Comment, mon père ? c'est vous qui vous portez à ces honteuses actions ?
169**Harpagon**
170C'est toi qui te veux ruiner par des emprunts si condamnables ?
171**Cléante**
172C'est vous qui cherchez à vous enrichir par des usures si criminelles ?
173**Harpagon**
174Oses-tu bien, après cela, paroître devant moi !
175**Cléante**
176Osez-vous bien, après cela, vous présenter aux yeux du monde ?
177**Harpagon**
178N'as-tu point de honte, dis-moi, d'en venir à ces débauches-là ? de te précipiter dans des dépenses effroyables ? et de faire une honteuse dissipation du bien que tes parents t'ont amassé avec tant de sueurs ?
179**Cléante**
180Ne rougissez-vous point de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites ? de sacrifier gloire et réputation au desir insatiable d'entasser écu sur écu, et de renchérir, en fait d'intérêts, sur les plus infâmes subtilités qu'aient jamais inventées les plus célèbres usuriers ?
181**Harpagon**
182Ote-toi de mes yeux, coquin ! ôte-toi de mes yeux !
183**Cléante**
184Qui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n'a que faire ?
185**Harpagon**
186Retire-toi, te dis-je, et ne m'échauffe pas les oreilles. Je ne suis pas fâché de cette aventure ; et ce m'est un avis de tenir l'oeil, plus que jamais, sur toutes ses actions.
187Frosine, une entremetteuse, vient négocier pour Harpagon son mariage avec Mariane. Pour le flatter, elle lui invente une Mariane éprise, dit-elle, des seuls vieillards.
188**Frosine**
189Ah ! que vous la connoissez mal ! C'est encore une particularité que j'avois à vous dire. Elle a une aversion épouvantable pour tous les jeunes gens, et n'a de l'amour que pour les vieillards.
190**Harpagon**
191Elle ?
192**Frosine**
193Oui, elle. Je voudrois que vous l'eussiez entendu parler là-dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune homme ; mais elle n'est point plus ravie, dit-elle, que lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmants, et je vous avertis de n'aller pas vous faire plus jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu'on soit sexagénaire ; et il n'y a pas quatre mois encore, qu'étant prête d'être mariée, elle rompit tout net le mariage, sur ce que son amant fit voir qu'il n'avoit que cinquante-six ans, et qu'il ne prit point de lunettes pour signer le contrat.
194**Harpagon**
195Sur cela seulement ?
196**Frosine**
197Oui. Elle dit que ce n'est pas contentement pour elle que cinquante-six ans ; et surtout, elle est pour les nez qui portent des lunettes.
198**Harpagon**
199Certes, tu me dis là une chose toute nouvelle.
200**Frosine**
201Cela va plus loin qu'on ne vous peut dire. On lui voit dans sa chambre quelques tableaux et quelques estampes ; mais que pensez-vous que ce soit ? Des Adonis ? des Céphales ? des Pâris ? et des Apollons ? Non : de beaux portraits de Saturne, du roi Priam, du vieux Nestor, et du bon père Anchise sur les épaules de son fils.
202**Harpagon**
203Cela est admirable ! Voilà ce que je n'aurois jamais pensé ; et je suis bien aise d'apprendre qu'elle est de cette humeur. En effet, si j'avois été femme, je n'aurois point aimé les jeunes hommes.
204Le soir venu, Harpagon organise à contrecœur le souper qu'il doit offrir à ses invités, et rogne sur tout. Son intendant Valère, pour lui plaire, renchérit sur sa lésine.
205**Maître Jacques**
206Rôt...
207**Harpagon, en lui mettant la main sur la bouche.**
208Ah ! traître, tu manges tout mon bien.
209**Maître Jacques**
210Entremets...
211**Harpagon**
212Encore ?
213**Valère**
214Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde ? et Monsieur a-t-il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille ? Allez-vous-en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger avec excès.
215**Harpagon**
216Il a raison.
217**Valère**
218Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe-gorge qu'une table remplie de trop de viandes ; que pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu'on donne ; et que, suivant le dire d'un ancien, il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.
219**Harpagon**
220Ah ! que cela est bien dit ! Approche, que je t'embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie. Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi... Non, ce n'est pas cela. Comment est-ce que tu dis ?
221**Valère**
222Qu'il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.
223**Harpagon**
224Oui. Entends-tu ? Qui est le grand homme qui a dit cela ?
225**Valère**
226Je ne me souviens pas maintenant de son nom.
227**Harpagon**
228Souviens-toi de m'écrire ces mots : je les veux faire graver en lettres d'or sur la cheminée de ma salle.
229**Valère**
230Je n'y manquerai pas. Et pour votre soupé, vous n'avez qu'à me laisser faire : je réglerai tout cela comme il faut.
231**Harpagon**
232Fais donc.
233Mariane est enfin présentée à celui qu'on veut lui faire épouser. Harpagon, ganté de galanteries surannées, ne voit pas qu'elle le juge en secret.
234**Harpagon**
235Ne vous offensez pas, ma belle, si je viens à vous avec des lunettes. Je sais que vos appas frappent assez les yeux, sont assez visibles d'eux-mêmes, et qu'il n'est pas besoin de lunettes pour les apercevoir ; mais enfin c'est avec des lunettes qu'on observe les astres ; et je maintiens et garantis que vous êtes un astre, mais un astre le plus bel astre qui soit dans le pays des astres.
236Frosine, elle ne répond mot, et ne témoigne, ce me semble, aucune joie de me voir.
237**Frosine**
238C'est qu'elle est encore toute surprise ; et puis les filles ont toujours honte à témoigner d'abord ce qu'elles ont dans l'âme.
239**Harpagon**
240Tu as raison. Voilà, belle mignonne, ma fille qui vient vous saluer.
Scène VI
241Elise, Harpagon, Mariane, Frosine
242**Mariane**
243Je m'acquitte bien tard, Madame, d'une telle visite.
244**Elise**
245Vous avez fait, Madame, ce que je devois faire, et c'étoit à moi de vous prévenir.
246**Harpagon**
247Vous voyez qu'elle est grande ; mais mauvaise herbe croît toujours.
248**Mariane, bas à Frosine.**
249Oh ! l'homme déplaisant !
250**Harpagon**
251Que dit la belle ?
252**Frosine**
253Qu'elle vous trouve admirable.
254**Harpagon**
255C'est trop d'honneur que vous me faites, adorable mignonne.
256**Mariane, à part.**
257Quel animal !
258La Flèche, le valet de Cléante, a fini par repérer la cachette du jardin : il s'empare de la cassette d'or d'Harpagon et s'enfuit avec son maître. Harpagon, revenant, découvre le vol et sort de lui-même.
259**La Flèche, sortant du jardin, avec une cassette.**
260Ah ! Monsieur, que je vous trouve à propos ! suivez-moi vite.
261**Cléante**
262Qu'y a-t-il ?
263**La Flèche**
264Suivez-moi, vous dis-je : nous sommes bien.
265**Cléante**
266Comment ?
267**La Flèche**
268Voici votre affaire.
269**Cléante**
270Quoi ?
271**La Flèche**
272J'ai guigné ceci tout le jour.
273**Cléante**
274Qu'est-ce que c'est ?
275**La Flèche**
276Le trésor de votre père, que j'ai attrapé.
Scène VII
277Harpagon
278(Il crie au voleur dès le jardin, et vient sans chapeau.)
279Au voleur ! au voleur ! à l'assassin ! au meurtrier ! Justice, juste Ciel ! je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent. Qui peut-ce être ? Qu'est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N'est-il point là ? N'est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête. Rends-moi mon argent, coquin... (Il se prend lui-même le bras.) Ah ! c'est moi. Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! on m'a privé de toi ; et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde : sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait, je n'en puis plus ; je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris ? Euh ? que dites-vous ? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure ; et l'on a choisi justement le temps que je parlois à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller querir la justice, et faire donner la question à toute la maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh ! de quoi est-ce qu'on parle là ? De celui qui m'a dérobé ? Quel bruit fait-on là haut ? Est-ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part sans doute au vol que l'on m'a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après.
280Un commissaire est appelé pour l'enquête. Maître Jacques, le cuisinier, encore furieux d'avoir été rossé par Valère, l'accuse à tort du vol. Confronté, Valère avoue seulement son amour secret pour Elise — mais Harpagon, obsédé par sa cassette, ne comprend rien à ses aveux, jusqu'à ce que le seigneur Anselme, venu pour son propre mariage, mette Valère au pied du mur sur ses origines.
281**Anselme**
282Quoi ? vous osez vous dire fils de Dom Thomas d'Alburcy ?
283**Valère**
284Oui, je l'ose ; et je suis prêt de soutenir cette vérité contre qui que ce soit.
285**Anselme**
286L'audace est merveilleuse. Apprenez, pour vous confondre, qu'il y a seize ans pour le moins que l'homme dont vous nous parlez périt sur mer avec ses enfants et sa femme, en voulant dérober leur vie aux cruelles persécutions qui ont accompagné les désordres de Naples, et qui en firent exiler plusieurs nobles familles.
287Valère raconte alors comment, enfant, il fut sauvé d'un naufrage par un vaisseau espagnol, élevé par son capitaine, et comment il apprit depuis peu que son père n'était pas mort.
288**Anselme**
289Mais quels témoignages encore, autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez bâtie sur une vérité ?
290**Valère**
291Le capitaine espagnol ; un cachet de rubis qui étoit à mon père ; un bracelet d'agate que ma mère m'avoit mis au bras ; le vieux Pedro, ce domestique qui se sauva avec moi du naufrage.
292**Mariane**
293Hélas ! à vos paroles je puis ici répondre, moi, que vous n'imposez point ; et tout ce que vous dites me fait connoître clairement que vous êtes mon frère.
294**Valère**
295Vous ma soeur ?
296Mariane raconte à son tour comment elle-même et sa mère survécurent à ce naufrage, recueillies par des corsaires, avant de venir échouer à Paris.
297**Anselme**
298O Ciel ! quels sont les traits de ta puissance ! et que tu fais bien voir qu'il n'appartient qu'à toi de faire des miracles ! Embrassez-moi, mes enfants, et mêlez tous deux vos transports à ceux de votre père.
299**Valère**
300Vous êtes notre père ?
301**Mariane**
302C'est vous que ma mère a tant pleuré ?
303**Anselme**
304Oui, ma fille, oui, mon fils, je suis Dom Thomas d'Alburcy, que le Ciel garantit des ondes avec tout l'argent qu'il portoit, et qui vous ayant tous crus morts durant plus de seize ans, se préparoit, après de longs voyages, à chercher dans l'hymen d'une douce et sage personne la consolation de quelque nouvelle famille. Le peu de sûreté que j'ai vu pour ma vie à retourner à Naples, m'a fait y renoncer pour toujours ; et ayant su trouver moyen d'y faire vendre ce que j'avois, je me suis habitué ici, où, sous le nom d'Anselme, j'ai voulu m'éloigner les chagrins de cet autre nom qui m'a causé tant de traverses.
305**Harpagon**
306C'est là votre fils ?
307**Anselme**
308Oui.
309Tandis qu'Anselme retrouve ainsi son fils et sa fille, Cléante revient : il tient la cassette volée, et propose un marché à son père.
310**Cléante**
311Ne vous tourmentez point, mon père, et n'accusez personne. J'ai découvert des nouvelles de votre affaire, et je viens ici pour vous dire que, si vous voulez vous résoudre à me laisser épouser Mariane, votre argent vous sera rendu.
312**Harpagon**
313Où est-il ?
314**Cléante**
315Ne vous en mettez point en peine : il est en lieu dont je réponds, et tout ne dépend que de moi. C'est à vous de me dire à quoi vous vous déterminez ; et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane ; ou de perdre votre cassette.
316**Harpagon**
317N'en a-t-on rien ôté ?
318**Cléante**
319Rien du tout. Voyez si c'est votre dessein de souscrire à ce mariage, et de joindre votre consentement à celui de sa mère, qui lui laisse la liberté de faire un choix entre nous deux.
320**Mariane**
321Mais vous ne savez pas que ce n'est pas assez que ce consentement, et que le Ciel, avec un frère que vous voyez, vient de me rendre un père dont vous avez à m'obtenir.
322**Anselme**
323Le Ciel, mes enfants, ne me redonne point à vous pour être contraire à vos voeux. Seigneur Harpagon, vous jugez bien que le choix d'une jeune personne tombera sur le fils plutôt que sur le père. Allons, ne vous faites point dire ce qu'il n'est pas nécessaire d'entendre, et consentez ainsi que moi à ce double hyménée.
324**Harpagon**
325Il faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette.
326**Cléante**
327Vous la verrez saine et entière.
328**Harpagon**
329Je n'ai point d'argent à donner en mariage à mes enfants.
330**Anselme**
331Hé bien ! j'en ai pour eux ; que cela ne vous inquiète point.
332**Harpagon**
333Vous obligerez-vous à faire tous les frais de ces deux mariages ?
334**Anselme**
335Oui, je m'y oblige ; êtes-vous satisfait ?
336**Harpagon**
337Oui, pourvu que pour les noces vous me fassiez faire un habit.
338**Anselme**
339D'accord. Allons jouir de l'allégresse que cet heureux jour nous présente.
340**Le Commissaire**
341Holà ! Messieurs, holà ! tout doucement, s'il vous plaît : qui me payera mes écritures ?
342**Harpagon**
343Nous n'avons que faire de vos écritures.
344**Le Commissaire**
345Oui ! mais je ne prétends pas, moi, les avoir faites pour rien.
346**Harpagon**
347Pour votre payement, voilà un homme que je vous donne à pendre.