Acte III
Scène VII
L'Avare, Molière (1668)·Texte intégral, scène 15 sur 29·Livre complet →
Cléante, Harpagon, Elise, Mariane, Frosine
Cléante
Madame, à vous dire le vrai, c’est ici une aventure où sans doute je ne m’attendois pas ; et mon père ne m’a pas peu surpris lorsqu’il m’a dit tantôt le dessein qu’il avoit formé.
Mariane
Je puis dire la même chose. C’est une rencontre imprévue qui m’a surprise autant que vous ; et je n’étois point préparée à une pareille aventure.
Cléante
Il est vrai que mon père, Madame, ne peut pas faire un plus beau choix, et que ce m’est une sensible joie que l’honneur de vous voir ; mais avec tout cela, je ne vous assurerai point que je me réjouis du dessein où vous pourriez être de devenir ma belle-mère. Le compliment, je vous l’avoue, est trop difficile pour moi ; et c’est un titre, s’il vous plaît, que je ne vous souhaite point. Ce discours paroîtra brutal aux yeux de quelques-uns ; mais je suis assuré que vous serez personne à le prendre comme il faudra ; que c’est un mariage, Madame, où vous vous imaginez bien que je dois avoir de la répugnance ; que vous n’ignorez pas, sachant ce que je suis, comme il choque mes intérêts ; et que vous voulez bien enfin que je vous dise, avec la permission de mon père, que si les choses dépendoient de moi, cet hymen ne se feroit point.
Harpagon
Voilà un compliment bien impertinent : quelle belle confession à lui faire !
Mariane
Et moi, pour vous répondre, j’ai à vous dire que les choses sont fort égales ; et que si vous auriez de la répugnance à me voir votre belle-mère, je n’en aurois pas moins sans doute à vous voir mon beau-fils. Ne croyez pas, je vous prie, que ce soit moi qui cherche à vous donner cette inquiétude. Je serois fort fâchée de vous causer du déplaisir ; et si je ne m’y vois forcée par une puissance absolue, je vous donne ma parole que je ne consentirai point au mariage qui vous chagrine.
Harpagon
Elle a raison ; à sot compliment il faut une réponse de même. Je vous demande pardon, ma belle, de l’impertinence de mon fils. C’est un jeune sot, qui ne sait pas encore la conséquence des paroles qu’il dit.
Mariane
Je vous promets que ce qu’il m’a dit ne m’a point du tout offensée ; au contraire, il m’a fait plaisir de m’expliquer ainsi ses véritables sentiments. J’aime de lui un aveu de la sorte ; et, s’il avoit parlé d’autre façon, je l’en estimerois bien moins.
Harpagon
C’est beaucoup de bonté à vous de vouloir ainsi excuser ses fautes. Le temps le rendra plus sage, et vous verrez qu’il changera de sentiments.
Cléante
Non, mon père, je ne suis point capable d’en changer, et je prie instamment Madame de le croire.
Harpagon
Mais voyez quelle extravagance ! il continue encore plus fort.
Cléante
Voulez-vous que je trahisse mon cœur ?
Harpagon
Encore ? Avez-vous envie de changer de discours ?
Cléante
Hé bien ! puisque vous voulez que je parle d’autre façon, souffrez, Madame, que je me mette ici à la place de mon père, et que je vous avoue que je n’ai rien vu dans le monde de si charmant que vous ; que je ne conçois rien d’égal au bonheur de vous plaire, et que le titre de votre époux est une gloire, une félicité que je préférerois aux destinées des plus grands princes de la terre. Oui, Madame, le bonheur de vous posséder est à mes regards la plus belle de toutes les fortunes ; c’est où j’attache toute mon ambition ; il n’y a rien que je ne sois capable de faire pour une conquête si précieuse, et les obstacles les plus puissants...
Harpagon
Doucement, mon fils, s’il vous plaît.
Cléante
C’est un compliment que je fais pour vous à Madame.
Harpagon
Mon Dieu ! j’ai une langue pour m’expliquer moi-même, et je n’ai pas besoin d’un procureur comme vous. Allons, donnez des siéges.
Frosine
Non ; il vaut mieux que de ce pas nous allions à la foire, afin d’en revenir plus tôt, et d’avoir tout le temps ensuite de vous entretenir.
Harpagon
Qu’on mette donc les chevaux au carrosse. Je vous prie de m’excuser, ma belle, si je n’ai pas songé à vous donner un peu de collation avant que de partir.
Cléante
J’y ai pourvu, mon père, et j’ai fait apporter ici quelques bassins d’oranges de la Chine, de citrons doux et de confitures, que j’ai envoyé querir de votre part.
Harpagon, bas à Valère.
Valère !
Valère, à Harpagon.
Il a perdu le sens.
Cléante
Est-ce que vous trouvez, mon père, que ce ne soit pas assez ? Madame aura la bonté d’excuser cela, s’il lui plaît.
Mariane
C’est une chose qui n’étoit pas nécessaire.
Cléante
Avez-vous jamais vu, Madame, un diamant plus vif que celui que vous voyez que mon père a au doigt ?
Mariane
Il est vrai qu’il brille beaucoup.
Cléante
(Il l’ôte du doigt de son père et le donne à Mariane.) Il faut que vous le voyiez de près.
Mariane
Il est fort beau sans doute, et jette quantité de feux.
Cléante
(Il se met au-devant de Mariane, qui le veut rendre.) Nenni, Madame : il est en de trop belles mains. C’est un présent que mon père vous a fait.
Harpagon
Moi ?
Cléante
N’est-il pas vrai, mon père, que vous voulez que Madame le garde pour l’amour de vous ?
Harpagon, à part, à son fils.
Comment ?
Cléante
Belle demande ! Il me fait signe de vous le faire accepter.
Mariane
Je ne veux point...
Cléante
Vous moquez-vous ? Il n’a garde de le reprendre.
Harpagon, à part.
J’enrage !
Mariane
Ce seroit...
Cléante, en empêchant toujours Mariane de rendre la bague.
Non, vous dis-je, c’est l’offenser.
Mariane
De grâce...
Cléante
Point du tout.
Harpagon, à part.
Peste soit...
Cléante
Le voilà qui se scandalise de votre refus.
Harpagon, bas, à son fils.
Ah ! traître !
Cléante
Vous voyez qu’il se désespère.
Harpagon, bas, à son fils, en le menaçant.
Bourreau que tu es !
Cléante
Mon père, ce n’est pas ma faute. Je fais ce que je puis pour l’obliger à la garder ; mais elle est obstinée.
Harpagon, bas, à son fils, avec emportement.
Pendard !
Cléante
Vous êtes cause, Madame, que mon père me querelle.
Harpagon, bas, à son fils, avec les mêmes grimaces.
Le coquin !
Cléante
Vous le ferez tomber malade. De grâce, Madame, ne résistez point davantage.
Frosine
Mon Dieu ! que de façons ! Gardez la bague, puisque Monsieur le veut.
Mariane
Pour ne vous point mettre en colère, je la garde maintenant ; et je prendrai un autre temps pour vous la rendre.