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Acte IV

Scène III

L'Avare, Molière (1668)·Texte intégral, scène 19 sur 29·Livre complet →

Harpagon, Cléante

Harpagon

O çà, intérêt de belle-mère à part, que te semble à toi de cette personne ?

Cléante

Ce qui m’en semble ?

Harpagon

Oui, de son air, de sa taille, de sa beauté, de son esprit ?

Cléante

La, la.

Harpagon

Mais encore ?

Cléante

A vous en parler franchement, je ne l’ai pas trouvée ici ce que je l’avois crue. Son air est de franche coquette ; sa taille est assez gauche, sa beauté très médiocre, et son esprit des plus communs. Ne croyez pas que ce soit, mon père, pour vous en dégoûter ; car belle-mère pour belle-mère, j’aime autant celle-là qu’une autre.

Harpagon

Tu lui disois tantôt pourtant...

Cléante

Je lui ai dit quelques douceurs en votre nom, mais c’étoit pour vous plaire.

Harpagon

Si bien donc que tu n’aurois pas d’inclination pour elle ?

Cléante

Moi ? point du tout.

Harpagon

J’en suis fâché ; car cela rompt une pensée qui m’étoit venue dans l’esprit. J’ai fait, en la voyant ici, réflexion sur mon âge ; et j’ai songé qu’on pourra trouver à redire de me voir marier à une si jeune personne. Cette considération m’en faisoit quitter le dessein ; et comme je l’ai fait demander, et que je suis pour elle engagé de parole, je te l’aurois donnée, sans l’aversion que tu témoignes.

Cléante

A moi ?

Harpagon

A toi.

Cléante

En mariage ?

Harpagon

En mariage.

Cléante

Ecoutez : il est vrai qu’elle n’est pas fort à mon goût ; mais pour vous faire plaisir, mon père, je me résoudrai à l’épouser, si vous voulez.

Harpagon

Moi ? Je suis plus raisonnable que tu ne penses : je ne veux point forcer ton inclination.

Cléante

Pardonnez-moi, je me ferai cet effort pour l’amour de vous.

Harpagon

Non, non ; un mariage ne sauroit être heureux où l’inclination n’est pas.

Cléante

C’est une chose, mon père, qui peut-être viendra ensuite ; et l’on dit que l’amour est souvent un fruit du mariage.

Harpagon

Non : du côté de l’homme, on ne doit point risquer l’affaire, et ce sont des suites fâcheuses, où je n’ai garde de me commettre. Si tu avois senti quelque inclination pour elle, à la bonne heure : je te l’aurois fait épouser, au lieu de moi ; mais cela n’étant pas, je suivrai mon premier dessein, et je l’épouserai moi-même.

Cléante

Hé bien ! mon père, puisque les choses sont ainsi, il faut vous découvrir mon cœur, il faut vous révéler notre secret. La vérité est que je l’aime, depuis un jour que je la vis dans une promenade ; que mon dessein étoit tantôt de vous la demander pour femme ; et que rien ne m’a retenu que la déclaration de vos sentiments, et la crainte de vous déplaire.

Harpagon

Lui avez-vous rendu visite ?

Cléante

Oui, mon père.

Harpagon

Beaucoup de fois ?

Cléante

Assez, pour le temps qu’il y a.

Harpagon

Vous a-t-on bien reçu ?

Cléante

Fort bien, mais sans savoir qui j’étois ; et c’est ce qui a fait tantôt la surprise de Mariane.

Harpagon

Lui avez-vous déclaré votre passion, et le dessein où vous étiez de l’épouser ?

Cléante

Sans doute ; et même j’en avois fait à sa mère quelque peu d’ouverture.

Harpagon

A-t-elle écouté, pour sa fille, votre proposition ?

Cléante

Oui, fort civilement.

Harpagon

Et la fille correspond-elle fort à votre amour ?

Cléante

Si j’en dois croire les apparences, je me persuade, mon père, qu’elle a quelque bonté pour moi.

Harpagon

Je suis bien aise d’avoir appris un tel secret ; et voilà justement ce que je demandois. Oh sus ! mon fils, savez-vous ce qu’il y a ? c’est qu’il faut songer, s’il vous plaît, à vous défaire de votre amour ; à cesser toutes vos poursuites auprès d’une personne que je prétends pour moi ; et à vous marier dans peu avec celle qu’on vous destine.

Cléante

Oui, mon père, c’est ainsi que vous me jouez ! Hé bien ! puisque les choses en sont venues là, je vous déclare, moi, que je ne quitterai point la passion que j’ai pour Mariane, qu’il n’y a point d’extrémité où je ne m’abandonne pour vous disputer sa conquête, et que si vous avez pour vous le consentement d’une mère, j’aurai d’autres secours peut-être qui combattront pour moi.

Harpagon

Comment, pendard ? tu as l’audace d’aller sur mes brisées ?

Cléante

C’est vous qui allez sur les miennes ; et je suis le premier en date.

Harpagon

Ne suis-je pas ton père ? et ne me dois-tu pas respect ?

Cléante

Ce ne sont point ici des choses où les enfants soient obligés de déférer aux pères ; et l’amour ne connoît personne.

Harpagon

Je te ferai bien me connoître, avec de bons coups de bâton.

Cléante

Toutes vos menaces ne font rien.

Harpagon

Tu renonceras à Mariane.

Cléante

Point du tout.

Harpagon

Donnez-moi un bâton tout à l’heure.