24**Plusieurs musiciens**, musiciennes, joueurs d’instruments, danseurs, cuisiniers, garçons tailleurs, Et autres Personnages des Intermèdes et du Ballet.
26La Scène est à Paris.
28L’Ouverture se fait par un grand assemblage d’Instruments ; et dans le milieu du Théâtre, on voit un Élève du Maître de Musique, qui compose sur une Table, un Air que le Bourgeois a demandé pour une Sérénade.
Acte Premier
Scène Première
34Maître de musique, Maître à Danser, trois Musiciens, deux Violons, quatre Danseurs
36**Maître de musique, parlant à ses Musiciens**
38Venez, entrez dans cette Salle, et vous reposez là, en attendant qu’il vienne.
40**Maître à danser, parlant aux Danseurs**
42Et vous aussi, de ce côté.
44**Maître de musique, à l’Élève**
46Est‐ce fait ?
48**L’élève**
50Oui.
52**Maître de musique**
54Voyons… Voilà qui est bien.
56**Maître à danser**
58Est‐ce quelque chose de nouveau ?
60**Maître de musique**
62Oui, c’est un Air pour une Sérénade, que je lui ai fait composer ici, en attendant que notre Homme fût éveillé.
64**Maître à danser**
66Peut‐on voir ce que c’est ?
68**Maître de musique**
70Vous l’allez entendre, avec le Dialogue, quand il viendra. Il ne tardera guère.
72**Maître à danser**
74Nos occupations, à vous, et à moi, ne sont pas petites maintenant.
76**Maître de musique**
78Il est vrai. Nous avons trouvé ici un Homme comme il nous le faut à tous deux. Ce nous est une douce rente que ce Monsieur Jourdain, avec les visions de Noblesse et de Galanterie qu’il est allé se mettre en tête. Et votre Danse, et ma Musique, auraient à souhaiter que tout le Monde lui ressemblât.
80**Maître à danser**
82Non pas entièrement ; et je voudrais pour lui, qu’il se connût mieux qu’il ne fait aux choses que nous lui donnons.
84**Maître de musique**
86Il est vrai qu’il les connaît mal, mais il les paie bien ; et c’est de quoi maintenant nos Arts ont plus besoin, que de toute autre chose.
88**Maître à danser**
90Pour moi, je vous l’avoue, je me repais un peu de gloire. Les applaudissements me touchent ; et je tiens que dans tous les beaux Arts, c’est un supplice assez fâcheux, que de se produire à des Sots ; que d’essuyer sur des Compositions, la barbarie d’un Stupide. Il y a plaisir, ne m’en parlez point, à travailler pour des Personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d’un Art ; qui sachent faire un doux accueil aux beautés d’un Ouvrage ; et par de chatouillantes approbations, vous régaler de votre travail. Oui, la récompense la plus agréable qu’on puisse recevoir des choses que l’on fait, c’est de les voir connues ; de les voir caressées d’un applaudissement qui vous honore. Il n’y a rien, à mon avis, qui nous paie mieux que cela de toutes nos fatigues ; et ce sont des douceurs exquises, que des louanges éclairées.
92**Maître de musique**
94J’en demeure d’accord, et je les goûte comme vous. Il n’y a rien assurément qui chatouille davantage que les applaudissements que vous dites ; mais cet Encens ne fait pas vivre. Des louanges toutes pures, ne mettent point un Homme à son aise : Il y faut mêler du solide ; et la meilleure façon de louer, c’est de louer avec les mains. C’est un Homme à la vérité dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n’applaudit qu’à contre‐sens ; mais son argent redresse les jugements de son Esprit. Il a du discernement dans sa bourse. Ses louanges sont monnayées ; et ce Bourgeois ignorant, nous vaut mieux, comme vous voyez, que le grand Seigneur éclairé qui nous a introduits ici.
96**Maître à danser**
98Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites ; mais je trouve que vous appuyez un peu trop sur l’argent ; et l’intérêt est quelque chose de si bas, qu’il ne faut jamais qu’un honnête Homme montre pour lui de l’attachement.
100**Maître de musique**
102Vous recevez fort bien pourtant l’argent que notre Homme vous donne.
104**Maître à danser**
106Assurément ; mais je n’en fais pas tout mon bonheur, et je voudrais qu’avec son bien, il eût encore quelque bon goût des choses.
108**Maître de musique**
110Je le voudrais aussi, et c’est à quoi nous travaillons tous deux autant que nous pouvons. Mais en tout cas il nous donne moyen de nous faire connaître dans le Monde ; et il payera pour les autres, ce que les autres loueront pour lui.
112**Maître à danser**
114Le voilà qui vient.
Scène II
118Monsieur JOURDAIN, deux Laquais, Maître de musique, Maître à danser, Violons, Musiciens et Danseurs
120**Monsieur JOURDAIN**
122Hé bien, Messieurs ? Qu’est‐ce ? Me ferez‐vous voir votre petite drôlerie ?
124**Maître à danser**
126Comment ? Quelle petite drôlerie ?
128**Monsieur JOURDAIN**
130Eh la… comment appelez‐vous cela ? Votre Prologue, ou Dialogue de Chansons et de Danse.
132**Maître à danser**
134Ah, ah.
136**Maître de musique**
138Vous nous y voyez préparés.
140**Monsieur JOURDAIN**
142Je vous ai fait un peu attendre, mais c’est que je me fais habiller aujourd’hui comme les Gens de Qualité ; et mon Tailleur m’a envoyé des Bas de soie que j’ai pensé ne mettre jamais.
144**Maître de musique**
146Nous ne sommes ici que pour attendre votre loisir.
148**Monsieur JOURDAIN**
150Je vous prie tous deux de ne vous point en aller, qu’on ne m’ait apporté mon Habit, afin que vous me puissiez voir.
152**Maître à danser**
154Tout ce qu’il vous plaira.
156**Monsieur JOURDAIN**
158Vous me verrez équipé comme il faut, depuis les pieds jusqu’à la tête.
160**Maître de musique**
162Nous n’en doutons point.
164**Monsieur JOURDAIN**
166Je me suis fait faire cette Indienne‐ci.
168**Maître à danser**
170Elle est fort belle.
172**Monsieur JOURDAIN**
174Mon Tailleur m’a dit que les Gens de Qualité étaient comme cela le matin.
176**Maître de musique**
178Cela vous sied à merveille.
180**Monsieur JOURDAIN**
182Laquais, holà, mes deux Laquais.
184**Premier laquais**
186Que voulez‐vous, Monsieur ?
188**Monsieur JOURDAIN**
190Rien. C’est pour voir si vous m’entendez bien. Aux deux Maîtres. Que dites‐vous de mes Livrées ?
192**Maître à danser**
194Elles sont magnifiques.
196**Monsieur JOURDAIN**
198Il entrouvre sa Robe, et fait voir un Haut-chausses étroit de velours rouge, et une Camisole de velours vert, dont il est vêtu.
200Voici encore un petit Déshabillé pour faire le matin mes Exercices.
202**Maître de musique**
204Il est galant.
206**Monsieur JOURDAIN**
208Laquais.
210**Premier laquais**
212Monsieur.
214**Monsieur JOURDAIN**
216L’autre Laquais.
218**Second laquais**
220Monsieur.
222**Monsieur JOURDAIN**
224Tenez ma Robe. Me trouvez‐vous bien comme cela ?
226**Maître à danser**
228Fort bien. On ne peut pas mieux.
230**Monsieur JOURDAIN**
232Voyons un peu votre Affaire.
234**Maître de musique**
236Je voudrais bien auparavant vous faire entendre un Air qu’il vient de composer pour la Sérénade que vous m’avez demandée. C’est un de mes Écoliers, qui a pour ces sortes de choses un talent admirable.
238**Monsieur JOURDAIN**
240Oui ; mais il ne fallait pas faire faire cela par un Écolier ; et vous n’étiez pas trop bon vous‐même pour cette besogne‐là.
242**Maître de musique**
244Il ne faut pas, Monsieur, que le nom d’Écolier vous abuse. Ces sortes d’Écoliers en savent autant que les plus grands Maîtres, et l’Air est aussi beau qu’il s’en puisse faire. Écoutez seulement.
246**Monsieur JOURDAIN**
248Donnez‐moi ma Robe pour mieux entendre… Attendez, je crois que je serai mieux sans Robe… Non, redonnez‐la‐moi, cela ira mieux.
250**Musicien, chantant**
252Je languis nuit et jour, et mon mal est extrême, Depuis qu’à vos rigueurs vos beaux yeux m’ont soumis : Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime, Hélas ! que pourriez‐vous faire à vos ennemis ?
254**Monsieur JOURDAIN**
256Cette Chanson me semble un peu lugubre, elle endort, et je voudrais que vous la pussiez un peu ragaillardir par‐ci, par‐là.
258**Maître de musique**
260Il faut, Monsieur, que l’Air soit accommodé aux Paroles.
262**Monsieur JOURDAIN**
264On m’en apprit un tout à fait joli il y a quelque temps. Attendez… La… Comment est‐ce qu’il dit ?
266**Maître à danser**
268Par ma foi, je ne sais.
270**Monsieur JOURDAIN**
272Il y a du Mouton dedans.
274**Maître à danser**
276Du Mouton ?
278**Monsieur JOURDAIN**
280Oui. Ah.
282**Monsieur JOURDAIN chante.**
284Je croyais Janneton Aussi douce que belle ; Je croyais Janneton Plus douce qu’un Mouton : Hélas ! hélas ! Elle est cent fois, mille fois plus cruelle, Que n’est le Tigre aux Bois. N’est‐il pas joli ?
286**Maître de musique**
288Le plus joli du monde.
290**Maître à danser**
292Et vous le chantez bien.
294**Monsieur JOURDAIN**
296C’est sans avoir appris la Musique.
298**Maître de musique**
300Vous devriez l’apprendre, Monsieur, comme vous faites la Danse. Ce sont deux Arts qui ont une étroite liaison ensemble.
302**Maître à danser**
304Et qui ouvrent l’esprit d’un Homme aux belles choses.
306**Monsieur JOURDAIN**
308Est‐ce que les Gens de Qualité apprennent aussi la Musique ?
310**Maître de musique**
312Oui, Monsieur.
314**Monsieur JOURDAIN**
316Je l’apprendrai donc. Mais je ne sais quel temps je pourrai prendre ; car outre le Maître d’Armes qui me montre, j’ai arrêté encore un Maître de Philosophie qui doit commencer ce matin.
318**Maître de musique**
320La Philosophie est quelque chose ; mais la Musique, Monsieur, la Musique…
322**Maître à danser**
324La Musique et la Danse… La Musique et la Danse, c’est là tout ce qu’il faut.
326**Maître de musique**
328Il n’y a rien qui soit si utile dans un État, que la Musique.
330**Maître à danser**
332Il n’y a rien qui soit si nécessaire aux Hommes, que la Danse.
334**Maître de musique**
336Sans la Musique, un État ne peut subsister.
338**Maître à danser**
340Sans la Danse, un Homme ne saurait rien faire.
342**Maître de musique**
344Tous les désordres, toutes les guerres qu’on voit dans le Monde, n’arrivent que pour n’apprendre pas la Musique.
346**Maître à danser**
348Tous les malheurs des Hommes, tous les revers funestes dont les Histoires sont remplies, les bévues des Politiques, et les manquements des grands Capitaines, tout cela n’est venu que faute de savoir danser.
350**Monsieur JOURDAIN**
352Comment cela ?
354**Maître de musique**
356La Guerre ne vient‐elle pas d’un manque d’union entre les Hommes ?
358**Monsieur JOURDAIN**
360Cela est vrai.
362**Maître de musique**
364Et si tous les Hommes apprenaient la Musique, ne serait‐ce pas le moyen de s’accorder ensemble, et de voir dans le Monde la Paix universelle ?
366**Monsieur JOURDAIN**
368Vous avez raison.
370**Maître à danser**
372Lorsqu’un Homme a commis un Manquement dans sa conduite, soit aux Affaires de sa Famille, ou au Gouvernement d’un État, ou au Commandement d’une Armée, ne dit‐on pas toujours, un Tel a fait un mauvais pas dans une telle Affaire ?
374**Monsieur JOURDAIN**
376Oui, on dit cela.
378**Maître à danser**
380Et faire un mauvais pas, peut‐il procéder d’autre chose que de ne savoir pas danser ?
382**Monsieur JOURDAIN**
384Cela est vrai, vous avez raison tous deux.
386**Maître à danser**
388C’est pour vous faire voir l’excellence et l’utilité de la Danse et de la Musique.
390**Monsieur JOURDAIN**
392Je comprends cela à cette heure.
394**Maître de musique**
396Voulez‐vous voir nos deux Affaires ?
398**Monsieur JOURDAIN**
400Oui.
402**Maître de musique**
404Je vous l’ai déjà dit, c’est un petit essai que j’ai fait autrefois des diverses passions que peut exprimer la Musique.
406**Monsieur JOURDAIN**
408Fort bien.
410**Maître de musique**
412Allons, avancez. Il faut vous figurer qu’ils sont habillés en Bergers.
414**Monsieur JOURDAIN**
416Pourquoi toujours des Bergers ? On ne voit que cela partout.
418**Maître à danser**
420Lorsqu’on a des Personnes à faire parler en Musique, il faut bien que pour la vraisemblance on donne dans la Bergerie. Le Chant a été de tout temps affecté aux Bergers ; et il n’est guère naturel en Dialogue, que des Princes, ou des Bourgeois, chantent leurs passions.
422**Monsieur JOURDAIN**
424Passe, passe. Voyons.
Dialogue en musique
428**une musicienne, et deux musiciens**
430Un cœur, dans l’amoureux Empire,
431De mille soins est toujours agité :
432On dit qu’avec plaisir on languit, on soupire ;
433Mais, quoi qu’on puisse dire,
434Il n’est rien de si doux que notre liberté.
436**Musicien**
438Il n’est rien de si doux que les tendres ardeurs
439Qui font vivre deux cœurs
440Dans une même envie :
441On ne peut être heureux sans amoureux désirs ;
442Ôtez l’amour de la vie,
443Vous en ôtez les plaisirs.
445**Second musicien**
447Il serait doux d’entrer sous l’amoureuse Loi,
448Si l’on trouvait en Amour de la foi :
449Mais hélas, ô rigueur cruelle,
450On ne voit point de Bergère fidèle ;
451Et ce Sexe inconstant, trop indigne du jour,
452Doit faire pour jamais renoncer à l’Amour.
454**Premier musicien**
456Aimable ardeur !
458**Musicienne**
460Franchise heureuse !
462**Second musicien**
464Sexe trompeur !
466**Premier musicien**
468Que tu m’es précieuse !
470**Musicienne**
472Que tu plais à mon cœur !
474**Second musicien**
476Que tu me fais d’horreur !
478**Premier musicien**
480Ah ! quitte pour aimer, cette haine mortelle !
482**Musicienne**
484On peut, on peut te montrer
485Une Bergère fidèle.
487**Second musicien**
489Hélas ! où la rencontrer ?
491**Musicienne**
493Pour défendre notre gloire,
494Je te veux offrir mon cœur.
496**Second musicien**
498Mais, Bergère, puis‐je croire
499Qu’il ne sera point trompeur ?
501**Musicienne**
503Voyons par expérience
504Qui des deux aimera mieux.
506**Second musicien**
508Qui manquera de constance,
509Le puissent perdre les Dieux.
511**Tous trois**
513À des ardeurs si belles
514Laissons‐nous enflammer ;
515Ah ! qu’il est doux d’aimer,
516Quand deux cœurs sont fidèles !
518**Monsieur JOURDAIN**
520Est‐ce tout ?
522**Maître de musique**
524Oui.
526**Monsieur JOURDAIN**
528Je trouve cela bien troussé, et il y a là dedans de petits dictons assez jolis.
530**Maître à danser**
532Voici pour mon affaire, un petit essai des plus beaux mouvements, et des plus belles attitudes dont une Danse puisse être variée.
534**Monsieur JOURDAIN**
536Sont‐ce encore des bergers ?
538**Maître à danser**
540C’est ce qu’il vous plaira. Allons.
542Quatre Danseurs exécutent tous les mouvements différents, et toutes les sortes de pas que le Maître à Danser leur commande ; Et cette Danse fait le premier Intermède.
544Fin du Premier Acte.
Acte II
Scène Première
550Monsieur JOURDAIN, Maître de musique, Maître à danser, Laquais
552**Monsieur JOURDAIN**
554Voilà qui n’est point sot, et ces Gens‐là se trémoussent bien.
556**Maître de musique**
558Lorsque la Danse sera mêlée avec la Musique, cela fera plus d’effet encore, et vous verrez quelque chose de galant dans le petit Ballet que nous avons ajusté pour vous.
560**Monsieur JOURDAIN**
562C’est pour tantôt au moins ; et la Personne pour qui j’ai fait faire tout cela, me doit faire l’honneur de venir dîner céans.
564**Maître à danser**
566Tout est prêt.
568**Maître de musique**
570Au reste, Monsieur, ce n’est pas assez, il faut qu’une Personne comme vous, qui êtes magnifique, et qui avez de l’inclination pour les belles choses, ait un Concert de Musique chez soi tous les Mercredis, ou tous les Jeudis.
572**Monsieur JOURDAIN**
574Est‐ce que les Gens de Qualité en ont ?
576**Maître de musique**
578Oui, Monsieur.
580**Monsieur JOURDAIN**
582J’en aurai donc. Cela sera‐t‐il beau ?
584**Maître de musique**
586Sans doute. Il vous faudra trois Voix, un Dessus, une Haute‐Contre, et une Basse, qui seront accompagnées d’une Basse de Viole, d’un Théorbe, et d’un Clavecin pour les Basses continues, avec deux Dessus de Violon pour jouer les Ritournelles.
588**Monsieur JOURDAIN**
590Il y faudra mettre aussi une Trompette marine. La Trompette marine est un instrument qui me plaît, et qui est harmonieux.
592**Maître de musique**
594Laissez‐nous gouverner les choses.
596**Monsieur JOURDAIN**
598Au moins, n’oubliez pas tantôt de m’envoyer des Musiciens, pour chanter à Table.
600**Maître de musique**
602Vous aurez tout ce qu’il vous faut.
604**Monsieur JOURDAIN**
606Mais surtout, que le Ballet soit beau.
608**Maître de musique**
610Vous en serez content, et entre autres choses de certains Menuets que vous y verrez.
612**Monsieur JOURDAIN**
614Ah les Menuets sont ma Danse, et je veux que vous me les voyiez danser. Allons, mon Maître.
616**Maître à danser**
618Un Chapeau, Monsieur, s’il vous plaît. La, la, la ; La, la, la, la, la, la ; La, la, la, bis ; La, la, la ; La, la. En cadence, s’il vous plaît. La, la, la, la. La jambe droite. La, la, la. Ne remuez point tant les épaules. La, la, la, la, la ; La, la, la, la, la. Vos deux bras sont estropiés. La, la, la, la, la. Haussez la tête. Tournez la pointe du pied en dehors. La, la, la. Dressez votre corps.
620**Monsieur JOURDAIN**
622Euh ?
624**Maître de musique**
626Voilà qui est le mieux du monde.
628**Monsieur JOURDAIN**
630À propos. Apprenez‐moi comme il faut faire une Révérence pour saluer une Marquise ; j’en aurai besoin tantôt.
632**Maître à danser**
634Une Révérence pour saluer une Marquise ?
636**Monsieur JOURDAIN**
638Oui. une Marquise qui s’appelle Dorimène.
640**Maître à danser**
642Donnez‐moi la main.
644**Monsieur JOURDAIN**
646Non. Vous n’avez qu’à faire, je le retiendrai bien.
648**Maître à danser**
650Si vous voulez la saluer avec beaucoup de respect, il faut faire d’abord une Révérence en arrière, puis marcher vers elle avec trois Révérences en avant, et à la dernière vous baisser jusqu’à ses genoux.
652**Monsieur JOURDAIN**
654Faites un peu ? Bon.
656**Premier laquais**
658Monsieur, voilà votre Maître d’Armes qui est là.
660**Monsieur JOURDAIN**
662Dis‐lui qu’il entre ici pour me donner Leçon. Je veux que vous me voyiez faire.
Scène II
666Maître d’armes, Maître de musique, Maître à danser, Monsieur JOURDAIN, deux Laquais
668**Maître d’armes, après lui avoir mis le fleuret à la main**
670Allons, Monsieur, la révérence. Votre corps droit. Un peu penché sur la cuisse gauche. Les jambes point tant écartées. Vos pieds sur une même ligne. Votre poignet à l’opposite de votre hanche. La pointe de votre Épée vis‐à‐vis de votre épaule. Le bras pas tout à fait si étendu. La main gauche à la hauteur de l’œil. L’épaule gauche plus quartée. La tête droite. Le regard assuré. Avancez. Le corps ferme. Touchez‐moi l’Épée de quarte, et achevez de même. Une, Deux. Remettez‐vous. Redoublez de pied ferme. Un saut en arrière. Quand vous portez la Botte, Monsieur, il faut que l’Épée parte la première, et que le corps soit bien effacé. Une, deux. Allons, touchez‐moi l’Épée de tierce, et achevez de même. Avancez. Le corps ferme. Avancez. Partez de là. Une, deux. Remettez‐vous. Redoublez. Un saut en arrière. En garde, Monsieur, en garde.
672Le Maître d’Armes lui pousse deux ou trois Bottes, en lui disant, «En garde».
674**Monsieur JOURDAIN**
676Euh ?
678**Maître de musique**
680Vous faites des merveilles.
682**Maître d’armes**
684Je vous l’ai déjà dit ; tout le secret des Armes ne consiste qu’en deux choses, à donner, et à ne point recevoir : Et comme je vous fis voir l’autre jour par raison démonstrative, il est impossible que vous receviez, si vous savez détourner l’Épée de votre ennemi de la ligne de votre corps ; ce qui ne dépend seulement que d’un petit mouvement du poignet ou en dedans, ou en dehors.
686**Monsieur JOURDAIN**
688De cette façon donc un Homme, sans avoir du cœur, est sûr de tuer son Homme, et de n’être point tué.
690**Maître d’armes**
692Sans doute. N’en vîtes‐vous pas la démonstration ?
694**Monsieur JOURDAIN**
696Oui.
698**Maître d’armes**
700Et c’est en quoi l’on voit de quelle considération nous autres nous devons être dans un État, et combien la Science des Armes l’emporte hautement sur toutes les autres Sciences inutiles, comme la Danse, la Musique, la…
702**Maître à danser**
704Tout beau, Monsieur le Tireur d’armes. Ne parlez de la Danse qu’avec respect.
706**Maître de musique**
708Apprenez, je vous prie, à mieux traiter l’excellence de la Musique.
710**Maître d’armes**
712Vous êtes de plaisantes Gens, de vouloir comparer vos Sciences à la mienne !
714**Maître de musique**
716Voyez un peu l’Homme d’importance !
718**Maître à danser**
720Voilà un plaisant Animal, avec son Plastron !
722**Maître d’armes**
724Mon petit Maître à Danser, je vous ferais danser comme il faut. Et vous, mon petit Musicien, je vous ferais chanter de la belle manière.
726**Maître à danser**
728Monsieur le Batteur de Fer, je vous apprendrai votre Métier.
730**Monsieur JOURDAIN, au Maître à danser**
732Êtes‐vous fou de l’aller quereller, lui qui entend la tierce et la quarte, et qui sait tuer un homme par raison démonstrative ?
734**Maître à danser**
736Je me moque de sa raison démonstrative, et de sa tierce, et de sa quarte.
738**Monsieur JOURDAIN**
740Tout doux, vous dis‐je.
742**Maître d’armes**
744Comment ? petit Impertinent.
746**Monsieur JOURDAIN**
748Eh mon Maître d’Armes.
750**Maître à danser**
752Comment ? grand Cheval de Carrosse.
754**Monsieur JOURDAIN**
756Eh mon Maître à Danser.
758**Maître d’armes**
760Si je me jette sur vous…
762**Monsieur JOURDAIN**
764Doucement.
766**Maître à danser**
768Si je mets sur vous la main…
770**Monsieur JOURDAIN**
772Tout beau.
774**Maître d’armes**
776Je vous étrillerai d’un air…
778**Monsieur JOURDAIN**
780De grâce.
782**Maître à danser**
784Je vous rosserai d’une manière…
786**Monsieur JOURDAIN**
788Je vous prie.
790**Maître de musique**
792Laissez‐nous un peu lui apprendre à parler.
794**Monsieur JOURDAIN**
796Mon Dieu. arrêtez‐vous.
Scène III
800Maître de philosophie, Maître de musique, Maître à danser, Maître d’armes, Monsieur JOURDAIN, Laquais
802**Monsieur JOURDAIN**
804Holà, Monsieur le Philosophe, vous arrivez tout à propos avec votre Philosophie. Venez un peu mettre la Paix entre ces Personnes‐ci.
806**Maître de philosophie**
808Qu’est‐ce donc ? Qu’y a‐t‐il, Messieurs ?
810**Monsieur JOURDAIN**
812Ils se sont mis en colère pour la préférence de leurs Professions, jusqu’à se dire des injures, et vouloir en venir aux mains.
814**Maître de philosophie**
816Hé quoi, Messieurs, faut‐il s’emporter de la sorte ? et n’avez‐vous point lu le docte Traité que Sénèque a composé, de la Colère ? Y a‐t‐il rien de plus bas et de plus honteux, que cette passion, qui fait d’un Homme une Bête féroce ? et la Raison ne doit‐elle pas être maîtresse de tous nos mouvements ?
818**Maître à danser**
820Comment, Monsieur, il vient nous dire des injures à tous deux, en méprisant la Danse que j’exerce, et la Musique dont il fait profession ?
822**Maître de philosophie**
824Un Homme sage est au‐dessus de toutes les injures qu’on lui peut dire ; et la grande réponse qu’on doit faire aux outrages, c’est la modération, et la patience.
826**Maître d’armes**
828Ils ont tous deux l’audace, de vouloir comparer leurs Professions à la mienne.
830**Maître de philosophie**
832Faut‐il que cela vous émeuve ? Ce n’est pas de vaine gloire, et de condition, que les hommes doivent disputer entre eux ; et ce qui nous distingue parfaitement les uns des autres, c’est la Sagesse, et la Vertu.
834**Maître à danser**
836Je lui soutiens que la Danse est une Science à laquelle on ne peut faire assez d’honneur.
838**Maître de musique**
840Et moi, que la Musique en est une que tous les Siècles ont révérée.
842**Maître d’armes**
844Et moi, je leur soutiens à tous deux, que la Science de tirer des Armes, est la plus belle et la plus nécessaire de toutes les Sciences.
846**Maître de philosophie**
848Et que sera donc la Philosophie ? Je vous trouve tous trois bien impertinents, de parler devant moi avec cette arrogance ; et de donner impudemment le nom de Science à des choses que l’on ne doit pas même honorer du nom d’Art, et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de Métier misérable de Gladiateur, de Chanteur, et de Baladin !
850**Maître d’armes**
852Allez, Philosophe de chien.
854**Maître de musique**
856Allez, Belître de Pédant.
858**Maître à danser**
860Allez, Cuistre fieffé.
862**Maître de philosophie**
864Comment ? Marauds que vous êtes…
866Le Philosophe se jette sur eux, et tous trois le chargent de coups, et sortent en se battant.
868**Monsieur JOURDAIN**
870Monsieur le Philosophe.
872**Maître de philosophie**
874Infâmes ! coquins ! insolents !
876**Monsieur JOURDAIN**
878Monsieur le Philosophe.
880**Maître d’armes**
882La peste l’Animal !
884**Monsieur JOURDAIN**
886Messieurs.
888**Maître de philosophie**
890Impudents !
892**Monsieur JOURDAIN**
894Monsieur le Philosophe.
896**Maître à danser**
898Diantre soit de l’Âne bâté !
900**Monsieur JOURDAIN**
902Messieurs.
904**Maître de philosophie**
906Scélérats !
908**Monsieur JOURDAIN**
910Monsieur le Philosophe.
912**Maître de musique**
914Au Diable l’impertinent.
916**Monsieur JOURDAIN**
918Messieurs.
920**Maître de philosophie**
922Fripons ! gueux ! traîtres ! imposteurs !
924Ils sortent.
926**Monsieur JOURDAIN**
928Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe. Oh battez‐vous tant qu’il vous plaira, je n’y saurais que faire, et je n’irai pas gâter ma robe pour vous séparer. Je serais bien fou, de m’aller fourrer parmi eux, pour recevoir quelque coup qui me ferait mal.
Scène IV
932Maître de philosophie, Monsieur JOURDAIN
934**Maître de philosophie, en raccommodant son Collet**
936Venons à notre leçon.
938**Monsieur JOURDAIN**
940Ah ! Monsieur, je suis fâché des coups qu’ils vous ont donnés.
942**Maître de philosophie**
944Cela n’est rien. Un Philosophe sait recevoir comme il faut les choses, et je vais composer contre eux une Satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon. Laissons cela. Que voulez‐vous apprendre ?
946**Monsieur JOURDAIN**
948Tout ce que je pourrai, car j’ai toutes les envies du monde d’être savant, et j’enrage que mon Père et ma Mère ne m’aient pas fait bien étudier dans toutes les Sciences, quand j’étais jeune.
950**Maître de philosophie**
952Ce sentiment est raisonnable, Nam sine doctrina vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vous savez le Latin sans doute.
954**Monsieur JOURDAIN**
956Oui, mais faites comme si je ne le savais pas. Expliquez‐moi ce que cela veut dire.
958**Maître de philosophie**
960Cela veut dire que sans la Science, la Vie est presque une image de la Mort.
962**Monsieur JOURDAIN**
964Ce Latin‐là a raison.
966**Maître de philosophie**
968N’avez‐vous point quelques principes, quelques commencements des Sciences ?
970**Monsieur JOURDAIN**
972Oh oui, je sais lire et écrire.
974**Maître de philosophie**
976Par où vous plaît‐il que nous commencions ? Voulez‐vous que je vous apprenne la Logique ?
978**Monsieur JOURDAIN**
980Qu’est‐ce que c’est que cette Logique ?
982**Maître de philosophie**
984C’est elle qui enseigne les trois opérations de l’Esprit.
986**Monsieur JOURDAIN**
988Qui sont‐elles, ces trois opérations de l’Esprit ?
990**Maître de philosophie**
992La première, la seconde, et la troisième. La première est, de bien concevoir par le moyen des Universaux. La seconde, de bien juger par le moyen des Catégories : Et la troisième, de bien tirer une conséquence par le moyen des Figures. Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton, etc.
994**Monsieur JOURDAIN**
996Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette Logique‐là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli.
998**Maître de philosophie**
1000Voulez‐vous apprendre la Morale ?
1002**Monsieur JOURDAIN**
1004La Morale ?
1006**Maître de philosophie**
1008Oui.
1010**Monsieur JOURDAIN**
1012Qu’est‐ce qu’elle dit cette Morale ?
1014**Maître de philosophie**
1016Elle traite de la Félicité ; Enseigne aux Hommes à modérer leurs passions, et…
1018**Monsieur JOURDAIN**
1020Non, laissons cela. Je suis bilieux comme tous les Diables ; et il n’y a Morale qui tienne, je me veux mettre en colère tout mon soûl, quand il m’en prend envie.
1022**Maître de philosophie**
1024Est‐ce la Physique que vous voulez apprendre ?
1026**Monsieur JOURDAIN**
1028Qu’est‐ce qu’elle chante cette Physique ?
1030**Maître de philosophie**
1032La Physique est celle qui explique les principes des choses naturelles, et les propriétés du Corps ; Qui discourt de la nature des Éléments, des Métaux, des Minéraux, des Pierres, des Plantes, et des Animaux, et nous enseigne les causes de tous les Météores, l’Arc‐en‐ciel, les Feux volants, les Comètes, les Éclairs, le Tonnerre, la Foudre, la Pluie, la Neige, la Grêle, les Vents, et les Tourbillons.
1034**Monsieur JOURDAIN**
1036Il y a trop de tintamarre là dedans, trop de brouillamini.
1038**Maître de philosophie**
1040Que voulez‐vous donc que je vous apprenne ?
1042**Monsieur JOURDAIN**
1044Apprenez‐moi l’Orthographe.
1046**Maître de philosophie**
1048Très volontiers.
1050**Monsieur JOURDAIN**
1052Après vous m’apprendrez l’Almanach, pour savoir quand il y a de la Lune, et quand il n’y en a point.
1054**Maître de philosophie**
1056Soit. Pour bien suivre votre pensée, et traiter cette matière en Philosophe, il faut commencer selon l’ordre des choses, par une exacte connaissance de la nature des Lettres, et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là‐dessus j’ai à vous dire, que les Lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles, parce qu’elles expriment les voix ; et en consonnes, ainsi appelées consonnes, parce qu’elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles, ou voix, A, E, I, O, U.
1058**Monsieur JOURDAIN**
1060J’entends tout cela.
1062**Maître de philosophie**
1064La voix, A, se forme en ouvrant fort la bouche, A.
1066**Monsieur JOURDAIN**
1068A, A, Oui.
1070**Maître de philosophie**
1072La voix, E, se forme en rapprochant la mâchoire d’en bas de celle d’en haut, A, E.
1074**Monsieur JOURDAIN**
1076A, E, A, E. Ma foi oui. Ah que cela est beau !
1078**Maître de philosophie**
1080Et la voix, I, en rapprochant encore davantage les mâchoires l’une de l’autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles, A, E, I.
1082**Monsieur JOURDAIN**
1084A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la Science.
1086**Maître de philosophie**
1088La voix, O, se forme en rouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas, O.
1090**Monsieur JOURDAIN**
1092O, O. Il n’y a rien de plus juste. A, E, I, O, I, O. Cela est admirable ! I, O, I, O.
1094**Maître de philosophie**
1096L’ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O.
1098**Monsieur JOURDAIN**
1100O, O, O. Vous avez raison, O. Ah la belle chose, que de savoir quelque chose !
1102**Maître de philosophie**
1104La voix, U, se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l’une de l’autre sans les joindre tout à fait, U.
1106**Monsieur JOURDAIN**
1108U, U. Il n’y a rien de plus véritable, U.
1110**Maître de philosophie**
1112Vos deux lèvres s’allongent comme si vous faisiez la moue : D’où vient que si vous la voulez faire à quelqu’un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que U.
1114**Monsieur JOURDAIN**
1116U, U. Cela est vrai. Ah que n’ai‐je étudié plus tôt, pour savoir tout cela.
1118**Maître de philosophie**
1120Demain, nous verrons les autres Lettres, qui sont les consonnes.
1122**Monsieur JOURDAIN**
1124Est‐ce qu’il y a des choses aussi curieuses qu’à celles‐ci ?
1126**Maître de philosophie**
1128Sans doute. La consonne, D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au‐dessus des dents d’en haut : DA.
1130**Monsieur JOURDAIN**
1132DA, DA. Oui. Ah les belles choses ! les belles choses !
1134**Maître de philosophie**
1136L’F, en appuyant les dents d’en haut sur la lèvre de dessous, FA.
1138**Monsieur JOURDAIN**
1140FA, FA. C’est la vérité. Ah ! mon Père, et ma Mère, que je vous veux de mal !
1142**Maître de philosophie**
1144Et l’R, en portant le bout de la langue jusqu’au haut du palais ; de sorte qu’étant frôlée par l’air qui sort avec force, elle lui cède, et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement, R r a.
1146**Monsieur JOURDAIN**
1148R, r, ra ; R, r, r, r, r, ra. Cela est vrai. Ah l’habile Homme que vous êtes ! et que j’ai perdu de temps ! R, r, r, ra.
1150**Maître de philosophie**
1152Je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités.
1154**Monsieur JOURDAIN**
1156Je vous en prie. Au reste il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d’une Personne de grande qualité, et je souhaiterais que vous m’aidassiez à lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses pieds.
1158**Maître de philosophie**
1160Fort bien.
1162**Monsieur JOURDAIN**
1164Cela sera galant, oui.
1166**Maître de philosophie**
1168Sans doute. Sont‐ce des Vers que vous lui voulez écrire ?
1170**Monsieur JOURDAIN**
1172Non, non, point de Vers.
1174**Maître de philosophie**
1176Vous ne voulez que de la Prose ?
1178**Monsieur JOURDAIN**
1180Non, je ne veux ni Prose, ni Vers.
1182**Maître de philosophie**
1184Il faut bien que ce soit l’un, ou l’autre.
1186**Monsieur JOURDAIN**
1188Pourquoi ?
1190**Maître de philosophie**
1192Par la raison, Monsieur, qu’il n’y a pour s’exprimer, que la Prose, ou les Vers.
1194**Monsieur JOURDAIN**
1196Il n’y a que la Prose, ou les Vers ?
1198**Maître de philosophie**
1200Non, Monsieur : tout ce qui n’est point prose, est Vers ; et tout ce qui n’est point Vers, est Prose.
1202**Monsieur JOURDAIN**
1204Et comme l’on parle, qu’est‐ce que c’est donc que cela ?
1206**Maître de philosophie**
1208De la Prose.
1210**Monsieur JOURDAIN**
1212Quoi, quand je dis : Nicole, apportez‐moi mes Pantoufles, et me donnez mon Bonnet de nuit, c’est de la Prose ?
1214**Maître de philosophie**
1216Oui, Monsieur.
1218**Monsieur JOURDAIN**
1220Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la Prose, sans que j’en susse rien ; et je vous suis le plus obligé du monde, de m’avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un Billet : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour ; mais je voudrais que cela fût mis d’une manière galante ; que cela fût tourné gentiment.
1222**Maître de philosophie**
1224Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre cœur en cendres ; que vous souffrez nuit et jour pour elle les violences d’un…
1226**Monsieur JOURDAIN**
1228Non, non, non, je ne veux point tout cela ; je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour.
1230**Maître de philosophie**
1232Il faut bien étendre un peu la chose.
1234**Monsieur JOURDAIN**
1236Non, vous dis‐je, je ne veux que ces seules paroles‐là dans le Billet ; mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut mettre.
1238**Maître de philosophie**
1240On les peut mettre premièrement comme vous avez dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour. Ou bien : D’amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d’amour me font, belle Marquise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d’amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d’amour.
1242**Monsieur JOURDAIN**
1244Mais de toutes ces façons‐là, laquelle est la meilleure ?
1246**Maître de philosophie**
1248Celle que vous avez dite : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour.
1250**Monsieur JOURDAIN**
1252Cependant je n’ai point étudié, et j’ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et vous prie de venir demain de bonne heure.
1254**Maître de philosophie**
1256Je n’y manquerai pas.
1258**Monsieur JOURDAIN**
1260Comment, mon Habit n’est point encore arrivé ?
1262**Second laquais**
1264Non, Monsieur.
1266**Monsieur JOURDAIN**
1268Ce maudit Tailleur me fait bien attendre pour un jour où j’ai tant d’affaires. J’enrage. Que la fièvre quartaine puisse serrer bien fort le Bourreau de Tailleur. Au Diable le Tailleur. La peste étouffe le Tailleur. Si je le tenais maintenant ce Tailleur détestable, ce chien de Tailleur-là, ce traître de Tailleur, je…
1276Ah vous voilà. Je m’allais mettre en colère contre vous.
1278**Maître tailleur**
1280Je n’ai pas pu venir plus tôt, et j’ai mis vingt Garçons après votre Habit.
1282**Monsieur JOURDAIN**
1284Vous m’avez envoyé des Bas de soie si étroits, que j’ai eu toutes les peines du monde à les mettre, et il y a déjà deux mailles de rompues.
1286**Maître tailleur**
1288Ils ne s’élargiront que trop.
1290**Monsieur JOURDAIN**
1292Oui, si je romps toujours des mailles. Vous m’avez aussi fait faire des Souliers qui me blessent furieusement.
1294**Maître tailleur**
1296Point du tout, Monsieur.
1298**Monsieur JOURDAIN**
1300Comment, point du tout ?
1302**Maître tailleur**
1304Non, ils ne vous blessent point.
1306**Monsieur JOURDAIN**
1308Je vous dis qu’ils me blessent, moi.
1310**Maître tailleur**
1312Vous vous imaginez cela.
1314**Monsieur JOURDAIN**
1316Je me l’imagine, parce que je le sens. Voyez la belle raison.
1318**Maître tailleur**
1320Tenez, voilà le plus bel Habit de la Cour, et le mieux assorti. C’est un chef‐d’œuvre, que d’avoir inventé un Habit sérieux, qui ne fût pas noir ; et je le donne en six coups aux Tailleurs les plus éclairés.
1322**Monsieur JOURDAIN**
1324Qu’est‐ce que c’est que ceci ? Vous avez mis les fleurs en enbas.
1326**Maître tailleur**
1328Vous ne m’aviez pas dit que vous les vouliez en enhaut.
1330**Monsieur JOURDAIN**
1332Est‐ce qu’il faut dire cela ?
1334**Maître tailleur**
1336Oui, vraiment. Toutes les Personnes de Qualité les portent de la sorte.
1338**Monsieur JOURDAIN**
1340Les Personnes de Qualité portent les fleurs en enbas ?
1342**Maître tailleur**
1344Oui, Monsieur.
1346**Monsieur JOURDAIN**
1348Oh voilà qui est donc bien.
1350**Maître tailleur**
1352Si vous voulez, je les mettrai en enhaut.
1354**Monsieur JOURDAIN**
1356Non, non.
1358**Maître tailleur**
1360Vous n’avez qu’à dire.
1362**Monsieur JOURDAIN**
1364Non, vous dis‐je, vous avez bien fait. Croyez‐vous que l’Habit m’aille bien ?
1366**Maître tailleur**
1368Belle demande. Je défie un Peintre, avec son pinceau, de vous faire rien de plus juste. J’ai chez moi un Garçon qui, pour monter une Rhingrave, est le plus grand Génie du Monde ; et un autre, qui pour assembler un Pourpoint, est le Héros de notre temps.
1370**Monsieur JOURDAIN**
1372La Perruque, et les Plumes, sont‐elles comme il faut ?
1374**Maître tailleur**
1376Tout est bien.
1378**Monsieur JOURDAIN, en regardant l’Habit du Tailleur**
1380Ah, ah, Monsieur le Tailleur, voilà de mon étoffe du dernier Habit que vous m’avez fait. Je la reconnais bien.
1382**Maître tailleur**
1384C’est que l’étoffe me sembla si belle, que j’en ai voulu lever un Habit pour moi.
1386**Monsieur JOURDAIN**
1388Oui, mais il ne fallait pas le lever avec le mien.
1390**Maître tailleur**
1392Voulez‐vous mettre votre habit ?
1394**Monsieur JOURDAIN**
1396Oui, donnez‐moi.
1398**Maître tailleur**
1400Attendez. Cela ne va pas comme cela. J’ai amené des Gens pour vous habiller en cadence, et ces sortes d’Habits se mettent avec cérémonie. Holà, entrez, vous autres. Mettez cet Habit à Monsieur, de la manière que vous faites aux Personnes de Qualité.
1402Quatre Garçons Tailleurs entrent, dont deux lui arrachent le Haut-chausse de ses Exercices, et deux autres la Camisole, puis ils lui mettent son Habit neuf ; et Monsieur
1404JOURDAIN se promène entre eux, et leur montre son Habit, pour voir s’il est bien. Le tout à la cadence de toute la Symphonie.
1406**Garçon tailleur**
1408Mon Gentilhomme, donnez, s’il vous plaît, aux Garçons, quelque chose pour boire.
1410**Monsieur JOURDAIN**
1412Comment m’appelez‐vous ?
1414**Garçon tailleur**
1416Mon gentilhomme.
1418**Monsieur JOURDAIN**
1420Mon Gentilhomme ! Voilà ce que c’est, de se mettre en Personne de Qualité. Allez‐vous‐en demeurer toujours habillé en Bourgeois, on ne vous dira point mon Gentilhomme. Tenez, voilà pour Mon Gentilhomme.
1422**Garçon tailleur**
1424Monseigneur, nous vous sommes bien obligés.
1426**Monsieur JOURDAIN**
1428Monseigneur, oh, oh ! Monseigneur ! Attendez, mon ami, Monseigneur mérite quelque chose, et ce n’est pas une petite parole que Monseigneur. Tenez, voilà ce que Monseigneur vous donne.
1430**Garçon tailleur**
1432Monseigneur, nous allons boire tous à la santé de votre Grandeur.
1434**Monsieur JOURDAIN**
1436Votre Grandeur Oh, oh, oh ! Attendez, ne vous en allez pas. À moi, Votre Grandeur ! Ma foi, s’il va jusqu’à l’Altesse, il aura toute la Bourse. Tenez, voilà pour ma Grandeur.
1438**Garçon tailleur**
1440Monseigneur, nous la remercions très humblement de ses libéralités.
1442**Monsieur JOURDAIN**
1444Il a bien fait, je lui allais tout donner.
1446Les quatre Garçons Tailleurs se réjouissent par une Danse, qui fait le second Intermède.
1448Fin du Second Acte
Acte III
Scène Première
1454Monsieur JOURDAIN, Laquais
1456**Monsieur JOURDAIN**
1458Suivez‐moi, que j’aille un peu montrer mon Habit par la Ville ; et surtout, ayez soin tous deux de marcher immédiatement sur mes pas, afin qu’on voie bien que vous êtes à moi.
1460**Laquais**
1462Oui, Monsieur.
1464**Monsieur JOURDAIN**
1466Appelez‐moi Nicole, que je lui donne quelques ordres. Ne bougez, la voilà.
1522Je te baillerai sur le nez, si tu ris davantage.
1524**NICOLE**
1526Monsieur, je ne puis pas m’en empêcher. Hi, hi, hi, hi, hi, hi.
1528**Monsieur JOURDAIN**
1530Tu ne t’arrêteras pas ?
1532**NICOLE**
1534Monsieur, je vous demande pardon ; mais vous êtes si plaisant, que je ne saurais me tenir de rire. Hi, hi, hi.
1536**Monsieur JOURDAIN**
1538Mais voyez quelle insolence.
1540**NICOLE**
1542Vous êtes tout à fait drôle comme cela. Hi, hi.
1544**Monsieur JOURDAIN**
1546Je te…
1548**NICOLE**
1550Je vous prie de m’excuser. Hi, hi, hi, hi.
1552**Monsieur JOURDAIN**
1554Tiens, si tu ris encore le moins du monde, je te jure que je t’appliquerai sur la joue le plus grand soufflet qui se soit jamais donné.
1556**NICOLE**
1558Hé bien, Monsieur, voilà qui est fait, je ne rirai plus.
1560**Monsieur JOURDAIN**
1562Prends‐y bien garde. Il faut que pour tantôt tu nettoies…
1564**NICOLE**
1566Hi, hi.
1568**Monsieur JOURDAIN**
1570Que tu nettoies comme il faut…
1572**NICOLE**
1574Hi, hi.
1576**Monsieur JOURDAIN**
1578Il faut, dis‐je, que tu nettoies la Salle, et…
1580**NICOLE**
1582Hi, hi.
1584**Monsieur JOURDAIN**
1586Encore.
1588**NICOLE**
1590Tenez, Monsieur, battez‐moi plutôt, et me laissez rire tout mon soûl, cela me fera plus de bien. Hi, hi, hi, hi, hi.
1592**Monsieur JOURDAIN**
1594J’enrage.
1596**NICOLE**
1598De grâce, Monsieur, je vous prie de me laisser rire. Hi, hi, hi.
1600**Monsieur JOURDAIN**
1602Si je te prends…
1604**NICOLE**
1606Monsieur, eur, je crèverai, aie, si je ne ris. Hi, hi, hi.
1608**Monsieur JOURDAIN**
1610Mais a‐t‐on jamais vu une Pendarde comme celle‐là ? qui me vient rire insolemment au nez, au lieu de recevoir mes ordres ?
1612**NICOLE**
1614Que voulez‐vous que je fasse, Monsieur ?
1616**Monsieur JOURDAIN**
1618Que tu songes, Coquine, à préparer ma Maison pour la Compagnie qui doit venir tantôt.
1620**NICOLE**
1622Ah, par ma foi, je n’ai plus envie de rire ; et toutes vos Compagnies font tant de désordre céans, que ce mot est assez pour me mettre en mauvaise humeur.
1624**Monsieur JOURDAIN**
1626Ne dois‐je point pour toi fermer ma Porte à tout le Monde ?
1628**NICOLE**
1630Vous devriez au moins la fermer à certaines Gens.
1638Ah, ah, voici une nouvelle histoire. Qu’est‐ce que c’est donc, mon Mari, que cet équipage‐là ? Vous moquez‐vous du Monde, de vous être fait enharnacher de la sorte ? et avez‐vous envie qu’on se raille partout de vous ?
1640**Monsieur JOURDAIN**
1642Il n’y a que des Sots, et des Sottes, ma Femme, qui se railleront de moi.
1644**Madame JOURDAIN**
1646Vraiment on n’a pas attendu jusqu’à cette heure, et il y a longtemps que vos façons de faire donnent à rire à tout le Monde.
1648**Monsieur JOURDAIN**
1650Qui est donc tout ce Monde‐là, s’il vous plaît ?
1652**Madame JOURDAIN**
1654Tout ce monde‐là est un Monde qui a raison, et qui est plus sage que vous. Pour moi, je suis scandalisée de la vie que vous menez. Je ne sais plus ce que c’est que notre Maison. On dirait qu’il est céans Carême‐prenant tous les jours ; Et dès le matin, de peur d’y manquer, on y entend des vacarmes de Violons et de Chanteurs, dont tout le voisinage se trouve incommodé.
1656**NICOLE**
1658Madame parle bien. Je ne saurais plus voir mon ménage propre, avec cet attirail de Gens que vous faites venir chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les Quartiers de la ville, pour l’apporter ici ; et la pauvre Françoise est presque sur les dents, à frotter les planchers que vos biaux Maîtres viennent crotter régulièrement tous les jours.
1660**Monsieur JOURDAIN**
1662Ouais, notre Servante Nicole, vous avez le caquet bien affilé pour une Paysanne.
1664**Madame JOURDAIN**
1666Nicole a raison, et son sens est meilleur que le vôtre. Je voudrais bien savoir ce que vous pensez faire d’un Maître à Danser à l’âge que vous avez.
1668**NICOLE**
1670Et d’un grand Maître Tireur d’Armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la Maison, et nous déraciner tous les carriaux de notre Salle ?
1672**Monsieur JOURDAIN**
1674Taisez‐vous, ma Servante, et ma Femme.
1676**Madame JOURDAIN**
1678Est‐ce que vous voulez apprendre à danser, pour quand vous n’aurez plus de jambes ?
1680**NICOLE**
1682Est‐ce que vous avez envie de tuer quelqu’un ?
1684**Monsieur JOURDAIN**
1686Taisez‐vous, vous dis‐je, vous êtes des ignorantes l’une et l’autre, et vous ne savez pas les prérogatives de tout cela.
1688**Madame JOURDAIN**
1690Vous devriez bien plutôt songer à marier votre Fille, qui est en âge d’être pourvue.
1692**Monsieur JOURDAIN**
1694Je songerai à marier ma Fille, quand il se présentera un Parti pour elle ; mais je veux songer aussi à apprendre les belles choses.
1696**NICOLE**
1698J’ai encore ouï dire, Madame, qu’il a pris aujourd’hui, pour renfort de potage, un Maître de Philosophie.
1700**Monsieur JOURDAIN**
1702Fort bien. Je veux avoir de l’Esprit, et savoir raisonner des choses parmi les honnêtes Gens.
1704**Madame JOURDAIN**
1706N’irez‐vous point l’un de ces jours au Collège vous faire donner le fouet, à votre âge ?
1708**Monsieur JOURDAIN**
1710Pourquoi non ? Plût à Dieu l’avoir tout à l’heure, le fouet, devant tout le Monde, et savoir ce qu’on apprend au Collège.
1712**NICOLE**
1714Oui, ma foi, cela vous rendrait la jambe bien mieux faite.
1716**Monsieur JOURDAIN**
1718Sans doute.
1720**Madame JOURDAIN**
1722Tout cela est fort nécessaire pour conduire votre Maison.
1724**Monsieur JOURDAIN**
1726Assurément. Vous parlez toutes deux comme des Bêtes, et j’ai honte de votre ignorance. Par exemple, savez‐vous, vous, ce que c’est que vous dites à cette heure ?
1728**Madame JOURDAIN**
1730Oui, je sais que ce que je dis est fort bien dit, et que vous devriez songer à vivre d’autre sorte.
1732**Monsieur JOURDAIN**
1734Je ne parle pas de cela. Je vous demande ce que c’est que les paroles que vous dites ici ?
1736**Madame JOURDAIN**
1738Ce sont des paroles bien sensées, et votre conduite ne l’est guère.
1740**Monsieur JOURDAIN**
1742Je ne parle pas de cela, vous dis‐je. Je vous demande ; Ce que je parle avec vous, Ce que je vous dis à cette heure, qu’est‐ce que c’est ?
1744**Madame JOURDAIN**
1746Des Chansons.
1748**Monsieur JOURDAIN**
1750Hé non, ce n’est pas cela. Ce que nous disons tous deux, le langage que nous parlons à cette heure ?
1752**Madame JOURDAIN**
1754Hé bien ?
1756**Monsieur JOURDAIN**
1758Comment est‐ce que cela s’appelle ?
1760**Madame JOURDAIN**
1762Cela s’appelle comme on veut l’appeler.
1764**Monsieur JOURDAIN**
1766C’est de la Prose, ignorante.
1768**Madame JOURDAIN**
1770De la Prose ?
1772**Monsieur JOURDAIN**
1774Oui, de la Prose. Tout ce qui est Prose, n’est point Vers ; et tout ce qui n’est point Vers, n’est point Prose. Heu, voilà ce que c’est d’étudier. Et toi, sais‐tu bien comme il faut faire pour dire un U ?
1776**NICOLE**
1778Comment ?
1780**Monsieur JOURDAIN**
1782Oui. Qu’est‐ce que tu fais quand tu dis un U ?
1784**NICOLE**
1786Quoi ?
1788**Monsieur JOURDAIN**
1790Dis un peu, U, pour voir ?
1792**NICOLE**
1794Hé bien, U.
1796**Monsieur JOURDAIN**
1798Qu’est‐ce que tu fais ?
1800**NICOLE**
1802Je dis, U.
1804**Monsieur JOURDAIN**
1806Oui ; mais quand tu dis, U, qu’est‐ce que tu fais ?
1808**NICOLE**
1810Je fais ce que vous me dites.
1812**Monsieur JOURDAIN**
1814Ô l’étrange chose que d’avoir affaire à des Bêtes ! Tu allonges les lèvres en dehors, et approches la mâchoire d’en haut de celle d’en bas, U, vois‐tu ? U, vois‐tu ? U. Je fais la moue : U.
1816**NICOLE**
1818Oui, cela est biau.
1820**Madame JOURDAIN**
1822Voilà qui est admirable.
1824**Monsieur JOURDAIN**
1826C’est bien autre chose, si vous aviez vu O, et DA, DA, et FA, FA.
1828**Madame JOURDAIN**
1830Qu’est‐ce que c’est donc que tout ce galimatias‐là ?
1832**NICOLE**
1834De quoi est‐ce que tout cela guérit ?
1836**Monsieur JOURDAIN**
1838J’enrage, quand je vois des Femmes ignorantes.
1840**Madame JOURDAIN**
1842Allez, Vous devriez envoyer promener tous ces Gens‐là, avec leurs fariboles.
1844**NICOLE**
1846Et surtout ce grand escogriffe de Maître d’armes, qui remplit de poudre tout mon ménage.
1848**Monsieur JOURDAIN**
1850Ouais, ce Maître d’Armes vous tient fort au cœur. Je te veux faire voir ton impertinence tout à l’heure. Il fait apporter les fleurets, et en donne un à Nicole. Tiens ; Raison démonstrative, La ligne du corps. Quand on pousse en quarte, on n’a qu’à faire cela ; et quand on pousse en tierce, on n’a qu’à faire cela. Voilà le moyen de n’être jamais tué ; et cela n’est‐il pas beau, d’être assuré de son fait, quand on se bat contre quelqu’un ? Là, pousse‐moi un peu pour voir.
1852**NICOLE**
1854Hé bien, quoi ?
1856NICOLE lui pousse plusieurs coups.
1858**Monsieur JOURDAIN**
1860Tout beau. Holà, oh, doucement. Diantre soit la Coquine.
1862**NICOLE**
1864Vous me dites de pousser.
1866**Monsieur JOURDAIN**
1868Oui ; mais tu me pousses en tierce, avant que de pousser en quarte, et tu n’as pas la patience que je pare.
1870**Madame JOURDAIN**
1872Vous êtes fou, mon Mari, avec toutes vos fantaisies, et cela vous est venu depuis que vous vous mêlez de hanter la Noblesse.
1874**Monsieur JOURDAIN**
1876Lorsque je hante la Noblesse, je fais paraître mon jugement ; et cela est plus beau que de hanter votre Bourgeoisie.
1878**Madame JOURDAIN**
1880Çamon vraiment. Il y a fort à gagner à fréquenter vos Nobles, et vous avez bien opéré avec ce beau Monsieur le Comte dont vous vous êtes embéguiné.
1882**Monsieur JOURDAIN**
1884Paix. Songez à ce que vous dites. Savez‐vous bien, ma femme, que vous ne savez pas de qui vous parlez, quand vous parlez de lui ? C’est une Personne d’importance plus que vous ne pensez ; Un seigneur que l’on considère à la Cour, et qui parle au Roi tout comme je vous parle. N’est‐ce pas une chose qui m’est tout à fait honorable, que l’on voie venir chez moi si souvent une Personne de cette qualité, qui m’appelle son cher Ami, et me traite comme si j’étais son égal ? Il a pour moi des bontés qu’on ne devinerait jamais ; et devant tout le monde, il me fait des caresses dont je suis moi‐même confus.
1886**Madame JOURDAIN**
1888Oui, il a des bontés pour vous, et vous fait des caresses, mais il vous emprunte votre argent.
1890**Monsieur JOURDAIN**
1892Hé bien ! ne m’est‐ce pas de l’honneur, de prêter de l’argent à un Homme de cette condition‐là ? et puis‐je faire moins pour un Seigneur qui m’appelle son cher Ami ?
1894**Madame JOURDAIN**
1896Et ce Seigneur, que fait‐il pour vous ?
1898**Monsieur JOURDAIN**
1900Des choses dont on serait étonné, si on les savait.
1902**Madame JOURDAIN**
1904Et quoi ?
1906**Monsieur JOURDAIN**
1908Baste, je ne puis pas m’expliquer. Il suffit que si je lui ai prêté de l’argent, il me le rendra bien, et avant qu’il soit peu.
1910**Madame JOURDAIN**
1912Oui. Attendez‐vous à cela.
1914**Monsieur JOURDAIN**
1916Assurément. Ne me l’a‐t‐il pas dit ?
1918**Madame JOURDAIN**
1920Oui, oui, il ne manquera pas d’y faillir.
1922**Monsieur JOURDAIN**
1924Il m’a juré sa foi de Gentilhomme.
1926**Madame JOURDAIN**
1928Chansons.
1930**Monsieur JOURDAIN**
1932Ouais, vous êtes bien obstinée, ma Femme ; je vous dis qu’il me tiendra parole, j’en suis sûr.
1934**Madame JOURDAIN**
1936Et moi, je suis sûre que non, et que toutes les caresses qu’il vous fait ne sont que pour vous enjôler.
1938**Monsieur JOURDAIN**
1940Taisez‐vous. Le voici.
1942**Madame JOURDAIN**
1944Il ne nous faut plus que cela. Il vient peut‐être encore vous faire quelque emprunt ; et il me semble que j’ai dîné quand je le vois.
1956Mon cher Ami, Monsieur Jourdain, comment vous portez‐vous ?
1958**Monsieur JOURDAIN**
1960Fort bien, Monsieur, pour vous rendre mes petits services.
1962**DORANTE**
1964Et Madame Jourdain que voilà, comment se porte‐t‐elle ?
1966**Madame JOURDAIN**
1968Madame Jourdain se porte comme elle peut.
1970**DORANTE**
1972Comment, Monsieur Jourdain, vous voilà le plus propre du monde !
1974**Monsieur JOURDAIN**
1976Vous voyez.
1978**DORANTE**
1980Vous avez tout à fait bon air avec cet Habit, et nous n’avons point de jeunes Gens à la Cour qui soient mieux faits que vous.
1982**Monsieur JOURDAIN**
1984Hay, hay.
1986**Madame JOURDAIN**
1988Il le gratte par où il se démange.
1990**DORANTE**
1992Tournez‐vous. Cela est tout à fait galant.
1994**Madame JOURDAIN**
1996Oui, aussi sot par derrière que par devant.
1998**DORANTE**
2000Ma foi, Monsieur Jourdain, j’avais une impatience étrange de vous voir. Vous êtes l’Homme du monde que j’estime le plus, et je parlais de vous encore ce matin dans la Chambre du Roi.
2002**Monsieur JOURDAIN**
2004Vous me faites beaucoup d’honneur, Monsieur. À Madame Jourdain. Dans la chambre du Roi !
2006**DORANTE**
2008Allons, mettez…
2010**Monsieur JOURDAIN**
2012Monsieur, je sais le respect que je vous dois.
2014**DORANTE**
2016Mon Dieu, mettez ; point de cérémonie entre nous, je vous prie.
2032Je ne me couvrirai point, si vous ne vous couvrez.
2034**Monsieur JOURDAIN**
2036J’aime mieux être incivil, qu’importun.
2038**DORANTE**
2040Je suis votre débiteur, comme vous le savez.
2042**Madame JOURDAIN**
2044Oui, nous ne le savons que trop.
2046**DORANTE**
2048Vous m’avez généreusement prêté de l’argent en plusieurs occasions, et vous m’avez obligé de la meilleure grâce du monde, assurément.
2050**Monsieur JOURDAIN**
2052Monsieur, vous vous moquez.
2054**DORANTE**
2056Mais je sais rendre ce qu’on me prête, et reconnaître les plaisirs qu’on me fait.
2058**Monsieur JOURDAIN**
2060Je n’en doute point, Monsieur.
2062**DORANTE**
2064Je veux sortir d’affaire avec vous, et je viens ici pour faire nos comptes ensemble.
2066**Monsieur JOURDAIN**
2068Hé bien, vous voyez votre impertinence, ma Femme.
2070**DORANTE**
2072Je suis Homme qui aime à m’acquitter le plus tôt que je puis.
2074**Monsieur JOURDAIN**
2076Je vous le disais bien.
2078**DORANTE**
2080Voyons un peu ce que je vous dois.
2082**Monsieur JOURDAIN**
2084Vous voilà, avec vos soupçons ridicules.
2086**DORANTE**
2088Vous souvenez‐vous bien de tout l’argent que vous m’avez prêté ?
2090**Monsieur JOURDAIN**
2092Je crois que oui. J’en ai fait un petit Mémoire. Le voici. Donné à vous une fois deux cents louis.
2094**DORANTE**
2096Cela est vrai.
2098**Monsieur JOURDAIN**
2100Une autre fois, six‐vingts.
2102**DORANTE**
2104Oui.
2106**Monsieur JOURDAIN**
2108Et une autre fois, cent quarante.
2110**DORANTE**
2112Vous avez raison.
2114**Monsieur JOURDAIN**
2116Ces trois articles font quatre cent soixante Louis, qui valent cinq mille soixante livres.
2118**DORANTE**
2120Le compte est fort bon. Cinq mille soixante livres.
2122**Monsieur JOURDAIN**
2124Mille huit cent trente‐deux livres à votre plumassier.
2126**DORANTE**
2128Justement.
2130**Monsieur JOURDAIN**
2132Deux mille sept cent quatre‐vingts livres à votre Tailleur.
2134**DORANTE**
2136Il est vrai.
2138**Monsieur JOURDAIN**
2140Quatre mille trois cent septante‐neuf livres douze sols huit deniers à votre marchand.
2142**DORANTE**
2144Fort bien. Douze sols huit deniers ; le compte est juste.
2146**Monsieur JOURDAIN**
2148Et mille sept cent quarante‐huit livres sept sols quatre deniers à votre Sellier.
2150**DORANTE**
2152Tout cela est véritable. Qu’est‐ce que cela fait ?
2154**Monsieur JOURDAIN**
2156Somme totale, quinze mille huit cents livres.
2158**DORANTE**
2160Somme totale est juste ; quinze mille huit cents livres. Mettez encore deux cents Pistoles que vous m’allez donner, cela fera justement dix-huit mille francs, que je vous payerai au premier jour.
2162**Madame JOURDAIN**
2164Hé bien, ne l’avais‐je pas bien deviné ?
2166**Monsieur JOURDAIN**
2168Paix.
2170**DORANTE**
2172Cela vous incommodera‐t‐il, de me donner ce que je vous dis ?
2196Il ne sera pas content, qu’il ne vous ait ruiné.
2198**Monsieur JOURDAIN**
2200Taisez‐vous, vous dis‐je.
2202**DORANTE**
2204Vous n’avez qu’à me dire si cela vous embarrasse.
2206**Monsieur JOURDAIN**
2208Point, Monsieur.
2210**Madame JOURDAIN**
2212C’est un vrai enjôleux.
2214**Monsieur JOURDAIN**
2216Taisez‐vous donc.
2218**Madame JOURDAIN**
2220Il vous sucera jusqu’au dernier sou.
2222**Monsieur JOURDAIN**
2224Vous tairez‐vous ?
2226**DORANTE**
2228J’ai force Gens qui m’en prêteraient avec joie : mais comme vous êtes mon meilleur Ami, j’ai cru que je vous ferais tort, si j’en demandais à quelque autre.
2230**Monsieur JOURDAIN**
2232C’est trop d’honneur, Monsieur, que vous me faites. Je vais quérir votre affaire.
2234**Madame JOURDAIN**
2236Quoi, vous allez encore lui donner cela ?
2238**Monsieur JOURDAIN**
2240Que faire ? voulez‐vous que je refuse un Homme de cette condition-là, qui a parlé de moi ce matin dans la Chambre du Roi ?
2242**Madame JOURDAIN**
2244Allez, vous êtes une vraie dupe.
Scène V
2248DORANTE, Madame JOURDAIN, NICOLE
2250**DORANTE**
2252Vous me semblez toute mélancolique : qu’avez‐vous, Madame Jourdain ?
2254**Madame JOURDAIN**
2256J’ai la tête plus grosse que le poing, et si elle n’est pas enflée.
2258**DORANTE**
2260Mademoiselle votre Fille, où est‐elle, que je ne la vois point ?
2262**Madame JOURDAIN**
2264Mademoiselle ma Fille est bien où elle est.
2266**DORANTE**
2268Comment se porte‐t‐elle ?
2270**Madame JOURDAIN**
2272Elle se porte sur ses deux jambes.
2274**DORANTE**
2276Ne voulez‐vous point un de ces jours venir voir avec elle, le Ballet et la Comédie que l’on fait chez le Roi ?
2278**Madame JOURDAIN**
2280Oui vraiment, nous avons fort envie de rire, fort envie de rire nous avons.
2282**DORANTE**
2284Je pense, Madame Jourdain, que vous avez eu bien des Amants dans votre jeune âge, belle et d’agréable humeur comme vous étiez.
2286**Madame JOURDAIN**
2288Trédame, Monsieur, est‐ce que Madame Jourdain est décrépite, et la tête lui grouille‐t‐elle déjà ?
2290**DORANTE**
2292Ah, ma foi, Madame Jourdain, je vous demande pardon. Je ne songeais pas que vous êtes jeune, et je rêve le plus souvent. Je vous prie d’excuser mon impertinence.
2304Je vous assure, Monsieur Jourdain, que je suis tout à vous, et que je brûle de vous rendre un service à la Cour.
2306**Monsieur JOURDAIN**
2308Je vous suis trop obligé.
2310**DORANTE**
2312Si Madame Jourdain veut voir le Divertissement Royal, je lui ferai donner les meilleures places de la Salle.
2314**Madame JOURDAIN**
2316Madame Jourdain vous baise les mains.
2318**DORANTE, bas, à Monsieur JOURDAIN**
2320Notre belle marquise, comme je vous ai mandé par mon Billet, viendra tantôt ici pour le Ballet et le Repas ; et je l’ai fait consentir enfin au Cadeau que vous lui voulez donner.
2322**Monsieur JOURDAIN**
2324Tirons‐nous un peu plus loin, pour cause.
2326**DORANTE**
2328Il y a huit jours que je ne vous ai vu, et je ne vous ai point mandé de nouvelles du Diamant que vous me mîtes entre les mains, pour lui en faire présent de votre part ; mais c’est que j’ai eu toutes les peines du monde à vaincre son scrupule, et ce n’est que d’aujourd’hui qu’elle s’est résolue à l’accepter.
2330**Monsieur JOURDAIN**
2332Comment l’a‐t‐elle trouvé ?
2334**DORANTE**
2336Merveilleux ; et je me trompe fort, ou la beauté de ce Diamant fera pour vous sur son esprit un effet admirable.
2338**Monsieur JOURDAIN**
2340Plût au Ciel !
2342**Madame JOURDAIN**
2344Quand il est une fois avec lui, il ne peut le quitter.
2346**DORANTE**
2348Je lui ai fait valoir comme il faut la richesse de ce présent, et la grandeur de votre amour.
2350**Monsieur JOURDAIN**
2352Ce sont, Monsieur, des bontés qui m’accablent ; et je suis dans une confusion la plus grande du monde, de voir une Personne de votre Qualité s’abaisser pour moi à ce que vous faites.
2354**DORANTE**
2356Vous moquez‐vous ? Est‐ce qu’entre Amis on s’arrête à ces sortes de scrupules ? et ne feriez‐vous pas pour moi la même chose, si l’occasion s’en offrait ?
2358**Monsieur JOURDAIN**
2360Ho assurément, et de très grand cœur.
2362**Madame JOURDAIN**
2364Que sa présence me pèse sur les épaules !
2366**DORANTE**
2368Pour moi, je ne regarde rien, quand il faut servir un Ami ; et lorsque vous me fîtes confidence de l’ardeur que vous aviez prise pour cette Marquise agréable chez qui j’avais commerce, vous vîtes que d’abord je m’offris de moi‐même à servir votre amour.
2370**Monsieur JOURDAIN**
2372Il est vrai, ce sont des bontés qui me confondent.
2374**Madame JOURDAIN**
2376Est‐ce qu’il ne s’en ira point ?
2378**NICOLE**
2380Ils se trouvent bien ensemble.
2382**DORANTE**
2384Vous avez pris le bon biais pour toucher son cœur. Les Femmes aiment surtout les dépenses qu’on fait pour elles ; et vos fréquentes Sérénades, et vos Bouquets continuels, ce superbe Feu d’artifice qu’elle trouva sur l’eau, le Diamant qu’elle a reçu de votre part, et le Cadeau que vous lui préparez, tout cela lui parle bien mieux en faveur de votre amour, que toutes les paroles que vous auriez pu lui dire vous‐même.
2386**Monsieur JOURDAIN**
2388Il n’y a point de dépenses que je ne fisse, si par là je pouvais trouver le chemin de son cœur. Une Femme de Qualité a pour moi des charmes ravissants, et c’est un honneur que j’achèterais au prix de toute chose.
2390**Madame JOURDAIN**
2392Que peuvent‐ils tant dire ensemble ? Va‐t’en un peu tout doucement prêter l’oreille.
2394**DORANTE**
2396Ce sera tantôt que vous jouirez à votre aise du plaisir de sa vue, et vos yeux auront tout le temps de se satisfaire.
2398**Monsieur JOURDAIN**
2400Pour être en pleine liberté, j’ai fait en sorte que ma Femme ira dîner chez ma Sœur, où elle passera toute l’après‐dînée.
2402**DORANTE**
2404Vous avez fait prudemment, et votre Femme aurait pu nous embarrasser. J’ai donné pour vous l’ordre qu’il faut au Cuisinier, et à toutes les choses qui sont nécessaires pour le Ballet. Il est de mon invention ; et pourvu que l’exécution puisse répondre à l’idée, je suis sûr qu’il sera trouvé…
2406**Monsieur JOURDAIN s’aperçoit que NICOLE écoute, et lui donne un soufflet**
2408Ouais, vous êtes bien impertinente. Sortons, s’il vous plaît.
Scène VII
2412Madame JOURDAIN, NICOLE
2414**NICOLE**
2416Ma foi, Madame, la curiosité m’a coûté quelque chose ; mais je crois qu’il y a quelque anguille sous roche, et ils parlent de quelque affaire, où ils ne veulent pas que vous soyez.
2418**Madame JOURDAIN**
2420Ce n’est pas d’aujourd’hui, Nicole, que j’ai conçu des soupçons de mon Mari. Je suis la plus trompée du monde, ou il y a quelque amour en campagne, et je travaille à découvrir ce que ce peut être. Mais songeons à ma Fille. Tu sais l’amour que Cléonte a pour elle. C’est un homme qui me revient, et je veux aider sa recherche, et lui donner Lucile, si je puis.
2422**NICOLE**
2424En vérité, Madame, je suis la plus ravie du monde, de vous voir dans ces sentiments ; car, si le Maître vous revient, le Valet ne me revient pas moins, et je souhaiterais que notre mariage se pût faire à l’ombre du leur.
2426**Madame JOURDAIN**
2428Va‐t’en lui parler de ma part, et lui dire que tout à l’heure il me vienne trouver, pour faire ensemble à mon Mari la demande de ma Fille.
2430**NICOLE**
2432J’y cours, Madame, avec joie, et je ne pouvais recevoir une commission plus agréable. Je vais, je pense, bien réjouir les Gens.
Scène VIII
2436CLÉONTE, COVIELLE, NICOLE
2438**NICOLE**
2440Ah vous voilà tout à propos. Je suis une Ambassadrice de joie, et je viens…
2442**CLÉONTE**
2444Retire‐toi, perfide, et ne me viens point amuser avec tes traîtresses paroles.
2446**NICOLE**
2448Est‐ce ainsi que vous recevez…
2450**CLÉONTE**
2452Retire‐toi, te dis‐je, et va‐t’en dire de ce pas à ton infidèle Maîtresse, qu’elle n’abusera de sa vie le trop simple Cléonte.
2454**NICOLE**
2456Quel vertigo est‐ce donc là ? Mon pauvre Covielle, dis‐moi un peu ce que cela veut dire ?
2458**COVIELLE**
2460Ton pauvre Covielle, petite Scélérate ! Allons vite, ôte‐toi de mes yeux, vilaine, et me laisse en repos.
2462**NICOLE**
2464Quoi ? tu me viens aussi…
2466**COVIELLE**
2468Ôte‐toi de mes yeux, te dis‐je, et ne me parle de ta vie.
2470**NICOLE**
2472Ouais ! Quelle mouche les a piqués tous deux ? Allons de cette belle histoire informer ma Maîtresse.
Scène IX
2476CLÉONTE, COVIELLE
2478**CLÉONTE**
2480Quoi, traiter un Amant de la sorte, et un Amant le plus fidèle, et le plus passionné de tous les Amants ?
2482**COVIELLE**
2484C’est une chose épouvantable, que ce qu’on nous fait à tous deux.
2486**CLÉONTE**
2488Je fais voir pour une Personne toute l’ardeur, et toute la tendresse qu’on peut imaginer ; Je n’aime rien au Monde qu’elle, et je n’ai qu’elle dans l’esprit ; elle fait tous mes soins, tous mes désirs, toute ma joie ; je ne parle que d’elle, je ne pense qu’à elle, je ne fais des songes que d’elle, je ne respire que par elle, mon cœur vit tout en elle : et voilà de tant d’amitié la digne récompense ! Je suis deux jours sans la voir, qui sont pour moi deux siècles effroyables ; je la rencontre par hasard ; mon cœur à cette vue se sent tout transporté, ma joie éclate sur mon visage ; je vole avec ravissement vers elle ; et l’infidèle détourne de moi ses regards, et passe brusquement comme si de sa vie elle ne m’avait vu !
2490**COVIELLE**
2492Je dis les mêmes choses que vous.
2494**CLÉONTE**
2496Peut‐on rien voir d’égal, Covielle, à cette perfidie de l’ingrate Lucile ?
2498**COVIELLE**
2500Et à celle, Monsieur, de la pendarde de Nicole ?
2502**CLÉONTE**
2504Après tant de sacrifices ardents, de soupirs, et de vœux que j’ai faits à ses charmes !
2506**COVIELLE**
2508Après tant d’assidus hommages, de soins, et de services que je lui ai rendus dans sa Cuisine !
2510**CLÉONTE**
2512Tant de larmes que j’ai versées à ses genoux !
2514**COVIELLE**
2516Tant de seaux d’eau que j’ai tirés au Puits pour elle !
2518**CLÉONTE**
2520Tant d’ardeur que j’ai fait paraître à la chérir plus que moi‐même !
2522**COVIELLE**
2524Tant de chaleur que j’ai soufferte à tourner la Broche à sa place !
2526**CLÉONTE**
2528Elle me fuit avec mépris !
2530**COVIELLE**
2532Elle me tourne le dos avec effronterie !
2534**CLÉONTE**
2536C’est une perfidie digne des plus grands châtiments.
2538**COVIELLE**
2540C’est une trahison à mériter mille soufflets.
2542**CLÉONTE**
2544Ne t’avise point, je te prie, de me parler jamais pour elle.
2546**COVIELLE**
2548Moi, Monsieur ! Dieu m’en garde.
2550**CLÉONTE**
2552Ne viens point m’excuser l’action de cette infidèle.
2554**COVIELLE**
2556N’ayez pas peur.
2558**CLÉONTE**
2560Non, vois‐tu, tous tes discours pour la défendre, ne serviront de rien.
2562**COVIELLE**
2564Qui songe à cela ?
2566**CLÉONTE**
2568Je veux contre elle conserver mon ressentiment, et rompre ensemble tout commerce.
2570**COVIELLE**
2572J’y consens.
2574**CLÉONTE**
2576Ce Monsieur le Comte qui va chez elle, lui donne peut‐être dans la vue ; et son esprit, je le vois bien, se laisse éblouir à la qualité. Mais il me faut, pour mon honneur, prévenir l’éclat de son inconstance. Je veux faire autant de pas qu’elle au changement où je la vois courir, et ne lui laisser pas toute la gloire de me quitter.
2578**COVIELLE**
2580C’est fort bien dit, et j’entre pour mon compte dans tous vos sentiments.
2582**CLÉONTE**
2584Donne la main à mon dépit, et soutiens ma résolution contre tous les restes d’amour qui me pourraient parler pour elle. Dis‐m’en, je t’en conjure, tout le mal que tu pourras. Fais‐moi de sa Personne une peinture qui me la rende méprisable ; et marque‐moi bien, pour m’en dégoûter, tous les défauts que tu peux voir en elle.
2586**COVIELLE**
2588Elle, Monsieur ! Voilà une belle Mijaurée, une Pimpesouée bien bâtie, pour vous donner tant d’amour ! Je ne lui vois rien que de très médiocre, et vous trouverez cent Personnes qui seront plus dignes de vous. Premièrement, elle a les yeux petits.
2590**CLÉONTE**
2592Cela est vrai, elle a les yeux petits ; mais elle les a pleins de feux, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu’on puisse voir.
2594**COVIELLE**
2596Elle a la bouche grande.
2598**CLÉONTE**
2600Oui ; mais on y voit des grâces qu’on ne voit point aux autres bouches ; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.
2602**COVIELLE**
2604Pour sa taille, elle n’est pas grande.
2606**CLÉONTE**
2608Non ; mais elle est aisée, et bien prise.
2610**COVIELLE**
2612Elle affecte une nonchalance dans son parler, et dans ses actions.
2614**CLÉONTE**
2616Il est vrai ; mais elle a grâce à tout cela, et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s’insinuer dans les cœurs.
2618**COVIELLE**
2620Pour de l’Esprit…
2622**CLÉONTE**
2624Ah ! elle en a, Covielle, du plus fin, du plus délicat.
2626**COVIELLE**
2628Sa conversation…
2630**CLÉONTE**
2632Sa conversation est charmante.
2634**COVIELLE**
2636Elle est toujours sérieuse.
2638**CLÉONTE**
2640Veux‐tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes ? et vois‐tu rien de plus impertinent, que des Femmes qui rient à tout propos ?
2642**COVIELLE**
2644Mais enfin elle est capricieuse autant que Personne du monde.
2646**CLÉONTE**
2648Oui, elle est capricieuse, j’en demeure d’accord ; mais tout sied bien aux Belles, on souffre tout des Belles.
2650**COVIELLE**
2652Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez envie de l’aimer toujours.
2654**CLÉONTE**
2656Moi, j’aimerais mieux mourir ; et je vais la haïr autant que je l’ai aimée.
2658**COVIELLE**
2660Le moyen, si vous la trouvez si parfaite.
2662**CLÉONTE**
2664C’est en quoi ma vengeance sera plus éclatante ; en quoi je veux faire mieux voir la force de mon cœur, à la haïr, à la quitter, toute belle, toute pleine d’attraits, toute aimable que je la trouve. La voici.
Scène X
2668CLÉONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE
2670**NICOLE**
2672Pour moi, j’en ai été toute scandalisée.
2674**LUCILE**
2676Ce ne peut être, Nicole, que ce que je te dis. Mais le voilà.
2678**CLÉONTE**
2680Je ne veux pas seulement lui parler.
2682**COVIELLE**
2684Je veux vous imiter.
2686**LUCILE**
2688Qu’est‐ce donc, Cléonte ? qu’avez‐vous ?
2690**NICOLE**
2692Qu’as‐tu donc, Covielle ?
2694**LUCILE**
2696Quel chagrin vous possède ?
2698**NICOLE**
2700Quelle mauvaise humeur te tient ?
2702**LUCILE**
2704Êtes‐vous muet, Cléonte ?
2706**NICOLE**
2708As‐tu perdu la parole, Covielle ?
2710**CLÉONTE**
2712Que voilà qui est scélérat !
2714**COVIELLE**
2716Que cela est Judas !
2718**LUCILE**
2720Je vois bien que la rencontre de tantôt a troublé votre esprit.
2722**CLÉONTE**
2724Ah, ah, on voit ce qu’on a fait.
2726**NICOLE**
2728Notre accueil de ce matin t’a fait prendre la chèvre.
2730**COVIELLE**
2732On a deviné l’enclouure.
2734**LUCILE**
2736N’est‐il pas vrai, Cléonte, que c’est là le sujet de votre dépit ?
2738**CLÉONTE**
2740Oui, perfide, ce l’est, puisqu’il faut parler ; et j’ai à vous dire que vous ne triompherez pas comme vous pensez de votre infidélité, que je veux être le premier à rompre avec vous, et que vous n’aurez pas l’avantage de me chasser. J’aurai de la peine, sans doute, à vaincre l’amour que j’ai pour vous ; cela me causera des chagrins : Je souffrirai un temps ; mais j’en viendrai à bout, et je me percerai plutôt le cœur, que d’avoir la faiblesse de retourner à vous.
2742**COVIELLE**
2744Queussi, queumi.
2746**LUCILE**
2748Voilà bien du bruit pour un rien. Je veux vous dire, Cléonte, le sujet qui m’a fait ce matin éviter votre abord.
2750**CLÉONTE**
2752Non, je ne veux rien écouter.
2754**NICOLE**
2756Je te veux apprendre la cause qui nous a fait passer si vite.
2758**COVIELLE**
2760Je ne veux rien entendre.
2762**LUCILE**
2764Sachez que ce matin…
2766**CLÉONTE**
2768Non, vous dis‐je.
2770**NICOLE**
2772Apprends que…
2774**COVIELLE**
2776Non, traîtresse.
2778**LUCILE**
2780Écoutez.
2782**CLÉONTE**
2784Point d’affaire.
2786**NICOLE**
2788Laisse‐moi dire.
2790**COVIELLE**
2792Je suis sourd.
2794**LUCILE**
2796Cléonte.
2798**CLÉONTE**
2800Non.
2802**NICOLE**
2804Covielle.
2806**COVIELLE**
2808Point.
2810**LUCILE**
2812Arrêtez.
2814**CLÉONTE**
2816Chansons.
2818**NICOLE**
2820Entends‐moi.
2822**COVIELLE**
2824Bagatelles.
2826**LUCILE**
2828Un moment.
2830**CLÉONTE**
2832Point du tout.
2834**NICOLE**
2836Un peu de patience.
2838**COVIELLE**
2840Tarare.
2842**LUCILE**
2844Deux paroles.
2846**CLÉONTE**
2848Non, c’en est fait.
2850**NICOLE**
2852Un mot.
2854**COVIELLE**
2856Plus de commerce.
2858**LUCILE**
2860Hé bien, puisque vous ne voulez pas m’écouter, demeurez dans votre pensée, et faites ce qu’il vous plaira.
2862**NICOLE**
2864Puisque tu fais comme cela, prends‐le tout comme tu voudras.
2866**CLÉONTE**
2868Sachons donc le sujet d’un si bel accueil.
2870**LUCILE**
2872Il ne me plaît plus de le dire.
2874**COVIELLE**
2876Apprends‐nous un peu cette histoire.
2878**NICOLE**
2880Je ne veux plus, moi, te l’apprendre.
2882**CLÉONTE**
2884Dites‐moi…
2886**LUCILE**
2888Non, je ne veux rien dire.
2890**COVIELLE**
2892Conte‐moi…
2894**NICOLE**
2896Non, je ne conte rien.
2898**CLÉONTE**
2900De grâce.
2902**LUCILE**
2904Non, vous dis‐je.
2906**COVIELLE**
2908Par charité.
2910**NICOLE**
2912Point d’affaire.
2914**CLÉONTE**
2916Je vous en prie.
2918**LUCILE**
2920Laissez‐moi.
2922**COVIELLE**
2924Je t’en conjure.
2926**NICOLE**
2928Ôte‐toi de là.
2930**CLÉONTE**
2932Lucile.
2934**LUCILE**
2936Non.
2938**COVIELLE**
2940Nicole.
2942**NICOLE**
2944Point.
2946**CLÉONTE**
2948Au nom des Dieux !
2950**LUCILE**
2952Je ne veux pas.
2954**COVIELLE**
2956Parle‐moi.
2958**NICOLE**
2960Point du tout.
2962**CLÉONTE**
2964Éclaircissez mes doutes.
2966**LUCILE**
2968Non, je n’en ferai rien.
2970**COVIELLE**
2972Guéris‐moi l’esprit.
2974**NICOLE**
2976Non, il ne me plaît pas.
2978**CLÉONTE**
2980Hé bien, puisque vous vous souciez si peu de me tirer de peine, et de vous justifier du traitement indigne que vous avez fait à ma flamme, vous me voyez, ingrate, pour la dernière fois, et je vais loin de vous mourir de douleur et d’amour.
2982**COVIELLE**
2984Et moi, je vais suivre ses pas.
2986**LUCILE**
2988Cléonte.
2990**NICOLE**
2992Covielle.
2994**CLÉONTE**
2996Eh ?
2998**COVIELLE**
3000Plaît‐il ?
3002**LUCILE**
3004Où allez‐vous ?
3006**CLÉONTE**
3008Où je vous ai dit.
3010**COVIELLE**
3012Nous allons mourir.
3014**LUCILE**
3016Vous allez mourir, Cléonte ?
3018**CLÉONTE**
3020Oui, cruelle, puisque vous le voulez.
3022**LUCILE**
3024Moi, je veux que vous mouriez ?
3026**CLÉONTE**
3028Oui, vous le voulez.
3030**LUCILE**
3032Qui vous le dit ?
3034**CLÉONTE**
3036N’est‐ce pas le vouloir, que de ne vouloir pas éclaircir mes soupçons ?
3038**LUCILE**
3040Est‐ce ma faute ? Et si vous aviez voulu m’écouter, ne vous aurais‐je pas dit que l’aventure dont vous vous plaignez, a été causée ce matin par la présence d’une vieille Tante, qui veut à toute force, que la seule approche d’un Homme déshonore une Fille ; Qui perpétuellement nous sermonne sur ce chapitre, et nous figure tous les Hommes comme des Diables qu’il faut fuir.
3042**NICOLE**
3044Voilà le secret de l’affaire.
3046**CLÉONTE**
3048Ne me trompez‐vous point, Lucile ?
3050**COVIELLE**
3052Ne m’en donnes‐tu point à garder ?
3054**LUCILE**
3056Il n’est rien de plus vrai.
3058**NICOLE**
3060C’est la chose comme elle est.
3062**COVIELLE**
3064Nous rendrons‐nous à cela ?
3066**CLÉONTE**
3068Ah, Lucile, qu’avec un mot de votre bouche vous savez apaiser de choses dans mon cœur ! et que facilement on se laisse persuader aux Personnes qu’on aime !
3070**COVIELLE**
3072Qu’on est aisément amadoué par ces diantres d’animaux‐là !
3092Monsieur, je n’ai voulu prendre personne pour vous faire une demande que je médite il y a longtemps. Elle me touche assez pour m’en charger moi‐même ; et sans autre détour, je vous dirai que l’honneur d’être votre Gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m’accorder.
3094**Monsieur JOURDAIN**
3096Avant que de vous rendre réponse, Monsieur, je vous prie de me dire, si vous êtes Gentilhomme.
3098**CLÉONTE**
3100Monsieur, la plupart des Gens sur cette question, n’hésitent pas beaucoup. On tranche le mot aisément. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre, et l’usage aujourd’hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l’avoue, j’ai les sentiments sur cette matière un peu plus délicats. Je trouve que toute imposture est indigne d’un honnête Homme, et qu’il y a de la lâcheté à déguiser ce que le Ciel nous a fait naître ; à se parer aux yeux du monde d’un Titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu’on n’est pas. Je suis né de Parents, sans doute, qui ont tenu des Charges honorables. Je me suis acquis dans les Armes l’honneur de six ans de services, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le Monde un rang assez passable : mais avec tout cela je ne veux point me donner un nom où d’autres en ma place croiraient pouvoir prétendre ; et je vous dirai franchement que je ne suis point Gentilhomme.
3102**Monsieur JOURDAIN**
3104Touchez là, Monsieur. Ma Fille n’est pas pour vous.
3106**CLÉONTE**
3108Comment ?
3110**Monsieur JOURDAIN**
3112Vous n’êtes point Gentilhomme, vous n’aurez pas ma Fille.
3114**Madame JOURDAIN**
3116Que voulez‐vous donc dire avec votre Gentilhomme ? Est‐ce que nous sommes, nous autres, de la Côte de saint Louis ?
3118**Monsieur JOURDAIN**
3120Taisez‐vous, ma Femme, je vous vois venir.
3122**Madame JOURDAIN**
3124Descendons‐nous tous deux que de bonne Bourgeoisie ?
3126**Monsieur JOURDAIN**
3128Voilà pas le coup de langue.
3130**Madame JOURDAIN**
3132Et votre Père n’était‐il pas Marchand aussi bien que le mien ?
3134**Monsieur JOURDAIN**
3136Peste soit de la Femme. Elle n’y a jamais manqué. Si votre Père a été Marchand, tant pis pour lui ; mais pour le mien, ce sont des malavisés qui disent cela. Tout ce que j’ai à vous dire, moi, c’est que je veux avoir un Gendre Gentilhomme.
3138**Madame JOURDAIN**
3140Il faut à votre Fille un Mari qui lui soit propre, et il vaut mieux pour elle un honnête Homme riche et bien fait, qu’un Gentilhomme gueux et mal bâti.
3142**NICOLE**
3144Cela est vrai. Nous avons le Fils du Gentilhomme de notre Village, qui est le plus grand Malitorne et le plus sot Dadais que j’aie jamais vu.
3146**Monsieur JOURDAIN**
3148Taisez‐vous, impertinente. Vous vous fourrez toujours dans la conversation ; j’ai du bien assez pour ma Fille, je n’ai besoin que d’honneur, et je la veux faire Marquise.
3150**Madame JOURDAIN**
3152Marquise !
3154**Monsieur JOURDAIN**
3156Oui, Marquise.
3158**Madame JOURDAIN**
3160Hélas, Dieu m’en garde.
3162**Monsieur JOURDAIN**
3164C’est une chose que j’ai résolue.
3166**Madame JOURDAIN**
3168C’est une chose, moi, où je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi, sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu’un Gendre puisse à ma Fille reprocher ses parents, et qu’elle ait des Enfants qui aient honte de m’appeler leur Grand-Maman. S’il fallait qu’elle me vînt visiter en équipage de Grand‐Dame, et qu’elle manquât par mégarde à saluer quelqu’un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent sottises. Voyez‐vous, dirait-on, cette Madame la Marquise qui fait tant la glorieuse ? C’est la Fille de Monsieur Jourdain, qui était trop heureuse, étant petite, de jouer à la Madame avec nous : Elle n’a pas toujours été si relevée que la voilà ; et ses deux Grands‐Pères vendaient du drap auprès de la Porte Saint‐Innocent. Ils ont amassé du bien à leurs Enfants, qu’ils payent maintenant, peut‐être, bien cher en l’autre Monde, et l’on ne devient guère si riches à être honnêtes Gens. Je ne veux point tous ces caquets, et je veux un Homme en un mot qui m’ait obligation de ma Fille, et à qui je puisse dire : Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi.
3170**Monsieur JOURDAIN**
3172Voilà bien les sentiments d’un petit Esprit, de vouloir demeurer toujours dans la bassesse. Ne me répliquez pas davantage, ma Fille sera Marquise en dépit de tout le monde ; et si vous me mettez en colère, je la ferai Duchesse.
3174**Madame JOURDAIN**
3176Cléonte, ne perdez point courage encore. Suivez‐moi, ma Fille, et venez dire résolument à votre Père, que si vous ne l’avez, vous ne voulez épouser personne.
Scène XIII
3180CLÉONTE, COVIELLE
3182**COVIELLE**
3184Vous avez fait de belles affaires, avec vos beaux sentiments.
3186**CLÉONTE**
3188Que veux‐tu ? J’ai un scrupule là‐dessus, que l’exemple ne saurait vaincre.
3190**COVIELLE**
3192Vous moquez‐vous, de le prendre sérieusement avec un Homme comme cela ? Ne voyez‐vous pas qu’il est fou ? et vous coûtait‐il quelque chose de vous accommoder à ses chimères ?
3194**CLÉONTE**
3196Tu as raison ; mais je ne croyais pas qu’il fallût faire ses preuves de Noblesse, pour être Gendre de Monsieur Jourdain.
3198**COVIELLE**
3200Ah, ah, ah.
3202**CLÉONTE**
3204De quoi ris‐tu ?
3206**COVIELLE**
3208D’une pensée qui me vient pour jouer notre Homme, et vous faire obtenir ce que vous souhaitez.
3210**CLÉONTE**
3212Comment ?
3214**COVIELLE**
3216L’idée est tout à fait plaisante.
3218**CLÉONTE**
3220Quoi donc ?
3222**COVIELLE**
3224Il s’est fait depuis peu une certaine Mascarade qui vient le mieux du monde ici, et que je prétends faire entrer dans une bourle que je veux faire à notre Ridicule. Tout cela sent un peu sa Comédie ; mais avec lui on peut hasarder toute chose, il n’y faut point chercher tant de façons, et il est Homme à y jouer son rôle à merveille ; à donner aisément dans toutes les fariboles qu’on s’avisera de lui dire. J’ai les Acteurs, j’ai les Habits tout prêts, laissez‐moi faire seulement.
3226**CLÉONTE**
3228Mais apprends‐moi…
3230**COVIELLE**
3232Je vais vous instruire de tout ; retirons‐nous, le voilà qui revient.
Scène XIV
3236Monsieur JOURDAIN, Laquais
3238**Monsieur JOURDAIN**
3240Que Diable est‐ce là ! Ils n’ont rien que les grands Seigneurs à me reprocher ; et moi, je ne vois rien de si beau, que de hanter les grands Seigneurs ; il n’y a qu’honneur et que civilité avec eux, et je voudrais qu’il m’eût coûté deux doigts de la main, et être né Comte ou Marquis.
3242**Laquais**
3244Monsieur, voici Monsieur le Comte, et une Dame qu’il mène par la main.
3246**Monsieur JOURDAIN**
3248Hé mon Dieu, j’ai quelques ordres à donner. Dis‐leur que je vais venir ici tout à l’heure.
Scène XV
3252DORIMÈNE, DORANTE, Laquais
3254**Laquais**
3256Monsieur dit comme cela, qu’il va venir ici tout à l’heure.
3258**DORANTE**
3260Voilà qui est bien.
3262**DORIMÈNE**
3264Je ne sais pas, Dorante ; je fais encore ici une étrange démarche, de me laisser amener par vous dans une Maison où je ne connais personne.
3266**DORANTE**
3268Quel Lieu voulez‐vous donc, Madame, que mon amour choisisse pour vous régaler, puisque pour fuir l’éclat, vous ne voulez ni votre Maison, ni la mienne ?
3270**DORIMÈNE**
3272Mais vous ne dites pas que je m’engage insensiblement chaque jour à recevoir de trop grands témoignages de votre passion ? J’ai beau me défendre des choses, vous fatiguez ma résistance, et vous avez une civile opiniâtreté qui me fait venir doucement à tout ce qu’il vous plaît. Les Visites fréquentes ont commencé ; les Déclarations sont venues ensuite, qui après elles ont traîné les Sérénades et les Cadeaux, que les Présents ont suivis. Je me suis opposée à tout cela, mais vous ne vous rebutez point, et pied à pied vous gagnez mes résolutions. Pour moi je ne puis plus répondre de rien, et je crois qu’à la fin vous me ferez venir au Mariage dont je me suis tant éloignée.
3274**DORANTE**
3276Ma foi, Madame, vous y devriez déjà être. Vous êtes Veuve, et ne dépendez que de vous. Je suis maître de moi, et vous aime plus que ma vie. À quoi tient‐il que dès aujourd’hui vous ne fassiez tout mon bonheur ?
3278**DORIMÈNE**
3280Mon Dieu, Dorante, il faut des deux parts bien des qualités pour vivre heureusement ensemble ; et les deux plus raisonnables Personnes du Monde, ont souvent peine à composer une union dont ils soient satisfaits.
3282**DORANTE**
3284Vous vous moquez, Madame, de vous y figurer tant de difficultés ; et l’expérience que vous avez faite, ne conclut rien pour tous les autres.
3286**DORIMÈNE**
3288Enfin j’en reviens toujours là. Les dépenses que je vous vois faire pour moi, m’inquiètent par deux raisons ; l’une, qu’elles m’engagent plus que je ne voudrais ; et l’autre, que je suis sûre, sans vous déplaire, que vous ne les faites point, que vous ne vous incommodiez ; et je ne veux point cela.
3290**DORANTE**
3292Ah, Madame, ce sont des bagatelles, et ce n’est pas par là…
3294**DORIMÈNE**
3296Je sais ce que je dis ; et entre autres le diamant que vous m’avez forcée à prendre, est d’un prix…
3298**DORANTE**
3300Eh, Madame, de grâce, ne faites point tant valoir une chose que mon amour trouve indigne de vous ; et souffrez… Voici le Maître du Logis.
Scène XVI
3304Monsieur JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE, Laquais
3306**Monsieur JOURDAIN, après avoir fait deux révérences, se trouvant trop près de DORIMÈNE**
3308Un peu plus loin, Madame.
3310**DORIMÈNE**
3312Comment ?
3314**Monsieur JOURDAIN**
3316Un pas, s’il vous plaît.
3318**DORIMÈNE**
3320Quoi donc ?
3322**Monsieur JOURDAIN**
3324Reculez un peu, pour la troisième.
3326**DORANTE**
3328Madame, Monsieur Jourdain sait son monde.
3330**Monsieur JOURDAIN**
3332Madame, ce m’est une gloire bien grande, de me voir assez fortuné, pour être si heureux, que d’avoir le bonheur, que vous ayez eu la bonté de m’accorder la grâce, de me faire l’honneur, de m’honorer de la faveur de votre présence : Et si j’avais aussi le mérite, pour mériter un mérite comme le vôtre, et que le Ciel… envieux de mon bien… m’eût accordé… l’avantage de me voir digne… des…
3334**DORANTE**
3336Monsieur Jourdain, en voilà assez ; Madame n’aime pas les grands compliments, et elle sait que vous êtes Homme d’esprit. Bas, à Dorimène. C’est un bon Bourgeois assez ridicule, comme vous voyez, dans toutes ses manières.
3338**DORIMÈNE**
3340Il n’est pas malaisé de s’en apercevoir.
3342**DORANTE**
3344Madame, voilà le meilleur de mes Amis.
3346**Monsieur JOURDAIN**
3348C’est trop d’honneur que vous me faites.
3350**DORANTE**
3352Galant Homme tout à fait.
3354**DORIMÈNE**
3356J’ai beaucoup d’estime pour lui.
3358**Monsieur JOURDAIN**
3360Je n’ai rien fait encore, Madame, pour mériter cette grâce.
3362**DORANTE, bas, à Monsieur JOURDAIN**
3364Prenez bien garde au moins, à ne lui point parler du Diamant que vous lui avez donné.
3366**Monsieur JOURDAIN**
3368Ne pourrais‐je pas seulement lui demander comment elle le trouve ?
3370**DORANTE**
3372Comment ? gardez‐vous‐en bien. Cela serait vilain à vous ; et pour agir en galant Homme, il faut que vous fassiez comme si ce n’était pas vous qui lui eussiez fait ce présent. Monsieur Jourdain, Madame, dit qu’il est ravi de vous voir chez lui.
3374**DORIMÈNE**
3376Il m’honore beaucoup.
3378**Monsieur JOURDAIN**
3380Que je vous suis obligé, Monsieur, de lui parler ainsi pour moi !
3382**DORANTE**
3384J’ai eu une peine effroyable à la faire venir ici.
3386**Monsieur JOURDAIN**
3388Je ne sais quelles grâces vous en rendre.
3390**DORANTE**
3392Il dit, Madame, qu’il vous trouve la plus belle Personne du Monde.
3394**DORIMÈNE**
3396C’est bien de la grâce qu’il me fait.
3398**Monsieur JOURDAIN**
3400Madame, c’est vous qui faites les grâces, et…
3402**DORANTE**
3404Songeons à manger.
3406**Laquais**
3408Tout est prêt, Monsieur.
3410**DORANTE**
3412Allons donc nous mettre à table, et qu’on fasse venir les Musiciens.
3414Six Cuisiniers, qui ont préparé le Festin, dansent ensemble, et font le troisième Intermède ; après quoi, ils apportent une Table couverte de plusieurs Mets.
3416Fin du Troisième Acte.
Acte IV
Scène Première
3422DORANTE, DORIMÈNE, Monsieur JOURDAIN, deux Musiciens, une Musicienne, Laquais
3424**DORIMÈNE**
3426Comment, Dorante, voilà un Repas tout à fait magnifique !
3428**Monsieur JOURDAIN**
3430Vous vous moquez, Madame, et je voudrais qu’il fût plus digne de vous être offert.
3432Tous se mettent à table.
3434**DORANTE**
3436Monsieur Jourdain a raison, Madame, de parler de la sorte, et il m’oblige de vous faire si bien les honneurs de chez lui. Je demeure d’accord avec lui, que le Repas n’est pas digne de vous. Comme c’est moi qui l’ai ordonné, et que je n’ai pas sur cette matière les lumières de nos Amis, vous n’avez pas ici un Repas fort savant, et vous y trouverez des incongruités de bonne chère, et des barbarismes de bon goût. Si Damis s’en était mêlé, tout serait dans les règles ; il y aurait partout de l’élégance et de l’érudition, et il ne manquerait pas de vous exagérer lui‐même toutes les pièces du Repas qu’il vous donnerait, et de vous faire tomber d’accord de sa haute capacité dans la science des bons morceaux ; de vous parler d’un Pain de rive, à biseau doré, relevé de croûte partout, croquant tendrement sous la dent ; d’un Vin à sève veloutée, armé d’un vert qui n’est point trop commandant ; d’un Carré de Mouton gourmandé de persil ; d’une Longe de Veau de Rivière, longue comme cela, blanche, délicate, et qui sous les dents est une vraie pâte d’amande ; de Perdrix relevées d’un fumet surprenant ; et pour son Opéra, d’une Soupe à bouillon perlé, soutenue d’un jeune gros Dindon, cantonné de Pigeonneaux, et couronnée d’Oignons blancs, mariés avec la Chicorée. Mais pour moi, je vous avoue mon ignorance ; et comme Monsieur Jourdain a fort bien dit, je voudrais que le Repas fût plus digne de vous être offert.
3438**DORIMÈNE**
3440Je ne réponds à ce compliment, qu’en mangeant comme je fais.
3442**Monsieur JOURDAIN**
3444Ah que voilà de belles mains !
3446**DORIMÈNE**
3448Les mains sont médiocres, Monsieur Jourdain ; mais vous voulez parler du Diamant qui est fort beau.
3450**Monsieur JOURDAIN**
3452Moi, Madame ! Dieu me garde d’en vouloir parler ; ce ne serait pas agir en galant Homme, et le Diamant est fort peu de chose.
3454**DORIMÈNE**
3456Vous êtes bien dégoûté.
3458**Monsieur JOURDAIN**
3460Vous avez trop de bonté…
3462**DORANTE**
3464Allons, qu’on donne du Vin à Monsieur Jourdain, et à ces Messieurs qui nous feront la grâce de nous chanter un Air à boire.
3466**DORIMÈNE**
3468C’est merveilleusement assaisonner la bonne chère, que d’y mêler la Musique, et je me vois ici admirablement régalée.
3470**Monsieur JOURDAIN**
3472Madame, ce n’est pas…
3474**DORANTE**
3476Monsieur Jourdain, prêtons silence à ces Messieurs ; ce qu’ils nous diront, vaudra mieux que tout ce que nous pourrions dire.
3478**Les Musiciens et la Musicienne prennent des Verres, chantent deux Chansons à boire, et sont soutenus de toute la Symphonie.**
3480**PREMIÈRE CHANSON À BOIRE.**
3482Un petit doigt, Philis, pour commencer le tour :
3484Ah ! qu’un Verre en vos mains a d’agréables charmes !
3485Vous, et le Vin, vous vous prêtez des armes,
3486Et je sens pour tous deux redoubler mon amour :
3487Entre lui, vous et moi, jurons, jurons ma Belle,
3488Une ardeur éternelle.
3490Qu’en mouillant votre bouche il en reçoit d’attraits,
3491Et que l’on voit par lui votre bouche embellie !
3492Ah ! l’un de l’autre ils me donnent envie,
3493Et de vous et de lui je m’enivre à longs traits :
3494Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma Belle,
3495Une ardeur éternelle.
3497**SECONDE CHANSON À BOIRE.**
3499Buvons, chers Amis, buvons :
3500Le temps qui fuit nous y convie ;
3501Profitons de la vie
3502Autant que nous pouvons :
3503Quand on a passé l’onde noire,
3504Adieu le bon Vin, nos amours ;
3505Dépêchons‐nous de boire,
3506On ne boit pas toujours.
3508Laissons raisonner les Sots
3509Sur le vrai bonheur de la vie ;
3510Notre Philosophie
3511Le met parmi les Pots :
3512Les biens, le savoir et la gloire,
3513N’ôtent point les soucis fâcheux ;
3514Et ce n’est qu’à bien boire
3515Que l’on peut être heureux.
3517Sus, sus du Vin partout, versez, Garçons versez,
3518Versez, versez toujours, tant qu’on vous dise assez.
3520**DORIMÈNE**
3522Je ne crois pas qu’on puisse mieux chanter, et cela est tout à fait beau.
3524**Monsieur JOURDAIN**
3526Je vois encore ici, Madame, quelque chose de plus beau.
3528**DORIMÈNE**
3530Ouais. Monsieur Jourdain est galant plus que je ne pensais.
3532**DORANTE**
3534Comment, Madame, pour qui prenez‐vous Monsieur Jourdain ?
3536**Monsieur JOURDAIN**
3538Je voudrais bien qu’elle me prît pour ce que je dirais.
3540**DORIMÈNE**
3542Encore !
3544**DORANTE**
3546Vous ne le connaissez pas.
3548**Monsieur JOURDAIN**
3550Elle me connaîtra quand il lui plaira.
3552**DORIMÈNE**
3554Oh je le quitte.
3556**DORANTE**
3558Il est Homme qui a toujours la riposte en main. Mais vous ne voyez pas que Monsieur Jourdain, Madame, mange tous les morceaux que vous touchez.
3574Ah, ah, je trouve ici bonne compagnie, et je vois bien qu’on ne m’y attendait pas. C’est donc pour cette belle affaire‐ci, Monsieur mon Mari, que vous avez eu tant d’empressement à m’envoyer dîner chez ma Sœur ? Je viens de voir un Théâtre là‐bas, et je vois ici un Banquet à faire Noces. Voilà comme vous dépensez votre bien, et c’est ainsi que vous festinez les Dames en mon absence, et que vous leur donnez la Musique et la Comédie, tandis que vous m’envoyez promener ?
3576**DORANTE**
3578Que voulez‐vous dire, Madame Jourdain ? et quelles fantaisies sont les vôtres, de vous aller mettre en tête que votre Mari dépense son bien, et que c’est lui qui donne ce Régale à Madame ? Apprenez que c’est moi, je vous prie ; Qu’il ne fait seulement que me prêter sa Maison, et que vous devriez un peu mieux regarder aux choses que vous dites.
3580**Monsieur JOURDAIN**
3582Oui, impertinente, c’est Monsieur le Comte qui donne tout ceci à Madame, qui est une Personne de Qualité. Il me fait l’honneur de prendre ma maison, et de vouloir que je sois avec lui.
3584**Madame JOURDAIN**
3586Ce sont des Chansons que cela ; je sais ce que je sais.
3588**DORANTE**
3590Prenez, Madame Jourdain, prenez de meilleures Lunettes.
3592**Madame JOURDAIN**
3594Je n’ai que faire de Lunettes, Monsieur, et je vois assez clair ; il y a longtemps que je sens les choses, et je ne suis pas une Bête. Cela est fort vilain à vous, pour un grand Seigneur, de prêter la main comme vous faites aux sottises de mon Mari. Et vous, Madame, pour une grande Dame, cela n’est ni beau, ni honnête à vous, de mettre de la dissension dans un Ménage, et de souffrir que mon Mari soit amoureux de vous.
3596**DORIMÈNE**
3598Que veut donc dire tout ceci ? Allez, Dorante, vous vous moquez, de m’exposer aux sottes visions de cette extravagante.
3600**DORANTE**
3602Madame, holà Madame, où courez‐vous ?
3604**Monsieur JOURDAIN**
3606Madame. Monsieur le Comte, faites‐lui excuses, et tâchez de la ramener. Ah, impertinente que vous êtes, voilà de vos beaux faits ; vous me venez faire des affronts devant tout le monde, et vous chassez de chez moi des Personnes de Qualité.
3608**Madame JOURDAIN**
3610Je me moque de leur Qualité.
3612**Monsieur JOURDAIN**
3614Je ne sais qui me tient, maudite, que je ne vous fende la tête avec les pièces du Repas que vous êtes venue troubler.
3616On ôte la table.
3618**Madame JOURDAIN, sortant**
3620Je me moque de cela. Ce sont mes droits que je défends, et j’aurai pour moi toutes les Femmes.
3622**Monsieur JOURDAIN**
3624Vous faites bien d’éviter ma colère. Elle est arrivée là bien malheureusement. J’étais en humeur de dire de jolies choses, et jamais je ne m’étais senti tant d’esprit. Qu’est‐ce que c’est que cela ?
Scène III
3628COVIELLE, déguisé, Monsieur JOURDAIN, Laquais
3630**COVIELLE**
3632Monsieur, je ne sais pas si j’ai l’honneur d’être connu de vous.
3634**Monsieur JOURDAIN**
3636Non, Monsieur.
3638**COVIELLE**
3640Je vous ai vu que vous n’étiez pas plus grand que cela.
3642**Monsieur JOURDAIN**
3644Moi !
3646**COVIELLE**
3648Oui, vous étiez le plus bel Enfant du Monde, et toutes les Dames vous prenaient dans leurs bras pour vous baiser.
3650**Monsieur JOURDAIN**
3652Pour me baiser !
3654**COVIELLE**
3656Oui. J’étais grand Ami de feu Monsieur votre Père.
3658**Monsieur JOURDAIN**
3660De feu Monsieur mon Père !
3662**COVIELLE**
3664Oui. C’était un fort honnête Gentilhomme.
3666**Monsieur JOURDAIN**
3668Comment dites‐vous ?
3670**COVIELLE**
3672Je dis que c’était un fort honnête Gentilhomme.
3674**Monsieur JOURDAIN**
3676Mon Père !
3678**COVIELLE**
3680Oui.
3682**Monsieur JOURDAIN**
3684Vous l’avez fort connu ?
3686**COVIELLE**
3688Assurément.
3690**Monsieur JOURDAIN**
3692Et vous l’avez connu pour Gentilhomme ?
3694**COVIELLE**
3696Sans doute.
3698**Monsieur JOURDAIN**
3700Je ne sais donc pas comment le Monde est fait.
3702**COVIELLE**
3704Comment ?
3706**Monsieur JOURDAIN**
3708Il y a de sottes Gens qui me veulent dire qu’il a été Marchand.
3710**COVIELLE**
3712Lui Marchand ! C’est pure médisance, il ne l’a jamais été. Tout ce qu’il faisait, c’est qu’il était fort obligeant, fort officieux ; et comme il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses Amis pour de l’argent.
3714**Monsieur JOURDAIN**
3716Je suis ravi de vous connaître, afin que vous rendiez ce témoignage‐là que mon Père était Gentilhomme.
3718**COVIELLE**
3720Je le soutiendrai devant tout le monde.
3722**Monsieur JOURDAIN**
3724Vous m’obligerez. Quel sujet vous amène ?
3726**COVIELLE**
3728Depuis avoir connu feu Monsieur votre Père honnête Gentilhomme, comme je vous ai dit, j’ai voyagé par tout le Monde.
3730**Monsieur JOURDAIN**
3732Par tout le Monde !
3734**COVIELLE**
3736Oui.
3738**Monsieur JOURDAIN**
3740Je pense qu’il y a bien loin en ce Pays‐là.
3742**COVIELLE**
3744Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs Voyages que depuis quatre jours ; et par l’intérêt que je prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde.
3746**Monsieur JOURDAIN**
3748Quelle ?
3750**COVIELLE**
3752Vous savez que le Fils du Grand Turc est ici ?
3754**Monsieur JOURDAIN**
3756Moi ? Non.
3758**COVIELLE**
3760Comment ! Il a un train tout à fait magnifique ; tout le Monde le va voir, et il a été reçu en ce Pays comme un Seigneur d’importance.
3762**Monsieur JOURDAIN**
3764Par ma foi, je ne savais pas cela.
3766**COVIELLE**
3768Ce qu’il y a d’avantageux pour vous, c’est qu’il est amoureux de votre Fille.
3770**Monsieur JOURDAIN**
3772Le Fils du Grand Turc ?
3774**COVIELLE**
3776Oui ; et il veut être votre Gendre.
3778**Monsieur JOURDAIN**
3780Mon Gendre, le Fils du Grand Turc !
3782**COVIELLE**
3784Le Fils du Grand Turc votre Gendre. Comme je le fus voir, et que j’entends parfaitement sa langue, il s’entretint avec moi ; et après quelques autres discours, il me dit. Acciam croc soler ouch alla moustaph gidelum amanahem varahini oussere carbulath, c’est‐à‐dire ; N’as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de Monsieur Jourdain, gentilhomme parisien ?
3786**Monsieur JOURDAIN**
3788Le Fils du Grand Turc dit cela de moi ?
3790**COVIELLE**
3792Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connaissais particulièrement, et que j’avais vu votre Fille : Ah, me dit‐il, Marababa sahem ; c’est‐à‐dire, Ah que je suis amoureux d’elle !
3794**Monsieur JOURDAIN**
3796Marababa sahem veut dire Ah que je suis amoureux d’elle ?
3798**COVIELLE**
3800Oui.
3802**Monsieur JOURDAIN**
3804Par ma foi, vous faites bien de me le dire, car pour moi je n’aurais jamais cru que Marababa sahem eût voulu dire, Ah que je suis amoureux d’elle ! Voilà une langue admirable, que ce Turc !
3806**COVIELLE**
3808Plus admirable qu’on ne peut croire. Savez‐vous bien ce que veut dire Cacaracamouchen ?
3810**Monsieur JOURDAIN**
3812Cacaracamouchen ? Non.
3814**COVIELLE**
3816C’est‐à‐dire, Ma chère âme.
3818**Monsieur JOURDAIN**
3820Cacaracamouchen veut dire, Ma chère âme ?
3822**COVIELLE**
3824Oui.
3826**Monsieur JOURDAIN**
3828Voilà qui est merveilleux ! Cacaracamouchen, Ma chère âme. Dirait-on jamais cela ? Voilà qui me confond.
3830**COVIELLE**
3832Enfin, pour achever mon Ambassade, il vient vous demander votre Fille en mariage ; et pour avoir un Beau‐Père qui soit digne de lui, il veut vous faire Mamamouchi, qui est une certaine grande Dignité de son pays.
3834**Monsieur JOURDAIN**
3836Mamamouchi ?
3838**COVIELLE**
3840Oui, Mamamouchi : c’est‐à‐dire en notre langue, Paladin. Paladin, ce sont de ces anciens… Paladin enfin : Il n’y a rien de plus noble que cela dans le Monde ; et vous irez de pair avec les plus grands Seigneurs de la Terre.
3842**Monsieur JOURDAIN**
3844Le Fils du Grand Turc m’honore beaucoup, et je vous prie de me mener chez lui, pour lui en faire mes remerciements.
3846**COVIELLE**
3848Comment ? le voilà qui va venir ici.
3850**Monsieur JOURDAIN**
3852Il va venir ici ?
3854**COVIELLE**
3856Oui ; et il amène toutes choses pour la cérémonie de votre Dignité.
3858**Monsieur JOURDAIN**
3860Voilà qui est bien prompt.
3862**COVIELLE**
3864Son amour ne peut souffrir aucun retardement.
3866**Monsieur JOURDAIN**
3868Tout ce qui m’embarrasse ici, c’est que ma Fille est une opiniâtre, qui s’est allée mettre dans la tête un certain Cléonte, et elle jure de n’épouser personne que celui‐là.
3870**COVIELLE**
3872Elle changera de sentiment, quand elle verra le Fils du Grand Turc ; et puis il se rencontre ici une aventure merveilleuse, c’est que le Fils du Grand Turc ressemble à ce Cléonte, à peu de chose près. Je viens de le voir, on me l’a montré ; et l’amour qu’elle a pour l’un, pourra passer aisément à l’autre, et… Je l’entends venir ; le voilà.
Scène IV
3876CLÉONTE en Turc, avec trois pages portant sa Veste, Monsieur JOURDAIN, COVIELLE déguisé.
3878**CLÉONTE**
3880Ambousahim oqui boraf, Iordina salamalequi.
3882**COVIELLE**
3884C’est‐à‐dire : Monsieur Jourdain, votre cœur soit toute l’année comme un rosier fleuri. Ce sont façons de parler obligeantes de ces Pays‐là.
3886**Monsieur JOURDAIN**
3888Je suis très humble serviteur de Son Altesse Turque.
3890**COVIELLE**
3892Carigar camboro oustin moraf.
3894**CLÉONTE**
3896Oustin yoc catamalequi basum base alla moran.
3898**COVIELLE**
3900Il dit que le Ciel vous donne la force des Lions, et la prudence des Serpents.
3902**Monsieur JOURDAIN**
3904Son Altesse Turque m’honore trop, et je lui souhaite toutes sortes de prospérités.
3906**COVIELLE**
3908Ossa binamen sadoc babally oracaf ouram.
3910**CLÉONTE**
3912Bel‐men.
3914**COVIELLE**
3916Il dit que vous alliez vite avec lui vous préparer pour la cérémonie, afin de voir ensuite votre Fille, et de conclure le mariage.
3918**Monsieur JOURDAIN**
3920Tant de choses en deux mots ?
3922**COVIELLE**
3924Oui, la Langue Turque est comme cela, elle dit beaucoup en peu de paroles. Allez vite où il souhaite.
Scène V
3928DORANTE, COVIELLE
3930**COVIELLE**
3932Ha, ha, ha. Ma foi, cela est tout à fait drôle. Quelle dupe ! Quand il aurait appris son rôle par cœur, il ne pourrait pas le mieux jouer. Ah, ah. Je vous prie, Monsieur, de nous vouloir aider céans dans une affaire qui s’y passe.
3934**DORANTE**
3936Ah, ah, Covielle, qui t’aurait reconnu ? Comme te voilà ajusté !
3938**COVIELLE**
3940Vous voyez. Ah, ah.
3942**DORANTE**
3944De quoi ris‐tu ?
3946**COVIELLE**
3948D’une chose, Monsieur, qui le mérite bien.
3950**DORANTE**
3952Comment ?
3954**COVIELLE**
3956Je vous le donnerais en bien des fois, Monsieur, à deviner, le stratagème dont nous nous servons auprès de Monsieur Jourdain, pour porter son esprit à donner sa Fille à mon Maître.
3958**DORANTE**
3960Je ne devine point le stratagème, mais je devine qu’il ne manquera pas de faire son effet, puisque tu l’entreprends.
3962**COVIELLE**
3964Je sais, Monsieur, que la Bête vous est connue.
3966**DORANTE**
3968Apprends‐moi ce que c’est.
3970**COVIELLE**
3972Prenez la peine de vous tirer un peu plus loin, pour faire place à ce que j’aperçois venir. Vous pourrez voir une partie de l’histoire, tandis que je vous conterai le reste.
3974La Cérémonie Turque pour ennoblir le Bourgeois, se fait en Danse et en Musique, et compose le quatrième Intermède.
3976LE MUFTI, quatre Dervis, six Turcs dansants, six Turcs Musiciens, et autres Joueurs d’Instruments à la Turque, sont les Acteurs de cette Cérémonie.
3978LE MUFTI invoque Mahomet, avec les douze Turcs et les quatre Dervis ; après on lui amène le Bourgeois vêtu à la Turque, sans Turban et sans Sabre, auquel il chante ces paroles .
3980**LE MUFTI**
3982Se ti sabir,
3983Ti respondir
3984Se non sabir
3985Tazir, tazir.
3987Mi star Mufti
3988Ti qui star ti
3989Non intendir
3990Tazir, tazir.
3992LE MUFTI demande en même langue aux Turcs assistants, de quelle Religion est le Bourgeois, et ils l’assurent qu’il est Mahométan. LE MUFTI invoque Mahomet en langue Franque, et chante les paroles qui suivent.
3994**LE MUFTI**
3996Mahametta per Giourdina
3997Mi pregar sera é mattina
3998Voler far un Paladina
3999De Giourdina, de Giourdina.
4000Dar Turbanta, é dar scarcina
4001Con Galera ê Brigantina
4002Per deffender Palestina.
4003Mahametta, etc.
4005LE MUFTI demande aux Turcs si le Bourgeois sera ferme dans la Religion Mahométane, et leur chante ces paroles.
4007**LE MUFTI**
4009Star bon Turca, Giourdina.
4011**Les turcs**
4013Hi valla.
4015**LE MUFTI danse et chante ces mots.**
4017Hu la ba ba la chou ba la ba ba la da.
4019Les Turcs répondent les mêmes vers.
4021LE MUFTI propose de donner le Turban au Bourgeois, et chante les paroles qui suivent.
4023**LE MUFTI**
4025Ti non star Furba.
4027**Les turcs**
4029No no no.
4031**LE MUFTI**
4033Non star forfanta ?
4035**Les turcs**
4037No no no.
4039**LE MUFTI**
4041Donar Turbanta, donar Turbanta.
4043Les Turcs répètent tout ce qu’a dit LE MUFTI pour donner le turban au Bourgeois. LE MUFTI et les Dervis se coiffent avec des Turbans de cérémonies, et l’on présente au Mufti l’Alcoran, qui fait une seconde invocation avec tout le reste des Turcs assistants ; après son Invocation il donne au Bourgeois l’Épée, et chante ces paroles.
4045**LE MUFTI**
4047Ti star nobilé non star fabola.
4048Pigliar schiabbola.
4050Les Turcs répètent les mêmes Vers, mettant tous le Sabre à la main, et six d’entre eux dansent autour du Bourgeois, auquel ils feignent de donner plusieurs coups de Sabre.
4052**LE MUFTI commande aux Turcs de bâtonner le Bourgeois, et chante les paroles qui suivent.**
4054Dara dara
4055Bastonara bastonara.
4057Les Turcs répètent les mêmes vers, et lui donnent plusieurs coups de Bâton en cadence.
4059LE MUFTI, après l’avoir fait bâtonner, lui dit en chantant.
4061**LE MUFTI**
4063Non tener honta
4064Questa star l’ultima affronta.
4066Les Turcs répètent les mêmes vers.
4068LE MUFTI recommence une Invocation et se retire après la Cérémonie avec tous les Turcs, en dansant et chantant avec plusieurs Instruments à la Turquesque.
4070Fin du Quatrième Acte
Acte V
Scène Première
4076Madame JOURDAIN, Monsieur JOURDAIN
4078**Madame JOURDAIN**
4080Ah mon Dieu, miséricorde ! Qu’est‐ce que c’est donc que cela ? Quelle figure ! Est‐ce un Momon que vous allez porter ; et est‐il temps d’aller en Masque ? Parlez donc, qu’est‐ce que c’est que ceci ? Qui vous a fagoté comme cela ?
4082**Monsieur JOURDAIN**
4084Voyez l’impertinente, de parler de la sorte à un Mamamouchi !
4086**Madame JOURDAIN**
4088Comment donc ?
4090**Monsieur JOURDAIN**
4092Oui, il me faut porter du respect maintenant, et l’on vient de me faire Mamamouchi.
4094**Madame JOURDAIN**
4096Que voulez‐vous dire avec votre Mamamouchi ?
4098**Monsieur JOURDAIN**
4100Mamamouchi, vous dis‐je. Je suis Mamamouchi.
4102**Madame JOURDAIN**
4104Quelle Bête est‐ce là ?
4106**Monsieur JOURDAIN**
4108Mamamouchi, c’est‐à‐dire en notre Langue, Paladin.
4110**Madame JOURDAIN**
4112Baladin ! Êtes‐vous en âge de danser des Ballets ?
4114**Monsieur JOURDAIN**
4116Quelle ignorante ! Je dis Paladin ; c’est une Dignité dont on vient de me faire la cérémonie.
4118**Madame JOURDAIN**
4120Quelle cérémonie donc ?
4122**Monsieur JOURDAIN**
4124Mahameta per Jordina.
4126**Madame JOURDAIN**
4128Qu’est‐ce que cela veut dire ?
4130**Monsieur JOURDAIN**
4132Jordina, c’est‐à‐dire Jourdain.
4134**Madame JOURDAIN**
4136Hé bien quoi, Jourdain ?
4138**Monsieur JOURDAIN**
4140Voler far un Paladina de Iordina.
4142**Madame JOURDAIN**
4144Comment ?
4146**Monsieur JOURDAIN**
4148Dar turbanta con galera.
4150**Madame JOURDAIN**
4152Qu’est‐ce à dire cela ?
4154**Monsieur JOURDAIN**
4156Per deffender Palestina.
4158**Madame JOURDAIN**
4160Que voulez‐vous donc dire ?
4162**Monsieur JOURDAIN**
4164Dara dara bastonara.
4166**Madame JOURDAIN**
4168Qu’est‐ce donc que ce jargon‐là ?
4170**Monsieur JOURDAIN**
4172Non tener honta questa star l’ultima affronta.
4174**Madame JOURDAIN**
4176Qu’est‐ce que c’est donc que tout cela ?
4178**Monsieur JOURDAIN danse et chante.**
4180Hou la ba ba la chou ba la ba ba la da.
4182**Madame JOURDAIN**
4184Hélas, mon Dieu, mon mari est devenu fou.
4186**Monsieur JOURDAIN, sortant**
4188Paix, insolente, portez respect à Monsieur le Mamamouchi.
4190**Madame JOURDAIN**
4192Où est‐ce qu’il a donc perdu l’esprit ? Courons l’empêcher de sortir. Ah, ah, voici justement le reste de notre écu. Je ne vois que chagrin de tous les côtés.
4194Elle sort.
Scène II
4198DORANTE, DORIMÈNE
4200**DORANTE**
4202Oui, Madame, vous verrez la plus plaisante chose qu’on puisse voir ; et je ne crois pas que dans tout le Monde il soit possible de trouver encore un homme aussi fou que celui‐là : Et puis, Madame, il faut tâcher de servir l’amour de Cléonte, et d’appuyer toute sa Mascarade. C’est un fort galant Homme, et qui mérite que l’on s’intéresse pour lui.
4204**DORIMÈNE**
4206J’en fais beaucoup de cas, et il est digne d’une bonne fortune.
4208**DORANTE**
4210Outre cela, nous avons ici, Madame, un Ballet qui nous revient, que nous ne devons pas laisser perdre, et il faut bien voir si mon idée pourra réussir.
4212**DORIMÈNE**
4214J’ai vu là des apprêts magnifiques, et ce sont des choses, Dorante, que je ne puis plus souffrir. Oui, je veux enfin vous empêcher vos profusions ; et pour rompre le cours à toutes les dépenses que je vous vois faire pour moi, j’ai résolu de me marier promptement avec vous. C’en est le vrai secret, et toutes ces choses finissent avec le Mariage.
4216**DORANTE**
4218Ah ! Madame, est‐il possible que vous ayez pu prendre pour moi une si douce résolution ?
4220**DORIMÈNE**
4222Ce n’est que pour vous empêcher de vous ruiner ; et sans cela je vois bien qu’avant qu’il fût peu, vous n’auriez pas un sou.
4224**DORANTE**
4226Que j’ai d’obligation, Madame, aux soins que vous avez de conserver mon bien ! Il est entièrement à vous, aussi bien que mon cœur, et vous en userez de la façon qu’il vous plaira.
4228**DORIMÈNE**
4230J’userai bien de tous les deux. Mais voici votre Homme ; la figure en est admirable.
Scène III
4234Monsieur JOURDAIN, DORANTE, DORIMÈNE
4236**DORANTE**
4238Monsieur, nous venons rendre hommage, Madame, et moi, à votre nouvelle dignité, et nous réjouir avec vous du mariage que vous faites de votre Fille avec le Fils du Grand Turc.
4240**Monsieur JOURDAIN, après avoir fait les révérences à la Turque**
4242Monsieur, je vous souhaite la force des Serpents, et la prudence des Lions.
4244**DORIMÈNE**
4246J’ai été bien aise d’être des premières, Monsieur, à venir vous féliciter du haut degré de gloire où vous êtes monté.
4248**Monsieur JOURDAIN**
4250Madame, je vous souhaite toute l’année votre Rosier fleuri ; je vous suis infiniment obligé de prendre part aux honneurs qui m’arrivent, et j’ai beaucoup de joie de vous voir revenue ici pour vous faire les très humbles excuses de l’extravagance de ma Femme.
4252**DORIMÈNE**
4254Cela n’est rien, j’excuse en elle un pareil mouvement ; votre cœur lui doit être précieux, et il n’est pas étrange que la possession d’un Homme comme vous puisse inspirer quelques alarmes.
4256**Monsieur JOURDAIN**
4258La possession de mon cœur est une chose qui vous est toute acquise.
4260**DORANTE**
4262Vous voyez, Madame, que Monsieur Jourdain n’est pas de ces Gens que les prospérités aveuglent, et qu’il sait dans sa gloire connaître encore ses Amis.
4264**DORIMÈNE**
4266C’est la marque d’une âme tout à fait généreuse.
4268**DORANTE**
4270Où est donc Son Altesse Turque ? Nous voudrions bien, comme vos Amis, lui rendre nos devoirs.
4272**Monsieur JOURDAIN**
4274Le voilà qui vient, et j’ai envoyé quérir ma Fille pour lui donner la main.
Scène IV
4278CLÉONTE, COVIELLE, Monsieur JOURDAIN, etc.
4280**DORANTE**
4282Monsieur, nous venons faire la révérence à Votre Altesse, comme Amis de Monsieur votre Beau‐Père, et l’assurer avec respect de nos très humbles services.
4284**Monsieur JOURDAIN**
4286Où est le Truchement, pour lui dire qui vous êtes, et lui faire entendre ce que vous dites. Vous verrez qu’il vous répondra, et il parle Turc à merveille. Holà, où diantre est‐il allé ?À Cléonte. Strouf, strif, strof, straf. Monsieur est un grande Segnore, grande Segnore, grande Segnore ; et Madame une granda Dama, granda Dama. Ahi lui, Monsieur, lui Mamamouchi Français, et Madame Mamamouchie française. Je ne puis pas parler plus clairement. Bon, voici l’Interprète. Où allez‐vous donc ? Nous ne saurions rien dire sans vous. Dites‐lui un peu que Monsieur et Madame sont des Personnes de grande Qualité, qui lui viennent faire la révérence, comme mes amis, et l’assurer de leurs services. Vous allez voir comme il va répondre.
4288**COVIELLE**
4290Alabala crociam acci boram alabamen.
4292**CLÉONTE**
4294Catalequi tubal ourin soter amalouchan.
4296**Monsieur JOURDAIN**
4298Voyez‐vous ?
4300**COVIELLE**
4302Il dit que la pluie des prospérités arrose en tout temps le jardin de votre Famille.
4304**Monsieur JOURDAIN**
4306Je vous l’avais bien dit, qu’il parle Turc.
4308**DORANTE**
4310Cela est admirable.
Scène V
4314LUCILE, Monsieur JOURDAIN, DORANTE, DORIMÈNE, etc.
4316**Monsieur JOURDAIN**
4318Venez, ma Fille, approchez‐vous, et venez donner votre main à Monsieur, qui vous fait l’honneur de vous demander en mariage.
4320**LUCILE**
4322Comment, mon Père, comme vous voilà fait ! Est‐ce une Comédie que vous jouez ?
4324**Monsieur JOURDAIN**
4326Non, non, ce n’est pas une Comédie, c’est une affaire fort sérieuse, et la plus pleine d’honneur pour vous qui se peut souhaiter. Voilà le Mari que je vous donne.
4328**LUCILE**
4330À moi, mon Père !
4332**Monsieur JOURDAIN**
4334Oui à vous, allons, touchez‐lui dans la main, et rendez grâce au Ciel de votre bonheur.
4336**LUCILE**
4338Je ne veux point me marier.
4340**Monsieur JOURDAIN**
4342Je le veux moi, qui suis votre Père.
4344**LUCILE**
4346Je n’en ferai rien.
4348**Monsieur JOURDAIN**
4350Ah que de bruit. Allons, vous dis‐je. Çà votre main.
4352**LUCILE**
4354Non, mon Père, je vous l’ai dit, il n’est point de pouvoir qui me puisse obliger à prendre un autre Mari que Cléonte ; et je me résoudrai plutôt à toutes les extrémités, que de… reconnaissant Cléonte. Il est vrai que vous êtes mon Père, je vous dois entière obéissance ; et c’est à vous à disposer de moi selon vos volontés.
4356**Monsieur JOURDAIN**
4358Ah je suis ravi de vous voir si promptement revenue dans votre devoir ; et voilà qui me plaît, d’avoir une Fille obéissante.
Scène Dernière
4362Madame JOURDAIN, Monsieur JOURDAIN, CLÉONTE, etc.
4364**Madame JOURDAIN**
4366Comment donc, qu’est‐ce que c’est que ceci ? On dit que vous voulez donner votre Fille en mariage à un Carême‐prenant ?
4368**Monsieur JOURDAIN**
4370Voulez‐vous vous taire, impertinente ? Vous venez toujours mêler vos extravagances à toutes choses, et il n’y a pas moyen de vous apprendre à être raisonnable.
4372**Madame JOURDAIN**
4374C’est vous qu’il n’y a pas moyen de rendre sage, et vous allez de folie en folie. Quel est votre dessein, et que voulez‐vous faire avec cet assemblage ?
4376**Monsieur JOURDAIN**
4378Je veux marier notre Fille avec le Fils du Grand Turc.
4380**Madame JOURDAIN**
4382Avec le Fils du Grand Turc !
4384**Monsieur JOURDAIN**
4386Oui, faites‐lui faire vos compliments par le Truchement que voilà.
4388**Madame JOURDAIN**
4390Je n’ai que faire du Truchement, et je lui dirai bien moi‐même à son nez, qu’il n’aura point ma Fille.
4392**Monsieur JOURDAIN**
4394Voulez‐vous vous taire, encore une fois ?
4396**DORANTE**
4398Comment, Madame Jourdain, vous vous opposez à un bonheur comme celui‐là ? Vous refusez Son Altesse Turque pour Gendre ?
4400**Madame JOURDAIN**
4402Mon Dieu, Monsieur, mêlez‐vous de vos affaires.
4404**DORIMÈNE**
4406C’est une grande gloire, qui n’est pas à rejeter.
4408**Madame JOURDAIN**
4410Madame, je vous prie aussi de ne vous point embarrasser de ce qui ne vous touche pas.
4412**DORANTE**
4414C’est l’amitié que nous avons pour vous, qui nous fait intéresser dans vos avantages.
4416**Madame JOURDAIN**
4418Je me passerai bien de votre amitié.
4420**DORANTE**
4422Voilà votre Fille qui consent aux volontés de son Père.
4424**Madame JOURDAIN**
4426Ma Fille consent à épouser un Turc ?
4428**DORANTE**
4430Sans doute.
4432**Madame JOURDAIN**
4434Elle peut oublier Cléonte ?
4436**DORANTE**
4438Que ne fait‐on pas pour être grand‐Dame ?
4440**Madame JOURDAIN**
4442Je l’étranglerais de mes mains, si elle avait fait un coup comme celui-là.
4444**Monsieur JOURDAIN**
4446Voilà bien du caquet. Je vous dis que ce Mariage‐là se fera.
4448**Madame JOURDAIN**
4450Je vous dis, moi, qu’il ne se fera point.
4452**Monsieur JOURDAIN**
4454Ah que de bruit.
4456**LUCILE**
4458Ma Mère.
4460**Madame JOURDAIN**
4462Allez, vous êtes une Coquine.
4464**Monsieur JOURDAIN**
4466Quoi, vous la querellez, de ce qu’elle m’obéit ?
4468**Madame JOURDAIN**
4470Oui, elle est à moi, aussi bien qu’à vous.
4472**COVIELLE**
4474Madame.
4476**Madame JOURDAIN**
4478Que me voulez‐vous conter, vous ?
4480**COVIELLE**
4482Un mot.
4484**Madame JOURDAIN**
4486Je n’ai que faire de votre mot.
4488**COVIELLE, à Monsieur JOURDAIN**
4490Monsieur, si elle veut écouter une parole en particulier, je vous promets de la faire consentir à ce que vous voulez.
4492**Madame JOURDAIN**
4494Je n’y consentirai point.
4496**COVIELLE**
4498Écoutez‐moi seulement.
4500**Madame JOURDAIN**
4502Non.
4504**Monsieur JOURDAIN**
4506Écoutez‐le.
4508**Madame JOURDAIN**
4510Non, je ne veux pas écouter.
4512**Monsieur JOURDAIN**
4514Il vous dira…
4516**Madame JOURDAIN**
4518Je ne veux point qu’il me dise rien.
4520**Monsieur JOURDAIN**
4522Voilà une grande obstination de Femme ! Cela vous fera‐t‐il mal, de l’entendre ?
4524**COVIELLE**
4526Ne faites que m’écouter, vous ferez après ce qu’il vous plaira.
4528**Madame JOURDAIN**
4530Hé bien, quoi ?
4532**COVIELLE, à part**
4534Il y a une heure, Madame, que nous vous faisons signe. Ne voyez-vous pas bien que tout ceci n’est fait que pour nous ajuster aux visions de votre Mari, que nous l’abusons sous ce déguisement, et que c’est Cléonte lui‐même qui est le Fils du Grand Turc ?
4536**Madame JOURDAIN**
4538Ah, ah.
4540**COVIELLE**
4542Et moi, Covielle, qui suis le Truchement.
4544**Madame JOURDAIN**
4546Ah comme cela, je me rends.
4548**COVIELLE**
4550Ne faites pas semblant de rien.
4552**Madame JOURDAIN**
4554Oui, voilà qui est fait, je consens au Mariage.
4556**Monsieur JOURDAIN**
4558Ah voilà tout le monde raisonnable. Vous ne vouliez pas l’écouter. Je savais bien qu’il vous expliquerait ce que c’est que le Fils du Grand Turc.
4560**Madame JOURDAIN**
4562Il me l’a expliqué comme il faut, et j’en suis satisfaite. Envoyons quérir un Notaire.
4564**DORANTE**
4566C’est fort bien dit. Et afin, Madame Jourdain, que vous puissiez avoir l’esprit tout à fait content, et que vous perdiez aujourd’hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de Monsieur votre Mari, c’est que nous nous servirons du même Notaire pour nous marier Madame, et moi.
4568**Madame JOURDAIN**
4570Je consens aussi à cela.
4572**Monsieur JOURDAIN**
4574C’est pour lui faire accroire.
4576**DORANTE**
4578Il faut bien l’amuser avec cette feinte.
4580**Monsieur JOURDAIN**
4582Bon, bon. Qu’on aille vite quérir le Notaire.
4584**DORANTE**
4586Tandis qu’il viendra, et qu’il dressera les Contrats, voyons notre Ballet, et donnons‐en le divertissement à Son Altesse Turque.
4588**Monsieur JOURDAIN**
4590C’est fort bien avisé, allons prendre nos places.
4592**Madame JOURDAIN**
4594Et Nicole ?
4596**Monsieur JOURDAIN**
4598Je la donne au Truchement ; et ma Femme, à qui la voudra.
4600**COVIELLE**
4602Monsieur, je vous remercie. Si l’on en peut voir un plus fou, je l’irai dire à Rome.
4604La Comédie finit par un petit Ballet qui avait été préparé.
[Ballet]
Première entrée
4610Un Homme vient donner les Livres du Ballet, qui d’abord est fatigué par une multitude de Gens de Provinces différentes, qui crient en Musique pour en avoir, et par trois Importuns qu’il trouve toujours sur ses pas.
4612Dialogue des gens, qui en Musique demandent des Livres.
4614**Tous**
4616À Moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur,
4617Un Livre, s’il vous plaît, à votre Serviteur.
4619**Homme du bel air**
4621Monsieur, distinguez‐nous parmi les Gens qui crient.
4622Quelques Livres ici, les Dames vous en prient.
4624**Autre homme du bel air**
4626Holà ! Monsieur, Monsieur, ayez la charité
4627D’en jeter de notre côté.
4629**Femme du bel air**
4631Mon Dieu qu’aux Personnes bien faites,
4632On sait peu rendre honneur céans.
4634**Autre femme du bel air**
4636Ils n’ont des Livres et des Bancs,
4637Que pour Mesdames les Grisettes.
4639**Gascon**
4641Aho ! l’Homme aux Libres, qu’on m’en vaille,
4642J’ai déjà lé poumon usé,
4643Bous boyez qué chacun mé raille,
4644Et jé suis escandalisé
4645De boir és mains dé la Canaille,
4646Cé qui m’est par bous refusé.
4648**Autre gascon**
4650Eh cadédis, Monseu, boyez qui l’on pût être ;
4651Un Libret, je bous prie, au Varon d’Asbarat.
4652Jé pense, mordy, qué lé fat
4653N’a pas l’honnur dé mé connaître.
4655**Le suisse**
4657Mon’‐sieur le donneur de papieir,
4658Que veul dir sti façon de fifre,
4659Moy l’écorchair tout mon gosieir
4660À crieir,
4661Sans que je pouvre afoir ein Lifre ;
4662Pardy, mon foi, Mon’‐sieur, je pense fous l’être ifre.
4664**Vieux bourgeois babillard**
4666De tout ceci, franc et net,
4667Je suis mal satisfait ;
4668Et cela sans doute est laid,
4669Que notre Fille
4670Si bien faite et si gentille,
4671De tant d’Amoureux l’Objet,
4672N’ait pas à son souhait
4673Un Livre de Ballet,
4674Pour lire le Sujet
4675Du Divertissement qu’on fait,
4676Et que toute notre Famille
4677Si proprement s’habille,
4678Pour être placée au sommet
4679De la Salle, où l’on met
4680Les Gens de Lantriguet :
4681De tout ceci franc et net
4682Je suis mal satisfait,
4683Et cela sans doute est laid.
4685**Vieille bourgeoise babillarde**
4687Il est vrai que c’est une honte,
4688Le sang au visage me monte,
4689Et ce Jeteur de Vers qui manque au capital,
4690L’entend fort mal ;
4691C’est un brutal,
4692Un vrai Cheval,
4693Franc animal,
4694De faire si peu de compte
4695D’une Fille qui fait l’ornement principal
4696Du Quartier du Palais‐Royal,
4697Et que ces jours passés un Comte
4698Fut prendre la première au Bal.
4699Il l’entend mal,
4700C’est un brutal,
4701Un vrai Cheval,
4702Franc animal.
4704**Hommes et femmes du bel air**
4706Ah ! quel bruit !
4707Quel fracas !
4708Quel chaos !
4709Quel mélange !
4710Quelle confusion !
4711Quelle cohue étrange !
4712Quel désordre !
4713Quel embarras !
4714On y sèche.
4715L’on n’y tient pas.
4717**Gascon**
4719Bentré jé suis à vout.
4721**Autre gascon**
4723J’enrage, Diou mé damne.
4725**Suisse**
4727Ah que ly faire saif dans sty sal de cians.
4729**Gascon**
4731Jé murs.
4733**Autre gascon**
4735Jé perds la tramontane.
4737**Suisse**
4739Mon foi moi le foudrais être hors de dedans.
4741**Vieux bourgeois babillard**
4743Allons, ma Mie,
4744Suivez mes pas,
4745Je vous en prie,
4746Et ne me quittez pas,
4747On fait de nous trop peu de cas,
4748Et je suis las
4749De ce tracas :
4750Tout ce fatras,
4751Cet embarras
4752Me pèse par trop sur les bras :
4753S’il me prend jamais envie
4754De retourner de ma vie
4755À Ballet ni Comédie,
4756Je veux bien qu’on m’estropie.
4757Allons, ma Mie,
4758Suivez mes pas,
4759Je vous en prie,
4760Et ne me quittez pas,
4761On fait de nous trop peu de cas.
4763**Vieille bourgeoise babillarde**
4765Allons, mon Mignon, mon fils,
4766Regagnons notre logis,
4767Et sortons de ce taudis,
4768Où l’on ne peut être assis ;
4769Ils seront bien ébaubis
4770Quand ils nous verront partis.
4771Trop de confusion règne dans cette Salle,
4772Et j’aimerais mieux être au milieu de la Halle ;
4773Si jamais je reviens à semblable Régale,
4774Je veux bien recevoir des soufflets plus de six.
4775Allons, mon Mignon, mon Fils,
4776Regagnons notre logis,
4777Et sortons de ce taudis,
4778Où l’on ne peut être assis.
4780**Tous**
4782À moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur,
4783Un livre, s’il vous plaît, à votre Serviteur.
Seconde entrée
4787Les trois Importuns dansent.
Troisième entrée
4791**Trois espagnols chantent**
4793Sé que me muero de amor,
4794Y solicito el dolor.
4796Aun muriendo de querer
4797De tan buen ayre adolezco
4798Que es mas de lo que padezco
4799Lo que quiero padecer
4800Y no pudiendo exceder
4801A mi deseo el rigor.
4803Sé que me muero de amor,
4804Y solicito el dolor.
4806Lisonxeame la suerte
4807Con piedad tan advertida,
4808Que me assegura la vida
4809En el riesgo de la muerte
4810Vivir de su golpe fuerte
4811Es de mi salud primor.
4812Sé que, etc.
4814Six Espagnols dansent.
4816**Trois musiciens espagnols**
4818Ay que locura, con tanto rigor
4819Quexarse de Amor
4820Del niño bonito
4821Que todo es dulçura
4822Ay que locura,
4823Ay que locura.
4825**Espagnol, chantant**
4827El dolor solicita,
4828El que al dolor se da
4829Y nadie de amor muere
4830Sino quien no save amar.
4832**Deux espagnols**
4834Dulce muerte es el amor
4835Con correspondencia ygual,
4836Y si esta gozamos o
4837Porque la quieres turbar ?
4839**Un espagnol**
4841Alegrese Enamorado
4842Y tome mi parecer
4843Que en esto de querer
4844Todo es hallar el vado.
4846**Tous trois ensemble**
4848Vaya, vaya de fiestas,
4849Vaya de vayle,
4850Alegria, alegria, alegria,
4851Que esto de dolor es fantasia.
Quatrième entrée
4855**Italiens**
4857Une Musicienne Italienne fait le premier Récit, dont voici les paroles.
4859Di rigori armata il seno
4860Contro amor mi ribellai,
4861Ma fui vinta in un baleno
4862In mirar duo vaghi rai,
4863Ahi che resiste puoco
4864Cor di gelo a stral di fuoco.
4866Ma si caro è’l mio tormento
4867Dolce è sí la piaga mia,
4868Ch’il penare è’l mio contento,
4869E’l sanarmi è tirannia.
4870Ahi che più giova, e piace
4871Quanto amor è più vivace.
4873Après l’Air que la Musicienne a chanté, deux Scaramouches, deux Trivelins et un Arlequin représentent une Nuit à la manière des Comédiens Italiens, en cadence.
4875Un Musicien italien se joint à la Musicienne italienne, et chante avec elle les paroles qui suivent.
4877**Le musicien italien**
4879Bel tempo che vola
4880Rapisce il contento,
4881D’amor nella scola
4882Si coglie il momento.
4884**La musicienne**
4886Insin che florida
4887Ride l’età
4888Che pur tropp’ orrida
4889Da noi sen và.
4891**Tous deux**
4893Sù cantiamo,
4894Sù godiamo
4895Né bei dì, di gioventù :
4896Perduto ben non si racquista più.
4898**Musicien**
4900Pupilla che vaga
4901Mill’ alme incatena,
4902Fà dolce la piaga
4903Felice la pena.
4905**Musicienne**
4907Ma poiche frigida
4908Langue l’età,
4909Più l’alma rigida
4910Fiamme non ha.
4912**Tous deux**
4914Sù cantiamo, etc.
4916Après le Dialogue italien, les Scaramouches et Trivelins dansent une Réjouissance.
Cinquième entrée
4920**Français**
4922Deux Musiciens Poitevins dansent, et chantent les paroles qui suivent.
Premier menuet
4926AH ! qu’il fait beau dans ces Bocages,
4927Ah ! que le Ciel donne un beau jour.
4929**Autre musicien**
4931Le Rossignol, sous ces tendres feuillages,
4932Chante aux Échos son doux retour :
4934Ce beau séjour,
4935Ces doux ramages,
4936Ce beau séjour
4937Nous invite à l’Amour.
Second menuet
4941**Tous deux ensemble**
4943Vois ma Climène,
4944Vois sous ce Chêne
4945S’entre‐baiser ces Oiseaux amoureux ;
4946Ils n’ont rien dans leurs vœux
4947Qui les gêne,
4948De leurs doux feux
4949Leur âme est pleine.
4950Qu’ils sont heureux !
4951Nous pouvons tous deux,
4952Si tu le veux,
4953Être comme eux.
4955Six autres Français viennent après vêtus galamment à la Poitevine, trois en Hommes, et trois en Femmes, accompagnés de huit Flûtes et de hautbois, et dansent les Menuets.
Sixième entrée
4959Tout cela finit par le mélange des trois Nations, et les applaudissements en Danse et en Musique de toute l’assistance, qui chante les deux Vers qui suivent :