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Le Bourgeois gentilhomme — en 20 minutes

Le Bourgeois gentilhomme — en 20 minutes
1Voici la comédie-ballet de Molière traversée par ses scènes les plus fortes : de vrais extraits de la pièce, copiés mot pour mot et reliés par de courtes notes, pour suivre en une vingtaine de minutes toute l’histoire de Monsieur Jourdain, bourgeois enrichi qui veut à toute force devenir gentilhomme.

Acte Premier
2Chez Monsieur Jourdain, un maître de musique et un maître à danser attendent leur élève. Le portrait qu’ils font de lui, avant même son entrée, dit tout.
3**Maître de musique**
4Il est vrai. Nous avons trouvé ici un Homme comme il nous le faut à tous deux. Ce nous est une douce rente que ce Monsieur Jourdain, avec les visions de Noblesse et de Galanterie qu’il est allé se mettre en tête. Et votre Danse, et ma Musique, auraient à souhaiter que tout le Monde lui ressemblât.
5**Maître à danser**
6Non pas entièrement ; et je voudrais pour lui, qu’il se connût mieux qu’il ne fait aux choses que nous lui donnons.
7**Maître de musique**
8Il est vrai qu’il les connaît mal, mais il les paie bien ; et c’est de quoi maintenant nos Arts ont plus besoin, que de toute autre chose.
9Le maître à danser regrette de travailler pour un sot ; son compagnon lui rappelle que les applaudissements ne nourrissent pas.
10**Maître de musique**
11C’est un Homme à la vérité dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n’applaudit qu’à contre‐sens ; mais son argent redresse les jugements de son Esprit. Il a du discernement dans sa bourse. Ses louanges sont monnayées ; et ce Bourgeois ignorant, nous vaut mieux, comme vous voyez, que le grand Seigneur éclairé qui nous a introduits ici.
12Monsieur Jourdain paraît enfin, dans un déshabillé neuf dont il attend qu’on l’admire.
13**Monsieur JOURDAIN**
14Je vous ai fait un peu attendre, mais c’est que je me fais habiller aujourd’hui comme les Gens de Qualité ; et mon Tailleur m’a envoyé des Bas de soie que j’ai pensé ne mettre jamais.
15**Monsieur JOURDAIN**
16Mon Tailleur m’a dit que les Gens de Qualité étaient comme cela le matin.
17On lui fait entendre un air de sérénade, qu’il trouve lugubre. Il propose alors sa chanson à lui.
18**Monsieur JOURDAIN chante.**
19Je croyais Janneton Aussi douce que belle ; Je croyais Janneton Plus douce qu’un Mouton : Hélas ! hélas ! Elle est cent fois, mille fois plus cruelle, Que n’est le Tigre aux Bois. N’est‐il pas joli ?
20Ses deux maîtres, chacun pour son art, entreprennent de lui prouver que tout dépend d’eux.
21**Maître de musique**
22Il n’y a rien qui soit si utile dans un État, que la Musique.
23**Maître à danser**
24Il n’y a rien qui soit si nécessaire aux Hommes, que la Danse.
25**Maître de musique**
26Sans la Musique, un État ne peut subsister.
27**Maître à danser**
28Sans la Danse, un Homme ne saurait rien faire.
29**Maître de musique**
30Tous les désordres, toutes les guerres qu’on voit dans le Monde, n’arrivent que pour n’apprendre pas la Musique.
31**Maître à danser**
32Tous les malheurs des Hommes, tous les revers funestes dont les Histoires sont remplies, les bévues des Politiques, et les manquements des grands Capitaines, tout cela n’est venu que faute de savoir danser.
33**Monsieur JOURDAIN**
34Cela est vrai, vous avez raison tous deux.
Acte II
35Vient la leçon de danse. Monsieur Jourdain doit être prêt pour la marquise qu’il attend à dîner.
36**Maître à danser**
37Un Chapeau, Monsieur, s’il vous plaît. La, la, la ; La, la, la, la, la, la ; La, la, la, bis ; La, la, la ; La, la. En cadence, s’il vous plaît. La, la, la, la. La jambe droite. La, la, la. Ne remuez point tant les épaules. La, la, la, la, la ; La, la, la, la, la. Vos deux bras sont estropiés. La, la, la, la, la. Haussez la tête. Tournez la pointe du pied en dehors. La, la, la. Dressez votre corps.
38**Monsieur JOURDAIN**
39À propos. Apprenez‐moi comme il faut faire une Révérence pour saluer une Marquise ; j’en aurai besoin tantôt.
40**Maître à danser**
41Si vous voulez la saluer avec beaucoup de respect, il faut faire d’abord une Révérence en arrière, puis marcher vers elle avec trois Révérences en avant, et à la dernière vous baisser jusqu’à ses genoux.
42Arrive le maître d’armes, qui enseigne à son élève le grand secret de son art.
43**Maître d’armes**
44Je vous l’ai déjà dit ; tout le secret des Armes ne consiste qu’en deux choses, à donner, et à ne point recevoir
45**Monsieur JOURDAIN**
46De cette façon donc un Homme, sans avoir du cœur, est sûr de tuer son Homme, et de n’être point tué.
47Les maîtres se disputent la préséance de leurs arts, le maître de philosophie survient pour les séparer, et la leçon de sagesse finit en bataille rangée. Resté seul avec son élève, le philosophe propose la logique, la morale, la physique : Monsieur Jourdain veut apprendre l’orthographe. On lui enseigne à prononcer les voyelles.
48**Maître de philosophie**
49La voix, U, se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l’une de l’autre sans les joindre tout à fait, U.
50**Monsieur JOURDAIN**
51U, U. Il n’y a rien de plus véritable, U.
52**Maître de philosophie**
53Vos deux lèvres s’allongent comme si vous faisiez la moue : D’où vient que si vous la voulez faire à quelqu’un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que U.
54**Monsieur JOURDAIN**
55U, U. Cela est vrai. Ah que n’ai‐je étudié plus tôt, pour savoir tout cela.
56Il fait alors au philosophe une confidence : il est amoureux d’une personne de grande qualité, et voudrait lui écrire un billet.
57**Monsieur JOURDAIN**
58Non, je ne veux ni Prose, ni Vers.
59**Maître de philosophie**
60Il faut bien que ce soit l’un, ou l’autre.
61**Monsieur JOURDAIN**
62Pourquoi ?
63**Maître de philosophie**
64Par la raison, Monsieur, qu’il n’y a pour s’exprimer, que la Prose, ou les Vers.
65**Monsieur JOURDAIN**
66Il n’y a que la Prose, ou les Vers ?
67**Maître de philosophie**
68Non, Monsieur : tout ce qui n’est point prose, est Vers ; et tout ce qui n’est point Vers, est Prose.
69**Monsieur JOURDAIN**
70Et comme l’on parle, qu’est‐ce que c’est donc que cela ?
71**Maître de philosophie**
72De la Prose.
73**Monsieur JOURDAIN**
74Quoi, quand je dis : Nicole, apportez‐moi mes Pantoufles, et me donnez mon Bonnet de nuit, c’est de la Prose ?
75**Maître de philosophie**
76Oui, Monsieur.
77**Monsieur JOURDAIN**
78Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la Prose, sans que j’en susse rien ; et je vous suis le plus obligé du monde, de m’avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un Billet : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour ; mais je voudrais que cela fût mis d’une manière galante ; que cela fût tourné gentiment.
79**Maître de philosophie**
80On les peut mettre premièrement comme vous avez dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour. Ou bien : D’amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d’amour me font, belle Marquise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d’amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d’amour.
81**Monsieur JOURDAIN**
82Mais de toutes ces façons‐là, laquelle est la meilleure ?
83**Maître de philosophie**
84Celle que vous avez dite : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour.
85**Monsieur JOURDAIN**
86Cependant je n’ai point étudié, et j’ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et vous prie de venir demain de bonne heure.
87Le tailleur arrive enfin avec l’habit neuf, aux fleurs cousues à l’envers — que Monsieur Jourdain accepte dès qu’on lui assure que les gens de qualité les portent ainsi. Les garçons tailleurs l’habillent en cadence, puis réclament leur pourboire.
88**Garçon tailleur**
89Mon Gentilhomme, donnez, s’il vous plaît, aux Garçons, quelque chose pour boire.
90**Monsieur JOURDAIN**
91Mon Gentilhomme ! Voilà ce que c’est, de se mettre en Personne de Qualité. Allez‐vous‐en demeurer toujours habillé en Bourgeois, on ne vous dira point mon Gentilhomme. Tenez, voilà pour Mon Gentilhomme.
92**Garçon tailleur**
93Monseigneur, nous vous sommes bien obligés.
94**Monsieur JOURDAIN**
95Monseigneur, oh, oh ! Monseigneur ! Attendez, mon ami, Monseigneur mérite quelque chose, et ce n’est pas une petite parole que Monseigneur. Tenez, voilà ce que Monseigneur vous donne.
96**Garçon tailleur**
97Monseigneur, nous allons boire tous à la santé de votre Grandeur.
98**Monsieur JOURDAIN**
99Votre Grandeur Oh, oh, oh ! Attendez, ne vous en allez pas. À moi, Votre Grandeur ! Ma foi, s’il va jusqu’à l’Altesse, il aura toute la Bourse. Tenez, voilà pour ma Grandeur.
100**Garçon tailleur**
101Monseigneur, nous la remercions très humblement de ses libéralités.
102**Monsieur JOURDAIN**
103Il a bien fait, je lui allais tout donner.
Acte III
104Habillé de neuf, Monsieur Jourdain veut aller montrer son habit par la ville. Il appelle sa servante Nicole, qui n’y tient plus.
105**NICOLE**
106Hi, hi, hi. Comme vous voilà bâti ! Hi, hi, hi.
107Sa femme, elle, ne rit pas du tout.
108**Madame JOURDAIN**
109Ah, ah, voici une nouvelle histoire. Qu’est‐ce que c’est donc, mon Mari, que cet équipage‐là ? Vous moquez‐vous du Monde, de vous être fait enharnacher de la sorte ? et avez‐vous envie qu’on se raille partout de vous ?
110**Monsieur JOURDAIN**
111Il n’y a que des Sots, et des Sottes, ma Femme, qui se railleront de moi.
112**Madame JOURDAIN**
113Vraiment on n’a pas attendu jusqu’à cette heure, et il y a longtemps que vos façons de faire donnent à rire à tout le Monde.
114**Madame JOURDAIN**
115Vous devriez bien plutôt songer à marier votre Fille, qui est en âge d’être pourvue.
116**Monsieur JOURDAIN**
117Je songerai à marier ma Fille, quand il se présentera un Parti pour elle ; mais je veux songer aussi à apprendre les belles choses.
118Elle en vient au vrai sujet de sa colère : ce comte que son mari reçoit et qui lui coûte si cher.
119**Madame JOURDAIN**
120Oui, il a des bontés pour vous, et vous fait des caresses, mais il vous emprunte votre argent.
121**Monsieur JOURDAIN**
122Hé bien ! ne m’est‐ce pas de l’honneur, de prêter de l’argent à un Homme de cette condition‐là ? et puis‐je faire moins pour un Seigneur qui m’appelle son cher Ami ?
123Dorante entre justement, et annonce qu’il vient régler ses dettes.
124**DORANTE**
125Je veux sortir d’affaire avec vous, et je viens ici pour faire nos comptes ensemble.
126Monsieur Jourdain tire son mémoire et fait le compte de tout ce qu’il a prêté.
127**Monsieur JOURDAIN**
128Somme totale, quinze mille huit cents livres.
129**DORANTE**
130Somme totale est juste ; quinze mille huit cents livres. Mettez encore deux cents Pistoles que vous m’allez donner, cela fera justement dix-huit mille francs, que je vous payerai au premier jour.
131**Madame JOURDAIN**
132Cet homme‐là fait de vous une Vache à lait.
133Madame Jourdain écartée, Dorante parle bas à son bourgeois : c’est lui qui sert d’entremetteur auprès de la marquise Dorimène — et qui garde pour son propre compte les présents dont il se dit le porteur.
134**DORANTE**
135Il y a huit jours que je ne vous ai vu, et je ne vous ai point mandé de nouvelles du Diamant que vous me mîtes entre les mains, pour lui en faire présent de votre part ; mais c’est que j’ai eu toutes les peines du monde à vaincre son scrupule, et ce n’est que d’aujourd’hui qu’elle s’est résolue à l’accepter.
136**Monsieur JOURDAIN**
137Il n’y a point de dépenses que je ne fisse, si par là je pouvais trouver le chemin de son cœur. Une Femme de Qualité a pour moi des charmes ravissants, et c’est un honneur que j’achèterais au prix de toute chose.
138Pendant ce temps, Cléonte, qui aime Lucile la fille de la maison, se croit trahi par elle et se fait faire par son valet Covielle le portrait le plus noir de sa maîtresse.
139**COVIELLE**
140Elle, Monsieur ! Voilà une belle Mijaurée, une Pimpesouée bien bâtie, pour vous donner tant d’amour ! Je ne lui vois rien que de très médiocre, et vous trouverez cent Personnes qui seront plus dignes de vous. Premièrement, elle a les yeux petits.
141**CLÉONTE**
142Cela est vrai, elle a les yeux petits ; mais elle les a pleins de feux, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu’on puisse voir.
143**COVIELLE**
144Elle a la bouche grande.
145**CLÉONTE**
146Oui ; mais on y voit des grâces qu’on ne voit point aux autres bouches ; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.
147**COVIELLE**
148Mais enfin elle est capricieuse autant que Personne du monde.
149**CLÉONTE**
150Oui, elle est capricieuse, j’en demeure d’accord ; mais tout sied bien aux Belles, on souffre tout des Belles.
151Le malentendu se dissipe — une vieille tante était présente au matin — et Madame Jourdain presse Cléonte de demander Lucile à son père.
152**CLÉONTE**
153Monsieur, je n’ai voulu prendre personne pour vous faire une demande que je médite il y a longtemps. Elle me touche assez pour m’en charger moi‐même ; et sans autre détour, je vous dirai que l’honneur d’être votre Gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m’accorder.
154**Monsieur JOURDAIN**
155Avant que de vous rendre réponse, Monsieur, je vous prie de me dire, si vous êtes Gentilhomme.
156**CLÉONTE**
157Monsieur, la plupart des Gens sur cette question, n’hésitent pas beaucoup. On tranche le mot aisément. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre, et l’usage aujourd’hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l’avoue, j’ai les sentiments sur cette matière un peu plus délicats. Je trouve que toute imposture est indigne d’un honnête Homme, et qu’il y a de la lâcheté à déguiser ce que le Ciel nous a fait naître ; à se parer aux yeux du monde d’un Titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu’on n’est pas. Je suis né de Parents, sans doute, qui ont tenu des Charges honorables. Je me suis acquis dans les Armes l’honneur de six ans de services, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le Monde un rang assez passable : mais avec tout cela je ne veux point me donner un nom où d’autres en ma place croiraient pouvoir prétendre ; et je vous dirai franchement que je ne suis point Gentilhomme.
158**Monsieur JOURDAIN**
159Touchez là, Monsieur. Ma Fille n’est pas pour vous.
160**CLÉONTE**
161Comment ?
162**Monsieur JOURDAIN**
163Vous n’êtes point Gentilhomme, vous n’aurez pas ma Fille.
164**Madame JOURDAIN**
165Que voulez‐vous donc dire avec votre Gentilhomme ? Est‐ce que nous sommes, nous autres, de la Côte de saint Louis ?
166**Monsieur JOURDAIN**
167Si votre Père a été Marchand, tant pis pour lui ; mais pour le mien, ce sont des malavisés qui disent cela. Tout ce que j’ai à vous dire, moi, c’est que je veux avoir un Gendre Gentilhomme.
168**Madame JOURDAIN**
169Il faut à votre Fille un Mari qui lui soit propre, et il vaut mieux pour elle un honnête Homme riche et bien fait, qu’un Gentilhomme gueux et mal bâti.
170Son mari annonce alors qu’il veut faire de sa fille une marquise. Madame Jourdain lui répond par la plus belle tirade de la pièce.
171**Madame JOURDAIN**
172C’est une chose, moi, où je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi, sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu’un Gendre puisse à ma Fille reprocher ses parents, et qu’elle ait des Enfants qui aient honte de m’appeler leur Grand-Maman. S’il fallait qu’elle me vînt visiter en équipage de Grand‐Dame, et qu’elle manquât par mégarde à saluer quelqu’un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent sottises. Voyez‐vous, dirait-on, cette Madame la Marquise qui fait tant la glorieuse ? C’est la Fille de Monsieur Jourdain, qui était trop heureuse, étant petite, de jouer à la Madame avec nous : Elle n’a pas toujours été si relevée que la voilà ; et ses deux Grands‐Pères vendaient du drap auprès de la Porte Saint‐Innocent. Ils ont amassé du bien à leurs Enfants, qu’ils payent maintenant, peut‐être, bien cher en l’autre Monde, et l’on ne devient guère si riches à être honnêtes Gens. Je ne veux point tous ces caquets, et je veux un Homme en un mot qui m’ait obligation de ma Fille, et à qui je puisse dire : Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi.
173**Monsieur JOURDAIN**
174Voilà bien les sentiments d’un petit Esprit, de vouloir demeurer toujours dans la bassesse. Ne me répliquez pas davantage, ma Fille sera Marquise en dépit de tout le monde ; et si vous me mettez en colère, je la ferai Duchesse.
175Cléonte se désole d’avoir dit la vérité. Covielle, lui, y voit une occasion.
176**COVIELLE**
177Vous moquez‐vous, de le prendre sérieusement avec un Homme comme cela ? Ne voyez‐vous pas qu’il est fou ? et vous coûtait‐il quelque chose de vous accommoder à ses chimères ?
178**COVIELLE**
179Il s’est fait depuis peu une certaine Mascarade qui vient le mieux du monde ici, et que je prétends faire entrer dans une bourle que je veux faire à notre Ridicule. Tout cela sent un peu sa Comédie ; mais avec lui on peut hasarder toute chose, il n’y faut point chercher tant de façons, et il est Homme à y jouer son rôle à merveille ; à donner aisément dans toutes les fariboles qu’on s’avisera de lui dire. J’ai les Acteurs, j’ai les Habits tout prêts, laissez‐moi faire seulement.
180Dorante amène cependant Dorimène chez le bourgeois, pour un dîner qu’il lui fait offrir sans qu’elle sache d’où viennent les présents. Monsieur Jourdain la reçoit avec les trois révérences qu’il a apprises.
181**Monsieur JOURDAIN**
182Madame, ce m’est une gloire bien grande, de me voir assez fortuné, pour être si heureux, que d’avoir le bonheur, que vous ayez eu la bonté de m’accorder la grâce, de me faire l’honneur, de m’honorer de la faveur de votre présence : Et si j’avais aussi le mérite, pour mériter un mérite comme le vôtre, et que le Ciel… envieux de mon bien… m’eût accordé… l’avantage de me voir digne… des…
183**DORANTE**
184Monsieur Jourdain, en voilà assez ; Madame n’aime pas les grands compliments, et elle sait que vous êtes Homme d’esprit. Bas, à Dorimène. C’est un bon Bourgeois assez ridicule, comme vous voyez, dans toutes ses manières.
Acte IV
185Le repas est magnifique, les musiciens chantent, Monsieur Jourdain se croit galant — quand sa femme, qu’on avait envoyée dîner ailleurs, paraît sur le seuil.
186**Madame JOURDAIN**
187Ah, ah, je trouve ici bonne compagnie, et je vois bien qu’on ne m’y attendait pas. C’est donc pour cette belle affaire‐ci, Monsieur mon Mari, que vous avez eu tant d’empressement à m’envoyer dîner chez ma Sœur ? Je viens de voir un Théâtre là‐bas, et je vois ici un Banquet à faire Noces. Voilà comme vous dépensez votre bien, et c’est ainsi que vous festinez les Dames en mon absence, et que vous leur donnez la Musique et la Comédie, tandis que vous m’envoyez promener ?
188**Madame JOURDAIN**
189Je n’ai que faire de Lunettes, Monsieur, et je vois assez clair ; il y a longtemps que je sens les choses, et je ne suis pas une Bête. Cela est fort vilain à vous, pour un grand Seigneur, de prêter la main comme vous faites aux sottises de mon Mari. Et vous, Madame, pour une grande Dame, cela n’est ni beau, ni honnête à vous, de mettre de la dissension dans un Ménage, et de souffrir que mon Mari soit amoureux de vous.
190Dorimène s’enfuit, scandalisée ; Dorante court après elle. Reste Monsieur Jourdain, furieux — et voici qu’un inconnu se présente à lui. C’est Covielle déguisé, qui commence par se dire l’ami de feu son père, et lui jure que celui-ci n’était pas marchand mais fort honnête gentilhomme.
191**COVIELLE**
192Vous savez que le Fils du Grand Turc est ici ?
193**Monsieur JOURDAIN**
194Moi ? Non.
195**COVIELLE**
196Ce qu’il y a d’avantageux pour vous, c’est qu’il est amoureux de votre Fille.
197**Monsieur JOURDAIN**
198Le Fils du Grand Turc ?
199**COVIELLE**
200Oui ; et il veut être votre Gendre.
201**Monsieur JOURDAIN**
202Mon Gendre, le Fils du Grand Turc !
203Covielle lui traduit alors le turc du prince amoureux.
204**COVIELLE**
205Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connaissais particulièrement, et que j’avais vu votre Fille : Ah, me dit‐il, Marababa sahem ; c’est‐à‐dire, Ah que je suis amoureux d’elle !
206**Monsieur JOURDAIN**
207Marababa sahem veut dire Ah que je suis amoureux d’elle ?
208**COVIELLE**
209Oui.
210**Monsieur JOURDAIN**
211Par ma foi, vous faites bien de me le dire, car pour moi je n’aurais jamais cru que Marababa sahem eût voulu dire, Ah que je suis amoureux d’elle ! Voilà une langue admirable, que ce Turc !
212**COVIELLE**
213Enfin, pour achever mon Ambassade, il vient vous demander votre Fille en mariage ; et pour avoir un Beau‐Père qui soit digne de lui, il veut vous faire Mamamouchi, qui est une certaine grande Dignité de son pays.
214**Monsieur JOURDAIN**
215Mamamouchi ?
216**COVIELLE**
217Oui, Mamamouchi : c’est‐à‐dire en notre langue, Paladin. Paladin, ce sont de ces anciens… Paladin enfin : Il n’y a rien de plus noble que cela dans le Monde ; et vous irez de pair avec les plus grands Seigneurs de la Terre.
218Cléonte paraît, déguisé en fils du Grand Turc, et salue son futur beau-père dans une langue de fantaisie que Covielle traduit à sa guise.
219**COVIELLE**
220C’est‐à‐dire : Monsieur Jourdain, votre cœur soit toute l’année comme un rosier fleuri. Ce sont façons de parler obligeantes de ces Pays‐là.
221Le tour est joué : Covielle rit encore de sa dupe en le racontant à Dorante.
222**COVIELLE**
223Ha, ha, ha. Ma foi, cela est tout à fait drôle. Quelle dupe ! Quand il aurait appris son rôle par cœur, il ne pourrait pas le mieux jouer. Ah, ah. Je vous prie, Monsieur, de nous vouloir aider céans dans une affaire qui s’y passe.
224Vient alors la cérémonie turque, où un faux mufti fait de Monsieur Jourdain un paladin, à grand renfort de turban, de sabre et de coups de bâton.
225**LE MUFTI**
226Mahametta per Giourdina
227Mi pregar sera é mattina
228Voler far un Paladina
229De Giourdina, de Giourdina.
230Dar Turbanta, é dar scarcina
231Con Galera ê Brigantina
232Per deffender Palestina.
233Mahametta, etc.
234**LE MUFTI**
235Non tener honta
236Questa star l’ultima affronta.
Acte V
237Madame Jourdain découvre son mari en turban.
238**Madame JOURDAIN**
239Ah mon Dieu, miséricorde ! Qu’est‐ce que c’est donc que cela ? Quelle figure ! Est‐ce un Momon que vous allez porter ; et est‐il temps d’aller en Masque ? Parlez donc, qu’est‐ce que c’est que ceci ? Qui vous a fagoté comme cela ?
240**Monsieur JOURDAIN**
241Voyez l’impertinente, de parler de la sorte à un Mamamouchi !
242**Madame JOURDAIN**
243Quelle Bête est‐ce là ?
244**Monsieur JOURDAIN**
245Mamamouchi, c’est‐à‐dire en notre Langue, Paladin.
246**Madame JOURDAIN**
247Baladin ! Êtes‐vous en âge de danser des Ballets ?
248**Monsieur JOURDAIN**
249Quelle ignorante ! Je dis Paladin ; c’est une Dignité dont on vient de me faire la cérémonie.
250Il ne sait plus lui répondre qu’en jargon de la cérémonie.
251**Madame JOURDAIN**
252Hélas, mon Dieu, mon mari est devenu fou.
253Dorante et Dorimène décident de servir jusqu’au bout la mascarade de Cléonte ; la marquise annonce même qu’elle épousera Dorante, pour l’empêcher de se ruiner en dépenses pour elle. On amène Lucile, qui refuse ce mari turc — jusqu’à ce qu’elle reconnaisse Cléonte sous le déguisement.
254**LUCILE**
255Non, mon Père, je vous l’ai dit, il n’est point de pouvoir qui me puisse obliger à prendre un autre Mari que Cléonte ; et je me résoudrai plutôt à toutes les extrémités, que de… reconnaissant Cléonte. Il est vrai que vous êtes mon Père, je vous dois entière obéissance ; et c’est à vous à disposer de moi selon vos volontés.
256**Monsieur JOURDAIN**
257Ah je suis ravi de vous voir si promptement revenue dans votre devoir ; et voilà qui me plaît, d’avoir une Fille obéissante.
258Reste Madame Jourdain, qui s’oppose de toutes ses forces à ce mariage — jusqu’à ce que Covielle lui glisse un mot à l’oreille.
259**COVIELLE, à part**
260Il y a une heure, Madame, que nous vous faisons signe. Ne voyez-vous pas bien que tout ceci n’est fait que pour nous ajuster aux visions de votre Mari, que nous l’abusons sous ce déguisement, et que c’est Cléonte lui‐même qui est le Fils du Grand Turc ?
261**Madame JOURDAIN**
262Ah, ah.
263**COVIELLE**
264Et moi, Covielle, qui suis le Truchement.
265**Madame JOURDAIN**
266Ah comme cela, je me rends.
267**COVIELLE**
268Ne faites pas semblant de rien.
269**Madame JOURDAIN**
270Oui, voilà qui est fait, je consens au Mariage.
271**Monsieur JOURDAIN**
272Ah voilà tout le monde raisonnable. Vous ne vouliez pas l’écouter. Je savais bien qu’il vous expliquerait ce que c’est que le Fils du Grand Turc.
273**Madame JOURDAIN**
274Il me l’a expliqué comme il faut, et j’en suis satisfaite. Envoyons quérir un Notaire.
275**DORANTE**
276C’est fort bien dit. Et afin, Madame Jourdain, que vous puissiez avoir l’esprit tout à fait content, et que vous perdiez aujourd’hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de Monsieur votre Mari, c’est que nous nous servirons du même Notaire pour nous marier Madame, et moi.
277**Monsieur JOURDAIN**
278C’est pour lui faire accroire.
279**DORANTE**
280Il faut bien l’amuser avec cette feinte.
281Tout le monde a donc ce qu’il voulait, et le bourgeois marie jusqu’à sa servante sans se douter de rien.
282**Madame JOURDAIN**
283Et Nicole ?
284**Monsieur JOURDAIN**
285Je la donne au Truchement ; et ma Femme, à qui la voudra.
286**COVIELLE**
287Monsieur, je vous remercie. Si l’on en peut voir un plus fou, je l’irai dire à Rome.
288La Comédie finit par un petit Ballet qui avait été préparé.