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Le Malade imaginaire — en 20 minutes

Le Malade imaginaire — en 20 minutes
1Voici Le Malade imaginaire traversé par ses scènes les plus fortes : de vrais extraits de la pièce, mis bout à bout et reliés par de courtes notes, pour lire en une vingtaine de minutes l'essentiel de la dernière comédie de Molière.

Acte I
2Argan, riche bourgeois qui se croit malade, est seul dans sa chambre et vérifie à voix haute les factures de son apothicaire.
3**Argan**
4Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Trois et deux font cinq. "Plus, du vingt-quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif, et rémollient, pour amollir, humecter, et rafraîchir les entrailles de Monsieur." Ce qui me plaît de Monsieur Fleurant, mon apothicaire, c'est que ses parties sont toujours fort civiles : "les entrailles de Monsieur, trente sols."
5Le compte fini, Argan tire le bilan du mois — puis s'aperçoit que personne ne vient.
6**Argan**
7Si bien donc que de ce mois j'ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit médecines ; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements ; et l'autre mois il y avoit douze médecines, et vingt lavements. Je ne m'étonne pas si je ne me porte pas si bien ce mois-ci que l'autre. Je le dirai à Monsieur Purgon, afin qu'il mette ordre à cela. Allons, qu'on m'ôte tout ceci. Il n'y a personne : j'ai beau dire, on me laisse toujours seul ; il n'y a pas moyen de les arrêter ici. (Il sonne une sonnette pour faire venir ses gens.) Ils n'entendent point, et ma sonnette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin, drelin : point d'affaire. Drelin, drelin, drelin : ils sont sourds. Toinette !
8Toinette, la servante, finit par paraître. Elle ne prend pas la maladie de son maître très au sérieux.
9**Toinette**
10Ce Monsieur Fleurant-là et ce Monsieur Purgon s'égayent bien sur votre corps ; ils ont en vous une bonne vache à lait ; et je voudrois bien leur demander quel mal vous avez, pour vous faire tant de remèdes.
11**Argan**
12Taisez-vous, ignorante, ce n'est pas à vous à contrôler les ordonnances de la médecine. Qu'on me fasse venir ma fille Angélique, j'ai à lui dire quelque chose.
13Angélique, elle, aime en secret un jeune homme rencontré six jours plus tôt, Cléante, qui a promis de la faire demander en mariage. Son père a justement une nouvelle à lui annoncer.
14**Argan**
15O çà, ma fille, je vais vous dire une nouvelle, où peut-être ne vous attendez-vous pas : on vous demande en mariage. Qu'est-ce que cela ? vous riez. Cela est plaisant, oui, ce mot de mariage ; il n'y a rien de plus drôle pour les jeunes filles : ah ! nature, nature ! A ce que je puis voir, ma fille, je n'ai que faire de vous demander si vous voulez bien vous marier.
16**Angélique**
17Je dois faire, mon père, tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner.
18Angélique croit qu'il s'agit de Cléante et répond à tout avec ravissement — jusqu'à ce que son père ajoute un détail.
19**Argan**
20Et qui sera reçu médecin dans trois jours.
21**Angélique**
22Lui, mon père ?
23Le prétendu, apprend-elle, est le neveu de Monsieur Purgon.
24**Angélique**
25Cléante, neveu de Monsieur Purgon ?
26**Argan**
27Quel Cléante ? Nous parlons de celui pour qui l'on t'a demandée en mariage.
28**Angélique**
29Hé ! oui.
30**Argan**
31Hé bien, c'est le neveu de Monsieur Purgon, qui est le fils de son beau-frère le médecin, Monsieur Diafoirus ; et ce fils s'appelle Thomas Diafoirus, et non pas Cléante ; et nous avons conclu ce mariage-là ce matin, Monsieur Purgon, Monsieur Fleurant et moi, et, demain, ce gendre prétendu doit m'être amené par son père. Qu'est-ce ? vous voilà toute ébaubie ?
32**Toinette**
33Quoi ? Monsieur, vous auriez fait ce dessein burlesque ? Et avec tout le bien que vous avez, vous voudriez marier votre fille avec un médecin ?
34**Argan**
35Ma raison est que, me voyant infirme et malade comme je suis, je veux me faire un gendre et des alliés médecins, afin de m'appuyer de bons secours contre ma maladie, d'avoir dans ma famille les sources des remèdes qui me sont nécessaires, et d'être à même des consultations et des ordonnances.
36**Toinette**
37Hé bien ! voilà dire une raison, et il y a plaisir à se répondre doucement les uns aux autres. Mais, Monsieur, mettez la main à la conscience : est-ce que vous êtes malade ?
38**Argan**
39Comment, coquine, si je suis malade ? si je suis malade, impudente ?
40**Toinette**
41Hé bien ! oui, Monsieur, vous êtes malade, n'ayons point de querelle là-dessus ; oui, vous êtes fort malade, j'en demeure d'accord, et plus malade que vous ne pensez : voilà qui est fait. Mais votre fille doit épouser un mari pour elle ; et, n'étant point malade, il n'est pas nécessaire de lui donner un médecin.
42**Argan**
43C'est pour moi que je lui donne ce médecin ; et une fille de bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la santé de son père.
44Argan menace de mettre sa fille au couvent. Toinette lui tient tête, il la poursuit autour de sa chaise, son bâton à la main.
45**Toinette**
46Quand un maître ne songe pas à ce qu'il fait, une servante bien sensée est en droit de le redresser.
47Survient Béline, la seconde femme d'Argan, tout en douceur et en petits noms.
48**Béline**
49Çà, donnez-moi son manteau fourré et des oreillers, que je l'accommode dans sa chaise. Vous voilà je ne sais comment. Enfoncez bien votre bonnet jusque sur vos oreilles : il n'y a rien qui enrhume tant que de prendre l'air par les oreilles.
50**Argan**
51Ah ! mamie, que je vous suis obligé de tous les soins que vous prenez de moi !
52**Béline**
53Levez-vous, que je mette ceci sous vous. Mettons celui-ci pour vous appuyer, et celui-là de l'autre côté. Mettons celui-ci derrière votre dos, et cet autre-là pour soutenir votre tête.
54**Toinette**
55Et celui-ci pour vous garder du serein.
56**Argan**
57Ah ! coquine, tu veux m'étouffer.
58Attendrie, Béline obtient d'Argan ce qu'elle voulait : il fait venir son notaire pour tester en sa faveur.
59**Le Notaire**
60Comment vous pouvez faire ? Vous pouvez choisir doucement un ami intime de votre femme, auquel vous donnerez en bonne forme par votre testament tout ce que vous pouvez ; et cet ami ensuite lui rendra tout.
61**Argan**
62Il faut faire mon testament, mamour, de la façon que Monsieur dit ; mais, par précaution, je veux vous mettre entre les mains vingt mille francs en or, que j'ai dans le lambris de mon alcôve, et deux billets payables au porteur, qui me sont dus, l'un par Monsieur Damon, et l'autre par Monsieur Gérante.
63**Béline**
64Non, non, je ne veux point de tout cela. Ah ! combien dites-vous qu'il y a dans votre alcôve ?
65**Argan**
66Vingt mille francs, mamour.
67**Béline**
68Ne me parlez point de bien, je vous prie. Ah ! de combien sont les deux billets ?
69Toinette, qui a tout deviné, choisit son camp et prépare sa contre-attaque.
70**Toinette**
71Moi, vous abandonner ? j'aimerois mieux mourir. Votre belle-mère a beau me faire sa confidente, et me vouloir jeter dans ses intérêts, je n'ai jamais pu avoir d'inclination pour elle, et j'ai toujours été de votre parti. Laissez-moi faire : j'emploierai toute chose pour vous servir ; mais pour vous servir avec plus d'effet, je veux changer de batterie, couvrir le zèle que j'ai pour vous, et feindre d'entrer dans les sentiments de votre père et de votre belle-mère.
Acte II
72Cléante s'introduit chez Argan sous le nom d'un remplaçant du maître à chanter d'Angélique. Il commet l'imprudence de trouver bon visage au maître de maison ; Toinette le reprend aussitôt.
73**Toinette**
74Que voulez-vous dire avec votre bon visage ? Monsieur l'a fort mauvais, et ce sont des impertinents qui vous ont dit qu'il étoit mieux. Il ne s'est jamais si mal porté.
75**Argan**
76Elle a raison.
77**Toinette**
78Il marche, dort, mange, et boit tout comme les autres ; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit fort malade.
79**Argan**
80Cela est vrai.
81Arrivent alors Monsieur Diafoirus et son fils Thomas, le prétendu, tout frais sorti des écoles. Il a préparé des compliments.
82**Thomas Diafoirus**
83Monsieur, je viens saluer, reconnoître, chérir, et révérer en vous un second père ; mais un second père auquel j'ose dire que je me trouve plus redevable qu'au premier.
84**Toinette**
85Vivent les collèges, d'où l'on sort si habile homme !
86Thomas se tourne vers celle qu'il prend d'abord pour la belle-mère, puis récite à Angélique la déclaration apprise.
87**Thomas Diafoirus**
88Mademoiselle, ne plus ne moins que la statue de Memnon rendoit un son harmonieux, lorsqu'elle venoit à être éclairée des rayons du soleil : tout de même me sens-je animé d'un doux transport à l'apparition du soleil de vos beautés. Et comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon coeur dores-en-avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique.
89**Toinette**
90Voilà ce que c'est que d'étudier, on apprend à dire de belles choses.
91Le père fait l'éloge de son fils — et de sa lenteur d'esprit, qu'il tient pour la meilleure garantie d'un bon médecin.
92**Monsieur Diafoirus**
93Il n'a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques-uns ; mais c'est par là que j'ai toujours bien auguré de sa judiciaire, qualité requise pour l'exercice de notre art.
94Il tire même gloire du retard de Thomas à déchiffrer ses lettres.
95**Monsieur Diafoirus**
96On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire, et il avoit neuf ans, qu'il ne connoissoit pas encore ses lettres.
97Thomas, lui, offre à sa promise sa thèse contre la circulation du sang, puis un divertissement de son choix.
98**Thomas Diafoirus**
99Avec la permission aussi de Monsieur, je vous invite à venir voir l'un de ces jours, pour vous divertir, la dissection d'une femme, sur quoi je dois raisonner.
100**Toinette**
101Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses ; mais donner une dissection est quelque chose de plus galand.
102Argan demande si l'on ne pousserait pas ce fils à la cour. Le père y voit un métier ingrat.
103**Monsieur Diafoirus**
104Le public est commode. Vous n'avez à répondre de vos actions à personne ; et pourvu que l'on suive le courant des règles de l'art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver. Mais ce qu'il y a de fâcheux auprès des grands, c'est que, quand ils viennent à être malades, ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.
105**Toinette**
106Cela est plaisant, et ils sont bien impertinents de vouloir que vous autres Messieurs vous les guérissiez : vous n'êtes point auprès d'eux pour cela ; vous n'y êtes que pour recevoir vos pensions, et leur ordonner des remèdes ; c'est à eux à guérir s'ils peuvent.
107Argan veut de la musique. Cléante en profite : sous couvert d'un « petit opéra impromptu », les deux amants se parlent devant tout le monde.
108**Cléante**
109Belle Philis, c'est trop, c'est trop souffrir ;
110Rompons ce dur silence, et m'ouvrez vos pensées.
111Apprenez-moi ma destinée :
112Faut-il vivre ? Faut-il mourir ?
113**Angélique**
114Vous me voyez, Tircis, triste et mélancolique,
115Aux apprêts de l'hymen dont vous vous alarmez :
116Je lève au ciel les yeux, je vous regarde, je soupire,
117C'est vous en dire assez.
118**Cléante**
119Mais un père à ses voeux vous veut assujettir.
120**Angélique**
121Plutôt, plutôt mourir,
122Que de jamais y consentir ;
123Plutôt, plutôt mourir, plutôt mourir.
124**Argan**
125Et que dit le père à tout cela ?
126**Cléante**
127Il ne dit rien.
128**Argan**
129Voilà un sot père que ce père-là, de souffrir toutes ces sottises-là sans rien dire.
130Le père en question coupe court à l'opéra et somme sa fille de donner sa main à Thomas.
131**Angélique**
132Eh ! mon père, donnez-moi du temps, je vous prie. Le mariage est une chaîne où l'on ne doit jamais soumettre un coeur par force ; et si Monsieur est honnête homme, il ne doit point vouloir accepter une personne qui seroit à lui par contrainte.
133**Thomas Diafoirus**
134Nego consequentiam, Mademoiselle, et je puis être honnête homme et vouloir bien vous accepter des mains de Monsieur votre père.
135**Angélique**
136Mais la grande marque d'amour, c'est d'être soumis aux volontés de celle qu'on aime.
137**Thomas Diafoirus**
138Distinguo, Mademoiselle : dans ce qui ne regarde point sa possession, concedo ; mais dans ce qui la regarde, nego.
139Béline s'en mêle. Angélique lui répond par un portrait que la belle-mère reçoit en plein visage.
140**Angélique**
141Il y en a d'aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents, et se mettre en état de faire tout ce qu'elles voudront. Il y en a d'autres, Madame, qui font du mariage un commerce de pur intérêt, qui ne se marient que pour gagner des douaires, que pour s'enrichir par la mort de ceux qu'elles épousent, et courent sans scrupule de mari en mari, pour s'approprier leurs dépouilles.
142**Argan**
143Ecoute, il n'y a point de milieu à cela : choisis d'épouser dans quatre jours, ou Monsieur, ou un convent. Ne vous mettez pas en peine, je la rangerai bien.
144Avant de partir, les Diafoirus consultent le malade. Thomas fait ses preuves sur le pouls de son futur beau-père.
145**Thomas Diafoirus**
146Dico que le pouls de Monsieur est le pouls d'un homme qui ne se porte point bien.
147**Monsieur Diafoirus**
148Bon.
149**Thomas Diafoirus**
150Qu'il est duriuscule, pour ne pas dire dur.
151Le père approuve chaque terme — « Fort bien », « Bene », « Optime ». Le fils conclut.
152**Thomas Diafoirus**
153Ce qui marque une intempérie dans le parenchyme splénique, c'est-à-dire la rate.
154**Argan**
155Non : Monsieur Purgon dit que c'est mon foie qui est malade.
156**Monsieur Diafoirus**
157Eh ! oui : qui dit parenchyme, dit l'un et l'autre, à cause de l'étroite sympathie qu'ils ont ensemble, par le moyen du vas breve du pylore, et souvent des méats cholidoques. Il vous ordonne sans doute de manger force rôti ?
158**Argan**
159Non, rien que du bouilli.
160**Monsieur Diafoirus**
161Eh ! oui : rôti, bouilli, même chose. Il vous ordonne fort prudemment, et vous ne pouvez être en de meilleures mains.
162Béline a vu un jeune homme dans la chambre d'Angélique. Argan interroge sa cadette, la petite Louison, verges à la main : l'enfant contrefait la morte pour échapper au fouet, puis parle.
163**Louison**
164C'est, mon papa, qu'il est venu un homme dans la chambre de ma soeur comme j'y étois.
165**Argan**
166Hé bien ?
167**Louison**
168Je lui ai demandé ce qu'il demandoit, et il m'a dit qu'il étoit son maître à chanter.
169**Argan**
170Hon, hon. Voilà l'affaire. Hé bien ?
171**Louison**
172Et puis après, il se mettoit à genoux devant elle.
173Renseigné, Argan n'en veut que davantage cloîtrer sa fille. Arrive alors son frère Béralde, qui vient plaider pour Angélique — et contre les médecins.
Acte III
174**Béralde**
175J'entends, mon frère, que je ne vois point d'homme qui soit moins malade que vous, et que je ne demanderois point une meilleure constitution que la vôtre.
176**Argan**
177Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez donc point à la médecine ?
178**Béralde**
179Non, mon frère, et je ne vois pas que, pour son salut, il soit nécessaire d'y croire.
180Argan objecte qu'il s'agit là d'une chose établie par tout le monde et révérée par tous les siècles.
181**Béralde**
182Bien loin de la tenir véritable, je la trouve, entre nous, une des plus grandes folies qui soit parmi les hommes ; et à regarder les choses en philosophe, je ne vois point de plus plaisante momerie, je ne vois rien de plus ridicule qu'un homme qui se veut mêler d'en guérir un autre.
183**Argan**
184Les médecins ne savent donc rien, à votre compte ?
185**Béralde**
186Si fait, mon frère. Ils savent la plupart de fort belles humanités, savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies, les définir et les diviser ; mais, pour ce qui est de les guérir, c'est ce qu'ils ne savent point du tout.
187**Argan**
188Mais enfin venons au fait. Que faire donc quand on est malade ?
189**Béralde**
190Rien, mon frère.
191**Argan**
192Rien ?
193**Béralde**
194Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature, d'elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C'est notre inquiétude, c'est notre impatience qui gâte tout, et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies.
195**Argan**
196Mais il faut demeurer d'accord, mon frère, qu'on peut aider cette nature par de certaines choses.
197**Béralde**
198Mon Dieu ! mon frère, ce sont pures idées, dont nous aimons à nous repaître ; et, de tout temps, il s'est glissé parmi les hommes de belles imaginations, que nous venons à croire, parce qu'elles nous flattent et qu'il seroit à souhaiter qu'elles fussent véritables. Lorsqu'un médecin vous parle d'aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit et lui donner ce qui lui manque, de la rétablir et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions ; lorsqu'il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le coeur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et d'avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années : il vous dit justement le roman de la médecine.
199Béralde propose alors à son frère un remède de son cru : aller voir une comédie de Molière sur ce chapitre. Argan s'indigne — et Molière, qui joue Argan, se met ainsi lui-même en scène.
200**Argan**
201C'est un bon impertinent que votre Molière avec ses comédies, et je le trouve bien plaisant d'aller jouer d'honnêtes gens comme les médecins.
202**Béralde**
203Ce ne sont point les médecins qu'il joue, mais le ridicule de la médecine.
204Monsieur Fleurant survient, seringue à la main. Béralde le renvoie. Monsieur Purgon accourt aussitôt, hors de lui.
205**Monsieur Purgon**
206Je vous déclare que je romps commerce avec vous.
207**Argan**
208C'est mon frère...
209**Monsieur Purgon**
210Que je ne veux plus d'alliance avec vous.
211**Toinette**
212Vous ferez bien.
213**Monsieur Purgon**
214Et que, pour finir toute liaison avec vous, voilà la donation que je faisois à mon neveu, en faveur du mariage.
215Puis il prononce sa malédiction, maladie après maladie.
216**Monsieur Purgon**
217J'ai à vous dire que je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l'intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à l'âcreté de votre bile et à la féculence de vos humeurs.
218**Argan**
219Mon Dieu !
220**Monsieur Purgon**
221Et je veux qu'avant qu'il soit quatre jours vous deveniez dans un état incurable.
222**Argan**
223Ah ! miséricorde !
224**Monsieur Purgon**
225Que vous tombiez dans la bradypepsie.
226**Argan**
227Monsieur Purgon !
228**Monsieur Purgon**
229De la bradypepsie dans la dyspepsie.
230**Argan**
231Monsieur Purgon !
232**Monsieur Purgon**
233De la dyspepsie dans l'apepsie.
234**Argan**
235Monsieur Purgon !
236**Monsieur Purgon**
237De l'apepsie dans la lienterie...
238**Argan**
239Monsieur Purgon !
240**Monsieur Purgon**
241De la dysenterie dans l'hydropisie...
242**Argan**
243Monsieur Purgon !
244**Monsieur Purgon**
245Et de l'hydropisie dans la privation de la vie, où vous aura conduit votre folie.
246**Argan**
247Ah, mon Dieu ! je suis mort. Mon frère, vous m'avez perdu.
248**Béralde**
249Et ce qu'il dit, que fait-il à la chose ? Est-ce un oracle qui a parlé ? Il me semble, à vous entendre, que Monsieur Purgon tienne dans ses mains le filet de vos jours, et que, d'autorité suprême, il vous l'allonge et vous le raccourcisse comme il lui plaît. Songez que les principes de votre vie sont en vous-même, et que le courroux de Monsieur Purgon est aussi peu capable de vous faire mourir que ses remèdes de vous faire vivre.
250Un médecin se présente justement. C'est Toinette déguisée — qui prétend avoir quatre-vingt-dix ans et courir le monde à la recherche de belles maladies.
251**Toinette**
252Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d'illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m'occuper, capables d'exercer les grands et beaux secrets que j'ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m'amuser à ce menu fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatisme et défluxions, à ces fiévrottes, à ces vapeurs, et à ces migraines. Je veux des maladies d'importance : de bonnes fièvres continues avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflammations de poitrine : c'est là que je me plais, c'est là que je triomphe.
253**Argan**
254Il dit que c'est du foie, et d'autres disent que c'est de la rate.
255**Toinette**
256Ce sont tous des ignorants : c'est du poumon que vous êtes malade.
257**Argan**
258Du poumon ?
259**Toinette**
260Oui. Que sentez-vous ?
261**Argan**
262Je sens de temps en temps des douleurs de tête.
263**Toinette**
264Justement, le poumon.
265**Argan**
266Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux.
267**Toinette**
268Le poumon.
269**Argan**
270Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c'étoit des coliques.
271**Toinette**
272Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez ?
273**Argan**
274Oui, Monsieur.
275**Toinette**
276Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture ?
277Le faux médecin déclare ignorant tout ce que prescrit Monsieur Purgon, puis passe à la chirurgie.
278**Toinette**
279Voilà un bras que je me ferois couper tout à l'heure, si j'étois que de vous.
280**Argan**
281Et pourquoi ?
282**Toinette**
283Ne voyez-vous pas qu'il tire à soi toute la nourriture, et qu'il empêche ce côté-là de profiter ?
284**Argan**
285Oui ; mais j'ai besoin de mon bras.
286**Toinette**
287Vous avez là aussi un oeil droit que je me ferois crever, si j'étois en votre place.
288**Argan**
289Crever un oeil ?
290**Toinette**
291Ne voyez-vous pas qu'il incommode l'autre, et lui dérobe sa nourriture ? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt, vous en verrez plus clair de l'oeil gauche.
292**Argan**
293Me couper un bras, et me crever un oeil, afin que l'autre se porte mieux ? J'aime bien mieux qu'il ne se porte pas si bien. La belle opération, de me rendre borgne et manchot !
294Reste à ouvrir les yeux d'Argan sur sa femme. Toinette lui propose de contrefaire le mort.
295**Toinette**
296Madame s'en va revenir. Mettez-vous tout étendu dans cette chaise, et contrefaites le mort. Vous verrez la douleur où elle sera, quand je lui dirai la nouvelle.
297Béline entre ; Toinette lui annonce en pleurant que son mari vient de trépasser.
298**Béline**
299Le Ciel en soit loué ! Me voilà délivrée d'un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t'affliger de cette mort !
300**Toinette**
301Je pensois, Madame, qu'il fallût pleurer.
302**Béline**
303Va, va, cela n'en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne ? et de quoi servoit-il sur la terre ? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes et valets.
304**Toinette**
305Voilà une belle oraison funèbre.
306**Béline**
307Puisque, par un bonheur, personne n'est encore averti de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort cachée, jusqu'à ce que j'aye fait mon affaire. Il y a des papiers, il y a de l'argent dont je veux me saisir, et il n'est pas juste que j'aye passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années.
308**Argan**
309Doucement.
310**Béline**
311Ahy !
312**Argan**
313Oui, Madame ma femme, c'est ainsi que vous m'aimez ?
314**Toinette**
315Ah, ah ! le défunt n'est pas mort.
316Toinette propose la même épreuve avec Angélique. La fille, elle, croit vraiment son père mort.
317**Angélique**
318O Ciel ! quelle infortune ! quelle atteinte cruelle ! Hélas ! faut-il que je perde mon père, la seule chose qui me restoit au monde ? et qu'encore, pour un surcroît de désespoir, je le perde dans un moment où il étoit irrité contre moi ? Que deviendrai-je, malheureuse, et quelle consolation trouver après une si grande perte ?
319Cléante paraît. Angélique renonce à tout.
320**Angélique**
321Ah ! Cléante, ne parlons plus de rien. Laissons là toutes les pensées du mariage. Après la perte de mon père, je ne veux plus être du monde, et j'y renonce pour jamais. Oui, mon père, si j'ai résisté tantôt à vos volontés, je veux suivre du moins une de vos intentions, et réparer par là le chagrin que je m'accuse de vous avoir donné. Souffrez, mon père, que je vous en donne ici ma parole, et que je vous embrasse pour vous témoigner mon ressentiment.
322**Argan**
323Viens. N'aye point de peur, je ne suis pas mort. Va, tu es mon vrai sang, ma véritable fille ; et je suis ravi d'avoir vu ton bon naturel.
324**Angélique**
325Ah ! quelle surprise agréable, mon père ! Puisque par un bonheur extrême le Ciel vous redonne à mes voeux, souffrez qu'ici je me jette à vos pieds pour vous supplier d'une chose. Si vous n'êtes pas favorable au penchant de mon coeur, si vous me refusez Cléante pour époux, je vous conjure au moins de ne me point forcer d'en épouser un autre. C'est toute la grâce que je vous demande.
326**Argan**
327Qu'il se fasse médecin, je consens au mariage. Oui, faites-vous médecin, je vous donne ma fille.
328**Béralde**
329Mais, mon frère, il me vient une pensée : faites-vous médecin vous-même. La commodité sera encore plus grande, d'avoir en vous tout ce qu'il vous faut.
330**Argan**
331Mais il faut savoir bien parler latin, connoître les maladies, et les remèdes qu'il y faut faire.
332**Béralde**
333En recevant la robe et le bonnet de médecin, vous apprendrez tout cela, et vous serez après plus habile que vous ne voudrez.
334**Argan**
335Quoi ? l'on sait discourir sur les maladies quand on a cet habit-là ?
336**Béralde**
337Oui. L'on n'a qu'à parler avec une robe et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison.
338**Toinette**
339Tenez, Monsieur, quand il n'y auroit que votre barbe, c'est déjà beaucoup, et la barbe fait plus de la moitié d'un médecin.
340La pièce s'achève sur la cérémonie burlesque où l'on reçoit Argan médecin, en latin de cuisine, au milieu des danses.
341**Primus Doctor**
342Domandabo causam et rationem quare
343Opium facit dormire.
344**Bachelierus**
345A quoi respondeo,
346Quia est in eo
347Virtus dormitiva,
348Cujus est natura
349Sensus assoupire.
350**Chorus**
351Bene, bene, bene, bene respondere :
352Dignus, dignus est entrare
353In nostro docto corpore.
354À toutes les questions suivantes, quelle que soit la maladie, le récipiendaire fait la même réponse.
355**Bachelierus**
356Clysterium donare,
357Postea seignare,
358Ensuitta purgare.
359**Praeses**
360De non jamais te servire
361De remediis aucunis
362Quam de ceux seulement doctae Facultatis,
363Maladus dust-il crevare,
364Et mori de suo malo ?
365**Bachelierus**
366Juro.
367**Praeses**
368Ego, cum isto boneto
369Venerabili et docto,
370Dono tibi et concedo
371Virtutem et puissanciam
372Medicandi,
373Purgandi,
374Seignandi,
375Perçandi,
376Taillandi,
377Coupandi.
378Et occidendi
379Impune per totam terram.
380**Chorus**
381Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat,
382Novus Doctor, qui tam bene parlat !
383Mille, mille annis et manget et bibat,
384Et seignet et tuat !