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Acte I

Scène VI

Le Malade imaginaire, Molière (1673)·Texte intégral, scène 5 sur 30·Livre complet →

Béline, Angélique, Toinette, Argan

Argan

Ah ! ma femme, approchez.

Béline

Qu’avez-vous, mon pauvre mari ?

Argan

Venez-vous-en ici à mon secours.

Béline

Qu’est-ce que c’est donc qu’il y a, mon petit fils ?

Argan

Mamie.

Béline

Mon ami.

Argan

On vient de me mettre en colère !

Béline

Hélas ! pauvre petit mari. Comment donc, mon ami ?

Argan

Votre coquine de Toinette est devenue plus insolente que jamais.

Béline

Ne vous passionnez donc point.

Argan

Elle m’a fait enrager, mamie.

Béline

Doucement, mon fils.

Argan

Elle a contrecarré, une heure durant, les choses que je veux faire.

Béline

Là, là, tout doux.

Argan

Et a eu l’effronterie de me dire que je ne suis point malade.

Béline

C’est une impertinente.

Argan

Vous savez, mon cœur, ce qui en est.

Béline

Oui, mon cœur, elle a tort.

Argan

Mamour, cette coquine-là me fera mourir.

Béline

Eh là, eh là !

Argan

Elle est la cause de toute la bile que je fais.

Béline

Ne vous fâchez point tant.

Argan

Et il y a je ne sais combien que je vous dis de me la chasser.

Béline

Mon Dieu ! mon fils, il n’y a point de serviteurs et de servantes qui n’ayent leurs défauts. On est contraint parfois de souffrir leurs mauvaises qualités à cause des bonnes. Celle-ci est adroite, soigneuse, diligente, et surtout fidèle, et vous savez qu’il faut maintenant de grandes précautions pour les gens que l’on prend. Holà ! Toinette.

Toinette

Madame.

Béline

Pourquoi donc est-ce que vous mettez mon mari en colère ?

Toinette, d’un ton doucereux.

Moi, Madame, hélas ! Je ne sais pas ce que vous me voulez dire, et je ne songe qu’à complaire à Monsieur en toutes choses.

Argan

Ah ! la traîtresse !

Toinette

Il nous a dit qu’il vouloit donner sa fille en mariage au fils de Monsieur Diafoirus ; je lui ai répondu que je trouvois le parti avantageux pour elle ; mais que je croyois qu’il feroit mieux de la mettre dans un convent.

Béline

Il n’y a pas grand mal à cela, et je trouve qu’elle a raison.

Argan

Ah ! mamour, vous la croyez. C’est une scélérate : elle m’a dit cent insolences.

Béline

Hé bien ! je vous crois, mon ami. Là, remettez-vous. Ecoutez Toinette, si vous fâchez jamais mon mari, je vous mettrai dehors. Çà, donnez-moi son manteau fourré et des oreillers, que je l’accommode dans sa chaise. Vous voilà je ne sais comment. Enfoncez bien votre bonnet jusque sur vos oreilles : il n’y a rien qui enrhume tant que de prendre l’air par les oreilles.

Argan

Ah ! mamie, que je vous suis obligé de tous les soins que vous prenez de moi !

Béline, accommodant les oreillers qu’elle met autour d’Argan.

Levez-vous, que je mette ceci sous vous. Mettons celui-ci pour vous appuyer, et celui-là de l’autre côté. Mettons celui-ci derrière votre dos, et cet autre-là pour soutenir votre tête.

Toinette, lui mettant rudement un oreiller sur la tête, et puis fuyant.

Et celui-ci pour vous garder du serein.

Argan, se lève en colère, et jette tous les oreillers à Toinette.

Ah ! coquine, tu veux m’étouffer.

Béline

Eh là, eh là ! Qu’est-ce que c’est donc ?

Argan, tout essoufflé, se jette dans sa chaise.

Ah, ah, ah ! je n’en puis plus.

Béline

Pourquoi vous emporter ainsi ? Elle a cru faire bien.

Argan

Vous ne connoissez pas, mamour, la malice de la pendarde. Ah ! elle m’a mis tout hors de moi ; et il faudra plus de huit médecines, et de douze lavements, pour réparer tout ceci.

Béline

Là, là, mon petit ami, apaisez-vous un peu.

Argan

Mamie, vous êtes toute ma consolation.

Béline

Pauvre petit fils.

Argan

Pour tâcher de reconnoître l’amour que vous me portez, je veux, mon cœur, comme je vous ai dit, faire mon testament.

Béline

Ah ! mon ami, ne parlons point de cela, je vous prie : je ne saurois souffrir cette pensée ; et le seul mot de testament me fait tressaillir de douleur.

Argan

Je vous avois dit de parler pour cela à votre notaire.

Béline

Le voilà là-dedans, que j’ai amené avec moi.

Argan

Faites-le donc entrer, mamour.

Béline

Hélas ! mon ami, quand on aime bien un mari, on n’est guère en état de songer à tout cela.