Acte III
Scène XII
Le Malade imaginaire, Molière (1673)·Texte intégral, scène 28 sur 30·Livre complet →
Béline, Toinette, Argan, Béralde
Toinette s’écrie. Ah, mon Dieu ! Ah, malheur ! Quel étrange accident !
Béline
Qu’est-ce, Toinette ?
Toinette
Ah, Madame !
Béline
Qu’y a-t-il ?
Toinette
Votre mari est mort.
Béline
Mon mari est mort ?
Toinette
Hélas ! oui. Le pauvre défunt est trépassé.
Béline
Assurément ?
Toinette
Assurément. Personne ne sait encore cet accident-là, et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient de passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise.
Béline
Le Ciel en soit loué ! Me voilà délivrée d’un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t’affliger de cette mort !
Toinette
Je pensois, Madame, qu’il fallût pleurer.
Béline
Va, va, cela n’en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne ? et de quoi servoit-il sur la terre ? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes et valets.
Toinette
Voilà une belle oraison funèbre.
Béline
Il faut, Toinette, que tu m’aides à exécuter mon dessein, et tu peux croire qu’en me servant ta récompense est sûre. Puisque, par un bonheur, personne n’est encore averti de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort cachée, jusqu’à ce que j’aye fait mon affaire. Il y a des papiers, il y a de l’argent dont je veux me saisir, et il n’est pas juste que j’aye passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années. Viens, Toinette, prenons auparavant toutes ses clefs.
Argan, se levant brusquement.
Doucement.
Béline, surprise et épouvantée.
Ahy !
Argan
Oui, Madame ma femme, c’est ainsi que vous m’aimez ?
Toinette
Ah, ah ! le défunt n’est pas mort.
Argan, à Béline, qui sort.
Je suis bien aise de voir votre amitié, et d’avoir entendu le beau panégyrique que vous avez fait de moi. Voilà un avis au lecteur qui me rendra sage à l’avenir, et qui m’empêchera de faire bien des choses.
Béralde, sortant de l’endroit où il étoit caché.
Hé bien ! mon frère, vous le voyez.
Toinette
Par ma foi ! je n’aurois jamais cru cela. Mais j’entends votre fille : remettez-vous comme vous étiez, et voyons de quelle manière elle recevra votre mort. C’est une chose qu’il n’est pas mauvais d’éprouver ; et puisque vous êtes en train, vous connoîtrez par là les sentiments que votre famille a pour vous.