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Le Misanthrope

Le Misanthrope
1
Comédie
Le Libraire au lecteur
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Le Misanthrope, dès sa première Représentation, ayant reçu au Théâtre, l’approbation que le Lecteur ne lui pourra refuser, et la Cour étant à Fontainebleau lorsqu’il parut ; j’ai cru que je ne pouvais rien faire de plus agréable pour le Public, que de lui faire part de cette Lettre, qui fut écrite, un jour après, à une Personne de Qualité sur le Sujet de cette Comédie. Celui qui l’écrivit étant un Homme dont le mérite et l’esprit est fort connu, sa Lettre fut vue de la meilleure partie de la Cour, et trouvée si juste parmi tout ce qu’il y a de Gens les plus éclairés en ces matières, que je me suis persuadé qu’après leur avoir plu, le Lecteur me serait obligé du soin que j’avais pris d’en chercher une Copie pour la lui donner, et qu’il lui rendra la justice que tant de Personnes de la plus haute Naissance lui ont accordée.
Lettre écrite sur la comédie du Misanthrope
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MONSIEUR,
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Vous devriez être satisfait de ce que je vous ai dit de la dernière Comédie de Monsieur de Molière, que vous avez vue aussi bien que moi, sans m’obliger à vous écrire mes sentiments. Je ne puis m’empêcher de faire ce que vous souhaitez ; mais souvenez-vous de la sincère amitié que vous m’avez promise : et n’allez pas exposer à Fontainebleau, au jugement des Courtisans, des Remarques que je n’ai faites que pour vous obéir. Songez à ménager ma réputation ; et pensez que les Gens de la Cour, de qui le Goût est si raffiné, n’auront pas, pour moi la même indulgence que vous.
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Il est à propos, avant que de parler à fond de cette Comédie, de voir quel a été le but de l’Auteur, et je crois qu’il mérite des Louanges, s’il est venu à bout de ce qu’il s’est proposé ; et c’est la première chose qu’il faut examiner. Je Pourrais vous dire en deux mots, si je voulais m’exempter de faire un grand Discours, qu’il a plu, et que, son intention étant de plaire, les Critiques ne peuvent pas dire qu’il ait mal fait, puisqu’en faisant mieux (si toutefois il est possible) son Dessein n’aurait peut-être pas si bien réussi.
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Examinons donc les Endroits par où il a plu, et voyons quelle a été la fin de son Ouvrage. Il n’a point voulu faire une Comédie pleine d’Incidents, mais une Pièce seulement, où il pût parler contre les Mœurs du Siècle. C’est ce qui lui a fait prendre pour son héros un Misanthrope ; et comme Misanthrope veut dire Ennemi des Hommes, on doit demeurer d’accord qu’il ne pouvait choisir un Personnage qui, vraisemblablement, pût mieux parler contre les hommes que leur Ennemi. Ce choix est encore admirable pour le Théâtre ; et les Chagrins, les Dépits, les Bizarreries, et les Emportements d’un Misanthrope, étant des choses qui font un grand Jeu, ce Caractère est un des plus brillants qu’on puisse produire sur la Scène.
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On n’a pas, seulement, remarqué l’adresse de l’Auteur dans le choix de ce Personnage, mais encore dans tous les autres ; et comme rien ne fait paraître, davantage, une chose que celle qui lui est opposée, on peut non seulement dire que l’ami du Misanthrope, qui est un Homme sage et prudent, fait voir dans son jour, le Caractère de ce Ridicule ; mais encore que l’humeur du Misanthrope fait connaître la sagesse de son Ami.
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Molière n’étant pas de ceux qui ne font pas tout également bien, n’a pas été moins heureux dans le choix de ses autres Caractères, puisque la Maîtresse du Misanthrope est une jeune Veuve, Coquette, et tout à fait médisante. Il faut s’écrier ici, et admirer l’adresse de l’Auteur : ce n’est pas que le Caractère ne soit assez ordinaire, et que plusieurs n’eussent pu s’en servir ; mais l’on doit admirer que, dans une Pièce où Molière veut parler contre les Mœurs du Siècle et n’épargner Personne, il nous fait voir une Médisante avec un Ennemi des Hommes. Je vous laisse à penser si ces deux Personnes ne peuvent pas, naturellement, parler contre toute la Terre, puisque l’un hait les Hommes, et que l’autre se plaît à en dire tout le mal qu’elle en sait. En vérité, l’adresse de cet Auteur est admirable ; ce sont là de ces choses que tout le Monde ne remarque pas, et qui sont faites avec beaucoup de jugement. Le Misanthrope, seul, n’aurait pu parler contre tous les Hommes : mais en trouvant le moyen de le faire aider d’une Médisante, c’est avoir trouvé, en même temps, celui de mettre, dans une seule Pièce, la dernière main au Portrait du Siècle. Il y est tout entier, puisque nous voyons encore, une Femme qui veut paraître Prude opposée à une Coquette, et des Marquis qui représentent la Cour : tellement qu’on peut assurer que dans cette Comédie, l’on voit tout ce qu’on peut dire contre les Mœurs du Siècle. Mais comme il ne suffit pas d’avancer une chose, si l’on ne la prouve, je vais, en examinant cette Pièce, d’Acte en Acte, vous faire remarquer tout ce que j’ai dit ; et vous faire voir cent choses qui sont mises en leur jour avec beaucoup d’Art, et qui ne sont connues que des Personnes aussi éclairées que vous.
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Les Choses qui sont les plus précieuses d’elles-mêmes, ne seraient pas souvent estimées ce qu’elles sont, si l’Art ne leur avait prêté quelques traits ; et l’on peut dire que, de quelque valeur qu’elles soient, il augmente toujours leur prix. Une Pierre mise en œuvre, a beaucoup plus d’éclat qu’auparavant ; et nous ne saurions bien voir le plus beau Tableau du Monde, s’il n’est dans son Jour. Toutes choses ont besoin d’y être ; et les Actions que l’on nous représente sur la Scène nous paraissent plus ou moins belles, selon que l’Art du Poète nous les fait paraître. Ce n’est pas qu’on doive trop s’en servir, puisque le trop d’Art n’est plus Art, et que c’est en avoir beaucoup que de ne le pas montrer. Tout excès est condamnable et nuisible ; et les plus grandes Beautés perdent beaucoup de leur éclat, lorsqu’elles sont exposées à un trop grand jour. Les Productions de l’Esprit sont de même, et surtout, celles qui regardent le Théâtre ; il leur faut donner de certains jours qui sont plus difficiles à trouver, que les choses les plus spirituelles : car enfin, il n’y a point d’Esprits si grossiers, qui n’aient quelquefois de belles Pensées ; mais il y en a peu qui sachent bien les mettre en œuvre, s’il est permis de parler ainsi. C’est ce que Molière fait si bien, et ce que vous pouvez remarquer dans sa Pièce. Cette ingénieuse et admirable Comédie commence par le Misanthrope qui, par son action, fait connaître à tout le Monde, que c’est lui, avant même d’ouvrir la bouche ; ce qui fait juger qu’il soutiendra bien son Caractère, puisqu’il commence si bien de le faire remarquer.
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Dans cette première Scène, il blâme ceux qui sont tellement accoutumés à faire des protestations d’Amitié qu’ils embrassent également leurs Amis et ceux qui leur doivent être indifférents, le Faquin, et l’Honnête Homme ; et dans le même temps, par la colère où il témoigne être contre son Ami, il fait voir que ceux qui reçoivent ces embrassades avec trop de complaisance, ne sont pas moins dignes de blâme, que ceux qui les font ; et par ce que lui répond son Ami, il fait voir que son dessein est de rompre en visière à tout le Genre Humain ; et l’on connaît par ce peu de paroles, le Caractère qu’il doit soutenir pendant toute la Pièce. Mais comme il ne pouvait le faire paraître sans avoir de matière, l’Auteur a cherché toutes les choses qui peuvent exercer la patience des Hommes ; et comme il n’y en a presque point qui n’ait quelque Procès, et que c’est une chose fort contraire à l’humeur d’un tel Personnage, il n’a pas manqué de le faire plaider : et comme les plus sages s’emportent ordinairement quand ils ont des Procès, il a pu, justement, faire dire tout ce qu’il a voulu à un Misanthrope, qui doit, plus qu’un autre, faire voir sa mauvaise humeur, et contre ses Juges, et contre sa Partie.
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Ce n’était pas assez de lui avoir fait dire qu’il voulait rompre en visière à tout le Genre Humain, si l’on ne lui donnait lieu de le faire. Plusieurs disent des choses qu’ils ne font pas ; et l’Auditeur ne lui a pas sitôt vu prendre cette résolution qu’il souhaite d’en voir les effets : ce qu’il découvre dans la Scène suivante, et ce qui lui doit faire connaître l’adresse de l’Auteur qui répond si tôt à ses désirs.
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Cette seconde Scène réjouit et attache beaucoup, puisqu’on voit un Homme de Qualité faire au Misanthrope les civilités qu’il vient de blâmer : et qu’il faut nécessairement ou qu’il démente son Caractère, ou qu’il lui rompe en visière. Mais il est, encore, plus embarrassé dans la suite ; car la même Personne lui lit un Sonnet, et veut l’obliger d’en dire son sentiment. Le Misanthrope fait d’abord voir un peu de prudence, et tâche de lui faire comprendre ce qu’il ne veut pas lui dire ouvertement, pour lui épargner de la confusion ; mais enfin il est obligé de lui rompre en visière : ce qu’il fait d’une manière qui doit beaucoup divertir le Spectateur. Il lui fait voir que son Sonnet vaut moins qu’un vieux Couplet de Chanson qu’il lui dit ; que ce n’est qu’un jeu de Paroles qui ne signifient rien, mais que la Chanson dit beaucoup plus, puisqu’elle fait du moins voir un Homme amoureux, qui abandonnerait une Ville, comme Paris, pour sa Maîtresse.
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Je ne crois pas qu’on puisse rien voir de plus agréable que cette Scène. Le Sonnet n’est point méchant, selon la manière d’écrire d’aujourd’hui : et ceux qui cherchent ce que l’on appelle Pointes ou Chutes, plutôt que le bon Sens, le trouveront, sans doute, bon. J’en vis même, à la première Représentation de cette Pièce, qui se firent jouer pendant qu’on Représentait cette Scène ; car ils crièrent que le Sonnet était bon, avant que le Misanthrope en fît la Critique, et demeurèrent ensuite tout confus.
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Il y a cent choses dans cette Scène, qui doivent faire remarquer l’Esprit de l’Auteur ; et le choix du Sonnet en est un[e], dans un Temps où tous nos Courtisans font des Vers. On peut ajouter à cela, que les Gens de Qualité croient que leur Naissance les doit excuser, lorsqu’ils écrivent mal ; qu’ils sont les premiers à dire : Cela est écrit Cavalièrement, et un Gentilhomme n’en doit pas savoir davantage. Mais ils devraient plutôt se persuader que les Gens de Qualité doivent mieux faire que les autres, ou du moins ne point faire voir ce qu’ils ne font pas bien.
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Ce premier Acte ayant plu à tout le Monde, et n’ayant que deux Scènes, doit être parfaitement beau, puisque les Français, qui voudraient toujours voir de nouveaux Personnages, s’y seraient ennuyés, s’il ne les avait fort attachés et divertis. Après avoir vu le Misanthrope déchaîné contre ceux qui font également les protestations d’amitié à tout le Monde, et ceux qui y répondent, avec le même emportement ; après l’avoir ouï parler contre sa Partie, et l’avoir vu condamner le Sonnet, et rompre en visière à son Auteur, on ne pouvait plus souhaiter que le voir Amoureux, puisque l’Amour doit bien donner de la peine aux Personnes de son Caractère, et que l’on doit, en cet état, en espérer quelque chose de plaisant, chacun traitant ordinairement cette Passion selon son tempérament ; et c’est d’où vient que l’on attribue tant de choses à l’Amour, qui ne doivent, souvent, être attribuées qu’à l’humeur des Hommes.
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Si l’on souhaite de voir le Misanthrope Amoureux, on doit être satisfait dans cette Scène, puisqu’il y paraît avec sa Maîtresse, mais avec sa hauteur, ordinaire à ceux de son Caractère. Il n’est point soumis, il n’est point languissant ; mais il lui découvre librement, les défauts qu’il voit en elle, et lui reproche qu’elle reçoit bien tout l’Univers ; et pour Douceurs, il lui dit, qu’il voudrait bien ne la pas aimer, et qu’il ne l’aime que pour ses Péchés. Ce n’est pas qu’avec tous ces discours il ne paraisse aussi Amoureux que les autres, comme nous verrons dans la suite. Pendant leur entretien, quelques Gens viennent visiter sa Maîtresse : il voudrait l’obliger à ne les pas voir ; et comme elle lui répond, que l’un d’eux la sert dans un Procès, il lui dit qu’elle devrait perdre sa Cause plutôt que de les voir.
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Il faut demeurer d’accord, que cette pensée ne se peut payer, et qu’il n’y a qu’un Misanthrope qui puisse dire des choses semblables. Enfin, toute la Compagnie arrive ; et le Misanthrope conçoit tant de dépit qu’il veut s’en aller. C’est, ici, où l’Esprit de Molière se fait remarquer, puisque, en deux Vers, joints à quelque Action qui marque du dépit, il fait voir ce que peut l’Amour sur le Cœur de tous les Hommes, et sur celui du Misanthrope même, sans le faire sortir de son Caractère. Sa Maîtresse lui dit deux fois, de demeurer, il témoigne qu’il n’en veut rien faire : et sitôt qu’elle lui donne congé avec un peu de froideur, il demeure, et montre, en faisant deux ou trois pas pour s’en aller, et en revenant aussitôt, que l’Amour, pendant ce temps, combat contre son Caractère et demeure vainqueur : ce que l’Auteur a fait judicieusement, puisque l’Amour surmonte tout. Je trouve, encore, une chose admirable en cet endroit : c’est la manière dont les Femmes agissent pour se faire obéir : et comme une Femme a le pouvoir de mettre à la raison, un Homme comme le Misanthrope, qui la vient même de quereller, en lui disant, Je veux que vous demeuriez, et puis en changeant de ton, Vous pouvez vous en aller.
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Cependant cela se fait tous les jours : et l’on ne peut le voir mieux représenté qu’il est dans cette Scène. Après tant de choses si différentes, et si naturellement touchées et représentées dans l’espace de quatre Vers, on voit une Scène de Conversation, où se rencontrent deux Marquis, l’Ami du Misanthrope, et la Cousine de la Maîtresse de ce dernier. La jeune Veuve chez qui toute la compagnie se trouvent n’est point fâchée d’avoir la Cour chez elle : et comme elle est bien aise d’en avoir, qu’elle est Politique et veut ménager tout le Monde, elle n’avait pas voulu faire dire qu’elle n’y était pas aux deux Marquis, comme le souhaitait le Misanthrope. La Conversation est toute aux dépens du Prochain ; et la Coquette médisante, fait voir ce qu’elle sait, quand il s’agit de le dauber ; et qu’elle est de celles qui déchirent sous main jusques à leurs meilleurs Amis.
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Cette Conversation fait voir, que l’Auteur n’est pas épuisé, puisqu’on y parle de vingt Caractères de Gens qui sont admirablement bien dépeints en peu de Vers, chacun ; et l’on peut dire que ce sont autant de Sujets de Comédies que Molière donne libéralement, à ceux qui s’en voudront servir. Le Misanthrope soutient bien son Caractère pendant cette Conversation et leur parle avec la liberté qui lui est ordinaire. Elle est à peine finie, qu’il fait une Action digne de lui, en disant aux deux Marquis qu’il ne sortira point, qu’ils ne soient sortis ; et il le ferait sans doute, puisque les Gens de son Caractère ne se démentent jamais, s’il n’était obligé de suivre un Garde, pour le Différend qu’il a eu avec Oronte en condamnant son Sonnet. C’est par où cet Acte finit. L’ouverture du troisième, se fait par une Scène entre les deux Marquis, qui disent des choses fort convenables à leurs Caractères ; et qui font voir, par les applaudissements qu’ils reçoivent, que l’on peut toujours mettre des Marquis sur la Scène, tant qu’on leur fera dire quelque chose que les autres n’aient point encore dit. L’accord qu’ils font entre eux, de se dire les marques d’estime qu’ils recevront de leur Maîtresse est une adresse de l’Auteur, qui prépare la fin de sa Pièce, comme vous remarquerez dans la suite.
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Il y a, dans le même Acte, une Scène entre deux Femmes, que l’on trouve d’autant plus belle, que leurs Caractères sont tout à fait opposés et se font ainsi paraître l’un l’autre. L’une est la jeune Veuve, aussi Coquette que Médisante ; et l’autre, une Femme qui veut passer pour Prude, et qui, dans l’Âme, n’est pas moins du Monde que la Coquette. Elle donne à cette dernière, des avis charitables sur sa conduite ; la Coquette les reçoit fort bien, en apparence ; et lui dit, à son tour, pour la payer de cette obligation, qu’elle veut l’avertir de ce que l’on dit d’elle, et lui fait un Tableau de la Vie des feintes Prudes, dont les Couleurs sont aussi fortes, que celles que la prude avait employées pour lui représenter la Vie des Coquettes ; et ce qui doit faire trouver cette Scène fort agréable, est, que celle qui a parlé la première, se fâche, quand l’autre la paye en même monnaie.
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L’on peut assurer que l’on voit dans cette Scène tout ce que l’on peut dire de toutes les Femmes, puisqu’elles sont toutes de l’un ou de l’autre Caractère ; ou que, si elles ont quelque chose de plus, ou de moins, ce qu’elles ont, a toujours, du rapport à l’un ou à l’autre.
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Ces deux Femmes, après s’être parlé à cœur ouvert touchant leurs vies, se séparent ; et la Coquette laisse la Prude avec le Misanthrope, qu’elle voit entrer chez elle. Comme la Prude a de l’Esprit, et qu’elle n’a choisi ce Caractère que pour mieux faire ses affaires, elle tâche, par toutes sortes de voies d’attirer le Misanthrope qu’elle aime. Elle le loue, elle parle contre la Coquette, lui veut persuader qu’on le trompe, et le mène chez elle, pour lui en donner des preuves : ce qui donne sujet à une partie des choses qui se passent au quatrième Acte. Cet Acte commence par le récit de l’Accommodement du Misanthrope, avec l’Homme du Sonnet ; et l’Ami de ce premier en entretient la Cousine de la Coquette. Les Vers de ce Récit sont tout à fait beaux ; mais ce que l’on y doit remarquer est, que, le Caractère du Misanthrope est soutenu avec la même vigueur qu’il fait paraître en ouvrant la Pièce. Ces deux Personnes parlent, quelque temps, des sentiments de leurs Cœurs, et sont interrompues par le Misanthrope même, qui paraît furieux et jaloux : et l’Auditeur se persuade aisément par ce qu’il a vu dans l’autre Acte, que la Prude, avec qui on l’a vu sortir, lui a inspiré ses sentiments. Le Dépit lui fait faire ce que tous les Hommes feraient en sa place, de quelque humeur qu’ils fussent : il offre son cœur à la belle Parente de sa Maîtresse ; mais elle lui fait voir que ce n’est que le Dépit qui le fait parler, et qu’une Coupable aimée est bientôt innocente. Ils le laissent avec sa Maîtresse qui paraît, et se retirent.
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Je ne crois pas qu’on puisse rien voir de plus beau que cette Scène. Elle est toute sérieuse ; et cependant il y en a peu dans la Pièce qui divertissent davantage. On y voit un Portrait, naturellement, représenté, de ce que les Amants font tous les jours en de semblables rencontres. Le Misanthrope paraît d’abord aussi emporté, que jaloux ; il semble que rien ne peut diminuer sa colère, et que la pleine justification de sa Maîtresse ne pourrait qu’avec peine, calmer sa fureur. Cependant, admirez l’adresse de l’Auteur. Ce Jaloux, cet Emporté, ce Furieux, paraît tout radouci ; il ne parle que du désir qu’il a de faire du Bien à sa Maîtresse ; et ce qui est admirable, est, qu’il lui dit toutes ces choses avant qu’elle se soit justifiée : et lorsqu’elle lui dit qu’il a raison d’être Jaloux. C’est faire voir ce que peut l’Amour sur le Cœur de tous les Hommes : et faire connaître, en même temps, par une adresse que l’on ne peut assez admirer, ce que peuvent les Femmes sur leurs Amants, en changeant, seulement, le ton de leurs voix, et prenant un air qui paraît ensemble, et fier et attirant. Pour moi, je ne puis assez m’étonner, quand je vois une Coquette ramener, avant que s’être justifiée, non pas un Amant soumis, et languissant, mais un Misanthrope, et l’obliger non seulement à la prière de se justifier, mais encore à des protestations d’Amour, qui n’ont pour but que le Bien de l’Objet aimé ; et, cependant, demeurer ferme, après l’avoir ramené ; et ne le point éclaircir, pour avoir le plaisir de s’applaudir d’un plein Triomphe. Voilà ce qui s’appelle manier des Scènes, voilà ce qui s’appelle travailler avec Art ; et représenter, avec des traits délicats, ce qui se passe, tous les jours, dans le Monde. Je ne crois pas que les beautés de cette Scène, soient connues de tous ceux qui l’ont vu représenter. Elle est trop délicatement traitée ; mais je puis assurer que tout le Monde a remarqué qu’elle était bien écrite, et que les Personnes d’Esprit en ont bien su connaître les finesses.
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Dans le reste de l’Acte, le Valet du Misanthrope vient chercher son Maître pour l’avertir qu’on lui est venu signifier quelque chose qui regarde son Procès. Comme l’Esprit paraît aussi bien dans les petites choses, que dans les grandes, on en voit beaucoup dans cette Scène, puisque le Valet exerce la patience du Misanthrope ; et que ce qu’il dit, ferait moins d’effet, s’il était à un Maître qui fût d’une autre humeur.
25
La Scène du Valet, au quatrième Acte, devait faire croire que l’on entendrait, bientôt, parler du procès. Aussi apprend-on, à l’ouverture du cinquième, qu’il est perdu ; et le Misanthrope agit selon [ce] que j’ai dit au premier. Son Chagrin, qui l’oblige à se promener, et rêver, le fait retirer dans un Coin de la Chambre, d’où il voit aussitôt entrer sa Maîtresse, accompagnée de l’Homme avec qui il a eu Démêlé pour le Sonnet. Il la presse de se déclarer, et de faire un choix entre lui, et ses Rivaux ; ce qui donne lieu au Misanthrope, de faire une Action qui est bien d’un Homme de son Caractère. Il sort de l’endroit où il est, et lui fait la même prière. La Coquette, agit, toujours en Femme adroite et spirituelle ; et, par un Procédé qui paraît honnête, leur dit, qu’elle sait bien quel choix elle doit faire, qu’elle ne balance pas ; mais qu’elle ne veut point se déclarer en présence de celui qu’elle ne doit pas choisir. Ils sont interrompus par la Prude, et par les Marquis, qui apportent, chacun, une Lettre qu’elle a écrite contre eux : ce que l’Auteur a préparé dès le troisième Acte, en leur faisant promettre qu’ils se montreraient ce qu’ils recevraient de leur Maîtresse. Cette scène est fort agréable : tous les Acteurs sont raillés dans les deux Lettres ; et quoique cela soit nouveau au Théâtre, il fait voir néanmoins la véritable manière d’agir des Coquettes médisantes, qui parlent, et écrivent, continuellement contre ceux qu’elles voient tous les jours et à qui elles font bonne mine. Les Marquis la quittent, et lui témoignent plus de mépris que de colère.
26
La Coquette paraît un peu mortifiée dans cette Scène. Ce n’est pas qu’elle démente son Caractère ; mais la surprise de se voir abandonnée, et le chagrin d’apprendre que son jeu est découvert, lui causent un secret dépit qui paraît jusque sur son visage. Cet endroit est tout à fait judicieux. Comme la Médisance est un Vice, il était nécessaire, qu’à la fin de la Comédie, elle eût quelque sorte de punition : et l’Auteur a trouvé le moyen de la punir, et de lui faire, en même temps, soutenir son Caractère. Il ne faut point d’autre preuve pour montrer qu’elle le soutient, que le refus qu’elle fait d’épouser le Misanthrope et d’aller vivre dans son Désert. Il ne tient qu’à elle de le faire ; mais leurs humeurs étant incompatibles, ils seraient trop mal assortis ; et la Coquette peut se corriger, en demeurant dans le Monde, sans choisir un Désert pour faire Pénitence ; son Crime, qui ne part que d’un Esprit encore jeune, ne demandant pas qu’elle en fasse une si grande.
27
Pour ce qui regarde le Misanthrope, on peut dire qu’il soutient son Caractère jusques au bout. Nous en voyons, souvent, qui ont bien de la peine à le garder pendant le cours d’une Comédie : mais si, comme j’ai dit tantôt, celui-ci a fait connaître le sien, avant que parler, il fait voir, en finissant, qu’il le conservera toute sa vie, en se retirant du Monde.
28
Voilà, Monsieur, ce que je pense de la Comédie du Misanthrope Amoureux, que je trouve d’autant plus admirable, que le Héros en est le plaisant sans être trop Ridicule ; et qu’il fait rire les Honnêtes Gens, sans dire des Plaisanteries fades et basses, comme l’on a accoutumé de voir dans les Pièces Comiques. Celles de cette nature, me semblent plus divertissantes, encore que l’on y rie moins haut : et je crois qu’elles divertissent davantage, qu’elles attachent, et qu’elles font continuellement rire dans l’Âme. Le Misanthrope, malgré sa folie, si l’on peut ainsi appeler son humeur, a le Caractère d’un Honnête Homme, et beaucoup de fermeté, comme l’on peut connaître dans l’Affaire du Sonnet. Nous voyons de grands Hommes, dans des Pièces Héroïques, qui en ont bien moins, qui n’ont point de Caractère, et démentent souvent, au Théâtre, par leur lâcheté, la bonne opinion que l’Histoire a fait concevoir d’eux.
29
L’Auteur ne représente pas seulement le Misanthrope, sous ce Caractère, mais il fait encore parler à son Héros, d’une partie des Mœurs du Temps : et ce qui est admirable, est, que bien qu’il paraisse, en quelque façon Ridicule, il dit des choses fort justes. Il est vrai qu’il semble trop exiger ; mais il faut demander beaucoup, pour obtenir quelque chose, et pour obliger les Hommes à se corriger un peu de leurs défauts, il est nécessaire de les leur faire paraître bien grands.
30
Molière, par une Adresse qui lui est particulière, laisse, partout, deviner plus qu’il ne dit : et n’imite pas ceux qui parlent beaucoup, et ne disent rien.
31
On peut assurer, que cette Pièce est une perpétuelle et divertissante Instruction ; qu’il y a des tours et des délicatesses inimitables ; que les Vers sont fort beaux, au sentiment de tout le Monde ; les Scènes bien tournées, et bien maniées ; et que l’on ne peut ne la pas trouver bonne, sans faire voir que l’on n’est pas de ce Monde, et que l’on ignore la manière de vivre de la Cour et celle des plus illustres Personnes de la Ville.
32
Il n’y a rien dans cette Comédie, qui ne puisse être utile, et dont l’on ne doive profiter. L’Ami du Misanthrope est si raisonnable, que tout le Monde devrait l’imiter ; il n’est ni trop, ni trop peu Critique ; et ne portant les choses dans l’un, ni dans l’autre excès, sa conduite doit être approuvée de tout le Monde. Pour le Misanthrope, il doit inspirer à tous ses Semblables le désir de se corriger. Les Coquettes médisantes, par l’exemple de Célimène, voyant qu’elles peuvent s’attirer des Affaires qui les feront mépriser, doivent apprendre à ne pas déchirer, sous main, leurs meilleurs Amis. Les fausses Prudes, doivent connaître que leurs grimaces ne servent de rien ; et que, quand elles seraient aussi sages qu’elles le veulent paraître, elles seront toujours blâmées, tant qu’elles voudront passer pour Prudes. Je ne dis rien des Marquis, je les crois les plus incorrigibles ; et il y a tant de choses à reprendre, encore, en eux, que tout le Monde avoue qu’ on les peut, encore, jouer longtemps, bien qu’ils n’en demeurent pas d’accord.
33
Vous trouverez, sans doute, ma Lettre trop longue ; mais je n’ai pu m’arrêter, et j’ai trouvé qu’il était difficile de parler sur un si grand Sujet, en peu de mots. Ce long Discours ne devrait pas déplaire aux Courtisans, puisqu’ils ont assez fait voir, par leurs applaudissements, qu’ils trouvaient la Comédie belle. En tout cas, je n’ai écrit que pour vous ; et j’espère que vous cacherez ceci, si vous jugez qu’il ne vaille pas la peine d’être montré. Ne craignez pas que j’y trouve à redire : je suis autrement soumis à votre jugement, qu’Oronte ne l’était aux avis du Misanthrope.
Acteurs
34
- Alceste, amant de Célimène.
35
- Philinte, ami d’Alceste.
36
- Oronte, amant de Célimène.
37
- Célimène, amante d’Alceste.
38
- Éliante, cousine de Célimène.
39
- Arsinoé, amie de Célimène.
40
- Acaste, marquis.
41
- Clitandre, marquis.
42
- Basque, valet de Célimène.
43
- Un garde de la Maréchaussée de France.
44
- Du Bois, valet d’Alceste.
45
La scène est à Paris.
Acte Premier
Scène Première
46
Philinte, Alceste
47
**Philinte**
48
Qu’est-ce donc ? qu’avez-vous ?
49
**Alceste**
50
Laissez-moi, je vous prie.
51
**Philinte**
52
Mais, encor, dites-moi, quelle bizarrerie…
53
**Alceste**
54
Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.
55
**Philinte**
56
Mais on entend les Gens, au moins, sans se fâcher.
57
**Alceste**
58
Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre.
59
**Philinte**
60
Dans vos brusques chagrins, je ne puis vous comprendre ;
61
Et quoique amis, enfin, je suis tout des premiers…
62
**Alceste**
63
Moi, votre ami ? rayez cela de vos papiers.
64
J’ai fait jusques ici, profession de l’être ;
65
Mais après ce qu’en vous, je viens de voir paraître,
66
Je vous déclare net, que je ne le suis plus,
67
Et ne veux nulle place en des Cœurs corrompus.
68
**Philinte**
69
Je suis, donc, bien coupable, Alceste, à votre compte ?
70
**Alceste**
71
Allez, vous devriez mourir de pure honte,
72
Une telle action ne saurait s’excuser,
73
Et tout Homme d’honneur s’en doit scandaliser.
74
Je vous vois accabler un Homme de caresses,
75
Et témoigner, pour lui, les dernières tendresses ;
76
De protestations, d’offres, et de serments,
77
Vous chargez la fureur de vos embrassements :
78
Et quand je vous demande après, quel est cet Homme,
79
À peine pouvez-vous dire comme il se nomme,
80
Votre chaleur, pour lui, tombe en vous séparant,
81
Et vous me le traitez, à moi, d’indifférent.
82
Morbleu, c’est une chose indigne, lâche, infâme,
83
De s’abaisser ainsi jusqu’à trahir son Âme :
84
Et si, par un malheur, j’en avais fait autant,
85
Je m’irais, de regret, pendre tout à l’instant.
86
**Philinte**
87
Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable ;
88
Et je vous supplierai d’avoir pour agréable,
89
Que je me fasse un peu, grâce sur votre Arrêt,
90
Et ne me pende pas, pour cela, s’il vous plaît.
91
**Alceste**
92
Que la plaisanterie est de mauvaise grâce !
93
**Philinte**
94
Mais, sérieusement, que voulez-vous qu’on fasse ?
95
**Alceste**
96
Je veux qu’on soit sincère, et qu’en Homme d’honneur,
97
On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.
98
**Philinte**
99
Lorsqu’un Homme vous vient embrasser avec joie,
100
Il faut bien le payer de la même monnaie,
101
Répondre, comme on peut, à ses empressements,
102
Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.
103
**Alceste**
104
Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
105
Qu’affectent la plupart de vos Gens à la mode ;
106
Et je ne hais rien tant, que les contorsions
107
De tous ces grands Faiseurs de protestations,
108
Ces affables Donneurs d’embrassades frivoles,
109
Ces obligeants Diseurs d’inutiles paroles,
110
Qui de civilités, avec tous, font combat,
111
Et traitent du même air, l’honnête Homme, et le Fat.
112
Quel avantage a-t-on qu’un Homme vous caresse,
113
Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,
114
Et vous fasse de vous, un éloge éclatant,
115
Lorsque au premier Faquin, il court en faire autant ?
116
Non, non, il n’est point d’Âme un peu bien située,
117
Qui veuille d’une estime, ainsi, prostituée ;
118
Et la plus glorieuse a des régals peu chers,
119
Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’Univers :
120
Sur quelque préférence, une estime se fonde,
121
Et c’est n’estimer rien, qu’estimer tout le Monde.
122
Puisque vous y donnez, dans ces Vices du Temps,
123
Morbleu, vous n’êtes pas pour être de mes Gens ;
124
Je refuse d’un Cœur la vaste complaisance,
125
Qui ne fait de Mérite aucune différence ;
126
Je veux qu’on me distingue, et pour le trancher net,
127
L’Ami du Genre Humain n’est point du tout mon fait.
128
**Philinte**
129
Mais quand on est du Monde, il faut bien que l’on rende
130
Quelques Dehors civils, que l’Usage demande.
131
**Alceste**
132
Non, vous dis-je, on devrait châtier, sans pitié,
133
Ce Commerce honteux de Semblants d’Amitié :
134
Je veux que l’on soit Homme, et qu’en toute rencontre,
135
Le fond de notre cœur, dans nos discours, se montre ;
136
Que ce soit lui qui parle, et que nos Sentiments
137
Ne se masquent jamais, sous de vains Compliments.
138
**Philinte**
139
Il est bien des endroits, où la pleine Franchise
140
Deviendrait ridicule, et serait peu permise ;
141
Et, parfois, n’en déplaise à votre austère Honneur,
142
Il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur.
143
Serait-il à propos, et de la Bienséance,
144
De dire à mille Gens tout ce que d’eux, on pense ?
145
Et quand on a quelqu’un qu’on hait, ou qui déplaît,
146
Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ?
147
**Alceste**
148
Oui.
149
**Philinte**
150
Quoi ! vous iriez dire à la vieille Émilie,
151
Qu’à son âge, il sied mal de faire la jolie ?
152
Et que le blanc qu’elle a, scandalise chacun ?
153
**Alceste**
154
Sans doute.
155
**Philinte**
156
À Dorilas, qu’il est trop importun :
157
Et qu’il n’est à la Cour, oreille qu’il ne lasse,
158
À conter sa bravoure, et l’éclat de sa Race ?
159
**Alceste**
160
Fort bien.
161
**Philinte**
162
Vous vous moquez.
163
**Alceste**
164
Je ne me moque point,
165
Et je vais n’épargner personne sur ce point.
166
Mes yeux sont trop blessés ; et la Cour, et la Ville,
167
Ne m’offrent rien qu’objets à m’échauffer la Bile :
168
J’entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
169
Quand je vois vivre entre eux, les Hommes comme ils font ;
170
Je ne trouve, partout, que lâche Flatterie,
171
Qu’Injustice, Intérêt, Trahison, Fourberie ;
172
Je n’y puis plus tenir, j’enrage, et mon dessein
173
Est de rompre en visière à tout le Genre Humain.
174
**Philinte**
175
Ce chagrin Philosophe est un peu trop sauvage,
176
Je ris des noirs accès où je vous envisage ;
177
Et crois voir, en nous deux, sous mêmes soins nourris,
178
Ces deux Frères que peint L’École des Maris,
179
Dont…
180
**Alceste**
181
Mon Dieu, laissons là vos comparaisons fades.
182
**Philinte**
183
Non, tout de bon, quittez toutes ces incartades,
184
Le Monde, par vos soins ne se changera pas ;
185
Et puisque la Franchise a, pour vous, tant d’appas,
186
Je vous dirai tout franc, que cette maladie,
187
Partout où vous allez, donne la Comédie,
188
Et qu’un si grand courroux contre les Mœurs du Temps,
189
Vous tourne en Ridicule auprès de bien des Gens.
190
**Alceste**
191
Tant mieux, morbleu, tant mieux, c’est ce que je demande,
192
Ce m’est un fort bon signe, et ma joie en est grande :
193
Tous les Hommes me sont, à tel point, odieux,
194
Que je serais fâché d’être sage à leurs yeux.
195
**Philinte**
196
Vous voulez un grand mal à la Nature Humaine !
197
**Alceste**
198
Oui, j’ai conçu pour elle une effroyable haine.
199
**Philinte**
200
Tous les pauvres Mortels, sans nulle exception,
201
Seront enveloppés dans cette aversion ?
202
Encore en est-il bien, dans le Siècle où nous sommes…
203
**Alceste**
204
Non, elle est générale, et je hais tous les Hommes :
205
Les uns, parce qu’ils sont méchants et malfaisants ;
206
Et les autres, pour être aux Méchants complaisants,
207
Et n’avoir pas, pour eux, ces haines vigoureuses
208
Que doit donner le Vice aux Âmes vertueuses.
209
De cette Complaisance, on voit l’injuste excès,
210
Pour le franc Scélérat avec qui j’ai procès ;
211
Au travers de son masque, on voit à plein le Traître,
212
Partout, il est connu pour tout ce qu’il peut être ;
213
Et ses roulements d’yeux, et son ton radouci,
214
N’imposent qu’à des Gens qui ne sont point d’ici.
215
On sait que ce Pied-plat, digne qu’on le confonde,
216
Par de sales Emplois s’est poussé dans le Monde :
217
Et que, par eux, son Sort, de splendeur revêtu,
218
Fait gronder le Mérite, et rougir la Vertu.
219
Quelques Titres honteux qu’en tous lieux on lui donne,
220
Son misérable Honneur ne voit pour lui, Personne :
221
Nommez-le Fourbe, Infâme, et Scélérat maudit,
222
Tout le monde en convient, et nul n’y contredit.
223
Cependant, sa grimace est, par tout, bienvenue,
224
On l’accueille, on lui rit ; partout, il s’insinue ;
225
Et s’il est, par la Brigue, un Rang à disputer,
226
Sur le plus honnête Homme, on le voit l’emporter.
227
Têtebleu, ce me sont de mortelles blessures,
228
De voir qu’avec le Vice on garde des mesures ;
229
Et, parfois, il me prend des mouvements soudains,
230
De fuir, dans un Désert, l’approche des Humains.
231
**Philinte**
232
Mon Dieu, des Mœurs du Temps, mettons-nous moins en peine,
233
Et faisons un peu grâce à la Nature Humaine ;
234
Ne l’examinons point dans la grande rigueur,
235
Et voyons ses défauts, avec quelque douceur.
236
Il faut, parmi le Monde, une Vertu traitable,
237
À force de Sagesse on peut être blâmable,
238
La parfaite Raison fuit toute extrémité,
239
Et veut que l’on soit sage avec sobriété.
240
Cette grande raideur des Vertus des vieux Âges,
241
Heurte trop notre Siècle, et les communs Usages,
242
Elle veut aux Mortels trop de perfection,
243
Il faut fléchir au Temps, sans obstination ;
244
Et c’est une folie, à nulle autre seconde,
245
De vouloir se mêler de corriger le Monde.
246
J’observe, comme vous, cent choses, tous les jours,
247
Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours :
248
Mais quoique à chaque pas, je puisse voir paraître,
249
En courroux, comme vous, on ne me voit point être ;
250
Je prends, tout doucement, les Hommes comme ils sont ;
251
J’accoutume mon Âme à souffrir ce qu’ils font ;
252
Et je crois qu’à la Cour, de même qu’à la Ville,
253
Mon Flegme est Philosophe, autant que votre Bile.
254
**Alceste**
255
Mais ce Flegme, Monsieur, qui raisonne si bien,
256
Ce flegme, pourra-t-il ne s’échauffer de rien ?
257
Et s’il faut, par hasard, qu’un Ami vous trahisse,
258
Que pour avoir vos Biens, on dresse un artifice,
259
Ou qu’on tâche à semer de méchants bruits de vous,
260
Verrez-vous tout cela, sans vous mettre en courroux ?
261
**Philinte**
262
Oui, je vois ces Défauts dont votre âme murmure,
263
Comme Vices unis à l’Humaine Nature ;
264
Et mon esprit, enfin, n’est pas plus offensé,
265
De voir un Homme fourbe, injuste, intéressé,
266
Que de voir des Vautours affamés de carnage,
267
Des Singes malfaisants, et des Loups pleins de rage.
268
**Alceste**
269
Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler,
270
Sans que je sois… Morbleu, je ne veux point parler,
271
Tant ce raisonnement est plein d’impertinence.
272
**Philinte**
273
Ma foi, vous ferez bien de garder le silence ;
274
Contre votre Partie, éclatez un peu moins,
275
Et donnez au Procès, une part de vos soins.
276
**Alceste**
277
Je n’en donnerai point, c’est une chose dite.
278
**Philinte**
279
Mais qui voulez-vous donc, qui, pour vous, sollicite ?
280
**Alceste**
281
Qui je veux ? la Raison, mon bon Droit, l’Équité.
282
**Philinte**
283
Aucun Juge, par vous, ne sera visité ?
284
**Alceste**
285
Non, est-ce que ma Cause est injuste, ou douteuse ?
286
**Philinte**
287
J’en demeure d’accord ; mais la Brigue est fâcheuse,
288
Et…
289
**Alceste**
290
Non, j’ai résolu de n’en pas faire un pas ;
291
J’ai tort, ou j’ai raison.
292
**Philinte**
293
Ne vous y fiez pas.
294
**Alceste**
295
Je ne remuerai point.
296
**Philinte**
297
Votre Partie est forte,
298
Et peut, par sa Cabale, entraîner…
299
**Alceste**
300
Il n’importe.
301
**Philinte**
302
Vous vous tromperez.
303
**Alceste**
304
Soit, j’en veux voir le succès.
305
**Philinte**
306
Mais…
307
**Alceste**
308
J’aurai le plaisir de perdre mon Procès.
309
**Philinte**
310
Mais, enfin…
311
**Alceste**
312
Je verrai, dans cette Plaiderie,
313
Si les Hommes auront assez d’effronterie,
314
Seront assez méchants, scélérats et pervers,
315
Pour me faire injustice aux yeux de l’Univers.
316
**Philinte**
317
Quel Homme !
318
**Alceste**
319
Je voudrais, m’en coûtât-il grand-chose,
320
Pour la beauté du Fait, avoir perdu ma Cause.
321
**Philinte**
322
On se rirait de vous, Alceste, tout de bon,
323
Si l’on vous entendait parler de la façon.
324
**Alceste**
325
Tant pis pour qui rirait.
326
**Philinte**
327
Mais cette Rectitude,
328
Que vous voulez, en tout, avec exactitude,
329
Cette pleine Droiture où vous vous renfermez,
330
La trouvez-vous ici, dans ce que vous aimez ?
331
Je m’étonne, pour moi, qu’étant, comme il le semble,
332
Vous et le Genre Humain, si fort brouillés ensemble,
333
Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux,
334
Vous ayez pris, chez lui, ce qui charme vos yeux ;
335
Et ce qui me surprend, encore, davantage,
336
C’est cet étrange Choix où votre Cœur s’engage.
337
La sincère Éliante a du penchant pour vous,
338
La prude Arsinoé vous voit d’un œil fort doux :
339
Cependant, à leurs vœux, votre âme se refuse,
340
Tandis qu’en ses liens Célimène l’amuse,
341
De qui l’humeur coquette, et l’esprit médisant,
342
Semble si fort donner dans les Mœurs d’à présent.
343
D’où vient que leur portant une haine mortelle,
344
Vous pouvez bien souffrir ce qu’en tient cette Belle ?
345
Ne sont-ce plus Défauts dans un Objet si doux ?
346
Ne les voyez-vous pas ? ou les excusez-vous ?
347
**Alceste**
348
Non, l’amour que je sens pour cette jeune Veuve
349
Ne ferme point mes yeux aux défauts qu’on lui treuve ;
350
Et je suis, quelque ardeur qu’elle m’ait pu donner,
351
Le premier à les voir, comme à les condamner.
352
Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire,
353
Je confesse mon faible, elle a l’art de me plaire ;
354
J’ai beau voir ses défauts et j’ai beau l’en blâmer,
355
En dépit qu’on en ait, elle se fait aimer ;
356
Sa grâce est la plus forte, et, sans doute, ma flamme
357
De ces Vices du Temps pourra purger son âme.
358
**Philinte**
359
Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu.
360
Vous croyez être, donc, aimé d’elle ?
361
**Alceste**
362
Oui, parbleu ;
363
Je ne l’aimerais pas, si je ne croyais l’être.
364
**Philinte**
365
Mais si son amitié, pour vous, se fait paraître,
366
D’où vient que vos Rivaux vous causent de l’ennui ?
367
**Alceste**
368
C’est qu’un cœur bien atteint veut qu’on soit tout à lui ;
369
Et je ne viens ici, qu’à dessein de lui dire
370
Tout ce que là-dessus, ma passion m’inspire.
371
**Philinte**
372
Pour moi, si je n’avais qu’à former des désirs,
373
Sa Cousine Eliante aurait tous mes soupirs,
374
Son Cœur, qui vous estime, est solide, et sincère ;
375
Et ce Choix plus conforme, était mieux votre affaire.
376
**Alceste**
377
Il est vrai, ma Raison me le dit chaque jour ;
378
Mais la Raison n’est pas ce qui règle l’Amour.
379
**Philinte**
380
Je crains fort pour vos Feux ; et l’espoir où vous êtes,
381
Pourrait…
Scène II
382
Oronte, Alceste, Philinte
383
**Oronte**
384
J’ai su là-bas que, pour quelques Emplettes
385
Éliante est sortie, et Célimène aussi :
386
Mais, comme l’on m’a dit que vous étiez ici,
387
J’ai monté, pour vous dire, et d’un cœur véritable,
388
Que j’ai conçu pour vous, une estime incroyable ;
389
Et que, depuis longtemps, cette estime m’a mis
390
Dans un ardent désir d’être de vos Amis.
391
Oui, mon Cœur, au Mérite aime à rendre justice,
392
Et je brûle qu’un nœud d’Amitié nous unisse :
393
Je crois qu’un Ami chaud, et de ma Qualité,
394
N’est pas, assurément, pour être rejeté.
395
C’est à vous, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse.
396
En cet endroit Alceste paraît tout rêveur, et semble n’entendre pas qu’Oronte lui parle.
397
**Alceste**
398
À moi, Monsieur ?
399
**Oronte**
400
À vous. Trouvez-vous qu’il vous blesse ?
401
**Alceste**
402
Non pas, mais la surprise est fort grande pour moi.
403
Et je n’attendais pas l’honneur que je reçois.
404
**Oronte**
405
L’estime où je vous tiens ne doit point vous surprendre,
406
Et de tout l’Univers, vous la pouvez prétendre.
407
**Alceste**
408
Monsieur…
409
**Oronte**
410
L’État n’a rien qui ne soit au-dessous
411
Du Mérite éclatant que l’on découvre en vous.
412
**Alceste**
413
Monsieur…
414
**Oronte**
415
Oui, de ma part, je vous tiens préférable
416
À tout ce que j’y vois de plus considérable.
417
**Alceste**
418
Monsieur…
419
**Oronte**
420
Sois-je du Ciel écrasé, si je mens ;
421
Et pour vous confirmer ici, mes Sentiments,
422
Souffrez qu’à cœur ouvert, Monsieur, je vous embrasse,
423
Et qu’en votre Amitié, je vous demande place.
424
Touchez-là, s’il vous plaît, Vous me la promettez
425
Votre Amitié ?
426
**Alceste**
427
Monsieur…
428
**Oronte**
429
Quoi ? vous y résistez ?
430
**Alceste**
431
Monsieur, c’est trop d’honneur que vous me voulez faire ;
432
Mais l’Amitié demande un peu plus de mystère,
433
Et c’est, assurément, en profaner le nom,
434
Que de vouloir le mettre à toute occasion.
435
Avec lumière et choix cette union veut naître,
436
Avant que nous lier, il faut nous mieux connaître ;
437
Et nous pourrions avoir telles complexions,
438
Que tous deux, du Marché, nous nous repentirions.
439
**Oronte**
440
Parbleu, c’est là-dessus, parler en Homme sage,
441
Et je vous en estime, encore, davantage :
442
Souffrons, donc, que le Temps forme des nœuds si doux.
443
Mais, cependant, je m’offre entièrement à vous ;
444
S’il faut faire à la Cour, pour vous, quelque ouverture,
445
On sait, qu’auprès du Roi, je fais quelque Figure,
446
Il m’écoute, et dans tout, il en use, ma foi,
447
Le plus honnêtement du Monde, avecque moi.
448
Enfin, je suis à vous, de toutes les manières ;
449
Et, comme votre Esprit a de grandes lumières,
450
Je viens, pour commencer, entre nous, ce beau nœud,
451
Vous montrer un Sonnet, que j’ai fait depuis peu,
452
Et savoir s’il est bon qu’au Public je l’expose.
453
**Alceste**
454
Monsieur, je suis mal propre à décider la chose,
455
Veuillez m’en dispenser.
456
**Oronte**
457
Pourquoi ?
458
**Alceste**
459
J’ai le défaut
460
D’être un peu plus sincère, en cela, qu’il ne faut.
461
**Oronte**
462
C’est ce que je demande, et j’aurais lieu de plainte,
463
Si m’exposant à vous, pour me parler sans feinte,
464
Vous alliez me trahir, et me déguiser rien.
465
**Alceste**
466
Puisqu’il vous plaît ainsi, Monsieur, je le veux bien.
467
**Oronte**
468
Sonnet… C’est un Sonnet. L’Espoir… C’est une Dame,
469
Qui, de quelque espérance, avait flatté ma flamme.
470
L’Espoir… Ce ne sont point de ces grands Vers pompeux,
471
Mais de petits Vers doux, tendres, et langoureux.
472
À toutes ces interruptions il regarde Alceste.
473
**Alceste**
474
Nous verrons bien.
475
**Oronte**
476
L’Espoir… Je ne sais si le style
477
Pourra vous en paraître assez net, et facile ;
478
Et si, du choix des Mots, vous vous contenterez.
479
**Alceste**
480
Nous allons voir, Monsieur.
481
**Oronte**
482
Au reste, vous saurez,
483
Que je n’ai demeuré qu’un quart d’heure à le faire.
484
**Alceste**
485
Voyons, Monsieur, le Temps ne fait rien à l’affaire.
486
**Oronte**
487
L’Espoir, il est vrai, nous soulage,
488
Et nous berce un temps, notre ennui ;
489
Mais, Philis, le triste avantage,
490
Lorsque rien ne marche après lui !
491
**Philinte**
492
Je suis déjà charmé de ce petit morceau.
493
**Alceste**
494
Quoi ! vous avez le front de trouver cela beau ?
495
**Oronte**
496
Vous eûtes de la Complaisance,
497
Mais vous en deviez moins avoir ;
498
Et ne vous pas mettre en dépense,
499
Pour ne me donner que l’Espoir.
500
**Philinte**
501
Ah ! qu’en termes galants, ces choses-là sont mises !
502
**Alceste, bas**
503
Morbleu, vil Complaisant, vous louez des Sottises ?
504
**Oronte**
505
S’il faut qu’une attente éternelle
506
Pousse à bout, l’ardeur de mon zèle,
507
Le Trépas sera mon recours.
508
Vos soins ne m’en peuvent distraire ;
509
Belle Philis, on désespère,
510
Alors qu’on espère toujours.
511
**Philinte**
512
La chute en est jolie, amoureuse, admirable.
513
**Alceste, bas**
514
La peste de ta chute ! Empoisonneur au Diable,
515
En eusses-tu fait une à te casser le nez.
516
**Philinte**
517
Je n’ai jamais ouï de Vers si bien tournés.
518
**Alceste**
519
Morbleu…
520
**Oronte**
521
Vous me flattez, et vous croyez, peut-être…
522
**Philinte**
523
Non, je ne flatte point.
524
**Alceste, bas.**
525
Et que fais-tu, donc, Traître ?
526
**Oronte**
527
Mais, pour vous, vous savez quel est notre Traité ;
528
Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité.
529
**Alceste**
530
Monsieur, cette matière est toujours délicate,
531
Et, sur le bel Esprit, nous aimons qu’on nous flatte :
532
Mais un jour, à quelqu’un, dont je tairai le nom,
533
Je disais, en voyant des Vers de sa façon,
534
Qu’il faut qu’un galant Homme ait toujours grand empire
535
Sur les démangeaisons qui nous prennent d’écrire ;
536
Qu’il doit tenir la bride aux grands empressements
537
Qu’on a de faire éclat de tels amusements ;
538
Et que, par la chaleur de montrer ses Ouvrages,
539
On s’expose à jouer de mauvais Personnages.
540
**Oronte**
541
Est-ce que vous voulez me déclarer, par là,
542
Que j’ai tort de vouloir…
543
**Alceste**
544
Je ne dis pas cela :
545
Mais je lui disais, moi, qu’un froid Écrit assomme,
546
Qu’il ne faut que ce Faible, à décrier un Homme ;
547
Et qu’eût-on, d’autre part, cent belles Qualités,
548
On regarde les Gens, par leurs méchants côtés.
549
**Oronte**
550
Est-ce qu’à mon Sonnet, vous trouvez à redire ?
551
**Alceste**
552
Je ne dis pas cela ; mais, pour ne point écrire,
553
Je lui mettais aux yeux, comme dans notre Temps,
554
Cette Soif a gâté de fort Honnêtes Gens.
555
**Oronte**
556
Est-ce que j’écris mal ? et leur ressemblerais-je ?
557
**Alceste**
558
Je ne dis pas cela ; mais enfin, lui disais-je,
559
Quel besoin, si pressant, avez-vous de Rimer ?
560
Et qui, diantre, vous pousse à vous faire Imprimer ?
561
Si l’on peut pardonner l’essor d’un mauvais Livre,
562
Ce n’est qu’aux Malheureux, qui composent pour vivre.
563
Croyez-moi, résistez à vos tentations,
564
Dérobez au Public, ces Occupations ;
565
Et n’allez point quitter, de quoi que l’on vous somme,
566
Le nom que, dans la Cour, vous avez d’honnête Homme,
567
Pour prendre, de la main d’un avide Imprimeur,
568
Celui de ridicule, et misérable Auteur.
569
C’est ce que je tâchai de lui faire comprendre.
570
**Oronte**
571
Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre.
572
Mais ne puis-je savoir ce que dans mon Sonnet…
573
**Alceste**
574
Franchement, il est bon à mettre au Cabinet ;
575
Vous vous êtes réglé sur de méchants Modèles,
576
Et vos Expressions ne sont point naturelles.
577
Qu’est-ce que nous berce un temps, notre ennui,
578
Et que rien ne marche après lui ?
579
Que ne vous pas mettre en dépense,
580
Pour ne me donner que l’Espoir ?
581
Et que Philis, on désespère,
582
Alors qu’on espère toujours ?
583
Ce style figuré, dont on fait vanité,
584
Sort du bon Caractère, et de la Vérité ;
585
Ce n’est que jeu de Mots, qu’affectation pure,
586
Et ce n’est point ainsi, que parle la Nature.
587
Le méchant Goût du Siècle, en cela, me fait peur.
588
Nos Pères, tous grossiers, l’avaient beaucoup meilleur ;
589
Et je prise bien moins, tout ce que l’on admire,
590
Qu’une vieille Chanson, que je m’en vais vous dire.
591
Si le Roi m’avait donné
592
Paris, sa grand’Ville,
593
Et qu’il me fallût quitter
594
L’amour de ma Mie ;
595
Je dirais au Roi Henri,
596
Reprenez votre Paris,
597
J’aime mieux ma Mie, au gué,
598
J’aime mieux ma Mie.
599
La Rime n’est pas riche, et le Style en est vieux :
600
Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux
601
Que ces Colifichets, dont le bon Sens murmure,
602
Et que la Passion parle là toute pure ?
603
Si le Roi m’avait donné
604
Paris, sa grand’Ville,
605
Et qu’il me fallût quitter
606
L’amour de ma Mie ;
607
Je dirais au Roi Henri,
608
Reprenez votre Paris,
609
J’aime mieux ma Mie, au gué,
610
J’aime mieux ma Mie.
611
Voilà ce que peut dire un Cœur vraiment épris.
612
Oui, Monsieur le Rieur, malgré vos beaux Esprits,
613
À Philinte.
614
J’estime plus cela, que la Pompe fleurie
615
De tous ces faux Brillants, où chacun se récrie.
616
**Oronte**
617
Et moi, je vous soutiens que mes Vers sont fort bons.
618
**Alceste**
619
Pour les trouver ainsi, vous avez vos Raisons ;
620
Mais vous trouverez bon, que j’en puisse avoir d’autres
621
Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.
622
**Oronte**
623
Il me suffit de voir que d’autres en font cas.
624
**Alceste**
625
C’est qu’ils ont l’Art de feindre, et moi, je ne l’ai pas.
626
**Oronte**
627
Croyez-vous, donc, avoir tant d’Esprit en partage ?
628
**Alceste**
629
Si je louais vos Vers, j’en aurais davantage.
630
**Oronte**
631
Je me passerai bien que vous les approuviez.
632
**Alceste**
633
Il faut bien, s’il vous plaît, que vous vous en passiez.
634
**Oronte**
635
Je voudrais bien, pour voir, que de votre manière ;
636
Vous en composassiez sur la même Matière.
637
**Alceste**
638
J’en pourrais, par malheur, faire d’aussi méchants ;
639
Mais je me garderais de les montrer aux Gens.
640
**Oronte**
641
Vous me parlez bien ferme, et cette suffisance…
642
**Alceste**
643
Autre part que chez moi, cherchez qui vous encense.
644
**Oronte**
645
Mais, mon petit Monsieur, prenez-le un peu moins haut.
646
**Alceste**
647
Ma foi, mon grand Monsieur, je le prends comme il faut.
648
**Philinte, se mettant entre deux**
649
Eh ! Messieurs, c’en est trop, laissez cela, de grâce.
650
**Oronte**
651
Ah ! j’ai tort, je l’avoue, et je quitte la place ;
652
Je suis votre Valet, Monsieur, de tout mon cœur.
653
**Alceste**
654
Et moi, je suis, Monsieur, votre humble Serviteur.
Scène III
655
Philinte, Alceste
656
**Philinte**
657
Hé bien, vous le voyez ; pour être trop sincère,
658
Vous voilà sur les bras, une fâcheuse Affaire ;
659
Et j’ai bien vu qu’Oronte, afin d’être flatté…
660
**Alceste**
661
Ne me parlez pas.
662
**Philinte**
663
Mais…
664
**Alceste**
665
Plus de société.
666
**Philinte**
667
C’est trop…
668
**Alceste**
669
Laissez-moi là.
670
**Philinte**
671
Si je…
672
**Alceste**
673
Point de langage.
674
**Philinte**
675
Mais quoi…
676
**Alceste**
677
Je n’entends rien.
678
**Philinte**
679
Mais…
680
**Alceste**
681
Encore.
682
**Philinte**
683
On outrage…
684
**Alceste**
685
Ah ! parbleu, c’en est trop, ne suivez point mes pas.
686
**Philinte**
687
Vous vous moquez de moi, je ne vous quitte pas.
688
Fin du Premier Acte
Acte II
Scène Première
689
Alceste, Célimène
690
**Alceste**
691
Madame, voulez-vous que je vous parle net ?
692
De vos façons d’agir, je suis mal satisfait :
693
Contre elles, dans mon Cœur, trop de Bile s’assemble,
694
Et je sens qu’il faudra que nous rompions ensemble.
695
Oui, je vous tromperais, de parler autrement,
696
Tôt, ou tard, nous romprons, indubitablement ;
697
Et je vous promettrais, mille fois, le contraire,
698
Que je ne serais pas en pouvoir de le faire.
699
**Célimène**
700
C’est pour me quereller, donc, à ce que je vois,
701
Que vous avez voulu me ramener chez moi ?
702
**Alceste**
703
Je ne querelle point ; mais votre humeur, Madame,
704
Ouvre, au premier venu, trop d’accès dans votre Âme ;
705
Vous avez trop d’Amants, qu’on voit vous obséder,
706
Et mon cœur, de cela, ne peut s’accommoder.
707
**Célimène**
708
Des Amants que je fais, me rendez-vous coupable ?
709
Puis-je empêcher les Gens, de me trouver aimable ?
710
Et lorsque, pour me voir, ils font de doux efforts,
711
Dois-je prendre un Bâton, pour les mettre dehors ?
712
**Alceste**
713
Non, ce n’est pas, Madame, un bâton qu’il faut prendre,
714
Mais un Cœur, à leurs vœux, moins facile, et moins tendre.
715
Je sais que vos Appas vous suivent en tous Lieux,
716
Mais votre accueil retient ceux qu’attirent vos yeux ;
717
Et sa douceur offerte à qui vous rend les Armes,
718
Achève, sur les Cœurs, l’Ouvrage de vos Charmes.
719
Le trop riant Espoir que vous leur présentez,
720
Attache, autour de vous, leurs assiduités ;
721
Et votre Complaisance, un peu moins étendue,
722
De tant de Soupirants chasserait la Cohue.
723
Mais, au moins, dites-moi, Madame, par quel Sort,
724
Votre Clitandre a l’heur de vous plaire si fort ?
725
Sur quel fonds de Mérite, et de Vertu sublime,
726
Appuyez-vous, en lui, l’honneur de votre Estime ?
727
Est-ce par l’Ongle long, qu’il porte au petit Doigt,
728
Qu’il s’est acquis, chez vous, l’Estime où l’on le voit ?
729
Vous êtes-vous rendue, avec tout le beau Monde,
730
Au mérite éclatant de sa Perruque blonde ?
731
Sont-ce ses grands Canons, qui vous le font aimer ?
732
L’amas de ses Rubans a-t-il su vous charmer ?
733
Est-ce par les appas de sa vaste Rhingrave,
734
Qu’il a gagné votre Âme, en faisant votre Esclave ?
735
Ou sa façon de rire, et son ton de Fausset,
736
Ont-ils, de vous toucher, su trouver le secret ?
737
**Célimène**
738
Qu’injustement, de lui, vous prenez de l’ombrage !
739
Ne savez-vous pas bien, pourquoi je le ménage ?
740
Et que, dans mon Procès, ainsi qu’il m’a promis,
741
Il peut intéresser tout ce qu’il a d’Amis.
742
**Alceste**
743
Perdez votre Procès, Madame, avec constance,
744
Et ne ménagez point un Rival qui m’offense.
745
**Célimène**
746
Mais, de tout l’Univers vous devenez jaloux.
747
**Alceste**
748
C’est que tout l’Univers est bien reçu de vous.
749
**Célimène**
750
C’est ce qui doit rasseoir votre Âme effarouchée,
751
Puisque ma Complaisance est sur tous épanchée :
752
Et vous auriez plus lieu de vous en offenser,
753
Si vous me la voyiez, sur un seul, ramasser.
754
**Alceste**
755
Mais, moi, que vous blâmez de trop de jalousie,
756
Qu’ai-je de plus qu’eux tous, Madame, je vous prie ?
757
**Célimène**
758
Le bonheur de savoir que vous êtes aimé.
759
**Alceste**
760
Et quel lieu de le croire, à mon Cœur enflammé ?
761
**Célimène**
762
Je pense qu’ayant pris le soin de vous le dire,
763
Un aveu de la sorte, a de quoi vous suffire.
764
**Alceste**
765
Mais qui m’assurera que dans le même instant,
766
Vous n’en disiez, peut-être, aux autres tout autant ?
767
**Célimène**
768
Certes, pour un Amant, la Fleurette est mignonne,
769
Et vous me traitez, là, de gentille Personne.
770
Hé bien, pour vous ôter d’un semblable souci,
771
De tout ce que j’ai dit, je me dédis ici :
772
Et rien ne saurait plus vous tromper, que vous-même ;
773
Soyez content.
774
**Alceste**
775
Morbleu, faut-il que je vous aime ?
776
Ah ! que si, de vos Mains, je rattrape mon Cœur,
777
Je bénirai le Ciel, de ce rare Bonheur !
778
Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible
779
À rompre, de ce Cœur, l’attachement terrible ;
780
Mais mes plus grands efforts n’ont rien fait, jusqu’ici,
781
Et c’est, pour mes Péchés, que je vous aime ainsi.
782
**Célimène**
783
Il est vrai, votre ardeur est, pour moi, sans seconde.
784
**Alceste**
785
Oui, je puis, là-dessus, défier tout le Monde.
786
Mon amour ne se peut concevoir, et jamais,
787
Personne n’a, Madame, aimé comme je fais.
788
**Célimène**
789
En effet, la Méthode en est toute nouvelle,
790
Car vous aimez les Gens, pour leur faire querelle ;
791
Ce n’est qu’en Mots fâcheux, qu’éclate votre ardeur,
792
Et l’on n’a vu jamais, un Amour si grondeur.
793
**Alceste**
794
Mais il ne tient qu’à vous, que son chagrin ne passe ;
795
À tous nos Démêlés, coupons chemin, de grâce,
796
Parlons à Cœur ouvert, et voyons d’arrêter…
Scène II
797
Célimène, Alceste, Basque
798
**Célimène**
799
Qu’est-ce ?
800
**Basque**
801
Acaste est là-bas.
802
**Célimène**
803
Hé bien, faites monter.
804
**Alceste**
805
Quoi ! l’on ne peut jamais, vous parler, tête à tête ?
806
À recevoir le Monde, on vous voit toujours prête ?
807
Et vous ne pouvez pas, un seul moment de tous,
808
Vous résoudre à souffrir de n’être pas chez vous ?
809
**Célimène**
810
Voulez-vous, qu’avec lui, je me fasse une Affaire ?
811
**Alceste**
812
Vous avez des Regards qui ne sauraient me plaire.
813
**Célimène**
814
C’est un Homme à jamais ne me le pardonner,
815
S’il savait que sa vue eût pu m’importuner.
816
**Alceste**
817
Et que vous fait cela, pour vous gêner de sorte…
818
**Célimène**
819
Mon Dieu ! de ses Pareils, la Bienveillance importe,
820
Et ce sont de ces Gens qui, je ne sais comment,
821
Ont gagné, dans la Cour, de parler hautement.
822
Dans tous les Entretiens, on les voit s’introduire ;
823
Ils ne sauraient servir, mais ils peuvent vous nuire ;
824
Et jamais, quelque appui qu’on puisse avoir d’ailleurs,
825
On ne doit se brouiller avec ces grands Brailleurs.
826
**Alceste**
827
Enfin, quoi qu’il en soit, et sur quoi qu’on se fonde,
828
Vous trouvez des Raisons pour souffrir tout le Monde ;
829
Et les précautions de votre jugement…
Scène III
830
Basque, Alceste, Célimène
831
**Basque**
832
Voici Clitandre, encor, Madame.
833
**Alceste**
834
Il témoigne s’en vouloir aller.
835
Justement.
836
**Célimène**
837
Où courez-vous ?
838
**Alceste**
839
Je sors.
840
**Célimène**
841
Demeurez.
842
**Alceste**
843
Pour quoi faire ?
844
**Célimène**
845
Demeurez.
846
**Alceste**
847
Je ne puis.
848
**Célimène**
849
Je le veux.
850
**Alceste**
851
Point d’affaire ;
852
Ces Conversations ne font que m’ennuyer,
853
Et c’est trop, que vouloir me les faire essuyer.
854
**Célimène**
855
Je le veux, je le veux.
856
**Alceste**
857
Non, il m’est impossible.
858
**Célimène**
859
Hé bien ! allez, sortez, il vous est tout loisible.
Scène IV
860
Éliante, Philinte, Acaste, Clitandre, Alceste, Célimène, Basque
861
**Éliante**
862
Voici les deux Marquis, qui montent avec nous ;
863
Vous l’est-on venu dire ?
864
**Célimène**
865
Oui, des Sièges pour tous.
866
À Alceste.
867
Vous n’êtes pas sorti ?
868
**Alceste**
869
Non ; mais je veux, Madame,
870
Ou, pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre Âme.
871
**Célimène**
872
Taisez-vous.
873
**Alceste**
874
Aujourd’hui, vous vous expliquerez.
875
**Célimène**
876
Vous perdez le sens.
877
**Alceste**
878
Point. Vous vous déclarerez.
879
**Célimène**
880
Ah !
881
**Alceste**
882
Vous prendrez Parti.
883
**Célimène**
884
Vous vous moquez, je pense.
885
**Alceste**
886
Non ; mais vous choisirez, c’est trop de patience.
887
**Clitandre**
888
Parbleu, je viens du Louvre, où Cléonte, au Levé,
889
Madame, a bien paru, Ridicule achevé.
890
N’a-t-il point quelque Ami qui pût, sur ses Manières,
891
D’un charitable Avis, lui prêter les lumières ?
892
**Célimène**
893
Dans le Monde, à vrai dire, il se barbouille fort ;
894
Partout, il porte un Air qui saute aux yeux, d’abord ;
895
Et lorsqu’on le revoit, après un peu d’absence,
896
On le retrouve, encor, plus plein d’extravagance.
897
**Acaste**
898
Parbleu, s’il faut parler de Gens extravagants,
899
Je viens d’en essuyer un des plus fatigants ;
900
Damon, le Raisonneur, qui m’a, ne vous déplaise,
901
Une heure, au grand Soleil, tenu hors de ma Chaise.
902
**Célimène**
903
C’est un Parleur étrange, et qui trouve, toujours,
904
L’Art de ne vous rien dire, avec de grands Discours.
905
Dans les Propos qu’il tient, on ne voit jamais goutte,
906
Et ce n’est que du Bruit, que tout ce qu’on écoute.
907
**Éliante à Philinte**
908
Ce Début n’est pas mal ; et contre le Prochain,
909
La Conversation prend un assez bon train.
910
**Clitandre**
911
Timante encor, Madame, est un bon Caractère !
912
**Célimène**
913
C’est, de la Tête aux Pieds, un Homme tout Mystère,
914
Qui vous jette, en passant, un coup d’œil égaré,
915
Et, sans aucune Affaire, est toujours affairé.
916
Tout ce qu’il vous débite en grimaces, abonde ;
917
À force de façons, il assomme le Monde ;
918
Sans cesse il a, tout bas, pour rompre l’Entretien,
919
Un Secret à vous dire, et ce Secret n’est rien ;
920
De la moindre Vétille, il fait une Merveille,
921
Et, jusques au Bonjour, il dit tout à l’oreille.
922
**Acaste**
923
Et Géralde, Madame ?
924
**Célimène**
925
Ô l’ennuyeux Conteur !
926
Jamais, on ne le voit sortir du Grand Seigneur ;
927
Dans le brillant Commerce, il se mêle, sans cesse,
928
Et ne cite jamais, que Duc, Prince, ou Princesse.
929
La Qualité l’entête, et tous ses Entretiens
930
Ne sont que de Chevaux, d’Équipage, et de Chiens ;
931
Il tutoie, en parlant, ceux du plus haut Étage,
932
Et le nom de Monsieur, est, chez lui, hors d’usage.
933
**Clitandre**
934
On dit qu’avec Bélise, il est du dernier Bien.
935
**Célimène**
936
Le pauvre Esprit de Femme ! et le sec entretien !
937
Lorsqu’elle vient me voir, je souffre le Martyre,
938
Il faut suer, sans cesse, à chercher que lui dire ;
939
Et la stérilité de son Expression,
940
Fait mourir, à tous coups, la Conversation.
941
En vain, pour attaquer son stupide silence,
942
De tous les Lieux communs, vous prenez l’assistance ;
943
Le beau Temps, et la Pluie, et le Froid et le Chaud,
944
Sont des Fonds qu’avec elle, on épuise bientôt.
945
Cependant, sa visite, assez insupportable,
946
Traîne en une longueur, encore, épouvantable ;
947
Et l’on demande l’heure, et l’on bâille vingt fois,
948
Qu’elle grouille aussi peu qu’une Pièce de Bois.
949
**Acaste**
950
Que vous semble d’Adraste ?
951
**Célimène**
952
Ah ! quel orgueil extrême !
953
C’est un Homme gonflé de l’amour de soi-même ;
954
Son Mérite, jamais, n’est content de la Cour,
955
Contre elle, il fait métier de pester chaque jour ;
956
Et l’on ne donne Emploi, Charge ni Bénéfice,
957
Qu’à tout ce qu’il se croit, on ne fasse injustice.
958
**Clitandre**
959
Mais le jeune Cléon, chez qui vont, aujourd’hui,
960
Nos plus honnêtes Gens, que dites-vous de lui ?
961
**Célimène**
962
Que de son Cuisinier, il s’est fait un Mérite,
963
Et que c’est à sa Table, à qui l’on rend Visite.
964
**Éliante**
965
Il prend soin d’y servir des Mets fort délicats.
966
**Célimène**
967
Oui, mais je voudrais bien qu’il ne s’y servît pas,
968
C’est un fort méchant Plat, que sa sotte Personne,
969
Et qui gâte, à mon goût, tous les Repas qu’il donne.
970
**Philinte**
971
On fait assez de cas de son Oncle Damis ;
972
Qu’en dites-vous, Madame ?
973
**Célimène**
974
Il est de mes Amis.
975
**Philinte**
976
Je le trouve honnête Homme, et d’un air assez sage.
977
**Célimène**
978
Oui, mais il veut avoir trop d’Esprit, dont j’enrage ;
979
Il est guindé sans cesse ; et dans tous ses propos,
980
On voit qu’il se travaille à dire de bons Mots.
981
Depuis que dans la tête, il s’est mis d’être habile,
982
Rien ne touche son goût, tant il est difficile ;
983
Il veut voir des Défauts à tout ce qu’on écrit,
984
Et pense que louer, n’est pas d’un bel Esprit.
985
Que c’est être Savant, que trouver à redire ;
986
Qu’il n’appartient qu’aux Sots, d’admirer, et de rire ;
987
Et qu’en n’approuvant rien des Ouvrages du Temps,
988
Il se met au-dessus de tous les autres Gens.
989
Aux Conversations, même il trouve à reprendre,
990
Ce sont Propos trop bas, pour y daigner descendre ;
991
Et, les deux bras croisés, du haut de son Esprit,
992
Il regarde en pitié, tout ce que chacun dit.
993
**Acaste**
994
Dieu me damne, voilà son Portrait véritable.
995
**Clitandre**
996
Pour bien peindre les Gens, vous êtes admirable !
997
**Alceste**
998
Allons, ferme, poussez, mes bons Amis de Cour,
999
Vous n’en épargnez point, et chacun a son tour.
1000
Cependant, aucun d’eux, à vos yeux, ne se montre,
1001
Qu’on ne vous voie en hâte, aller à sa rencontre,
1002
Lui présenter la main, et d’un baiser flatteur,
1003
Appuyer les Serments d’être son Serviteur.
1004
**Clitandre**
1005
Pourquoi s’en prendre à nous ? Si ce qu’on dit, vous blesse,
1006
Il faut que le reproche, à Madame, s’adresse.
1007
**Alceste**
1008
Non, morbleu, c’est à vous ; et vos Ris complaisants
1009
Tirent de son Esprit, tous ces traits médisants ;
1010
Son Humeur Satirique est sans cesse nourrie
1011
Par le coupable Encens de votre Flatterie ;
1012
Et son Cœur, à railler, trouverait moins d’appas,
1013
S’il avait observé qu’on ne l’applaudît pas.
1014
C’est ainsi qu’aux Flatteurs, on doit, partout, se prendre
1015
Des Vices où l’on voit les Humains se répandre.
1016
**Philinte**
1017
Mais pourquoi, pour ces Gens, un intérêt si grand,
1018
Vous, qui condamneriez, ce qu’en eux on reprend ?
1019
**Célimène**
1020
Et ne faut-il pas bien que Monsieur contredise ?
1021
À la commune voix, veut-on qu’il se réduise,
1022
Et qu’il ne fasse pas éclater, en tous lieux,
1023
L’Esprit contrariant, qu’il a reçu des Cieux ?
1024
Le Sentiment d’autrui, n’est jamais, pour lui plaire,
1025
Il prend, toujours, en main, l’opinion contraire ;
1026
Et penserait paraître un Homme du commun,
1027
Si l’on voyait qu’il fût de l’avis de quelqu’un.
1028
L’honneur de contredire, a, pour lui, tant de charmes,
1029
Qu’il prend, contre lui-même, assez souvent, les armes ;
1030
Et ses vrais Sentiments sont combattus par lui,
1031
Aussitôt qu’il les voit dans la bouche d’Autrui.
1032
**Alceste**
1033
Les Rieurs sont pour vous, Madame, c’est tout dire ;
1034
Et vous pouvez pousser, contre moi, la Satire.
1035
**Philinte**
1036
Mais il est véritable, aussi, que votre Esprit
1037
Se gendarme, toujours, contre tout ce qu’on dit ;
1038
Et que, par un chagrin, que lui-même il avoue,
1039
Il ne saurait souffrir qu’on blâme, ni qu’on loue.
1040
**Alceste**
1041
C’est que jamais, morbleu, les Hommes n’ont raison,
1042
Que le Chagrin, contre eux, est toujours de Saison,
1043
Et que je vois qu’ils sont, sur toutes les Affaires,
1044
Loueurs impertinents, ou Censeurs téméraires.
1045
**Célimène**
1046
Mais…
1047
**Alceste**
1048
Non, Madame, non, quand j’en devrais mourir,
1049
Vous avez des Plaisirs que je ne puis souffrir ;
1050
Et l’on a tort, ici, de nourrir dans votre Âme,
1051
Ce grand attachement aux Défauts qu’on y blâme.
1052
**Clitandre**
1053
Pour moi, je ne sais pas ; mais j’avouerai, tout haut,
1054
Que j’ai cru, jusqu’ici, Madame sans Défaut.
1055
**Acaste**
1056
De Grâces, et d’Attraits, je vois qu’elle est pourvue ;
1057
Mais les Défauts qu’elle a, ne frappent point ma vue.
1058
**Alceste**
1059
Ils frappent tous la mienne, et loin de m’en cacher,
1060
Elle sait que j’ai soin de les lui reprocher.
1061
Plus on aime quelqu’un, moins il faut qu’on le flatte ;
1062
À ne rien pardonner, le pur Amour éclate ;
1063
Et je bannirais, moi, tous ces lâches Amants,
1064
Que je verrais soumis à tous mes Sentiments,
1065
Et dont, à tous propos, les molles Complaisances
1066
Donneraient de l’Encens à mes Extravagances.
1067
**Célimène**
1068
Enfin, s’il faut qu’à vous, s’en rapportent les Cœurs,
1069
On doit, pour bien aimer, renoncer aux Douceurs ;
1070
Et du parfait Amour, mettre l’Honneur suprême,
1071
À bien injurier les Personnes qu’on aime.
1072
**Éliante**
1073
L’Amour, pour l’ordinaire, est peu fait à ces Lois,
1074
Et l’on voit les Amants vanter, toujours, leur Choix :
1075
Jamais, leur Passion n’y voit rien de blâmable,
1076
Et dans l’Objet aimé, tout leur devient aimable ;
1077
Ils comptent les Défauts pour des Perfections,
1078
Et savent y donner de favorables Noms.
1079
La Pâle, est aux Jasmins, en blancheur, comparable ;
1080
La Noire, à faire peur, une Brune adorable ;
1081
La Maigre, a de la taille, et de la liberté ;
1082
La Grasse, est, dans son Port, pleine de Majesté ;
1083
La Malpropre, sur soi, de peu d’Attraits chargée,
1084
Est mise sous le nom de Beauté négligée ;
1085
La Géante, paraît une Déesse aux yeux ;
1086
La Naine, un Abrégé des Merveilles des Cieux ;
1087
L’Orgueilleuse, a le Cœur digne d’une Couronne ;
1088
La Fourbe, a de l’Esprit ; la Sotte, est toute bonne ;
1089
La Trop Grande Parleuse, est d’agréable Humeur ;
1090
Et la Muette, garde une honnête Pudeur.
1091
C’est ainsi, qu’un Amant, dont l’ardeur est extrême,
1092
Aime, jusqu’aux Défauts des Personnes qu’il aime.
1093
**Alceste**
1094
Et moi, je soutiens, moi…
1095
**Célimène**
1096
Brisons là, ce discours,
1097
Et dans la Galerie, allons faire deux tours.
1098
Quoi ! vous vous en allez, Messieurs ?
1099
**Clitandre et Acaste**
1100
Non pas, Madame.
1101
**Alceste**
1102
La peur de leur départ, occupe fort votre Âme ;
1103
Sortez quand vous voudrez, Messieurs ; mais j’avertis,
1104
Que je ne sors qu’après que vous serez sortis.
1105
**Acaste**
1106
À moins de voir Madame en être importunée,
1107
Rien ne m’appelle, ailleurs, de toute la journée.
1108
**Clitandre**
1109
Moi, pourvu que je puisse être au petit Couché,
1110
Je n’ai point d’autre Affaire, où je sois attaché.
1111
**Célimène**
1112
C’est pour rire, je crois.
1113
**Alceste**
1114
Non, en aucune sorte,
1115
Nous verrons, si c’est moi, que vous voudrez qui sorte.
Scène V
1116
Basque, Alceste, Célimène, Éliante, Acaste, Philinte, Clitandre
1117
**Basque**
1118
Monsieur, un Homme est là, qui voudrait vous parler,
1119
Pour Affaire, dit-il, qu’on ne peut reculer.
1120
**Alceste**
1121
Dis-lui, que je n’ai point d’Affaires si pressées.
1122
**Basque**
1123
Il porte une Jaquette, à grand’Basques plissées,
1124
Avec du Dor dessus.
1125
**Célimène**
1126
Allez voir ce que c’est,
1127
Ou bien, faites-le entrer.
1128
**Alceste**
1129
Qu’est-ce, donc, qu’il vous plaît ?
1130
Venez, Monsieur.
Scène VI
1131
Garde, Alceste, Célimène, Éliante, Acaste, Philinte, Clitandre
1132
**Garde**
1133
Monsieur, j’ai deux Mots à vous dire.
1134
**Alceste**
1135
Vous pouvez parler haut, Monsieur, pour m’en instruire.
1136
**Garde**
1137
Messieurs les Maréchaux, dont j’ai commandement,
1138
Vous mandent de venir les trouver promptement,
1139
Monsieur.
1140
**Alceste**
1141
Qui ? moi, Monsieur ?
1142
**Garde**
1143
Vous-même.
1144
**Alceste**
1145
Et pour quoi faire ?
1146
**Philinte**
1147
C’est d’Oronte, et de Vous, la ridicule Affaire.
1148
**Célimène**
1149
Comment ?
1150
**Philinte**
1151
Oronte, et lui, se sont tantôt bravés,
1152
Sur certains petits Vers, qu’il n’a pas approuvés ;
1153
Et l’on veut assoupir la chose, en sa naissance.
1154
**Alceste**
1155
Moi, je n’aurai, jamais, de lâche Complaisance.
1156
**Philinte**
1157
Mais il faut suivre l’Ordre, allons, disposez-vous…
1158
**Alceste**
1159
Quel accommodement veut-on faire entre nous ?
1160
La voix de ces Messieurs, me condamnera-t-elle
1161
À trouver bons les Vers qui font notre Querelle ?
1162
Je ne me dédis point de ce que j’en ai dit,
1163
Je les trouve méchants.
1164
**Philinte**
1165
Mais d’un plus doux Esprit…
1166
**Alceste**
1167
Je n’en démordrai point, les Vers sont exécrables.
1168
**Philinte**
1169
Vous devez faire voir des Sentiments traitables ;
1170
Allons, venez.
1171
**Alceste**
1172
J’irai, mais rien n’aura pouvoir
1173
De me faire dédire.
1174
**Philinte**
1175
Allons vous faire voir.
1176
**Alceste**
1177
Hors qu’un Commandement exprès du Roi me vienne,
1178
De trouver bons les Vers, dont on se met en peine,
1179
Je soutiendrai, toujours, morbleu, qu’ils sont mauvais,
1180
Et qu’un Homme est pendable, après les avoir faits.
1181
À Clitandre et Acaste, qui rient.
1182
Par la sangbleu, Messieurs, je ne croyais pas être
1183
Si plaisant que je suis.
1184
**Célimène**
1185
Allez vite paraître
1186
Où vous devez.
1187
**Alceste**
1188
J’y vais, Madame, et, sur mes pas
1189
Je reviens en ce Lieu, pour vider nos Débats.
1190
Fin du Second Acte.
Acte III
Scène Première
1191
Clitandre, Acaste
1192
**Clitandre**
1193
Cher Marquis, je te vois l’Âme bien satisfaite,
1194
Toute chose t’égaye, et rien ne t’inquiète.
1195
En bonne foi, crois-tu, sans t’éblouir les yeux,
1196
Avoir de grands sujets de paraître joyeux ?
1197
**Acaste**
1198
Parbleu, je ne vois pas, lorsque je m’examine,
1199
Où prendre aucun sujet d’avoir l’Âme chagrine.
1200
J’ai du bien, je suis jeune, et sors d’une Maison
1201
Qui se peut dire Noble, avec quelque raison ;
1202
Et je crois, par le Rang que me donne ma Race,
1203
Qu’il est fort peu d’Emplois, dont je ne sois en passe.
1204
Pour le Cœur, dont, sur tout, nous devons faire cas,
1205
On sait, sans vanité, que je n’en manque pas ;
1206
Et l’on m’a vu pousser, dans le Monde, une Affaire,
1207
D’une assez vigoureuse, et gaillarde manière.
1208
Pour de l’Esprit, j’en ai, sans doute, et du bon goût,
1209
À juger sans Étude, et raisonner de tout ;
1210
À faire aux Nouveautés, dont je suis idolâtre,
1211
Figure de Savant, sur les Bancs du Théâtre ;
1212
Y décider en Chef, et faire du Fracas
1213
À tous les beaux Endroits qui méritent des Has.
1214
Je suis assez adroit, j’ai bon air, bonne mine,
1215
Les Dents belles, surtout, et la taille fort fine.
1216
Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter,
1217
Qu’on serait mal venu de me le disputer.
1218
Je me vois dans l’Estime autant qu’on y puisse être,
1219
Fort aimé du beau Sexe, et bien auprès du Maître :
1220
Je crois, qu’avec cela, mon cher Marquis, je crois,
1221
Qu’on peut, par tout Pays, être content de soi.
1222
**Clitandre**
1223
Oui, mais trouvant ailleurs, des Conquêtes faciles,
1224
Pourquoi pousser ici des soupirs inutiles ?
1225
**Acaste**
1226
Moi ? parbleu, je ne suis de taille, ni d’humeur,
1227
À pouvoir, d’une Belle, essuyer la froideur.
1228
C’est aux Gens mal tournés, aux Mérites vulgaires,
1229
À brûler, constamment, pour des Beautés sévères ;
1230
À languir à leurs pieds, et souffrir leurs rigueurs,
1231
À chercher le secours des soupirs, et des pleurs,
1232
Et tâcher, par des soins d’une très longue suite,
1233
D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.
1234
Mais les Gens de mon air, Marquis, ne sont pas faits,
1235
Pour aimer à crédit, et faire tous les frais.
1236
Quelque rare que soit le mérite des Belles,
1237
Je pense, Dieu merci, qu’on vaut son prix, comme elles ;
1238
Que pour se faire honneur d’un Cœur comme le mien,
1239
Ce n’est pas la raison qu’il ne leur coûte rien.
1240
Et qu’au moins, à tout mettre en de justes Balances,
1241
Il faut, qu’à frais communs, se fassent les avances.
1242
**Clitandre**
1243
Tu penses donc, Marquis, être fort bien ici ?
1244
**Acaste**
1245
J’ai quelque lieu, Marquis, de le penser ainsi.
1246
**Clitandre**
1247
Crois-moi, détache-toi de cette erreur extrême ;
1248
Tu te flattes, mon Cher, et t’aveugles toi-même.
1249
**Acaste**
1250
Il est vrai, je me flatte, et m’aveugle, en effet.
1251
**Clitandre**
1252
Mais, qui te fait juger ton bonheur si parfait ?
1253
**Acaste**
1254
Je me flatte.
1255
**Clitandre**
1256
Sur quoi fonder tes Conjectures ?
1257
**Acaste**
1258
Je m’aveugle.
1259
**Clitandre**
1260
En as-tu des preuves qui soient sûres ?
1261
**Acaste**
1262
Je m’abuse, te dis-je.
1263
**Clitandre**
1264
Est-ce que de ses vœux,
1265
Célimène t’a fait quelques secrets aveux ?
1266
**Acaste**
1267
Non, je suis maltraité.
1268
**Clitandre**
1269
Réponds-moi, je te prie.
1270
**Acaste**
1271
Je n’ai que des rebuts.
1272
**Clitandre**
1273
Laissons la raillerie,
1274
Et me dis quel espoir on peut t’avoir donné ?
1275
**Acaste**
1276
Je suis le Misérable, et toi le Fortuné,
1277
On a, pour ma Personne, une aversion grande ;
1278
Et quelqu’un de ces jours, il faut que je me pende.
1279
**Clitandre**
1280
Ô çà, veux-tu, Marquis, pour ajuster nos vœux,
1281
Que nous tombions d’accord d’une chose, tous deux ?
1282
Que qui pourra montrer une marque certaine,
1283
D’avoir meilleure part au Cœur de Célimène,
1284
L’autre ici, fera place au Vainqueur prétendu,
1285
Et le délivrera d’un Rival assidu ?
1286
**Acaste**
1287
Ah ! parbleu, tu me plais, avec un tel langage ;
1288
Et du bon de mon cœur, à cela je m’engage.
1289
Mais chut.
Scène II
1290
Célimène, Acaste, Clitandre
1291
**Célimène**
1292
Encore ici ?
1293
**Clitandre**
1294
L’Amour retient nos pas.
1295
**Célimène**
1296
Je viens d’ouïr entrer un Carrosse là-bas,
1297
Savez-vous qui c’est ?
1298
**Clitandre**
1299
Non.
Scène III
1300
Basque, Célimène, Acaste, Clitandre
1301
**Basque**
1302
Arsinoé, Madame,
1303
Monte ici, pour vous voir.
1304
**Célimène**
1305
Que me veut cette Femme ?
1306
**Basque**
1307
Éliante, là-bas, est à l’entretenir.
1308
**Célimène**
1309
De quoi s’avise-t-elle ? et qui la fait venir ?
1310
**Acaste**
1311
Pour Prude consommée, en tous Lieux elle passe ;
1312
Et l’ardeur de son zèle…
1313
**Célimène**
1314
Oui, oui, franche Grimace,
1315
Dans l’Âme, elle est du Monde, et ses soins tentent tout,
1316
Pour accrocher quelqu’un, sans en venir à bout.
1317
Elle ne saurait voir, qu’avec un œil d’envie,
1318
Les Amants déclarés, dont une autre est suivie ;
1319
Et son triste Mérite, abandonné de tous,
1320
Contre le Siècle aveugle, est toujours en courroux.
1321
Elle tâche à couvrir d’un faux Voile de Prude,
1322
Ce que, chez elle, on voit d’affreuse Solitude ;
1323
Et pour sauver l’honneur de ses faibles Appas,
1324
Elle attache du Crime, au Pouvoir qu’ils n’ont pas.
1325
Cependant, un Amant plairait fort à la Dame,
1326
Et même, pour Alceste, elle a tendresse d’Âme ;
1327
Ce qu’il me rend de soins, outrage ses Attraits,
1328
Elle veut que ce soit un Vol que je lui fais ;
1329
Et son jaloux dépit, qu’avec peine, elle cache,
1330
En tous endroits, sous main, contre moi se détache.
1331
Enfin, je n’ai rien vu de si sot, à mon gré,
1332
Elle est impertinente au suprême Degré ;
1333
Et…
Scène IV
1334
Arsinoé, Célimène
1335
**Célimène**
1336
Ah ! quel heureux Sort, en ce Lieu vous amène ?
1337
Madame, sans mentir, j’étais de vous, en peine.
1338
**Arsinoé**
1339
Je viens, pour quelque avis que j’ai cru vous devoir.
1340
**Célimène**
1341
Ah ! mon Dieu, que je suis contente de vous voir !
1342
**Arsinoé**
1343
Leur départ ne pouvait, plus à propos, se faire.
1344
**Célimène**
1345
Voulons-nous nous asseoir ?
1346
**Arsinoé**
1347
Il n’est pas nécessaire,
1348
Madame ; l’Amitié doit surtout éclater
1349
Aux choses, qui le plus, nous peuvent importer ;
1350
Et comme il n’en est point de plus grande importance,
1351
Que celles de l’Honneur et de la Bienséance,
1352
Je viens, par un avis qui touche votre Honneur,
1353
Témoigner l’amitié que, pour vous, a mon Cœur.
1354
Hier, j’étais chez des Gens, de Vertu singulière,
1355
Où, sur vous, du Discours, on tourna la matière ;
1356
Et là, votre Conduite, avec ses grands éclats,
1357
Madame, eut le malheur, qu’on ne la loua pas.
1358
Cette foule de Gens, dont vous souffrez visite,
1359
Votre Galanterie, et les bruits qu’elle excite,
1360
Trouvèrent des Censeurs plus qu’il n’aurait fallu,
1361
Et bien plus rigoureux que je n’eusse voulu.
1362
Vous pouvez bien penser quel Parti je sus prendre ;
1363
Je fis ce que je pus, pour vous pouvoir défendre,
1364
Je vous excusai fort sur votre intention,
1365
Et voulus, de votre Âme, être la Caution.
1366
Mais vous savez qu’il est des Choses dans la vie,
1367
Qu’on ne peut excuser, quoique on en ait envie ;
1368
Et je me vis contrainte à demeurer d’accord,
1369
Que l’air dont vous viviez, vous faisait un peu tort.
1370
Qu’il prenait, dans le Monde, une méchante face,
1371
Qu’il n’est conte fâcheux que partout on n’en fasse ;
1372
Et que, si vous vouliez, tous vos déportements
1373
Pourraient moins donner prise aux mauvais jugements.
1374
Non que j’y croie, au fonds, l’Honnêteté blessée,
1375
Me préserve le Ciel d’en avoir la pensée ;
1376
Mais aux ombres du Crime, on prête aisément foi,
1377
Et ce n’est pas assez, de bien vivre pour soi.
1378
Madame, je vous crois l’Âme trop raisonnable,
1379
Pour ne pas prendre bien, cet avis profitable ;
1380
Et pour l’attribuer qu’aux mouvements secrets
1381
D’un zèle qui m’attache à tous vos intérêts.
1382
**Célimène**
1383
Madame, j’ai beaucoup de grâces à vous rendre,
1384
Un tel avis m’oblige, et loin de le mal prendre,
1385
J’en prétends reconnaître, à l’instant, la faveur,
1386
Pour un avis, aussi, qui touche votre Honneur :
1387
Et, comme je vous vois vous montrer mon Amie,
1388
En m’apprenant les bruits que de moi l’on publie,
1389
Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux,
1390
En vous avertissant, de ce qu’on dit de vous.
1391
En un Lieu, l’autre jour, où je faisais visite,
1392
Je trouvai quelques Gens, d’un très rare mérite,
1393
Qui parlant des vrais Soins d’une Âme qui vit bien,
1394
Firent tomber, sur vous, Madame, l’entretien.
1395
Là, votre Pruderie, et vos éclats de zèle,
1396
Ne furent pas cités comme un fort bon Modèle :
1397
Cette affectation d’un grave Extérieur,
1398
Vos Discours éternels de Sagesse, et d’Honneur,
1399
Vos mines, et vos cris, aux Ombres d’indécence,
1400
Que d’un Mot ambigu, peut avoir l’Innocence ;
1401
Cette hauteur d’Estime où vous êtes de vous,
1402
Et ces yeux de pitié, que vous jetez sur tous ;
1403
Vos fréquentes Leçons, et vos aigres Censures,
1404
Sur des choses qui sont innocentes, et pures ;
1405
Tout cela, si je puis vous parler franchement,
1406
Madame, fut blâmé, d’un commun Sentiment.
1407
À quoi bon, disaient-ils, cette Mine modeste,
1408
Et ce sage Dehors, que dément tout le reste ?
1409
Elle est, à bien prier, exacte au dernier point,
1410
Mais elle bat ses Gens, et ne les paye point,
1411
Dans tous les Lieux dévots, elle étale un grand Zèle,
1412
Mais elle met du blanc, et veut paraître belle ;
1413
Elle fait des Tableaux couvrir les Nudités,
1414
Mais elle a de l’amour pour les Réalités.
1415
Pour moi, contre chacun, je pris votre défense,
1416
Et leur assurai fort, que c’était Médisance ;
1417
Mais tous les Sentiments combattirent le mien,
1418
Et leur conclusion fut que vous feriez bien,
1419
De prendre moins de soin des Actions des autres,
1420
Et de vous mettre, un peu, plus en peine des vôtres.
1421
Qu’on doit se regarder soi-même, un fort long temps,
1422
Avant que de songer à condamner les Gens ;
1423
Qu’il faut mettre le poids d’une Vie exemplaire,
1424
Dans les Corrections qu’aux autres, on veut faire ;
1425
Et qu’encor, vaut-il mieux s’en remettre, au besoin,
1426
À ceux à qui le Ciel en a commis le Soin.
1427
Madame, je vous crois, aussi, trop raisonnable,
1428
Pour ne pas prendre bien, cet avis profitable,
1429
Et pour l’attribuer qu’aux mouvements secrets,
1430
D’un zèle qui m’attache à tous vos intérêts.
1431
**Arsinoé**
1432
À quoi, qu’en reprenant, on soit assujettie,
1433
Je ne m’attendais pas à cette repartie,
1434
Madame, et je vois bien, par ce qu’elle a d’aigreur,
1435
Que mon sincère avis vous a blessée au cœur.
1436
**Célimène**
1437
Au contraire, Madame, et si l’on était sage,
1438
Ces avis mutuels seraient mis en usage ;
1439
On détruirait, par là, traitant de bonne foi,
1440
Ce grand aveuglement, où chacun est pour soi.
1441
Il ne tiendra qu’à vous, qu’avec le même zèle,
1442
Nous ne continuions cet office fidèle ;
1443
Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous,
1444
Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.
1445
**Arsinoé**
1446
Ah ! Madame, de vous, je ne puis rien entendre ;
1447
C’est en moi que l’on peut trouver fort à reprendre.
1448
**Célimène**
1449
Madame, on peut, je crois, louer, et blâmer tout,
1450
Et chacun a raison, suivant l’âge, et le goût :
1451
Il est une Saison pour la Galanterie,
1452
Il en est une, aussi, propre à la Pruderie ;
1453
On peut, par Politique, en prendre le parti,
1454
Quand de nos jeunes ans, l’éclat est amorti ;
1455
Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces.
1456
Je ne dis pas, qu’un jour, je ne suive vos traces,
1457
L’âge amènera tout, et ce n’est pas le temps,
1458
Madame, comme on sait, d’être Prude à vingt ans.
1459
**Arsinoé**
1460
Certes, vous vous targuez d’un bien faible Avantage,
1461
Et vous faites sonner, terriblement, votre Âge :
1462
Ce que, de plus que vous, on en pourrait avoir,
1463
N’est pas un si grand cas, pour s’en tant prévaloir ;
1464
Et je ne sais pourquoi, votre Âme, ainsi, s’emporte,
1465
Madame, à me pousser de cette étrange sorte ?
1466
**Célimène**
1467
Et moi, je ne sais pas, Madame, aussi pourquoi,
1468
On vous voit, en tous Lieux, vous déchaîner sur moi ?
1469
Faut-il de vos chagrins, sans cesse, à moi vous prendre ?
1470
Et puis-je mais des Soins qu’on ne va pas vous rendre ?
1471
Si ma Personne, aux Gens, inspire de l’amour,
1472
Et si l’on continue à m’offrir, chaque jour,
1473
Des vœux que votre Cœur peut souhaiter qu’on m’ôte,
1474
Je n’y saurais que faire, et ce n’est pas ma faute ;
1475
Vous avez le Champ libre, et je n’empêche pas,
1476
Que pour les attirer, vous n’ayez des Appas.
1477
**Arsinoé**
1478
Hélas ! et croyez-vous que l’on se mette en peine
1479
De ce nombre d’Amants dont vous faites la vaine :
1480
Et qu’il ne nous soit pas fort aisé de juger,
1481
À quel prix, aujourd’hui, l’on peut les engager ?
1482
Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule,
1483
Que votre seul Mérite attire cette foule ?
1484
Qu’ils ne brûlent, pour vous, que d’un honnête amour,
1485
Et que, pour vos Vertus, ils vous font tous la Cour ?
1486
On ne s’aveugle point par de vaines défaites,
1487
Le Monde n’est point Dupe, et j’en vois qui sont faites
1488
À pouvoir inspirer de tendres Sentiments,
1489
Qui, chez elles, pourtant, ne fixent point d’Amants ;
1490
Et de là, nous pouvons tirer des conséquences
1491
Qu’on n’acquiert point leurs Cœurs, sans de grandes avances ;
1492
Qu’aucun, pour nos beaux yeux, n’est notre Soupirant,
1493
Et qu’il faut acheter tous les Soins qu’on nous rend.
1494
Ne vous enflez, donc, point d’une si grande gloire,
1495
Pour les petits Brillants d’une faible Victoire ;
1496
Et corrigez, un peu, l’orgueil de vos Appas,
1497
De traiter pour cela, les Gens de haut en bas.
1498
Si nos yeux enviaient les Conquêtes des vôtres,
1499
Je pense qu’on pourrait faire comme les autres,
1500
Ne se point ménager, et vous faire bien voir
1501
Que l’on a des Amants, quand on en veut avoir.
1502
**Célimène**
1503
Ayez-en, donc, Madame, et voyons cette Affaire,
1504
Par ce rare Secret, efforcez-vous de plaire :
1505
Et sans…
1506
**Arsinoé**
1507
Brisons, Madame, un pareil Entretien,
1508
Il pousserait trop loin votre Esprit, et le mien :
1509
Et j’aurais pris, déjà, le congé qu’il faut prendre,
1510
Si mon Carrosse, encor, ne m’obligeait d’attendre.
1511
**Célimène**
1512
Autant qu’il vous plaira, vous pouvez arrêter,
1513
Madame, et là-dessus, rien ne doit vous hâter :
1514
Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie,
1515
Je m’en vais vous donner meilleure Compagnie ;
1516
Et Monsieur, qu’à propos, le Hasard fait venir,
1517
Remplira mieux ma place à vous entretenir.
1518
Alceste, il faut que j’aille écrire un mot de Lettre,
1519
Que, sans me faire tort, je ne saurais remettre ;
1520
Soyez avec Madame, elle aura la bonté
1521
D’excuser, aisément, mon incivilité.
Scène V
1522
Alceste, Arsinoé
1523
**Arsinoé**
1524
Vous voyez, elle veut que je vous entretienne,
1525
Attendant, un moment, que mon Carrosse vienne ;
1526
Et jamais tous ses soins ne pouvaient m’offrir rien,
1527
Qui me fût plus charmant, qu’un pareil Entretien.
1528
En vérité, les Gens d’un Mérite sublime,
1529
Entraînent de chacun, et l’amour, et l’estime ;
1530
Et le vôtre, sans doute, a des Charmes secrets,
1531
Qui font entrer mon Cœur dans tous vos intérêts.
1532
Je voudrais que la Cour, par un regard propice,
1533
À ce que vous valez, rendît plus de justice :
1534
Vous avez à vous plaindre, et je suis en courroux,
1535
Quand je vois, chaque jour, qu’on ne fait rien pour vous.
1536
**Alceste**
1537
Moi, Madame ! Et sur quoi pourrais-je en rien prétendre ?
1538
Quel Service, à l’État, est-ce qu’on m’a vu rendre ?
1539
Qu’ai-je fait, s’il vous plaît, de si brillant de soi,
1540
Pour me plaindre à la Cour, qu’on ne fait rien pour moi ?
1541
**Arsinoé**
1542
Tous ceux, sur qui la Cour jette des yeux propices,
1543
N’ont pas, toujours, rendu de ces fameux Services ;
1544
Il faut l’Occasion, ainsi que le Pouvoir :
1545
Et le Mérite, enfin, que vous nous faites voir,
1546
Devrait…
1547
**Alceste**
1548
Mon Dieu ! laissons mon Mérite, de grâce ;
1549
De quoi voulez-vous, là, que la Cour s’embarrasse ?
1550
Elle aurait fort à faire, et ses soins seraient grands,
1551
D’avoir à déterrer le Mérite des Gens.
1552
**Arsinoé**
1553
Un Mérite éclatant se déterre lui-même ;
1554
Du vôtre, en bien des Lieux, on fait un cas extrême ;
1555
Et vous saurez, de moi, qu’en deux fort bons endroits,
1556
Vous fûtes hier, loué par des Gens d’un grand poids.
1557
**Alceste**
1558
Eh ! Madame, l’on loue, aujourd’hui, tout le Monde,
1559
Et le Siècle, par là, n’a rien qu’on ne confonde ;
1560
Tout est d’un grand Mérite également doué,
1561
Ce n’est plus un Honneur, que de se voir loué ;
1562
D’Éloges, on regorge ; à la tête, on les jette,
1563
Et mon Valet de Chambre est mis dans la Gazette.
1564
**Arsinoé**
1565
Pour moi, je voudrais bien, que pour vous montrer mieux,
1566
Une Charge, à la Cour, vous pût frapper les yeux :
1567
Pour peu que d’y songer vous nous fassiez les mines,
1568
On peut, pour vous servir, remuer des Machines,
1569
Et j’ai des Gens en main, que j’emploierai pour vous,
1570
Qui vous feront, à tout, un Chemin assez doux.
1571
**Alceste**
1572
Et que voudriez-vous, Madame, que j’y fisse ?
1573
L’humeur dont je me sens, veut que je m’en bannisse ;
1574
Le Ciel ne m’a point fait, en me donnant le Jour,
1575
Une Âme compatible avec l’Air de la Cour.
1576
Je ne me trouve point les Vertus nécessaires
1577
Pour y bien réussir, et faire mes affaires.
1578
Être franc, et sincère, est mon plus grand Talent,
1579
Je ne sais point jouer les Hommes en parlant ;
1580
Et qui n’a pas le don de cacher ce qu’il pense,
1581
Doit faire, en ce Pays, fort peu de résidence.
1582
Hors de la Cour, sans doute, on n’a pas cet appui,
1583
Et ces Titres d’Honneur, qu’elle donne aujourd’hui ;
1584
Mais on n’a pas, aussi, perdant ces Avantages,
1585
Le chagrin de jouer de fort sots Personnages.
1586
On n’a point à souffrir mille rebuts cruels,
1587
On n’a point à louer les Vers de Messieurs Tels,
1588
À donner de l’Encens à Madame une Telle,
1589
Et de nos francs Marquis, essuyer la cervelle.
1590
**Arsinoé**
1591
Laissons, puisqu’il vous plaît, ce Chapitre de Cour,
1592
Mais il faut que mon Cœur vous plaigne en votre amour ;
1593
Et pour vous découvrir, là-dessus, mes pensées,
1594
Je souhaiterais fort vos ardeurs mieux placées :
1595
Vous méritez, sans doute, un Sort beaucoup plus doux,
1596
Et celle qui vous charme, est indigne de vous.
1597
**Alceste**
1598
Mais, disant cela, songez-vous, je vous prie,
1599
Que cette Personne est, Madame, votre Amie ?
1600
**Arsinoé**
1601
Oui, mais ma Conscience est blessée en effet,
1602
De souffrir, plus longtemps, le tort que l’on vous fait :
1603
L’état où je vous vois, afflige trop mon Âme,
1604
Et je vous donne avis, qu’on trahit votre flamme.
1605
**Alceste**
1606
C’est me montrer, Madame, un tendre mouvement ;
1607
Et de pareils avis obligent un Amant.
1608
**Arsinoé**
1609
Oui, toute mon Amie, elle est, et je la nomme
1610
Indigne d’asservir le Cœur d’un galant Homme.
1611
Et le sien n’a, pour vous, que de feintes douceurs.
1612
**Alceste**
1613
Cela se peut, Madame, on ne voit pas les Cœurs ;
1614
Mais votre charité se serait bien passée
1615
De jeter, dans le mien, une telle pensée.
1616
**Arsinoé**
1617
Si vous ne voulez pas être désabusé,
1618
Il faut ne vous rien dire, il est assez aisé.
1619
**Alceste**
1620
Non ; mais sur ce sujet quoi que l’on nous expose,
1621
Les doutes sont fâcheux, plus que toute autre chose ;
1622
Et je voudrais, pour moi, qu’on ne me fît savoir
1623
Que ce, qu’avec clarté, l’on peut me faire voir.
1624
**Arsinoé**
1625
Hé bien, c’est assez dit ; et, sur cette matière,
1626
Vous allez recevoir une pleine lumière.
1627
Oui, je veux que de tout, vos yeux vous fassent foi,
1628
Donnez-moi, seulement, la main jusque chez moi.
1629
Là, je vous ferai voir une preuve fidèle
1630
De l’infidélité du Cœur de votre Belle ;
1631
Et si, pour d’autres yeux, le vôtre peut brûler,
1632
On pourra vous offrir de quoi vous consoler.
1633
Fin du Troisième Acte.
Acte IV
Scène Première
1634
Éliante, Philinte
1635
**Philinte**
1636
Non, l’on n’a point vu d’Âme à manier, si dure,
1637
Ni d’Accommodement plus pénible à conclure ;
1638
En vain, de tous côtés, on l’a voulu tourner,
1639
Hors de son Sentiment, on n’a pu l’entraîner ;
1640
Et, jamais, Différend si bizarre, je pense,
1641
N’avait de ces Messieurs, occupé la prudence.
1642
Non, Messieurs, disait-il, je ne me dédis point,
1643
Et tomberai d’accord de tout, hors de ce Point.
1644
De quoi s’offense-t-il ? et que veut-il me dire ?
1645
Y va-t-il de sa gloire, à ne pas bien écrire ?
1646
Que lui fait mon avis, qu’il a pris de travers ?
1647
On peut être honnête Homme, et faire mal des Vers ;
1648
Ce n’est point à l’Honneur, que touchent ces matières,
1649
Je le tiens galant Homme en toutes les manières,
1650
Homme de Qualité, de Mérite et de Cœur,
1651
Tout ce qu’il vous plaira, mais fort méchant Auteur.
1652
Je louerai, si l’on veut, son Train, et sa Dépense,
1653
Son adresse, à Cheval, aux Armes, à la Danse ;
1654
Mais, pour louer ses Vers, je suis son Serviteur ;
1655
Et lorsque d’en mieux faire, on n’a pas le bonheur,
1656
On ne doit, de Rimer, avoir aucune envie,
1657
Qu’on n’y soit condamné, sur peine de la Vie.
1658
Enfin, toute la Grâce, et l’Accommodement,
1659
Où s’est, avec effort, plié son Sentiment,
1660
C’est de dire, croyant adoucir bien son style,
1661
Monsieur, je suis fâché d’être si difficile ;
1662
Et, pour l’amour de vous, je voudrais, de bon cœur,
1663
Avoir trouvé, tantôt, votre Sonnet meilleur ;
1664
Et dans une Embrassade, on leur a, pour conclure,
1665
Fait vite envelopper toute la Procédure.
1666
**Éliante**
1667
Dans ses façons d’agir, il est fort singulier,
1668
Mais j’en fais, je l’avoue, un cas particulier ;
1669
Et la sincérité dont son Âme se pique,
1670
A quelque chose, en soi, de noble, et d’héroïque ;
1671
C’est une Vertu rare, au Siècle d’aujourd’hui,
1672
Et je la voudrais voir, partout, comme chez lui.
1673
**Philinte**
1674
Pour moi, plus je le vois, plus, surtout, je m’étonne
1675
De cette Passion où son Cœur s’abandonne :
1676
De l’humeur dont le Ciel a voulu le former,
1677
Je ne sais pas comment il s’avise d’aimer ;
1678
Et je sais moins, encor, comment votre Cousine
1679
Peut être la Personne où son Penchant l’incline.
1680
**Éliante**
1681
Cela fait assez voir que l’Amour, dans les Cœurs,
1682
N’est pas, toujours, produit par un rapport d’humeurs ;
1683
Et toutes ces raisons de douces Sympathies,
1684
Dans cet Exemple-ci, se trouvent démenties.
1685
**Philinte**
1686
Mais, croyez-vous qu’on l’aime, aux choses qu’on peut voir ?
1687
**Éliante**
1688
C’est un Point qu’il n’est pas fort aisé de savoir.
1689
Comment pouvoir juger s’il est vrai qu’elle l’aime ?
1690
Son Cœur, de ce qu’il sent, n’est pas bien sûr lui-même ;
1691
Il aime, quelquefois, sans qu’il le sache bien,
1692
Et croit aimer, aussi, parfois, qu’il n’en est rien.
1693
**Philinte**
1694
Je crois que notre Ami, près de cette Cousine,
1695
Trouvera des chagrins plus qu’il ne s’imagine ;
1696
Et s’il avait mon Cœur, à dire vérité,
1697
Il tournerait ses vœux tout d’un autre côté ;
1698
Et par un choix plus juste, on le verrait, Madame,
1699
Profiter des bontés que lui montre votre Âme.
1700
**Éliante**
1701
Pour moi, je n’en fais point de façons, et je crois
1702
Qu’on doit, sur de tels Points, être de bonne foi :
1703
Je ne m’oppose point à toute sa tendresse ;
1704
Au contraire, mon Cœur, pour elle, s’intéresse ;
1705
Et si c’était qu’à moi, la chose pût tenir,
1706
Moi-même, à ce qu’il aime, on me verrait l’unir.
1707
Mais, si dans un tel Choix, comme tout se peut faire,
1708
Son Amour éprouvait quelque Destin contraire,
1709
S’il fallait que d’un autre, on couronnât les Feux,
1710
Je pourrais me résoudre à recevoir ses vœux ;
1711
Et le refus souffert, en pareille occurrence,
1712
Ne m’y ferait trouver aucune répugnance.
1713
**Philinte**
1714
Et moi, de mon côté, je ne m’oppose pas,
1715
Madame, à ces bontés qu’ont, pour lui, vos Appas ;
1716
Et lui-même, s’il veut, il peut bien vous instruire
1717
De ce que, là-dessus, j’ai pris soin de lui dire.
1718
Mais si, par un Hymen, qui les joindrait eux deux,
1719
Vous étiez hors d’état de recevoir ses vœux,
1720
Tous les miens tenteraient la faveur éclatante,
1721
Qu’avec tant de bonté, votre Âme lui présente ;
1722
Heureux si, quand son Cœur s’y pourra dérober,
1723
Elle pouvait sur moi, Madame, retomber.
1724
**Éliante**
1725
Vous vous divertissez, Philinte.
1726
**Philinte**
1727
Non, Madame,
1728
Et je vous parle, ici, du meilleur de mon Âme ;
1729
J’attends l’occasion de m’offrir hautement,
1730
Et de tous mes souhaits, j’en presse le moment.
Scène II
1731
Alceste, Éliante, Philinte
1732
**Alceste**
1733
Ah ! faites-moi raison, Madame, d’une Offense
1734
Qui vient de triompher de toute ma constance.
1735
**Éliante**
1736
Qu’est-ce, donc ? qu’avez-vous qui vous puisse émouvoir ?
1737
**Alceste**
1738
J’ai que, sans mourir, je ne puis concevoir ;
1739
Et le Déchaînement de toute la Nature,
1740
Ne m’accablerait pas, comme cette Aventure.
1741
C’en est fait… mon amour… Je ne saurais parler.
1742
**Éliante**
1743
Que votre Esprit, un peu, tâche à se rappeler !
1744
**Alceste**
1745
Ô juste Ciel ! faut-il qu’on joigne à tant de Grâces,
1746
Les Vices odieux des Âmes les plus basses ?
1747
**Éliante**
1748
Mais, encor, qui vous peut…
1749
**Alceste**
1750
Ah ! tout est ruiné,
1751
Je suis, je suis trahi, je suis assassiné :
1752
Célimène… Eût-on pu croire cette nouvelle ?
1753
Célimène me trompe, et n’est qu’une Infidèle.
1754
**Éliante**
1755
Avez-vous, pour le croire, un juste fondement ?
1756
**Philinte**
1757
Peut-être, est-ce un Soupçon conçu légèrement,
1758
Et votre esprit jaloux, prend, parfois des Chimères…
1759
**Alceste**
1760
Ah ! morbleu, mêlez-vous, Monsieur, de vos Affaires.
1761
C’est de sa Trahison n’être que trop certain,
1762
Que l’avoir, dans ma poche, écrite de sa main.
1763
Oui, Madame, une Lettre écrite pour Oronte,
1764
A produit, à mes yeux, ma disgrâce, et sa honte ;
1765
Oronte, dont j’ai cru qu’elle fuyait les soins,
1766
Et que, de mes Rivaux, je redoutais le moins.
1767
**Philinte**
1768
Une Lettre peut bien tromper par l’apparence,
1769
Et n’est pas, quelquefois si coupable, qu’on pense.
1770
**Alceste**
1771
Monsieur, encore un coup, laissez-moi, s’il vous plaît,
1772
Et ne prenez souci que de votre intérêt.
1773
**Éliante**
1774
Vous devez modérer vos transports, et l’outrage…
1775
**Alceste**
1776
Madame, c’est à vous qu’appartient cet Ouvrage,
1777
C’est à vous, que mon Cœur a recours, aujourd’hui,
1778
Pour pouvoir s’affranchir de son cuisant ennui.
1779
Vengez-moi d’une ingrate, et perfide Parente,
1780
Qui trahit, lâchement, une ardeur si constante ;
1781
Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur.
1782
**Éliante**
1783
Moi, vous venger ! Comment ?
1784
**Alceste**
1785
En recevant mon Cœur.
1786
Acceptez-le, Madame, au lieu de l’Infidèle,
1787
C’est par là, que je puis prendre vengeance d’elle :
1788
Et je la veux punir par les sincères Vœux,
1789
Par le profond Amour, les Soins respectueux,
1790
Les Devoirs empressés et l’assidu Service
1791
Dont ce Cœur va vous faire un ardent Sacrifice.
1792
**Éliante**
1793
Je compatis, sans doute, à ce que vous souffrez,
1794
Et ne méprise point le Cœur que vous m’offrez :
1795
Mais, peut-être, le Mal n’est pas si grand qu’on pense,
1796
Et vous pourrez quitter ce Désir de Vengeance.
1797
Lorsque l’Injure part d’un Objet plein d’Appas,
1798
On fait force Desseins, qu’on n’exécute pas :
1799
On a beau voir, pour rompre, une Raison puissante,
1800
Une Coupable aimée, est, bientôt, innocente ;
1801
Tout le mal qu’on lui veut, se dissipe aisément,
1802
Et l’on sait ce que c’est, qu’un Courroux d’un Amant.
1803
**Alceste**
1804
Non, non, Madame, non, l’Offense est trop mortelle,
1805
Il n’est point de retour, et je romps avec elle ;
1806
Rien ne saurait changer le Dessein que j’en fais,
1807
Et je me punirais, de l’estimer jamais.
1808
La voici. Mon Courroux redouble à cette approche,
1809
Je vais, de sa noirceur, lui faire un vif reproche,
1810
Pleinement, la confondre, et vous porter, après,
1811
Un Cœur tout dégagé de ses trompeurs Attraits.
Scène III
1812
Célimène, Alceste
1813
**Alceste**
1814
Ô Ciel ! de mes Transports, puis-je être, ici, le Maître ?
1815
**Célimène**
1816
Ouais, quel est donc, le trouble, où je vous vois paraître ?
1817
Et que me veulent dire, et ces Soupirs poussés,
1818
Et ces sombres Regards que, sur moi, vous lancez ?
1819
**Alceste**
1820
Que toutes les Horreurs, dont une Âme est capable,
1821
À vos Déloyautés, n’ont rien de comparable :
1822
Que le Sort, les Démons, et le Ciel, en courroux,
1823
N’ont, jamais, rien produit de si méchant que vous.
1824
**Célimène**
1825
Voilà, certainement, des Douceurs que j’admire.
1826
**Alceste**
1827
Ah ! ne plaisantez point, il n’est pas temps de rire,
1828
Rougissez, bien plutôt, vous en avez raison :
1829
Et j’ai de sûrs Témoins de votre Trahison.
1830
Voilà ce que marquaient les Troubles de mon Âme,
1831
Ce n’était pas en vain, que s’alarmait ma flamme :
1832
Par ces fréquents Soupçons, qu’on trouvait odieux,
1833
Je cherchais le malheur qu’ont rencontré mes yeux :
1834
Et malgré tous vos soins, et votre adresse à feindre,
1835
Mon Astre me disait, ce que j’avais à craindre :
1836
Mais ne présumez pas que, sans être vengé,
1837
Je souffre le Dépit de me voir outragé.
1838
Je sais que, sur les Vœux, on n’a point de puissance,
1839
Que l’Amour veut, partout, naître sans Dépendance ;
1840
Que jamais, par la force, on n’entra dans un Cœur,
1841
Et que toute Âme est libre à nommer son Vainqueur.
1842
Aussi ne trouverais-je aucun sujet de Plainte,
1843
Si, pour moi, votre Bouche avait parlé sans feinte ;
1844
Et, rejetant mes vœux dès le premier abord,
1845
Mon Cœur n’aurait eu droit de s’en prendre qu’au Sort.
1846
Mais, d’un Aveu trompeur, voir ma Flamme applaudie,
1847
C’est une Trahison, c’est une Perfidie,
1848
Qui ne saurait trouver de trop grands Châtiments :
1849
Et je puis tout permettre à mes Ressentiments.
1850
Oui, oui, redoutez tout, après un tel Outrage,
1851
Je ne suis plus à moi, je suis tout à la Rage :
1852
Percé du Coup mortel dont vous m’assassinez,
1853
Mes Sens, par la Raison, ne sont plus gouvernés ;
1854
Je cède aux Mouvements d’une juste Colère,
1855
Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.
1856
**Célimène**
1857
D’où vient, donc, je vous prie, un tel Emportement ?
1858
Avez-vous, dites-moi, perdu le Jugement ?
1859
**Alceste**
1860
Oui, oui, je l’ai perdu, lorsque dans votre vue
1861
J’ai pris, pour mon Malheur, le Poison qui me tue,
1862
Et que j’ai cru trouver quelque Sincérité
1863
Dans les traîtres Appas dont je fus enchanté.
1864
**Célimène**
1865
De quelle Trahison pouvez-vous, donc, vous plaindre ?
1866
**Alceste**
1867
Ah ! que ce Cœur est double, et sait bien l’Art de feindre !
1868
Mais, pour le mettre à bout, j’ai des Moyens tous prêts :
1869
Jetez ici les yeux, et connaissez vos Traits ;
1870
Ce Billet découvert, suffit pour vous confondre,
1871
Et, contre ce Témoin, on n’a rien à répondre.
1872
**Célimène**
1873
Voilà, donc, le Sujet qui vous trouble l’Esprit ?
1874
**Alceste**
1875
Vous ne rougissez pas, en voyant cet Écrit ?
1876
**Célimène**
1877
Et par quelle Raison faut-il que j’en rougisse ?
1878
**Alceste**
1879
Quoi ! vous joignez, ici, l’Audace, à l’Artifice ?
1880
Le désavouerez-vous, pour n’avoir point de seing ?
1881
**Célimène**
1882
Pourquoi désavouer un Billet de ma main ?
1883
**Alceste**
1884
Et vous pouvez le voir, sans demeurer confuse
1885
Du Crime dont, vers moi, son Style vous accuse ?
1886
**Célimène**
1887
Vous êtes, sans mentir, un grand Extravagant.
1888
**Alceste**
1889
Quoi ? vous bravez, ainsi, ce Témoin convaincant ?
1890
Et ce qu’il m’a fait voir de douceur pour Oronte,
1891
N’a, donc, rien qui m’outrage, et qui vous fasse honte ?
1892
**Célimène**
1893
Oronte ! Qui vous dit que la Lettre est pour lui ?
1894
**Alceste**
1895
Les Gens qui, dans mes mains, l’ont remise, aujourd’hui.
1896
Mais je veux consentir qu’elle soit pour un autre,
1897
Mon Cœur en a-t-il moins à se plaindre du vôtre ?
1898
En serez-vous, vers moi, moins coupable en effet ?
1899
**Célimène**
1900
Mais, si c’est une Femme à qui va ce Billet,
1901
En quoi vous blesse-t-il ? et qu’a-t-il de coupable ?
1902
**Alceste**
1903
Ah ! le Détour est bon, et l’Excuse admirable,
1904
Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à ce Trait :
1905
Et me voilà, par là, convaincu tout à fait.
1906
Osez-vous recourir à ces Ruses grossières,
1907
Et croyez-vous les Gens si privés de Lumières ?
1908
Voyons, voyons, un peu, par quel biais, de quel air,
1909
Vous voulez soutenir un Mensonge si clair :
1910
Et comment vous pourrez tourner, pour une Femme,
1911
Tous les Mots d’un Billet qui montre tant de flamme ?
1912
Ajustez, pour couvrir un manquement de Foi,
1913
Ce que je m’en vais lire…
1914
**Célimène**
1915
Il ne me plaît pas, moi.
1916
Je vous trouve plaisant, d’user d’un tel Empire,
1917
Et de me dire, au nez, ce que vous m’osez dire.
1918
**Alceste**
1919
Non, non, sans s’emporter, prenez, un peu, souci
1920
De me justifier les Termes que voici.
1921
**Célimène**
1922
Non, je n’en veux rien faire ; et, dans cette occurrence,
1923
Tout ce que vous croirez, m’est de peu d’importance.
1924
**Alceste**
1925
De grâce, montrez-moi, je serai satisfait,
1926
Qu’on peut, pour une Femme, expliquer ce Billet.
1927
**Célimène**
1928
Non, il est pour Oronte, et je veux qu’on le croie,
1929
Je reçois tous ses Soins, avec beaucoup de joie,
1930
J’admire ce qu’il dit, j’estime ce qu’il est ;
1931
Et je tombe d’accord de tout ce qu’il vous plaît.
1932
Faites, prenez Parti, que rien ne vous arrête,
1933
Et ne me rompez pas, davantage, la tête.
1934
**Alceste**
1935
Ciel ! rien de plus cruel peut-il être inventé :
1936
Et, jamais, Cœur fut-il de la sorte traité ?
1937
Quoi ! d’un juste Courroux je suis ému contre elle,
1938
C’est moi qui me viens plaindre, et c’est moi qu’on querelle !
1939
On pousse ma Douleur, et mes Soupçons à bout,
1940
On me laisse tout croire, on fait gloire de tout ;
1941
Et, cependant, mon Cœur est, encore, assez lâche,
1942
Pour ne pouvoir briser la Chaîne qui l’attache,
1943
Et pour ne pas s’armer d’un généreux Mépris
1944
Contre l’ingrat Objet dont il est trop épris !
1945
Ah ! que vous savez bien, ici, contre moi-même,
1946
Perfide, vous servir de ma faiblesse extrême,
1947
Et ménager, pour vous, l’excès prodigieux
1948
De ce fatal Amour, né de vos traîtres yeux !
1949
Défendez-vous, au moins, d’un Crime qui m’accable,
1950
Et cessez d’affecter d’être, envers moi, coupable ;
1951
Rendez-moi, s’il se peut, ce Billet innocent,
1952
À vous prêter les mains ma Tendresse consent ;
1953
Efforcez-vous, ici, de paraître fidèle,
1954
Et je m’efforcerai, moi, de vous croire telle.
1955
**Célimène**
1956
Allez, vous êtes fou, dans vos Transports jaloux,
1957
Et ne méritez pas l’amour qu’on a pour vous.
1958
Je voudrais bien savoir, qui pourrait me contraindre
1959
À descendre, pour vous, aux Bassesses de feindre :
1960
Et pourquoi, si mon Cœur penchait d’autre côté,
1961
Je ne le dirais pas avec sincérité ?
1962
Quoi ! de mes Sentiments l’obligeante Assurance,
1963
Contre tous vos Soupçons, ne prend pas ma défense ?
1964
Auprès d’un tel Garant, sont-ils de quelque poids ?
1965
N’est-ce pas m’outrager, que d’écouter leur voix ?
1966
Et puisque notre Cœur fait un effort extrême,
1967
Lorsqu’il peut se résoudre à confesser qu’il aime ;
1968
Puisque l’Honneur du Sexe, Ennemi de nos Feux,
1969
S’oppose fortement à de pareils Aveux ;
1970
L’Amant qui voit, pour lui, franchir un tel obstacle,
1971
Doit-il, impunément, douter de cet Oracle,
1972
Et n’est-il pas coupable, en ne s’assurant pas,
1973
À ce qu’on ne dit point qu’après de grands combats ?
1974
Allez, de tels Soupçons méritent ma colère,
1975
Et vous ne valez pas que l’on vous considère :
1976
Je suis Sotte, et veux mal à ma Simplicité,
1977
De conserver, encor, pour vous, quelque bonté ;
1978
Je devrais, autre part, attacher mon Estime,
1979
Et vous faire un sujet de Plainte légitime.
1980
**Alceste**
1981
Ah ! Traîtresse, mon Faible est étrange pour vous !
1982
Vous me trompez, sans doute, avec des Mots si doux :
1983
Mais, il n’importe, il faut suivre ma Destinée,
1984
À votre Foi, mon Âme est toute abandonnée,
1985
Je veux voir, jusqu’au bout, quel sera votre Cœur :
1986
Et si, de me trahir, il aura la Noirceur.
1987
**Célimène**
1988
Non, vous ne m’aimez point, comme il faut que l’on aime.
1989
**Alceste**
1990
Ah ! rien n’est comparable à mon amour extrême ;
1991
Et, dans l’ardeur qu’il a de se montrer à tous,
1992
Il va jusqu’à former des Souhaits contre vous.
1993
Oui, je voudrais qu’aucun ne vous trouvât aimable,
1994
Que vous fussiez réduite en un Sort misérable,
1995
Que le Ciel, en naissant, ne vous eût donné rien,
1996
Que vous n’eussiez ni Rang, ni Naissance, ni Bien,
1997
Afin que, de mon Cœur, l’éclatant Sacrifice,
1998
Vous pût d’un pareil Sort, réparer l’Injustice :
1999
Et que j’eusse la joie, et la gloire, en ce jour,
2000
De vous voir tenir tout, des mains de mon Amour.
2001
**Célimène**
2002
C’est me vouloir du Bien d’une étrange manière !
2003
Me préserve le Ciel que vous ayez matière…
2004
Voici Monsieur Du Bois, plaisamment figuré.
Scène IV
2005
Du Bois, Célimène, Alceste
2006
**Alceste**
2007
Que veut cet équipage, et cet air effaré ?
2008
Qu’as-tu ?
2009
**Du Bois**
2010
Monsieur…
2011
**Alceste**
2012
Hé bien.
2013
**Du Bois**
2014
Voici bien des mystères.
2015
**Alceste**
2016
Qu’est-ce ?
2017
**Du Bois**
2018
Nous sommes mal, Monsieur, dans nos Affaires.
2019
**Alceste**
2020
Quoi ?
2021
**Du Bois**
2022
Parlerai-je haut ?
2023
**Alceste**
2024
Oui, parle, et promptement.
2025
**Du Bois**
2026
N’est-il point là, quelqu’un…
2027
**Alceste**
2028
Ah ! que d’amusement !
2029
Veux-tu parler ?
2030
**Du Bois**
2031
Monsieur, il faut faire retraite.
2032
**Alceste**
2033
Comment ?
2034
**Du Bois**
2035
Il faut, d’ici, déloger sans Trompette.
2036
**Alceste**
2037
Et pourquoi ?
2038
**Du Bois**
2039
Je vous dis qu’il faut quitter ce Lieu.
2040
**Alceste**
2041
La cause ?
2042
**Du Bois**
2043
Il faut partir, Monsieur, sans dire adieu.
2044
**Alceste**
2045
Mais, par quelle Raison, me tiens-tu ce langage ?
2046
**Du Bois**
2047
Par la Raison, Monsieur, qu’il faut plier Bagage.
2048
**Alceste**
2049
Ah ! je te casserai la tête, assurément,
2050
Si tu ne veux, Maraut, t’expliquer autrement.
2051
**Du Bois**
2052
Monsieur, un Homme noir, et d’habit, et de mine,
2053
Est venu nous laisser, jusque dans la Cuisine,
2054
Un Papier griffonné d’une telle façon,
2055
Qu’il faudrait, pour le lire, être pis que Démon.
2056
C’est de votre Procès, je n’en fais aucun doute,
2057
Mais le Diable d’Enfer, je crois, n’y verrait goutte.
2058
**Alceste**
2059
Hé bien ? quoi ? ce Papier, qu’a-t-il à démêler,
2060
Traître, avec le Départ dont tu viens me parler ?
2061
**Du Bois**
2062
C’est pour vous dire, ici, Monsieur, qu’une heure ensuite,
2063
Un Homme, qui souvent vous vient rendre visite,
2064
Est venu vous chercher avec empressement ;
2065
Et ne vous trouvant pas, m’a chargé, doucement,
2066
Sachant que je vous sers avec beaucoup de zèle,
2067
De vous dire… Attendez, comme est-ce qu’il s’appelle ?
2068
**Alceste**
2069
Laisse là, son Nom, Traître, et dis ce qu’il t’a dit.
2070
**Du Bois**
2071
C’est un de vos Amis, enfin, cela suffit.
2072
Il m’a dit que, d’ici, votre Péril vous chasse,
2073
Et que, d’être arrêté, le Sort vous y menace.
2074
**Alceste**
2075
Mais quoi ? n’a-t-il voulu te rien spécifier ?
2076
**Du Bois**
2077
Non, il m’a demandé de l’Encre, et du Papier ;
2078
Et vous a fait un Mot, où vous pourrez, je pense,
2079
Du fonds de ce mystère, avoir la connaissance.
2080
**Alceste**
2081
Donne-le donc.
2082
**Célimène**
2083
Que peut envelopper ceci ?
2084
**Alceste**
2085
Je ne sais ; mais j’aspire à m’en voir éclairci.
2086
Auras-tu bientôt fait, Impertinent au Diable ?
2087
**Du Bois après l’avoir longtemps cherché.**
2088
Ma foi, je l’ai, Monsieur, laissé sur votre Table.
2089
**Alceste**
2090
Je ne sais qui me tient…
2091
**Célimène**
2092
Ne vous emportez pas,
2093
Et courez démêler un pareil Embarras.
2094
**Alceste**
2095
Il semble que le Sort, quelque soin que je prenne,
2096
Ait juré d’empêcher que je vous entretienne :
2097
Mais, pour en triompher, souffrez à mon Amour,
2098
De vous revoir, Madame, avant la fin du Jour.
2099
Fin du Quatrième Acte.
Acte V
Scène Première
2100
Alceste, Philinte
2101
**Alceste**
2102
La résolution est prise, vous dis-je.
2103
**Philinte**
2104
Mais, quel que soit ce Coup, faut-il qu’il vous oblige…
2105
**Alceste**
2106
Non, vous avez beau faire, et beau me raisonner,
2107
Rien de ce que je dis, ne me peut détourner :
2108
Trop de Perversité règne au Siècle où nous sommes,
2109
Et je veux me tirer du Commerce des Hommes.
2110
Quoi ! contre ma Partie, on voit, tout à la fois,
2111
L’Honneur, la Probité, la Pudeur, et les Lois :
2112
On publie, en tous Lieux, l’équité de ma Cause :
2113
Sur la Foi de mon Droit, mon Âme se repose :
2114
Cependant, je me vois trompé par le Succès,
2115
J’ai pour moi la Justice, et je perds mon Procès !
2116
Un Traître, dont on sait la scandaleuse Histoire,
2117
Est sorti triomphant d’une Fausseté noire !
2118
Toute la Bonne Foi cède à sa Trahison !
2119
Il trouve, en m’égorgeant, moyen d’avoir raison !
2120
Le poids de sa Grimace, où brille l’Artifice,
2121
Renverse le bon Droit, et tourne la Justice !
2122
Il fait, par un Arrêt, couronner son Forfait :
2123
Et non content, encor, du Tort que l’on me fait,
2124
Il court, parmi le Monde, un Livre abominable,
2125
Et de qui la lecture est, même, condamnable !
2126
Un Livre à mériter la dernière Rigueur,
2127
Dont le Fourbe a le front de me faire l’Auteur !
2128
Et, là-dessus, on voit Oronte qui murmure,
2129
Et tâche, méchamment, d’appuyer l’Imposture !
2130
Lui, qui d’un honnête Homme, à la Cour tient le Rang !
2131
À qui je n’ai rien fait, qu’être sincère, et franc !
2132
Qui me vient, malgré moi, d’une ardeur empressée,
2133
Sur des Vers qu’il a faits, demander ma pensée !
2134
Et parce que j’en use avec honnêteté,
2135
Et ne le veux trahir, lui, ni la Vérité,
2136
Il aide à m’accabler d’un Crime imaginaire :
2137
Le voilà devenu mon plus grand Adversaire !
2138
Et jamais, de son Cœur, je n’aurai de pardon,
2139
Pour n’avoir pas trouvé que son Sonnet fût bon !
2140
Et les Hommes, morbleu, sont faits de cette sorte !
2141
C’est à ces Actions que la Gloire les porte !
2142
Voilà la Bonne Foi, le Zèle vertueux,
2143
La Justice, et l’Honneur, que l’on trouve chez eux !
2144
Allons, c’est trop souffrir les Chagrins qu’on nous forge,
2145
Tirons-nous de ce Bois, et de ce Coupe-gorge ;
2146
Puisque entre Humains, ainsi, vous vivez en vrais Loups,
2147
Traîtres, vous ne m’aurez de ma vie, avec vous.
2148
**Philinte**
2149
Je trouve un peu bien prompt, le Dessein où vous êtes,
2150
Et tout le mal n’est pas si grand que vous le faites :
2151
Ce que votre Partie ose vous imputer,
2152
N’a point eu le crédit de vous faire arrêter ;
2153
On voit son faux Rapport, lui-même, se détruire,
2154
Et c’est une Action qui pourrait bien lui nuire.
2155
**Alceste**
2156
Lui ! de semblables Tours, il ne craint point l’éclat,
2157
Il a permission d’être franc Scélérat ;
2158
Et loin qu’à son Crédit nuise cette Aventure,
2159
On l’en verra, demain, en meilleure posture.
2160
**Philinte**
2161
Enfin, il est constant qu’on n’a point trop donné
2162
Au Bruit que, contre vous, sa Malice a tourné :
2163
De ce côté, déjà, vous n’avez rien à craindre :
2164
Et pour votre Procès, dont vous pouvez vous plaindre,
2165
Il vous est, en Justice, aisé d’y revenir,
2166
Et contre cet Arrêt…
2167
**Alceste**
2168
Non, je veux m’y tenir.
2169
Quelque sensible Tort qu’un tel Arrêt me fasse,
2170
Je me garderai bien de vouloir qu’on le casse :
2171
On y voit trop à plein le bon Droit maltraité,
2172
Et je veux qu’il demeure à la Postérité,
2173
Comme une Marque insigne, un fameux Témoignage,
2174
De la méchanceté des Hommes de notre Âge.
2175
Ce sont vingt mille Francs qu’il m’en pourra coûter,
2176
Mais, pour vingt mille Francs, j’aurai droit de pester
2177
Contre l’Iniquité de la Nature Humaine,
2178
Et de nourrir, pour elle, une immortelle Haine.
2179
**Philinte**
2180
Mais, enfin…
2181
**Alceste**
2182
Mais, enfin, vos Soins sont superflus :
2183
Que pouvez-vous, Monsieur, me dire là-dessus ?
2184
Aurez-vous bien le front de me vouloir, en face,
2185
Excuser les horreurs de tout ce qui se passe ?
2186
**Philinte**
2187
Non, je tombe d’accord de tout ce qu’il vous plaît,
2188
Tout marche par Cabale, et par pur Intérêt ;
2189
Ce n’est plus que la Ruse aujourd’hui, qui l’emporte,
2190
Et les Hommes devraient être faits d’autre sorte.
2191
Mais est-ce une Raison, que leur peu d’Équité,
2192
Pour vouloir se tirer de leur Société ?
2193
Tous ces Défauts humains nous donnent, dans la Vie,
2194
Des Moyens d’exercer notre Philosophie,
2195
C’est le plus bel Emploi que trouve la Vertu ;
2196
Et si, de Probité, tout était revêtu,
2197
Si tous les Cœurs étaient, francs, justes, et dociles,
2198
La plupart des Vertus nous seraient inutiles,
2199
Puisqu’on en met l’usage à pouvoir, sans ennui,
2200
Supporter dans nos Droits, l’Injustice d’Autrui :
2201
Et de même qu’un Cœur, d’une Vertu profonde…
2202
**Alceste**
2203
Je sais que vous parlez, Monsieur, le mieux du Monde,
2204
En beaux Raisonnements, vous abondez toujours,
2205
Mais vous perdez le Temps, et tous vos beaux Discours.
2206
La Raison, pour mon Bien, veut que je me retire,
2207
Je n’ai point, sur ma langue, un assez grand empire ;
2208
De ce que je dirais, je ne répondrais pas,
2209
Et je me jetterais cent Choses sur les Bras.
2210
Laissez-moi, sans dispute, attendre Célimène.
2211
Il faut qu’elle consente au Dessein qui m’amène ;
2212
Je vais voir si son Cœur a de l’amour pour moi,
2213
Et c’est ce moment-ci, qui doit m’en faire foi.
2214
**Philinte**
2215
Montons chez Eliante, attendant sa venue.
2216
**Alceste**
2217
Non, de trop de souci, je me sens l’Âme émue,
2218
Allez-vous-en la voir, et me laissez enfin,
2219
Dans ce petit Coin sombre, avec mon noir Chagrin.
2220
**Philinte**
2221
C’est une Compagnie étrange, pour attendre,
2222
Et je vais obliger Eliante à descendre.
Scène II
2223
Oronte, Célimène, Alceste
2224
**Oronte**
2225
Oui, c’est à vous, de voir, si par des Nœuds si doux,
2226
Madame, vous voulez m’attacher tout à vous :
2227
Il me faut de votre Âme, une pleine assurance,
2228
Un Amant, là-dessus, n’aime point qu’on balance :
2229
Si l’ardeur de mes Feux a pu vous émouvoir,
2230
Vous ne devez point feindre à me le faire voir ;
2231
Et la preuve, après tout, que je vous en demande,
2232
C’est de ne plus souffrir qu’Alceste vous prétende,
2233
De le sacrifier, Madame, à mon Amour,
2234
Et, de chez vous, enfin, le bannir dès ce jour.
2235
**Célimène**
2236
Mais quel sujet si grand, contre lui, vous irrite,
2237
Vous, à qui j’ai tant vu parler de son Mérite ?
2238
**Oronte**
2239
Madame, il ne faut point ces éclaircissements,
2240
Il s’agit de savoir quels sont vos Sentiments :
2241
Choisissez, s’il vous plaît, de garder l’un, ou l’autre,
2242
Ma résolution n’attend rien que la vôtre.
2243
**Alceste, sortant du coin où il s’était retiré.**
2244
Oui, Monsieur a raison ; Madame, il faut choisir,
2245
Et sa demande, ici, s’accorde à mon désir ;
2246
Pareille ardeur me presse, et même soin m’amène,
2247
Mon Amour veut du vôtre, une marque certaine.
2248
Les Choses ne sont plus pour traîner en longueur,
2249
Et voici le moment d’expliquer votre Cœur.
2250
**Oronte**
2251
Je ne veux point, Monsieur, d’une Flamme importune,
2252
Troubler, aucunement, votre bonne Fortune.
2253
**Alceste**
2254
Je ne veux point, Monsieur, jaloux, ou non jaloux,
2255
Partager de son Cœur, rien du tout avec vous.
2256
**Oronte**
2257
Si votre Amour, au mien, lui semble préférable…
2258
**Alceste**
2259
Si du moindre Penchant elle est pour vous capable…
2260
**Oronte**
2261
Je jure de n’y rien prétendre désormais.
2262
**Alceste**
2263
Je jure, hautement, de ne la voir jamais.
2264
**Oronte**
2265
Madame, c’est à vous de parler sans contrainte.
2266
**Alceste**
2267
Madame, vous pouvez vous expliquer sans crainte.
2268
**Oronte**
2269
Vous n’avez qu’à nous dire où s’attachent vos vœux.
2270
**Alceste**
2271
Vous n’avez qu’à trancher, et choisir de nous deux.
2272
**Oronte**
2273
Quoi ! sur un pareil Choix, vous semblez être en peine !
2274
**Alceste**
2275
Quoi ! votre Âme balance, et paraît incertaine !
2276
**Célimène**
2277
Mon Dieu ! que cette Instance est là, hors de Saison :
2278
Et que vous témoignez, tous deux, peu de Raison !
2279
Je sais prendre Parti sur cette Préférence,
2280
Et ce n’est pas mon Cœur, maintenant, qui balance :
2281
Il n’est point suspendu, sans doute, entre vous deux,
2282
Et rien n’est si tôt fait, que le choix de nos vœux.
2283
Mais je souffre, à vrai dire, une gêne trop forte,
2284
À prononcer en face, un aveu de la sorte :
2285
Je trouve que ces Mots, qui sont désobligeants,
2286
Ne se doivent point dire en présence des Gens :
2287
Qu’un Cœur, de son Penchant, donne assez de lumière,
2288
Sans qu’on nous fasse aller, jusqu’à rompre en visière :
2289
Et qu’il suffit, enfin, que de plus doux Témoins
2290
Instruisent un Amant du malheur de ses Soins.
2291
**Oronte**
2292
Non, non, un franc Aveu n’a rien que j’appréhende,
2293
J’y consens pour ma part.
2294
**Alceste**
2295
Et moi, je le demande ;
2296
C’est son éclat, surtout, qu’ici j’ose exiger,
2297
Et je ne prétends point vous voir rien ménager.
2298
Conserver tout le Monde, est votre grande étude,
2299
Mais plus d’amusement, et plus d’incertitude ;
2300
Il faut vous expliquer, nettement, là-dessus,
2301
Ou bien, pour un Arrêt, je prends votre refus :
2302
Je saurai, de ma part, expliquer ce silence,
2303
Et me tiendrai pour dit, tout le mal que j’en pense.
2304
**Oronte**
2305
Je vous sais fort bon gré, Monsieur, de ce courroux,
2306
Et je lui dis, ici, même chose que vous.
2307
**Célimène**
2308
Que vous me fatiguez avec un tel Caprice !
2309
Ce que vous demandez, a-t-il de la justice :
2310
Et ne vous dis-je pas quel Motif me retient ?
2311
J’en vais prendre pour Juge, Éliante qui vient.
Scène III
2312
Éliante, Philinte, Célimène, Oronte, Alceste
2313
**Célimène**
2314
Je me vois, ma Cousine, ici persécutée
2315
Par des Gens dont l’humeur y paraît concertée.
2316
Ils veulent l’un, et l’autre, avec même chaleur,
2317
Que je prononce, entre eux, le Choix que fait mon Cœur :
2318
Et que, par un Arrêt qu’en Face il me faut rendre,
2319
Je défende à l’un d’eux tous les Soins qu’il peut prendre.
2320
Dites-moi si, jamais, cela se fait ainsi.
2321
**Éliante**
2322
N’allez point, là-dessus, me consulter ici ;
2323
Peut-être, y pourriez-vous être mal adressée,
2324
Et je suis pour les Gens qui disent leur pensée.
2325
**Oronte**
2326
Madame, c’est en vain que vous vous défendez.
2327
**Alceste**
2328
Tous vos Détours, ici, seront mal secondés.
2329
**Oronte**
2330
Il faut, il faut parler, et lâcher la Balance.
2331
**Alceste**
2332
Il ne faut que poursuivre à garder le Silence.
2333
**Oronte**
2334
Je ne veux qu’un seul Mot, pour finir nos débats.
2335
**Alceste**
2336
Et moi, je vous entends, si vous ne parlez pas.
Scène Dernière
2337
Acaste, Clitandre, Arsinoé, Philinte, Éliante, Oronte, Célimène, Alceste
2338
**Acaste**
2339
Madame, nous venons tous deux, sans vous déplaire,
2340
Éclaircir, avec vous, une petite Affaire.
2341
**Clitandre**
2342
Fort à propos, Messieurs, vous vous trouvez ici,
2343
Et vous êtes mêlés dans cette Affaire, aussi.
2344
**Arsinoé**
2345
Madame, vous serez surprise de ma vue,
2346
Mais ce sont ces Messieurs qui causent ma venue ;
2347
Tous deux ils m’ont trouvée, et se sont plaints à moi,
2348
D’un Trait, à qui mon Cœur ne saurait prêter foi.
2349
J’ai du fond de votre Âme, une trop Haute Estime,
2350
Pour vous croire, jamais, capable d’un tel Crime,
2351
Mes yeux ont démenti leurs Témoins les plus forts :
2352
Et l’Amitié passant sur de petits Discords,
2353
J’ai bien voulu, chez vous, leur faire compagnie,
2354
Pour vous voir vous laver de cette Calomnie.
2355
**Acaste**
2356
Oui, Madame, voyons, d’un Esprit adouci,
2357
Comment vous vous prendrez à soutenir ceci ?
2358
Cette Lettre, par vous, est écrite à Clitandre ?
2359
**Clitandre**
2360
Vous avez, pour Acaste, écrit ce Billet tendre ?
2361
**Acaste**
2362
Messieurs, ces Traits, pour vous, n’ont point d’obscurité,
2363
Et je ne doute pas que sa civilité,
2364
À connaître sa main, n’ait trop su vous instruire :
2365
Mais ceci vaut, assez, la peine de le lire.
2366
Vous êtes un étrange Homme, de condamner mon enjouement, et de me reprocher que je n’ai jamais tant de joie, que lorsque je ne suis pas avec vous. Il n’y a rien de plus injuste ; et si vous ne venez bien vite, me demander pardon de cette Offense, je ne vous la pardonnerai de ma vie. Notre grand Flandrin de Vicomte…
2367
Il devrait être ici.
2368
Notre grand Flandrin de Vicomte, par qui vous commencez vos plaintes, est un Homme qui ne saurait me revenir ; et depuis que je l’ai vu, trois-quarts d’heure durant, cracher dans un Puits, pour faire des Ronds, je n’ai pu jamais, prendre bonne opinion de lui. Pour le petit Marquis…
2369
C’est moi-même, Messieurs, sans nulle vanité.
2370
Pour le petit Marquis, qui me tint hier, longtemps, la main, je trouve qu’il n’y a rien de si mince que toute sa Personne ; et ce sont de ces Mérites qui n’ont que la Cape et l’Épée. Pour l’Homme aux Rubans verts…
2371
À vous le Dé, Monsieur.
2372
Pour l’Homme aux Rubans verts, il me divertit quelquefois, avec ses brusqueries, et son chagrin bourru ; mais il est cent moments, où je le trouve le plus fâcheux du Monde. Et pour l’Homme à la Veste…
2373
Voici votre Paquet.
2374
Et pour l’Homme à la Veste, qui s’est jeté dans le bel Esprit, et veut être Auteur malgré tout le Monde, je ne puis me donner la peine d’écouter ce qu’il dit ; et sa Prose me fatigue autant que ses Vers. Mettez-vous, donc, en tête, que je ne me divertis pas toujours si bien que vous pensez ; que je vous trouve à dire plus que je ne voudrais, dans toutes les Parties où l’on m’entraîne ; et que c’est un merveilleux assaisonnement aux Plaisirs qu’on goûte, que la présence des Gens qu’on aime.
2375
**Clitandre**
2376
Me voici maintenant, moi.
2377
Votre Clitandre, dont vous me parlez, et qui fait tant le Doucereux, est le dernier des Hommes pour qui j’aurais de l’amitié. Il est extravagant de se persuader qu’on l’aime ; et vous l’êtes, de croire qu’on ne vous aime pas. Changez pour être raisonnable, vos Sentiments contre les siens ; et voyez-moi le plus que vous pourrez, pour m’aider à porter le chagrin d’en être obsédée…
2378
D’un fort beau Caractère, on voit là, le Modèle,
2379
Madame, et vous savez comment cela s’appelle ?
2380
Il suffit, nous allons l’un, et l’autre, en tous Lieux,
2381
Montrer, de votre Cœur, le Portrait glorieux.
2382
**Acaste**
2383
J’aurais de quoi vous dire, et belle est la Matière,
2384
Mais je ne vous tiens pas digne de ma colère ;
2385
Et je vous ferai voir, que les petits Marquis
2386
Ont, pour se consoler, des Cœurs du plus haut prix.
2387
**Oronte**
2388
Quoi ! de cette façon je vois qu’on me déchire,
2389
Après tout ce qu’à moi, je vous ai vu m’écrire :
2390
Et votre Cœur paré de beaux Semblants d’Amour,
2391
À tout le Genre Humain se promet tour à tour !
2392
Allez, j’étais trop Dupe, et je vais ne plus l’être.
2393
Vous me faites un Bien, me faisant vous connaître ;
2394
J’y profite d’un Cœur, qu’ainsi vous me rendez,
2395
Et trouve ma vengeance, en ce que vous perdez.
2396
À Alceste.
2397
Monsieur, je ne fais plus d’obstacle à votre flamme,
2398
Et vous pouvez conclure Affaire avec Madame.
2399
**Arsinoé**
2400
Certes, voilà le Trait du Monde le plus noir,
2401
Je ne m’en saurais taire, et me sens émouvoir.
2402
Voit-on des Procédés qui soient pareils aux vôtres ?
2403
Je ne prends point de part aux intérêts des autres :
2404
Mais, Monsieur, que, chez vous, fixait votre Bonheur,
2405
Un Homme, comme lui, de Mérite et d’Honneur,
2406
Et qui vous chérissait avec idolâtrie,
2407
Devait-il…
2408
**Alceste**
2409
Laissez-moi, Madame, je vous prie,
2410
Vider mes intérêts, moi-même, là-dessus,
2411
Et ne vous chargez point de ces Soins superflus.
2412
Mon Cœur a beau vous voir prendre, ici, sa querelle,
2413
Il n’est point en état de payer ce grand zèle ;
2414
Et ce n’est pas à vous, que je pourrai songer,
2415
Si, par un autre Choix, je cherche à me venger.
2416
**Arsinoé**
2417
Hé ! Croyez-vous, Monsieur, qu’on ait cette pensée,
2418
Et que, de vous avoir, on soit tant empressée ?
2419
Je vous trouve un Esprit bien plein de vanité,
2420
Si, de cette créance, il peut s’être flatté :
2421
Le Rebut de Madame, est une Marchandise,
2422
Dont on aurait grand tort d’être si fort éprise.
2423
Détrompez-vous, de grâce, et portez-le moins haut :
2424
Ce ne sont pas des Gens, comme moi, qu’il vous faut ;
2425
Vous ferez bien, encor, de soupirer pour elle,
2426
Et je brûle de voir, une Union si belle.
2427
Elle se retire.
2428
**Alceste**
2429
Hé bien, je me suis tu, malgré ce que je vois,
2430
Et j’ai laissé parler tout le Monde, avant moi.
2431
Ai-je pris sur moi-même, un assez long Empire,
2432
Et puis-je maintenant…
2433
**Célimène**
2434
Oui, vous pouvez tout dire,
2435
Vous en êtes en droit, lorsque vous vous plaindrez,
2436
Et de me reprocher tout ce que vous voudrez.
2437
J’ai tort, je le confesse, et mon Âme confuse
2438
Ne cherche à vous payer, d’aucune vaine excuse :
2439
J’ai des autres, ici, méprisé le courroux,
2440
Mais je tombe d’accord de mon Crime envers vous.
2441
Votre ressentiment, sans doute, est raisonnable,
2442
Je sais combien je dois vous paraître coupable,
2443
Que toute Chose dit, que j’ai pu vous trahir,
2444
Et, qu’enfin, vous avez sujet de me haïr.
2445
Faites-le, j’y consens.
2446
**Alceste**
2447
Hé le puis-je, Traîtresse,
2448
Puis-je, ainsi, triompher de toute ma tendresse ?
2449
Et quoique avec ardeur, je veuille vous haïr,
2450
Trouvé-je un Cœur, en moi, tout prêt à m’obéir ?
2451
À Éliante, et Philinte.
2452
Vous voyez ce que peut une indigne Tendresse,
2453
Et je vous fais tous deux témoins de ma faiblesse.
2454
Mais, à vous dire vrai, ce n’est pas encor, tout,
2455
Et vous allez me voir la pousser jusqu’au bout,
2456
Montrer que c’est à tort, que Sages on nous nomme,
2457
Et que, dans tous les Cœurs, il est toujours de l’Homme.
2458
Oui, je veux bien, Perfide, oublier vos Forfaits,
2459
J’en saurai, dans mon Âme, excuser tous les traits,
2460
Et me les couvrirai du nom d’une Faiblesse,
2461
Où le Vice du Temps, porte votre Jeunesse ;
2462
Pourvu que votre Cœur veuille donner les mains
2463
Au Dessein que j’ai fait de fuir tous les Humains,
2464
Et que, dans mon Désert, où j’ai fait vœu de vivre,
2465
Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre.
2466
C’est par là, seulement, que, dans tous les Esprits,
2467
Vous pouvez réparer le mal de vos Écrits ;
2468
Et qu’après cet éclat, qu’un noble Cœur abhorre,
2469
Il peut m’être permis de vous aimer encore.
2470
**Célimène**
2471
Moi, renoncer au Monde, avant que de vieillir !
2472
Et dans votre Désert aller m’ensevelir !
2473
**Alceste**
2474
Et s’il faut qu’à mes feux votre Flamme réponde,
2475
Que vous doit importer tout le reste du Monde ?
2476
Vos Désirs, avec moi, ne sont-ils pas contents ?
2477
**Célimène**
2478
La Solitude effraye une Âme de vingt ans ;
2479
Je ne sens point la mienne assez grande, assez forte,
2480
Pour me résoudre à prendre un Dessein de la sorte.
2481
Si le Don de ma main peut contenter vos vœux,
2482
Je pourrai me résoudre à serrer de tels Nœuds :
2483
Et l’Hymen…
2484
**Alceste**
2485
Non, mon Cœur, à présent, vous déteste,
2486
Et ce refus, lui seul, fait plus que tout le reste :
2487
Puisque vous n’êtes point, en des Liens si doux,
2488
Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous,
2489
Allez, je vous refuse, et ce sensible Outrage,
2490
De vos indignes Fers, pour jamais me dégage.
2491
Célimène se retire, et Alceste parle à Éliante.
2492
Madame, cent Vertus ornent votre Beauté,
2493
Et je n’ai vu, qu’en vous, de la sincérité :
2494
De vous, depuis longtemps, je fais un cas extrême,
2495
Mais laissez-moi, toujours, vous estimer de même :
2496
Et souffrez que mon Cœur, dans ses troubles divers,
2497
Ne se présente point à l’honneur de vos Fers ;
2498
Je m’en sens trop indigne, et commence à connaître,
2499
Que le Ciel, pour ce Nœud, ne m’avait point fait naître ;
2500
Que ce serait, pour vous, un Hommage trop bas,
2501
Que le rebut d’un Cœur qui ne vous valait pas :
2502
Et qu’enfin…
2503
**Éliante**
2504
Vous pouvez suivre cette pensée,
2505
Ma Main, de se donner, n’est pas embarrassée ;
2506
Et voilà votre Ami, sans trop m’inquiéter,
2507
Qui, si je l’en priais, la pourrait accepter.
2508
**Philinte**
2509
Ah ! Cet honneur, Madame, est toute mon envie,
2510
Et j’y sacrifierais et mon Sang, et ma Vie.
2511
**Alceste**
2512
Puissiez-vous, pour goûter de vrais contentements,
2513
L’un pour l’autre, à jamais, garder ces Sentiments.
2514
Trahi de toutes parts, accablé d’Injustices,
2515
Je vais sortir d’un Gouffre où triomphent les Vices ;
2516
Et chercher sur la Terre, un endroit écarté,
2517
Où d’être Homme d’honneur, on ait la liberté.
2518
**Philinte**
2519
Allons, Madame, allons employer toute chose,
2520
Pour rompre le Dessein que son Cœur se propose.