C

Le Misanthrope — en 20 minutes

Le Misanthrope — en 20 minutes
1Voici Le Misanthrope traversé par ses scènes les plus fortes : de vrais vers de Molière, cousus bout à bout par de courtes notes, pour lire en une vingtaine de minutes l’essentiel de la comédie. Alceste ne supporte plus les politesses menteuses de son siècle ; il aime pourtant Célimène, la plus mondaine des jeunes veuves.

Acte Premier
2Alceste sort furieux d’un salon : il vient de voir son ami Philinte accabler de caresses un homme dont il ne savait même pas le nom.
3**Philinte**
4Mais on entend les Gens, au moins, sans se fâcher.
5**Alceste**
6Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre.
7**Philinte**
8Dans vos brusques chagrins, je ne puis vous comprendre ;
9Et quoique amis, enfin, je suis tout des premiers…
10**Alceste**
11Moi, votre ami ? rayez cela de vos papiers.
12J’ai fait jusques ici, profession de l’être ;
13Mais après ce qu’en vous, je viens de voir paraître,
14Je vous déclare net, que je ne le suis plus,
15Et ne veux nulle place en des Cœurs corrompus.
16**Philinte**
17Je suis, donc, bien coupable, Alceste, à votre compte ?
18**Alceste**
19Allez, vous devriez mourir de pure honte,
20Une telle action ne saurait s’excuser,
21Et tout Homme d’honneur s’en doit scandaliser.
22Je vous vois accabler un Homme de caresses,
23Et témoigner, pour lui, les dernières tendresses ;
24De protestations, d’offres, et de serments,
25Vous chargez la fureur de vos embrassements :
26Et quand je vous demande après, quel est cet Homme,
27À peine pouvez-vous dire comme il se nomme,
28Votre chaleur, pour lui, tombe en vous séparant,
29Et vous me le traitez, à moi, d’indifférent.
30Morbleu, c’est une chose indigne, lâche, infâme,
31De s’abaisser ainsi jusqu’à trahir son Âme :
32Et si, par un malheur, j’en avais fait autant,
33Je m’irais, de regret, pendre tout à l’instant.
34Philinte demande ce qu’il faudrait donc faire ; Alceste répond qu’il veut qu’on soit sincère, et il achève sur ces embrassades qu’on prodigue au premier faquin venu :
35Non, non, il n’est point d’Âme un peu bien située,
36Qui veuille d’une estime, ainsi, prostituée ;
37Et la plus glorieuse a des régals peu chers,
38Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’Univers :
39Sur quelque préférence, une estime se fonde,
40Et c’est n’estimer rien, qu’estimer tout le Monde.
41Puisque vous y donnez, dans ces Vices du Temps,
42Morbleu, vous n’êtes pas pour être de mes Gens ;
43Je refuse d’un Cœur la vaste complaisance,
44Qui ne fait de Mérite aucune différence ;
45Je veux qu’on me distingue, et pour le trancher net,
46L’Ami du Genre Humain n’est point du tout mon fait.
47Faut-il alors dire à la vieille Émilie qu’il sied mal, à son âge, de faire la jolie ? Alceste ne recule devant aucun exemple.
48**Philinte**
49Vous vous moquez.
50**Alceste**
51Je ne me moque point,
52Et je vais n’épargner personne sur ce point.
53Mes yeux sont trop blessés ; et la Cour, et la Ville,
54Ne m’offrent rien qu’objets à m’échauffer la Bile :
55J’entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
56Quand je vois vivre entre eux, les Hommes comme ils font ;
57Je ne trouve, partout, que lâche Flatterie,
58Qu’Injustice, Intérêt, Trahison, Fourberie ;
59Je n’y puis plus tenir, j’enrage, et mon dessein
60Est de rompre en visière à tout le Genre Humain.
61**Philinte**
62Vous voulez un grand mal à la Nature Humaine !
63**Alceste**
64Oui, j’ai conçu pour elle une effroyable haine.
65**Philinte**
66Tous les pauvres Mortels, sans nulle exception,
67Seront enveloppés dans cette aversion ?
68Encore en est-il bien, dans le Siècle où nous sommes…
69**Alceste**
70Non, elle est générale, et je hais tous les Hommes :
71Les uns, parce qu’ils sont méchants et malfaisants ;
72Et les autres, pour être aux Méchants complaisants,
73Et n’avoir pas, pour eux, ces haines vigoureuses
74Que doit donner le Vice aux Âmes vertueuses.
75**Philinte**
76Mon Dieu, des Mœurs du Temps, mettons-nous moins en peine,
77Et faisons un peu grâce à la Nature Humaine ;
78Ne l’examinons point dans la grande rigueur,
79Et voyons ses défauts, avec quelque douceur.
80Il faut, parmi le Monde, une Vertu traitable,
81À force de Sagesse on peut être blâmable,
82La parfaite Raison fuit toute extrémité,
83Et veut que l’on soit sage avec sobriété.
84Philinte le presse en vain de solliciter ses juges dans le procès qu’il a sur les bras. Reste alors le point le plus embarrassant, et c’est encore Philinte qui le soulève : cet ennemi du genre humain aime une coquette.
85**Philinte**
86Mais cette Rectitude,
87Que vous voulez, en tout, avec exactitude,
88Cette pleine Droiture où vous vous renfermez,
89La trouvez-vous ici, dans ce que vous aimez ?
90Je m’étonne, pour moi, qu’étant, comme il le semble,
91Vous et le Genre Humain, si fort brouillés ensemble,
92Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux,
93Vous ayez pris, chez lui, ce qui charme vos yeux ;
94Et ce qui me surprend, encore, davantage,
95C’est cet étrange Choix où votre Cœur s’engage.
96La sincère Éliante a du penchant pour vous,
97La prude Arsinoé vous voit d’un œil fort doux :
98Cependant, à leurs vœux, votre âme se refuse,
99Tandis qu’en ses liens Célimène l’amuse,
100De qui l’humeur coquette, et l’esprit médisant,
101Semble si fort donner dans les Mœurs d’à présent.
102D’où vient que leur portant une haine mortelle,
103Vous pouvez bien souffrir ce qu’en tient cette Belle ?
104Ne sont-ce plus Défauts dans un Objet si doux ?
105Ne les voyez-vous pas ? ou les excusez-vous ?
106**Alceste**
107Non, l’amour que je sens pour cette jeune Veuve
108Ne ferme point mes yeux aux défauts qu’on lui treuve ;
109Et je suis, quelque ardeur qu’elle m’ait pu donner,
110Le premier à les voir, comme à les condamner.
111Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire,
112Je confesse mon faible, elle a l’art de me plaire ;
113J’ai beau voir ses défauts et j’ai beau l’en blâmer,
114En dépit qu’on en ait, elle se fait aimer ;
115Sa grâce est la plus forte, et, sans doute, ma flamme
116De ces Vices du Temps pourra purger son âme.
117Philinte lui conseille de tourner plutôt ses vœux vers Éliante, dont le cœur est solide et sincère.
118**Alceste**
119Il est vrai, ma Raison me le dit chaque jour ;
120Mais la Raison n’est pas ce qui règle l’Amour.
121Entre Oronte, homme de cour, venu offrir à Alceste une amitié toute neuve — et lui soumettre un sonnet.
122**Oronte**
123J’ai su là-bas que, pour quelques Emplettes
124Éliante est sortie, et Célimène aussi :
125Mais, comme l’on m’a dit que vous étiez ici,
126J’ai monté, pour vous dire, et d’un cœur véritable,
127Que j’ai conçu pour vous, une estime incroyable ;
128Et que, depuis longtemps, cette estime m’a mis
129Dans un ardent désir d’être de vos Amis.
130Oui, mon Cœur, au Mérite aime à rendre justice,
131Et je brûle qu’un nœud d’Amitié nous unisse :
132Je crois qu’un Ami chaud, et de ma Qualité,
133N’est pas, assurément, pour être rejeté.
134C’est à vous, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse.
135**Alceste**
136Monsieur, c’est trop d’honneur que vous me voulez faire ;
137Mais l’Amitié demande un peu plus de mystère,
138Et c’est, assurément, en profaner le nom,
139Que de vouloir le mettre à toute occasion.
140Avec lumière et choix cette union veut naître,
141Avant que nous lier, il faut nous mieux connaître ;
142Et nous pourrions avoir telles complexions,
143Que tous deux, du Marché, nous nous repentirions.
144Oronte n’insiste pas et passe à son poème, en réclamant la sincérité la plus entière.
145**Oronte**
146L’Espoir, il est vrai, nous soulage,
147Et nous berce un temps, notre ennui ;
148Mais, Philis, le triste avantage,
149Lorsque rien ne marche après lui !
150**Philinte**
151Je suis déjà charmé de ce petit morceau.
152**Alceste**
153Quoi ! vous avez le front de trouver cela beau ?
154**Oronte**
155Vous eûtes de la Complaisance,
156Mais vous en deviez moins avoir ;
157Et ne vous pas mettre en dépense,
158Pour ne me donner que l’Espoir.
159**Philinte**
160Ah ! qu’en termes galants, ces choses-là sont mises !
161**Alceste, bas**
162Morbleu, vil Complaisant, vous louez des Sottises ?
163**Oronte**
164S’il faut qu’une attente éternelle
165Pousse à bout, l’ardeur de mon zèle,
166Le Trépas sera mon recours.
167Vos soins ne m’en peuvent distraire ;
168Belle Philis, on désespère,
169Alors qu’on espère toujours.
170**Philinte**
171La chute en est jolie, amoureuse, admirable.
172**Alceste, bas**
173La peste de ta chute ! Empoisonneur au Diable,
174En eusses-tu fait une à te casser le nez.
175Pressé de dire enfin son sentiment, Alceste s’exécute.
176**Alceste**
177Franchement, il est bon à mettre au Cabinet ;
178Vous vous êtes réglé sur de méchants Modèles,
179Et vos Expressions ne sont point naturelles.
180Qu’est-ce que nous berce un temps, notre ennui,
181Et que rien ne marche après lui ?
182Que ne vous pas mettre en dépense,
183Pour ne me donner que l’Espoir ?
184Et que Philis, on désespère,
185Alors qu’on espère toujours ?
186Ce style figuré, dont on fait vanité,
187Sort du bon Caractère, et de la Vérité ;
188Ce n’est que jeu de Mots, qu’affectation pure,
189Et ce n’est point ainsi, que parle la Nature.
190Le méchant Goût du Siècle, en cela, me fait peur.
191Nos Pères, tous grossiers, l’avaient beaucoup meilleur ;
192Et je prise bien moins, tout ce que l’on admire,
193Qu’une vieille Chanson, que je m’en vais vous dire.
194Si le Roi m’avait donné
195Paris, sa grand’Ville,
196Et qu’il me fallût quitter
197L’amour de ma Mie ;
198Je dirais au Roi Henri,
199Reprenez votre Paris,
200J’aime mieux ma Mie, au gué,
201J’aime mieux ma Mie.
202Oronte se rebiffe : il soutient que ses vers sont fort bons, et que d’autres en font cas.
203**Oronte**
204Mais, mon petit Monsieur, prenez-le un peu moins haut.
205**Alceste**
206Ma foi, mon grand Monsieur, je le prends comme il faut.
207**Philinte, se mettant entre deux**
208Eh ! Messieurs, c’en est trop, laissez cela, de grâce.
209**Oronte**
210Ah ! j’ai tort, je l’avoue, et je quitte la place ;
211Je suis votre Valet, Monsieur, de tout mon cœur.
212**Alceste**
213Et moi, je suis, Monsieur, votre humble Serviteur.
Acte II
214Chez Célimène, Alceste ouvre la querelle qu’il rumine : elle ouvre, dit-il, trop d’accès dans son âme, et ses soupirants l’obsèdent.
215**Alceste**
216Madame, voulez-vous que je vous parle net ?
217De vos façons d’agir, je suis mal satisfait :
218Contre elles, dans mon Cœur, trop de Bile s’assemble,
219Et je sens qu’il faudra que nous rompions ensemble.
220**Célimène**
221Des Amants que je fais, me rendez-vous coupable ?
222Puis-je empêcher les Gens, de me trouver aimable ?
223Et lorsque, pour me voir, ils font de doux efforts,
224Dois-je prendre un Bâton, pour les mettre dehors ?
225**Alceste**
226Morbleu, faut-il que je vous aime ?
227Ah ! que si, de vos Mains, je rattrape mon Cœur,
228Je bénirai le Ciel, de ce rare Bonheur !
229Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible
230À rompre, de ce Cœur, l’attachement terrible ;
231Mais mes plus grands efforts n’ont rien fait, jusqu’ici,
232Et c’est, pour mes Péchés, que je vous aime ainsi.
233Un valet annonce coup sur coup les visiteurs. Alceste veut sortir ; Célimène le retient.
234**Célimène**
235Demeurez.
236**Alceste**
237Je ne puis.
238**Célimène**
239Je le veux.
240**Alceste**
241Point d’affaire ;
242Ces Conversations ne font que m’ennuyer,
243Et c’est trop, que vouloir me les faire essuyer.
244**Célimène**
245Je le veux, je le veux.
246**Alceste**
247Non, il m’est impossible.
248**Célimène**
249Hé bien ! allez, sortez, il vous est tout loisible.
250Les deux marquis, Acaste et Clitandre, s’installent, et la conversation devient une galerie de portraits que Célimène croque à la demande.
251**Clitandre**
252Timante encor, Madame, est un bon Caractère !
253**Célimène**
254C’est, de la Tête aux Pieds, un Homme tout Mystère,
255Qui vous jette, en passant, un coup d’œil égaré,
256Et, sans aucune Affaire, est toujours affairé.
257Tout ce qu’il vous débite en grimaces, abonde ;
258À force de façons, il assomme le Monde ;
259Sans cesse il a, tout bas, pour rompre l’Entretien,
260Un Secret à vous dire, et ce Secret n’est rien ;
261De la moindre Vétille, il fait une Merveille,
262Et, jusques au Bonjour, il dit tout à l’oreille.
263**Alceste**
264Allons, ferme, poussez, mes bons Amis de Cour,
265Vous n’en épargnez point, et chacun a son tour.
266Cependant, aucun d’eux, à vos yeux, ne se montre,
267Qu’on ne vous voie en hâte, aller à sa rencontre,
268Lui présenter la main, et d’un baiser flatteur,
269Appuyer les Serments d’être son Serviteur.
270Éliante, la cousine de Célimène, prend alors la parole pour dire ce que l’amour fait des défauts qu’on aime.
271**Éliante**
272L’Amour, pour l’ordinaire, est peu fait à ces Lois,
273Et l’on voit les Amants vanter, toujours, leur Choix :
274Jamais, leur Passion n’y voit rien de blâmable,
275Et dans l’Objet aimé, tout leur devient aimable ;
276Ils comptent les Défauts pour des Perfections,
277Et savent y donner de favorables Noms.
278La Pâle, est aux Jasmins, en blancheur, comparable ;
279La Noire, à faire peur, une Brune adorable ;
280Un garde vient chercher Alceste : les maréchaux de France veulent accommoder l’affaire du sonnet.
281**Alceste**
282Hors qu’un Commandement exprès du Roi me vienne,
283De trouver bons les Vers, dont on se met en peine,
284Je soutiendrai, toujours, morbleu, qu’ils sont mauvais,
285Et qu’un Homme est pendable, après les avoir faits.
Acte III
286Restés seuls, les deux marquis mesurent leurs chances auprès de Célimène. Acaste se juge un parti considérable.
287**Acaste**
288Parbleu, je ne vois pas, lorsque je m’examine,
289Où prendre aucun sujet d’avoir l’Âme chagrine.
290J’ai du bien, je suis jeune, et sors d’une Maison
291Qui se peut dire Noble, avec quelque raison ;
292Et je crois, par le Rang que me donne ma Race,
293Qu’il est fort peu d’Emplois, dont je ne sois en passe.
294Ils passent un accord : celui qui obtiendra une preuve d’être préféré aura le champ libre.
295**Clitandre**
296Ô çà, veux-tu, Marquis, pour ajuster nos vœux,
297Que nous tombions d’accord d’une chose, tous deux ?
298Que qui pourra montrer une marque certaine,
299D’avoir meilleure part au Cœur de Célimène,
300L’autre ici, fera place au Vainqueur prétendu,
301Et le délivrera d’un Rival assidu ?
302On annonce Arsinoé, la prude. Elle vient offrir à Célimène un avis charitable sur sa conduite.
303Hier, j’étais chez des Gens, de Vertu singulière,
304Où, sur vous, du Discours, on tourna la matière ;
305Et là, votre Conduite, avec ses grands éclats,
306Madame, eut le malheur, qu’on ne la loua pas.
307Cette foule de Gens, dont vous souffrez visite,
308Votre Galanterie, et les bruits qu’elle excite,
309Trouvèrent des Censeurs plus qu’il n’aurait fallu,
310Et bien plus rigoureux que je n’eusse voulu.
311Vous pouvez bien penser quel Parti je sus prendre ;
312Je fis ce que je pus, pour vous pouvoir défendre,
313Célimène remercie — et rend l’avis avec les intérêts : chez des gens d’un très rare mérite, on a beaucoup parlé d’Arsinoé, elle aussi.
314À quoi bon, disaient-ils, cette Mine modeste,
315Et ce sage Dehors, que dément tout le reste ?
316Elle est, à bien prier, exacte au dernier point,
317Mais elle bat ses Gens, et ne les paye point,
318Dans tous les Lieux dévots, elle étale un grand Zèle,
319Mais elle met du blanc, et veut paraître belle ;
320Elle fait des Tableaux couvrir les Nudités,
321Mais elle a de l’amour pour les Réalités.
322Madame, on peut, je crois, louer, et blâmer tout,
323Et chacun a raison, suivant l’âge, et le goût :
324Il est une Saison pour la Galanterie,
325Il en est une, aussi, propre à la Pruderie ;
326On peut, par Politique, en prendre le parti,
327Quand de nos jeunes ans, l’éclat est amorti ;
328Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces.
329Je ne dis pas, qu’un jour, je ne suive vos traces,
330L’âge amènera tout, et ce n’est pas le temps,
331Madame, comme on sait, d’être Prude à vingt ans.
332Célimène s’éclipse en laissant Arsinoé seule avec Alceste, qu’elle aime en secret. Après lui avoir vanté son mérite méconnu à la cour, elle en vient à son amour.
333**Arsinoé**
334Oui, mais ma Conscience est blessée en effet,
335De souffrir, plus longtemps, le tort que l’on vous fait :
336L’état où je vous vois, afflige trop mon Âme,
337Et je vous donne avis, qu’on trahit votre flamme.
338Alceste refuse les doutes : il ne veut savoir que ce qu’on peut lui montrer clairement.
339**Arsinoé**
340Hé bien, c’est assez dit ; et, sur cette matière,
341Vous allez recevoir une pleine lumière.
342Oui, je veux que de tout, vos yeux vous fassent foi,
343Donnez-moi, seulement, la main jusque chez moi.
Acte IV
344Philinte raconte à Éliante comment s’est conclu, de haute lutte, l’accommodement avec Oronte.
345**Éliante**
346Dans ses façons d’agir, il est fort singulier,
347Mais j’en fais, je l’avoue, un cas particulier ;
348Et la sincérité dont son Âme se pique,
349A quelque chose, en soi, de noble, et d’héroïque ;
350C’est une Vertu rare, au Siècle d’aujourd’hui,
351Et je la voudrais voir, partout, comme chez lui.
352Alceste survient, hors de lui : on lui a mis en main une lettre de Célimène adressée à Oronte.
353**Alceste**
354Ah ! tout est ruiné,
355Je suis, je suis trahi, je suis assassiné :
356Célimène… Eût-on pu croire cette nouvelle ?
357Célimène me trompe, et n’est qu’une Infidèle.
358Il se tourne vers Éliante et la conjure de le venger de sa perfide parente.
359**Éliante**
360Moi, vous venger ! Comment ?
361**Alceste**
362En recevant mon Cœur.
363Acceptez-le, Madame, au lieu de l’Infidèle,
364C’est par là, que je puis prendre vengeance d’elle :
365Et je la veux punir par les sincères Vœux,
366Par le profond Amour, les Soins respectueux,
367Les Devoirs empressés et l’assidu Service
368Dont ce Cœur va vous faire un ardent Sacrifice.
369Éliante lui répond qu’une coupable aimée est bientôt innocente. Célimène paraît ; Alceste veut la confondre, et lui met le billet sous les yeux. Elle refuse de se justifier, et retourne l’accusation en aveu.
370**Célimène**
371Non, il est pour Oronte, et je veux qu’on le croie,
372Je reçois tous ses Soins, avec beaucoup de joie,
373J’admire ce qu’il dit, j’estime ce qu’il est ;
374Et je tombe d’accord de tout ce qu’il vous plaît.
375Faites, prenez Parti, que rien ne vous arrête,
376Et ne me rompez pas, davantage, la tête.
377**Alceste**
378Ciel ! rien de plus cruel peut-il être inventé :
379Et, jamais, Cœur fut-il de la sorte traité ?
380Quoi ! d’un juste Courroux je suis ému contre elle,
381C’est moi qui me viens plaindre, et c’est moi qu’on querelle !
382On pousse ma Douleur, et mes Soupçons à bout,
383On me laisse tout croire, on fait gloire de tout ;
384Du Bois, le valet d’Alceste, fait alors irruption : le procès a pris un tour fâcheux et il faut, dit-il, plier bagage.
385**Du Bois**
386Il faut, d’ici, déloger sans Trompette.
387**Alceste**
388Et pourquoi ?
389**Du Bois**
390Je vous dis qu’il faut quitter ce Lieu.
Acte V
391Le procès est perdu. Alceste a pris sa résolution.
392**Alceste**
393Non, vous avez beau faire, et beau me raisonner,
394Rien de ce que je dis, ne me peut détourner :
395Trop de Perversité règne au Siècle où nous sommes,
396Et je veux me tirer du Commerce des Hommes.
397Quoi ! contre ma Partie, on voit, tout à la fois,
398L’Honneur, la Probité, la Pudeur, et les Lois :
399On publie, en tous Lieux, l’équité de ma Cause :
400Sur la Foi de mon Droit, mon Âme se repose :
401Cependant, je me vois trompé par le Succès,
402J’ai pour moi la Justice, et je perds mon Procès !
403Un Traître, dont on sait la scandaleuse Histoire,
404Est sorti triomphant d’une Fausseté noire !
405Toute la Bonne Foi cède à sa Trahison !
406Il trouve, en m’égorgeant, moyen d’avoir raison !
407Et le pire n’est pas là : Oronte, blessé du sonnet, a prêté la main à la calomnie. Alceste conclut :
408Et les Hommes, morbleu, sont faits de cette sorte !
409C’est à ces Actions que la Gloire les porte !
410Voilà la Bonne Foi, le Zèle vertueux,
411La Justice, et l’Honneur, que l’on trouve chez eux !
412Allons, c’est trop souffrir les Chagrins qu’on nous forge,
413Tirons-nous de ce Bois, et de ce Coupe-gorge ;
414Puisque entre Humains, ainsi, vous vivez en vrais Loups,
415Traîtres, vous ne m’aurez de ma vie, avec vous.
416Philinte plaide une dernière fois : les défauts des hommes sont justement l’occasion d’exercer notre philosophie. Alceste ne l’écoute plus.
417**Alceste**
418Je sais que vous parlez, Monsieur, le mieux du Monde,
419En beaux Raisonnements, vous abondez toujours,
420Mais vous perdez le Temps, et tous vos beaux Discours.
421La Raison, pour mon Bien, veut que je me retire,
422Je n’ai point, sur ma langue, un assez grand empire ;
423De ce que je dirais, je ne répondrais pas,
424Et je me jetterais cent Choses sur les Bras.
425Laissez-moi, sans dispute, attendre Célimène.
426Il faut qu’elle consente au Dessein qui m’amène ;
427Je vais voir si son Cœur a de l’amour pour moi,
428Et c’est ce moment-ci, qui doit m’en faire foi.
429Alceste s’enfonce dans un coin sombre. Entrent Célimène et Oronte, qui la somme de choisir entre eux deux.
430**Alceste, sortant du coin où il s’était retiré.**
431Oui, Monsieur a raison ; Madame, il faut choisir,
432Et sa demande, ici, s’accorde à mon désir ;
433Pareille ardeur me presse, et même soin m’amène,
434Mon Amour veut du vôtre, une marque certaine.
435Les Choses ne sont plus pour traîner en longueur,
436Et voici le moment d’expliquer votre Cœur.
437**Célimène**
438Mon Dieu ! que cette Instance est là, hors de Saison :
439Et que vous témoignez, tous deux, peu de Raison !
440Je sais prendre Parti sur cette Préférence,
441Et ce n’est pas mon Cœur, maintenant, qui balance :
442Il n’est point suspendu, sans doute, entre vous deux,
443Et rien n’est si tôt fait, que le choix de nos vœux.
444Mais je souffre, à vrai dire, une gêne trop forte,
445À prononcer en face, un aveu de la sorte :
446Je trouve que ces Mots, qui sont désobligeants,
447Ne se doivent point dire en présence des Gens :
448Arrivent alors les deux marquis, puis Arsinoé : Acaste et Clitandre ont comparé les billets que Célimène écrivait à chacun d’eux. Acaste lit le sien tout haut, où elle raille tour à tour leurs amis communs — puis les marquis eux-mêmes, et Alceste, qu’elle appelle l’Homme aux Rubans verts.
449Pour le petit Marquis, qui me tint hier, longtemps, la main, je trouve qu’il n’y a rien de si mince que toute sa Personne ; et ce sont de ces Mérites qui n’ont que la Cape et l’Épée. Pour l’Homme aux Rubans verts…
450À vous le Dé, Monsieur.
451Pour l’Homme aux Rubans verts, il me divertit quelquefois, avec ses brusqueries, et son chagrin bourru ; mais il est cent moments, où je le trouve le plus fâcheux du Monde. Et pour l’Homme à la Veste…
452Clitandre lit le sien à son tour, puis Oronte renonce à Célimène et laisse le champ libre à son rival. Arsinoé s’en mêle, et Alceste la renvoie à ses soins superflus. Restent Alceste et Célimène.
453**Célimène**
454Oui, vous pouvez tout dire,
455Vous en êtes en droit, lorsque vous vous plaindrez,
456Et de me reprocher tout ce que vous voudrez.
457J’ai tort, je le confesse, et mon Âme confuse
458Ne cherche à vous payer, d’aucune vaine excuse :
459J’ai des autres, ici, méprisé le courroux,
460Mais je tombe d’accord de mon Crime envers vous.
461Votre ressentiment, sans doute, est raisonnable,
462Je sais combien je dois vous paraître coupable,
463Que toute Chose dit, que j’ai pu vous trahir,
464Et, qu’enfin, vous avez sujet de me haïr.
465Faites-le, j’y consens.
466**Alceste**
467Hé le puis-je, Traîtresse,
468Puis-je, ainsi, triompher de toute ma tendresse ?
469Et quoique avec ardeur, je veuille vous haïr,
470Trouvé-je un Cœur, en moi, tout prêt à m’obéir ?
471À Éliante, et Philinte.
472Vous voyez ce que peut une indigne Tendresse,
473Et je vous fais tous deux témoins de ma faiblesse.
474Mais, à vous dire vrai, ce n’est pas encor, tout,
475Et vous allez me voir la pousser jusqu’au bout,
476Montrer que c’est à tort, que Sages on nous nomme,
477Et que, dans tous les Cœurs, il est toujours de l’Homme.
478Oui, je veux bien, Perfide, oublier vos Forfaits,
479J’en saurai, dans mon Âme, excuser tous les traits,
480Et me les couvrirai du nom d’une Faiblesse,
481Où le Vice du Temps, porte votre Jeunesse ;
482Pourvu que votre Cœur veuille donner les mains
483Au Dessein que j’ai fait de fuir tous les Humains,
484Et que, dans mon Désert, où j’ai fait vœu de vivre,
485Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre.
486C’est par là, seulement, que, dans tous les Esprits,
487Vous pouvez réparer le mal de vos Écrits ;
488Et qu’après cet éclat, qu’un noble Cœur abhorre,
489Il peut m’être permis de vous aimer encore.
490**Célimène**
491Moi, renoncer au Monde, avant que de vieillir !
492Et dans votre Désert aller m’ensevelir !
493**Alceste**
494Et s’il faut qu’à mes feux votre Flamme réponde,
495Que vous doit importer tout le reste du Monde ?
496Vos Désirs, avec moi, ne sont-ils pas contents ?
497**Célimène**
498La Solitude effraye une Âme de vingt ans ;
499Je ne sens point la mienne assez grande, assez forte,
500Pour me résoudre à prendre un Dessein de la sorte.
501Si le Don de ma main peut contenter vos vœux,
502Je pourrai me résoudre à serrer de tels Nœuds :
503Et l’Hymen…
504**Alceste**
505Non, mon Cœur, à présent, vous déteste,
506Et ce refus, lui seul, fait plus que tout le reste :
507Puisque vous n’êtes point, en des Liens si doux,
508Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous,
509Allez, je vous refuse, et ce sensible Outrage,
510De vos indignes Fers, pour jamais me dégage.
511Célimène se retire, et Alceste parle à Éliante.
512Madame, cent Vertus ornent votre Beauté,
513Et je n’ai vu, qu’en vous, de la sincérité :
514De vous, depuis longtemps, je fais un cas extrême,
515Mais laissez-moi, toujours, vous estimer de même :
516Et souffrez que mon Cœur, dans ses troubles divers,
517Ne se présente point à l’honneur de vos Fers ;
518Je m’en sens trop indigne, et commence à connaître,
519Que le Ciel, pour ce Nœud, ne m’avait point fait naître ;
520Que ce serait, pour vous, un Hommage trop bas,
521Que le rebut d’un Cœur qui ne vous valait pas :
522Et qu’enfin…
523**Éliante**
524Vous pouvez suivre cette pensée,
525Ma Main, de se donner, n’est pas embarrassée ;
526Et voilà votre Ami, sans trop m’inquiéter,
527Qui, si je l’en priais, la pourrait accepter.
528**Philinte**
529Ah ! Cet honneur, Madame, est toute mon envie,
530Et j’y sacrifierais et mon Sang, et ma Vie.
531**Alceste**
532Puissiez-vous, pour goûter de vrais contentements,
533L’un pour l’autre, à jamais, garder ces Sentiments.
534Trahi de toutes parts, accablé d’Injustices,
535Je vais sortir d’un Gouffre où triomphent les Vices ;
536Et chercher sur la Terre, un endroit écarté,
537Où d’être Homme d’honneur, on ait la liberté.
538**Philinte**
539Allons, Madame, allons employer toute chose,
540Pour rompre le Dessein que son Cœur se propose.