C

Le Tartuffe

Le Tartuffe ou l’Imposteur
4Comédie
Notice
8L’histoire des premières représentations de Tartuffe est devenue, sous la plume de la plupart des commentateurs ou des biographes, une véritable légende, et le thème de déclamations contre le fanatisme, l’intolérance, les faux dévots et les jésuites. Nous ne nous replacerons pas sur ce terrain, et nous laisserons à M. Sainte-Beuve le soin de raconter, en historien et en critique, les difficultés que la nouvelle pièce éprouva avant d’arriver jusqu’au public :
10« Dès 1664, Molière avait achevé sa comédie du Tartuffe à peu près telle que nous l’avons. Trois actes en avaient été représentés aux fêtes de Versailles de cette année, et ensuite à Villers-Cotterets chez Monsieur : le prince de Condé, protecteur de toute hardiesse d’esprit, s’était fait jouer au Raincy la pièce tout entière. Mais les mêmes hommes qui avaient obtenu qu’on brûlât les Provinciales quatre ans auparavant, empêchèrent la représentation devant le public, et la suspension avec divers incidents se prolongea. Louis XIV, en ce premier feu de ses maîtresses, était loin d’être dévot ; mais il avait dès lors cette disposition à vouloir qu’on le fût, qui devint le trait marquant dans sa vieillesse. Tout en songeant à revoir et à corriger sa pièce pour la rendre représentable, Molière, dont le théâtre ni le génie ne pouvaient chômer, produisait d’autres œuvres, et, dans le Festin de Pierre, qui se joua en 1665, il se vengea de la cabale qui arrêtait le Tartuffe, par la tirade de don Juan au cinquième acte ; l’athée aux abois y confesse à Sganarelle son dessein de contrefaire le dévot : « Il n’y a plus de honte maintenant à cela : l’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d’homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu’on puisse jouer. Aujourd’hui la profession d’hypocrite a de merveilleux avantages… » Mais d’autres traits audacieux du Festin, joints à cette attaque, soulevèrent de nouveau et semblèrent justifier la fureur de la cabale menacée ; il y eut des pamphlets violents publiés contre Molière. Il avait affaire à ses Pères Meyniers et Brisaciers, qui ne manquent jamais. »
12« Pourtant le crédit du divertissant poëte montait chaque jour ; sa gloire sérieuse s’étendait : il avait fait le Misanthrope. La mort de la reine-mère (1666) avait ôté à la faction dévote un grand point d’appui en cour. Comptant sur la faveur de Louis XIV, se faisant fort d’une espèce d’autorisation verbale qu’il avait obtenue, et pendant que le roi était au camp devant Lille, en août 1667, au milieu de cet été désert de Paris, Molière risqua sa pièce devant le public ; il en avait changé le titre : elle s’appelait l’Imposteur, et M. Tartuffe était devenu M. Panulphe ; il y avait des passages supprimés. L’Imposteur, sous cette forme, ne put avoir, malgré tout, qu’une représentation ; le premier président Lamoignon crut devoir empêcher la seconde jusqu’à nouvel ordre du roi. Molière députa deux de ses camarades au camp de Lille avec un placet qu’on a. Mais le roi maintint la suspension. » Tels sont, réduits à la simple vérité historique et dégagés de tous les détails minutieux qui ne font que les obscurcir, les faits qui se rapportent à la première apparition du Tartuffe ; et comme nous devons, avant tout, dans un sujet où il est difficile d’être neuf, nous attacher à éclaircir ou à rectifier, nous rectifierons en passant un fait qui se rattache à l’unique représentation de 1667. Voici ce que dit à ce sujet M. Génin, à l’opinion duquel nous souscrivons complètement :
14« Qui ne connaît l’anecdote de Molière notifiant au public la défense qu’il venait de recevoir de représenter Tartuffe ? M. le premier président ne veut pas qu’on le joue. Le fait est aussi faux qu’il est accrédité. Sous un roi comme Louis XIV, une plaisanterie si déplacée, un si grossier outrage lancé publiquement par un comédien contre un magistrat, contre l’illustre Lamoignon, ne fût certainement pas resté impuni : Molière, aimé de Louis XIV, était d’ailleurs l’homme de France le plus incapable de blesser à ce point les convenances, sans parler des égards qu’il devait à Boileau, honoré de l’intimité de M. de Lamoignon. Ce conte, beaucoup plus vieux que Molière a été ramassé dans les Anas espagnols, qui attribuent ce mot à Lope ou à Calderon, au sujet d’une comédie de l’Alcade : L’alcade ne veut pas qu’on le joue. Quelqu’un a trouvé spirituel de transporter cette facétie à Molière, et l’invention a fait fortune. La biographie des grands hommes est remplie de ces impertinences : c’est le devoir de la critique de les signaler, et d’en obtenir justice. »
16Molière, malgré ses vives instances auprès du roi, attendit deux ans avant de voir lever l’interdiction qui pesait sur sa pièce. Enfin, Tartuffe reparut au théâtre le 5 février 1669. Nombre de gens, dit Robinet, coururent hasard d’être étouffés et disloqués pour voir cet ouvrage ; quarante-quatre représentations consécutive assurèrent le triomphe, et les camarades de l’auteur voulurent que sa vie durant il eût double part dans les recettes produites par ce chef d’œuvre.
18Considéré comme œuvre littéraire, le Tartuffe n’a trouvé que des admirateurs. « Il est, dit M. Nisard, plus goûté au théâtre que le Misanthrope, sans l’être moins à la lecture. Il y a plus d’intérêt, plus d’action, plus de passion. Au lieu du salon d’une coquette, c’est le foyer domestique d’une femme honnête, envahi par un intrus. Tout y est troublé, les amusements innocents, l’honnête liberté des discours, les plaisirs et les projets de famille, un mariage sortable et déjà fort avancé ; personne n’y est incommodé médiocrement. Aussi quelle agitation dans cette maison, désormais divisée en deux camps !… C’est la pièce où Molière a mis le plus de feu… il y a d’autres vilaines gens dans son théâtre… il se contente de les rendre ridicules… Pour le faux dévot, on n’en rit pas un moment ; Molière en a peur ; il en a horreur du moins. C’est la révolte de sa noble nature contre ce vice, le plus odieux de tous, parce qu’il sert de couverture à tous. »
20M. Génin regarde Tartuffe comme le dernier effort du génie : « Quelle admirable combinaison de caractères ! Deux morale sont mises en présence : la vraie piété se personnifie dans Cléante, l’hypocrisie dans Tartuffe. Cléante est la ligne inflexible tendue à travers la pièce pour séparer le bien du mal, le faux du vrai. Orgon, c’est la multitude de bonne foi, faible et crédule, livrée au premier charlatan venu, extrême et emportée dans ses résolutions comme dans ses préjugés. Le fond du drame repose sur ces trois personnages. À côté d’eux paraissent les aimables figures de Marianne et de Valère ; la piquante et malicieuse Dorine, chargée de représenter le bon sens du peuple, comme madame Pernelle en représente l’entêtement ; Damis, l’ardeur juvénile qui, s’élançant vers le bien et la justice avec une impétuosité aveugle, se brise contre l’impassibilité calculée de l’imposteur, Elmire enfin, toute charmante de décence, quoiqu’elle aille vêtue ainsi qu’une princesse. Quelle habileté dans cette demi-teinte du caractère d’Elmire, de la jeune femme unie à un vieillard ! Si Molière l’eût faite passionnée, tout le reste devenait à l’instant impossible ou invraisemblable : la résistance d’Elmire perdait de son mérite ; Elmire était obligée de s’offenser, de se récrier, de se plaindre à Orgon. Point :
22Elle n’éprouve pour Tartuffe pas plus de haine que de sympathie ; elle le méprise, c’est tout. Ce sang-froid était indispensable pour arriver à démasquer l’imposteur. Elmire nous prouve quels sont les avantages d’une honnête femme qui demeure insensible sur la passion du plus rusé des hommes, de Tartuffe. »
24Considéré au point de vue de la morale sociale ou religieuse. Tartuffe a été l’objet de vives et nombreuses attaques. Nous allons, au moyen de quelques extraits, donner une idée aussi exacte que possible des critiques dont il a été l’objet, depuis le dix-septième siècle jusqu’à nos jours.
26Ce fut le curé de Saint-Barthélémy, Roullès, qui ouvrit le feu par un écrit anonyme : le Roi glorieux au monde. Roullès, dans cet écrit, appelle Molière « un démon vêtu de chair, habillé en homme ; un libertin, un impie digne d’être brûlé publiquement. » L’auteur d’un libelle intitulé : Observations sur une comédie de Molière intitulée : le Festin de Pierre, enchérit encore sur le curé de Saint-Barthélémy :
28« Certes, il faut avouer que Molière est lui-même un Tartuffe achevé et un véritable hypocrite… Si le dessein de la comédie est de corriger les hommes en les divertissant, le dessein de Molière est de les perdre en les faisant rire, de même que ces serpents dont les piqûres mortelles répandent une fausse joie sur le visage de ceux qui en sont atteints…
30» Molière, après avoir répandu dans les âmes ces poisons funestes qui étouffent la pudeur et la honte ; après avoir pris soin de former des coquettes et de donner aux filles des instructions dangereuses, après des écoles fameuses d’impureté, en a tenu d’autres pour le libertinage… ; et, voyant qu’il choquait toute la religion et que tous les gens de bien lui seraient contraires, il a composé son Tartuffe et a voulu rendre les dévots des ridicules ou des hypocrites… Certes, c’est bien affaire à Molière de parler de la religion, avec laquelle il a si peu de commerce et qu’il n’a jamais connue, ni par pratique ni par théorie…
32« Son avarice ne contribue pas peu à échauffer sa verve contre la religion… Il sait que les choses défendues irritent le désir, et il sacrifie hautement à ses intérêts tous les devoirs de la piété ; c’est ce qui lui fait porter avec audace la main au sanctuaire, et il n’est point honteux de lasser tous les jours la patience d’une grande reine, qui est continuellement en peine de faire réformer ou supprimer ses ouvrages…
34« Auguste fit mourir un bouffon qui avait fait raillerie de Jupiter, et défendit aux femmes d’assister à ses comédies, plus modestes que celles de Molière. Théodose condamna aux bêtes des farceurs qui tournaient en dérision les cérémonies ; et néanmoins cela n’approche point de l’emportement qui paraît en cette pièce…
36« Enfin, je ne crois pas faire un jugement téméraire d’avancer qu’il n’y a point d’homme si peu éclairé des lumières de la foi qui, ayant vu cette pièce ou sachant ce qu’elle contient, puisse soutenir que Molière, dans le dessein de la jouer, soit capable de la participation des sacrements, qu’il puisse être reçu à pénitence sans une réparation publique, ni même qu’il soit digne de l’entrée des églises après les anathèmes que les conciles ont fulminés contre les auteurs de spectacles impudiques ou sacrilèges, que les Pères appellent les naufrages de l’innocence et des attentats contre la souveraineté de Dieu. »
38L’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, que Fénélon dans une lettre à Louis XIV appelle « un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin, artificieux, ennemi de toute vertu, » publia, sous la date du 11 août 1667, le mandement suivant :
40«…Sur ce qui nous a été remontré par notre promoteur, que le vendredi cinquième de ce mois, on a représenté sur l’un des théâtres de cette ville, sous le nouveau nom de l’Imposteur, une comédie très-dangereuse, et qui est d’autant plus capable de nuire à la religion que, sous prétexte de condamner l’hypocrisie ou la fausse dévotion, elle donne lieu d’en accuser indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété, et les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies continuelles des libertins ; de sorte que, pour arrêter le cours d’un si grand mal, qui pourrait séduire les âmes faibles et les détourner du chemin de la vertu, notre dit promoteur nous aurait requis de faire défense à toute personne de notre diocèse de représenter, sous quelque nom que ce soit, la susdite comédie, de la lire ou entendre réciter, soit en public, soit en particulier, sous peine d’excommunication ;
42« Nous, sachant combien il serait en effet dangereux de souffrir que la véritable piété fût blessée par une représentation si scandaleuse et que le roi même avait ci-devant très-expressément défendue ; et considérant d’ailleurs que, dans un temps où ce grand monarque expose si librement sa vie pour le bien de son État, et où notre principal soin est d’exhorter tous les gens de bien de notre diocèse à faire des prières continuelles pour la conservation de sa personne sacrée et pour le succès de ses armes, il y aurait de l’impiété de s’occuper à des spectacles capables d’attirer la colère du ciel ; avons fait et faisons très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce sous peine d’excommunication.
44» Si mandons aux archiprêtres de Sainte-Marle-Magdelaine et de Saint-Severin de vous signifier la présente ordonnance, que vous publierez en vos prônes aussitôt que vous l’aurez reçue, en faisant connaître à tous vos paroissiens combien il importe à leur salut de ne point assister à la représentation ou lecture de la susdite ou semblables comédies. Donné à Paris sous le sceau de nos armes, ce onzième août mil six cent soixante-sept. »
46Deux ans après la publication de ce mandement, Bourdaloue, dans le Sermon sur l’hypocrisie, lançait contre Tartuffe de nouveaux anathèmes, et sans nommer la pièce, il la désignait en termes tellement précis, qu’il était impossible de se méprendre :
48« Et Voilà, chrétiens, dit Bourdaloue, ce qui est arrivé lorsque des esprits profanes, et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l’hypocrisie… Voilà ce qu’ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l’horreur du péché, les pratiques les plus louables en elles-mêmes et les plut chrétiennes. Voilà ce qu’ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues, en même temps qu’ils les supposaient fortement attaquées ; lui faisant blâmer les scandales du siècle d’une manière extravagante ; le représentant consciencieux jusqu’à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, où toutefois il le faut être, pendant qu’il se portait d’ailleurs aux crimes les plus énormes ; le montrant sous un visage de pénitent, qui ne servait qu’à couvrir ses infamies ; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais, dans le fond, la plus mercenaire et la plus lâche.
50» Damnables inventions pour humilier les gens de bien, pour les rendre tous suspects, pour leur ôter la liberté de se déclarer en faveur de la vertu !… » Bossuet, dans sa Lettre sur les spectacles, est allé plus loin encore dans ce passage, où, suivant la remarque de M. Sainte-Beuve, l’idée de Tartuffe s’aperçoit à travers le pêle-mêle de l’anathème :
52« Il faudra donc que nous passions pour honnêtes les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière, ou que vous ne rangiez pas parmi les pièces d’aujourd’hui celles d’un auteur qui vient à peine d’expirer, et qui remplit encore à présent tous les théâtres des équivoques les plus grossières dont on ait jamais infecté les oreilles des chrétiens. — Ne m’obligez pas à les répéter ; songez seulement si vous oserez soutenir à la face du ciel des pièces où la vertu et la piété sont toujours ridicules, la corruption toujours défendue et toujours plaisante, et la pudeur toujours offensée ou toujours en crainte d’être violée par les derniers attentats… »
54« La postérité saura peut-être la fin de ce poète-comédien, qui en jouant son Malade imaginaire, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d’heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ! » Bossuet, en traçant ces lignes, ignorait sans doute que Machiavel avait écrit la Mandragore pour le pape Jules II, et que le pape fut très-satisfait de Machiavel.
56C’était peu cependant d’attaquer Molière comme un ennemi de la religion ; on le signala aussi comme un ennemi de l’autorité royale. Parmi ses adversaires, chacun le combattit sur son propre terrain et avec ses armes : les gens d’église du haut de la chaire ou dans des traités ascétiques, les gens de lettres dans des satires, des libelles ou des comédies, et l’on vit paraître, en 1670, sous le titre de la Critique du Tartuffe, une pièce en un acte et en vers, qui ne paraît pas du reste avoir été représentée, et dont l’auteur cherche à prouver qu’un factieux, hostile au roi, pouvait seul avoir conçu l’idée de Tartuffe.
58On le voit par ce que nous venons de dire, si nous trouvons parmi les adversaires de Molière, à l’occasion de la pièce qu’on va lire, d’obscurs pamphlétaires qui n’osent pas se nommer, un archevêque à qui ses mœurs ne donnaient pas le droit d’être sévère, et des intrigants qui criaient au scandale parce qu’ils étaient blessés par le succès, nous trouvons aussi des hommes d’un grand esprit et d’une piété sincère ; et il est juste de reconnaître — nous ne discutons pas, nous constatons des faits — qu’il y eut parmi ceux qui condamnèrent Tartuffe, autre chose que de faux dévots et des jésuites, comme on le répète dans la plupart des livres modernes. « Ainsi, dit éloquemment M. Sainte-Beuve, une grande rumeur, un applaudissement grossi d’injures. De Maistre insultant à Pascal, Bossuet (chose plus grave !) insultant à Molière, voilà les plus glorieux succès humain dans l’ordre de l’esprit, voilà dans son plus beau et en l’écoutant de près, de quoi se compose une gloire. » Cet applaudissement mêlé de reproches a retenti jusque dans notre temps, et dans ce siècle même, deux hommes, dont les noms ont rarement l’occasion de se rencontrer dans l’histoire littéraire, le critique Geoffroy et l’empereur Napoléon, tout en admirant sans réserve Tartuffe comme œuvre d’art, en ont porté un jugement fort sévère.
60« Le Tartuffe, suivant Geoffroy, est le chef-d’œuvre de la scène comique, et l’un des plus parfaits ouvrages de littérature que jamais l’esprit humain ait conçus. Cette pièce réunit l’intrigue et l’intérêt avec la profondeur des caractères, la plus sublime raison avec le meilleur comique et la plus excellente plaisanterie, mais si nous envisageons du côté moral cette admirable production du génie, ajoute Geoffroy, elle a été plus nuisible qu’utile à la société… Les faux dévots se multiplièrent en dépit du Tartuffe Il y a une si grande affinité avec la religion et l’abus qu’on en peut faire, que cette pièce a dû réjouir les impies plus qu’elle n’affligeait les hypocrites…
62« Malgré l’espèce de protection accordée au Tartuffe par un roi jeune et victorieux qui aimait les spectacles, et qui ne sentait peut-être pas combien il est aisé de confondre avec l’abus la chose dont on abuse, Bourdaloue osa tonner dans la chaire contre le danger d’une pareille comédie ; et dans ses réflexions, sur le Tartuffe, l’orateur chrétien se montra, non pas dévot et fanatique, mais grand philosophe et homme d’état. »
64Voici maintenant le jugement de Napoléon : « Après le dîner, dit l’auteur du Mémorial de Sainte-Hélène, l’empereur nous a lu le Tartuffe ; mais il n’a pu l’achever, il se sentait trop fatigué ; il a posé le livre, et après le juste tribut d’éloges donné à Molière, il a terminé d’une manière à laquelle nous ne nous attendions pas : « Certainement, a-t-il dit, l’ensemble du Tartuffe est de main de maître, c’est un des chefs-d’œuvre d’un homme inimitable ; toutefois cette pièce porte un tel caractère, que je ne suis nullement étonné que son apparition ait été l’objet de fortes négociations à Versailles, et de beaucoup d’hésitation dans Louis XIV. Si j’ai droit de m’étonner de quelque chose, c’est qu’il l’ait laissé jouer ; elle présente, à mon avis, la dévotion sous des couleurs si odieuses ; une certaine scène offre une situation si décisive, si complètement indécente, que, pour mon propre compte, je n’hésite pas à dire que si la pièce eût été faite de mon temps, je n’en aurais pas permis la représentation. »
66La Lettre sur la comédie de l’Imposteur, publiée quinze jours après l’unique représentation du Tartuffe en 1667, et selon toute apparence écrite sous les yeux mêmes et d’après les inspirations de Molière, est le plaidoyer le plus habile et le plus intéressant qu’on ait opposé au réquisitoire des contemporains. Elle fut décisive auprès d’une foule de personnes, et autant les uns avaient été ardents à blâmer, autant les autres ont été ardents à défendre. Fénélon prit ouvertement le parti de Molière ; il justifia implicitement la donnée de l’Imposteur, en écrivant dans Télémaque « L’hypocrite est le plus dangereux des méchants, la fausse piété étant cause que les hommes n’osent plus se fier à la véritable. Les hypocrites souffrent dans les enfers des peines plus cruelles que les enfants qui ont égorgé leurs pères et leurs mères, que les épouses qui ont trempé leurs mains dans le sang de leurs époux, que les traîtres qui ont livré leur patrie, après avoir violé tous leurs serments. » Fénélon alla plus loin il n’hésita point à blâmer tout haut la sortie de Bourdaloue. « Bourdaloue, disait-il, n’est point Tartuffe, mais ses ennemis diront qu’il est jésuite. » Tandis que l’archevêque de Cambrai applaudissait Molière d’avoir démasqué l’un des vices les plus dangereux pour la vraie piété, un bel esprit qui se piquait aussi d’être un esprit fort. Saint-Évremond, voyait dans Tartuffe œuvre destinée à convertir les incrédules :
68« Je viens de lire le Tartuffe, écrivait-il à un ami, c’est le chef-d’œuvre de Molière. Je ne sais pas comment on a pu en empêcher si longtemps la représentation. Si je me sauve, je lui devrai mon salut. La dévotion est si raisonnable dans la bouche de Cléante, qu’elle me fait renoncer à toute ma philosophie ; et les faux dévots sont si bien dépeints, que la honte de leur peinture les fera renoncer à l’hypocrisie. Sainte piété, que vous allez apporter de bien au monde ! »
70À travers tant d’opinions divergentes, le public n’eut jamais qu’une seule et même opinion : il applaudit et il admira toujours. Au dix septième siècle, les molinistes étaient satisfaits de Molière, parce qu’ils voyaient dans sa pièce une attaque contre les jansénistes, et ces derniers adoucissaient leur rigorisme, parce qu’ils croyaient reconnaître un moliniste dans Tartuffe, ce qui n’empêchait pas le père Bouhours de composer pour l’auteur une très-louangeuse épitaphe. Dans le siècle suivant, le saint homme fut adopté, choyé par les philosophes, et de notre temps même, chaque fois que le pouvoir eut le tort de faire intervenir la religion dans les affaires de l’État chaque fois qu’une atteinte fut portée à la liberté de conscience on joua Tartuffe comme une protestation toujours vivante et toujours actuelle. N’est-ce pas là la preuve la plus irrécusable de la portée, et de ce qu’on pourrait appeler la vérité profondément humaine de cette œuvre ? Maintenant, après tant de témoignages d’admiration ou des critiques tombées de si haut, s’il nous est permis de poser une question, nous nous demanderons : Cette pièce de Molière, qui a soulevé tant d’orages, et de notre temps même occasionné plus d’une émeute, cachait-elle réellement, comme on l’a dit d’un côté, une attaque contre la croyance, ou, comme on l’a dit de l’autre, une défense de la croyance contre l’hypocrisie qui ne fait que la compromettre ? Nous pensons, pour notre part, que Molière n’avait, à proprement parler, aucune intention religieuse, soit dans le sens de l’attaque, soit dans le sens de la défense, et qu’il voulait tout simplement flétrir un vice, en laissant la religion complètement en dehors. Mais, nous ajouterons qu’en attaquant les faux dévots, il forgea, non pas positivement pour les hommes de son temps, mais pour ceux qui les suivirent, des armes qui devaient blesser plus d’un croyant sincère. Molière, en effet, placé au milieu des génies conservateurs et religieux du dix-septième siècle, forme avec Bayle et La Fontaine la transition de l’école de Montaigne à l’école de Voltaire. Le trait lancé par Poquelin, contre ceux qui de son temps se couvraient de la piété comme d’un masque, et l’exploitaient comme un instrument, ce trait fut bientôt ramassé comme sur un champ de bataille par ceux qui ne croyaient plus, et lancé de nouveau par eux contre ceux qui croyaient encore.
72Tartuffe eut la même destinée que les Provinciales. Il dépassa le but que sans aucun doute l’auteur s’était proposé, et l’on peut de tous points rappeler, à propos de Molière, ce jugement de M. Sainte-Beuve sur Pascal :
74« En démasquant si bien le dedans, il contribua à discréditer la pratique ; en perçant si victorieusement le casuisme, il atteignit, sans y songer, la confession même, c’est-à-dire le tribunal qui rend nécessaire ce code de procédure morale et, jusqu’à un certain point, cet art de chicane. On débite chez ces apothicaires bien des poisons ; quand cela fut bien prouvé, on eut l’idée toute naturelle de conclure à laisser là le remède. Ce qu’un de ses descendants les plus directs, Paul-Louis Courier, a dit du confessionnal, l’auteur des Provinciales l’a préparé.
76« L’esprit humain, une fois éveillé, tire jusqu’au bout les conséquences. La raillerie est comme ces coursiers des dieux d’Homère : en trois pas au bout du monde. Les Provinciales, le Tartuffe et le Mariage de Figaro ! »
Préface
80Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée, et les gens qu’elle joue ont bien fait voir qu’ils étaient plus puissants en France que tous ceux que j’ai joués jusques ici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins, ont souffert doucement qu’on les ait représentés, et ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l’on a faites d’eux ; mais les hypocrites n’ont point entendu raillerie ; ils se sont effarouchés d’abord, et ont trouvé étrange que j’eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant d’honnêtes gens se mêlent. C’est un crime qu’ils ne sauraient me pardonner ; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n’ont eu garde de l’attaquer par le côté qui les a blessés : ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu ; et le Tartuffe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d’un bout à l’autre, pleine d’abominations, et l’on n’y trouve rien qui ne mérite le feu. Toutes les syllabes en sont impies ; les gestes même y sont criminels ; et le moindre coup d’œil, le moindre branlement de tête, le moindre pas à droite ou à gauche, y cachent des mystères qu’ils trouvent moyen d’expliquer à mon désavantage.
82J’ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis, et à la censure de tout le monde ; les corrections que j’y ai pu faire ; le jugement du roi et de la reine, qui l’ont vue ; l’approbation des grands princes et de messieurs les ministres, qui l’ont honorée publiquement de leur présence ; le témoignage des gens de bien, qui l’ont trouvée profitable, tout cela n’a de rien servi. Ils n’en veulent point démordre ; et, tous les jours encore, ils font crier en public des zélés indiscrets, qui me disent des injures pieusement, et me damnent par charité.
84Je me soucierais fort peu de tout ce qu’ils peuvent dire, n’était l’artifice qu’ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de jeter dans leur parti de véritables gens de bien, dont ils préviennent la bonne foi, et qui, par la chaleur qu’ils ont pour les intérêts du ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu’on veut leur donner. Voilà ce qui m’oblige à me défendre. C’est aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie ; et je les conjure, de tout mon cœur, de ne point condamner les choses avant que de les voir, de se défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux dont les grimaces les déshonorent.
86Si l’on prend la peine d’examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu’elle ne tend nullement à jouer les choses que l’on doit révérer ; que je l’ai traitée avec toutes les précautions que demandait la délicatesse de la matière ; et que j’ai mis tout l’art et tous les soins qu’il m’a été possible pour bien distinguer le personnage de l’hypocrite d’avec celui du vrai dévot. J’ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l’auditeur en balance ; on le connaît d’abord aux marques que je lui donne ; et, d’un bout à l’autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action, qui ne peigne aux spectateurs le caractère d’un méchant homme, et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose.
88Je sais bien que, pour réponse, ces messieurs tâchent d’insinuer que ce n’est point au théâtre à parler de ces matières ; mais je leur demande, avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C’est une proposition qu’ils ne font que supposer, et qu’ils ne prouvent en aucune façon ; et, sans doute, il ne serait pas difficile de leur faire voir que la comédie, chez les anciens, a pris son origine de la religion, et faisait partie de leurs mystères ; que les Espagnols, nos voisins, ne célèbrent guère de fêtes où la comédie ne soit mêlée ; et que, même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d’une confrérie à qui appartient encore aujourd’hui l’hôtel de Bourgogne ; que c’est un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importants mystères de notre foi ; qu’on en voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques, sous le nom d’un docteur de Sorbonne ; et, sans aller chercher si loin, que l’on a joué, de notre temps, des pièces saintes de M. de Corneille, qui ont été l’admiration de toute la France.
90Si l’emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est, dans l’État, d’une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres ; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d’une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C’est une grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions ; mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant ; mais on ne veut point être ridicule.
92On me reproche d’avoir mis des termes de piété dans la bouche de mon imposteur. Hé ! pouvais-je m’en empêcher, pour bien représenter le caractère d’un hypocrite ? Il suffit, ce me semble, que je fasse connaître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j’en aie retranché les termes consacrés, dont on aurait eu peine à lui entendre faire un mauvais usage. — Mais il débite au quatrième acte une morale pernicieuse. — Mais cette morale est-elle quelque chose dont tout le monde n’eût les oreilles rebattues ? Dit-elle rien de nouveau dans ma comédie ? Et peut-on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits ; que je les rende dangereuses en les faisant monter sur le théâtre ; qu’elles reçoivent quelque autorité de la bouche d’un scélérat ? Il n’y a nulle apparence à cela ; et l’on doit approuver la comédie du Tartuffe, ou condamner généralement toutes les comédies.
94C’est à quoi l’on s’attache furieusement depuis un temps ; et jamais on ne s’était si fort déchaîné contre le théâtre. Je ne puis pas nier qu’il n’y ait eu des Pères de l’Église qui ont condamné la comédie ; mais on ne peut pas me nier aussi qu’il n’y en ait eu quelques uns qui l’ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l’autorité dont on prétend appuyer la censure est détruite par ce partage : et toute la conséquence qu’on peut tirer de cette diversité d’opinions en des esprits éclairés des mêmes lumières, c’est qu’ils ont pris la comédie différemment, et que les uns l’ont considérée dans sa pureté, lorsque les autres l’ont regardée dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains spectacles qu’on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude.
96Et en effet, puisqu’on doit discourir des choses et non pas des mots, et que la plupart des contrariétés viennent de ne se pas entendre, et d’envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut qu’ôter le voile de l’équivoque, et regarder ce qu’est la comédie en soi, pour voir si elle est condamnable. On connaîtra, sans doute, que, n’étant autre chose qu’un poème ingénieux, qui, par des leçons agréables, reprend les défauts des hommes, on ne saurait la censurer sans injustice ; et, si nous voulons ouïr là-dessus le témoignage de l’antiquité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes ont donné des louanges à la comédie, eux qui faisaient profession d’une sagesse si austère, et qui criaient sans cesse après les vices de leur siècle. Elle nous fera voir qu’Aristote a consacré des veilles au théâtre, et s’est donné le soin de réduire en préceptes l’art de faire des comédies. Elle nous apprendra que de ses plus grands hommes, et des premiers en dignité, ont fait gloire d’en composer eux-mêmes ; qu’il y en a eu d’autres qui n’ont pas dédaigné de réciter en public celles qu’ils avoient composées, que la Grèce a fait pour cet art éclater son estime, par les prix glorieux et par les superbes théâtres dont elle a voulu l’honorer ; et que, dans Rome enfin, ce même art a reçu aussi des honneurs extraordinaires : je ne dis pas dans Rome débauchée, et sous la licence des empereurs, mais dans Rome disciplinée, sous la sagesse des consuls, et dans le temps de la vigueur de la vertu romaine.
98J’avoue qu’il y a eu des temps ou la comédie s’est corrompue. Et qu’est-ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours ? Il n’y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime ; point d’art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les intentions ; rien de si bon en soi qu’ils ne puissent tourner à de mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons ; et cependant il y a eu des temps où elle s’est rendue odieuse, et souvent on en a fait un art d’empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel ; elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la connaissance d’un Dieu, par la contemplation des merveilles de la nature ; et pourtant on n’ignore pas que souvent en l’a détournée de son emploi, et qu’on l’a occupée publiquement à soutenir l’impiété. Les choses même les plus saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes ; et nous voyons des scélérats qui, tous les jours, abusent de la piété, et la font servir méchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu’il est besoin de faire. On n’enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l’on corrompt, avec la malice des corrupteurs. On sépare toujours le mauvais usage d’avec l’intention de l’art ; et, comme on ne s’avise point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes, on ne doit point aussi vouloir interdire la comédie pour avoir été censurée en de certains temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent point ici. Elle s’est renfermée dans ce qu’elle a pu voir ; et nous ne devons point la tirer des bornes qu’elle s’est données, l’étendre plus loin qu’il ne faut, et lui faire embrasser l’innocent avec le coupable. La comédie qu’elle a eu dessein d’attaquer n’est point du tout la comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien garder de confondre celle-là avec celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les mœurs sont tout à fait opposées. Elles n’ont aucun rapport l’une avec l’autre que la ressemblance du nom, et ce serait une injustice épouvantable que de vouloir condamner Olympe, qui est femme de bien, parce qu’il y a une Olympe qui a été une débauchée. De semblables arrêts, sans doute, feraient un grand désordre dans le monde. Il n’y aurait rien par là qui ne fût condamné ; et puisque l’on ne garde point cette rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où l’on verra régner l’instruction et l’honnêteté.
100Je sais qu’il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie ; qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses ; que les passions que l’on y dépeint sont d’autant plus touchantes qu’elles sont pleines de vertu, et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand crime c’est que de s’attendrir à la vue d’une passion honnête ; et c’est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme. Je doute qu’une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine ; et je ne sais s’il n’est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes que de vouloir les retrancher entièrement. J’avoue qu’il y a des lieux qu’il vaut mieux fréquenter que le théâtre ; et si l’on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu’elle soit condamnée avec le reste ; mais supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu’on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. Je me suis étendu trop loin. Finissons par un mot d’un grand prince sur la comédie du Tartuffe.
102Huit jours après qu’elle eut été défendue, on représenta devant la cour une pièce intitulée Scaramouche ermite ; et le roi, en sortant, dit au grand prince que je veux dire : « Je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent mot de celle de Scaramouche ; » à quoi le prince répondit : « La raison de cela, c’est que la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion, dont ces messieurs-là ne se soucient point : mais celle de Molière les joue eux-mêmes ; c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. »
Premier Placet
106Sire,
108Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j’ai cru que, dans l’emploi où je me trouve, je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle ; et comme l’hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j’avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites, et mit en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux-monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistiquée.
110Je l’ai faite, Sire, cette comédie, avec tout le soin, comme je crois, et toutes les circonspections que pouvait demander la délicatesse de la matière ; et pour mieux conserver l’estime et le respect qu’on doit aux vrais dévots, j’en ai distingué le plus que j’ai pu le caractère que j’avais à toucher. Je n’ai point laissé d’équivoque, j’ai ôté ce qui pouvait confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi dans cette peinture que des couleurs expresses et des traits essentiels qui font reconnaître d’abord un véritable et franc hypocrite.
112Cependant toutes mes précautions ont été inutiles. On a profité, Sire, de la délicatesse de votre âme sur les matières de religion, et l’on a su vous prendre par l’endroit seul que vous êtes prenable, je veux dire par le respect des choses saintes. Les tartuffes, sous main, ont eu l’adresse de trouver grâce auprès de Votre Majesté ; et les originaux enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu’elle fût, et quelque ressemblante qu’on la trouvât.
114Bien que ce m’eût été un coup sensible que la suppression de cet ouvrage, mon malheur pourtant était adouci par la manière dont Votre Majesté s’était expliquée sur ce sujet ; et j’ai cru, Sire, qu’elle m’ôtait tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu’elle ne trouvait rien à dire dans cette comédie qu’elle me défendait de produire en public.
116Mais, malgré cette glorieuse déclaration du plus grand roi du monde et du plus éclairé, malgré l’approbation encore de M. le légat, et de la plus grande partie de nos prélats, qui tous, dans les lectures particulières que je leur ai faites de mon ouvrage, se sont trouvés d’accord avec les sentiments de Votre Majesté ; malgré tout cela, dis-je, on voit un livre composé par le curé de… qui donne hautement un démenti à tous ces augustes témoignages. Votre Majesté a beau dire, et M. le légat et MM. les prélats ont beau donner leur jugement, ma comédie, sans l’avoir vue, est diabolique, et diabolique mon cerveau ; je suis un démon vêtu de chair et habillé en homme, un libertin, un impie digne d’un supplice exemplaire. Ce n’est pas assez que le feu expie en public mon offense, j’en serais quitte à trop bon marché : le zèle charitable de ce galant homme de bien n’a garde de demeurer là ; il ne veut point que j’aie de miséricorde auprès de Dieu, il veut absolument que je sois damné, c’est une affaire résolue.
118Ce livre, Sire, a été présenté à Votre Majesté ; et, sans doute, elle juge bien elle-même combien il m’est fâcheux de me voir exposé tous les jours aux insultes de ces messieurs ; quel tort me feront dans le monde de telles calomnies, s’il faut qu’elles soient tolérées ; et quel intérêt j’ai enfin à me purger de son imposture, et à faire voir au public que ma comédie n’est rien moins que ce qu’on veut qu’elle soit. Je ne dirai point, Sire, ce que j’aurais à demander pour ma réputation, et pour justifier à tout le monde l’innocence de mon ouvrage : les rois éclairés, comme vous, n’ont pas besoin qu’on leur marque ce qu’on souhaite ; ils voient, comme Dieu, ce qu’il nous faut, et savent mieux que nous ce qu’ils nous doivent accorder. Il me suffit de mettre mes intérêts entre les mains de Votre Majesté ; et j’attends d’elle, avec respect, tout ce qu’il lui plaira d’ordonner là-dessus.
Second Placet
122Sire,
124C’est une chose bien téméraire à moi que de venir importuner un grand monarque au milieu de ses glorieuses conquêtes ; mais, dans l’état où je me vois, où trouver, Sire, une protection qu’au lieu où je la viens chercher ? Et qui puis-je solliciter contre l’autorité de la puissance qui m’accable, que la source de la puissance et de l’autorité, que le juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le maître de toutes choses ?
126Ma comédie, Sire, n’a pu jouir ici des bontés de Votre Majesté. En vain je l’ai produite sous le titre de l’Imposteur, et déguisé le personnage sous l’ajustement d’un homme du monde ; j’ai eu beau lui donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée, et des dentelles sur tout l’habit, mettre en plusieurs endroits des adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j’ai jugé capable de fournir l’ombre d’un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulais faire : tout cela n’a de rien servi. La cabale s’est réveillée aux simples conjectures qu’ils ont pu avoir de la chose. Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ma comédie n’a pas plutôt paru, qu’elle s’est vue foudroyée par le coup d’un pouvoir qui doit imposer du respect ; et tout ce que j’ai pu faire en cette rencontre pour me sauver moi-même de l’éclat de cette tempête, c’est de dire que Votre Majesté avait eu la bonté de m’en permettre la représentation, et que je n’avais pas cru qu’il fût besoin de demander cette permission à d’autres, puisqu’il n’y avait qu’elle seule qui me l’eût défendue.
128Je ne doute point, Sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté, et ne jettent dans leur parti, comme ils l’ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont d’autant plus prompts à se laisser tromper qu’ils jugent d’autrui par eux-mêmes. Ils ont l’art de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions. Quelque mine qu’ils fassent, ce n’est point du tout l’intérêt de Dieu, qui les peut émouvoir : ils l’ont assez montré dans les comédies qu’ils ont souffert qu’on ait jouées tant de fois en public sans en dire le moindre mot. Celles-là n’attaquaient que la piété et la religion, dont ils se soucient fort peu : mais celle-ci les attaque et les joue eux-mêmes ; et c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. Ils ne sauraient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde ; et, sans doute, on ne manquera pas de dire à Votre Majesté que chacun s’est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure, Sire, c’est que tout Paris ne s’est scandalisé que de la défense qu’on en a fait, que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation profitable, et qu’on s’est étonné que des personnes d’une probité si connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devraient être l’horreur de tout le monde, et sont si opposés à la véritable piété, dont elles font profession.
130J’attends avec respect l’arrêt que Votre Majesté daignera prononcer sur cette matière : mais il est très assuré, Sire, qu’il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartuffes ont l’avantage ; qu’ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de ma plume.
132Daignent vos bontés, Sire, me donner une protection contre leur rage envenimée ! et puissé-je, au retour d’une campagne si glorieuse, délasser Votre Majesté des fatigues de ses conquêtes, lui donner d’innocents plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait trembler toute l’Europe.
Troisième Placet
136Sire,
138Un fort honnête médecin, dont j’ai l’honneur d’être le malade, me promet et veut s’obliger par-devant notaire de me faire vivre encore trente années, si je puis lui obtenir une grâce de Votre Majesté. Je lui ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandais pas tant, et que je serais satisfait de lui pourvu qu’il s’obligeât de ne me point tuer. Cette grâce, Sire, est un canonicat de votre chapelle royale de Vincennes, vacant par la mort de…
140Oserais-je demander encore cette grâce à Votre Majesté le propre jour de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés ? Je suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots ; et je le serais, par cette seconde, avec les médecins. C’est pour moi, sans doute, trop de grâces à la fois ; mais peut-être n’en est-ce pas trop pour Votre Majesté ; et j’attends, avec un peu d’espérance respectueuse, la réponse de mon placet.
Personnages
144- Mme Pernelle, mère d’Orgon.
145- Orgon, mari d’Elmire.
146- Elmire, femme d’Orgon.
147- Damis, fils d’Orgon.
148- Mariane, fille d’Orgon et amante de Valère.
149- Valère, amant de Mariane.
150- Cléante, beau-frère d’Orgon.
151- Tartuffe, faux dévot.
152- Dorine, suivante de Mariane.
153- M. Loyal, sergent.
154- Un Exempt.
155- Flipote, servante de madame Pernelle.
157La scène est à Paris dans la maison d’Orgon.
Acte I
Scène 1
163Madame Pernelle, Elmire, Cléante, Damis, Dorine, Flipote.
165**Madame Pernelle**
167Allons, Flipote, allons ; que d’eux je me délivre.
169**Elmire**
171Vous marchez d’un tel pas, qu’on a peine à vous suivre.
173**Madame Pernelle**
175Laissez, ma bru, laissez ; ne venez pas plus loin ;
176Ce sont toutes façons dont je n’ai pas besoin.
178**Elmire**
180De ce que l’on vous doit envers vous on s’acquitte.
181Mais, ma mère, d’où vient que vous sortez si vite ?
183**Madame Pernelle**
185C’est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
186Et que de me complaire on ne prend nul souci.
187Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée :
188Dans toutes mes leçons j’y suis contrariée ;
189On n’y respecte rien, chacun y parle haut,
190Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud.
192**Dorine**
194Si…
196**Madame Pernelle**
198Vous êtes, ma mie, une fille suivante,
199Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente ;
200Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.
202**Damis**
204Mais…
206**Madame Pernelle**
208Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils ;
209C’est moi qui vous le dis, qui suis votre grand’mère ;
210Et j’ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
211Que vous preniez tout l’air d’un méchant garnement,
212Et ne lui donneriez jamais que du tourment.
214**Mariane**
216Je crois…
218**Madame Pernelle**
220Mon Dieu ! sa sœur, vous faites la discrète,
221Et vous n’y touchez pas, tant vous semblez doucette ;
222Mais il n’est, comme on dit, pire eau que l’eau qui dort,
223Et vous menez sous chape un train que je hais fort.
225**Elmire**
227Mais, ma mère…
229**Madame Pernelle**
231Ma bru, qu’il ne vous en déplaise,
232Votre conduite, en tout, est tout à fait mauvaise ;
233Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux ;
234Et leur défunte mère en usait beaucoup mieux.
235Vous êtes dépensière ; et cet état me blesse,
236Que vous alliez vêtue ainsi qu’une princesse.
237Quiconque à son mari veut plaire seulement,
238Ma bru, n’a pas besoin de tant d’ajustement.
240**Cléante**
242Mais, madame, après tout…
244**Madame Pernelle**
246Pour vous, monsieur son frère,
247Je vous estime fort, vous aime, et vous révère ;
248Mais enfin si j’étais de mon fils son époux,
249Je vous prierais bien fort de n’entrer point chez nous.
250Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre
251Qui par d’honnêtes gens ne se doivent point suivre.
252Je vous parle un peu franc ; mais c’est là mon humeur,
253Et je ne mâche point ce que j’ai sur le cœur.
255**Damis**
257Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux, sans doute…
259**Madame Pernelle**
261C’est un homme de bien qu’il faut que l’on écoute ;
262Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux,
263De le voir querellé par un fou comme vous.
265**Damis**
267Quoi ! je souffrirai, moi, qu’un cagot de critique
268Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique ;
269Et que nous ne puissions à rien nous divertir,
270Si ce beau monsieur-là n’y daigne consentir ?
272**Dorine**
274S’il le faut écouter, et croire à ses maximes,
275On ne peut faire rien, qu’on ne fasse des crimes ;
276Car il contrôle tout, ce critique zélé.
278**Madame Pernelle**
280Et tout ce qu’il contrôle est fort bien contrôlé.
281C’est au chemin du ciel qu’il prétend vous conduire :
282Et mon fils à l’aimer vous devrait tous induire.
284**Damis**
286Non, voyez-vous, ma mère, il n’est père ni rien,
287Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien :
288Je trahirais mon cœur de parler d’autre sorte.
289Sur ses façons de faire à tous coups je m’emporte :
290J’en prévois une suite, et qu’avec ce pied-plat
291Il faudra que j’en vienne à quelque grand éclat.
293**Dorine**
295Certes, c’est une chose aussi qui scandalise
296De voir qu’un inconnu céans s’impatronise ;
297Qu’un gueux, qui, quand il vint, n’avait pas de souliers,
298Et dont l’habit entier valait bien six deniers,
299En vienne jusque-là que de se méconnaître,
300De contrarier tout, et de faire le maître.
302**Madame Pernelle**
304Eh ! merci de ma vie, il en irait bien mieux
305Si tout se gouvernait par ses ordres pieux.
307**Dorine**
309Il passe pour un saint dans votre fantaisie :
310Tout son fait, croyez-moi, n’est rien qu’hypocrisie.
312**Madame Pernelle**
314Voyez la langue !
316**Dorine**
318À lui, non plus qu’à son Laurent,
319Je ne me fierais, moi, que sur un bon garant.
321**Madame Pernelle**
323J’ignore ce qu’au fond le serviteur peut être ;
324Mais pour homme de bien je garantis le maître.
325Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez
326Qu’à cause qu’il vous dit à tous vos vérités.
327C’est contre le péché que son cœur se courrouce
328Et l’intérêt du ciel est tout ce qui le pousse.
330**Dorine**
332Oui ; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,
333Ne saurait-il souffrir qu’aucun hante céans ?
334En quoi blesse le ciel une visite honnête,
335Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête ?
336Veut-on que là-dessus je m’explique entre nous ?…
337(Montrant Elmire.)
338Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux.
340**Madame Pernelle**
342Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites.
343Ce n’est pas lui tout seul qui blâme ces visites :
344Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,
345Ces carrosses sans cesse à la porte plantés,
346Et de tant de laquais le bruyant assemblage,
347Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage.
348Je veux croire qu’au fond il ne se passe rien ;
349Mais enfin on en parle, et cela n’est pas bien.
351**Cléante**
353Hé ! voulez-vous, madame, empêcher qu’on ne cause ?
354Ce serait dans la vie une fâcheuse chose,
355Si, pour les sots discours où l’on peut être mis,
356Il fallait renoncer à ses meilleurs amis.
357Et quand même on pourrait se résoudre à le faire,
358Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire ?
359Contre la médisance il n’est point de rempart.
360À tous les sots caquets n’ayons donc nul égard ;
361Efforçons-nous de vivre avec toute innocence,
362Et laissons aux causeurs une pleine licence.
364**Dorine**
366Daphné, notre voisine, et son petit époux,
367Ne seraient-ils point ceux qui parlent mal de nous ?
368Ceux de qui la conduite offre le plus à rire
369Sont toujours sur autrui les premiers à médire :
370Ils ne manquent jamais de saisir promptement
371L’apparente lueur du moindre attachement,
372D’en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,
373Et d’y donner le tour qu’ils veulent qu’on y croie ;
374Des actions d’autrui, teintes de leurs couleurs,
375Ils pensent dans le monde autoriser les leurs,
376Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance,
377Aux intrigues qu’ils ont donner de l’innocence,
378Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés
379De ce blâme public dont ils sont trop chargés.
381**Madame Pernelle**
383Tous ces raisonnements ne font rien à l’affaire.
384On sait qu’Orante mène une vie exemplaire ;
385Tous ses soins vont au ciel ; et j’ai su, par des gens,
386Qu’elle condamne fort le train qui vient céans.
388**Dorine**
390L’exemple est admirable, et cette dame est bonne !
391Il est vrai qu’elle vit en austère personne ;
392Mais l’âge, dans son âme, a mis ce zèle ardent,
393Et l’on sait qu’elle est prude, à son corps défendant.
394Tant qu’elle a pu des cœurs attirer les hommages,
395Elle a fort bien joui de tous ses avantages ;
396Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser,
397Au monde qui la quitte elle veut renoncer,
398Et du voile pompeux d’une haute sagesse
399De ses attraits usés déguiser la faiblesse.
400Ce sont là les retours des coquettes du temps :
401Il leur est dur de voir déserter les galants.
402Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude
403Ne voit d’autre recours que le métier de prude ;
404Et la sévérité de ces femmes de bien
405Censure toute chose, et ne pardonne à rien.
406Hautement d’un chacun elles blâment la vie,
407Non point par charité, mais par un trait d’envie,
408Qui ne saurait souffrir qu’une autre ait les plaisirs
409Dont le penchant de l’âge a sevré leurs désirs.
411**Madame Pernelle, à Elmire.**
413Voilà les contes bleus qu’il vous faut pour vous plaire,
414Ma bru. L’on est chez vous contrainte de se taire :
415Car madame, à jaser, tient le dé tout le jour.
416Mais enfin je prétends discourir à mon tour :
417Je vous dis que mon fils n’a rien fait de plus sage
418Qu’en recueillant chez soi ce dévot personnage ;
419Que le ciel au besoin l’a céans envoyé
420Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ;
421Que, pour votre salut, vous le devez entendre,
422Et qu’il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.
423Ces visites, ces bals, ces conversations,
424Sont du malin esprit toutes inventions.
425Là, jamais on n’entend de pieuses paroles ;
426Ce sont propos oisifs, chansons, et fariboles :
427Bien souvent le prochain en a sa bonne part,
428Et l’on y sait médire et du tiers et du quart.
429Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées
430De la confusion de telles assemblées :
431Mille caquets divers s’y font en moins de rien ;
432Et, comme l’autre jour un docteur dit fort bien,
433C’est véritablement la tour de Babylone,
434Car chacun y babille, et tout du long de l’aune ;
435Et, pour conter l’histoire où ce point l’engagea…
436(Montrant Cléante.)
437Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà !
438Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire,
439(À Elmire.)
440Et sans… Adieu, ma bru ; je ne veux plus rien dire.
441Sachez que pour céans j’en rabats de moitié,
442Et qu’il fera beau temps quand j’y mettrai le pied.
443(Donnant un soufflet à Flipote.)
444Allons, vous, vous rêvez et bayez aux corneilles.
445Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles.
446Marchons, gaupe, marchons.
Scène 2
450Cléante, Dorine.
452**Cléante**
454Je n’y veux point aller,
455De peur qu’elle ne vînt encor me quereller,
456Que cette bonne femme…
458**Dorine**
460Ah ! certes, c’est dommage
461Qu’elle ne vous ouît tenir un tel langage :
462Elle vous dirait bien qu’elle vous trouve bon,
463Et qu’elle n’est point d’âge à lui donner ce nom !
465**Cléante**
467Comme elle s’est pour rien contre nous échauffée !
468Et que de son Tartuffe elle paraît coiffée !
470**Dorine**
472Oh ! vraiment, tout cela n’est rien au prix du fils :
473Et, si vous l’aviez vu, vous diriez : C’est bien pis !
474Nos troubles l’avaient mis sur le pied d’homme sage,
475Et, pour servir son prince, il montra du courage.
476Mais il est devenu comme un homme hébété
477Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ;
478Il l’appelle son frère et l’aime dans son âme
479Cent fois plus qu’il ne fait mère, fils, fille et femme.
480C’est de tous ses secrets l’unique confident,
481Et de ses actions le directeur prudent ;
482Il le choie, il l’embrasse ; et pour une maîtresse
483On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse :
484À table, au plus haut bout il veut qu’il soit assis ;
485Avec joie il l’y voit manger autant que six ;
486Les bons morceaux de tout, il faut qu’on les lui cède ;
487Et, s’il vient à roter, il lui dit : Dieu vous aide.
488Enfin il en est fou ; c’est son tout, son héros ;
489Il l’admire à tous coups, le cite à tout propos ;
490Ses moindres actions lui semblent des miracles,
491Et tous les mots qu’il dit sont pour lui des oracles.
492Lui, qui connaît sa dupe et qui veut en jouir,
493Par cent dehors fardés a l’art de l’éblouir ;
494Son cagotisme en tire à toute heure des sommes,
495Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes.
496Il n’est pas jusqu’au fat qui lui sert de garçon,
497Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon ;
498Il vient nous sermonner avec des yeux farouches,
499Et jeter nos rubans, notre rouge, et nos mouches.
500Le traître, l’autre jour, nous rompit de ses mains
501Un mouchoir qu’il trouva dans une Fleur des Saints,
502Disant que nous mêlions, par un crime effroyable,
503Avec la sainteté les parures du diable.
Scène 3
507Elmire, Mariane, Damis, Cléante, Dorine.
509**Elmire, à Cléante.**
511Vous êtes bien heureux de n’être point venu
512Au discours qu’à la porte elle nous a tenu.
513Mais j’ai vu mon mari ; comme il ne m’a point vue,
514Je veux aller là-haut attendre sa venue.
516**Cléante**
518Moi, je l’attends ici pour moins d’amusement ;
519Et je vais lui donner le bonjour seulement.
Scène 4
523Cléante, Damis, Dorine.
525**Damis**
527De l’hymen de ma sœur touchez-lui quelque chose :
528J’ai soupçon que Tartuffe à son effet s’oppose,
529Qu’il oblige mon père à des détours si grands ;
530Et vous n’ignorez pas quel intérêt j’y prends…
531Si même ardeur enflamme et ma sœur et Valère,
532La sœur de cet ami, vous le savez, m’est chère ;
533Et s’il fallait…
535**Dorine**
537Il entre.
Scène 5
541Orgon, Cléante, Dorine.
543**Orgon**
545Ah ! mon frère, bonjour.
547**Cléante**
549Je sortais, et j’ai joie à vous voir de retour.
550La campagne à présent n’est pas beaucoup fleurie.
552**Orgon**
554Dorine… (À Cléante.) Mon beau-frère, attendez, je vous prie.
555Vous voulez bien souffrir, pour m’ôter de souci,
556Que je m’informe un peu des nouvelles d’ici.
557(À Dorine.)
558Tout s’est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte ?
559Qu’est-ce qu’on fait céans ? comme est-ce qu’on s’y porte ?
561**Dorine**
563Madame eut avant-hier la fièvre jusqu’au soir,
564Avec un mal de tête étrange à concevoir.
566**Orgon**
568Et Tartuffe ?
570**Dorine**
572Tartuffe ! Il se porte à merveille,
573Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.
575**Orgon**
577Le pauvre homme !
579**Dorine**
581Le soir elle eut un grand dégoût,
582Et ne put, au souper, toucher à rien du tout,
583Tant sa douleur de tête était encor cruelle !
585**Orgon**
587Et Tartuffe ?
589**Dorine**
591Il soupa, lui tout seul, devant elle ;
592Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
593Avec une moitié de gigot en hachis.
595**Orgon**
597Le pauvre homme !
599**Dorine**
601La nuit se passa tout entière
602Sans qu’elle pût fermer un moment la paupière ;
603Des chaleurs l’empêchaient de pouvoir sommeiller,
604Et jusqu’au jour, près d’elle, il nous fallut veiller.
606**Orgon**
608Et Tartuffe ?
610**Dorine**
612Pressé d’un sommeil agréable,
613Il passa dans sa chambre au sortir de la table ;
614Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
615Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.
617**Orgon**
619Le pauvre homme !
621**Dorine**
623À la fin, par nos raisons gagnée,
624Elle se résolut à souffrir la saignée ;
625Et le soulagement suivit tout aussitôt.
627**Orgon**
629Et Tartuffe ?
631**Dorine**
633Il reprit courage comme il faut ;
634Et, contre tous les maux fortifiant son âme,
635Pour réparer le sang qu’avait perdu madame,
636But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin.
638**Orgon**
640Le pauvre homme !
642**Dorine**
644Tous deux se portent bien enfin ;
645Et je vais à madame annoncer, par avance,
646La part que vous prenez à sa convalescence.
Scène 6
650Orgon, Cléante.
652**Cléante**
654À votre nez, mon frère, elle se rit de vous :
655Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux,
656Je vous dirai tout franc que c’est avec justice.
657A-t-on jamais parlé d’un semblable caprice ?
658Et se peut-il qu’un homme ait un charme aujourd’hui
659À vous faire oublier toutes choses pour lui ?
660Qu’après avoir chez vous réparé sa misère,
661Vous en veniez au point… ?
663**Orgon**
665Halte-là, mon beau-frère,
666Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.
668**Cléante**
670Je ne le connais pas, puisque vous le voulez ;
671Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être…
673**Orgon**
675Mon frère, vous seriez charmé de le connaître ;
676Et vos ravissements ne prendraient point de fin.
677C’est un homme… qui… ah !… un homme… un homme enfin.
678Qui suit bien ses leçons, goûte une paix profonde
679Et comme du fumier regarde tout le monde.
680Oui, je deviens tout autre avec son entretien ;
681Il m’enseigne à n’avoir affection pour rien ;
682De toutes amitiés il détache mon âme ;
683Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
684Que je m’en soucierais autant que de cela.
686**Cléante**
688Les sentiments humains, mon frère, que voilà !
690**Orgon**
692Ah ! si vous aviez vu comme j’en fis rencontre,
693Vous auriez pris pour lui l’amitié que je montre.
694Chaque jour à l’église il venait, d’un air doux,
695Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.
696Il attirait les yeux de l’assemblée entière
697Par l’ardeur dont au ciel il poussait sa prière ;
698Il faisait des soupirs, de grands élancements,
699Et baisait humblement la terre à tous moments :
700Et, lorsque je sortais, il me devançait vite
701Pour m’aller, à la porte, offrir de l’eau bénite.
702Instruit par son garçon, qui dans tout l’imitait,
703Et de son indigence, et de ce qu’il était,
704Je lui faisais des dons ; mais, avec modestie,
705Il me voulait toujours en rendre une partie.
706C’est trop, me disait-il, c’est trop de la moitié.
707Je ne mérite pas de vous faire pitié.
708Et, quand je refusais de le vouloir reprendre,
709Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre.
710Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,
711Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.
712Je vois qu’il reprend tout, et qu’à ma femme même
713Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême ;
714Il m’avertit des gens qui lui font les yeux doux,
715Et plus que moi six fois il s’en montre jaloux.
716Mais vous ne croiriez point jusqu’où monte son zèle :
717Il s’impute à péché la moindre bagatelle ;
718Un rien presque suffit pour le scandaliser,
719Jusque-là qu’il se vint l’autre jour accuser
720D’avoir pris une puce en faisant sa prière,
721Et de l’avoir tuée avec trop de colère.
723**Cléante**
725Parbleu, vous êtes fou, mon frère, que je croi.
726Avec de tels discours, vous moquez-vous de moi ?
727Et que prétendez-vous ? Que tout ce badinage…
729**Orgon**
731Mon frère, ce discours sent le libertinage :
732Vous en êtes un peu dans votre âme entiché ;
733Et, comme je vous l’ai plus de dix fois prêché,
734Vous vous attirerez quelque méchante affaire.
736**Cléante**
738Voilà de vos pareils le discours ordinaire :
739Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux.
740C’est être libertin que d’avoir de bons yeux ;
741Et qui n’adore pas de vaines simagrées,
742N’a ni respect ni foi pour les choses sacrées.
743Allez, tous vos discours ne me font point de peur ;
744Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur.
745De tous vos façonniers on n’est point les esclaves.
746Il est de faux dévots ainsi que de faux braves :
747Et, comme on ne voit pas qu’où l’honneur les conduit
748Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
749Les bons et vrais dévots, qu’on doit suivre à la trace,
750Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
751Hé quoi ! vous ne ferez nulle distinction
752Entre l’hypocrisie et la dévotion ?
753Vous les voulez traiter d’un semblable langage,
754Et rendre même honneur au masque qu’au visage ;
755Égaler l’artifice à la sincérité,
756Confondre l’apparence avec la vérité,
757Estimer le fantôme autant que la personne,
758Et la fausse monnaie à l’égal de la bonne ?
759Les hommes, la plupart, sont étrangement faits ;
760Dans la juste nature on ne les voit jamais :
761La raison a pour eux des bornes trop petites ;
762En chaque caractère ils passent ses limites,
763Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent
764Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
765Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.
767**Orgon**
769Oui, vous êtes, sans doute, un docteur qu’on révère,
770Tout le savoir du monde est chez vous retiré ;
771Vous êtes le seul sage et le seul éclairé,
772Un oracle, un Caton, dans le siècle où nous sommes ;
773Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes.
775**Cléante**
777Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,
778Et le savoir chez moi n’est pas tout retiré.
779Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science,
780Du faux avec le vrai faire la différence.
781Et comme je ne vois nul genre de héros
782Qui soient plus à priser que les parfaits dévots,
783Aucune chose au monde et plus noble, et plus belle,
784Que la sainte ferveur d’un véritable zèle ;
785Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
786Que le dehors plâtré d’un zèle spécieux,
787Que ces francs charlatans, que ces dévots de place,
788De qui la sacrilège et trompeuse grimace
789Abuse impunément, et se joue, à leur gré,
790De ce qu’ont les mortels de plus saint et sacré ;
791Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise,
792Font de dévotion métier et marchandise,
793Et veulent acheter crédit et dignités
794À prix de faux clins d’yeux et d’élans affectés ;
795Ces gens, dis-je, qu’on voit, d’une ardeur non commune,
796Par le chemin du ciel courir à leur fortune ;
797Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour,
798Et prêchent la retraite au milieu de la cour ;
799Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,
800Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d’artifices,
801Et, pour perdre quelqu’un, couvrent insolemment
802De l’intérêt du ciel leur fier ressentiment ;
803D’autant plus dangereux dans leur âpre colère,
804Qu’ils prennent contre nous des armes qu’on révère,
805Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,
806Veut nous assassiner avec un fer sacré :
807De ce faux caractère on en voit trop paraître.
808Mais les dévots de cœur sont aisés à connaître.
809Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux
810Qui peuvent nous servir d’exemples glorieux.
811Regardez Ariston, regardez Périandre,
812Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre ;
813Ce titre par aucun ne leur est débattu ;
814Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu,
815On ne voit point en eux ce faste insupportable,
816Et leur dévotion est humaine, est traitable :
817Ils ne censurent point toutes nos actions,
818Ils trouvent trop d’orgueil dans ces corrections ;
819Et, laissant la fierté des paroles aux autres,
820C’est par leurs actions qu’ils reprennent les nôtres.
821L’apparence du mal a chez eux peu d’appui,
822Et leur âme est portée à juger bien d’autrui.
823Point de cabale en eux, point d’intrigues à suivre ;
824On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre.
825Jamais contre un pécheur ils n’ont d’acharnement,
826Ils attachent leur haine au péché seulement,
827Et ne veulent point prendre avec un zèle extrême
828Les intérêts du ciel, plus qu’il ne veut lui-même.
829Voilà mes gens, voilà comme il en faut user,
830Voilà l’exemple enfin qu’il se faut proposer.
831Votre homme, à dire vrai, n’est pas de ce modèle :
832C’est de fort bonne foi que vous vantez son zèle ;
833Mais par un faux éclat je vous crois ébloui.
835**Orgon**
837Monsieur mon cher beau-frère, avez-vous tout dit ?
839**Cléante**
841Oui.
843**Orgon, s’en allant.**
845Je suis votre valet.
847**Cléante**
849De grâce, un mot, mon frère.
850Laissons là ce discours. Vous savez que Valère,
851Pour être votre gendre, a parole de vous.
853**Orgon**
855Oui.
857**Cléante**
859Vous aviez pris jour pour un lien si doux.
861**Orgon**
863Il est vrai.
865**Cléante**
867Pourquoi donc en différer la fête ?
869**Orgon**
871Je ne sais.
873**Cléante**
875Auriez-vous autre pensée en tête ?
877**Orgon**
879Peut-être.
881**Cléant**
883Vous voulez manquer à votre foi ?
885**Orgon**
887Je ne dis pas cela.
889**Cléante**
891Nul obstacle, je croi,
892Ne vous peut empêcher d’accomplir vos promesses.
894**Orgon**
896Selon.
898**Cléante**
900Pour dire un mot faut-il tant de finesses ?
901Valère, sur ce point, me fait vous visiter.
903**Orgon**
905Le ciel en soit loué !
907**Cléante**
909Mais que lui reporter ?
911**Orgon**
913Tout ce qu’il vous plaira.
915**Cléante**
917Mais il est nécessaire
918De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc ?
920**Orgon**
922De faire
923Ce que le ciel voudra.
925**Cléante**
927Mais parlons tout de bon.
928Valère a votre foi ; la tiendrez-vous, ou non ?
930**Orgon**
932Adieu.
934**Cléante, seul.**
936Pour son amour je crains une disgrâce,
937Et je dois l’avertir de tout ce qui se passe.
Acte II
Scène 1
943Orgon, Mariane.
945**Orgon**
947Mariane !
949**Mariane**
951Mon père ?
953**Orgon**
955Approchez. J’ai de quoi
956Vous parler en secret.
958**Mariane, à Orgon, qui regarde dans un petit cabinet.**
960Que cherchez-vous ?
962**Orgon**
964Je voi
965Si quelqu’un n’est point là qui pourrait nous entendre,
966Car ce petit endroit est propre pour surprendre.
967Or sus, nous voilà bien. J’ai, Mariane, en vous
968Reconnu de tout temps un esprit assez doux,
969Et de tout temps aussi vous m’avez été chère.
971**Mariane**
973Je suis fort redevable à cet amour de père.
975**Orgon**
977C’est fort bien dit, ma fille ; et, pour le mériter,
978Vous devez n’avoir soin que de me contenter.
980**Mariane**
982C’est où je mets aussi ma gloire la plus haute.
984**Orgon**
986Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hôte ?
988**Mariane**
990Qui, moi ?
992**Orgon**
994Vous. Voyez bien comme vous répondrez.
996**Mariane**
998Hélas ! j’en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.
Scène 2
1002Orgon, Mariane, Dorine, entrant doucement et se tenant derrière Orgon, sans être vue.
1004**Orgon**
1006C’est parler sagement… Dites-moi donc, ma fille,
1007Qu’en toute sa personne un haut mérite brille,
1008Qu’il touche votre cœur, et qu’il vous serait doux
1009De le voir par mon choix devenir votre époux.
1010Hé ?
1011(Mariane se recule avec surprise.)
1013**Mariane**
1015Hé ?
1017**Orgon**
1019Qu’est-ce ?
1021**Mariane**
1023Plaît-il ?
1025**Orgon**
1027Quoi ?
1029**Mariane**
1031Me suis-je méprise ?
1033**Orgon**
1035Comment ?
1037**Mariane**
1039Qui voulez-vous, mon père, que je dise
1040Qui me touche le cœur, et qu’il me serait doux
1041De voir, par votre choix, devenir mon époux ?
1043**Orgon**
1045Tartuffe.
1047**Mariane**
1049Il n’en est rien, mon père, je vous jure.
1050Pourquoi me faire dire une telle imposture ?
1052**Orgon**
1054Mais je veux que cela soit une vérité ;
1055Et c’est assez pour vous que je l’aie arrêté.
1057**Mariane**
1059Quoi ! vous voulez, mon père ?…
1061**Orgon**
1063Oui, je prétends, ma fille,
1064Unir, par votre hymen, Tartuffe à ma famille.
1065Il sera votre époux, j’ai résolu cela ;
1066(Apercevant Dorine.)
1067Et comme sur vos vœux je… Que faites-vous là ?
1068La curiosité qui vous presse est bien forte,
1069Ma mie, à nous venir écouter de la sorte.
1071**Dorine**
1073Vraiment, je ne sais pas si c’est un bruit qui part
1074De quelque conjecture ou d’un coup de hasard ;
1075Mais de ce mariage on m’a dit la nouvelle,
1076Et j’ai traité cela de pure bagatelle.
1078**Orgon**
1080Quoi donc ! la chose est-elle incroyable ?
1082**Dorine**
1084À tel point
1085Que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point.
1087**Orgon**
1089Je sais bien le moyen de vous le faire croire.
1091**Dorine**
1093Oui ! oui ! vous nous contez une plaisante histoire !
1095**Orgon**
1097Je conte justement ce qu’on verra dans peu.
1099**Dorine**
1101Chansons !
1103**Orgon**
1105Ce que je dis, ma fille, n’est point jeu.
1107**Dorine**
1109Allez, ne croyez point à monsieur votre père ;
1110Il raille.
1112**Orgon**
1114Je vous dis…
1116**Dorine**
1118Non, vous avez beau faire,
1119On ne vous croira point.
1121**Orgon**
1123À la fin, mon courroux…
1125**Dorine**
1127Hé bien ! on vous croit donc ; et c’est tant pis pour vous.
1128Quoi ! se peut-il, monsieur, qu’avec l’air d’homme sage,
1129Et cette large barbe au milieu du visage,
1130Vous soyez assez fou pour vouloir… ?
1132**Orgon**
1134Écoutez :
1135Vous avez pris céans certaines privautés
1136Qui ne me plaisent point ; je vous le dis, ma mie.
1138**Dorine**
1140Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie.
1141Vous moquez-vous des gens d’avoir fait ce complot ?
1142Votre fille n’est point l’affaire d’un bigot :
1143Il a d’autres emplois auxquels il faut qu’il pense.
1144Et puis, que vous apporte une telle alliance ?
1145À quel sujet aller, avec tout votre bien,
1146Choisir un gendre gueux ?…
1148**Orgon**
1150Taisez-vous. S’il n’a rien,
1151Sachez que c’est par là qu’il faut qu’on le révère.
1152Sa misère est sans doute une honnête misère ;
1153Au-dessus des grandeurs elle doit l’élever,
1154Puisque enfin de son bien il s’est laissé priver
1155Par son trop peu de soin des choses temporelles,
1156Et sa puissante attache aux choses éternelles.
1157Mais mon secours pourra lui donner les moyens
1158De sortir d’embarras, et rentrer dans ses biens :
1159Ce sont fiefs qu’à bon titre au pays on renomme ;
1160Et, tel que l’on le voit, il est bien gentilhomme.
1162**Dorine**
1164Oui, c’est lui qui le dit ; et cette vanité,
1165Monsieur, ne sied pas bien avec la piété.
1166Qui d’une sainte vie embrasse l’innocence
1167Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance,
1168Et l’humble procédé de la dévotion
1169Souffre mal les éclats de cette ambition.
1170À quoi bon cet orgueil ?… Mais ce discours vous blesse :
1171Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.
1172Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d’ennui,
1173D’une fille comme elle un homme comme lui ?
1174Et ne devez-vous pas songer aux bienséances,
1175Et de cette union prévoir les conséquences ?
1176Sachez que d’une fille on risque la vertu,
1177Lorsque dans son hymen son goût est combattu ;
1178Que le dessein d’y vivre en honnête personne
1179Dépend des qualités du mari qu’on lui donne,
1180Et que ceux dont partout on montre au doigt le front,
1181Font leurs femmes souvent ce qu’on voit qu’elles sont.
1182Il est bien difficile enfin d’être fidèle
1183À de certains maris faits d’un certain modèle ;
1184Et qui donne à sa fille un homme qu’elle hait,
1185Est responsable au ciel des fautes qu’elle fait.
1186Songez à quels périls votre dessein vous livre.
1188**Orgon**
1190Je vous dis qu’il me faut apprendre d’elle à vivre !
1192**Dorine**
1194Vous n’en feriez que mieux de suivre mes leçons.
1196**Orgon**
1198Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons ;
1199Je sais ce qu’il vous faut, et je suis votre père.
1200J’avais donné pour vous ma parole à Valère :
1201Mais, outre qu’à jouer on dit qu’il est enclin,
1202Je le soupçonne encor d’être un peu libertin ;
1203Je ne remarque point qu’il hante les églises.
1205**Dorine**
1207Voulez-vous qu’il y coure à vos heures précises,
1208Comme ceux qui n’y vont que pour être aperçus ?
1210**Orgon**
1212Je ne demande pas votre avis là-dessus.
1213Enfin, avec le ciel l’autre est le mieux du monde,
1214Et c’est une richesse à nulle autre seconde.
1215Cet hymen de tous biens comblera vos désirs,
1216Il sera tout confit en douceurs et plaisirs.
1217Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles,
1218Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles :
1219À nul fâcheux débat jamais vous n’en viendrez ;
1220Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.
1222**Dorine**
1224Elle ? elle n’en fera qu’un sot, je vous assure.
1226**Orgon**
1228Ouais ! quels discours !
1230**Dorine**
1232Je dis qu’il en a l’encolure
1233Et que son ascendant, monsieur, l’emportera
1234Sur toute la vertu que votre fille aura.
1236**Orgon**
1238Cessez de m’interrompre, et songez à vous taire,
1239Sans mettre votre nez où vous n’avez que faire.
1241**Dorine, elle l’interrompt toujours au moment où il se retourne pour parler à sa fille.**
1243Je n’en parle, monsieur, que pour votre intérêt.
1245**Orgon**
1247C’est prendre trop de soin ; taisez-vous, s’il vous plaît.
1249**Dorine**
1251Si l’on ne vous aimait…
1253**Orgon**
1255Je ne veux pas qu’on m’aime.
1257**Dorine**
1259Et je veux vous aimer, monsieur, malgré vous-même.
1261**Orgon**
1263Ah !
1265**Dorine**
1267Votre honneur m’est cher, et je ne puis souffrir
1268Qu’aux brocards d’un chacun vous alliez vous offrir.
1270**Orgon**
1272Vous ne vous tairez point ?
1274**Dorine**
1276C’est une conscience
1277Que de vous laisser faire une telle alliance.
1279**Orgon**
1281Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés… ?
1283**Dorine**
1285Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez ?
1287**Orgon**
1289Oui, ma bile s’échauffe à toutes ces fadaises,
1290Et tout résolument je veux que tu te taises.
1292**Dorine**
1294Soit. Mais, ne disant mot, je n’en pense pas moins.
1296**Orgon**
1298Pense, si tu le veux ; mais applique tes soins.
1299(Se retournant vers sa fille.)
1300À ne m’en point parler, ou… Suffit. Comme sage,
1301J’ai pesé mûrement toutes choses.
1303**Dorine, à part.**
1305J’enrage
1306De ne pouvoir parler.
1308**Orgon**
1310Sans être damoiseau,
1311Tartuffe est fait de sorte…
1313**Dorine**
1315Oui, c’est un beau museau !
1317**Orgon**
1319Que, quand tu n’aurais même aucune sympathie
1320Pour tous les autres dons…
1322**Dorine, à part.**
1324La voilà bien lotie !
1325(Orgon se retourne du côté de Dorine, et, les bras croisés, l’écoute et la regarde en face.)
1326Si j’étais en sa place, un homme assurément
1327Ne m’épouserait pas de force impunément ;
1328Et je lui ferais voir, bientôt après la fête,
1329Qu’une femme a toujours une vengeance prête.
1331**Orgon, à Dorine.**
1333Donc de ce que je dis on ne fera nul cas ?
1335**Dorine**
1337De quoi vous plaignez-vous ? Je ne vous parle pas.
1339**Orgon**
1341Qu’est-ce que tu fais donc ?
1343**Dorine**
1345Je me parle à moi-même.
1347**Orgon, à part.**
1349Fort bien. Pour châtier son insolence extrême,
1350Il faut que je lui donne un revers de ma main.
1351(Il se met en posture de donner un soufflet à Dorine, et, à chaque mot qu’il dit à sa fille, il se tourne pour regarder Dorine, qui se tient droite sans parler.)
1352Ma fille, vous devez approuver mon dessein…
1353Croire que le mari… que j’ai su vous élire…
1354(À Dorine)
1355Que ne te parles-tu ?
1357**Dorine**
1359Je n’ai rien à me dire.
1361**Orgon**
1363Encore un petit mot.
1365**Dorine**
1367Il ne me plaît pas, moi.
1369**Orgon**
1371Certes, je t’y guettais.
1373**Dorine**
1375Quelque sotte, ma foi !…
1377**Orgon**
1379Enfin, ma fille, il faut payer d’obéissance ;
1380Et montrer pour mon choix entière déférence.
1382**Dorine, en s’enfuyant.**
1384Je me moquerais fort de prendre un tel époux.
1386**Orgon, après avoir manqué de donner un souffler à Dorine.**
1388Vous avez là, ma fille, une peste avec vous,
1389Avec qui, sans péché, je ne saurais plus vivre.
1390Je me sens hors d’état maintenant de poursuivre ;
1391Ses discours insolents m’ont mis l’esprit en feu,
1392Et je vais prendre l’air pour me rasseoir un peu.
Scène 3
1396Dorine, Mariane.
1398**Dorine**
1400Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole ?
1401Et faut-il qu’en ceci je fasse votre rôle ?
1402Souffrir qu’on vous propose un projet insensé,
1403Sans que du moindre mot vous l’ayez repoussé !
1405**Mariane**
1407Contre un père absolu que veux-tu que je fasse ?
1409**Dorine**
1411Ce qu’il faut pour parer une telle menace.
1413**Mariane**
1415Quoi ?
1417**Dorine**
1419Lui dire qu’un cœur n’aime point par autrui ;
1420Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui ;
1421Qu’étant celle pour qui se fait toute l’affaire,
1422C’est à vous, non à lui, que le mari doit plaire,
1423Et que, si son Tartuffe est pour lui si charmant,
1424Il le peut épouser sans nul empêchement.
1426**Mariane**
1428Un père, je l’avoue, a sur nous tant d’empire,
1429Que je n’ai jamais eu la force de rien dire.
1431**Dorine**
1433Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas :
1434L’aimez-vous, je vous prie, ou ne l’aimez-vous pas ?
1436**Mariane**
1438Ah ! qu’envers mon amour ton injustice est grande,
1439Dorine ! me dois-tu faire cette demande ?
1440T’ai-je pas là-dessus ouvert cent fois mon cœur ?
1441Et sais-tu pas pour lui jusqu’où va mon ardeur ?
1443**Dorine**
1445Que sais-je si le cœur a parlé par la bouche,
1446Et si c’est tout de bon que cet amant vous touche ?
1448**Mariane**
1450Tu me fais un grand tort, Dorine, d’en douter ;
1451Et mes vrais sentiments ont su trop éclater.
1453**Dorine**
1455Enfin, vous l’aimez donc ?
1457**Mariane**
1459Oui, d’une ardeur extrême.
1461**Dorine**
1463Et, selon l’apparence, il vous aime de même ?
1465**Mariane**
1467Je le crois.
1469**Dorine**
1471Et tous deux brûlez également
1472De vous voir mariés ensemble ?
1474**Mariane**
1476Assurément.
1478**Dorine**
1480Sur cette autre union quelle est donc votre attente ?
1482**Mariane**
1484De me donner la mort, si l’on me violente.
1486**Dorine**
1488Fort bien. C’est un recours où je ne songeais pas ;
1489Vous n’avez qu’à mourir pour sortir d’embarras.
1490Le remède, sans doute est merveilleux. J’enrage,
1491Lorsque j’entends tenir ces sortes de langage.
1493**Mariane**
1495Mon Dieu ! de quelle humeur, Dorine, tu te rends !
1496Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens.
1498**Dorine**
1500Je ne compatis point à qui dit des sornettes,
1501Et dans l’occasion mollit comme vous faites.
1503**Mariane**
1505Mais que veux-tu ? si j’ai de la timidité…
1507**Dorine**
1509Mais l’amour dans un cœur veut de la fermeté.
1511**Mariane**
1513Mais n’en gardé-je pas pour les feux de Valère ?
1514Et n’est-ce pas à lui de m’obtenir d’un père ?
1516**Dorine**
1518Mais quoi ! si votre père est un bourru fieffé,
1519Qui s’est de son Tartuffe entièrement coiffé
1520Et manque à l’union qu’il avait arrêtée,
1521La faute à votre amant doit-elle être imputée ?
1523**Mariane**
1525Mais, par un haut refus, et d’éclatants mépris,
1526Ferai-je, dans mon choix, voir un cœur trop épris ?
1527Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille,
1528De la pudeur du sexe et du devoir de fille ?
1529Et veux-tu que mes feux par le monde étalés… ?
1531**Dorine**
1533Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez
1534Être à Monsieur Tartuffe, et j’aurais, quand j’y pense,
1535Tort de vous détourner d’une telle alliance.
1536Quelle raison aurais-je à combattre vos vœux ?
1537Le parti de soi-même est fort avantageux.
1538Monsieur Tartuffe ! oh ! oh ! n’est-ce rien qu’on propose ?
1539Certes, monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose,
1540N’est pas un homme, non, qui se mouche du pied ;
1541Et ce n’est pas peu d’heur que d’être sa moitié,
1542Tout le monde déjà de gloire le couronne ;
1543Il est noble chez lui, bien fait de sa personne ;
1544Il a l’oreille rouge et le teint bien fleuri :
1545Vous vivrez trop contente avec un tel mari.
1547**Mariane**
1549Mon Dieu !…
1551**Dorine**
1553Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme,
1554Quand d’un époux si beau vous vous verrez la femme !
1556**Mariane**
1558Ah ! cesse, je te prie, un semblable discours ;
1559Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.
1560C’en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire.
1562**Dorine**
1564Non, il faut qu’une fille obéisse à son père,
1565Voulût-il lui donner un singe pour époux.
1566Votre sort est fort beau : de quoi vous plaignez-vous ?
1567Vous irez par le coche en sa petite ville,
1568Qu’en oncles et cousins vous trouverez fertile,
1569Et vous vous plairez fort à les entretenir.
1570D’abord chez le beau monde on vous fera venir.
1571Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
1572Madame la baillive et madame l’élue,
1573Qui d’un siège pliant vous feront honorer.
1574Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer
1575Le bal et la grand’bande, assavoir, deux musettes,
1576Et parfois Fagotin, et les marionnettes ;
1577Si pourtant votre époux…
1579**Mariane**
1581Ah ! tu me fais mourir !
1582De tes conseils plutôt songe à me secourir.
1584**Dorine**
1586Je suis votre servante.
1588**Mariane**
1590Hé ! Dorine, de grâce…
1592**Dorine**
1594Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.
1596**Mariane**
1598Ma pauvre fille !
1600**Dorine**
1602Non.
1604**Mariane**
1606Si mes vœux déclarés…
1608**Dorine**
1610Point. Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez.
1612**Mariane**
1614Tu sais qu’à toi toujours je me suis confiée :
1615Fais-moi…
1617**Dorine**
1619Non, vous serez, ma foi, tartufiée.
1621**Mariane**
1623Hé bien ! puisque mon sort ne saurait t’émouvoir,
1624Laisse-moi désormais toute à mon désespoir :
1625C’est de lui que mon cœur empruntera de l’aide ;
1626Et je sais de mes maux l’infaillible remède.
1627(Elle veut s’en aller.)
1629**Dorine**
1631Hé ! là, là, revenez. Je quitte mon courroux.
1632Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous.
1634**Mariane**
1636Vois-tu, si l’on m’expose à ce cruel martyre,
1637Je te le dis, Dorine, il faudra que j’expire.
1639**Dorine**
1641Ne vous tourmentez point. On peut adroitement
1642Empêcher… Mais voici Valère, votre amant.
Scène 4
1646Valère, Mariane, Dorine.
1648**Valère**
1650On vient de débiter, madame, une nouvelle
1651Que je ne savais pas, et qui sans doute est belle.
1653**Mariane**
1655Quoi ?
1657**Valère**
1659Que vous épousez Tartuffe.
1661**Mariane**
1663Il est certain
1664Que mon père s’est mis en tête ce dessein.
1666**Valère**
1668Votre père, madame…
1670**Mariane**
1672A changé de visée :
1673La chose vient par lui de m’être proposée.
1675**Valère**
1677Quoi ! sérieusement ?
1679**Mariane**
1681Oui, sérieusement.
1682Il s’est pour cet hymen déclaré hautement.
1684**Valère**
1686Et quel est le dessein où votre âme s’arrête.
1687Madame ?
1689**Mariane**
1691Je ne sais.
1693**Valère**
1695La réponse est honnête.
1696Vous ne savez ?
1698**Mariane**
1700Non.
1702**Valère**
1704Non ?
1706**Mariane**
1708Que me conseillez-vous ?
1710**Valère**
1712Je vous conseille, moi, de prendre cet époux.
1714**Mariane**
1716Vous me le conseillez ?
1718**Valère**
1720Oui.
1722**Mariane**
1724Tout de bon ?
1726**Valère**
1728Sans doute.
1729Le choix est glorieux et vaut bien qu’on l’écoute.
1731**Mariane**
1733Hé bien ! c’est un conseil, monsieur, que je reçois.
1735**Valère**
1737Vous n’aurez pas grand-peine à le suivre, je crois.
1739**Mariane**
1741Pas plus qu’à le donner en a souffert votre âme.
1743**Valère**
1745Moi, je vous l’ai donné pour vous plaire, madame.
1747**Mariane**
1749Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.
1751**Dorine, se retirant dans le fond du théâtre.**
1753Voyons ce qui pourra de ceci réussir.
1755**Valère**
1757C’est donc ainsi qu’on aime ? Et c’était tromperie,
1758Quand vous…
1760**Mariane**
1762Ne parlons point de cela, je vous prie.
1763Vous m’avez dit tout franc que je dois accepter
1764Celui que pour époux on me veut présenter,
1765Et je déclare, moi, que je prétends le faire,
1766Puisque vous m’en donnez le conseil salutaire.
1768**Valère**
1770Ne vous excusez point sur mes intentions.
1771Vous aviez pris déjà vos résolutions ;
1772Et vous vous saisissez d’un prétexte frivole
1773Pour vous autoriser à manquer de parole.
1775**Mariane**
1777Il est vrai, c’est bien dit.
1779**Valère**
1781Sans doute ; et votre cœur
1782N’a jamais eu pour moi de véritable ardeur.
1784**Mariane**
1786Hélas ! permis à vous d’avoir cette pensée.
1788**Valère**
1790Oui, oui, permis à moi : mais mon âme offensée
1791Vous préviendra peut-être en un pareil dessein ;
1792Et je sais où porter et mes vœux et ma main.
1794**Mariane**
1796Ah ! je n’en doute point ; et les ardeurs qu’excite
1797Le mérite…
1799**Valère**
1801Mon Dieu ! laissons là le mérite.
1802J’en ai fort peu, sans doute, et vous en faites foi.
1803Mais j’espère aux bontés qu’une autre aura pour moi :
1804Et j’en sais de qui l’âme, à ma retraite ouverte,
1805Consentira sans honte à réparer ma perte.
1807**Mariane**
1809La perte n’est pas grande, et de ce changement
1810Vous vous consolerez assez facilement.
1812**Valère**
1814J’y ferai mon possible, et vous le pouvez croire.
1815Un cœur qui nous oublie engage notre gloire ;
1816Il faut à l’oublier mettre aussi tous nos soins ;
1817Si l’on n’en vient à bout, on le doit feindre au moins.
1818Et cette lâcheté jamais ne se pardonne,
1819De montrer de l’amour pour qui nous abandonne.
1821**Mariane**
1823Ce sentiment sans doute est noble et relevé.
1825**Valère**
1827Fort bien ; et d’un chacun il doit être approuvé.
1828Hé quoi ! vous voudriez qu’à jamais dans mon âme
1829Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme,
1830Et vous visse, à mes yeux, passer en d’autres bras,
1831Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas ?
1833**Mariane**
1835Au contraire ; pour moi, c’est ce que je souhaite ;
1836Et je voudrais déjà que la chose fût faite.
1838**Valère**
1840Vous le voudriez ?
1842**Mariane**
1844Oui.
1846**Valère**
1848C’est assez m’insulter,
1849Madame ; et, de ce pas je vais vous contenter.
1850(Il fait un pas pour s’en aller.)
1852**Mariane**
1854Fort bien.
1856**Valère, revenant.**
1858Souvenez-vous au moins que c’est vous-même
1859Qui contraignez mon cœur à cet effort extrême.
1861**Mariane**
1863Oui.
1865**Valère, revenant encore.**
1867Et que le dessein que mon âme conçoit
1868N’est rien qu’à votre exemple.
1870**Mariane**
1872À mon exemple, soit.
1874**Valère, en sortant.**
1876Suffit : vous allez être à point nommé servie.
1878**Mariane**
1880Tant mieux.
1882**Valère, revenant encore.**
1884Vous me voyez, c’est pour toute ma vie.
1886**Mariane**
1888À la bonne heure !
1890**Valère, s’en va, et, lorsqu’il est vers la porte, il se retourne.**
1892Hé ?
1894**Mariane**
1896Quoi ?
1898**Valère**
1900Ne m’appelez-vous pas ?
1902**Mariane**
1904Moi ? Vous rêvez.
1906**Valère**
1908Hé bien, je poursuis donc mes pas.
1909Adieu, madame.
1910(Il s’en va lentement.)
1912**Mariane**
1914Adieu, monsieur.
1916**Dorine, à Mariane.**
1918Pour moi, je pense
1919Que vous perdez l’esprit par cette extravagance :
1920Et je vous ai laissé tout du long quereller,
1921Pour voir où tout cela pourrait enfin aller.
1922Holà ! seigneur Valère.
1923(Elle arrête Valère par le bras.)
1925**Valère, feignant de résister.**
1927Hé ! que veux-tu, Dorine ?
1929**Dorine**
1931Venez ici.
1933**Valère**
1935Non, non, le dépit me domine.
1936Ne me détourne point de ce qu’elle a voulu.
1938**Dorine**
1940Arrêtez.
1942**Valère**
1944Non, vois-tu, c’est un point résolu.
1946**Dorine**
1948Ah !
1950**Mariane, à part.**
1952Il souffre à me voir, ma présence le chasse,
1953Et je ferai bien mieux de lui quitter la place.
1955**Dorine, quittant Valère et courant à Mariane.**
1957À l’autre ! Où courez-vous ?
1959**Mariane**
1961Laisse.
1963**Dorine**
1965Il faut revenir.
1967**Mariane**
1969Non, non, Dorine ; en vain tu veux me retenir.
1971**Valère, à part**
1973Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice ;
1974Et, sans doute, il vaut mieux que je l’en affranchisse.
1976**Dorine, quittant Mariane et courant à Valère.**
1978Encor ? Diantre soit fait de vous ! Si, je le veux.
1979Cessez ce badinage ; et venez çà tous deux.
1980(Elle prend Valère et Mariane par la main, et les ramène.)
1982**Valère, à Dorine.**
1984Mais quel est ton dessein ?
1986**Mariane, à Dorine.**
1988Qu’est-ce que tu veux faire ?
1990**Dorine**
1992Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d’affaire.
1993(À Valère.)
1994Êtes-vous fou d’avoir un pareil démêlé ?
1996**Valère**
1998N’as-tu pas entendu comme elle m’a parlé ?
2000**Dorine**
2002Êtes-vous folle, vous, de vous être emportée ?
2004**Mariane**
2006N’as-tu pas vu la chose, et comme il m’a traitée ?
2008**Dorine, à Valère.**
2010Sottise des deux parts. Elle n’a d’autre soin
2011Que de se conserver à vous, j’en suis témoin.
2012À Mariane.
2013Il n’aime que vous seule, et n’a point d’autre envie
2014Que d’être votre époux ; j’en réponds sur ma vie.
2016**Mariane, à Valère.**
2018Pourquoi donc me donner un semblable conseil ?
2020**Valère, à Mariane.**
2022Pourquoi m’en demander sur un sujet pareil ?
2024**Dorine**
2026Vous êtes fous tous deux. Çà, la main l’un et l’autre.
2027(À Valère)
2028Allons, vous.
2030**Valère, en donnant sa main à Dorine.**
2032À quoi bon ma main ?
2034**Dorine, à Mariane.**
2036Ah çà ! la vôtre.
2038**Mariane, en donnant aussi sa main.**
2040De quoi sert tout cela ?
2042**Dorine**
2044Mon Dieu ! vite, avancez.
2045Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez.
2046(Valère et Mariane se tiennent quelque temps par la main sans se regarder.)
2048**Valère, se tournant vers Mariane.**
2050Mais ne faites donc point les choses avec peine ;
2051Et regardez un peu les gens sans nulle haine.
2052(Mariane se tourne du côté de Valère en lui souriant.)
2054**Dorine**
2056À vous dire le vrai, les amants sont bien fous !
2058**Valère, à Mariane.**
2060Oh çà ! n’ai-je pas lieu de me plaindre de vous ?
2061Et, pour n’en point mentir, n’êtes vous pas méchante
2062De vous plaire à me dire une chose affligeante ?
2064**Mariane**
2066Mais vous, n’êtes-vous pas l’homme le plus ingrat…
2068**Dorine**
2070Pour une autre saison laissons tout ce débat,
2071Et songeons à parer ce fâcheux mariage.
2073**Mariane**
2075Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage.
2077**Dorine**
2079Nous en ferons agir de toutes les façons.
2080(À Mariane.)
2081Votre père se moque,
2082(À Valère.)
2083et ce sont des chansons.
2084(À Mariane.)
2085Mais, pour vous, il vaut mieux qu’à son extravagance
2086D’un doux consentement vous prêtiez l’apparence,
2087Afin qu’en cas d’alarme il vous soit plus aisé
2088De tirer en longueur cet hymen proposé.
2089En attrapant du temps, à tout on remédie.
2090Tantôt vous payerez de quelque maladie
2091Qui viendra tout à coup, et voudra des délais ;
2092Tantôt vous payerez de présages mauvais ;
2093Vous aurez fait d’un mort la rencontre fâcheuse,
2094Cassé quelque miroir, ou songé d’eau bourbeuse :
2095Enfin, le bon de tout, c’est qu’à d’autres qu’à lui
2096On ne vous peut lier que vous ne disiez oui.
2097Mais, pour mieux réussir, il est bon, ce me semble,
2098Qu’on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble.
2099(À Valère.)
2100Sortez ; et, sans tarder, employez vos amis,
2101Pour vous faire tenir ce qu’on vous a promis.
2102Nous allons réveiller les efforts de son frère,
2103Et dans notre parti jeter la belle-mère.
2104Adieu.
2106**Valère, à Mariane**
2108Quelques efforts que nous préparions tous,
2109Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous.
2111**Mariane, à Valère**
2113Je ne vous réponds pas des volontés d’un père ;
2114Mais je ne serai point à d’autre qu’à Valère.
2116**Valère**
2118Que vous me comblez d’aise ! et, quoi que puisse oser…
2120**Dorine**
2122Ah ! jamais les amants ne sont las de jaser.
2123Sortez, vous dis-je.
2125**Valère, il fait un pas et revient.**
2127Enfin…
2129**Dorine**
2131Quel caquet est le vôtre !
2132Tirez de cette part, et vous, tirez de l’autre.
2133(Dorine les pousse chacun par l’épaule, et les oblige de se séparer.)
Acte III
Scène 1
2139Damis, Dorine.
2141**Damis**
2143Que la foudre sur l’heure achève mes destins,
2144Qu’on me traite partout du plus grand des faquins,
2145S’il est aucun respect ni pouvoir qui m’arrête,
2146Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête !
2148**Dorine**
2150De grâce, modérez un tel emportement :
2151Votre père n’a fait qu’en parler simplement.
2152On n’exécute pas tout ce qui se propose ;
2153Et le chemin est long du projet à la chose.
2155**Damis**
2157Il faut que de ce fat j’arrête les complots,
2158Et qu’à l’oreille un peu je lui dise deux mots.
2160**Dorine**
2162Ah ! tout doux ! envers lui, comme envers votre père,
2163Laissez agir les soins de votre belle-mère.
2164Sur l’esprit de Tartuffe elle a quelque crédit,
2165Il se rend complaisant à tout ce qu’elle dit,
2166Et pourrait bien avoir douceur de cœur pour elle.
2167Plût à Dieu qu’il fût vrai ! la chose serait belle.
2168Enfin, votre intérêt l’oblige à le mander :
2169Sur l’hymen qui vous trouble elle veut le sonder,
2170Savoir ses sentiments, et lui faire connaître
2171Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître,
2172S’il faut qu’à ce dessein il prête quelque espoir.
2173Son valet dit qu’il prie, et je n’ai pu le voir ;
2174Mais ce valet m’a dit qu’il s’en allait descendre.
2175Sortez donc, je vous prie, et me laissez l’attendre.
2177**Damis**
2179Je puis être présent à tout cet entretien.
2181**Dorine**
2183Point. Il faut qu’ils soient seuls.
2185**Damis**
2187Je ne lui dirai rien.
2189**Dorine**
2191Vous vous moquez : on sait vos transports ordinaires, ;
2192Et c’est le vrai moyen de gâter les affaires.
2193Sortez.
2195**Damis**
2197Non ; je veux voir, sans me mettre en courroux.
2199**Dorine**
2201Que vous êtes fâcheux ! Il vient. Retirez-vous.
2202Damis va se cacher dans un cabinet qui est au fond du théâtre.
Scène 2
2206Tartuffe, Laurent, Dorine.
2208**Tartuffe, parlant bas à son valet, qui est dans la maison, dès qu’il aperçoit Dorine.**
2210Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
2211Et priez que toujours le ciel vous illumine.
2212Si l’on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
2213Des aumônes que j’ai, partager les deniers.
2215**Dorine, à part.**
2217Que d’affectation et de forfanterie !
2219**Tartuffe**
2221Que voulez-vous ?
2223**Dorine**
2225Vous dire…
2227**Tartuffe, tirant un mouchoir de sa poche.**
2229Ah ! mon Dieu ! je vous prie,
2230Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.
2232**Dorine**
2234Comment !
2236**Tartuffe**
2238Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
2239Par de pareils objets les âmes sont blessées,
2240Et cela fait venir de coupables pensées.
2242**Dorine**
2244Vous êtes donc bien tendre à la tentation ;
2245Et la chair sur vos sens fait grande impression !
2246Certes je ne sais pas quelle chaleur vous monte :
2247Mais à convoiter, moi, je ne suis point si prompte :
2248Et je vous verrais nu du haut jusques en bas,
2249Que toute votre peau ne me tenterait pas.
2251**Tartuffe**
2253Mettez dans vos discours un peu de modestie,
2254Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.
2256**Dorine**
2258Non, non, c’est moi qui vais vous laisser en repos,
2259Et je n’ai seulement qu’à vous dire deux mots.
2260Madame va venir dans cette salle basse,
2261Et d’un mot d’entretien vous demande la grâce.
2263**Tartuffe**
2265Hélas ! très volontiers.
2267**Dorine, à part.**
2269Comme il se radoucit !
2270Ma foi, je suis toujours pour ce que j’en ai dit.
2272**Tartuffe**
2274Viendra-t-elle bientôt ?
2276**Dorine**
2278Je l’entends, ce me semble.
2279Oui, c’est elle en personne, et je vous laisse ensemble.
Scène 3
2283Elmire, Tartuffe.
2285**Tartuffe**
2287Que le ciel à jamais, par sa toute-bonté,
2288Et de l’âme et du corps vous donne la santé,
2289Et bénisse vos jours autant que le désire
2290Le plus humble de ceux que son amour inspire !
2292**Elmire**
2294Je suis fort obligée à ce souhait pieux.
2295Mais prenons une chaise, afin d’être un peu mieux.
2297**Tartuffe, assis.**
2299Comment de votre mal vous sentez-vous remise ?
2301**Elmire, assise.**
2303Fort bien ; et cette fièvre a bientôt quitté prise.
2305**Tartuffe**
2307Mes prières n’ont pas le mérite qu’il faut
2308Pour avoir attiré cette grâce d’en haut :
2309Mais je n’ai fait au ciel nulle dévote instance
2310Qui n’ait eu pour objet votre convalescence.
2312**Elmire**
2314Votre zèle pour moi s’est trop inquiété.
2316**Tartuffe**
2318On ne peut trop chérir votre chère santé ;
2319Et pour la rétablir, j’aurais donné la mienne.
2321**Elmire**
2323C’est pousser bien avant la charité chrétienne ;
2324Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.
2326**Tartuffe**
2328Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.
2330**Elmire**
2332J’ai voulu vous parler en secret d’une affaire,
2333Et suis bien aise, ici, qu’aucun ne nous éclaire.
2335**Tartuffe**
2337J’en suis ravi de même ; et sans doute, il m’est doux
2338Madame, de me voir seul à seul avec vous.
2339C’est une occasion qu’au ciel j’ai demandée,
2340Sans que, jusqu’à cette heure, il me l’ait accordée.
2342**Elmire**
2344Pour moi, ce que je veux, c’est un mot d’entretien,
2345Où tout votre cœur s’ouvre, et ne me cache rien.
2346Damis, sans se montrer, entr’ouvre la porte du cabinet dans lequel il s’était retiré, pour entendre la conversation.
2348**Tartuffe**
2350Et je ne veux aussi, pour grâce singulière,
2351Que montrer à vos yeux mon âme tout entière,
2352Et vous faire serment que les bruits que j’ai faits
2353Des visites qu’ici reçoivent vos attraits
2354Ne sont pas envers vous l’effet d’aucune haine,
2355Mais plutôt d’un transport de zèle qui m’entraîne,
2356Et d’un pur mouvement…
2358**Elmire**
2360Je le prends bien aussi,
2361Et crois que mon salut vous donne ce souci.
2363**Tartuffe, prenant la main d’Elmire, et lui serrant les doigts.**
2365Oui, madame, sans doute, et ma ferveur est telle…
2367**Elmire**
2369Ouf ! vous me serrez trop.
2371**Tartuffe**
2373C’est par excès de zèle.
2374De vous faire autre mal je n’eus jamais dessein,
2375Et j’aurais bien plutôt…
2376(Il met la main sur les genoux d’Elmire.)
2378**Elmire**
2380Que fait là votre main ?
2382**Tartuffe**
2384Je tâte votre habit : l’étoffe en est moelleuse.
2386**Elmire**
2388Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.
2389(Elmire recule son fauteuil, et Tartuffe rapproche d’elle.)
2391**Tartuffe, maniant le fichu d’Elmire.**
2393Mon Dieu ! que de ce point l’ouvrage est merveilleux !
2394On travaille aujourd’hui d’un air miraculeux :
2395Jamais, en toute chose, on n’a vu si bien faire.
2397**Elmire**
2399Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.
2400On tient que mon mari veut dégager sa foi,
2401Et vous donner sa fille : Est-il vrai ? dites-moi.
2403**Tartuffe**
2405Il m’en a dit deux mots : mais, madame, à vrai dire,
2406Ce n’est pas le bonheur après quoi je soupire ;
2407Et je vois autre part les merveilleux attraits
2408De la félicité qui fait tous mes souhaits.
2410**Elmire**
2412C’est que vous n’aimez rien des choses de la terre.
2414**Tartuffe**
2416Mon sein n’enferme pas un cœur qui soit de pierre.
2418**Elmire**
2420Pour moi, je crois qu’au ciel tendent tous vos soupirs,
2421Et que rien ici-bas n’arrête vos désirs.
2423**Tartuffe**
2425L’amour qui nous attache aux beautés éternelles
2426N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles :
2427Nos sens facilement peuvent être charmés
2428Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.
2429Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;
2430Mais il étale en vous ses plus rares merveilles :
2431Il a sur votre face épanché des beautés
2432Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés ;
2433Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature,
2434Sans admirer en vous l’auteur de la nature,
2435Et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint,
2436Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.
2437D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète
2438Ne fût du noir esprit une surprise adroite,
2439Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut,
2440Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
2441Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable,
2442Que cette passion peut n’être point coupable,
2443Que je puis l’ajuster avecque la pudeur,
2444Et c’est ce qui m’y fait abandonner mon cœur.
2445Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande
2446Que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande :
2447Mais j’attends en mes vœux tout de votre bonté,
2448Et rien des vains efforts de mon infirmité.
2449En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude ;
2450De vous dépend ma peine ou ma béatitude ;
2451Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
2452Heureux, si vous voulez ; malheureux, s’il vous plaît.
2454**Elmire**
2456La déclaration est tout à fait galante ;
2457Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
2458Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,
2459Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
2460Un dévot comme vous, et que partout on nomme…
2462**Tartuffe**
2464Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme :
2465Et, lorsqu’on vient à voir vos célestes appas,
2466Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
2467Je sais qu’un tel discours de moi paraît étrange :
2468Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange ;
2469Et, si vous condamnez l’aveu que je vous fais,
2470Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.
2471Dès que j’en vis briller la splendeur plus qu’humaine,
2472De mon intérieur vous fûtes souveraine ;
2473De vos regards divins l’ineffable douceur
2474Força la résistance où s’obstinait mon cœur ;
2475Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes,
2476Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes.
2477Mes yeux et mes soupirs vous l’ont dit mille fois ;
2478Et pour mieux m’expliquer j’emploie ici la voix.
2479Que si vous contemplez d’une âme un peu bénigne,
2480Les tribulations de votre esclave indigne ;
2481S’il faut que vos bontés veuillent me consoler,
2482Et jusqu’à mon néant daignent se ravaler,
2483J’aurai toujours pour vous, ô suave merveille,
2484Une dévotion à nulle autre pareille.
2485Votre honneur avec moi ne court point de hasard,
2486Et n’a nulle disgrâce à craindre de ma part.
2487Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles,
2488Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles ;
2489De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ;
2490Ils n’ont point de faveurs qu’ils n’aillent divulguer ;
2491Et leur langue indiscrète, en qui l’on se confie,
2492Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie.
2493Mais les gens comme nous brûlent d’un feu discret,
2494Avec qui, pour toujours, on est sûr du secret.
2495Le soin que nous prenons de notre renommée
2496Répond de toute chose à la personne aimée ;
2497Et c’est en nous qu’on trouve, acceptant notre cœur,
2498De l’amour sans scandale, et du plaisir sans peur.
2500**Elmire**
2502Je vous écoute dire, et votre rhétorique
2503En termes assez forts à mon âme s’explique.
2504N’appréhendez-vous point que je ne sois d’humeur
2505À dire à mon mari cette galante ardeur,
2506Et que le prompt avis d’un amour de la sorte
2507Ne pût bien altérer l’amitié qu’il vous porte ?
2509**Tartuffe**
2511Je sais que vous avez trop de bénignité,
2512Et que vous ferez grâce à ma témérité ;
2513Que vous m’excuserez, sur l’humaine faiblesse,
2514Des violents transports d’un amour qui vous blesse,
2515Et considérerez, en regardant votre air,
2516Que l’on n’est pas aveugle, et qu’un homme est de chair.
2518**Elmire**
2520D’autres prendraient cela d’autre façon peut-être ;
2521Mais ma discrétion se veut faire paraître.
2522Je ne redirai point l’affaire à mon époux ;
2523Mais je veux, en revanche, une chose de vous :
2524C’est de presser tout franc, et sans nulle chicane,
2525L’union de Valère avecque Mariane,
2526De renoncer vous-même à l’injuste pouvoir
2527Qui veut du bien d’un autre enrichir votre espoir ;
2528Et…
Scène 4
2532Elmire, Damis, Tartuffe.
2534**Damis, sortant du cabinet où il s’était retiré.**
2536Non, Madame, non ; ceci doit se répandre.
2537J’étais en cet endroit, d’où j’ai pu tout entendre ;
2538Et la bonté du ciel m’y semble avoir conduit
2539Pour confondre l’orgueil d’un traître qui me nuit,
2540Pour m’ouvrir une voie à prendre la vengeance
2541De son hypocrisie et de son insolence,
2542À détromper mon père, et lui mettre en plein jour
2543L’âme d’un scélérat qui vous parle d’amour.
2545**Elmire**
2547Non, Damis, il suffit qu’il se rende plus sage,
2548Et tâche à mériter la grâce où je m’engage.
2549Puisque je l’ai promis, ne m’en dédites pas.
2550Ce n’est point mon humeur de faire des éclats ;
2551Une femme se rit de sottises pareilles,
2552Et jamais d’un mari n’en trouble les oreilles.
2554**Damis**
2556Vous avez vos raisons pour en user ainsi ;
2557Et pour faire autrement, j’ai les miennes aussi.
2558Le vouloir épargner est une raillerie ;
2559Et l’insolent orgueil de sa cagoterie
2560N’a triomphé que trop de mon juste courroux,
2561Et que trop excité de désordre chez nous.
2562Le fourbe, trop longtemps, a gouverné mon père,
2563Et desservi mes feux avec ceux de Valère.
2564Il faut que du perfide il soit désabusé ;
2565Et le ciel, pour cela, m’offre un moyen aisé.
2566De cette occasion je lui suis redevable,
2567Et, pour la négliger, elle est trop favorable :
2568Ce serait mériter qu’il me la vînt ravir,
2569Que de l’avoir en main et ne m’en pas servir.
2571**Elmire**
2573Damis…
2575**Damis**
2577Non, s’il vous plaît, il faut que je me croie.
2578Mon âme est maintenant au comble de sa joie ;
2579Et vos discours en vain prétendent m’obliger
2580À quitter le plaisir de me pouvoir venger.
2581Sans aller plus avant, je vais vider d’affaire ;
2582Et voici justement de quoi me satisfaire.
Scène 5
2586Orgon, Elmire, Damis, Tartuffe.
2588**Damis**
2590Nous allons régaler, mon père, votre abord
2591D’un incident tout frais qui vous surprendra fort.
2592Vous êtes bien payé de toutes vos caresses,
2593Et monsieur d’un beau prix reconnaît vos tendresses.
2594Son grand zèle pour vous vient de se déclarer :
2595Il ne va pas à moins qu’à vous déshonorer ;
2596Et je l’ai surpris là qui faisait à madame
2597L’injurieux aveu d’une coupable flamme.
2598Elle est d’une humeur douce, et son cœur trop discret
2599Voulait à toute force en garder le secret ;
2600Mais je ne puis flatter une telle impudence,
2601Et crois que vous la taire est vous faire une offense.
2603**Elmire**
2605Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos
2606On ne doit d’un mari traverser le repos ;
2607Que ce n’est point de là que l’honneur peut dépendre,
2608Et qu’il suffit, pour nous, de savoir nous défendre.
2609Ce sont mes sentiments ; et vous n’auriez rien dit,
2610Damis, si j’avais eu sur vous quelque crédit.
Scène 6
2614Orgon, Damis, Tartuffe.
2616**Orgon**
2618Ce que je viens d’entendre, ô ciel ! est-il croyable ?
2620**Tartuffe**
2622Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable,
2623Un malheureux pécheur, tout plein d’iniquité,
2624Le plus grand scélérat qui jamais ait été.
2625Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ;
2626Elle n’est qu’un amas de crimes et d’ordures ;
2627Et je vois que le ciel, pour ma punition,
2628Me veut mortifier en cette occasion.
2629De quelque grand forfait qu’on me puisse reprendre,
2630Je n’ai garde d’avoir l’orgueil de m’en défendre.
2631Croyez ce qu’on vous dit, armez votre courroux,
2632Et comme un criminel chassez-moi de chez vous ;
2633Je ne saurais avoir tant de honte en partage,
2634Que je n’en aie encor mérité davantage.
2636**Orgon, à son fils.**
2638Ah ! traître, oses-tu bien par cette fausseté,
2639Vouloir de sa vertu ternir la pureté ?
2641**Damis**
2643Quoi ! la feinte douceur de cette âme hypocrite
2644Vous fera démentir…
2646**Orgon**
2648Tais-toi, peste maudite.
2650**Tartuffe**
2652Ah ! laissez-le parler ; vous l’accusez à tort,
2653Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport.
2654Pourquoi, sur un tel fait, m’être si favorable ?
2655Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable ?
2656Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur ?
2657Et, pour tout ce qu’on voit, me croyez-vous meilleur ?
2658Non, non : vous vous laissez tromper à l’apparence,
2659Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce qu’on pense.
2660Tout le monde me prend pour un homme de bien ;
2661Mais la vérité pure est que je ne vaux rien.
2662(S’adressant à Damis.)
2663Oui, mon cher fils, parlez ; traitez-moi de perfide,
2664D’infâme, de perdu, de voleur, d’homicide ;
2665Accablez-moi de noms encor plus détestés :
2666Je n’y contredis point, je les ai mérités ;
2667Et j’en veux à genoux souffrir l’ignominie,
2668Comme une honte due aux crimes de ma vie.
2670**Orgon, à Tartuffe.**
2672Mon frère, c’en est trop.
2673(À son fils.)
2674Ton cœur ne se rend point,
2675Traître !
2677**Damis**
2679Quoi ! ses discours vous séduiront au point…
2681**Orgon, relevant Tartuffe.**
2683Tais-toi, pendard. Mon frère, hé ! levez-vous, de grâce !
2684(À son fils)
2685Infâme !
2687**Damis**
2689Il peut…
2691**Orgon**
2693Tais-toi.
2695**Damis**
2697J’enrage. Quoi ! je passe…
2699**Orgon**
2701Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras.
2703**Tartuffe**
2705Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas !
2706J’aimerais mieux souffrir la peine la plus dure,
2707Qu’il eût reçu pour moi la moindre égratignure.
2709**Orgon, à son fils.**
2711Ingrat !
2713**Tartuffe**
2715Laissez-le en paix. S’il faut, à deux genoux,
2716Vous demander sa grâce…
2718**Orgon, se jetant aussi à genoux, et embrassant Tartuffe.**
2720Hélas ! vous moquez-vous ?
2721(À son fils.)
2722Coquin ! vois sa bonté !
2724**Damis**
2726Donc…
2728**Orgon**
2730Paix.
2732**Damis**
2734Quoi ! je…
2736**Orgon**
2738Paix, dis-je ;
2739Je sais bien quel motif à l’attaquer t’oblige.
2740Vous le haïssez tous, et je vois aujourd’hui
2741Femme, enfants et valets, déchaînés contre lui.
2742On met impudemment toute chose en usage
2743Pour ôter de chez moi ce dévot personnage :
2744Mais plus on fait d’effort afin de l’en bannir,
2745Plus j’en veux employer à l’y mieux retenir ;
2746Et je vais me hâter de lui donner ma fille,
2747Pour confondre l’orgueil de toute ma famille.
2749**Damis**
2751À recevoir sa main on pense l’obliger ?
2753**Orgon**
2755Oui, traître, et dès ce soir, pour vous faire enrager.
2756Ah ! je vous brave tous, et vous ferai connaître
2757Qu’il faut qu’on m’obéisse, et que je suis le maître.
2758Allons, qu’on se rétracte ; et qu’à l’instant, fripon,
2759On se jette à ses pieds pour demander pardon.
2761**Damis**
2763Qui ? moi ! de ce coquin, qui, par ses impostures…
2765**Orgon**
2767Ah ! tu résistes, gueux, et lui dis des injures ?
2768(À Tartuffe.)
2769Un bâton ! un bâton ! Ne me retenez pas.
2770(À son fils.)
2771Sus ; que de ma maison on sorte de ce pas,
2772Et que d’y revenir on n’ait jamais l’audace.
2774**Damis**
2776Oui, je sortirai ; mais…
2778**Orgon**
2780Vite, quittons la place.
2781Je te prive, pendard, de ma succession,
2782Et te donne, de plus, ma malédiction.
Scène 7
2786Orgon, Tartuffe.
2788**Orgon**
2790Offenser de la sorte une sainte personne !
2792**Tartuffe**
2794Ô ciel ! pardonne-lui comme je lui pardonne !
2795(À Orgon.)
2796Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir
2797Je vois qu’envers mon frère on tâche à me noircir… !
2799**Orgon**
2801Hélas !
2803**Tartuffe**
2805Le seul penser de cette ingratitude
2806Fait souffrir à mon âme un supplice si rude…
2807L’horreur que j’en conçois… J’ai le cœur si serré
2808Que je ne puis parler, et crois que j’en mourrai.
2810**Orgon, courant tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils.**
2812Coquin ! je me repens que ma main t’ait fait grâce,
2813Et ne t’ait pas d’abord assommé sur la place.
2814(À Tartuffe.)
2815Remettez-vous, mon frère, et ne vous fâchez pas.
2817**Tartuffe**
2819Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats.
2820Je regarde céans quels grands troubles j’apporte,
2821Et crois qu’il est besoin, mon frère, que j’en sorte.
2823**Orgon**
2825Comment ! vous moquez-vous ?
2827**Tartuffe**
2829On m’y hait, et je voi
2830Qu’on cherche à vous donner des soupçons de ma foi.
2832**Orgon**
2834Qu’importe ! Voyez-vous que mon cœur les écoute ?
2836**Tartuffe**
2838On ne manquera pas de poursuivre, sans doute ;
2839Et ces mêmes rapports qu’ici vous rejetez,
2840Peut-être, une autre fois, seront-ils écoutés.
2842**Orgon**
2844Non, mon frère, jamais.
2846**Tartuffe**
2848Ah ! mon frère, une femme
2849Aisément d’un mari peut bien surprendre l’âme.
2851**Orgon**
2853Non, non.
2855**Tartuffe**
2857Laissez-moi vite, en m’éloignant d’ici,
2858Leur ôter tout sujet de m’attaquer ainsi.
2860**Orgon**
2862Non, vous demeurerez ; il y va de ma vie.
2864**Tartuffe**
2866Hé bien ! il faudra donc que je me mortifie.
2867Pourtant, si vous vouliez…
2869**Orgon**
2871Ah !
2873**Tartuffe**
2875Soit : n’en parlons plus.
2876Mais je sais comme il faut en user là-dessus.
2877L’honneur est délicat, et l’amitié m’engage
2878À prévenir les bruits et les sujets d’ombrage.
2879Je fuirai votre épouse et vous ne me verrez…
2881**Orgon**
2883Non, en dépit de tous vous la fréquenterez.
2884Faire enrager le monde est ma plus grande joie ;
2885Et je veux qu’à toute heure avec elle on vous voie.
2886Ce n’est pas tout encor : pour les mieux braver tous,
2887Je ne veux point avoir d’autre héritier que vous ;
2888Et je vais de ce pas, en fort bonne manière,
2889Vous faire de mon bien donation entière.
2890Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,
2891M’est bien plus cher que fils, que femme et que parents.
2892N’accepterez-vous pas ce que je vous propose ?
2894**Tartuffe**
2896La volonté du ciel soit faite en toute chose !
2898**Orgon**
2900Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit :
2901Et que puisse l’envie en crever de dépit !
Acte IV
Scène 1
2907Cléante, Tartuffe
2909**Cléante**
2911Oui, tout le monde en parle, et vous m’en pouvez croire,
2912L’éclat que fait ce bruit n’est point à votre gloire ;
2913Et je vous ai trouvé, monsieur, fort à propos,
2914Pour vous en dire net ma pensée en deux mots.
2915Je n’examine point à fond ce qu’on expose ;
2916Je passe là-dessus, et prends au pis la chose.
2917Supposons que Damis n’en ait pas bien usé,
2918Et que ce soit à tort qu’on vous ait accusé :
2919N’est-il pas d’un chrétien de pardonner l’offense,
2920Et d’éteindre en son cœur tout désir de vengeance ?
2921Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé,
2922Que du logis d’un père un fils soit exilé ?
2923Je vous le dis encore, et parle avec franchise,
2924Il n’est petit, ni grand, qui ne s’en scandalise ;
2925Et si vous m’en croyez, vous pacifierez tout,
2926Et ne pousserez point les affaires à bout.
2927Sacrifiez à Dieu toute votre colère,
2928Et remettez le fils en grâce avec le père.
2930**Tartuffe**
2932Hélas ! je le voudrais, quant à moi, de bon cœur ;
2933Je ne garde pour lui, monsieur, aucune aigreur ;
2934Je lui pardonne tout ; de rien je ne le blâme,
2935Et voudrais le servir du meilleur de mon âme :
2936Mais l’intérêt du ciel n’y saurait consentir ;
2937Et, s’il rentre céans, c’est à moi d’en sortir.
2938Après son action, qui n’eut jamais d’égale,
2939Le commerce entre nous porterait du scandale :
2940Dieu sait ce que d’abord tout le monde en croirait ;
2941À pure politique on me l’imputerait :
2942Et l’on dirait partout que, me sentant coupable,
2943Je feins, pour qui m’accuse, un zèle charitable ;
2944Que mon cœur l’appréhende, et veut le ménager
2945Pour le pouvoir, sous main, au silence engager.
2947**Cléante**
2949Vous nous payez ici d’excuses colorées ;
2950Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop tirées.
2951Des intérêts du ciel pourquoi vous chargez-vous ?
2952Pour punir le coupable, a-t-il besoin de nous ?
2953Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances,
2954Ne songez qu’au pardon qu’il prescrit des offenses,
2955Et ne regardez point aux jugements humains,
2956Quand vous suivez du ciel les ordres souverains.
2957Quoi ! le faible intérêt de ce qu’on pourra croire
2958D’une bonne action empêchera la gloire ?
2959Non, non ; faisons toujours ce que le ciel prescrit,
2960Et d’aucun autre soin ne nous brouillons l’esprit.
2962**Tartuffe**
2964Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne ;
2965Et c’est faire, monsieur, ce que le ciel ordonne :
2966Mais, après le scandale et l’affront d’aujourd’hui,
2967Le ciel n’ordonne pas que je vive avec lui.
2969**Cléante**
2971Et vous ordonne-t-il, monsieur, d’ouvrir l’oreille
2972À ce qu’un pur caprice à son père conseille ?
2973Et d’accepter le don qui vous est fait d’un bien
2974Où le droit vous oblige à ne prétendre rien ?
2976**Tartuffe**
2978Ceux qui me connaîtront n’auront pas la pensée
2979Que ce soit un effet d’une âme intéressée.
2980Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d’appas,
2981De leur éclat trompeur je ne m’éblouis pas :
2982Et si je me résous à recevoir du père
2983Cette donation qu’il a voulu me faire,
2984Ce n’est, à dire vrai, que parce que je crains
2985Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains ;
2986Qu’il ne trouve des gens qui, l’ayant en partage,
2987En fassent dans le monde un criminel usage,
2988Et ne s’en servent pas, ainsi que j’ai dessein,
2989Pour la gloire du ciel et le bien du prochain.
2991**Cléante**
2993Hé ! monsieur, n’ayez point ces délicates craintes,
2994Qui d’un juste héritier peuvent causer les plaintes.
2995Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien,
2996Qu’il soit, à ses périls, possesseur de son bien ;
2997Et songez qu’il vaut mieux encor qu’il en mésuse,
2998Que si de l’en frustrer il faut qu’on vous accuse.
2999J’admire seulement que, sans confusion,
3000Vous en ayez souffert la proposition.
3001Car enfin le vrai zèle a-t-il quelque maxime
3002Qui montre à dépouiller l’héritier légitime ?
3003Et, s’il faut que le ciel dans votre cœur ait mis
3004Un invincible obstacle à vivre avec Damis,
3005Ne vaudrait-il pas mieux qu’en personne discrète
3006Vous fissiez de céans une honnête retraite,
3007Que de souffrir ainsi, contre toute raison,
3008Qu’on en chasse pour vous le fils de la maison ?
3009Croyez-moi, c’est donner de votre prud’hommie,
3010Monsieur…
3012**Tartuffe**
3014Il est, monsieur, trois heures et demie :
3015Certain devoir pieux me demande là-haut,
3016Et vous m’excuserez de vous quitter si tôt.
3018**Cléante, seul.**
3020Ah !
Scène 2
3024Elmire, Mariane, Cléante, Dorine.
3026**Dorine**
3028De grâce, avec nous employez-vous pour elle,
3029Monsieur : son âme souffre une douleur mortelle ;
3030Et l’accord que son père a conclu pour ce soir
3031La fait, à tous moments, entrer en désespoir.
3032Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie,
3033Et tâchons d’ébranler, de force ou d’industrie,
3034Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.
Scène 3
3038Orgon, Elmire, Mariane, Cléante, Dorine.
3040**Orgon**
3042Ah ! je me réjouis de vous voir assemblés.
3043(À Mariane.)
3044Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire,
3045Et vous savez déjà ce que cela veut dire.
3047**Mariane, aux genoux d’Orgon.**
3049Mon père, au nom du ciel, qui connaît ma douleur,
3050Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur,
3051Relâchez-vous un peu des droits de la naissance,
3052Et dispensez mes vœux de cette obéissance.
3053Ne me réduisez point, par cette dure loi,
3054Jusqu’à me plaindre au ciel de ce que je vous doi ;
3055Et cette vie, hélas ! que vous m’avez donnée,
3056Ne me la rendez pas, mon père, infortunée.
3057Si, contre un doux espoir que j’avais pu former,
3058Vous me défendez d’être à ce que j’ose aimer,
3059Au moins, par vos bontés, qu’à vos genoux j’implore,
3060Sauvez-moi du tourment d’être à ce que j’abhorre ;
3061Et ne me portez point à quelque désespoir,
3062En vous servant sur moi de tout votre pouvoir
3064**Orgon, se sentant attendrir.**
3066Allons, ferme, mon cœur ! point de faiblesse humaine !
3068**Mariane**
3070Vos tendresses pour lui ne me font point de peine ;
3071Faites-les éclater, donnez-lui votre bien,
3072Et, si ce n’est assez, joignez-y tout le mien ;
3073J’y consens de bon cœur, et je vous l’abandonne :
3074Mais, au moins, n’allez pas jusques à ma personne ;
3075Et souffrez qu’un couvent, dans les austérités,
3076Use les tristes jours que le ciel m’a comptés.
3078**Orgon**
3080Ah ! voilà justement de mes religieuses,
3081Lorsqu’un père combat leurs flammes amoureuses !
3082Debout. Plus votre cœur répugne à l’accepter,
3083Plus ce sera pour vous matière à mériter.
3084Mortifiez vos sens avec ce mariage,
3085Et ne me rompez pas la tête davantage.
3087**Dorine**
3089Mais quoi !…
3091**Orgon**
3093Taisez-vous, vous. Parlez à votre écot ;
3094Je vous défends, tout net, d’oser dire un seul mot.
3096**Cléante**
3098Si par quelque conseil vous souffrez qu’on réponde…
3100**Orgon**
3102Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde ;
3103Ils sont bien raisonnés, et j’en fais un grand cas :
3104Mais vous trouverez bon que je n’en use pas.
3106**Elmire, à son mari.**
3108À voir ce que je vois, je ne sais plus que dire ;
3109Et votre aveuglement fait que je vous admire.
3110C’est être bien coiffé, bien prévenu de lui,
3111Que de nous démentir sur le fait d’aujourd’hui !
3113**Orgon**
3115Je suis votre valet, et crois les apparences.
3116Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances ;
3117Et vous avez eu peur de le désavouer
3118Du trait qu’à ce pauvre homme il a voulu jouer.
3119Vous étiez trop tranquille, enfin, pour être crue ;
3120Et vous auriez paru d’autre manière émue.
3122**Elmire**
3124Est-ce qu’au simple aveu d’un amoureux transport,
3125Il faut que notre honneur se gendarme si fort ?
3126Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche
3127Que le feu dans les yeux, et l’injure à la bouche ?
3128Pour moi, de tels propos je me ris simplement ;
3129Et l’éclat, là-dessus, ne me plaît nullement.
3130J’aime qu’avec douceur nous nous montrions sages ;
3131Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages
3132Dont l’honneur est armé de griffes et de dents,
3133Et veut au moindre mot dévisager les gens.
3134Me préserve le ciel d’une telle sagesse !
3135Je veux une vertu qui ne soit point diablesse,
3136Et crois que d’un refus la discrète froideur
3137N’en est pas moins puissante à rebuter un cœur.
3139**Orgon**
3141Enfin je sais l’affaire, et ne prends point le change.
3143**Elmire**
3145J’admire, encore un coup, cette faiblesse étrange :
3146Mais que me répondrait votre incrédulité,
3147Si je vous faisais voir qu’on vous dit vérité ?
3149**Orgon**
3151Voir ?
3153**Elmire**
3155Oui.
3157**Orgon**
3159Chansons.
3161**Elmire**
3163Mais quoi ! si je trouvais manière
3164De vous le faire voir avec pleine lumière ?…
3166**Orgon**
3168Contes en l’air.
3170**Elmire**
3172Quel homme ! Au moins, répondez-moi.
3173Je ne vous parle pas de nous ajouter foi ;
3174Mais supposons ici que, d’un lieu qu’on peut prendre,
3175On vous fît clairement tout voir et tout entendre :
3176Que diriez-vous alors de votre homme de bien ?
3178**Orgon**
3180En ce cas, je dirais que… Je ne dirais rien,
3181Car cela ne se peut.
3183**Elmire**
3185L’erreur trop longtemps dure,
3186Et c’est trop condamner ma bouche d’imposture.
3187Il faut que, par plaisir, et sans aller plus loin,
3188De tout ce qu’on vous dit je vous fasse témoin.
3190**Orgon**
3192Soit. Je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse,
3193Et comment vous pourrez remplir cette promesse.
3195**Elmire, à Dorine.**
3197Faites-le-moi venir.
3199**Dorine, à Elmire.**
3201Son esprit est rusé,
3202Et peut-être à surprendre il sera malaisé.
3204**Elmire, à Dorine.**
3206Non ; on est aisément dupé par ce qu’on aime,
3207Et l’amour-propre engage à se tromper soi-même.
3208Faites-le-moi descendre.
3209(À Cléante et à Mariane.)
3210Et vous, retirez-vous.
Scène 4
3214Elmire, Orgon.
3216**Elmire**
3218Approchons cette table, et vous mettez dessous.
3220**Orgon**
3222Comment !
3224**Elmire**
3226Vous bien cacher est un point nécessaire.
3228**Orgon**
3230Pourquoi sous cette table ?
3232**Elmire**
3234Ah ! mon Dieu ! laissez faire ;
3235J’ai mon dessein en tête, et vous en jugerez.
3236Mettez-vous là, vous dis-je ; et, quand vous y serez,
3237Gardez qu’on ne vous voie et qu’on ne vous entende.
3239**Orgon**
3241Je confesse qu’ici ma complaisance est grande :
3242Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir.
3244**Elmire**
3246Vous n’aurez, que je crois, rien à me repartir.
3247(À son mari, qui est sous la table.)
3248Au moins, je vais toucher une étrange matière :
3249Ne vous scandalisez en aucune manière.
3250Quoi que je puisse dire, il doit m’être permis ;
3251Et c’est pour vous convaincre, ainsi que j’ai promis.
3252Je vais par des douceurs, puisque j’y suis réduite,
3253Faire poser le masque à cette âme hypocrite,
3254Flatter de son amour les désirs effrontés,
3255Et donner un champ libre à ses témérités.
3256Comme c’est pour vous seul, et pour mieux le confondre,
3257Que mon âme à ses vœux va feindre de répondre,
3258J’aurai lieu de cesser dès que vous vous rendrez,
3259Et les choses n’iront que jusqu’où vous voudrez.
3260C’est à vous d’arrêter son ardeur insensée,
3261Quand vous croirez l’affaire assez avant poussée ;
3262D’épargner votre femme, et de ne m’exposer
3263Qu’à ce qu’il vous faudra pour vous désabuser,
3264Ce sont vos intérêts, vous en serez le maître ;
3265Et… L’on vient. Tenez-vous, et gardez de paraître.
Scène 5
3269Tartuffe, Elmire ; Orgon, sous la table.
3271**Tartuffe**
3273On m’a dit qu’en ce lieu vous me vouliez parler.
3275**Elmire**
3277Oui, l’on a des secrets à vous y révéler.
3278Mais tirez cette porte avant qu’on vous les dise ;
3279Et regardez partout de crainte de surprise.
3280(Tartuffe va fermer la porte, et revient.)
3281Une affaire pareille à celle de tantôt
3282N’est pas assurément ici ce qu’il nous faut :
3283Jamais il ne s’est vu de surprise de même.
3284Damis m’a fait pour vous une frayeur extrême ;
3285Et vous avez bien vu que j’ai fait mes efforts
3286Pour rompre son dessein et calmer ses transports.
3287Mon trouble, il est bien vrai, m’a si fort possédée,
3288Que de le démentir je n’ai point eu l’idée :
3289Mais par là, grâce au ciel, tout a bien mieux été,
3290Et les choses en sont dans plus de sûreté.
3291L’estime où l’on vous tient a dissipé l’orage,
3292Et mon mari de vous ne peut prendre d’ombrage.
3293Pour mieux braver l’éclat des mauvais jugements,
3294Il veut que nous soyons ensemble à tous moments ;
3295Et c’est par où je puis, sans peur d’être blâmée,
3296Me trouver ici seule avec vous enfermée,
3297Et ce qui m’autorise à vous ouvrir un cœur
3298Un peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeur.
3300**Tartuffe**
3302Ce langage à comprendre est assez difficile,
3303Madame ; et vous parliez tantôt d’un autre style.
3305**Elmire**
3307Ah ! si d’un tel refus vous êtes en courroux,
3308Que le cœur d’une femme est mal connu de vous !
3309Et que vous savez peu ce qu’il veut faire entendre
3310Lorsque si faiblement on le voit se défendre !
3311Toujours notre pudeur combat, dans ces moments,
3312Ce qu’on peut nous donner de tendres sentiments.
3313Quelque raison qu’on trouve à l’amour qui nous dompte,
3314On trouve à l’avouer toujours un peu de honte.
3315On s’en défend d’abord : mais de l’air qu’on s’y prend,
3316On fait connaître assez que notre cœur se rend ;
3317Qu’à nos vœux, par honneur, notre bouche s’oppose,
3318Et que de tels refus promettent toute chose.
3319C’est vous faire, sans doute, un assez libre aveu,
3320Et sur notre pudeur me ménager bien peu.
3321Mais, puisque la parole enfin en est lâchée,
3322À retenir Damis me serais-je attachée,
3323Aurais-je, je vous prie, avec tant de douceur
3324Écouté tout au long l’offre de votre cœur,
3325Aurais-je pris la chose ainsi qu’on m’a vu faire,
3326Si l’offre de ce cœur n’eût eu de quoi me plaire ?
3327Et, lorsque j’ai voulu moi-même vous forcer
3328À refuser l’hymen qu’on venait d’annoncer,
3329Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,
3330Que l’intérêt qu’en vous on s’avise de prendre,
3331Et l’ennui qu’on aurait que ce nœud qu’on résout
3332Vînt partager du moins un cœur que l’on veut tout ?
3334**Tartuffe**
3336C’est sans doute, madame, une douceur extrême
3337Que d’entendre ces mots d’une bouche qu’on aime ;
3338Leur miel, dans tous mes sens, fait couler à longs traits
3339Une suavité qu’on ne goûta jamais.
3340Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude,
3341Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude ;
3342Mais ce cœur vous demande ici la liberté
3343D’oser douter un peu de sa félicité.
3344Je puis croire ces mots un artifice honnête
3345Pour m’obliger à rompre un hymen qui s’apprête ;
3346Et, s’il faut librement m’expliquer avec vous,
3347Je ne me fierai point à des propos si doux,
3348Qu’un peu de vos faveurs, après quoi je soupire,
3349Ne vienne m’assurer tout ce qu’ils m’ont pu dire,
3350Et planter dans mon âme une constante foi
3351Des charmantes bontés que vous avez pour moi.
3353**Elmire, après avoir toussé pour avertir son mari.**
3355Quoi ! vous voulez aller avec cette vitesse,
3356Et d’un cœur tout d’abord épuiser la tendresse ?
3357On se tue à vous faire un aveu des plus doux.
3358Cependant ce n’est pas encore assez pour vous ;
3359Et l’on ne peut aller jusqu’à vous satisfaire
3360Qu’aux dernières faveurs on ne pousse l’affaire ?
3362**Tartuffe**
3364Moins on mérite un bien, moins on l’ose espérer.
3365Nos vœux sur des discours ont peine à s’assurer.
3366On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire,
3367Et l’on veut en jouir avant que de le croire.
3368Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés,
3369Je doute du bonheur de mes témérités ;
3370Et je ne croirai rien, que vous n’ayez, madame,
3371Par des réalités su convaincre ma flamme.
3373**Elmire**
3375Mon Dieu ! que votre amour en vrai tyran agit !
3376Et qu’en un trouble étrange il me jette l’esprit !
3377Que sur les cœurs il prend un furieux empire !
3378Et qu’avec violence il veut ce qu’il désire !
3379Quoi ! de votre poursuite on ne peut se parer,
3380Et vous ne donnez pas le temps de respirer ?
3381Sied-il bien de tenir une rigueur si grande ?
3382De vouloir sans quartier les choses qu’on demande,
3383Et d’abuser ainsi, par vos efforts pressants,
3384Du faible que pour vous vous voyez qu’ont les gens ?
3386**Tartuffe**
3388Mais, si d’un œil bénin vous voyez mes hommages,
3389Pourquoi m’en refuser d’assurés témoignages ?
3391**Elmire**
3393Mais comment consentir à ce que vous voulez,
3394Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez ?
3396**Tartuffe**
3398Si ce n’est que le ciel qu’à mes vœux on oppose,
3399Lever un tel obstacle est à moi peu de chose ;
3400Et cela ne doit pas retenir votre cœur.
3402**Elmire**
3404Mais des arrêts du ciel on nous fait tant de peur !
3406**Tartuffe**
3408Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
3409Madame, et je sais l’art de lever les scrupules.
3410Le ciel défend, de vrai, certains contentements ;
3411Mais on trouve avec lui des accommodements.
3412Selon divers besoins, il est une science
3413D’étendre les liens de notre conscience,
3414Et de rectifier le mal de l’action
3415Avec la pureté de notre intention.
3416De ces secrets, madame, on saura vous instruire ;
3417Vous n’avez seulement qu’à vous laisser conduire.
3418Contentez mon désir, et n’ayez point d’effroi ;
3419Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi.
3420(Elmire tousse plus fort.)
3421Vous toussez fort, madame.
3423**Elmire**
3425Oui, je suis au supplice.
3427**Tartuffe**
3429Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ?
3431**Elmire**
3433C’est un rhume obstiné, sans doute ; et je vois bien
3434Que tous les jus du monde ici ne feront rien.
3436**Tartuffe**
3438Cela, certe, est fâcheux.
3440**Elmire**
3442Oui, plus qu’on ne peut dire.
3444**Tartuffe**
3446Enfin votre scrupule est facile à détruire.
3447Vous êtes assurée ici d’un plein secret,
3448Et le mal n’est jamais que dans l’éclat qu’on fait.
3449Le scandale du monde est ce qui fait l’offense,
3450Et ce n’est pas pécher que pécher en silence.
3452**Elmire, après avoir encore toussé et frappé sur la table.**
3454Enfin je vois qu’il faut se résoudre à céder ;
3455Qu’il faut que je consente à vous tout accorder ;
3456Et qu’à moins de cela, je ne dois point prétendre
3457Qu’on puisse être content, et qu’on veuille se rendre.
3458Sans doute il est fâcheux d’en venir jusque-là,
3459Et c’est bien malgré moi que je franchis cela ;
3460Mais, puisque l’on s’obstine à m’y vouloir réduire,
3461Puisqu’on ne veut point croire à tout ce qu’on peut dire,
3462Et qu’on veut des témoins qui soient plus convaincants,
3463Il faut bien s’y résoudre, et contenter les gens.
3464Si ce consentement porte en soi quelque offense,
3465Tant pis pour qui me force à cette violence ;
3466La faute assurément n’en doit pas être à moi.
3468**Tartuffe**
3470Oui, madame, on s’en charge ; et la chose de soi…
3472**Elmire**
3474Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie,
3475Si mon mari n’est point dans cette galerie.
3477**Tartuffe**
3479Qu’est-il besoin pour lui du soin que vous prenez ?
3480C’est un homme, entre nous, à mener par le nez.
3481De tous nos entretiens il est pour faire gloire,
3482Et je l’ai mis au point de voir tout sans rien croire.
3484**Elmire**
3486Il n’importe. Sortez, je vous prie, un moment ;
3487Et partout là dehors voyez exactement.
Scène 6
3491Orgon, Elmire.
3493**Orgon, sortant de dessous la table.**
3495Voilà, je vous l’avoue, un abominable homme !
3496Je n’en puis revenir, et tout ceci m’assomme.
3498**Elmire**
3500Quoi ! vous sortez si tôt ? Vous vous moquez des gens.
3501Rentrez sous le tapis, il n’est pas encor temps ;
3502Attendez jusqu’au bout, pour voir les choses sûres,
3503Et ne vous fiez point aux simples conjectures.
3505**Orgon**
3507Non, rien de plus méchant n’est sorti de l’enfer.
3509**Elmire**
3511Mon Dieu ! l’on ne doit point croire trop de léger.
3512Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre ;
3513Et ne vous hâtez point, de peur de vous méprendre.
3514(Elmire fait mettre Orgon derrière elle.)
Scène 7
3518Tartuffe, Elmire, Orgon.
3520**Tartuffe, sans voir Orgon.**
3522Tout conspire, madame, à mon contentement.
3523J’ai visité de l’œil tout cet appartement.
3524Personne ne s’y trouve ; et mon âme ravie…
3525(Dans le temps que Tartuffe s’avance les bras ouverts pour embrasser Elmire, elle se retire, et Tartuffe aperçoit Orgon.)
3527**Orgon, arrêtant Tartuffe.**
3529Tout doux ! vous suivez trop votre amoureuse envie,
3530Et vous ne devez pas vous tant passionner,
3531Ah ! ah ! l’homme de bien, vous m’en voulez donner !
3532Comme aux tentations s’abandonne votre âme !
3533Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme !
3534J’ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon,
3535Et je croyais toujours qu’on changerait de ton ;
3536Mais c’est assez avant pousser le témoignage :
3537Je m’y tiens, et n’en veux, pour moi, pas davantage.
3539**Elmire, à Tartuffe**
3541C’est contre mon humeur que j’ai fait tout ceci ;
3542Mais on m’a mise au point de vous traiter ainsi.
3544**Tartuffe, à Orgon.**
3546Quoi ! vous croyez… ?
3548**Orgon**
3550Allons, point de bruit, je vous prie,
3551Dénichons de céans, et sans cérémonie.
3553**Tartuffe**
3555Mon dessein…
3557**Orgon**
3559Ces discours ne sont plus de saison ;
3560Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison.
3562**Tartuffe**
3564C’est à vous d’en sortir, vous qui parlez en maître.
3565La maison m’appartient, je le ferai connaître,
3566Et vous montrerai bien qu’en vain on a recours,
3567Pour me chercher querelle, à ces lâches détours ;
3568Qu’on n’est pas où l’on pense en me faisant injure ;
3569Que j’ai de quoi confondre et punir l’imposture,
3570Venger le ciel qu’on blesse, et faire repentir
3571Ceux qui parlent ici de me faire sortir.
Scène 8
3575Elmire, Orgon.
3577**Elmire**
3579Quel est donc ce langage, et qu’est-ce qu’il veut dire ?
3581**Orgon**
3583Ma foi, je suis confus, et n’ai pas lieu de rire.
3585**Elmire**
3587Comment ?
3589**Orgon**
3591Je vois ma faute aux choses qu’il me dit ;
3592Et la donation m’embarrasse l’esprit.
3594**Elmire**
3596La donation…
3598**Orgon**
3600Oui. C’est une affaire faite
3601Mais j’ai quelque autre chose encor qui m’inquiète.
3603**Elmire**
3605Et quoi ?
3607**Orgon**
3609Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt
3610Si certaine cassette est encore là-haut.
Acte V
Scène 1
3616Orgon, Cléante.
3618**Cléante**
3620Où voulez-vous courir ?
3622**Orgon**
3624Las ! que sais-je ?
3626**Cléante**
3628Il me semble
3629Que l’on doit commencer par consulter ensemble
3630Les choses qu’on peut faire en cet événement.
3632**Orgon**
3634Cette cassette-là me trouble entièrement.
3635Plus que le reste encore elle me désespère.
3637**Cléante**
3639Cette cassette est donc un important mystère ?
3641**Orgon**
3643C’est un dépôt qu’Argas, cet ami que je plains,
3644Lui-même en grand secret m’a mis entre les mains.
3645Pour cela dans sa fuite il me voulut élire ;
3646Et ce sont des papiers, à ce qu’il m’a pu dire,
3647Où sa vie et ses biens se trouvent attachés.
3649**Cléante**
3651Pourquoi donc les avoir en d’autres mains lâchés ?
3653**Orgon**
3655Ce fut par un motif de cas de conscience.
3656J’allai droit à mon traître en faire confidence ;
3657Et son raisonnement me vint persuader
3658De lui donner plutôt la cassette à garder,
3659Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,
3660J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête,
3661Par où ma conscience eût pleine sûreté
3662À faire des serments contre la vérité.
3664**Cléante**
3666Vous voilà mal, au moins, si j’en crois l’apparence :
3667Et la donation et cette confidence,
3668Sont, à vous en parler selon mon sentiment,
3669Des démarches par vous faites légèrement.
3670On peut vous mener loin avec de pareils gages ;
3671Et cet homme sur vous ayant ces avantages,
3672Le pousser est encor grande imprudence à vous ;
3673Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.
3675**Orgon**
3677Quoi ! sous un beau semblant de ferveur si touchante
3678Cacher un cœur si double, une âme si méchante !
3679Et moi qui l’ai reçu gueusant et n’ayant rien…
3680C’en est fait, je renonce à tous les gens de bien ;
3681J’en aurai désormais une horreur effroyable
3682Et m’en vais devenir, pour eux, pire qu’un diable.
3684**Cléante**
3686Hé bien ! ne voilà pas de vos emportements !
3687Vous ne gardez en rien les doux tempéraments.
3688Dans la droite raison jamais n’entre la vôtre ;
3689Et toujours d’un excès vous vous jetez dans l’autre.
3690Vous voyez votre erreur, et vous avez connu
3691Que par un zèle feint vous étiez prévenu ;
3692Mais pour vous corriger quelle raison demande
3693Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,
3694Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien
3695Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien ?
3696Quoi ! parce qu’un fripon vous dupe avec audace,
3697Sous le pompeux éclat d’une austère grimace,
3698Vous voulez que partout on soit fait comme lui,
3699Et qu’aucun vrai dévot ne se trouve aujourd’hui ?
3700Laissez aux libertins ces sottes conséquences :
3701Démêlez la vertu d’avec ses apparences,
3702Ne hasardez jamais votre estime trop tôt,
3703Et soyez pour cela dans le milieu qu’il faut.
3704Gardez-vous, s’il se peut, d’honorer l’imposture ;
3705Mais au vrai zèle aussi n’allez pas faire injure,
3706Et s’il vous faut tomber dans une extrémité,
3707Péchez plutôt encor de cet autre côté.
Scène 2
3711Orgon, Cléante, Damis.
3713**Damis**
3715Quoi ! mon père, est-il vrai qu’un coquin vous menace ?
3716Qu’il n’est point de bienfait qu’en son âme il n’efface,
3717Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux,
3718Se fait de vos bontés des armes contre vous ?
3720**Orgon**
3722Oui, mon fils ; et j’en sens des douleurs nonpareilles.
3724**Damis**
3726Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles.
3727Contre son insolence on ne doit point gauchir :
3728C’est à moi tout d’un coup de vous en affranchir ;
3729Et, pour sortir d’affaire, il faut que je l’assomme.
3731**Cléante**
3733Voilà tout justement parler en vrai jeune homme.
3734Modérez, s’il vous plaît, ces transports éclatants.
3735Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps
3736Où par la violence on fait mal ses affaires.
Scène 3
3740Madame Pernelle, Orgon, Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
3742**Madame Pernelle**
3744Qu’est-ce ? J’apprends ici de terribles mystères !
3746**Orgon**
3748Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins,
3749Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins.
3750Je recueille avec zèle un homme en sa misère,
3751Je le loge, et le tiens comme mon propre frère ;
3752De bienfaits chaque jour il est par moi chargé ;
3753Je lui donne ma fille et tout le bien que j’ai :
3754Et, dans le même temps, le perfide, l’infâme,
3755Tente le noir dessein de suborner ma femme ;
3756Et, non content encor de ces lâches essais,
3757Il m’ose menacer de mes propres bienfaits,
3758Et veut, à ma ruine, user des avantages
3759Dont le viennent d’armer mes bontés trop peu sages,
3760Me chasser de mes biens où je l’ai transféré,
3761Et me réduire au point d’où je l’ai retiré.
3763**Dorine**
3765Le pauvre homme !
3767**Madame Pernelle**
3769Mon fils, je ne puis du tout croire
3770Qu’il ait voulu commettre une action si noire.
3772**Orgon**
3774Comment ?
3776**Madame Pernelle**
3778Les gens de bien sont enviés toujours.
3780**Orgon**
3782Que voulez-vous donc dire avec votre discours,
3783Ma mère ?
3785**Madame Pernelle**
3787Que chez vous on vit d’étrange sorte,
3788Et qu’on ne sait que trop la haine qu’on lui porte.
3790**Orgon**
3792Qu’a cette haine à faire avec ce qu’on vous dit ?
3794**Madame Pernelle**
3796Je vous l’ai dit cent fois quand vous étiez petit :
3797La vertu dans le monde est toujours poursuivie ;
3798Les envieux mourront, mais non jamais l’envie.
3800**Orgon**
3802Mais que fait ce discours aux choses d’aujourd’hui ?
3804**Madame Pernelle**
3806On vous aura forgé cent sots contes de lui.
3808**Orgon**
3810Je vous ai dit déjà que j’ai vu tout moi-même.
3812**Madame Pernelle**
3814Des esprits médisants la malice est extrême.
3816**Orgon**
3818Vous me feriez damner, ma mère ! Je vous di
3819Que j’ai vu de mes yeux un crime si hardi.
3821**Madame Pernelle**
3823Les langues ont toujours du venin à répandre,
3824Et rien n’est ici-bas qui s’en puisse défendre.
3826**Orgon**
3828C’est tenir un propos de sens bien dépourvu.
3829Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,
3830Ce qu’on appelle vu. Faut-il vous le rebattre
3831Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre ?
3833**Madame Pernelle**
3835Mon Dieu ! le plus souvent l’apparence déçoit :
3836Il ne faut pas toujours juger sur ce qu’on voit.
3838**Orgon**
3840J’enrage !
3842**Madame Pernelle**
3844Aux faux soupçons la nature est sujette,
3845Et c’est souvent à mal que le bien s’interprète.
3847**Orgon**
3849Je dois interpréter à charitable soin
3850Le désir d’embrasser ma femme !
3852**Madame Pernelle**
3854Il est besoin,
3855Pour accuser les gens, d’avoir de justes causes ;
3856Et vous deviez attendre à vous voir sûr des choses.
3858**Orgon**
3860Hé ! diantre ! le moyen de m’en assurer mieux ?
3861Je devais donc, ma mère, attendre qu’à mes yeux
3862Il eût… Vous me feriez dire quelque sottise.
3864**Madame Pernelle**
3866Enfin d’un trop pur zèle on voit son âme éprise,
3867Et je ne puis du tout me mettre dans l’esprit
3868Qu’il ait voulu tenter les choses que l’on dit.
3870**Orgon**
3872Allez, je ne sais pas, si vous n’étiez ma mère,
3873Ce que je vous dirais, tant je suis en colère.
3875**Dorine, à Orgon.**
3877Juste retour, monsieur, des choses d’ici-bas ;
3878Vous ne vouliez point croire, et l’on ne vous croit pas.
3880**Cléante**
3882Nous perdons des moments en bagatelles pures,
3883Qu’il faudrait employer à prendre des mesures.
3884Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point.
3886**Damis**
3888Quoi ! son effronterie irait jusqu’à ce point ?
3890**Elmire**
3892Pour moi, je ne crois pas cette instance possible,
3893Et son ingratitude est ici trop visible.
3895**Cléante, à Orgon.**
3897Ne vous y fiez pas ; il aura des ressorts
3898Pour donner contre vous raison à ses efforts,
3899Et sur moins que cela le poids d’une cabale
3900Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
3901Je vous le dis encore : armé de ce qu’il a,
3902Vous ne deviez jamais le pousser jusque-là.
3904**Orgon**
3906Il est vrai ; mais qu’y faire ? À l’orgueil de ce traître,
3907De mes ressentiments je n’ai pas été maître.
3909**Cléante**
3911Je voudrais de bon cœur qu’on pût entre vous deux
3912De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds.
3914**Elmire**
3916Si j’avais su qu’en main il a de telles armes,
3917Je n’aurais pas donné matière à tant d’alarmes,
3918Et mes…
3920**Orgon, à Dorine, voyant entrer monsieur Loyal.**
3922Que veut cet homme ? Allez tôt le savoir,
3923Je suis bien en état que l’on me vienne voir !
Scène 4
3927Orgon, Madame Pernelle, Elmire, Mariane, Cléante, Damis, Dorine, Monsieur Loyal.
3929**Monsieur Loyal, à Dorine, dans le fond du théâtre.**
3931Bonjour, ma chère sœur ; faites, je vous supplie,
3932Que je parle à monsieur.
3934**Dorine**
3936Il est en compagnie ;
3937Et je doute qu’il puisse à présent voir quelqu’un.
3939**Monsieur Loyal**
3941Je ne suis pas pour être en ces lieux importun.
3942Mon abord n’aura rien, je crois, qui lui déplaise ;
3943Et je viens pour un fait dont il sera bien aise.
3945**Dorine**
3947Votre nom ?
3949**Monsieur Loyal**
3951Dites-lui seulement que je viens
3952De la part de monsieur Tartuffe, pour son bien.
3954**Dorine, à Orgon.**
3956C’est un homme qui vient, avec douce manière,
3957De la part de monsieur Tartuffe, pour affaire
3958Dont vous serez, dit-il, bien aise.
3960**Cléante, à Orgon.**
3962Il vous faut voir
3963Ce que c’est que cet homme et ce qu’il peut vouloir.
3965**Orgon, à Cléante.**
3967Pour nous raccommoder il vient ici peut-être :
3968Quels sentiments aurai-je à lui faire paraître ?
3970**Cléante**
3972Votre ressentiment ne doit point éclater ;
3973Et s’il parle d’accord, il le faut écouter.
3975**Monsieur Loyal, à Orgon.**
3977Salut, monsieur. Le ciel perde qui vous veut nuire,
3978Et vous soit favorable autant que je désire !
3980**Orgon, bas, à Cléante.**
3982Ce doux début s’accorde avec mon jugement
3983Et présage déjà quelque accommodement.
3985**Monsieur Loyal**
3987Toute votre maison m’a toujours été chère,
3988Et j’étais serviteur de monsieur votre père.
3990**Orgon**
3992Monsieur, j’ai grande honte et demande pardon
3993D’être sans vous connaître ou savoir votre nom.
3995**Monsieur Loyal**
3997Je m’appelle Loyal, natif de Normandie,
3998Et suis huissier à verge, en dépit de l’envie.
3999J’ai, depuis quarante ans, grâce au ciel, le bonheur
4000D’en exercer la charge avec beaucoup d’honneur,
4001Et je vous viens, monsieur, avec votre licence,
4002Signifier l’exploit de certaine ordonnance…
4004**Orgon**
4006Quoi ! vous êtes ici…
4008**Monsieur Loyal**
4010Monsieur, sans passion.
4011Ce n’est rien seulement qu’une sommation,
4012Un ordre de vider d’ici, vous et les vôtres,
4013Mettre vos meubles hors, et faire place à d’autres,
4014Sans délai ni remise, ainsi que besoin est.
4016**Orgon**
4018Moi ! sortir de céans ?
4020**Monsieur Loyal**
4022Oui, monsieur, s’il vous plaît.
4023La maison à présent, comme savez de reste,
4024Au bon monsieur Tartuffe appartient sans conteste.
4025De vos biens désormais il est maître et seigneur,
4026En vertu d’un contrat duquel je suis porteur.
4027Il est en bonne forme, et l’on n’y peut rien dire.
4029**Damis, à M. Loyal.**
4031Certes cette impudence est grande, et je l’admire !
4033**Monsieur Loyal, à Damis.**
4035Monsieur, je ne dois point avoir affaire à vous ;
4036(Montrant Orgon.)
4037C’est à monsieur : il est et raisonnable et doux,
4038Et d’un homme de bien il sait trop bien l’office,
4039Pour se vouloir du tout opposer à justice.
4041**Orgon**
4043Mais…
4045**Monsieur Loyal**
4047Oui, monsieur, je sais que pour un million
4048Vous ne voudriez pas faire rébellion,
4049Et que vous souffrirez en honnête personne
4050Que j’exécute ici les ordres qu’on me donne.
4052**Damis**
4054Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon,
4055Monsieur l’huissier à verge, attirer le bâton.
4057**Monsieur Loyal, à Orgon.**
4059Faites que votre fils se taise ou se retire,
4060Monsieur. J’aurais regret d’être obligé d’écrire,
4061Et de vous voir couché dans mon procès-verbal.
4063**Dorine, à part.**
4065Ce Monsieur Loyal porte un air bien déloyal.
4067**Monsieur Loyal**
4069Pour tous les gens de bien j’ai de grandes tendresses,
4070Et ne me suis voulu, monsieur, charger des pièces
4071Que pour vous obliger et vous faire plaisir ;
4072Que pour ôter par là le moyen d’en choisir
4073Qui, n’ayant pas pour vous le zèle qui me pousse,
4074Auraient pu procéder d’une façon moins douce.
4076**Orgon**
4078Et que peut-on de pis que d’ordonner aux gens
4079De sortir de chez eux ?
4081**Monsieur Loyal**
4083On vous donne du temps ;
4084Et jusques à demain je ferai surséance
4085À l’exécution, monsieur, de l’ordonnance.
4086Je viendrai seulement passer ici la nuit
4087Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit.
4088Pour la forme, il faudra, s’il vous plaît, qu’on m’apporte,
4089Avant que se coucher, les clefs de votre porte.
4090J’aurai soin de ne pas troubler votre repos,
4091Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos.
4092Mais demain, du matin, il vous faut être habile
4093À vider de céans jusqu’au moindre ustensile ;
4094Mes gens vous aideront, et je les ai pris forts
4095Pour vous faire service à tout mettre dehors.
4096On n’en peut pas user mieux que je fais, je pense ;
4097Et comme je vous traite avec grande indulgence,
4098Je vous conjure aussi, monsieur, d’en user bien,
4099Et qu’au dû de ma charge on ne me trouble en rien.
4101**Orgon, à part.**
4103Du meilleur de mon cœur je donnerais, sur l’heure
4104Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure,
4105Et pouvoir, à plaisir, sur ce mufle assener
4106Le plus grand coup de poing qui se puisse donner.
4108**Cléante, bas, à Orgon.**
4110Laissez, ne gâtons rien.
4112**Damis**
4114À cette audace étrange
4115J’ai peine à me tenir, et la main me démange.
4117**Dorine**
4119Avec un si bon dos, ma foi, monsieur Loyal,
4120Quelques coups de bâton ne vous siéraient pas mal.
4122**Monsieur Loyal**
4124On pourrait bien punir ces paroles infâmes,
4125Mamie ; et l’on décrète aussi contre les femmes.
4127**Cléante, à monsieur Loyal.**
4129Finissons tout cela, monsieur ; c’en est assez.
4130Donnez tôt ce papier, de grâce, et nous laissez.
4132**Monsieur Loyal**
4134Jusqu’au revoir. Le ciel vous tienne tous en joie !
4136**Orgon**
4138Puisse-t-il te confondre, et celui qui t’envoie !
Scène 5
4142Orgon, Madame Pernelle, Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
4144**Orgon**
4146Hé bien ! vous le voyez, ma mère, si j’ai droit ;
4147Et vous pouvez juger du reste par l’exploit.
4148Ses trahisons enfin vous sont-elles connues ?
4150**Madame Pernelle**
4152Je suis toute ébaubie, et je tombe des nues !
4154**Dorine, à Orgon.**
4156Vous vous plaignez à tort, à tort vous le blâmez,
4157Et ses pieux desseins par là sont confirmés.
4158Dans l’amour du prochain sa vertu se consomme :
4159Il sait que très souvent les biens corrompent l’homme,
4160Et, par charité pure, il veut vous enlever
4161Tout ce qui vous peut faire obstacle à vous sauver.
4163**Orgon**
4165Taisez-vous. C’est le mot qu’il vous faut toujours dire.
4167**Cléante, à Orgon.**
4169Allons voir quel conseil on doit vous faire élire.
4171**Elmire**
4173Allez faire éclater l’audace de l’ingrat.
4174Ce procédé détruit la vertu du contrat ;
4175Et sa déloyauté va paraître trop noire,
4176Pour souffrir qu’il en ait le succès qu’on veut croire.
Scène 6
4180Valère, Orgon, Madame Pernelle, Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
4182**Valère**
4184Avec regret, monsieur, je viens vous affliger ;
4185Mais je m’y vois contraint par le pressant danger.
4186Un ami, qui m’est joint d’une amitié fort tendre,
4187Et qui sait l’intérêt qu’en vous j’ai lieu de prendre,
4188A violé pour moi, par un pas délicat,
4189Le secret que l’on doit aux affaires d’État,
4190Et me vient d’envoyer un avis dont la suite
4191Vous réduit au parti d’une soudaine fuite.
4192Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer
4193Depuis une heure au prince a su vous accuser,
4194Et remettre en ses mains, dans les traits qu’il vous jette,
4195D’un criminel d’État l’importante cassette,
4196Dont, au mépris, dit-il, du devoir d’un sujet,
4197Vous avez conservé le coupable secret.
4198J’ignore le détail du crime qu’on vous donne ;
4199Mais un ordre est donné contre votre personne ;
4200Et lui-même est chargé, pour mieux l’exécuter,
4201D’accompagner celui qui vous doit arrêter.
4203**Cléante**
4205Voilà ses droits armés ; et c’est par où le traître
4206De vos biens qu’il prétend cherche à se rendre maître.
4208**Orgon**
4210L’homme est, je vous l’avoue, un méchant animal !
4212**Valère**
4214Le moindre amusement vous peut être fatal.
4215J’ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte,
4216Avec mille louis qu’ici je vous apporte.
4217Ne perdons point de temps : le trait est foudroyant ;
4218Et ce sont de ces coups que l’on pare en fuyant.
4219À vous mettre en lieu sûr je m’offre pour conduite,
4220Et veux accompagner, jusqu’au bout, votre fuite.
4222**Orgon**
4224Las ! que ne dois-je point à vos soins obligeants !
4225Pour vous en rendre grâce, il faut un autre temps ;
4226Et je demande au ciel de m’être assez propice
4227Pour reconnaître un jour ce généreux service.
4228Adieu : prenez le soin, vous autres.
4230**Cléante**
4232Allez tôt.
4233Nous songerons, mon frère, à faire ce qu’il faut.
Scène 7
4237Tartuffe, un Exempt, Madame Pernelle, Orgon, Elmire, Cléante, Mariane, Valère, Damis, Dorine.
4239**Tartuffe, arrêtant Orgon.**
4241Tout beau, monsieur, tout beau, ne courez point si vite :
4242Vous n’irez pas fort loin pour trouver votre gîte ;
4243Et de la part du prince on vous fait prisonnier.
4245**Orgon**
4247Traître ! tu me gardais ce trait pour le dernier :
4248C’est le coup, scélérat, par où tu m’expédies ;
4249Et voilà couronner toutes tes perfidies.
4251**Tartuffe**
4253Vos injures n’ont rien à me pouvoir aigrir ;
4254Et je suis, pour le ciel, appris à tout souffrir.
4256**Cléante**
4258La modération est grande, je l’avoue.
4260**Damis**
4262Comme du ciel l’infâme impudemment se joue !
4264**Tartuffe**
4266Tous vos emportements ne sauraient m’émouvoir ;
4267Et je ne songe à rien qu’à faire mon devoir.
4269**Mariane**
4271Vous avez de ceci grande gloire à prétendre ;
4272Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre.
4274**Tartuffe**
4276Un emploi ne saurait être que glorieux
4277Quand il part du pouvoir qui m’envoie en ces lieux.
4279**Orgon**
4281Mais t’es-tu souvenu que ma main charitable,
4282Ingrat, t’a retiré d’un état misérable ?
4284**Tartuffe**
4286Oui, je sais quels secours j’en ai pu recevoir ;
4287Mais l’intérêt du prince est mon premier devoir.
4288De ce devoir sacré la juste violence
4289Étouffe dans mon cœur toute reconnaissance :
4290Et je sacrifierais à de si puissants nœuds
4291Ami, femme, parents, et moi-même avec eux.
4293**Elmire**
4295L’imposteur !
4297**Dorine**
4299Comme il sait, de traîtresse manière,
4300Se faire un beau manteau de tout ce qu’on révère !
4302**Cléante**
4304Mais, s’il est si parfait que vous le déclarez,
4305Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez,
4306D’où vient que pour paraître il s’avise d’attendre
4307Qu’à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre
4308Et que vous ne songez à l’aller dénoncer
4309Que lorsque son honneur l’oblige à vous chasser ?
4310Je ne vous parle point, pour devoir en distraire,
4311Du don de tout son bien qu’il venait de vous faire ;
4312Mais, le voulant traiter en coupable aujourd’hui,
4313Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui ?
4315**Tartuffe, à l’Exempt**
4317Délivrez-moi, monsieur, de la criaillerie ;
4318Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.
4320**L’Exempt**
4322Oui, c’est trop demeurer, sans doute, à l’accomplir ;
4323Votre bouche à propos m’invite à le remplir :
4324Et, pour l’exécuter, suivez-moi tout à l’heure
4325Dans la prison qu’on doit vous donner pour demeure.
4327**Tartuffe**
4329Qui ? moi, monsieur ?
4331**L’Exempt**
4333Oui, vous.
4335**Tartuffe**
4337Pourquoi donc la prison ?
4339**L’Exempt**
4341Ce n’est pas vous à qui j’en veux rendre raison.
4342(À Orgon.)
4343Remettez-vous, monsieur, d’une alarme si chaude.
4344Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,
4345Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs,
4346Et que ne peut tromper tout l’art des imposteurs.
4347D’un fin discernement sa grande âme pourvue
4348Sur les choses toujours jette une droite vue ;
4349Chez elle jamais rien ne surprend trop d’accès,
4350Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.
4351Il donne aux gens de bien une gloire immortelle :
4352Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle,
4353Et l’amour pour les vrais ne ferme point son cœur
4354À tout ce que les faux doivent donner d’horreur.
4355Celui-ci n’était pas pour le pouvoir surprendre,
4356Et de pièges plus fins on le voit se défendre.
4357D’abord il a percé, par ses vives clartés
4358Des replis de son cœur toutes les lâchetés.
4359Venant vous accuser, il s’est trahi lui-même,
4360Et, par un juste trait de l’équité suprême,
4361S’est découvert au prince un fourbe renommé,
4362Dont sous un autre nom il était informé ;
4363Et c’est un long détail d’actions toutes noires
4364Dont on pourrait former des volumes d’histoires.
4365Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté
4366Sa lâche ingratitude et sa déloyauté ;
4367À ses autres horreurs il a joint cette suite,
4368Et ne m’a jusqu’ici soumis à sa conduite
4369Que pour voir l’impudence aller jusques au bout,
4370Et vous faire, par lui, faire raison de tout.
4371Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître,
4372Il veut qu’entre vos mains je dépouille le traître.
4373D’un souverain pouvoir, il brise les liens
4374Du contrat qui lui fait un don tous vos biens,
4375Et vous pardonne enfin cette offense secrète
4376Où vous a d’un ami fait tomber la retraite ;
4377Et c’est le prix qu’il donne au zèle qu’autrefois
4378On vous vit témoigner en appuyant ses droits,
4379Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense,
4380D’une bonne action verser la récompense ;
4381Que jamais le mérite avec lui ne perd rien ;
4382Et que mieux que du mal, il se souvient du bien.
4384**Dorine**
4386Que le ciel soit loué !
4388**Madame Pernelle**
4390Maintenant je respire.
4392**Elmire**
4394Favorable succès !
4396**Mariane**
4398Qui l’aurait osé dire ?
4400**Orgon, à Tartuffe, que l’exempt emmène.**
4402Hé bien ! te voilà, traître !…
Scène 8
4406Madame Pernelle, Orgon, Elmire, Mariane, Cléante, Valère, Damis, Dorine.
4408**Cléante**
4410Ah ! mon frère, arrêtez,
4411Et ne descendez point à des indignités.
4412À son mauvais destin laissez un misérable,
4413Et ne vous joignez point au remords qui l’accable.
4414Souhaitez bien plutôt que son cœur, en ce jour,
4415Au sein de la vertu fasse un heureux retour ;
4416Qu’il corrige sa vie en détestant son vice,
4417Et puisse du grand prince adoucir la justice ;
4418Tandis qu’à sa bonté vous irez, à genoux,
4419Rendre ce que demande un traitement si doux.
4421**Orgon**
4423Oui, c’est bien dit. Allons à ses pieds avec joie
4424Nous louer des bontés que son cœur nous déploie :
4425Puis, acquittés un peu de ce premier devoir,
4426Aux justes soins d’un autre il nous faudra pourvoir,
4427Et par un doux hymen couronner en Valère
4428La flamme d’un amant généreux et sincère.