8L’histoire des premières représentations de Tartuffe est devenue, sous la plume de la plupart des commentateurs ou des biographes, une véritable légende, et le thème de déclamations contre le fanatisme, l’intolérance, les faux dévots et les jésuites. Nous ne nous replacerons pas sur ce terrain, et nous laisserons à M. Sainte-Beuve le soin de raconter, en historien et en critique, les difficultés que la nouvelle pièce éprouva avant d’arriver jusqu’au public :
10« Dès 1664, Molière avait achevé sa comédie du Tartuffe à peu près telle que nous l’avons. Trois actes en avaient été représentés aux fêtes de Versailles de cette année, et ensuite à Villers-Cotterets chez Monsieur : le prince de Condé, protecteur de toute hardiesse d’esprit, s’était fait jouer au Raincy la pièce tout entière. Mais les mêmes hommes qui avaient obtenu qu’on brûlât les Provinciales quatre ans auparavant, empêchèrent la représentation devant le public, et la suspension avec divers incidents se prolongea. Louis XIV, en ce premier feu de ses maîtresses, était loin d’être dévot ; mais il avait dès lors cette disposition à vouloir qu’on le fût, qui devint le trait marquant dans sa vieillesse. Tout en songeant à revoir et à corriger sa pièce pour la rendre représentable, Molière, dont le théâtre ni le génie ne pouvaient chômer, produisait d’autres œuvres, et, dans le Festin de Pierre, qui se joua en 1665, il se vengea de la cabale qui arrêtait le Tartuffe, par la tirade de don Juan au cinquième acte ; l’athée aux abois y confesse à Sganarelle son dessein de contrefaire le dévot : « Il n’y a plus de honte maintenant à cela : l’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d’homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu’on puisse jouer. Aujourd’hui la profession d’hypocrite a de merveilleux avantages… » Mais d’autres traits audacieux du Festin, joints à cette attaque, soulevèrent de nouveau et semblèrent justifier la fureur de la cabale menacée ; il y eut des pamphlets violents publiés contre Molière. Il avait affaire à ses Pères Meyniers et Brisaciers, qui ne manquent jamais. »
12« Pourtant le crédit du divertissant poëte montait chaque jour ; sa gloire sérieuse s’étendait : il avait fait le Misanthrope. La mort de la reine-mère (1666) avait ôté à la faction dévote un grand point d’appui en cour. Comptant sur la faveur de Louis XIV, se faisant fort d’une espèce d’autorisation verbale qu’il avait obtenue, et pendant que le roi était au camp devant Lille, en août 1667, au milieu de cet été désert de Paris, Molière risqua sa pièce devant le public ; il en avait changé le titre : elle s’appelait l’Imposteur, et M. Tartuffe était devenu M. Panulphe ; il y avait des passages supprimés. L’Imposteur, sous cette forme, ne put avoir, malgré tout, qu’une représentation ; le premier président Lamoignon crut devoir empêcher la seconde jusqu’à nouvel ordre du roi. Molière députa deux de ses camarades au camp de Lille avec un placet qu’on a. Mais le roi maintint la suspension. » Tels sont, réduits à la simple vérité historique et dégagés de tous les détails minutieux qui ne font que les obscurcir, les faits qui se rapportent à la première apparition du Tartuffe ; et comme nous devons, avant tout, dans un sujet où il est difficile d’être neuf, nous attacher à éclaircir ou à rectifier, nous rectifierons en passant un fait qui se rattache à l’unique représentation de 1667. Voici ce que dit à ce sujet M. Génin, à l’opinion duquel nous souscrivons complètement :
14« Qui ne connaît l’anecdote de Molière notifiant au public la défense qu’il venait de recevoir de représenter Tartuffe ? M. le premier président ne veut pas qu’on le joue. Le fait est aussi faux qu’il est accrédité. Sous un roi comme Louis XIV, une plaisanterie si déplacée, un si grossier outrage lancé publiquement par un comédien contre un magistrat, contre l’illustre Lamoignon, ne fût certainement pas resté impuni : Molière, aimé de Louis XIV, était d’ailleurs l’homme de France le plus incapable de blesser à ce point les convenances, sans parler des égards qu’il devait à Boileau, honoré de l’intimité de M. de Lamoignon. Ce conte, beaucoup plus vieux que Molière a été ramassé dans les Anas espagnols, qui attribuent ce mot à Lope ou à Calderon, au sujet d’une comédie de l’Alcade : L’alcade ne veut pas qu’on le joue. Quelqu’un a trouvé spirituel de transporter cette facétie à Molière, et l’invention a fait fortune. La biographie des grands hommes est remplie de ces impertinences : c’est le devoir de la critique de les signaler, et d’en obtenir justice. »
16Molière, malgré ses vives instances auprès du roi, attendit deux ans avant de voir lever l’interdiction qui pesait sur sa pièce. Enfin, Tartuffe reparut au théâtre le 5 février 1669. Nombre de gens, dit Robinet, coururent hasard d’être étouffés et disloqués pour voir cet ouvrage ; quarante-quatre représentations consécutive assurèrent le triomphe, et les camarades de l’auteur voulurent que sa vie durant il eût double part dans les recettes produites par ce chef d’œuvre.
18Considéré comme œuvre littéraire, le Tartuffe n’a trouvé que des admirateurs. « Il est, dit M. Nisard, plus goûté au théâtre que le Misanthrope, sans l’être moins à la lecture. Il y a plus d’intérêt, plus d’action, plus de passion. Au lieu du salon d’une coquette, c’est le foyer domestique d’une femme honnête, envahi par un intrus. Tout y est troublé, les amusements innocents, l’honnête liberté des discours, les plaisirs et les projets de famille, un mariage sortable et déjà fort avancé ; personne n’y est incommodé médiocrement. Aussi quelle agitation dans cette maison, désormais divisée en deux camps !… C’est la pièce où Molière a mis le plus de feu… il y a d’autres vilaines gens dans son théâtre… il se contente de les rendre ridicules… Pour le faux dévot, on n’en rit pas un moment ; Molière en a peur ; il en a horreur du moins. C’est la révolte de sa noble nature contre ce vice, le plus odieux de tous, parce qu’il sert de couverture à tous. »
20M. Génin regarde Tartuffe comme le dernier effort du génie : « Quelle admirable combinaison de caractères ! Deux morale sont mises en présence : la vraie piété se personnifie dans Cléante, l’hypocrisie dans Tartuffe. Cléante est la ligne inflexible tendue à travers la pièce pour séparer le bien du mal, le faux du vrai. Orgon, c’est la multitude de bonne foi, faible et crédule, livrée au premier charlatan venu, extrême et emportée dans ses résolutions comme dans ses préjugés. Le fond du drame repose sur ces trois personnages. À côté d’eux paraissent les aimables figures de Marianne et de Valère ; la piquante et malicieuse Dorine, chargée de représenter le bon sens du peuple, comme madame Pernelle en représente l’entêtement ; Damis, l’ardeur juvénile qui, s’élançant vers le bien et la justice avec une impétuosité aveugle, se brise contre l’impassibilité calculée de l’imposteur, Elmire enfin, toute charmante de décence, quoiqu’elle aille vêtue ainsi qu’une princesse. Quelle habileté dans cette demi-teinte du caractère d’Elmire, de la jeune femme unie à un vieillard ! Si Molière l’eût faite passionnée, tout le reste devenait à l’instant impossible ou invraisemblable : la résistance d’Elmire perdait de son mérite ; Elmire était obligée de s’offenser, de se récrier, de se plaindre à Orgon. Point :
22Elle n’éprouve pour Tartuffe pas plus de haine que de sympathie ; elle le méprise, c’est tout. Ce sang-froid était indispensable pour arriver à démasquer l’imposteur. Elmire nous prouve quels sont les avantages d’une honnête femme qui demeure insensible sur la passion du plus rusé des hommes, de Tartuffe. »
24Considéré au point de vue de la morale sociale ou religieuse. Tartuffe a été l’objet de vives et nombreuses attaques. Nous allons, au moyen de quelques extraits, donner une idée aussi exacte que possible des critiques dont il a été l’objet, depuis le dix-septième siècle jusqu’à nos jours.
26Ce fut le curé de Saint-Barthélémy, Roullès, qui ouvrit le feu par un écrit anonyme : le Roi glorieux au monde. Roullès, dans cet écrit, appelle Molière « un démon vêtu de chair, habillé en homme ; un libertin, un impie digne d’être brûlé publiquement. » L’auteur d’un libelle intitulé : Observations sur une comédie de Molière intitulée : le Festin de Pierre, enchérit encore sur le curé de Saint-Barthélémy :
28« Certes, il faut avouer que Molière est lui-même un Tartuffe achevé et un véritable hypocrite… Si le dessein de la comédie est de corriger les hommes en les divertissant, le dessein de Molière est de les perdre en les faisant rire, de même que ces serpents dont les piqûres mortelles répandent une fausse joie sur le visage de ceux qui en sont atteints…
30» Molière, après avoir répandu dans les âmes ces poisons funestes qui étouffent la pudeur et la honte ; après avoir pris soin de former des coquettes et de donner aux filles des instructions dangereuses, après des écoles fameuses d’impureté, en a tenu d’autres pour le libertinage… ; et, voyant qu’il choquait toute la religion et que tous les gens de bien lui seraient contraires, il a composé son Tartuffe et a voulu rendre les dévots des ridicules ou des hypocrites… Certes, c’est bien affaire à Molière de parler de la religion, avec laquelle il a si peu de commerce et qu’il n’a jamais connue, ni par pratique ni par théorie…
32« Son avarice ne contribue pas peu à échauffer sa verve contre la religion… Il sait que les choses défendues irritent le désir, et il sacrifie hautement à ses intérêts tous les devoirs de la piété ; c’est ce qui lui fait porter avec audace la main au sanctuaire, et il n’est point honteux de lasser tous les jours la patience d’une grande reine, qui est continuellement en peine de faire réformer ou supprimer ses ouvrages…
34« Auguste fit mourir un bouffon qui avait fait raillerie de Jupiter, et défendit aux femmes d’assister à ses comédies, plus modestes que celles de Molière. Théodose condamna aux bêtes des farceurs qui tournaient en dérision les cérémonies ; et néanmoins cela n’approche point de l’emportement qui paraît en cette pièce…
36« Enfin, je ne crois pas faire un jugement téméraire d’avancer qu’il n’y a point d’homme si peu éclairé des lumières de la foi qui, ayant vu cette pièce ou sachant ce qu’elle contient, puisse soutenir que Molière, dans le dessein de la jouer, soit capable de la participation des sacrements, qu’il puisse être reçu à pénitence sans une réparation publique, ni même qu’il soit digne de l’entrée des églises après les anathèmes que les conciles ont fulminés contre les auteurs de spectacles impudiques ou sacrilèges, que les Pères appellent les naufrages de l’innocence et des attentats contre la souveraineté de Dieu. »
38L’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, que Fénélon dans une lettre à Louis XIV appelle « un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin, artificieux, ennemi de toute vertu, » publia, sous la date du 11 août 1667, le mandement suivant :
40«…Sur ce qui nous a été remontré par notre promoteur, que le vendredi cinquième de ce mois, on a représenté sur l’un des théâtres de cette ville, sous le nouveau nom de l’Imposteur, une comédie très-dangereuse, et qui est d’autant plus capable de nuire à la religion que, sous prétexte de condamner l’hypocrisie ou la fausse dévotion, elle donne lieu d’en accuser indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété, et les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies continuelles des libertins ; de sorte que, pour arrêter le cours d’un si grand mal, qui pourrait séduire les âmes faibles et les détourner du chemin de la vertu, notre dit promoteur nous aurait requis de faire défense à toute personne de notre diocèse de représenter, sous quelque nom que ce soit, la susdite comédie, de la lire ou entendre réciter, soit en public, soit en particulier, sous peine d’excommunication ;
42« Nous, sachant combien il serait en effet dangereux de souffrir que la véritable piété fût blessée par une représentation si scandaleuse et que le roi même avait ci-devant très-expressément défendue ; et considérant d’ailleurs que, dans un temps où ce grand monarque expose si librement sa vie pour le bien de son État, et où notre principal soin est d’exhorter tous les gens de bien de notre diocèse à faire des prières continuelles pour la conservation de sa personne sacrée et pour le succès de ses armes, il y aurait de l’impiété de s’occuper à des spectacles capables d’attirer la colère du ciel ; avons fait et faisons très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce sous peine d’excommunication.
44» Si mandons aux archiprêtres de Sainte-Marle-Magdelaine et de Saint-Severin de vous signifier la présente ordonnance, que vous publierez en vos prônes aussitôt que vous l’aurez reçue, en faisant connaître à tous vos paroissiens combien il importe à leur salut de ne point assister à la représentation ou lecture de la susdite ou semblables comédies. Donné à Paris sous le sceau de nos armes, ce onzième août mil six cent soixante-sept. »
46Deux ans après la publication de ce mandement, Bourdaloue, dans le Sermon sur l’hypocrisie, lançait contre Tartuffe de nouveaux anathèmes, et sans nommer la pièce, il la désignait en termes tellement précis, qu’il était impossible de se méprendre :
48« Et Voilà, chrétiens, dit Bourdaloue, ce qui est arrivé lorsque des esprits profanes, et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l’hypocrisie… Voilà ce qu’ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l’horreur du péché, les pratiques les plus louables en elles-mêmes et les plut chrétiennes. Voilà ce qu’ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues, en même temps qu’ils les supposaient fortement attaquées ; lui faisant blâmer les scandales du siècle d’une manière extravagante ; le représentant consciencieux jusqu’à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, où toutefois il le faut être, pendant qu’il se portait d’ailleurs aux crimes les plus énormes ; le montrant sous un visage de pénitent, qui ne servait qu’à couvrir ses infamies ; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais, dans le fond, la plus mercenaire et la plus lâche.
50» Damnables inventions pour humilier les gens de bien, pour les rendre tous suspects, pour leur ôter la liberté de se déclarer en faveur de la vertu !… » Bossuet, dans sa Lettre sur les spectacles, est allé plus loin encore dans ce passage, où, suivant la remarque de M. Sainte-Beuve, l’idée de Tartuffe s’aperçoit à travers le pêle-mêle de l’anathème :
52« Il faudra donc que nous passions pour honnêtes les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière, ou que vous ne rangiez pas parmi les pièces d’aujourd’hui celles d’un auteur qui vient à peine d’expirer, et qui remplit encore à présent tous les théâtres des équivoques les plus grossières dont on ait jamais infecté les oreilles des chrétiens. — Ne m’obligez pas à les répéter ; songez seulement si vous oserez soutenir à la face du ciel des pièces où la vertu et la piété sont toujours ridicules, la corruption toujours défendue et toujours plaisante, et la pudeur toujours offensée ou toujours en crainte d’être violée par les derniers attentats… »
54« La postérité saura peut-être la fin de ce poète-comédien, qui en jouant son Malade imaginaire, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d’heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ! » Bossuet, en traçant ces lignes, ignorait sans doute que Machiavel avait écrit la Mandragore pour le pape Jules II, et que le pape fut très-satisfait de Machiavel.
56C’était peu cependant d’attaquer Molière comme un ennemi de la religion ; on le signala aussi comme un ennemi de l’autorité royale. Parmi ses adversaires, chacun le combattit sur son propre terrain et avec ses armes : les gens d’église du haut de la chaire ou dans des traités ascétiques, les gens de lettres dans des satires, des libelles ou des comédies, et l’on vit paraître, en 1670, sous le titre de la Critique du Tartuffe, une pièce en un acte et en vers, qui ne paraît pas du reste avoir été représentée, et dont l’auteur cherche à prouver qu’un factieux, hostile au roi, pouvait seul avoir conçu l’idée de Tartuffe.
58On le voit par ce que nous venons de dire, si nous trouvons parmi les adversaires de Molière, à l’occasion de la pièce qu’on va lire, d’obscurs pamphlétaires qui n’osent pas se nommer, un archevêque à qui ses mœurs ne donnaient pas le droit d’être sévère, et des intrigants qui criaient au scandale parce qu’ils étaient blessés par le succès, nous trouvons aussi des hommes d’un grand esprit et d’une piété sincère ; et il est juste de reconnaître — nous ne discutons pas, nous constatons des faits — qu’il y eut parmi ceux qui condamnèrent Tartuffe, autre chose que de faux dévots et des jésuites, comme on le répète dans la plupart des livres modernes. « Ainsi, dit éloquemment M. Sainte-Beuve, une grande rumeur, un applaudissement grossi d’injures. De Maistre insultant à Pascal, Bossuet (chose plus grave !) insultant à Molière, voilà les plus glorieux succès humain dans l’ordre de l’esprit, voilà dans son plus beau et en l’écoutant de près, de quoi se compose une gloire. » Cet applaudissement mêlé de reproches a retenti jusque dans notre temps, et dans ce siècle même, deux hommes, dont les noms ont rarement l’occasion de se rencontrer dans l’histoire littéraire, le critique Geoffroy et l’empereur Napoléon, tout en admirant sans réserve Tartuffe comme œuvre d’art, en ont porté un jugement fort sévère.
60« Le Tartuffe, suivant Geoffroy, est le chef-d’œuvre de la scène comique, et l’un des plus parfaits ouvrages de littérature que jamais l’esprit humain ait conçus. Cette pièce réunit l’intrigue et l’intérêt avec la profondeur des caractères, la plus sublime raison avec le meilleur comique et la plus excellente plaisanterie, mais si nous envisageons du côté moral cette admirable production du génie, ajoute Geoffroy, elle a été plus nuisible qu’utile à la société… Les faux dévots se multiplièrent en dépit du Tartuffe Il y a une si grande affinité avec la religion et l’abus qu’on en peut faire, que cette pièce a dû réjouir les impies plus qu’elle n’affligeait les hypocrites…
62« Malgré l’espèce de protection accordée au Tartuffe par un roi jeune et victorieux qui aimait les spectacles, et qui ne sentait peut-être pas combien il est aisé de confondre avec l’abus la chose dont on abuse, Bourdaloue osa tonner dans la chaire contre le danger d’une pareille comédie ; et dans ses réflexions, sur le Tartuffe, l’orateur chrétien se montra, non pas dévot et fanatique, mais grand philosophe et homme d’état. »
64Voici maintenant le jugement de Napoléon : « Après le dîner, dit l’auteur du Mémorial de Sainte-Hélène, l’empereur nous a lu le Tartuffe ; mais il n’a pu l’achever, il se sentait trop fatigué ; il a posé le livre, et après le juste tribut d’éloges donné à Molière, il a terminé d’une manière à laquelle nous ne nous attendions pas : « Certainement, a-t-il dit, l’ensemble du Tartuffe est de main de maître, c’est un des chefs-d’œuvre d’un homme inimitable ; toutefois cette pièce porte un tel caractère, que je ne suis nullement étonné que son apparition ait été l’objet de fortes négociations à Versailles, et de beaucoup d’hésitation dans Louis XIV. Si j’ai droit de m’étonner de quelque chose, c’est qu’il l’ait laissé jouer ; elle présente, à mon avis, la dévotion sous des couleurs si odieuses ; une certaine scène offre une situation si décisive, si complètement indécente, que, pour mon propre compte, je n’hésite pas à dire que si la pièce eût été faite de mon temps, je n’en aurais pas permis la représentation. »
66La Lettre sur la comédie de l’Imposteur, publiée quinze jours après l’unique représentation du Tartuffe en 1667, et selon toute apparence écrite sous les yeux mêmes et d’après les inspirations de Molière, est le plaidoyer le plus habile et le plus intéressant qu’on ait opposé au réquisitoire des contemporains. Elle fut décisive auprès d’une foule de personnes, et autant les uns avaient été ardents à blâmer, autant les autres ont été ardents à défendre. Fénélon prit ouvertement le parti de Molière ; il justifia implicitement la donnée de l’Imposteur, en écrivant dans Télémaque « L’hypocrite est le plus dangereux des méchants, la fausse piété étant cause que les hommes n’osent plus se fier à la véritable. Les hypocrites souffrent dans les enfers des peines plus cruelles que les enfants qui ont égorgé leurs pères et leurs mères, que les épouses qui ont trempé leurs mains dans le sang de leurs époux, que les traîtres qui ont livré leur patrie, après avoir violé tous leurs serments. » Fénélon alla plus loin il n’hésita point à blâmer tout haut la sortie de Bourdaloue. « Bourdaloue, disait-il, n’est point Tartuffe, mais ses ennemis diront qu’il est jésuite. » Tandis que l’archevêque de Cambrai applaudissait Molière d’avoir démasqué l’un des vices les plus dangereux pour la vraie piété, un bel esprit qui se piquait aussi d’être un esprit fort. Saint-Évremond, voyait dans Tartuffe œuvre destinée à convertir les incrédules :
68« Je viens de lire le Tartuffe, écrivait-il à un ami, c’est le chef-d’œuvre de Molière. Je ne sais pas comment on a pu en empêcher si longtemps la représentation. Si je me sauve, je lui devrai mon salut. La dévotion est si raisonnable dans la bouche de Cléante, qu’elle me fait renoncer à toute ma philosophie ; et les faux dévots sont si bien dépeints, que la honte de leur peinture les fera renoncer à l’hypocrisie. Sainte piété, que vous allez apporter de bien au monde ! »
70À travers tant d’opinions divergentes, le public n’eut jamais qu’une seule et même opinion : il applaudit et il admira toujours. Au dix septième siècle, les molinistes étaient satisfaits de Molière, parce qu’ils voyaient dans sa pièce une attaque contre les jansénistes, et ces derniers adoucissaient leur rigorisme, parce qu’ils croyaient reconnaître un moliniste dans Tartuffe, ce qui n’empêchait pas le père Bouhours de composer pour l’auteur une très-louangeuse épitaphe. Dans le siècle suivant, le saint homme fut adopté, choyé par les philosophes, et de notre temps même, chaque fois que le pouvoir eut le tort de faire intervenir la religion dans les affaires de l’État chaque fois qu’une atteinte fut portée à la liberté de conscience on joua Tartuffe comme une protestation toujours vivante et toujours actuelle. N’est-ce pas là la preuve la plus irrécusable de la portée, et de ce qu’on pourrait appeler la vérité profondément humaine de cette œuvre ? Maintenant, après tant de témoignages d’admiration ou des critiques tombées de si haut, s’il nous est permis de poser une question, nous nous demanderons : Cette pièce de Molière, qui a soulevé tant d’orages, et de notre temps même occasionné plus d’une émeute, cachait-elle réellement, comme on l’a dit d’un côté, une attaque contre la croyance, ou, comme on l’a dit de l’autre, une défense de la croyance contre l’hypocrisie qui ne fait que la compromettre ? Nous pensons, pour notre part, que Molière n’avait, à proprement parler, aucune intention religieuse, soit dans le sens de l’attaque, soit dans le sens de la défense, et qu’il voulait tout simplement flétrir un vice, en laissant la religion complètement en dehors. Mais, nous ajouterons qu’en attaquant les faux dévots, il forgea, non pas positivement pour les hommes de son temps, mais pour ceux qui les suivirent, des armes qui devaient blesser plus d’un croyant sincère. Molière, en effet, placé au milieu des génies conservateurs et religieux du dix-septième siècle, forme avec Bayle et La Fontaine la transition de l’école de Montaigne à l’école de Voltaire. Le trait lancé par Poquelin, contre ceux qui de son temps se couvraient de la piété comme d’un masque, et l’exploitaient comme un instrument, ce trait fut bientôt ramassé comme sur un champ de bataille par ceux qui ne croyaient plus, et lancé de nouveau par eux contre ceux qui croyaient encore.
72Tartuffe eut la même destinée que les Provinciales. Il dépassa le but que sans aucun doute l’auteur s’était proposé, et l’on peut de tous points rappeler, à propos de Molière, ce jugement de M. Sainte-Beuve sur Pascal :
74« En démasquant si bien le dedans, il contribua à discréditer la pratique ; en perçant si victorieusement le casuisme, il atteignit, sans y songer, la confession même, c’est-à-dire le tribunal qui rend nécessaire ce code de procédure morale et, jusqu’à un certain point, cet art de chicane. On débite chez ces apothicaires bien des poisons ; quand cela fut bien prouvé, on eut l’idée toute naturelle de conclure à laisser là le remède. Ce qu’un de ses descendants les plus directs, Paul-Louis Courier, a dit du confessionnal, l’auteur des Provinciales l’a préparé.
76« L’esprit humain, une fois éveillé, tire jusqu’au bout les conséquences. La raillerie est comme ces coursiers des dieux d’Homère : en trois pas au bout du monde. Les Provinciales, le Tartuffe et le Mariage de Figaro ! »
Préface
80Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée, et les gens qu’elle joue ont bien fait voir qu’ils étaient plus puissants en France que tous ceux que j’ai joués jusques ici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins, ont souffert doucement qu’on les ait représentés, et ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l’on a faites d’eux ; mais les hypocrites n’ont point entendu raillerie ; ils se sont effarouchés d’abord, et ont trouvé étrange que j’eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant d’honnêtes gens se mêlent. C’est un crime qu’ils ne sauraient me pardonner ; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n’ont eu garde de l’attaquer par le côté qui les a blessés : ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu ; et le Tartuffe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d’un bout à l’autre, pleine d’abominations, et l’on n’y trouve rien qui ne mérite le feu. Toutes les syllabes en sont impies ; les gestes même y sont criminels ; et le moindre coup d’œil, le moindre branlement de tête, le moindre pas à droite ou à gauche, y cachent des mystères qu’ils trouvent moyen d’expliquer à mon désavantage.
82J’ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis, et à la censure de tout le monde ; les corrections que j’y ai pu faire ; le jugement du roi et de la reine, qui l’ont vue ; l’approbation des grands princes et de messieurs les ministres, qui l’ont honorée publiquement de leur présence ; le témoignage des gens de bien, qui l’ont trouvée profitable, tout cela n’a de rien servi. Ils n’en veulent point démordre ; et, tous les jours encore, ils font crier en public des zélés indiscrets, qui me disent des injures pieusement, et me damnent par charité.
84Je me soucierais fort peu de tout ce qu’ils peuvent dire, n’était l’artifice qu’ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de jeter dans leur parti de véritables gens de bien, dont ils préviennent la bonne foi, et qui, par la chaleur qu’ils ont pour les intérêts du ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu’on veut leur donner. Voilà ce qui m’oblige à me défendre. C’est aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie ; et je les conjure, de tout mon cœur, de ne point condamner les choses avant que de les voir, de se défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux dont les grimaces les déshonorent.
86Si l’on prend la peine d’examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu’elle ne tend nullement à jouer les choses que l’on doit révérer ; que je l’ai traitée avec toutes les précautions que demandait la délicatesse de la matière ; et que j’ai mis tout l’art et tous les soins qu’il m’a été possible pour bien distinguer le personnage de l’hypocrite d’avec celui du vrai dévot. J’ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l’auditeur en balance ; on le connaît d’abord aux marques que je lui donne ; et, d’un bout à l’autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action, qui ne peigne aux spectateurs le caractère d’un méchant homme, et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose.
88Je sais bien que, pour réponse, ces messieurs tâchent d’insinuer que ce n’est point au théâtre à parler de ces matières ; mais je leur demande, avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C’est une proposition qu’ils ne font que supposer, et qu’ils ne prouvent en aucune façon ; et, sans doute, il ne serait pas difficile de leur faire voir que la comédie, chez les anciens, a pris son origine de la religion, et faisait partie de leurs mystères ; que les Espagnols, nos voisins, ne célèbrent guère de fêtes où la comédie ne soit mêlée ; et que, même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d’une confrérie à qui appartient encore aujourd’hui l’hôtel de Bourgogne ; que c’est un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importants mystères de notre foi ; qu’on en voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques, sous le nom d’un docteur de Sorbonne ; et, sans aller chercher si loin, que l’on a joué, de notre temps, des pièces saintes de M. de Corneille, qui ont été l’admiration de toute la France.
90Si l’emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est, dans l’État, d’une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres ; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d’une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C’est une grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions ; mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant ; mais on ne veut point être ridicule.
92On me reproche d’avoir mis des termes de piété dans la bouche de mon imposteur. Hé ! pouvais-je m’en empêcher, pour bien représenter le caractère d’un hypocrite ? Il suffit, ce me semble, que je fasse connaître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j’en aie retranché les termes consacrés, dont on aurait eu peine à lui entendre faire un mauvais usage. — Mais il débite au quatrième acte une morale pernicieuse. — Mais cette morale est-elle quelque chose dont tout le monde n’eût les oreilles rebattues ? Dit-elle rien de nouveau dans ma comédie ? Et peut-on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits ; que je les rende dangereuses en les faisant monter sur le théâtre ; qu’elles reçoivent quelque autorité de la bouche d’un scélérat ? Il n’y a nulle apparence à cela ; et l’on doit approuver la comédie du Tartuffe, ou condamner généralement toutes les comédies.
94C’est à quoi l’on s’attache furieusement depuis un temps ; et jamais on ne s’était si fort déchaîné contre le théâtre. Je ne puis pas nier qu’il n’y ait eu des Pères de l’Église qui ont condamné la comédie ; mais on ne peut pas me nier aussi qu’il n’y en ait eu quelques uns qui l’ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l’autorité dont on prétend appuyer la censure est détruite par ce partage : et toute la conséquence qu’on peut tirer de cette diversité d’opinions en des esprits éclairés des mêmes lumières, c’est qu’ils ont pris la comédie différemment, et que les uns l’ont considérée dans sa pureté, lorsque les autres l’ont regardée dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains spectacles qu’on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude.
96Et en effet, puisqu’on doit discourir des choses et non pas des mots, et que la plupart des contrariétés viennent de ne se pas entendre, et d’envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut qu’ôter le voile de l’équivoque, et regarder ce qu’est la comédie en soi, pour voir si elle est condamnable. On connaîtra, sans doute, que, n’étant autre chose qu’un poème ingénieux, qui, par des leçons agréables, reprend les défauts des hommes, on ne saurait la censurer sans injustice ; et, si nous voulons ouïr là-dessus le témoignage de l’antiquité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes ont donné des louanges à la comédie, eux qui faisaient profession d’une sagesse si austère, et qui criaient sans cesse après les vices de leur siècle. Elle nous fera voir qu’Aristote a consacré des veilles au théâtre, et s’est donné le soin de réduire en préceptes l’art de faire des comédies. Elle nous apprendra que de ses plus grands hommes, et des premiers en dignité, ont fait gloire d’en composer eux-mêmes ; qu’il y en a eu d’autres qui n’ont pas dédaigné de réciter en public celles qu’ils avoient composées, que la Grèce a fait pour cet art éclater son estime, par les prix glorieux et par les superbes théâtres dont elle a voulu l’honorer ; et que, dans Rome enfin, ce même art a reçu aussi des honneurs extraordinaires : je ne dis pas dans Rome débauchée, et sous la licence des empereurs, mais dans Rome disciplinée, sous la sagesse des consuls, et dans le temps de la vigueur de la vertu romaine.
98J’avoue qu’il y a eu des temps ou la comédie s’est corrompue. Et qu’est-ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours ? Il n’y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime ; point d’art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les intentions ; rien de si bon en soi qu’ils ne puissent tourner à de mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons ; et cependant il y a eu des temps où elle s’est rendue odieuse, et souvent on en a fait un art d’empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel ; elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la connaissance d’un Dieu, par la contemplation des merveilles de la nature ; et pourtant on n’ignore pas que souvent en l’a détournée de son emploi, et qu’on l’a occupée publiquement à soutenir l’impiété. Les choses même les plus saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes ; et nous voyons des scélérats qui, tous les jours, abusent de la piété, et la font servir méchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu’il est besoin de faire. On n’enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l’on corrompt, avec la malice des corrupteurs. On sépare toujours le mauvais usage d’avec l’intention de l’art ; et, comme on ne s’avise point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes, on ne doit point aussi vouloir interdire la comédie pour avoir été censurée en de certains temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent point ici. Elle s’est renfermée dans ce qu’elle a pu voir ; et nous ne devons point la tirer des bornes qu’elle s’est données, l’étendre plus loin qu’il ne faut, et lui faire embrasser l’innocent avec le coupable. La comédie qu’elle a eu dessein d’attaquer n’est point du tout la comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien garder de confondre celle-là avec celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les mœurs sont tout à fait opposées. Elles n’ont aucun rapport l’une avec l’autre que la ressemblance du nom, et ce serait une injustice épouvantable que de vouloir condamner Olympe, qui est femme de bien, parce qu’il y a une Olympe qui a été une débauchée. De semblables arrêts, sans doute, feraient un grand désordre dans le monde. Il n’y aurait rien par là qui ne fût condamné ; et puisque l’on ne garde point cette rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où l’on verra régner l’instruction et l’honnêteté.
100Je sais qu’il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie ; qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses ; que les passions que l’on y dépeint sont d’autant plus touchantes qu’elles sont pleines de vertu, et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand crime c’est que de s’attendrir à la vue d’une passion honnête ; et c’est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme. Je doute qu’une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine ; et je ne sais s’il n’est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes que de vouloir les retrancher entièrement. J’avoue qu’il y a des lieux qu’il vaut mieux fréquenter que le théâtre ; et si l’on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu’elle soit condamnée avec le reste ; mais supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu’on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. Je me suis étendu trop loin. Finissons par un mot d’un grand prince sur la comédie du Tartuffe.
102Huit jours après qu’elle eut été défendue, on représenta devant la cour une pièce intitulée Scaramouche ermite ; et le roi, en sortant, dit au grand prince que je veux dire : « Je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent mot de celle de Scaramouche ; » à quoi le prince répondit : « La raison de cela, c’est que la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion, dont ces messieurs-là ne se soucient point : mais celle de Molière les joue eux-mêmes ; c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. »
Premier Placet
106Sire,
108Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j’ai cru que, dans l’emploi où je me trouve, je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle ; et comme l’hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j’avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites, et mit en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux-monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistiquée.
110Je l’ai faite, Sire, cette comédie, avec tout le soin, comme je crois, et toutes les circonspections que pouvait demander la délicatesse de la matière ; et pour mieux conserver l’estime et le respect qu’on doit aux vrais dévots, j’en ai distingué le plus que j’ai pu le caractère que j’avais à toucher. Je n’ai point laissé d’équivoque, j’ai ôté ce qui pouvait confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi dans cette peinture que des couleurs expresses et des traits essentiels qui font reconnaître d’abord un véritable et franc hypocrite.
112Cependant toutes mes précautions ont été inutiles. On a profité, Sire, de la délicatesse de votre âme sur les matières de religion, et l’on a su vous prendre par l’endroit seul que vous êtes prenable, je veux dire par le respect des choses saintes. Les tartuffes, sous main, ont eu l’adresse de trouver grâce auprès de Votre Majesté ; et les originaux enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu’elle fût, et quelque ressemblante qu’on la trouvât.
114Bien que ce m’eût été un coup sensible que la suppression de cet ouvrage, mon malheur pourtant était adouci par la manière dont Votre Majesté s’était expliquée sur ce sujet ; et j’ai cru, Sire, qu’elle m’ôtait tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu’elle ne trouvait rien à dire dans cette comédie qu’elle me défendait de produire en public.
116Mais, malgré cette glorieuse déclaration du plus grand roi du monde et du plus éclairé, malgré l’approbation encore de M. le légat, et de la plus grande partie de nos prélats, qui tous, dans les lectures particulières que je leur ai faites de mon ouvrage, se sont trouvés d’accord avec les sentiments de Votre Majesté ; malgré tout cela, dis-je, on voit un livre composé par le curé de… qui donne hautement un démenti à tous ces augustes témoignages. Votre Majesté a beau dire, et M. le légat et MM. les prélats ont beau donner leur jugement, ma comédie, sans l’avoir vue, est diabolique, et diabolique mon cerveau ; je suis un démon vêtu de chair et habillé en homme, un libertin, un impie digne d’un supplice exemplaire. Ce n’est pas assez que le feu expie en public mon offense, j’en serais quitte à trop bon marché : le zèle charitable de ce galant homme de bien n’a garde de demeurer là ; il ne veut point que j’aie de miséricorde auprès de Dieu, il veut absolument que je sois damné, c’est une affaire résolue.
118Ce livre, Sire, a été présenté à Votre Majesté ; et, sans doute, elle juge bien elle-même combien il m’est fâcheux de me voir exposé tous les jours aux insultes de ces messieurs ; quel tort me feront dans le monde de telles calomnies, s’il faut qu’elles soient tolérées ; et quel intérêt j’ai enfin à me purger de son imposture, et à faire voir au public que ma comédie n’est rien moins que ce qu’on veut qu’elle soit. Je ne dirai point, Sire, ce que j’aurais à demander pour ma réputation, et pour justifier à tout le monde l’innocence de mon ouvrage : les rois éclairés, comme vous, n’ont pas besoin qu’on leur marque ce qu’on souhaite ; ils voient, comme Dieu, ce qu’il nous faut, et savent mieux que nous ce qu’ils nous doivent accorder. Il me suffit de mettre mes intérêts entre les mains de Votre Majesté ; et j’attends d’elle, avec respect, tout ce qu’il lui plaira d’ordonner là-dessus.
Second Placet
122Sire,
124C’est une chose bien téméraire à moi que de venir importuner un grand monarque au milieu de ses glorieuses conquêtes ; mais, dans l’état où je me vois, où trouver, Sire, une protection qu’au lieu où je la viens chercher ? Et qui puis-je solliciter contre l’autorité de la puissance qui m’accable, que la source de la puissance et de l’autorité, que le juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le maître de toutes choses ?
126Ma comédie, Sire, n’a pu jouir ici des bontés de Votre Majesté. En vain je l’ai produite sous le titre de l’Imposteur, et déguisé le personnage sous l’ajustement d’un homme du monde ; j’ai eu beau lui donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée, et des dentelles sur tout l’habit, mettre en plusieurs endroits des adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j’ai jugé capable de fournir l’ombre d’un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulais faire : tout cela n’a de rien servi. La cabale s’est réveillée aux simples conjectures qu’ils ont pu avoir de la chose. Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ma comédie n’a pas plutôt paru, qu’elle s’est vue foudroyée par le coup d’un pouvoir qui doit imposer du respect ; et tout ce que j’ai pu faire en cette rencontre pour me sauver moi-même de l’éclat de cette tempête, c’est de dire que Votre Majesté avait eu la bonté de m’en permettre la représentation, et que je n’avais pas cru qu’il fût besoin de demander cette permission à d’autres, puisqu’il n’y avait qu’elle seule qui me l’eût défendue.
128Je ne doute point, Sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté, et ne jettent dans leur parti, comme ils l’ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont d’autant plus prompts à se laisser tromper qu’ils jugent d’autrui par eux-mêmes. Ils ont l’art de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions. Quelque mine qu’ils fassent, ce n’est point du tout l’intérêt de Dieu, qui les peut émouvoir : ils l’ont assez montré dans les comédies qu’ils ont souffert qu’on ait jouées tant de fois en public sans en dire le moindre mot. Celles-là n’attaquaient que la piété et la religion, dont ils se soucient fort peu : mais celle-ci les attaque et les joue eux-mêmes ; et c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. Ils ne sauraient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde ; et, sans doute, on ne manquera pas de dire à Votre Majesté que chacun s’est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure, Sire, c’est que tout Paris ne s’est scandalisé que de la défense qu’on en a fait, que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation profitable, et qu’on s’est étonné que des personnes d’une probité si connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devraient être l’horreur de tout le monde, et sont si opposés à la véritable piété, dont elles font profession.
130J’attends avec respect l’arrêt que Votre Majesté daignera prononcer sur cette matière : mais il est très assuré, Sire, qu’il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartuffes ont l’avantage ; qu’ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de ma plume.
132Daignent vos bontés, Sire, me donner une protection contre leur rage envenimée ! et puissé-je, au retour d’une campagne si glorieuse, délasser Votre Majesté des fatigues de ses conquêtes, lui donner d’innocents plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait trembler toute l’Europe.
Troisième Placet
136Sire,
138Un fort honnête médecin, dont j’ai l’honneur d’être le malade, me promet et veut s’obliger par-devant notaire de me faire vivre encore trente années, si je puis lui obtenir une grâce de Votre Majesté. Je lui ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandais pas tant, et que je serais satisfait de lui pourvu qu’il s’obligeât de ne me point tuer. Cette grâce, Sire, est un canonicat de votre chapelle royale de Vincennes, vacant par la mort de…
140Oserais-je demander encore cette grâce à Votre Majesté le propre jour de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés ? Je suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots ; et je le serais, par cette seconde, avec les médecins. C’est pour moi, sans doute, trop de grâces à la fois ; mais peut-être n’en est-ce pas trop pour Votre Majesté ; et j’attends, avec un peu d’espérance respectueuse, la réponse de mon placet.
167Allons, Flipote, allons ; que d’eux je me délivre.
169**Elmire**
171Vous marchez d’un tel pas, qu’on a peine à vous suivre.
173**Madame Pernelle**
175Laissez, ma bru, laissez ; ne venez pas plus loin ;
176Ce sont toutes façons dont je n’ai pas besoin.
178**Elmire**
180De ce que l’on vous doit envers vous on s’acquitte.
181Mais, ma mère, d’où vient que vous sortez si vite ?
183**Madame Pernelle**
185C’est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
186Et que de me complaire on ne prend nul souci.
187Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée :
188Dans toutes mes leçons j’y suis contrariée ;
189On n’y respecte rien, chacun y parle haut,
190Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud.
192**Dorine**
194Si…
196**Madame Pernelle**
198Vous êtes, ma mie, une fille suivante,
199Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente ;
200Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.
202**Damis**
204Mais…
206**Madame Pernelle**
208Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils ;
209C’est moi qui vous le dis, qui suis votre grand’mère ;
210Et j’ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
211Que vous preniez tout l’air d’un méchant garnement,
212Et ne lui donneriez jamais que du tourment.
214**Mariane**
216Je crois…
218**Madame Pernelle**
220Mon Dieu ! sa sœur, vous faites la discrète,
221Et vous n’y touchez pas, tant vous semblez doucette ;
222Mais il n’est, comme on dit, pire eau que l’eau qui dort,
223Et vous menez sous chape un train que je hais fort.
225**Elmire**
227Mais, ma mère…
229**Madame Pernelle**
231Ma bru, qu’il ne vous en déplaise,
232Votre conduite, en tout, est tout à fait mauvaise ;
233Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux ;
234Et leur défunte mère en usait beaucoup mieux.
235Vous êtes dépensière ; et cet état me blesse,
236Que vous alliez vêtue ainsi qu’une princesse.
237Quiconque à son mari veut plaire seulement,
238Ma bru, n’a pas besoin de tant d’ajustement.
240**Cléante**
242Mais, madame, après tout…
244**Madame Pernelle**
246Pour vous, monsieur son frère,
247Je vous estime fort, vous aime, et vous révère ;
248Mais enfin si j’étais de mon fils son époux,
249Je vous prierais bien fort de n’entrer point chez nous.
250Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre
251Qui par d’honnêtes gens ne se doivent point suivre.
252Je vous parle un peu franc ; mais c’est là mon humeur,
253Et je ne mâche point ce que j’ai sur le cœur.
255**Damis**
257Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux, sans doute…
259**Madame Pernelle**
261C’est un homme de bien qu’il faut que l’on écoute ;
262Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux,
263De le voir querellé par un fou comme vous.
265**Damis**
267Quoi ! je souffrirai, moi, qu’un cagot de critique
268Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique ;
269Et que nous ne puissions à rien nous divertir,
270Si ce beau monsieur-là n’y daigne consentir ?
272**Dorine**
274S’il le faut écouter, et croire à ses maximes,
275On ne peut faire rien, qu’on ne fasse des crimes ;
276Car il contrôle tout, ce critique zélé.
278**Madame Pernelle**
280Et tout ce qu’il contrôle est fort bien contrôlé.
281C’est au chemin du ciel qu’il prétend vous conduire :
282Et mon fils à l’aimer vous devrait tous induire.
284**Damis**
286Non, voyez-vous, ma mère, il n’est père ni rien,
287Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien :
288Je trahirais mon cœur de parler d’autre sorte.
289Sur ses façons de faire à tous coups je m’emporte :
290J’en prévois une suite, et qu’avec ce pied-plat
291Il faudra que j’en vienne à quelque grand éclat.
293**Dorine**
295Certes, c’est une chose aussi qui scandalise
296De voir qu’un inconnu céans s’impatronise ;
297Qu’un gueux, qui, quand il vint, n’avait pas de souliers,
298Et dont l’habit entier valait bien six deniers,
299En vienne jusque-là que de se méconnaître,
300De contrarier tout, et de faire le maître.
302**Madame Pernelle**
304Eh ! merci de ma vie, il en irait bien mieux
305Si tout se gouvernait par ses ordres pieux.
307**Dorine**
309Il passe pour un saint dans votre fantaisie :
310Tout son fait, croyez-moi, n’est rien qu’hypocrisie.
312**Madame Pernelle**
314Voyez la langue !
316**Dorine**
318À lui, non plus qu’à son Laurent,
319Je ne me fierais, moi, que sur un bon garant.
321**Madame Pernelle**
323J’ignore ce qu’au fond le serviteur peut être ;
324Mais pour homme de bien je garantis le maître.
325Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez
326Qu’à cause qu’il vous dit à tous vos vérités.
327C’est contre le péché que son cœur se courrouce
328Et l’intérêt du ciel est tout ce qui le pousse.
330**Dorine**
332Oui ; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,
333Ne saurait-il souffrir qu’aucun hante céans ?
334En quoi blesse le ciel une visite honnête,
335Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête ?
336Veut-on que là-dessus je m’explique entre nous ?…
337(Montrant Elmire.)
338Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux.
340**Madame Pernelle**
342Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites.
343Ce n’est pas lui tout seul qui blâme ces visites :
344Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,
345Ces carrosses sans cesse à la porte plantés,
346Et de tant de laquais le bruyant assemblage,
347Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage.
348Je veux croire qu’au fond il ne se passe rien ;
349Mais enfin on en parle, et cela n’est pas bien.
351**Cléante**
353Hé ! voulez-vous, madame, empêcher qu’on ne cause ?
354Ce serait dans la vie une fâcheuse chose,
355Si, pour les sots discours où l’on peut être mis,
356Il fallait renoncer à ses meilleurs amis.
357Et quand même on pourrait se résoudre à le faire,
358Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire ?
359Contre la médisance il n’est point de rempart.
360À tous les sots caquets n’ayons donc nul égard ;
361Efforçons-nous de vivre avec toute innocence,
362Et laissons aux causeurs une pleine licence.
364**Dorine**
366Daphné, notre voisine, et son petit époux,
367Ne seraient-ils point ceux qui parlent mal de nous ?
368Ceux de qui la conduite offre le plus à rire
369Sont toujours sur autrui les premiers à médire :
370Ils ne manquent jamais de saisir promptement
371L’apparente lueur du moindre attachement,
372D’en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,
373Et d’y donner le tour qu’ils veulent qu’on y croie ;
374Des actions d’autrui, teintes de leurs couleurs,
375Ils pensent dans le monde autoriser les leurs,
376Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance,
377Aux intrigues qu’ils ont donner de l’innocence,
378Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés
379De ce blâme public dont ils sont trop chargés.
381**Madame Pernelle**
383Tous ces raisonnements ne font rien à l’affaire.
384On sait qu’Orante mène une vie exemplaire ;
385Tous ses soins vont au ciel ; et j’ai su, par des gens,
386Qu’elle condamne fort le train qui vient céans.
388**Dorine**
390L’exemple est admirable, et cette dame est bonne !
391Il est vrai qu’elle vit en austère personne ;
392Mais l’âge, dans son âme, a mis ce zèle ardent,
393Et l’on sait qu’elle est prude, à son corps défendant.
394Tant qu’elle a pu des cœurs attirer les hommages,
395Elle a fort bien joui de tous ses avantages ;
396Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser,
397Au monde qui la quitte elle veut renoncer,
398Et du voile pompeux d’une haute sagesse
399De ses attraits usés déguiser la faiblesse.
400Ce sont là les retours des coquettes du temps :
401Il leur est dur de voir déserter les galants.
402Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude
403Ne voit d’autre recours que le métier de prude ;
404Et la sévérité de ces femmes de bien
405Censure toute chose, et ne pardonne à rien.
406Hautement d’un chacun elles blâment la vie,
407Non point par charité, mais par un trait d’envie,
408Qui ne saurait souffrir qu’une autre ait les plaisirs
409Dont le penchant de l’âge a sevré leurs désirs.
411**Madame Pernelle, à Elmire.**
413Voilà les contes bleus qu’il vous faut pour vous plaire,
414Ma bru. L’on est chez vous contrainte de se taire :
415Car madame, à jaser, tient le dé tout le jour.
416Mais enfin je prétends discourir à mon tour :
417Je vous dis que mon fils n’a rien fait de plus sage
418Qu’en recueillant chez soi ce dévot personnage ;
419Que le ciel au besoin l’a céans envoyé
420Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ;
421Que, pour votre salut, vous le devez entendre,
422Et qu’il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.
423Ces visites, ces bals, ces conversations,
424Sont du malin esprit toutes inventions.
425Là, jamais on n’entend de pieuses paroles ;
426Ce sont propos oisifs, chansons, et fariboles :
427Bien souvent le prochain en a sa bonne part,
428Et l’on y sait médire et du tiers et du quart.
429Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées
430De la confusion de telles assemblées :
431Mille caquets divers s’y font en moins de rien ;
432Et, comme l’autre jour un docteur dit fort bien,
433C’est véritablement la tour de Babylone,
434Car chacun y babille, et tout du long de l’aune ;
435Et, pour conter l’histoire où ce point l’engagea…
436(Montrant Cléante.)
437Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà !
438Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire,
439(À Elmire.)
440Et sans… Adieu, ma bru ; je ne veux plus rien dire.
441Sachez que pour céans j’en rabats de moitié,
442Et qu’il fera beau temps quand j’y mettrai le pied.
443(Donnant un soufflet à Flipote.)
444Allons, vous, vous rêvez et bayez aux corneilles.
445Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles.
446Marchons, gaupe, marchons.
Scène 2
450Cléante, Dorine.
452**Cléante**
454Je n’y veux point aller,
455De peur qu’elle ne vînt encor me quereller,
456Que cette bonne femme…
458**Dorine**
460Ah ! certes, c’est dommage
461Qu’elle ne vous ouît tenir un tel langage :
462Elle vous dirait bien qu’elle vous trouve bon,
463Et qu’elle n’est point d’âge à lui donner ce nom !
465**Cléante**
467Comme elle s’est pour rien contre nous échauffée !
468Et que de son Tartuffe elle paraît coiffée !
470**Dorine**
472Oh ! vraiment, tout cela n’est rien au prix du fils :
473Et, si vous l’aviez vu, vous diriez : C’est bien pis !
474Nos troubles l’avaient mis sur le pied d’homme sage,
475Et, pour servir son prince, il montra du courage.
476Mais il est devenu comme un homme hébété
477Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ;
478Il l’appelle son frère et l’aime dans son âme
479Cent fois plus qu’il ne fait mère, fils, fille et femme.
480C’est de tous ses secrets l’unique confident,
481Et de ses actions le directeur prudent ;
482Il le choie, il l’embrasse ; et pour une maîtresse
483On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse :
484À table, au plus haut bout il veut qu’il soit assis ;
485Avec joie il l’y voit manger autant que six ;
486Les bons morceaux de tout, il faut qu’on les lui cède ;
487Et, s’il vient à roter, il lui dit : Dieu vous aide.
488Enfin il en est fou ; c’est son tout, son héros ;
489Il l’admire à tous coups, le cite à tout propos ;
490Ses moindres actions lui semblent des miracles,
491Et tous les mots qu’il dit sont pour lui des oracles.
492Lui, qui connaît sa dupe et qui veut en jouir,
493Par cent dehors fardés a l’art de l’éblouir ;
494Son cagotisme en tire à toute heure des sommes,
495Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes.
496Il n’est pas jusqu’au fat qui lui sert de garçon,
497Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon ;
498Il vient nous sermonner avec des yeux farouches,
499Et jeter nos rubans, notre rouge, et nos mouches.
500Le traître, l’autre jour, nous rompit de ses mains
501Un mouchoir qu’il trouva dans une Fleur des Saints,
502Disant que nous mêlions, par un crime effroyable,
503Avec la sainteté les parures du diable.
Scène 3
507Elmire, Mariane, Damis, Cléante, Dorine.
509**Elmire, à Cléante.**
511Vous êtes bien heureux de n’être point venu
512Au discours qu’à la porte elle nous a tenu.
513Mais j’ai vu mon mari ; comme il ne m’a point vue,
514Je veux aller là-haut attendre sa venue.
516**Cléante**
518Moi, je l’attends ici pour moins d’amusement ;
519Et je vais lui donner le bonjour seulement.
Scène 4
523Cléante, Damis, Dorine.
525**Damis**
527De l’hymen de ma sœur touchez-lui quelque chose :
528J’ai soupçon que Tartuffe à son effet s’oppose,
529Qu’il oblige mon père à des détours si grands ;
530Et vous n’ignorez pas quel intérêt j’y prends…
531Si même ardeur enflamme et ma sœur et Valère,
532La sœur de cet ami, vous le savez, m’est chère ;
533Et s’il fallait…
535**Dorine**
537Il entre.
Scène 5
541Orgon, Cléante, Dorine.
543**Orgon**
545Ah ! mon frère, bonjour.
547**Cléante**
549Je sortais, et j’ai joie à vous voir de retour.
550La campagne à présent n’est pas beaucoup fleurie.
552**Orgon**
554Dorine… (À Cléante.) Mon beau-frère, attendez, je vous prie.
555Vous voulez bien souffrir, pour m’ôter de souci,
556Que je m’informe un peu des nouvelles d’ici.
557(À Dorine.)
558Tout s’est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte ?
559Qu’est-ce qu’on fait céans ? comme est-ce qu’on s’y porte ?
561**Dorine**
563Madame eut avant-hier la fièvre jusqu’au soir,
564Avec un mal de tête étrange à concevoir.
566**Orgon**
568Et Tartuffe ?
570**Dorine**
572Tartuffe ! Il se porte à merveille,
573Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.
575**Orgon**
577Le pauvre homme !
579**Dorine**
581Le soir elle eut un grand dégoût,
582Et ne put, au souper, toucher à rien du tout,
583Tant sa douleur de tête était encor cruelle !
585**Orgon**
587Et Tartuffe ?
589**Dorine**
591Il soupa, lui tout seul, devant elle ;
592Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
593Avec une moitié de gigot en hachis.
595**Orgon**
597Le pauvre homme !
599**Dorine**
601La nuit se passa tout entière
602Sans qu’elle pût fermer un moment la paupière ;
603Des chaleurs l’empêchaient de pouvoir sommeiller,
604Et jusqu’au jour, près d’elle, il nous fallut veiller.
606**Orgon**
608Et Tartuffe ?
610**Dorine**
612Pressé d’un sommeil agréable,
613Il passa dans sa chambre au sortir de la table ;
614Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
615Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.
617**Orgon**
619Le pauvre homme !
621**Dorine**
623À la fin, par nos raisons gagnée,
624Elle se résolut à souffrir la saignée ;
625Et le soulagement suivit tout aussitôt.
627**Orgon**
629Et Tartuffe ?
631**Dorine**
633Il reprit courage comme il faut ;
634Et, contre tous les maux fortifiant son âme,
635Pour réparer le sang qu’avait perdu madame,
636But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin.
638**Orgon**
640Le pauvre homme !
642**Dorine**
644Tous deux se portent bien enfin ;
645Et je vais à madame annoncer, par avance,
646La part que vous prenez à sa convalescence.
Scène 6
650Orgon, Cléante.
652**Cléante**
654À votre nez, mon frère, elle se rit de vous :
655Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux,
656Je vous dirai tout franc que c’est avec justice.
657A-t-on jamais parlé d’un semblable caprice ?
658Et se peut-il qu’un homme ait un charme aujourd’hui
659À vous faire oublier toutes choses pour lui ?
660Qu’après avoir chez vous réparé sa misère,
661Vous en veniez au point… ?
663**Orgon**
665Halte-là, mon beau-frère,
666Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.
668**Cléante**
670Je ne le connais pas, puisque vous le voulez ;
671Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être…
673**Orgon**
675Mon frère, vous seriez charmé de le connaître ;
676Et vos ravissements ne prendraient point de fin.
677C’est un homme… qui… ah !… un homme… un homme enfin.
678Qui suit bien ses leçons, goûte une paix profonde
679Et comme du fumier regarde tout le monde.
680Oui, je deviens tout autre avec son entretien ;
681Il m’enseigne à n’avoir affection pour rien ;
682De toutes amitiés il détache mon âme ;
683Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
684Que je m’en soucierais autant que de cela.
686**Cléante**
688Les sentiments humains, mon frère, que voilà !
690**Orgon**
692Ah ! si vous aviez vu comme j’en fis rencontre,
693Vous auriez pris pour lui l’amitié que je montre.
694Chaque jour à l’église il venait, d’un air doux,
695Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.
696Il attirait les yeux de l’assemblée entière
697Par l’ardeur dont au ciel il poussait sa prière ;
698Il faisait des soupirs, de grands élancements,
699Et baisait humblement la terre à tous moments :
700Et, lorsque je sortais, il me devançait vite
701Pour m’aller, à la porte, offrir de l’eau bénite.
702Instruit par son garçon, qui dans tout l’imitait,
703Et de son indigence, et de ce qu’il était,
704Je lui faisais des dons ; mais, avec modestie,
705Il me voulait toujours en rendre une partie.
706C’est trop, me disait-il, c’est trop de la moitié.
707Je ne mérite pas de vous faire pitié.
708Et, quand je refusais de le vouloir reprendre,
709Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre.
710Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,
711Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.
712Je vois qu’il reprend tout, et qu’à ma femme même
713Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême ;
714Il m’avertit des gens qui lui font les yeux doux,
715Et plus que moi six fois il s’en montre jaloux.
716Mais vous ne croiriez point jusqu’où monte son zèle :
717Il s’impute à péché la moindre bagatelle ;
718Un rien presque suffit pour le scandaliser,
719Jusque-là qu’il se vint l’autre jour accuser
720D’avoir pris une puce en faisant sa prière,
721Et de l’avoir tuée avec trop de colère.
723**Cléante**
725Parbleu, vous êtes fou, mon frère, que je croi.
726Avec de tels discours, vous moquez-vous de moi ?
727Et que prétendez-vous ? Que tout ce badinage…
729**Orgon**
731Mon frère, ce discours sent le libertinage :
732Vous en êtes un peu dans votre âme entiché ;
733Et, comme je vous l’ai plus de dix fois prêché,
734Vous vous attirerez quelque méchante affaire.
736**Cléante**
738Voilà de vos pareils le discours ordinaire :
739Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux.
740C’est être libertin que d’avoir de bons yeux ;
741Et qui n’adore pas de vaines simagrées,
742N’a ni respect ni foi pour les choses sacrées.
743Allez, tous vos discours ne me font point de peur ;
744Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur.
745De tous vos façonniers on n’est point les esclaves.
746Il est de faux dévots ainsi que de faux braves :
747Et, comme on ne voit pas qu’où l’honneur les conduit
748Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
749Les bons et vrais dévots, qu’on doit suivre à la trace,
750Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
751Hé quoi ! vous ne ferez nulle distinction
752Entre l’hypocrisie et la dévotion ?
753Vous les voulez traiter d’un semblable langage,
754Et rendre même honneur au masque qu’au visage ;
755Égaler l’artifice à la sincérité,
756Confondre l’apparence avec la vérité,
757Estimer le fantôme autant que la personne,
758Et la fausse monnaie à l’égal de la bonne ?
759Les hommes, la plupart, sont étrangement faits ;
760Dans la juste nature on ne les voit jamais :
761La raison a pour eux des bornes trop petites ;
762En chaque caractère ils passent ses limites,
763Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent
764Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
765Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.
767**Orgon**
769Oui, vous êtes, sans doute, un docteur qu’on révère,
770Tout le savoir du monde est chez vous retiré ;
771Vous êtes le seul sage et le seul éclairé,
772Un oracle, un Caton, dans le siècle où nous sommes ;
773Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes.
775**Cléante**
777Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,
778Et le savoir chez moi n’est pas tout retiré.
779Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science,
780Du faux avec le vrai faire la différence.
781Et comme je ne vois nul genre de héros
782Qui soient plus à priser que les parfaits dévots,
783Aucune chose au monde et plus noble, et plus belle,
784Que la sainte ferveur d’un véritable zèle ;
785Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
786Que le dehors plâtré d’un zèle spécieux,
787Que ces francs charlatans, que ces dévots de place,
788De qui la sacrilège et trompeuse grimace
789Abuse impunément, et se joue, à leur gré,
790De ce qu’ont les mortels de plus saint et sacré ;
791Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise,
792Font de dévotion métier et marchandise,
793Et veulent acheter crédit et dignités
794À prix de faux clins d’yeux et d’élans affectés ;
795Ces gens, dis-je, qu’on voit, d’une ardeur non commune,
796Par le chemin du ciel courir à leur fortune ;
797Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour,
798Et prêchent la retraite au milieu de la cour ;
799Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,
800Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d’artifices,
801Et, pour perdre quelqu’un, couvrent insolemment
802De l’intérêt du ciel leur fier ressentiment ;
803D’autant plus dangereux dans leur âpre colère,
804Qu’ils prennent contre nous des armes qu’on révère,
805Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,
806Veut nous assassiner avec un fer sacré :
807De ce faux caractère on en voit trop paraître.
808Mais les dévots de cœur sont aisés à connaître.
809Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux
810Qui peuvent nous servir d’exemples glorieux.
811Regardez Ariston, regardez Périandre,
812Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre ;
813Ce titre par aucun ne leur est débattu ;
814Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu,
815On ne voit point en eux ce faste insupportable,
816Et leur dévotion est humaine, est traitable :
817Ils ne censurent point toutes nos actions,
818Ils trouvent trop d’orgueil dans ces corrections ;
819Et, laissant la fierté des paroles aux autres,
820C’est par leurs actions qu’ils reprennent les nôtres.
821L’apparence du mal a chez eux peu d’appui,
822Et leur âme est portée à juger bien d’autrui.
823Point de cabale en eux, point d’intrigues à suivre ;
824On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre.
825Jamais contre un pécheur ils n’ont d’acharnement,
826Ils attachent leur haine au péché seulement,
827Et ne veulent point prendre avec un zèle extrême
828Les intérêts du ciel, plus qu’il ne veut lui-même.
829Voilà mes gens, voilà comme il en faut user,
830Voilà l’exemple enfin qu’il se faut proposer.
831Votre homme, à dire vrai, n’est pas de ce modèle :
832C’est de fort bonne foi que vous vantez son zèle ;
833Mais par un faux éclat je vous crois ébloui.
835**Orgon**
837Monsieur mon cher beau-frère, avez-vous tout dit ?
839**Cléante**
841Oui.
843**Orgon, s’en allant.**
845Je suis votre valet.
847**Cléante**
849De grâce, un mot, mon frère.
850Laissons là ce discours. Vous savez que Valère,
851Pour être votre gendre, a parole de vous.
853**Orgon**
855Oui.
857**Cléante**
859Vous aviez pris jour pour un lien si doux.
861**Orgon**
863Il est vrai.
865**Cléante**
867Pourquoi donc en différer la fête ?
869**Orgon**
871Je ne sais.
873**Cléante**
875Auriez-vous autre pensée en tête ?
877**Orgon**
879Peut-être.
881**Cléant**
883Vous voulez manquer à votre foi ?
885**Orgon**
887Je ne dis pas cela.
889**Cléante**
891Nul obstacle, je croi,
892Ne vous peut empêcher d’accomplir vos promesses.
894**Orgon**
896Selon.
898**Cléante**
900Pour dire un mot faut-il tant de finesses ?
901Valère, sur ce point, me fait vous visiter.
903**Orgon**
905Le ciel en soit loué !
907**Cléante**
909Mais que lui reporter ?
911**Orgon**
913Tout ce qu’il vous plaira.
915**Cléante**
917Mais il est nécessaire
918De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc ?
920**Orgon**
922De faire
923Ce que le ciel voudra.
925**Cléante**
927Mais parlons tout de bon.
928Valère a votre foi ; la tiendrez-vous, ou non ?
930**Orgon**
932Adieu.
934**Cléante, seul.**
936Pour son amour je crains une disgrâce,
937Et je dois l’avertir de tout ce qui se passe.
Acte II
Scène 1
943Orgon, Mariane.
945**Orgon**
947Mariane !
949**Mariane**
951Mon père ?
953**Orgon**
955Approchez. J’ai de quoi
956Vous parler en secret.
958**Mariane, à Orgon, qui regarde dans un petit cabinet.**
960Que cherchez-vous ?
962**Orgon**
964Je voi
965Si quelqu’un n’est point là qui pourrait nous entendre,
966Car ce petit endroit est propre pour surprendre.
967Or sus, nous voilà bien. J’ai, Mariane, en vous
968Reconnu de tout temps un esprit assez doux,
969Et de tout temps aussi vous m’avez été chère.
971**Mariane**
973Je suis fort redevable à cet amour de père.
975**Orgon**
977C’est fort bien dit, ma fille ; et, pour le mériter,
978Vous devez n’avoir soin que de me contenter.
980**Mariane**
982C’est où je mets aussi ma gloire la plus haute.
984**Orgon**
986Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hôte ?
988**Mariane**
990Qui, moi ?
992**Orgon**
994Vous. Voyez bien comme vous répondrez.
996**Mariane**
998Hélas ! j’en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.
Scène 2
1002Orgon, Mariane, Dorine, entrant doucement et se tenant derrière Orgon, sans être vue.
1004**Orgon**
1006C’est parler sagement… Dites-moi donc, ma fille,
1007Qu’en toute sa personne un haut mérite brille,
1008Qu’il touche votre cœur, et qu’il vous serait doux
1009De le voir par mon choix devenir votre époux.
1010Hé ?
1011(Mariane se recule avec surprise.)
1013**Mariane**
1015Hé ?
1017**Orgon**
1019Qu’est-ce ?
1021**Mariane**
1023Plaît-il ?
1025**Orgon**
1027Quoi ?
1029**Mariane**
1031Me suis-je méprise ?
1033**Orgon**
1035Comment ?
1037**Mariane**
1039Qui voulez-vous, mon père, que je dise
1040Qui me touche le cœur, et qu’il me serait doux
1041De voir, par votre choix, devenir mon époux ?
1043**Orgon**
1045Tartuffe.
1047**Mariane**
1049Il n’en est rien, mon père, je vous jure.
1050Pourquoi me faire dire une telle imposture ?
1052**Orgon**
1054Mais je veux que cela soit une vérité ;
1055Et c’est assez pour vous que je l’aie arrêté.
1057**Mariane**
1059Quoi ! vous voulez, mon père ?…
1061**Orgon**
1063Oui, je prétends, ma fille,
1064Unir, par votre hymen, Tartuffe à ma famille.
1065Il sera votre époux, j’ai résolu cela ;
1066(Apercevant Dorine.)
1067Et comme sur vos vœux je… Que faites-vous là ?
1068La curiosité qui vous presse est bien forte,
1069Ma mie, à nous venir écouter de la sorte.
1071**Dorine**
1073Vraiment, je ne sais pas si c’est un bruit qui part
1074De quelque conjecture ou d’un coup de hasard ;
1075Mais de ce mariage on m’a dit la nouvelle,
1076Et j’ai traité cela de pure bagatelle.
1078**Orgon**
1080Quoi donc ! la chose est-elle incroyable ?
1082**Dorine**
1084À tel point
1085Que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point.
1087**Orgon**
1089Je sais bien le moyen de vous le faire croire.
1091**Dorine**
1093Oui ! oui ! vous nous contez une plaisante histoire !
1095**Orgon**
1097Je conte justement ce qu’on verra dans peu.
1099**Dorine**
1101Chansons !
1103**Orgon**
1105Ce que je dis, ma fille, n’est point jeu.
1107**Dorine**
1109Allez, ne croyez point à monsieur votre père ;
1110Il raille.
1112**Orgon**
1114Je vous dis…
1116**Dorine**
1118Non, vous avez beau faire,
1119On ne vous croira point.
1121**Orgon**
1123À la fin, mon courroux…
1125**Dorine**
1127Hé bien ! on vous croit donc ; et c’est tant pis pour vous.
1128Quoi ! se peut-il, monsieur, qu’avec l’air d’homme sage,
1129Et cette large barbe au milieu du visage,
1130Vous soyez assez fou pour vouloir… ?
1132**Orgon**
1134Écoutez :
1135Vous avez pris céans certaines privautés
1136Qui ne me plaisent point ; je vous le dis, ma mie.
1138**Dorine**
1140Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie.
1141Vous moquez-vous des gens d’avoir fait ce complot ?
1142Votre fille n’est point l’affaire d’un bigot :
1143Il a d’autres emplois auxquels il faut qu’il pense.
1144Et puis, que vous apporte une telle alliance ?
1145À quel sujet aller, avec tout votre bien,
1146Choisir un gendre gueux ?…
1148**Orgon**
1150Taisez-vous. S’il n’a rien,
1151Sachez que c’est par là qu’il faut qu’on le révère.
1152Sa misère est sans doute une honnête misère ;
1153Au-dessus des grandeurs elle doit l’élever,
1154Puisque enfin de son bien il s’est laissé priver
1155Par son trop peu de soin des choses temporelles,
1156Et sa puissante attache aux choses éternelles.
1157Mais mon secours pourra lui donner les moyens
1158De sortir d’embarras, et rentrer dans ses biens :
1159Ce sont fiefs qu’à bon titre au pays on renomme ;
1160Et, tel que l’on le voit, il est bien gentilhomme.
1162**Dorine**
1164Oui, c’est lui qui le dit ; et cette vanité,
1165Monsieur, ne sied pas bien avec la piété.
1166Qui d’une sainte vie embrasse l’innocence
1167Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance,
1168Et l’humble procédé de la dévotion
1169Souffre mal les éclats de cette ambition.
1170À quoi bon cet orgueil ?… Mais ce discours vous blesse :
1171Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.
1172Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d’ennui,
1173D’une fille comme elle un homme comme lui ?
1174Et ne devez-vous pas songer aux bienséances,
1175Et de cette union prévoir les conséquences ?
1176Sachez que d’une fille on risque la vertu,
1177Lorsque dans son hymen son goût est combattu ;
1178Que le dessein d’y vivre en honnête personne
1179Dépend des qualités du mari qu’on lui donne,
1180Et que ceux dont partout on montre au doigt le front,
1181Font leurs femmes souvent ce qu’on voit qu’elles sont.
1182Il est bien difficile enfin d’être fidèle
1183À de certains maris faits d’un certain modèle ;
1184Et qui donne à sa fille un homme qu’elle hait,
1185Est responsable au ciel des fautes qu’elle fait.
1186Songez à quels périls votre dessein vous livre.
1188**Orgon**
1190Je vous dis qu’il me faut apprendre d’elle à vivre !
1192**Dorine**
1194Vous n’en feriez que mieux de suivre mes leçons.
1196**Orgon**
1198Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons ;
1199Je sais ce qu’il vous faut, et je suis votre père.
1200J’avais donné pour vous ma parole à Valère :
1201Mais, outre qu’à jouer on dit qu’il est enclin,
1202Je le soupçonne encor d’être un peu libertin ;
1203Je ne remarque point qu’il hante les églises.
1205**Dorine**
1207Voulez-vous qu’il y coure à vos heures précises,
1208Comme ceux qui n’y vont que pour être aperçus ?
1210**Orgon**
1212Je ne demande pas votre avis là-dessus.
1213Enfin, avec le ciel l’autre est le mieux du monde,
1214Et c’est une richesse à nulle autre seconde.
1215Cet hymen de tous biens comblera vos désirs,
1216Il sera tout confit en douceurs et plaisirs.
1217Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles,
1218Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles :
1219À nul fâcheux débat jamais vous n’en viendrez ;
1220Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.
1222**Dorine**
1224Elle ? elle n’en fera qu’un sot, je vous assure.
1226**Orgon**
1228Ouais ! quels discours !
1230**Dorine**
1232Je dis qu’il en a l’encolure
1233Et que son ascendant, monsieur, l’emportera
1234Sur toute la vertu que votre fille aura.
1236**Orgon**
1238Cessez de m’interrompre, et songez à vous taire,
1239Sans mettre votre nez où vous n’avez que faire.
1241**Dorine, elle l’interrompt toujours au moment où il se retourne pour parler à sa fille.**
1243Je n’en parle, monsieur, que pour votre intérêt.
1245**Orgon**
1247C’est prendre trop de soin ; taisez-vous, s’il vous plaît.
1249**Dorine**
1251Si l’on ne vous aimait…
1253**Orgon**
1255Je ne veux pas qu’on m’aime.
1257**Dorine**
1259Et je veux vous aimer, monsieur, malgré vous-même.
1261**Orgon**
1263Ah !
1265**Dorine**
1267Votre honneur m’est cher, et je ne puis souffrir
1268Qu’aux brocards d’un chacun vous alliez vous offrir.
1270**Orgon**
1272Vous ne vous tairez point ?
1274**Dorine**
1276C’est une conscience
1277Que de vous laisser faire une telle alliance.
1279**Orgon**
1281Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés… ?
1283**Dorine**
1285Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez ?
1287**Orgon**
1289Oui, ma bile s’échauffe à toutes ces fadaises,
1290Et tout résolument je veux que tu te taises.
1292**Dorine**
1294Soit. Mais, ne disant mot, je n’en pense pas moins.
1296**Orgon**
1298Pense, si tu le veux ; mais applique tes soins.
1299(Se retournant vers sa fille.)
1300À ne m’en point parler, ou… Suffit. Comme sage,
1301J’ai pesé mûrement toutes choses.
1303**Dorine, à part.**
1305J’enrage
1306De ne pouvoir parler.
1308**Orgon**
1310Sans être damoiseau,
1311Tartuffe est fait de sorte…
1313**Dorine**
1315Oui, c’est un beau museau !
1317**Orgon**
1319Que, quand tu n’aurais même aucune sympathie
1320Pour tous les autres dons…
1322**Dorine, à part.**
1324La voilà bien lotie !
1325(Orgon se retourne du côté de Dorine, et, les bras croisés, l’écoute et la regarde en face.)
1326Si j’étais en sa place, un homme assurément
1327Ne m’épouserait pas de force impunément ;
1328Et je lui ferais voir, bientôt après la fête,
1329Qu’une femme a toujours une vengeance prête.
1331**Orgon, à Dorine.**
1333Donc de ce que je dis on ne fera nul cas ?
1335**Dorine**
1337De quoi vous plaignez-vous ? Je ne vous parle pas.
1339**Orgon**
1341Qu’est-ce que tu fais donc ?
1343**Dorine**
1345Je me parle à moi-même.
1347**Orgon, à part.**
1349Fort bien. Pour châtier son insolence extrême,
1350Il faut que je lui donne un revers de ma main.
1351(Il se met en posture de donner un soufflet à Dorine, et, à chaque mot qu’il dit à sa fille, il se tourne pour regarder Dorine, qui se tient droite sans parler.)
1352Ma fille, vous devez approuver mon dessein…
1353Croire que le mari… que j’ai su vous élire…
1354(À Dorine)
1355Que ne te parles-tu ?
1357**Dorine**
1359Je n’ai rien à me dire.
1361**Orgon**
1363Encore un petit mot.
1365**Dorine**
1367Il ne me plaît pas, moi.
1369**Orgon**
1371Certes, je t’y guettais.
1373**Dorine**
1375Quelque sotte, ma foi !…
1377**Orgon**
1379Enfin, ma fille, il faut payer d’obéissance ;
1380Et montrer pour mon choix entière déférence.
1382**Dorine, en s’enfuyant.**
1384Je me moquerais fort de prendre un tel époux.
1386**Orgon, après avoir manqué de donner un souffler à Dorine.**
1388Vous avez là, ma fille, une peste avec vous,
1389Avec qui, sans péché, je ne saurais plus vivre.
1390Je me sens hors d’état maintenant de poursuivre ;
1391Ses discours insolents m’ont mis l’esprit en feu,
1392Et je vais prendre l’air pour me rasseoir un peu.
Scène 3
1396Dorine, Mariane.
1398**Dorine**
1400Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole ?
1401Et faut-il qu’en ceci je fasse votre rôle ?
1402Souffrir qu’on vous propose un projet insensé,
1403Sans que du moindre mot vous l’ayez repoussé !
1405**Mariane**
1407Contre un père absolu que veux-tu que je fasse ?
1409**Dorine**
1411Ce qu’il faut pour parer une telle menace.
1413**Mariane**
1415Quoi ?
1417**Dorine**
1419Lui dire qu’un cœur n’aime point par autrui ;
1420Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui ;
1421Qu’étant celle pour qui se fait toute l’affaire,
1422C’est à vous, non à lui, que le mari doit plaire,
1423Et que, si son Tartuffe est pour lui si charmant,
1424Il le peut épouser sans nul empêchement.
1426**Mariane**
1428Un père, je l’avoue, a sur nous tant d’empire,
1429Que je n’ai jamais eu la force de rien dire.
1431**Dorine**
1433Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas :
1434L’aimez-vous, je vous prie, ou ne l’aimez-vous pas ?
1436**Mariane**
1438Ah ! qu’envers mon amour ton injustice est grande,
1439Dorine ! me dois-tu faire cette demande ?
1440T’ai-je pas là-dessus ouvert cent fois mon cœur ?
1441Et sais-tu pas pour lui jusqu’où va mon ardeur ?
1443**Dorine**
1445Que sais-je si le cœur a parlé par la bouche,
1446Et si c’est tout de bon que cet amant vous touche ?
1448**Mariane**
1450Tu me fais un grand tort, Dorine, d’en douter ;
1451Et mes vrais sentiments ont su trop éclater.
1453**Dorine**
1455Enfin, vous l’aimez donc ?
1457**Mariane**
1459Oui, d’une ardeur extrême.
1461**Dorine**
1463Et, selon l’apparence, il vous aime de même ?
1465**Mariane**
1467Je le crois.
1469**Dorine**
1471Et tous deux brûlez également
1472De vous voir mariés ensemble ?
1474**Mariane**
1476Assurément.
1478**Dorine**
1480Sur cette autre union quelle est donc votre attente ?
1482**Mariane**
1484De me donner la mort, si l’on me violente.
1486**Dorine**
1488Fort bien. C’est un recours où je ne songeais pas ;
1489Vous n’avez qu’à mourir pour sortir d’embarras.
1490Le remède, sans doute est merveilleux. J’enrage,
1491Lorsque j’entends tenir ces sortes de langage.
1493**Mariane**
1495Mon Dieu ! de quelle humeur, Dorine, tu te rends !
1496Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens.
1498**Dorine**
1500Je ne compatis point à qui dit des sornettes,
1501Et dans l’occasion mollit comme vous faites.
1503**Mariane**
1505Mais que veux-tu ? si j’ai de la timidité…
1507**Dorine**
1509Mais l’amour dans un cœur veut de la fermeté.
1511**Mariane**
1513Mais n’en gardé-je pas pour les feux de Valère ?
1514Et n’est-ce pas à lui de m’obtenir d’un père ?
1516**Dorine**
1518Mais quoi ! si votre père est un bourru fieffé,
1519Qui s’est de son Tartuffe entièrement coiffé
1520Et manque à l’union qu’il avait arrêtée,
1521La faute à votre amant doit-elle être imputée ?
1523**Mariane**
1525Mais, par un haut refus, et d’éclatants mépris,
1526Ferai-je, dans mon choix, voir un cœur trop épris ?
1527Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille,
1528De la pudeur du sexe et du devoir de fille ?
1529Et veux-tu que mes feux par le monde étalés… ?
1531**Dorine**
1533Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez
1534Être à Monsieur Tartuffe, et j’aurais, quand j’y pense,
1535Tort de vous détourner d’une telle alliance.
1536Quelle raison aurais-je à combattre vos vœux ?