1Cette version courte est faite exclusivement d’extraits réels de la comédie de Molière, copiés mot pour mot et cousus bout à bout par de brèves liaisons en italique. Elle suit toute la pièce, de l’entrée fracassante de madame Pernelle au coup de théâtre du dernier acte : comment un faux dévot s’empare d’une maison, d’une fille, d’une fortune, et manque de tout emporter. Pour le texte intégral, choisissez « Texte intégral » dans le sélecteur de versions.
Acte I
2Chez Orgon, à Paris. Madame Pernelle, la mère de la maison, s’en va en trombe : rien n’y trouve grâce à ses yeux, sauf le dévot que son fils a recueilli sous son toit.
3**Madame Pernelle**
4Allons, Flipote, allons ; que d’eux je me délivre.
5**Elmire**
6Vous marchez d’un tel pas, qu’on a peine à vous suivre.
7**Madame Pernelle**
8Laissez, ma bru, laissez ; ne venez pas plus loin ;
9Ce sont toutes façons dont je n’ai pas besoin.
10**Elmire**
11De ce que l’on vous doit envers vous on s’acquitte.
12Mais, ma mère, d’où vient que vous sortez si vite ?
13**Madame Pernelle**
14C’est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
15Et que de me complaire on ne prend nul souci.
16Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée :
17Dans toutes mes leçons j’y suis contrariée ;
18On n’y respecte rien, chacun y parle haut,
19Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud.
20Damis, le fils, ose nommer le protégé.
21**Damis**
22Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux, sans doute…
23**Madame Pernelle**
24C’est un homme de bien qu’il faut que l’on écoute ;
25Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux,
26De le voir querellé par un fou comme vous.
27Rien n’y fait : la vieille dame tient son fils pour sauvé.
28**Madame Pernelle, à Elmire.**
29Voilà les contes bleus qu’il vous faut pour vous plaire,
30Ma bru. L’on est chez vous contrainte de se taire :
31Car madame, à jaser, tient le dé tout le jour.
32Mais enfin je prétends discourir à mon tour :
33Je vous dis que mon fils n’a rien fait de plus sage
34Qu’en recueillant chez soi ce dévot personnage ;
35Que le ciel au besoin l’a céans envoyé
36Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ;
37Que, pour votre salut, vous le devez entendre,
38Et qu’il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.
39Restée avec Cléante, le beau-frère d’Orgon, Dorine peint le maître de maison tel que Tartuffe l’a fait.
40**Dorine**
41Oh ! vraiment, tout cela n’est rien au prix du fils :
42Et, si vous l’aviez vu, vous diriez : C’est bien pis !
43Nos troubles l’avaient mis sur le pied d’homme sage,
44Et, pour servir son prince, il montra du courage.
45Mais il est devenu comme un homme hébété
46Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ;
47Il l’appelle son frère et l’aime dans son âme
48Cent fois plus qu’il ne fait mère, fils, fille et femme.
49C’est de tous ses secrets l’unique confident,
50Et de ses actions le directeur prudent ;
51Il le choie, il l’embrasse ; et pour une maîtresse
52On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse :
53À table, au plus haut bout il veut qu’il soit assis ;
54Avec joie il l’y voit manger autant que six ;
55Les bons morceaux de tout, il faut qu’on les lui cède ;
56Et, s’il vient à roter, il lui dit : Dieu vous aide.
57Enfin il en est fou ; c’est son tout, son héros ;
58Il l’admire à tous coups, le cite à tout propos ;
59Ses moindres actions lui semblent des miracles,
60Et tous les mots qu’il dit sont pour lui des oracles.
61Orgon rentre de la campagne et réclame des nouvelles de la maison. Sa femme a été malade deux jours.
62**Dorine**
63Madame eut avant-hier la fièvre jusqu’au soir,
64Avec un mal de tête étrange à concevoir.
65**Orgon**
66Et Tartuffe ?
67**Dorine**
68Tartuffe ! Il se porte à merveille,
69Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.
70**Orgon**
71Le pauvre homme !
72**Dorine**
73Le soir elle eut un grand dégoût,
74Et ne put, au souper, toucher à rien du tout,
75Tant sa douleur de tête était encor cruelle !
76**Orgon**
77Et Tartuffe ?
78**Dorine**
79Il soupa, lui tout seul, devant elle ;
80Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
81Avec une moitié de gigot en hachis.
82**Orgon**
83Le pauvre homme !
84**Dorine**
85La nuit se passa tout entière
86Sans qu’elle pût fermer un moment la paupière ;
87Des chaleurs l’empêchaient de pouvoir sommeiller,
88Et jusqu’au jour, près d’elle, il nous fallut veiller.
89**Orgon**
90Et Tartuffe ?
91**Dorine**
92Pressé d’un sommeil agréable,
93Il passa dans sa chambre au sortir de la table ;
94Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
95Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.
96**Orgon**
97Le pauvre homme !
98Cléante s’étonne d’un tel aveuglement ; Orgon s’en glorifie.
99**Orgon**
100Mon frère, vous seriez charmé de le connaître ;
101Et vos ravissements ne prendraient point de fin.
102C’est un homme… qui… ah !… un homme… un homme enfin.
103Qui suit bien ses leçons, goûte une paix profonde
104Et comme du fumier regarde tout le monde.
105Oui, je deviens tout autre avec son entretien ;
106Il m’enseigne à n’avoir affection pour rien ;
107De toutes amitiés il détache mon âme ;
108Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
109Que je m’en soucierais autant que de cela.
110Orgon poursuit, et vante le scrupule de son dévot :
111Mais vous ne croiriez point jusqu’où monte son zèle :
112Il s’impute à péché la moindre bagatelle ;
113Un rien presque suffit pour le scandaliser,
114Jusque-là qu’il se vint l’autre jour accuser
115D’avoir pris une puce en faisant sa prière,
116Et de l’avoir tuée avec trop de colère.
117Cléante, lui, tente de faire entendre à son beau-frère la différence entre la dévotion et son masque :
118Il est de faux dévots ainsi que de faux braves :
119Et, comme on ne voit pas qu’où l’honneur les conduit
120Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
121Les bons et vrais dévots, qu’on doit suivre à la trace,
122Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
123Hé quoi ! vous ne ferez nulle distinction
124Entre l’hypocrisie et la dévotion ?
125Vous les voulez traiter d’un semblable langage,
126Et rendre même honneur au masque qu’au visage ;
127Égaler l’artifice à la sincérité,
128Confondre l’apparence avec la vérité,
129Estimer le fantôme autant que la personne,
130Et la fausse monnaie à l’égal de la bonne ?
Acte II
131Orgon prend sa fille à part. Il a d’autres vues que le mariage promis à Valère.
132**Orgon**
133C’est parler sagement… Dites-moi donc, ma fille,
134Qu’en toute sa personne un haut mérite brille,
135Qu’il touche votre cœur, et qu’il vous serait doux
136De le voir par mon choix devenir votre époux.
137Hé ?
138(Mariane se recule avec surprise.)
139**Mariane**
140Hé ?
141**Orgon**
142Qu’est-ce ?
143**Mariane**
144Plaît-il ?
145**Orgon**
146Quoi ?
147**Mariane**
148Me suis-je méprise ?
149**Orgon**
150Comment ?
151**Mariane**
152Qui voulez-vous, mon père, que je dise
153Qui me touche le cœur, et qu’il me serait doux
154De voir, par votre choix, devenir mon époux ?
155**Orgon**
156Tartuffe.
157**Mariane**
158Il n’en est rien, mon père, je vous jure.
159Pourquoi me faire dire une telle imposture ?
160Dorine, entrée sans bruit, refuse de laisser faire.
161**Dorine**
162Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie.
163Vous moquez-vous des gens d’avoir fait ce complot ?
164Votre fille n’est point l’affaire d’un bigot :
165Il a d’autres emplois auxquels il faut qu’il pense.
166Et puis, que vous apporte une telle alliance ?
167À quel sujet aller, avec tout votre bien,
168Choisir un gendre gueux ?…
169Le maître veut la faire taire ; elle ne se tait pas.
170**Dorine**
171Si l’on ne vous aimait…
172**Orgon**
173Je ne veux pas qu’on m’aime.
174**Dorine**
175Et je veux vous aimer, monsieur, malgré vous-même.
176**Orgon**
177Ah !
178**Dorine**
179Votre honneur m’est cher, et je ne puis souffrir
180Qu’aux brocards d’un chacun vous alliez vous offrir.
181**Orgon**
182Vous ne vous tairez point ?
183**Dorine**
184C’est une conscience
185Que de vous laisser faire une telle alliance.
186**Orgon**
187Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés… ?
188**Dorine**
189Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez ?
190Restée avec Mariane, qui ne sait que pleurer, Dorine la pousse à bout.
191**Mariane**
192Ah ! tu me fais mourir !
193De tes conseils plutôt songe à me secourir.
194**Dorine**
195Je suis votre servante.
196**Mariane**
197Hé ! Dorine, de grâce…
198**Dorine**
199Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.
200**Mariane**
201Ma pauvre fille !
202**Dorine**
203Non.
204**Mariane**
205Si mes vœux déclarés…
206**Dorine**
207Point. Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez.
208**Mariane**
209Tu sais qu’à toi toujours je me suis confiée :
210Fais-moi…
211**Dorine**
212Non, vous serez, ma foi, tartufiée.
213Valère survient, on se querelle, Dorine les raccommode — puis elle dicte à Mariane le plan de bataille :
214Mais, pour vous, il vaut mieux qu’à son extravagance