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Le Tartuffe — en 20 minutes

Le Tartuffe — en 20 minutes
1Cette version courte est faite exclusivement d’extraits réels de la comédie de Molière, copiés mot pour mot et cousus bout à bout par de brèves liaisons en italique. Elle suit toute la pièce, de l’entrée fracassante de madame Pernelle au coup de théâtre du dernier acte : comment un faux dévot s’empare d’une maison, d’une fille, d’une fortune, et manque de tout emporter. Pour le texte intégral, choisissez « Texte intégral » dans le sélecteur de versions.

Acte I
2Chez Orgon, à Paris. Madame Pernelle, la mère de la maison, s’en va en trombe : rien n’y trouve grâce à ses yeux, sauf le dévot que son fils a recueilli sous son toit.
3**Madame Pernelle**
4Allons, Flipote, allons ; que d’eux je me délivre.
5**Elmire**
6Vous marchez d’un tel pas, qu’on a peine à vous suivre.
7**Madame Pernelle**
8Laissez, ma bru, laissez ; ne venez pas plus loin ;
9Ce sont toutes façons dont je n’ai pas besoin.
10**Elmire**
11De ce que l’on vous doit envers vous on s’acquitte.
12Mais, ma mère, d’où vient que vous sortez si vite ?
13**Madame Pernelle**
14C’est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
15Et que de me complaire on ne prend nul souci.
16Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée :
17Dans toutes mes leçons j’y suis contrariée ;
18On n’y respecte rien, chacun y parle haut,
19Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud.
20Damis, le fils, ose nommer le protégé.
21**Damis**
22Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux, sans doute…
23**Madame Pernelle**
24C’est un homme de bien qu’il faut que l’on écoute ;
25Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux,
26De le voir querellé par un fou comme vous.
27Rien n’y fait : la vieille dame tient son fils pour sauvé.
28**Madame Pernelle, à Elmire.**
29Voilà les contes bleus qu’il vous faut pour vous plaire,
30Ma bru. L’on est chez vous contrainte de se taire :
31Car madame, à jaser, tient le dé tout le jour.
32Mais enfin je prétends discourir à mon tour :
33Je vous dis que mon fils n’a rien fait de plus sage
34Qu’en recueillant chez soi ce dévot personnage ;
35Que le ciel au besoin l’a céans envoyé
36Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ;
37Que, pour votre salut, vous le devez entendre,
38Et qu’il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.
39Restée avec Cléante, le beau-frère d’Orgon, Dorine peint le maître de maison tel que Tartuffe l’a fait.
40**Dorine**
41Oh ! vraiment, tout cela n’est rien au prix du fils :
42Et, si vous l’aviez vu, vous diriez : C’est bien pis !
43Nos troubles l’avaient mis sur le pied d’homme sage,
44Et, pour servir son prince, il montra du courage.
45Mais il est devenu comme un homme hébété
46Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ;
47Il l’appelle son frère et l’aime dans son âme
48Cent fois plus qu’il ne fait mère, fils, fille et femme.
49C’est de tous ses secrets l’unique confident,
50Et de ses actions le directeur prudent ;
51Il le choie, il l’embrasse ; et pour une maîtresse
52On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse :
53À table, au plus haut bout il veut qu’il soit assis ;
54Avec joie il l’y voit manger autant que six ;
55Les bons morceaux de tout, il faut qu’on les lui cède ;
56Et, s’il vient à roter, il lui dit : Dieu vous aide.
57Enfin il en est fou ; c’est son tout, son héros ;
58Il l’admire à tous coups, le cite à tout propos ;
59Ses moindres actions lui semblent des miracles,
60Et tous les mots qu’il dit sont pour lui des oracles.
61Orgon rentre de la campagne et réclame des nouvelles de la maison. Sa femme a été malade deux jours.
62**Dorine**
63Madame eut avant-hier la fièvre jusqu’au soir,
64Avec un mal de tête étrange à concevoir.
65**Orgon**
66Et Tartuffe ?
67**Dorine**
68Tartuffe ! Il se porte à merveille,
69Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.
70**Orgon**
71Le pauvre homme !
72**Dorine**
73Le soir elle eut un grand dégoût,
74Et ne put, au souper, toucher à rien du tout,
75Tant sa douleur de tête était encor cruelle !
76**Orgon**
77Et Tartuffe ?
78**Dorine**
79Il soupa, lui tout seul, devant elle ;
80Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
81Avec une moitié de gigot en hachis.
82**Orgon**
83Le pauvre homme !
84**Dorine**
85La nuit se passa tout entière
86Sans qu’elle pût fermer un moment la paupière ;
87Des chaleurs l’empêchaient de pouvoir sommeiller,
88Et jusqu’au jour, près d’elle, il nous fallut veiller.
89**Orgon**
90Et Tartuffe ?
91**Dorine**
92Pressé d’un sommeil agréable,
93Il passa dans sa chambre au sortir de la table ;
94Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
95Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.
96**Orgon**
97Le pauvre homme !
98Cléante s’étonne d’un tel aveuglement ; Orgon s’en glorifie.
99**Orgon**
100Mon frère, vous seriez charmé de le connaître ;
101Et vos ravissements ne prendraient point de fin.
102C’est un homme… qui… ah !… un homme… un homme enfin.
103Qui suit bien ses leçons, goûte une paix profonde
104Et comme du fumier regarde tout le monde.
105Oui, je deviens tout autre avec son entretien ;
106Il m’enseigne à n’avoir affection pour rien ;
107De toutes amitiés il détache mon âme ;
108Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
109Que je m’en soucierais autant que de cela.
110Orgon poursuit, et vante le scrupule de son dévot :
111Mais vous ne croiriez point jusqu’où monte son zèle :
112Il s’impute à péché la moindre bagatelle ;
113Un rien presque suffit pour le scandaliser,
114Jusque-là qu’il se vint l’autre jour accuser
115D’avoir pris une puce en faisant sa prière,
116Et de l’avoir tuée avec trop de colère.
117Cléante, lui, tente de faire entendre à son beau-frère la différence entre la dévotion et son masque :
118Il est de faux dévots ainsi que de faux braves :
119Et, comme on ne voit pas qu’où l’honneur les conduit
120Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
121Les bons et vrais dévots, qu’on doit suivre à la trace,
122Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
123Hé quoi ! vous ne ferez nulle distinction
124Entre l’hypocrisie et la dévotion ?
125Vous les voulez traiter d’un semblable langage,
126Et rendre même honneur au masque qu’au visage ;
127Égaler l’artifice à la sincérité,
128Confondre l’apparence avec la vérité,
129Estimer le fantôme autant que la personne,
130Et la fausse monnaie à l’égal de la bonne ?
Acte II
131Orgon prend sa fille à part. Il a d’autres vues que le mariage promis à Valère.
132**Orgon**
133C’est parler sagement… Dites-moi donc, ma fille,
134Qu’en toute sa personne un haut mérite brille,
135Qu’il touche votre cœur, et qu’il vous serait doux
136De le voir par mon choix devenir votre époux.
137Hé ?
138(Mariane se recule avec surprise.)
139**Mariane**
140Hé ?
141**Orgon**
142Qu’est-ce ?
143**Mariane**
144Plaît-il ?
145**Orgon**
146Quoi ?
147**Mariane**
148Me suis-je méprise ?
149**Orgon**
150Comment ?
151**Mariane**
152Qui voulez-vous, mon père, que je dise
153Qui me touche le cœur, et qu’il me serait doux
154De voir, par votre choix, devenir mon époux ?
155**Orgon**
156Tartuffe.
157**Mariane**
158Il n’en est rien, mon père, je vous jure.
159Pourquoi me faire dire une telle imposture ?
160Dorine, entrée sans bruit, refuse de laisser faire.
161**Dorine**
162Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie.
163Vous moquez-vous des gens d’avoir fait ce complot ?
164Votre fille n’est point l’affaire d’un bigot :
165Il a d’autres emplois auxquels il faut qu’il pense.
166Et puis, que vous apporte une telle alliance ?
167À quel sujet aller, avec tout votre bien,
168Choisir un gendre gueux ?…
169Le maître veut la faire taire ; elle ne se tait pas.
170**Dorine**
171Si l’on ne vous aimait…
172**Orgon**
173Je ne veux pas qu’on m’aime.
174**Dorine**
175Et je veux vous aimer, monsieur, malgré vous-même.
176**Orgon**
177Ah !
178**Dorine**
179Votre honneur m’est cher, et je ne puis souffrir
180Qu’aux brocards d’un chacun vous alliez vous offrir.
181**Orgon**
182Vous ne vous tairez point ?
183**Dorine**
184C’est une conscience
185Que de vous laisser faire une telle alliance.
186**Orgon**
187Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés… ?
188**Dorine**
189Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez ?
190Restée avec Mariane, qui ne sait que pleurer, Dorine la pousse à bout.
191**Mariane**
192Ah ! tu me fais mourir !
193De tes conseils plutôt songe à me secourir.
194**Dorine**
195Je suis votre servante.
196**Mariane**
197Hé ! Dorine, de grâce…
198**Dorine**
199Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.
200**Mariane**
201Ma pauvre fille !
202**Dorine**
203Non.
204**Mariane**
205Si mes vœux déclarés…
206**Dorine**
207Point. Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez.
208**Mariane**
209Tu sais qu’à toi toujours je me suis confiée :
210Fais-moi…
211**Dorine**
212Non, vous serez, ma foi, tartufiée.
213Valère survient, on se querelle, Dorine les raccommode — puis elle dicte à Mariane le plan de bataille :
214Mais, pour vous, il vaut mieux qu’à son extravagance
215D’un doux consentement vous prêtiez l’apparence,
216Afin qu’en cas d’alarme il vous soit plus aisé
217De tirer en longueur cet hymen proposé.
218En attrapant du temps, à tout on remédie.
219Tantôt vous payerez de quelque maladie
220Qui viendra tout à coup, et voudra des délais ;
221Tantôt vous payerez de présages mauvais ;
222Vous aurez fait d’un mort la rencontre fâcheuse,
223Cassé quelque miroir, ou songé d’eau bourbeuse :
224Enfin, le bon de tout, c’est qu’à d’autres qu’à lui
225On ne vous peut lier que vous ne disiez oui.
Acte III
226Damis se cache dans un cabinet pour surprendre l’imposteur. Tartuffe paraît enfin, et se sait regardé.
227**Tartuffe, parlant bas à son valet, qui est dans la maison, dès qu’il aperçoit Dorine.**
228Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
229Et priez que toujours le ciel vous illumine.
230Si l’on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
231Des aumônes que j’ai, partager les deniers.
232**Dorine, à part.**
233Que d’affectation et de forfanterie !
234Puis il avise le décolleté de la servante.
235**Tartuffe, tirant un mouchoir de sa poche.**
236Ah ! mon Dieu ! je vous prie,
237Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.
238**Dorine**
239Comment !
240**Tartuffe**
241Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
242Par de pareils objets les âmes sont blessées,
243Et cela fait venir de coupables pensées.
244Elmire, la femme d’Orgon, l’a fait descendre pour le sonder sur le mariage de Mariane. Ils sont seuls — le croient-ils.
245**Tartuffe, prenant la main d’Elmire, et lui serrant les doigts.**
246Oui, madame, sans doute, et ma ferveur est telle…
247**Elmire**
248Ouf ! vous me serrez trop.
249**Tartuffe**
250C’est par excès de zèle.
251De vous faire autre mal je n’eus jamais dessein,
252Et j’aurais bien plutôt…
253(Il met la main sur les genoux d’Elmire.)
254**Elmire**
255Que fait là votre main ?
256**Tartuffe**
257Je tâte votre habit : l’étoffe en est moelleuse.
258**Elmire**
259Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.
260Elmire ramène l’entretien au mariage ; Tartuffe le ramène à elle.
261**Tartuffe**
262L’amour qui nous attache aux beautés éternelles
263N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles :
264Nos sens facilement peuvent être charmés
265Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.
266Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;
267Mais il étale en vous ses plus rares merveilles :
268Il a sur votre face épanché des beautés
269Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés ;
270Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature,
271Sans admirer en vous l’auteur de la nature,
272Et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint,
273Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.
274Elle feint l’étonnement ; il achève de se démasquer.
275**Elmire**
276La déclaration est tout à fait galante ;
277Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
278Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,
279Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
280Un dévot comme vous, et que partout on nomme…
281**Tartuffe**
282Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme :
283Et, lorsqu’on vient à voir vos célestes appas,
284Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
285Elmire propose alors son marché : le silence contre le mariage de Mariane et de Valère.
286**Elmire**
287D’autres prendraient cela d’autre façon peut-être ;
288Mais ma discrétion se veut faire paraître.
289Je ne redirai point l’affaire à mon époux ;
290Mais je veux, en revanche, une chose de vous :
291C’est de presser tout franc, et sans nulle chicane,
292L’union de Valère avecque Mariane,
293De renoncer vous-même à l’injuste pouvoir
294Qui veut du bien d’un autre enrichir votre espoir ;
295Et…
296Mais Damis sort du cabinet.
297**Damis, sortant du cabinet où il s’était retiré.**
298Non, Madame, non ; ceci doit se répandre.
299J’étais en cet endroit, d’où j’ai pu tout entendre ;
300Et la bonté du ciel m’y semble avoir conduit
301Pour confondre l’orgueil d’un traître qui me nuit,
302Orgon paraît. Son fils l’accuse — et Tartuffe, loin de nier, s’accuse lui-même de tout.
303**Tartuffe**
304Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable,
305Un malheureux pécheur, tout plein d’iniquité,
306Le plus grand scélérat qui jamais ait été.
307Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ;
308Elle n’est qu’un amas de crimes et d’ordures ;
309Et je vois que le ciel, pour ma punition,
310Me veut mortifier en cette occasion.
311De quelque grand forfait qu’on me puisse reprendre,
312Je n’ai garde d’avoir l’orgueil de m’en défendre.
313Croyez ce qu’on vous dit, armez votre courroux,
314Et comme un criminel chassez-moi de chez vous ;
315Je ne saurais avoir tant de honte en partage,
316Que je n’en aie encor mérité davantage.
317Orgon n’y voit qu’une sainte humilité. C’est son fils qu’il chasse, et déshérite.
318**Orgon**
319Paix, dis-je ;
320Je sais bien quel motif à l’attaquer t’oblige.
321Vous le haïssez tous, et je vois aujourd’hui
322Femme, enfants et valets, déchaînés contre lui.
323On met impudemment toute chose en usage
324Pour ôter de chez moi ce dévot personnage :
325Mais plus on fait d’effort afin de l’en bannir,
326Plus j’en veux employer à l’y mieux retenir ;
327Et je vais me hâter de lui donner ma fille,
328Pour confondre l’orgueil de toute ma famille.
329Puis, pour mieux braver les siens, Orgon va plus loin encore :
330Ce n’est pas tout encor : pour les mieux braver tous,
331Je ne veux point avoir d’autre héritier que vous ;
332Et je vais de ce pas, en fort bonne manière,
333Vous faire de mon bien donation entière.
334Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,
335M’est bien plus cher que fils, que femme et que parents.
336N’accepterez-vous pas ce que je vous propose ?
337**Tartuffe**
338La volonté du ciel soit faite en toute chose !
339**Orgon**
340Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit :
341Et que puisse l’envie en crever de dépit !
Acte IV
342Cléante presse Tartuffe de rendre au fils chassé sa place et son bien. Sommé de s’expliquer, le dévot regarde l’heure.
343**Tartuffe**
344Il est, monsieur, trois heures et demie :
345Certain devoir pieux me demande là-haut,
346Et vous m’excuserez de vous quitter si tôt.
347**Cléante, seul.**
348Ah !
349Orgon, lui, apporte le contrat de mariage. Mariane se jette à ses genoux.
350**Mariane, aux genoux d’Orgon.**
351Mon père, au nom du ciel, qui connaît ma douleur,
352Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur,
353Relâchez-vous un peu des droits de la naissance,
354Et dispensez mes vœux de cette obéissance.
355Ne me réduisez point, par cette dure loi,
356Jusqu’à me plaindre au ciel de ce que je vous doi ;
357Et cette vie, hélas ! que vous m’avez donnée,
358Ne me la rendez pas, mon père, infortunée.
359Si, contre un doux espoir que j’avais pu former,
360Vous me défendez d’être à ce que j’ose aimer,
361Au moins, par vos bontés, qu’à vos genoux j’implore,
362Sauvez-moi du tourment d’être à ce que j’abhorre ;
363Et ne me portez point à quelque désespoir,
364En vous servant sur moi de tout votre pouvoir
365**Orgon, se sentant attendrir.**
366Allons, ferme, mon cœur ! point de faiblesse humaine !
367Elmire propose alors de faire voir à son mari ce qu’il refuse de croire.
368**Elmire**
369Quel homme ! Au moins, répondez-moi.
370Je ne vous parle pas de nous ajouter foi ;
371Mais supposons ici que, d’un lieu qu’on peut prendre,
372On vous fît clairement tout voir et tout entendre :
373Que diriez-vous alors de votre homme de bien ?
374**Orgon**
375En ce cas, je dirais que… Je ne dirais rien,
376Car cela ne se peut.
377**Elmire**
378L’erreur trop longtemps dure,
379Et c’est trop condamner ma bouche d’imposture.
380Il faut que, par plaisir, et sans aller plus loin,
381De tout ce qu’on vous dit je vous fasse témoin.
382**Orgon**
383Soit. Je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse,
384Et comment vous pourrez remplir cette promesse.
385Reste à cacher le témoin.
386**Elmire**
387Approchons cette table, et vous mettez dessous.
388**Orgon**
389Comment !
390**Elmire**
391Vous bien cacher est un point nécessaire.
392**Orgon**
393Pourquoi sous cette table ?
394**Elmire**
395Ah ! mon Dieu ! laissez faire ;
396J’ai mon dessein en tête, et vous en jugerez.
397Mettez-vous là, vous dis-je ; et, quand vous y serez,
398Gardez qu’on ne vous voie et qu’on ne vous entende.
399Elle prévient son mari de ce qu’il va devoir entendre.
400**Elmire**
401Vous n’aurez, que je crois, rien à me repartir.
402(À son mari, qui est sous la table.)
403Au moins, je vais toucher une étrange matière :
404Ne vous scandalisez en aucune manière.
405Quoi que je puisse dire, il doit m’être permis ;
406Et c’est pour vous convaincre, ainsi que j’ai promis.
407Je vais par des douceurs, puisque j’y suis réduite,
408Faire poser le masque à cette âme hypocrite,
409Flatter de son amour les désirs effrontés,
410Et donner un champ libre à ses témérités.
411Tartuffe entre. Elmire feint de céder ; il exige des preuves, et lève lui-même le dernier scrupule.
412**Tartuffe**
413Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
414Madame, et je sais l’art de lever les scrupules.
415Le ciel défend, de vrai, certains contentements ;
416Mais on trouve avec lui des accommodements.
417Selon divers besoins, il est une science
418D’étendre les liens de notre conscience,
419Et de rectifier le mal de l’action
420Avec la pureté de notre intention.
421De ces secrets, madame, on saura vous instruire ;
422Vous n’avez seulement qu’à vous laisser conduire.
423Contentez mon désir, et n’ayez point d’effroi ;
424Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi.
425(Elmire tousse plus fort.)
426Vous toussez fort, madame.
427**Elmire**
428Oui, je suis au supplice.
429**Tartuffe**
430Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ?
431Elle tousse en vain ; il conclut.
432**Tartuffe**
433Enfin votre scrupule est facile à détruire.
434Vous êtes assurée ici d’un plein secret,
435Et le mal n’est jamais que dans l’éclat qu’on fait.
436Le scandale du monde est ce qui fait l’offense,
437Et ce n’est pas pécher que pécher en silence.
438Elle l’envoie alors vérifier que personne n’écoute.
439**Elmire**
440Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie,
441Si mon mari n’est point dans cette galerie.
442**Tartuffe**
443Qu’est-il besoin pour lui du soin que vous prenez ?
444C’est un homme, entre nous, à mener par le nez.
445De tous nos entretiens il est pour faire gloire,
446Et je l’ai mis au point de voir tout sans rien croire.
447**Elmire**
448Il n’importe. Sortez, je vous prie, un moment ;
449Et partout là dehors voyez exactement.
450Orgon peut enfin sortir de dessous la table.
451**Orgon, sortant de dessous la table.**
452Voilà, je vous l’avoue, un abominable homme !
453Je n’en puis revenir, et tout ceci m’assomme.
454**Elmire**
455Quoi ! vous sortez si tôt ? Vous vous moquez des gens.
456Rentrez sous le tapis, il n’est pas encor temps ;
457Attendez jusqu’au bout, pour voir les choses sûres,
458Et ne vous fiez point aux simples conjectures.
459Tartuffe revient, les bras ouverts, et tombe sur le mari.
460**Orgon, arrêtant Tartuffe.**
461Tout doux ! vous suivez trop votre amoureuse envie,
462Et vous ne devez pas vous tant passionner,
463Ah ! ah ! l’homme de bien, vous m’en voulez donner !
464Comme aux tentations s’abandonne votre âme !
465Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme !
466J’ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon,
467Et je croyais toujours qu’on changerait de ton ;
468Mais c’est assez avant pousser le témoignage :
469Je m’y tiens, et n’en veux, pour moi, pas davantage.
470Chassé, l’imposteur se découvre enfin.
471**Tartuffe**
472C’est à vous d’en sortir, vous qui parlez en maître.
473La maison m’appartient, je le ferai connaître,
474Et vous montrerai bien qu’en vain on a recours,
475Pour me chercher querelle, à ces lâches détours ;
476Qu’on n’est pas où l’on pense en me faisant injure ;
477Que j’ai de quoi confondre et punir l’imposture,
478Venger le ciel qu’on blesse, et faire repentir
479Ceux qui parlent ici de me faire sortir.
480Et Orgon mesure ce qu’il a signé — et ce qu’il a confié.
481**Orgon**
482Je vois ma faute aux choses qu’il me dit ;
483Et la donation m’embarrasse l’esprit.
484**Elmire**
485La donation…
486**Orgon**
487Oui. C’est une affaire faite
488Mais j’ai quelque autre chose encor qui m’inquiète.
489**Elmire**
490Et quoi ?
491**Orgon**
492Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt
493Si certaine cassette est encore là-haut.
Acte V
494D’un excès dans l’autre, Orgon jure de ne plus jamais croire un homme de bien.
495**Orgon**
496Quoi ! sous un beau semblant de ferveur si touchante
497Cacher un cœur si double, une âme si méchante !
498Et moi qui l’ai reçu gueusant et n’ayant rien…
499C’en est fait, je renonce à tous les gens de bien ;
500J’en aurai désormais une horreur effroyable
501Et m’en vais devenir, pour eux, pire qu’un diable.
502Cléante le retient sur cette pente.
503**Cléante**
504Hé bien ! ne voilà pas de vos emportements !
505Vous ne gardez en rien les doux tempéraments.
506Dans la droite raison jamais n’entre la vôtre ;
507Et toujours d’un excès vous vous jetez dans l’autre.
508Vous voyez votre erreur, et vous avez connu
509Que par un zèle feint vous étiez prévenu ;
510Mais pour vous corriger quelle raison demande
511Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,
512Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien
513Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien ?
514Madame Pernelle, elle, refuse absolument d’y croire.
515**Orgon**
516Vous me feriez damner, ma mère ! Je vous di
517Que j’ai vu de mes yeux un crime si hardi.
518**Madame Pernelle**
519Les langues ont toujours du venin à répandre,
520Et rien n’est ici-bas qui s’en puisse défendre.
521**Orgon**
522C’est tenir un propos de sens bien dépourvu.
523Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,
524Ce qu’on appelle vu. Faut-il vous le rebattre
525Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre ?
526Dorine savoure le renversement.
527**Dorine, à Orgon.**
528Juste retour, monsieur, des choses d’ici-bas ;
529Vous ne vouliez point croire, et l’on ne vous croit pas.
530On frappe : un huissier vient signifier l’expulsion, au nom du nouveau propriétaire.
531**Monsieur Loyal**
532Je m’appelle Loyal, natif de Normandie,
533Et suis huissier à verge, en dépit de l’envie.
534J’ai, depuis quarante ans, grâce au ciel, le bonheur
535D’en exercer la charge avec beaucoup d’honneur,
536Et je vous viens, monsieur, avec votre licence,
537Signifier l’exploit de certaine ordonnance…
538**Orgon**
539Quoi ! vous êtes ici…
540**Monsieur Loyal**
541Monsieur, sans passion.
542Ce n’est rien seulement qu’une sommation,
543Un ordre de vider d’ici, vous et les vôtres,
544Mettre vos meubles hors, et faire place à d’autres,
545Sans délai ni remise, ainsi que besoin est.
546La servante a le mot de la fin.
547**Dorine, à part.**
548Ce Monsieur Loyal porte un air bien déloyal.
549Puis Valère accourt : l’affaire est devenue politique.
550**Valère**
551Avec regret, monsieur, je viens vous affliger ;
552Mais je m’y vois contraint par le pressant danger.
553Un ami, qui m’est joint d’une amitié fort tendre,
554Et qui sait l’intérêt qu’en vous j’ai lieu de prendre,
555A violé pour moi, par un pas délicat,
556Le secret que l’on doit aux affaires d’État,
557Et me vient d’envoyer un avis dont la suite
558Vous réduit au parti d’une soudaine fuite.
559Trop tard. Tartuffe entre, escorté d’un exempt.
560**Tartuffe, arrêtant Orgon.**
561Tout beau, monsieur, tout beau, ne courez point si vite :
562Vous n’irez pas fort loin pour trouver votre gîte ;
563Et de la part du prince on vous fait prisonnier.
564**Orgon**
565Traître ! tu me gardais ce trait pour le dernier :
566C’est le coup, scélérat, par où tu m’expédies ;
567Et voilà couronner toutes tes perfidies.
568Orgon lui rappelle d’où il l’a tiré.
569**Tartuffe**
570Oui, je sais quels secours j’en ai pu recevoir ;
571Mais l’intérêt du prince est mon premier devoir.
572De ce devoir sacré la juste violence
573Étouffe dans mon cœur toute reconnaissance :
574Et je sacrifierais à de si puissants nœuds
575Ami, femme, parents, et moi-même avec eux.
576**Elmire**
577L’imposteur !
578Mais l’ordre du prince n’est pas celui que l’imposteur croyait porter.
579**Tartuffe, à l’Exempt**
580Délivrez-moi, monsieur, de la criaillerie ;
581Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.
582**L’Exempt**
583Oui, c’est trop demeurer, sans doute, à l’accomplir ;
584Votre bouche à propos m’invite à le remplir :
585Et, pour l’exécuter, suivez-moi tout à l’heure
586Dans la prison qu’on doit vous donner pour demeure.
587L’exempt se tourne alors vers Orgon :
588Remettez-vous, monsieur, d’une alarme si chaude.
589Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,
590Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs,
591Et que ne peut tromper tout l’art des imposteurs.
592Puis il annonce la décision du prince :
593Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître,
594Il veut qu’entre vos mains je dépouille le traître.
595D’un souverain pouvoir, il brise les liens
596Du contrat qui lui fait un don tous vos biens,
597Et vous pardonne enfin cette offense secrète
598Où vous a d’un ami fait tomber la retraite ;
599Et c’est le prix qu’il donne au zèle qu’autrefois
600On vous vit témoigner en appuyant ses droits,
601Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense,
602D’une bonne action verser la récompense ;
603Que jamais le mérite avec lui ne perd rien ;
604Et que mieux que du mal, il se souvient du bien.
605Il ne reste qu’à pardonner, et à marier Mariane.
606**Cléante**
607Ah ! mon frère, arrêtez,
608Et ne descendez point à des indignités.
609À son mauvais destin laissez un misérable,
610Et ne vous joignez point au remords qui l’accable.
611Souhaitez bien plutôt que son cœur, en ce jour,
612Au sein de la vertu fasse un heureux retour ;
613Qu’il corrige sa vie en détestant son vice,
614Et puisse du grand prince adoucir la justice ;
615Tandis qu’à sa bonté vous irez, à genoux,
616Rendre ce que demande un traitement si doux.
617**Orgon**
618Oui, c’est bien dit. Allons à ses pieds avec joie
619Nous louer des bontés que son cœur nous déploie :
620Puis, acquittés un peu de ce premier devoir,
621Aux justes soins d’un autre il nous faudra pourvoir,
622Et par un doux hymen couronner en Valère
623La flamme d’un amant généreux et sincère.