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Les Femmes savantes

Les Femmes savantes
Acteurs
6- Chrysale, bon bourgeois.
7- Philaminte, femme de Chrysale.
8- Armande, fille de Chrysale et de Philaminte.
9- Henriette, fille de Chrysale et de Philaminte.
10- Ariste, frère de Chrysale.
11- Bélise, sœur de Chrysale.
12- Clitandre, amant d’Henriette.
13- Trissotin, bel esprit.
14- Vadius, savant.
15- Martine, servante de cuisine.
16- L’épine, laquais.
17- Julien, valet de Vadius.
18- Le notaire.
20La scène est à Paris.
Acte Premier
Scène Première
26Armande, Henriette.
28**Armande**
30Quoi, le beau nom de Fille est un titre, ma Sœur,
31Dont vous voulez quitter la charmante douceur ?
32Et de vous marier vous osez faire fête ?
33Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête ?
35**Henriette**
37Oui, ma sœur.
39**Armande**
41Ah ce oui se peut-il supporter ?
42Et sans un mal de cœur saurait-on l’écouter ?
44**Henriette**
46Qu’a donc le Mariage en soi qui vous oblige,
47Ma Sœur...
49**Armande**
51Ah mon Dieu, fi.
53**Henriette**
55Comment ?
57**Armande**
59Ah fi, vous dis-je.
60Ne concevez-vous point ce que, dès qu’on l’entend,
61Un tel mot à l’Esprit offre de dégoûtant ?
62De quelle étrange image on est par lui blessée ?
63Sur quelle sale vue il traîne la pensée ?
64N’en frissonnez-vous point ? et pouvez-vous, ma Sœur,
65Aux suites de ce mot résoudre votre cœur ?
67**Henriette**
69Les suites de ce mot, quand je les envisage,
70Me font voir un Mari, des Enfants, un Ménage ;
71Et je ne vois rien là, si j’en puis raisonner,
72Qui blesse la pensée, et fasse frissonner.
74**Armande**
76De tels attachements, ô Ciel ! sont pour vous plaire ?
78**Henriette**
80Et qu’est-ce qu’à mon âge on a de mieux à faire,
81Que d’attacher à soi, par le titre d’époux,
82Un Homme qui vous aime, et soit aimé de vous ;
83Et de cette union de tendresse suivie,
84Se faire les douceurs d’une innocente vie ?
85Ce nœud bien assorti n’a-t-il pas des appas ?
87**Armande**
89Mon Dieu, que votre Esprit est d’un étage bas !
90Que vous jouez au Monde un petit Personnage,
91De vous claquemurer aux choses du Ménage,
92Et de n’entrevoir point de plaisirs plus touchants,
93Qu’un idole d’Époux, et des marmots d’Enfants !
94Laissez aux Gens grossiers, aux Personnes vulgaires,
95Les bas amusements de ces sortes d’affaires.
96À de plus hauts objets élevez vos désirs,
97Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs,
98Et traitant de mépris les sens et la matière,
99À l’Esprit comme nous donnez-vous toute entière :
100Vous avez notre Mère en exemple à vos yeux,
101Que du nom de Savante on honore en tous lieux,
102Tâchez ainsi que moi de vous montrer sa Fille,
103Aspirez aux Clartés qui sont dans la Famille,
104Et vous rendez sensible aux charmantes douceurs
105Que l’amour de l’Étude épanche dans les cœurs :
106Loin d’être aux lois d’un Homme en Esclave asservie ;
107Mariez-vous, ma Sœur, à la Philosophie,
108Qui nous monte au-dessus de tout le Genre Humain,
109Et donne à la Raison l’empire souverain,
110Soumettant à ses lois la partie animale
111Dont l’appétit grossier aux Bêtes nous ravale.
112Ce sont là les beaux feux, les doux attachements,
113Qui doivent de la vie occuper les moments ;
114Et les soins où je vois tant de Femmes sensibles,
115Me paraissent aux yeux des pauvretés horribles.
117**Henriette**
119Le Ciel, dont nous voyons que l’ordre est tout-puissant,
120Pour différents emplois nous fabrique en naissant ;
121Et tout Esprit n’est pas composé d’une étoffe
122Qui se trouve taillée à faire un Philosophe.
123Si le vôtre est né propre aux élévations
124Où montent des Savants les spéculations,
125Le mien est fait, ma Sœur, pour aller terre à terre,
126Et dans les petits soins son faible se resserre.
127Ne troublons point du Ciel les justes règlements,
128Et de nos deux instincts suivons les mouvements ;
129Habitez par l’essor d’un grand et beau génie,
130Les hautes régions de la Philosophie,
131Tandis que mon Esprit se tenant ici-bas,
132Goûtera de l’Hymen les terrestres appas.
133Ainsi dans nos desseins l’une à l’autre contraire,
134Nous saurons toutes deux imiter notre Mère ;
135Vous, du côté de l’âme et des nobles désirs,
136Moi, du côté des sens et des grossiers plaisirs ;
137Vous, aux productions d’Esprit et de lumière,
138Moi, dans celles, ma Sœur, qui sont de la matière.
140**Armande**
142Quand sur une Personne on prétend se régler,
143C’est par les beaux côtés qu’il lui faut ressembler ;
144Et ce n’est point du tout la prendre pour modèle,
145Ma Sœur, que de tousser et de cracher comme elle.
147**Henriette**
149Mais vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez,
150Si ma Mère n’eût eu que de ces beaux côtés ;
151Et bien vous prend, ma Sœur, que son noble génie
152N’ait pas vaqué toujours à la Philosophie.
153De grâce souffrez-moi par un peu de bonté
154Des bassesses à qui vous devez la clarté ;
155Et ne supprimez point, voulant qu’on vous seconde,
156Quelque petit Savant qui veut venir au monde.
158**Armande**
160Je vois que votre Esprit ne peut être guéri
161Du fol entêtement de vous faire un Mari :
162Mais sachons, s’il vous plaît, qui vous songez à prendre ?
163Votre visée au moins n’est pas mise à Clitandre.
165**Henriette**
167Et par quelle raison n’y serait-elle pas ?
168Manque-t-il de mérite ? est-ce un choix qui soit bas ?
170**Armande**
172Non, mais c’est un dessein qui serait malhonnête,
173Que de vouloir d’un autre enlever la conquête ;
174Et ce n’est pas un fait dans le Monde ignoré,
175Que Clitandre ait pour moi hautement soupiré.
177**Henriette**
179Oui, mais tous ces soupirs chez vous sont choses vaines,
180Et vous ne tombez point aux bassesses humaines ;
181Votre esprit à l’Hymen renonce pour toujours,
182Et la Philosophie a toutes vos amours :
183Ainsi n’ayant au cœur nul dessein pour Clitandre,
184Que vous importe-t-il qu’on y puisse prétendre ?
186**Armande**
188Cet empire que tient la Raison sur les sens,
189Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens ;
190Et l’on peut pour Époux refuser un mérite
191Que pour adorateur on veut bien à sa suite.
193**Henriette**
195Je n’ai pas empêché qu’à vos perfections
196Il n’ait continué ses adorations ;
197Et je n’ai fait que prendre, au refus de votre âme,
198Ce qu’est venu m’offrir l’hommage de sa flamme.
200**Armande**
202Mais à l’offre des vœux d’un Amant dépité,
203Trouvez-vous, je vous prie, entière sûreté ?
204Croyez-vous pour vos yeux sa passion bien forte,
205Et qu’en son cœur pour moi toute flamme soit morte ?
207**Henriette**
209Il me le dit, ma Sœur, et pour moi je le crois.
211**Armande**
213Ne soyez pas, ma Sœur, d’une si bonne foi,
214Et croyez, quand il dit qu’il me quitte et vous aime,
215Qu’il n’y songe pas bien, et se trompe lui-même.
217**Henriette**
219Je ne sais ; Mais enfin, si c’est votre plaisir,
220Il nous est bien aisé de nous en éclaircir.
221Je l’aperçois qui vient, et sur cette matière
222Il pourra nous donner une pleine lumière.
Scène II
226Clitandre, Armande, Henriette.
228**Henriette**
230Pour me tirer d’un doute où me jette ma Sœur,
231Entre elle et moi, Clitandre, expliquez votre cœur,
232Découvrez-en le fond, et nous daignez apprendre
233Qui de nous à vos vœux est en droit de prétendre.
235**Armande**
237Non, non, je ne veux point à votre passion
238Imposer la rigueur d’une explication ;
239Je ménage les Gens, et sais comme embarrasse
240Le contraignant effort de ces aveux en face.
242**Clitandre**
244Non, Madame, mon cœur qui dissimule peu,
245Ne sent nulle contrainte à faire un libre aveu ;
246Dans aucun embarras un tel pas ne me jette,
247Et j’avouerai tout haut d’une âme franche et nette,
248Que les tendres liens où je suis arrêté,
249Mon amour et mes vœux, sont tout de ce côté.
250Qu’à nulle émotion cet aveu ne vous porte ;
251Vous avez bien voulu les choses de la sorte,
252Vos attraits m’avaient pris, et mes tendres soupirs
253Vous ont assez prouvé l’ardeur de mes désirs :
254Mon cœur vous consacrait une flamme immortelle,
255Mais vos yeux n’ont pas cru leur conquête assez belle ;
256J’ai souffert sous leur joug cent mépris différents,
257Ils régnaient sur mon âme en superbes tyrans,
258Et je me suis cherché, lassé de tant de peines,
259Des vainqueurs plus humains, et de moins rudes chaînes :
260Je les ai rencontrés, Madame, dans ces yeux,
261Et leurs traits à jamais me seront précieux ;
262D’un regard pitoyable ils ont séché mes larmes,
263Et n’ont pas dédaigné le rebut de vos charmes ;
264De si rares bontés m’ont si bien su toucher,
265Qu’il n’est rien qui me puisse à mes fers arracher ;
266Et j’ose maintenant vous conjurer, Madame,
267De ne vouloir tenter nul effort sur ma flamme,
268De ne point essayer à rappeler un cœur
269Résolu de mourir dans cette douce ardeur.
271**Armande**
273Eh qui vous dit, Monsieur, que l’on ait cette envie,
274Et que de vous enfin si fort on se soucie ?
275Je vous trouve plaisant, de vous le figurer ;
276Et bien impertinent, de me le déclarer.
278**Henriette**
280Eh doucement, ma Sœur. Où donc est la Morale
281Qui sait si bien régir la partie animale,
282Et retenir la bride aux efforts du courroux ?
284**Armande**
286Mais vous qui m’en parlez, où la pratiquez-vous,
287De répondre à l’amour que l’on vous fait paraître,
288Sans le congé de ceux qui vous ont donné l’être ?
289Sachez que le devoir vous soumet à leurs lois,
290Qu’il ne vous est permis d’aimer que par leur choix,
291Qu’ils ont sur votre cœur l’autorité suprême,
292Et qu’il est criminel d’en disposer vous-même.
294**Henriette**
296Je rends grâce aux bontés que vous me faites voir,
297De m’enseigner si bien les choses du devoir ;
298Mon cœur sur vos leçons veut régler sa conduite,
299Et pour vous faire voir, ma Sœur, que j’en profite ;
300Clitandre, prenez soin d’appuyer votre amour
301De l’agrément de ceux dont j’ai reçu le jour,
302Faites-vous sur mes vœux un pouvoir légitime,
303Et me donnez moyen de vous aimer sans crime.
305**Clitandre**
307J’y vais de tous mes soins travailler hautement,
308Et j’attendais de vous ce doux consentement.
310**Armande**
312Vous triomphez, ma Sœur, et faites une mine
313À vous imaginer que cela me chagrine.
315**Henriette**
317Moi, ma Sœur, point du tout ; je sais que sur vos sens
318Les droits de la Raison sont toujours tout-puissants,
319Et que par les leçons qu’on prend dans la Sagesse,
320Vous êtes au-dessus d’une telle faiblesse.
321Loin de vous soupçonner d’aucun chagrin, je crois
322Qu’ici vous daignerez vous employer pour moi,
323Appuyer sa demande, et de votre suffrage
324Presser l’heureux moment de notre Mariage.
325Je vous en sollicite, et pour y travailler...
327**Armande**
329Votre petit Esprit se mêle de railler,
330Et d’un cœur qu’on vous jette on vous voit toute fière.
332**Henriette**
334Tout jeté qu’est ce cœur, il ne vous déplaît guère ;
335Et si vos yeux sur moi le pouvaient ramasser,
336Ils prendraient aisément le soin de se baisser.
338**Armande**
340À répondre à cela je ne daigne descendre,
341Et ce sont sots discours qu’il ne faut pas entendre.
343**Henriette**
345C’est fort bien fait à vous, et vous nous faites voir
346Des modérations qu’on ne peut concevoir.
Scène III
350Clitandre, Henriette.
352**Henriette**
354Votre sincère aveu ne l’a pas peu surprise.
356**Clitandre**
358Elle mérite assez une telle franchise,
359Et toutes les hauteurs de sa folle fierté
360Sont dignes tout au moins de ma sincérité :
361Mais puisqu’il m’est permis, je vais à votre Père,
362Madame...
364**Henriette**
366Le plus sûr est de gagner ma Mère :
367Mon Père est d’une humeur à consentir à tout,
368Mais il met peu de poids aux choses qu’il résout ;
369Il a reçu du Ciel certaine bonté d’âme,
370Qui le soumet d’abord à ce que veut sa Femme ;
371C’est elle qui gouverne, et d’un ton absolu
372Elle dicte pour loi ce qu’elle a résolu.
373Je voudrais bien vous voir pour elle, et pour ma Tante,
374Une âme, je l’avoue, un peu plus complaisante,
375Un esprit qui flattant les visions du leur,
376Vous pût de leur estime attirer la chaleur.
378**Clitandre**
380Mon cœur n’a jamais pu, tant il est né sincère,
381Même dans votre Sœur flatter leur caractère,
382Et les Femmes Docteurs ne sont point de mon goût.
383Je consens qu’une femme ait des clartés de tout,
384Mais je ne lui veux point la passion choquante
385De se rendre savante afin d’être Savante ;
386Et j’aime que souvent aux questions qu’on fait,
387Elle sache ignorer les choses qu’elle sait ;
388De son étude enfin je veux qu’elle se cache,
389Et qu’elle ait du savoir sans vouloir qu’on le sache,
390Sans citer les Auteurs, sans dire de grands mots,
391Et clouer de l’esprit à ses moindres propos.
392Je respecte beaucoup Madame votre Mère,
393Mais je ne puis du tout approuver sa chimère,
394Et me rendre l’écho des choses qu’elle dit
395Aux encens qu’elle donne à son Héros d’esprit.
396Son Monsieur Trissotin me chagrine, m’assomme,
397Et j’enrage de voir qu’elle estime un tel Homme,
398Qu’elle nous mette au rang des grands et beaux Esprits
399Un Benêt dont partout on siffle les Écrits,
400Un Pédant dont on voit la plume libérale
401D’officieux papiers fournir toute la Halle.
403**Henriette**
405Ses Écrits, ses discours, tout m’en semble ennuyeux,
406Et je me trouve assez votre goût et vos yeux :
407Mais comme sur ma Mère il a grande puissance,
408Vous devez vous forcer à quelque complaisance.
409Un Amant fait sa Cour où s’attache son cœur,
410Il veut de tout le Monde y gagner la faveur ;
411Et pour n’avoir personne à sa flamme contraire,
412Jusqu’au Chien du Logis il s’efforce de plaire.
414**Clitandre**
416Oui, vous avez raison ; mais Monsieur Trissotin
417M’inspire au fond de l’âme un dominant chagrin.
418Je ne puis consentir, pour gagner ses suffrages,
419À me déshonorer, en prisant ses Ouvrages ;
420C’est par eux qu’à mes yeux il a d’abord paru,
421Et je le connaissais avant que l’avoir vu.
422Je vis dans le fatras des Écrits qu’il nous donne,
423Ce qu’étale en tous lieux sa pédante Personne,
424La constante hauteur de sa présomption ;
425Cette intrépidité de bonne opinion ;
426Cet indolent état de confiance extrême,
427Qui le rend en tout temps si content de soi-même,
428Qui fait qu’à son mérite incessamment il rit ;
429Qu’il se sait si bon gré de tout ce qu’il écrit ;
430Et qu’il ne voudrait pas changer sa renommée
431Contre tous les honneurs d’un Général d’Armée.
433**Henriette**
435C’est avoir de bons yeux que de voir tout cela.
437**Clitandre**
439Jusques à sa Figure encor la chose alla,
440Et je vis par les Vers qu’à la tête il nous jette,
441De quel air il fallait que fût fait le Poète ;
442Et j’en avais si bien deviné tous les traits,
443Que rencontrant un Homme un jour dans le Palais,
444Je gageai que c’était Trissotin en personne,
445Et je vis qu’en effet la gageure était bonne.
447**Henriette**
449Quel conte !
451**Clitandre**
453Non, je dis la chose comme elle est :
454Mais je vois votre Tante. Agréez, s’il vous plaît,
455Que mon cœur lui déclare ici notre mystère,
456Et gagne sa faveur auprès de votre Mère.
Scène IV
460Clitandre, Bélise.
462**Clitandre**
464Souffrez, pour vous parler, Madame, qu’un Amant
465Prenne l’occasion de cet heureux moment,
466Et se découvre à vous de la sincère flamme…
468**Bélise**
470Ah tout beau, gardez-vous de m’ouvrir trop votre âme :
471Si je vous ai su mettre au rang de mes Amants,
472Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchements,
473Et ne m’expliquez point par un autre langage
474Des désirs qui chez moi passent pour un outrage ;
475Aimez-moi, soupirez, brûlez pour mes appas,
476Mais qu’il me soit permis de ne le savoir pas :
477Je puis fermer les yeux sur vos flammes secrètes,
478Tant que vous vous tiendrez aux muets Interprètes ;
479Mais si la bouche vient à s’en vouloir mêler,
480Pour jamais de ma vue il vous faut exiler.
482**Clitandre**
484Des projets de mon cœur ne prenez point d’alarme ;
485Henriette, Madame, est l’objet qui me charme,
486Et je viens ardemment conjurer vos bontés
487De seconder l’amour que j’ai pour ses beautés.
489**Bélise**
491Ah certes le détour est d’esprit, je l’avoue,
492Ce subtil faux-fuyant mérite qu’on le loue ;
493Et dans tous les Romans où j’ai jeté les yeux,
494Je n’ai rien rencontré de plus ingénieux.
496**Clitandre**
498Ceci n’est point du tout un trait d’esprit, Madame,
499Et c’est un pur aveu de ce que j’ai dans l’âme.
500Les Cieux, par les liens d’une immuable ardeur,
501Aux beautés d’Henriette ont attaché mon cœur ;
502Henriette me tient sous son aimable empire,
503Et l’hymen d’Henriette est le bien où j’aspire ;
504Vous y pouvez beaucoup, et tout ce que je veux,
505C’est que vous y daigniez favoriser mes vœux.
507**Bélise**
509Je vois où doucement veut aller la demande,
510Et je sais sous ce nom ce qu’il faut que j’entende ;
511La figure est adroite, et pour n’en point sortir,
512Aux choses que mon cœur m’offre à vous repartir,
513Je dirai qu’Henriette à l’Hymen est rebelle,
514Et que sans rien prétendre, il faut brûler pour elle.
516**Clitandre**
518Eh, Madame, à quoi bon un pareil embarras,
519Et pourquoi voulez-vous penser ce qui n’est pas ?
521**Bélise**
523Mon Dieu, point de façons ; cessez de vous défendre
524De ce que vos regards m’ont souvent fait entendre ;
525Il suffit que l’on est contente du détour
526Dont s’est adroitement avisé votre amour,
527Et que sous la Figure où le respect l’engage,
528On veut bien se résoudre à souffrir son hommage,
529Pourvu que ses transports par l’honneur éclairés
530N’offrent à mes autels que des vœux épurés.
532**Clitandre**
534Mais...
536**Bélise**
538Adieu, pour ce coup ceci doit vous suffire,
539Et je vous ai plus dit que je ne voulais dire.
541**Clitandre**
543Mais votre erreur...
545**Bélise**
547Laissez, je rougis maintenant,
548Et ma pudeur s’est fait un effort surprenant.
550**Clitandre**
552Je veux être pendu, si je vous aime, et sage...
554**Bélise**
556Non, non, je ne veux rien entendre davantage.
558**Clitandre**
560Diantre soit de la folle avec ses visions.
561A-t-on rien vu d’égal à ces préventions ?
562Allons commettre un autre au soin que l’on me donne,
563Et prenons le secours d’une sage personne.
Acte II
Scène Première
569**Ariste**
571Oui, je vous porterai la réponse au plus tôt ;
572J’appuierai, presserai, ferai tout ce qu’il faut.
573Qu’un Amant, pour un mot, a de choses à dire !
574Et qu’impatiemment il veut ce qu’il désire !
575Jamais...
Scène II
579Chrysale, Ariste
581**Ariste**
583Ah, Dieu vous gard’, mon frère.
585**Chrysale**
587Et vous aussi.
588Mon Frère.
590**Ariste**
592Savez-vous ce qui m’amène ici ?
594**Chrysale**
596Non ; mais, si vous voulez, je suis prêt à l’apprendre.
598**Ariste**
600Depuis assez longtemps vous connaissez Clitandre ?
602**Chrysale**
604Sans doute, et je le vois qui fréquente chez nous.
606**Ariste**
608En quelle estime est-il, mon Frère, auprès de vous ?
610**Chrysale**
612D’Homme d’honneur, d’esprit, de cœur, et de conduite,
613Et je vois peu de Gens qui soient de son mérite.
615**Ariste**
617Certain désir qu’il a, conduit ici mes pas,
618Et je me réjouis que vous en fassiez cas.
620**Chrysale**
622Je connus feu son Père en mon voyage à Rome.
624**Ariste**
626Fort bien.
628**Chrysale**
630C’était, mon Frère, un fort bon Gentilhomme.
632**Ariste**
634On le dit.
636**Chrysale**
638Nous n’avions alors que vingt-huit ans,
639Et nous étions, ma foi, tous deux de Verts-Galants.
641**Ariste**
643Je le crois.
645**Chrysale**
647Nous donnions chez les Dames Romaines,
648Et tout le Monde là parlait de nos fredaines ;
649Nous faisions des Jaloux.
651**Ariste**
653Voilà qui va des mieux :
654Mais venons au sujet qui m’amène en ces lieux.
Scène III
658Bélise, Chrysale, Ariste.
660**Ariste**
662Clitandre auprès de vous me fait son Interprète,
663Et son cœur est épris des grâces d’Henriette.
665**Chrysale**
667Quoi, de ma Fille ?
669**Ariste**
671Oui, Clitandre en est charmé,
672Et je ne vis jamais Amant plus enflammé.
674**Bélise**
676Non, non, je vous entends, vous ignorez l’histoire,
677Et l’affaire n’est pas ce que vous pouvez croire.
679**Ariste**
681Comment, ma Sœur ?
683**Bélise**
685Clitandre abuse vos esprits,
686Et c’est d’un autre Objet que son cœur est épris.
688**Ariste**
690Vous raillez. Ce n’est pas Henriette qu’il aime ?
692**Bélise**
694Non, j’en suis assurée.
696**Ariste**
698Il me l’a dit lui-même.
700**Bélise**
702Eh oui.
704**Ariste**
706Vous me voyez, ma Sœur, chargé par lui
707D’en faire la demande à son Père aujourd’hui.
709**Bélise**
711Fort bien.
713**Ariste**
715Et son amour même m’a fait instance
716De presser les moments d’une telle alliance.
718**Bélise**
720Encor mieux. On ne peut tromper plus galamment.
721Henriette, entre nous, est un amusement,
722Un voile ingénieux, un prétexte, mon Frère,
723À couvrir d’autres feux dont je sais le mystère,
724Et je veux bien tous deux vous mettre hors d’erreur.
726**Ariste**
728Mais puisque vous savez tant de choses, ma Sœur,
729Dites-nous, s’il vous plaît, cet autre Objet qu’il aime.
731**Bélise**
733Vous le voulez savoir ?
735**Ariste**
737Oui. Quoi ?
739**Bélise**
741Moi.
743**Ariste**
745Vous ?
747**Bélise**
749Moi-même.
751**Ariste**
753Hay, ma Sœur !
755**Bélise**
757Qu’est-ce donc que veut dire ce Hay,
758Et qu’a de surprenant le discours que je fais ?
759On est faite d’un air je pense à pouvoir dire
760Qu’on n’a pas pour un Cœur soumis à son empire ;
761Et Dorante, Damis, Cléonte, et Lycidas,
762Peuvent bien faire voir qu’on a quelques appas.
764**Ariste**
766Ces gens vous aiment ?
768**Bélise**
770Oui, de toute leur puissance.
772**Ariste**
774Ils vous l’ont dit ?
776**Bélise**
778Aucun n’a pris cette licence ;
779Ils m’ont su révérer si fort jusqu’à ce jour,
780Qu’ils ne m’ont jamais dit un mot de leur amour :
781Mais pour m’offrir leur cœur, et vouer leur service,
782Les muets truchements ont tous fait leur office.
784**Ariste**
786On ne voit presque point céans venir Damis.
788**Bélise**
790C’est pour me faire voir un respect plus soumis.
792**Ariste**
794De mots piquants partout Dorante vous outrage.
796**Bélise**
798Ce sont emportements d’une jalouse rage.
800**Ariste**
802Cléonte et Lycidas ont pris femme tous deux.
804**Bélise**
806C’est par un désespoir où j’ai réduit leurs feux.
808**Ariste**
810Ma foi ! ma chère Sœur, vision toute claire.
812**Chrysale**
814De ces chimères-là vous devez vous défaire.
816**Bélise**
818Ah chimères ! Ce sont des chimères, dit-on !
819Chimères, moi ! Vraiment chimères est fort bon !
820Je me réjouis fort de chimères, mes Frères,
821Et je ne savais pas que j’eusse des chimères.
Scène IV
825Chrysale, Ariste.
827**Chrysale**
829Notre sœur est folle, oui.
831**Ariste**
833Cela croît tous les jours.
834Mais, encore une fois, reprenons le discours.
835Clitandre vous demande Henriette pour Femme,
836Voyez quelle réponse on doit faire à sa flamme ?
838**Chrysale**
840Faut-il le demander ? J’y consens de bon cœur,
841Et tiens son alliance à singulier honneur.
843**Ariste**
845Vous savez que de bien il n’a pas l’abondance,
846Que...
848**Chrysale**
850C’est un intérêt qui n’est pas d’importance ;
851Il est riche en vertu, cela vaut des trésors,
852Et puis son Père et moi n’étions qu’un en deux corps.
854**Ariste**
856Parlons à votre Femme, et voyons à la rendre
857Favorable...
859**Chrysale**
861Il suffit, je l’accepte pour Gendre.
863**Ariste**
865Oui ; mais pour appuyer votre consentement,
866Mon Frère, il n’est pas mal d’avoir son agrément,
867Allons...
869**Chrysale**
871Vous moquez-vous ? Il n’est pas nécessaire,
872Je réponds de ma Femme, et prends sur moi l’affaire.
874**Ariste**
876Mais...
878**Chrysale**
880Laissez faire, dis-je, et n’appréhendez pas.
881Je la vais disposer aux choses de ce pas.
883**Ariste**
885Soit. Je vais là-dessus sonder votre Henriette,
886Et reviendrai savoir...
888**Chrysale**
890C’est une affaire faite.
891Et je vais à ma Femme en parler sans délai.
Scène V
895Martine, Chrysale.
897**Martine**
899Me voilà bien chanceuse ! Hélas l’an dit bien vrai :
900Qui veut noyer son Chien, l’accuse de la rage,
901Et service d’autrui n’est pas un héritage.
903**Chrysale**
905Qu’est-ce donc ? Qu’avez-vous, Martine ?
907**Martine**
909Ce que j’ai ?
911**Chrysale**
913Oui ?
915**Martine**
917J’ai que l’an me donne aujourd’hui mon congé,
918Monsieur.
920**Chrysale**
922Votre congé !
924**Martine**
926Oui, Madame me chasse.
928**Chrysale**
930Je n’entends pas cela. Comment ?
932**Martine**
934On me menace,
935Si je ne sors d’ici, de me bailler cent coups.
937**Chrysale**
939Non, vous demeurerez, je suis content de vous ;
940Ma femme bien souvent a la tête un peu chaude,
941Et je ne veux pas moi...
Scène VI
945Philaminte, Bélise, Chrysale, Martine.
947**Philaminte**
949Quoi, je vous vois, Maraude ?
950Vite, sortez, Friponne ; allons, quittez ces lieux,
951Et ne vous présentez jamais devant mes yeux.
953**Chrysale**
955Tout doux.
957**Philaminte**
959Non, c’en est fait.
961**Chrysale**
963Eh.
965**Philaminte**
967Je veux qu’elle sorte.
969**Chrysale**
971Mais qu’a-t-elle commis, pour vouloir de la sorte...
973**Philaminte**
975Quoi, vous la soutenez ?
977**Chrysale**
979En aucune façon.
981**Philaminte**
983Prenez-vous son parti contre moi ?
985**Chrysale**
987Mon Dieu non ;
988Je ne fais seulement que demander son crime.
990**Philaminte**
992Suis-je pour la chasser sans cause légitime ?
994**Chrysale**
996Je ne dis pas cela, mais il faut de nos Gens...
998**Philaminte**
1000Non, elle sortira, vous dis-je, de céans.
1002**Chrysale**
1004Hé bien oui. Vous dit-on quelque chose là-contre ?
1006**Philaminte**
1008Je ne veux point d’obstacle aux désirs que je montre.
1010**Chrysale**
1012D’accord.
1014**Philaminte**
1016Et vous devez en raisonnable Époux,
1017Être pour moi contre elle et prendre mon courroux.
1019**Chrysale**
1021Aussi fais-je. Oui, ma Femme avec raison vous chasse,
1022Coquine, et votre crime est indigne de grâce.
1024**Martine**
1026Qu’est-ce donc que j’ai fait ?
1028**Chrysale**
1030Ma foi ! Je ne sais pas.
1032**Philaminte**
1034Elle est d’humeur encore à n’en faire aucun cas.
1036**Chrysale**
1038A-t-elle, pour donner matière à votre haine,
1039Cassé quelque Miroir, ou quelque Porcelaine ?
1041**Philaminte**
1043Voudrais-je la chasser, et vous figurez-vous
1044Que pour si peu de chose on se mette en courroux ?
1046**Chrysale**
1048Qu’est-ce à dire ? L’affaire est donc considérable ?
1050**Philaminte**
1052Sans doute. Me voit-on femme déraisonnable ?
1054**Chrysale**
1056Est-ce qu’elle a laissé, d’un esprit négligent,
1057Dérober quelque Aiguière, ou quelque Plat d’argent ?
1059**Philaminte**
1061Cela ne serait rien.
1063**Chrysale**
1065Oh, oh ! Peste, la Belle !
1066Quoi ? l’avez-vous surprise à n’être pas fidèle ?
1068**Philaminte**
1070C’est pis que tout cela.
1072**Chrysale**
1074Pis que tout cela ?
1076**Philaminte**
1078Pis.
1080**Chrysale**
1082Comment diantre, Friponne ! Euh ? a-t-elle commis...
1084**Philaminte**
1086Elle a, d’une insolence à nulle autre pareille,
1087Après trente leçons, insulté mon oreille,
1088Par l’impropriété d’un mot sauvage et bas,
1089Qu’en termes décisifs condamne Vaugelas.
1091**Chrysale**
1093Est-ce là...
1095**Philaminte**
1097Quoi, toujours malgré nos remontrances,
1098Heurter le fondement de toutes les Sciences ;
1099La Grammaire qui sait régenter jusqu’aux Rois,
1100Et les fait la main haute obéir à ses lois ?
1102**Chrysale**
1104Du plus grand des forfaits je la croyais coupable.
1106**Philaminte**
1108Quoi, vous ne trouvez pas ce crime impardonnable ?
1110**Chrysale**
1112Si fait.
1114**Philaminte**
1116Je voudrais bien que vous l’excusassiez.
1118**Chrysale**
1120Je n’ai garde.
1122**Bélise**
1124Il est vrai que ce sont des pitiés,
1125Toute construction est par elle détruite,
1126Et des lois du Langage on l’a cent fois instruite.
1128**Martine**
1130Tout ce que vous prêchez est je crois bel et bon ;
1131Mais je ne saurais, moi, parler votre jargon.
1133**Philaminte**
1135L’impudente ! appeler un jargon le langage
1136Fondé sur la Raison et sur le bel Usage !
1138**Martine**
1140Quand on se fait entendre, on parle toujours bien,
1141Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien.
1143**Philaminte**
1145Hé bien, ne voilà pas encore de son style,
1146Ne servent pas de rien !
1148**Bélise**
1150Ô cervelle indocile !
1151Faut-il qu’avec les soins qu’on prend incessamment,
1152On ne te puisse apprendre à parler congrûment ?
1153De pas, mis avec rien, tu fais la récidive,
1154Et c’est, comme on t’a dit, trop d’une négative.
1156**Martine**
1158Mon Dieu, je n’avons pas étugué comme vous,
1159Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous.
1161**Philaminte**
1163Ah peut-on y tenir !
1165**Bélise**
1167Quel solécisme horrible !
1169**Philaminte**
1171En voilà pour tuer une oreille sensible.
1173**Bélise**
1175Ton esprit, je l’avoue, est bien matériel.
1176Je, n’est qu’un singulier ; avons, est pluriel.
1177Veux-tu toute ta vie offenser la Grammaire ?
1179**Martine**
1181Qui parle d’offenser Grand’mère ni Grand-père ?
1183**Philaminte**
1185Ô Ciel !
1187**Bélise**
1189Grammaire est prise à contre-sens par toi,
1190Et je t’ai dit déjà d’où vient ce mot.
1192**Martine**
1194Ma foi,
1195Qu’il vienne de Chaillot, d’Auteuil, ou de Pontoise,
1196Cela ne me fait rien.
1198**Bélise**
1200Quelle âme villageoise !
1201La Grammaire, du verbe et du nominatif,
1202Comme de l’adjectif avec le substantif,
1203Nous enseigne les lois.
1205**Martine**
1207J’ai, Madame, à vous dire.
1208Que je ne connais point ces Gens-là.
1210**Philaminte**
1212Quel martyre !
1214**Bélise**
1216Ce sont les noms des mots, et l’on doit regarder
1217En quoi c’est qu’il les faut faire ensemble accorder.
1219**Martine**
1221Qu’ils s’accordent entr’eux, ou se gourment, qu’importe ?
1223**Philaminte, à sa sœur.**
1225Eh, mon Dieu, finissez un discours de la sorte.
1227à son mari.
1229Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir ?
1231**Chrysale**
1233Si fait. À son caprice il me faut consentir.
1234Va, ne l’irrite point ; retire-toi, Martine.
1236**Philaminte**
1238Comment ? vous avez peur d’offenser la Coquine ?
1239Vous lui parlez d’un ton tout à fait obligeant ?
1241**Chrysale, bas.**
1243Moi ? Point. Allons, sortez. Va-t’en, ma pauvre Enfant.
Scène VII
1247Philaminte, Chrysale, Bélise.
1249**Chrysale**
1251Vous êtes satisfaite, et la voilà partie.
1252Mais je n’approuve point une telle sortie ;
1253C’est une fille propre aux choses qu’elle fait,
1254Et vous me la chassez pour un maigre sujet.
1256**Philaminte**
1258Vous voulez que toujours je l’aie à mon service,
1259Pour mettre incessamment mon oreille au supplice ?
1260Pour rompre toute loi d’usage et de raison,
1261Par un barbare amas de vices d’Oraison,
1262De mots estropiés, cousus par intervalles,
1263De Proverbes traînés dans les ruisseaux des Halles ?
1265**Bélise**
1267Il est vrai que l’on sue à souffrir ses discours.
1268Elle y met Vaugelas en pièces tous les jours ;
1269Et les moindres défauts de ce grossier génie,
1270Sont ou le pléonasme, ou la cacophonie.
1272**Chrysale**
1274Qu’importe qu’elle manque aux lois de Vaugelas,
1275Pourvu qu’à la cuisine elle ne manque pas ?
1276J’aime bien mieux, pour moi, qu’en épluchant ses herbes,
1277Elle accommode mal les noms avec les verbes,
1278Et redise cent fois un bas ou méchant mot,
1279Que de brûler ma Viande, ou saler trop mon Pot.
1280Je vis de bonne Soupe, et non de beau Langage.
1281Vaugelas n’apprend point à bien faire un Potage,
1282Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,
1283En Cuisine peut-être auraient été des sots.
1285**Philaminte**
1287Que ce discours grossier terriblement assomme !
1288Et quelle indignité pour ce qui s’appelle Homme,
1289D’être baissé sans cesse aux soins matériels,
1290Au lieu de se hausser vers les spirituels !
1291Le Corps, cette guenille, est-il d’une importance,
1292D’un prix à mériter seulement qu’on y pense,
1293Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin ?
1295**Chrysale**
1297Oui, mon Corps est moi-même, et j’en veux prendre soin,
1298Guenille si l’on veut, ma guenille m’est chère.
1300**Bélise**
1302Le Corps avec l’Esprit, fait figure, mon Frère ;
1303Mais si vous en croyez tout le Monde savant,
1304L’Esprit doit sur le Corps prendre le pas devant ;
1305Et notre plus grand soin, notre première instance,
1306Doit être à le nourrir du suc de la Science.
1308**Chrysale**
1310Ma foi si vous songez à nourrir votre Esprit,
1311C’est de viande bien creuse, à ce que chacun dit,
1312Et vous n’avez nul soin, nulle sollicitude
1313Pour...
1315**Philaminte**
1317Ah sollicitude à mon oreille est rude,
1318Il put étrangement son ancienneté.
1320**Bélise**
1322Il est vrai que le mot est bien collet monté.
1324**Chrysale**
1326Voulez-vous que je dise ? Il faut qu’enfin j’éclate,
1327Que je lève le masque, et décharge ma rate.
1328De folles on vous traite, et j’ai fort sur le cœur...
1330**Philaminte**
1332Comment donc ?
1334**Chrysale**
1336C’est à vous que je parle, ma Sœur.
1337Le moindre solécisme en parlant vous irrite :
1338Mais vous en faites, vous, d’étranges en conduite.
1339Vos Livres éternels ne me contentent pas,
1340Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,
1341Vous devriez brûler tout ce meuble inutile,
1342Et laisser la science aux docteurs de la ville ;
1343M’ôter, pour faire bien, du grenier de céans,
1344Cette longue Lunette à faire peur aux Gens,
1345Et cent brimborions dont l’aspect importune :
1346Ne point aller chercher ce qu’on fait dans la Lune,
1347Et vous mêler un peu de ce qu’on fait chez vous,
1348Où nous voyons aller tout sens dessus dessous.
1349Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
1350Qu’une Femme étudie, et sache tant de choses.
1351Former aux bonnes mœurs l’esprit de ses Enfants,
1352Faire aller son ménage, avoir l’œil sur ses Gens,
1353Et régler la dépense avec économie,
1354Doit être son étude et sa philosophie.
1355Nos Pères sur ce point étaient Gens bien sensés,
1356Qui disaient qu’une Femme en sait toujours assez,
1357Quand la capacité de son esprit se hausse
1358À connaître un Pourpoint d’avec un Haut-de-chausse.
1359Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien ;
1360Leurs ménages étaient tout leur docte entretien,
1361Et leurs Livres un Dé, du Fil, et des Aiguilles,
1362Dont elles travaillaient au trousseau de leurs Filles.
1363Les Femmes d’à présent sont bien loin de ces mœurs,
1364Elles veulent écrire, et devenir Auteurs.
1365Nulle Science n’est pour elles trop profonde,
1366Et céans beaucoup plus qu’en aucun lieu du Monde.
1367Les secrets les plus hauts s’y laissent concevoir,
1368Et l’on sait tout chez moi, hors ce qu’il faut savoir.
1369On y sait comme vont Lune, Étoile Polaire,
1370Vénus, Saturne, et Mars, dont je n’ai point affaire ;
1371Et dans ce vain savoir, qu’on va chercher si loin,
1372On ne sait comme va mon Pot dont j’ai besoin.
1373Mes Gens à la Science aspirent pour vous plaire,
1374Et tous ne font rien moins que ce qu’ils ont à faire ;
1375Raisonner est l’emploi de toute ma Maison,
1376Et le raisonnement en bannit la Raison ;
1377L’un me brûle mon Rôt en lisant quelque Histoire,
1378L’autre rêve à des Vers quand je demande à boire ;
1379Enfin je vois par eux votre exemple suivi,
1380Et j’ai des Serviteurs, et ne suis point servi.
1381Une pauvre Servante au moins m’était restée,
1382Qui de ce mauvais air n’était point infectée,
1383Et voilà qu’on la chasse avec un grand fracas,
1384À cause qu’elle manque à parler Vaugelas.
1385Je vous le dis, ma Sœur, tout ce train-là me blesse,
1386(Car c’est, comme j’ai dit, à vous que je m’adresse) ;
1387Je n’aime point céans tous vos Gens à Latin,
1388Et principalement ce Monsieur Trissotin.
1389C’est lui qui dans des Vers vous a tympanisées,
1390Tous les propos qu’il tient sont des billevesées,
1391On cherche ce qu’il dit après qu’il a parlé,
1392Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé.
1394**Philaminte**
1396Quelle bassesse, ô Ciel, et d’âme, et de langage !
1398**Bélise**
1400Est-il de petits Corps un plus lourd assemblage !
1401Un Esprit composé d’atomes plus Bourgeois !
1402Et de ce même sang se peut-il que je sois !
1403Je me veux mal-de-mort d’être de votre race,
1404Et de confusion j’abandonne la place.
Scène VIII
1408Philaminte, Chrysale.
1410**Philaminte**
1412Avez-vous à lâcher encore quelque trait ?
1414**Chrysale**
1416Moi ? Non. Ne parlons plus de querelle, c’est fait ;
1417Discourons d’autre affaire. À votre fille aînée
1418On voit quelque dégoût pour les nœuds d’Hyménée ;
1419C’est une philosophe enfin, je n’en dis rien,
1420Elle est bien gouvernée, et vous faites fort bien.
1421Mais de toute autre humeur se trouve sa cadette,
1422Et je crois qu’il est bon de pourvoir Henriette,
1423De choisir un Mari...
1425**Philaminte**
1427C’est à quoi j’ai songé,
1428Et je veux vous ouvrir l’intention que j’ai.
1429Ce Monsieur Trissotin dont on nous fait un crime,
1430Et qui n’a pas l’honneur d’être dans votre estime,
1431Est celui que je prends pour l’Époux qu’il lui faut,
1432Et je sais mieux que vous juger de ce qu’il vaut ;
1433La contestation est ici superflue,
1434Et de tout point chez moi l’affaire est résolue.
1435Au moins ne dites mot du choix de cet Époux,
1436Je veux à votre Fille en parler avant vous.
1437J’ai des raisons à faire approuver ma conduite,
1438Et je connaîtrai bien si vous l’aurez instruite.
Scène IX
1442Ariste, Chrysale.
1444**Ariste**
1446Hé bien ? la Femme sort, mon Frère, et je vois bien
1447Que vous venez d’avoir ensemble un entretien.
1449**Chrysale**
1451Oui.
1453**Ariste**
1455Quel est le succès ? Aurons-nous Henriette ?
1456A-t-elle consenti ? l’affaire est-elle faite ?
1458**Chrysale**
1460Pas tout à fait encor.
1462**Ariste**
1464Refuse-t-elle ?
1466**Chrysale**
1468Non.
1470**Ariste**
1472Est-ce qu’elle balance ?
1474**Chrysale**
1476En aucune façon.
1478**Ariste**
1480Quoi donc ?
1482**Chrysale**
1484C’est que pour Gendre elle m’offre un autre Homme.
1486**Ariste**
1488Un autre Homme pour Gendre !
1490**Chrysale**
1492Un autre.
1494**Ariste**
1496Qui se nomme ?
1498**Chrysale**
1500Monsieur Trissotin.
1502**Ariste**
1504Quoi ? ce Monsieur Trissotin...
1506**Chrysale**
1508Oui, qui parle toujours de Vers et de Latin.
1510**Ariste**
1512Vous l’avez accepté ?
1514**Chrysale**
1516Moi, point, à Dieu ne plaise.
1518**Ariste**
1520Qu’avez-vous répondu ?
1522**Chrysale**
1524Rien ; et je suis bien aise
1525De n’avoir point parlé, pour ne m’engager pas !
1527**Ariste**
1529La raison est fort belle, et c’est faire un grand pas.
1530Avez-vous su du moins lui proposer Clitandre ?
1532**Chrysale**
1534Non : car comme j’ai vu qu’on parlait d’autre Gendre,
1535J’ai cru qu’il était mieux de ne m’avancer point.
1537**Ariste**
1539Certes votre prudence est rare au dernier point !
1540N’avez-vous point de honte avec votre mollesse ?
1541Et se peut-il qu’un Homme ait assez de faiblesse
1542Pour laisser à sa Femme un pouvoir absolu,
1543Et n’oser attaquer ce qu’elle a résolu ?
1545**Chrysale**
1547Mon Dieu, vous en parlez, mon Frère, bien à l’aise,
1548Et vous ne savez pas comme le bruit me pèse.
1549J’aime fort le repos, la paix, et la douceur,
1550Et ma Femme est terrible avecque son humeur.
1551Du nom de Philosophe elle fait grand mystère,
1552Mais elle n’en est pas pour cela moins colère ;
1553Et sa Morale faite à mépriser le bien,
1554Sur l’aigreur de sa bile opère comme rien.
1555Pour peu que l’on s’oppose à ce que veut sa tête,
1556On en a pour huit jours d’effroyable tempête.
1557Elle me fait trembler dès qu’elle prend son ton.
1558Je ne sais où me mettre, et c’est un vrai Dragon ;
1559Et cependant avec toute sa diablerie,
1560Il faut que je l’appelle, et mon cœur, et ma mie.
1562**Ariste**
1564Allez, c’est se moquer. Votre Femme, entre nous,
1565Est par vos lâchetés souveraine sur vous.
1566Son pouvoir n’est fondé que sur votre faiblesse.
1567C’est de vous qu’elle prend le titre de Maîtresse.
1568Vous-même à ses hauteurs vous vous abandonnez,
1569Et vous faites mener en Bête par le nez.
1570Quoi, vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme,
1571Vous résoudre une fois à vouloir être un Homme ?
1572À faire condescendre une Femme à vos vœux,
1573Et prendre assez de cœur pour dire un : Je le veux ?
1574Vous laisserez sans honte immoler votre Fille
1575Aux folles visions qui tiennent la Famille,
1576Et de tout votre bien revêtir un Nigaud,
1577Pour six mots de Latin qu’il leur fait sonner haut ?
1578Un Pédant qu’à tous coups votre Femme apostrophe
1579Du nom de bel Esprit, et de grand Philosophe,
1580D’homme qu’en Vers galants jamais on n’égala,
1581Et qui n’est, comme on sait, rien moins que tout cela ?
1582Allez, encore un coup, c’est une moquerie,
1583Et votre lâcheté mérite qu’on en rie.
1585**Chrysale**
1587Oui, vous avez raison, et je vois que j’ai tort.
1588Allons, il faut enfin montrer un cœur plus fort,
1589Mon Frère.
1591**Ariste**
1593C’est bien dit.
1595**Chrysale**
1597C’est une chose infâme,
1598Que d’être si soumis au pouvoir d’une Femme.
1600**Ariste**
1602Fort bien.
1604**Chrysale**
1606De ma douceur elle a trop profité.
1608**Ariste**
1610Il est vrai.
1612**Chrysale**
1614Trop joui de ma facilité.
1616**Ariste**
1618Sans doute.
1620**Chrysale**
1622Et je lui veux faire aujourd’hui connaître
1623Que ma Fille est ma Fille, et que j’en suis le Maître,
1624Pour lui prendre un Mari qui soit selon mes vœux.
1626**Ariste**
1628Vous voilà raisonnable, et comme je vous veux.
1630**Chrysale**
1632Vous êtes pour Clitandre, et savez sa demeure ;
1633Faites-le-moi venir, mon Frère, tout à l’heure.
1635**Ariste**
1637J’y cours tout de ce pas.
1639**Chrysale**
1641C’est souffrir trop longtemps,
1642Et je m’en vais être Homme à la barbe des Gens.
Acte III
Scène Première
1648Philaminte, Armande, Bélise, Trissotin, L’Épine.
1650**Philaminte**
1652Ah mettons-nous ici pour écouter à l’aise
1653Ces Vers que mot à mot il est besoin qu’on pèse.
1655**Armande**
1657Je brûle de les voir.
1659**Bélise**
1661Et l’on s’en meurt chez nous.
1663**Philaminte**
1665Ce sont charmes pour moi, que ce qui part de vous.
1667**Armande**
1669Ce m’est une douceur à nulle autre pareille.
1671**Bélise**
1673Ce sont repas friands qu’on donne à mon oreille.
1675**Philaminte**
1677Ne faites point languir de si pressants désirs.
1679**Armande**
1681Dépêchez.
1683**Bélise**
1685Faites tôt, et hâtez nos plaisirs.
1687**Philaminte**
1689À notre impatience offrez votre Épigramme.
1691**Trissotin**
1693Hélas, c’est un Enfant tout nouveauné, Madame.
1694Son sort assurément a lieu de vous toucher,
1695Et c’est dans votre cour que j’en viens d’accoucher.
1697**Philaminte**
1699Pour me le rendre cher, il suffit de son Père.
1701**Trissotin**
1703Votre approbation lui peut servir de Mère.
1705**Bélise**
1707Qu’il a d’esprit !
Scène II
1711Henriette, Philaminte, Armande, Bélise, Trissotin, L’Épine.
1713**Philaminte**
1715Holà, pourquoi donc fuyez-vous ?
1717**Henriette**
1719C’est de peur de troubler un entretien si doux.
1721**Philaminte**
1723Approchez, et venez de toutes vos oreilles
1724Prendre part au plaisir d’entendre des merveilles.
1726**Henriette**
1728Je sais peu les beautés de tout ce qu’on écrit,
1729Et ce n’est pas mon fait que les choses d’esprit.
1731**Philaminte**
1733Il n’importe ; aussi bien ai-je à vous dire ensuite
1734Un secret dont il faut que vous soyez instruite.
1736**Trissotin**
1738Les Sciences n’ont rien qui vous puisse enflammer,
1739Et vous ne vous piquez que de savoir charmer.
1741**Henriette**
1743Aussi peu l’un que l’autre, et je n’ai nulle envie...
1745**Bélise**
1747Ah songeons à l’Enfant nouveauné, je vous prie.
1749**Philaminte**
1751Allons, petit Garçon, vite, de quoi s’asseoir.
1753Le Laquais tombe avec la Chaise.
1755Voyez l’impertinent ! Est-ce que l’on doit choir,
1756Après avoir appris l’équilibre des choses ?
1758**Bélise**
1760De ta chute, Ignorant, ne vois-tu pas les causes,
1761Et qu’elle vient d’avoir du point fixe écarté,
1762Ce que nous appelons centre de gravité ?
1764**L’épine**
1766Je m’en suis aperçu, Madame, étant par terre.
1768**Philaminte**
1770Le Lourdaud !
1772**Trissotin**
1774Bien lui prend de n’être pas de verre.
1776**Armande**
1778Ah de l’esprit partout !
1780**Bélise**
1782Cela ne tarit pas.
1784**Philaminte**
1786Servez-nous promptement votre aimable Repas.
1788**Trissotin**
1790Pour cette grande faim qu’à mes yeux on expose,
1791Un Plat seul de huit Vers me semble peu de chose,
1792Et je pense qu’ici je ne ferai pas mal,
1793De joindre à l’Épigramme, ou bien au Madrigal,
1794Le ragoût d’un Sonnet, qui chez une Princesse
1795A passé pour avoir quelque délicatesse.
1796Il est de sel attique assaisonné partout,
1797Et vous le trouverez, je crois, d’assez bon goût.
1799**Armande**
1801Ah [!] Je n’en doute point.
1803**Philaminte**
1805Donnons vite audience.
1807**Bélise**
1809À chaque fois qu’il veut lire, elle l’interrompt.
1811Je sens d’aise mon cœur tressaillir par avance.
1812J’aime la Poésie avec entêtement.
1813Et surtout quand les Vers sont tournés galamment.
1815**Philaminte**
1817Si nous parlons toujours, il ne pourra rien dire.
1819**Trissotin**
1821SO...
1823**Bélise**
1825Silence, ma nièce.
1827**Armande**
1829Ah laissez-le donc lire.
1831**Trissotin**
1833SONNET, À LA PRINCESSE URANIE, sur sa fièvre
1834Votre prudence est endormie,
1835De traiter magnifiquement,
1836Et de loger superbement
1837Votre plus cruelle Ennemie.
1839**Bélise**
1841Ah le joli début !
1843**Armande**
1845Qu’il a le tour galant !
1847**Philaminte**
1849Lui seul des Vers aisés possède le talent !
1851**Armande**
1853À prudence endormie il faut rendre les armes.
1855**Bélise**
1857Loger son Ennemie est pour moi plein de charmes.
1859**Philaminte**
1861J’aime superbement et magnifiquement ;
1862Ces deux adverbes joints font admirablement.
1864**Bélise**
1866Prêtons l’oreille au reste.
1868**Trissotin**
1870Votre prudence est endormie,
1871De traiter magnifiquement,
1872Et de loger superbement
1873Votre plus cruelle Ennemie.
1875**Armande**
1877Prudence endormie !
1879**Bélise**
1881Loger son ennemie !
1883**Philaminte**
1885Superbement, et magnifiquement !
1887**Trissotin**
1889Faites-la sortir, quoi qu’on die,
1890De votre riche Appartement,
1891Où cette Ingrate insolemment
1892Attaque votre belle vie.
1894**Bélise**
1896Ah tout doux, laissez-moi, de grâce, respirer.
1898**Armande**
1900Donnez-nous, s’il vous plaît, le loisir d’admirer.
1902**Philaminte**
1904On se sent à ces Vers, jusques au fond de l’âme,
1905Couler je-ne-sais-quoi qui fait que l’on se pâme.
1907**Armande**
1909Faites-la sortir, quoi qu’on die,
1910De votre riche Appartement.
1911Que riche Appartement est là joliment dit !
1912Et que la métaphore est mise avec esprit !
1914**Philaminte**
1916Faites-la sortir, quoi qu’on die.
1917Ah ! que ce quoi qu’on die est d’un goût admirable !
1918C’est, à mon sentiment, un endroit impayable.
1920**Armande**
1922De quoi qu’on die aussi mon cœur est amoureux.
1924**Bélise**
1926Je suis de votre avis, quoi qu’on die est heureux.
1928**Armande**
1930Je voudrais l’avoir fait.
1932**Bélise**
1934Il vaut toute une Pièce.
1936**Philaminte**
1938Mais en comprend-on bien comme moi la finesse ?
1940**Armande et Bélise**
1942Oh, oh.
1944**Philaminte**
1946Faites-la sortir, quoi qu’on die.
1947Que de la Fièvre on prenne ici les intérêts,
1948N’ayez aucun égard, moquez-vous des caquets.
1949Faites-la sortir, quoi qu’on die.
1950Quoi qu’on die ; quoi qu’on die.
1951Ce quoi qu’on die en dit beaucoup plus qu’il ne semble.
1952Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble ;
1953Mais j’entends là-dessous un million de mots.
1955**Bélise**
1957Il est vrai qu’il dit plus de choses qu’il n’est gros.
1959**Philaminte**
1961Mais quand vous avez fait ce charmant quoi qu’on die,
1962Avez-vous compris, vous, toute son énergie ?
1963Songiez-vous bien vous-même à tout ce qu’il nous dit,
1964Et pensiez-vous alors y mettre tant d’esprit ?
1966**Trissotin**
1968Hay, hay.
1970**Armande**
1972J’ai fort aussi l’ingrate dans la tête,
1973Cette ingrate de Fièvre, injuste, malhonnête,
1974Qui traite mal les Gens, qui la logent chez eux.
1976**Philaminte**
1978Enfin les Quatrains sont admirables tous deux.
1979Venons-en promptement aux Tiercets, je vous prie.
1981**Armande**
1983Ah, s’il vous plaît, encore une fois quoi qu’on die.
1985**Trissotin**
1987Faites-la sortir, quoi qu’on die,
1989**Philaminte, Armande et Bélise**
1991Quoi qu’on die !
1993**Trissotin**
1995De votre riche appartement,
1997**Philaminte, Armande et Bélise**
1999Riche appartement !
2001**Trissotin**
2003Où cette Ingrate insolemment
2005**Philaminte, Armande et Bélise**
2007Cette ingrate de Fièvre !
2009**Trissotin**
2011Attaque votre belle vie.
2013**Philaminte**
2015Votre belle vie !
2017**Armande et Bélise**
2019Ah !
2021**Trissotin**
2023Et nuit et jour vous fait outrage ?
2024Si vous la conduisez aux Bains,
2025Sans la marchander davantage,
2026Noyez-la de vos propres mains.
2028**Philaminte**
2030On n’en peut plus !
2032**Bélise**
2034On pâme.
2036**Armande**
2038On se meurt de plaisir.
2040**Philaminte**
2042De mille doux frissons vous vous sentez saisir.
2044**Armande**
2046Si vous la conduisez aux Bains,
2048**Bélise**
2050Sans la marchander davantage,
2052**Philaminte**
2054Noyez-la de vos propres mains.
2055De vos propres mains, là, noyez-la dans les Bains.
2057**Armande**
2059Chaque pas dans vos Vers rencontre un trait charmant.
2061**Bélise**
2063Partout on s’y promène avec ravissement.
2065**Philaminte**
2067On n’y saurait marcher que sur de belles choses.
2069**Armande**
2071Ce sont petits chemins tout parsemés de roses.
2073**Trissotin**
2075Le sonnet donc vous semble...
2077**Philaminte**
2079Admirable, nouveau,
2080Et personne jamais n’a rien fait de si beau.
2082**Bélise**
2084Quoi, sans émotion pendant cette lecture ?
2085Vous faites là, ma Nièce, une étrange Figure !
2087**Henriette**
2089Chacun fait ici-bas la Figure qu’il peut,
2090Ma Tante ; et Bel Esprit, il ne l’est pas qui veut.
2092**Trissotin**
2094Peut-être que mes Vers importunent Madame.
2096**Henriette**
2098Point, je n’écoute pas.
2100**Philaminte**
2102Ah ? voyons l’Épigramme.
2104**Trissotin**
2106SUR UN CARROSSE DE COULEUR AMARANTE,
2107DONNÉ À UNE DAME DE SES AMIES.
2109**Philaminte**
2111Ces Titres ont toujours quelque chose de rare.
2113**Armande**
2115À cent beaux traits d’Esprit leur nouveauté prépare.
2117**Trissotin**
2119L’amour si chèrement m’a vendu son lien,
2121**Philaminte, Armande et Bélise**
2123Ah !
2125**Trissotin**
2127Qu’il m’en coûte déjà la moitié de mon bien.
2128Et quand tu vois ce beau Carrosse
2129Où tant d’or se relève en bosse,
2130Qu’il étonne tout le Pays,
2131Et fait pompeusement triompher ma Laïs,
2133**Philaminte**
2135Ah ma Laïs ! voilà de l’érudition.
2137**Bélise**
2139L’enveloppe est jolie, et vaut un million.
2141**Trissotin**
2143Et quand tu vois ce beau Carrosse,
2144Où tant d’or se relève en bosse,
2145Qu’il étonne tout le Pays,
2146Et fait pompeusement triompher ma Laïs,
2147Ne dis plus qu’il est Amarante :
2148Dis plutôt qu’il est de ma Rente.
2150**Armande**
2152Oh, oh, oh ! Celui-là ne s’attend point du tout.
2154**Philaminte**
2156On n’a que lui qui puisse écrire de ce goût.
2158**Bélise**
2160Ne dis plus qu’il est Amarante :
2161Dis plutôt qu’il est de ma Rente.
2162Voilà qui se décline : ma Rente, de ma Rente, à ma Rente.
2164**Philaminte**
2166Je ne sais du moment que je vous ai connu,
2167Si sur votre sujet j’ai l’esprit prévenu,
2168Mais j’admire partout vos Vers et votre Prose.
2170**Trissotin**
2172Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose,
2173À notre tour aussi nous pourrions admirer.
2175**Philaminte**
2177Je n’ai rien fait en Vers, mais j’ai lieu d’espérer
2178Que je pourrai bientôt vous montrer en Amie,
2179Huit chapitres du Plan de notre Académie.
2180Platon s’est au projet simplement arrêté,
2181Quand de sa République il a fait le Traité ;
2182Mais à l’effet entier je veux pousser l’idée
2183Que j’ai sur le papier en Prose accommodée,
2184Car enfin je me sens un étrange dépit
2185Du tort que l’on nous fait du côté de l’Esprit,
2186Et je veux nous venger toutes tant que nous sommes
2187De cette indigne Classe où nous rangent les Hommes ;
2188De borner nos talents à des futilités,
2189Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.
2191**Armande**
2193C’est faire à notre Sexe une trop grande offense,
2194De n’étendre l’effort de notre intelligence,
2195Qu’à juger d’une Jupe, et de l’air d’un Manteau,
2196Ou des beautés d’un Point, ou d’un Brocart nouveau.
2198**Bélise**
2200Il faut se relever de ce honteux partage,
2201Et mettre hautement notre Esprit hors de Page.
2203**Trissotin**
2205Pour les Dames on sait mon respect en tous lieux,
2206Et si je rends hommage aux brillants de leurs yeux,
2207De leur esprit aussi j’honore les lumières.
2209**Philaminte**
2211Le Sexe aussi vous rend justice en ces matières ;
2212Mais nous voulons montrer à de certains Esprits,
2213Dont l’orgueilleux savoir nous traite avec mépris,
2214Que de Science aussi les Femmes sont meublées,
2215Qu’on peut faire comme eux de doctes Assemblées,
2216Conduites en cela par des ordres meilleurs,
2217Qu’on y veut réunir ce qu’on sépare ailleurs ;
2218Mêler le beau Langage, et les hautes Sciences ;
2219Découvrir la Nature en mille expériences ;
2220Et sur les questions qu’on pourra proposer
2221Faire entrer chaque Secte, et n’en point épouser.
2223**Trissotin**
2225Je m’attache pour l’ordre au Péripatétisme.
2227**Philaminte**
2229Pour les abstractions j’aime le Platonisme.
2231**Armande**
2233Épicure me plaît, et ses Dogmes sont forts.
2235**Bélise**
2237Je m’accommode assez pour moi des petits Corps ;
2238Mais le Vide à souffrir me semble difficile,
2239Et je goûte bien mieux la matière subtile.
2241**Trissotin**
2243Descartes pour l’aimant donne fort dans mon sens.
2245**Armande**
2247J’aime ses tourbillons.
2249**Philaminte**
2251Moi ses Mondes tombants.
2253**Armande**
2255Il me tarde de voir notre Assemblée ouverte,
2256Et de nous signaler par quelque découverte.
2258**Trissotin**
2260On en attend beaucoup de vos vives clartés,
2261Et pour vous la nature a peu d’obscurités.
2263**Philaminte**
2265Pour moi, sans me flatter, j’en ai déjà fait une,
2266Et j’ai vu clairement des Hommes dans la Lune.
2268**Bélise**
2270Je n’ai point encor vu d’Hommes, comme je crois,
2271Mais j’ai vu des Clochers tout comme je vous vois.
2273**Armande**
2275Nous approfondirons, ainsi que la Physique,
2276Grammaire, Histoire, Vers, Morale, et Politique.
2278**Philaminte**
2280La Morale a des traits dont mon cœur est épris,
2281Et c’était autrefois l’amour des grands Esprits ;
2282Mais aux Stoïciens je donne l’avantage,
2283Et je ne trouve rien de si beau que leur Sage.
2285**Armande**
2287Pour la Langue, on verra dans peu nos Règlements,
2288Et nous y prétendons faire des remuements.
2289Par une antipathie ou juste, ou naturelle,
2290Nous avons pris chacune une haine mortelle
2291Pour un nombre de mots, soit ou verbes, ou noms,
2292Que mutuellement nous nous abandonnons ;
2293Contre eux nous préparons de mortelles Sentences,
2294Et nous devons ouvrir nos doctes Conférences
2295Par les proscriptions de tous ces mots divers,
2296Dont nous voulons purger et la Prose et les Vers.
2298**Philaminte**
2300Mais le plus beau projet de notre Académie,
2301Une entreprise noble et dont je suis ravie ;
2302Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté
2303Chez tous les beaux Esprits de la postérité,
2304C’est le retranchement de ces syllabes sales,
2305Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales ;
2306Ces jouets éternels des Sots de tous les temps ;
2307Ces fades lieux communs de nos méchants Plaisants ;
2308Ces sources d’un amas d’équivoques infâmes,
2309Dont on vient faire insulte à la pudeur des Femmes.
2311**Trissotin**
2313Voilà certainement d’admirables projets !
2315**Bélise**
2317Vous verrez nos Statuts quand ils seront tous faits.
2319**Trissotin**
2321Ils ne sauraient manquer d’être tous beaux et sages.
2323**Armande**
2325Nous serons par nos Lois les Juges des Ouvrages.
2326Par nos Lois, Prose et Vers, tout nous sera soumis.
2327Nul n’aura de l’esprit, hors nous et nos Amis.
2328Nous chercherons partout à trouver à redire,
2329Et ne verrons que nous qui sache bien écrire.
Scène III
2333L’Epine, Trissotin, Philaminte, Bélise, Armande, Henriette, Vadius.
2335**L’épine**
2337Monsieur, un Homme est là qui veut parler à vous,
2338Il est vêtu de noir, et parle d’un ton doux.
2340**Trissotin**
2342C’est cet Ami savant qui m’a fait tant d’instance
2343De lui donner l’honneur de votre connaissance.
2345**Philaminte**
2347Pour le faire venir, vous avez tout crédit.
2348Faisons bien les honneurs au moins de notre Esprit.
2349Holà. Je vous ai dit en paroles bien claires,
2350Que j’ai besoin de vous.
2352**Henriette**
2354Mais pour quelles affaires ?
2356**Philaminte**
2358Venez, on va dans peu vous les faire savoir.
2360**Trissotin**
2362Voici l’Homme qui meurt du désir de vous voir.
2363En vous le produisant, je ne crains point le blâme
2364D’avoir admis chez vous un Profane, Madame,
2365Il peut tenir son coin parmi de beaux Esprits.
2367**Philaminte**
2369La main qui le présente, en dit assez le prix.
2371**Trissotin**
2373Il a des vieux Auteurs la pleine intelligence,
2374Et sait du Grec, Madame, autant qu’Homme de France.
2376**Philaminte**
2378Du Grec, ô Ciel ! du Grec ! Il sait du Grec, ma Sœur !
2380**Bélise**
2382Ah, ma Nièce, du Grec !
2384**Armande**
2386Du Grec ! Quelle douceur !
2388**Philaminte**
2390Quoi, Monsieur sait du Grec ? Ah permettez, de grâce
2391Que pour l’amour du Grec, Monsieur, on vous embrasse.
2393Il les baise toutes, jusques à Henriette qui le refuse.
2395**Henriette**
2397Excusez-moi, Monsieur, je n’entends pas le Grec.
2399**Philaminte**
2401J’ai pour les Livres Grecs un merveilleux respect.
2403**Vadius**
2405Je crains d’être fâcheux, par l’ardeur qui m’engage
2406À vous rendre aujourd’hui, Madame, mon hommage,
2407Et j’aurais pu troubler quelque docte entretien.
2409**Philaminte**
2411Monsieur, avec du Grec on ne peut gâter rien.
2413**Trissotin**
2415Au reste il fait merveille en Vers ainsi qu’en Prose,
2416Et pourrait, s’il voulait, vous montrer quelque chose.
2418**Vadius**
2420Le défaut des Auteurs, dans leurs productions,
2421C’est d’en tyranniser les Conversations ;
2422D’être au Palais, au Cours, aux Ruelles, aux Tables,
2423De leurs Vers fatigants lecteurs infatigables.
2424Pour moi je ne vois rien de plus sot à mon sens,
2425Qu’un Auteur qui partout va gueuser des encens ;
2426Qui des premiers-venus saisissant les oreilles,
2427En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles.
2428On ne m’a jamais vu ce fol entêtement,
2429Et d’un Grec là-dessus je suis le sentiment,
2430Qui par un dogme exprès défend à tous ses Sages
2431L’indigne empressement de lire leurs ouvrages.
2432Voici de petits vers pour de jeunes Amants,
2433Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments.
2435**Trissotin**
2437Vos Vers ont des beautés que n’ont point tous les autres.
2439**Vadius**
2441Les Grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres.
2443**Trissotin**
2445Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots.
2447**Vadius**
2449On voit partout chez vous l’Ithos et le Pathos.
2451**Trissotin**
2453Nous avons vu de vous des Églogues d’un style,
2454Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.
2456**Vadius**
2458Vos Odes ont un air noble, galant et doux,
2459Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.
2461**Trissotin**
2463Est-il rien d’amoureux comme vos Chansonnettes ?
2465**Vadius**
2467Peut-on voir rien d’égal aux Sonnets que vous faites ?
2469**Trissotin**
2471Rien qui soit plus charmant que vos petits Rondeaux ?
2473**Vadius**
2475Rien de si plein d’esprit que tous vos Madrigaux ?
2477**Trissotin**
2479Aux Ballades surtout vous êtes admirable.
2481**Vadius**
2483Et dans les Bouts-rimés je vous trouve adorable.
2485**Trissotin**
2487Si la France pouvait connaître votre prix,
2489**Vadius**
2491Si le Siècle rendait justice aux beaux Esprits,
2493**Trissotin**
2495En Carrosse doré vous iriez par les rues.
2497**Vadius**
2499On verrait le Public vous dresser des Statues.
2500Hom. C’est une Ballade, et je veux que tout net
2501Vous m’en...
2503**Trissotin**
2505Avez-vous vu certain petit Sonnet
2506Sur la Fièvre qui tient la Princesse Uranie ?
2508**Vadius**
2510Oui, hier il me fut lu dans une Compagnie.
2512**Trissotin**
2514Vous en savez l’Auteur ?
2516**Vadius**
2518Non ; mais je sais fort bien,
2519Qu’à ne le point flatter, son Sonnet ne vaut rien.
2521**Trissotin**
2523Beaucoup de Gens pourtant le trouvent admirable.
2525**Vadius**
2527Cela n’empêche pas qu’il ne soit misérable ;
2528Et si vous l’avez vu, vous serez de mon goût.
2530**Trissotin**
2532Je sais que là-dessus je n’en suis point du tout,
2533Et que d’un tel Sonnet peu de Gens sont capables.
2535**Vadius**
2537Me préserve le Ciel d’en faire de semblables !
2539**Trissotin**
2541Je soutiens qu’on ne peut en faire de meilleur ;
2542Et ma grande raison, c’est que j’en suis l’auteur.
2544**Vadius**
2546Vous ?
2548**Trissotin**
2550Moi.
2552**Vadius**
2554Je ne sais donc comment se fit l’affaire.
2556**Trissotin**
2558C’est qu’on fut malheureux, de ne pouvoir vous plaire.
2560**Vadius**
2562Il faut qu’en écoutant j’aie eu l’esprit distrait,
2563Ou bien que le Lecteur m’ait gâté le Sonnet.
2564Mais laissons ce discours, et voyons ma Ballade.
2566**Trissotin**
2568La Ballade, à mon goût, est une chose fade.
2569Ce n’en est plus la mode ; Elle sent son vieux temps.
2571**Vadius**
2573La Ballade pourtant charme beaucoup de gens.
2575**Trissotin**
2577Cela n’empêche pas qu’elle ne me déplaise.
2579**Vadius**
2581Elle n’en reste pas pour cela plus mauvaise.
2583**Trissotin**
2585Elle a pour les Pédants de merveilleux appas.
2587**Vadius**
2589Cependant nous voyons qu’elle ne vous plaît pas.
2591**Trissotin**
2593Vous donnez sottement vos qualités aux autres.
2595**Vadius**
2597Fort impertinemment vous me jetez les vôtres.
2599**Trissotin**
2601Allez, petit Grimaud, Barbouilleur de Papier.
2603**Vadius**
2605Allez, Rimeur de Balle, opprobre du Métier.
2607**Trissotin**
2609Allez, Fripier d’Écrits, impudent Plagiaire.
2611**Vadius**
2613Allez, Cuistre...
2615**Philaminte**
2617Eh, Messieurs, que prétendez-vous faire ?
2619**Trissotin**
2621Va, va restituer tous les honteux larcins
2622Que réclament sur toi les Grecs et les Latins.
2624**Vadius**
2626Va, va-t’en faire amende honorable au Parnasse,
2627D’avoir fait à tes Vers estropier Horace.
2629**Trissotin**
2631Souviens-toi de ton Livre, et de son peu de bruit.
2633**Vadius**
2635Et toi, de ton Libraire à l’Hôpital réduit.
2637**Trissotin**
2639Ma gloire est établie, en vain tu la déchires.
2641**Vadius**
2643Oui, oui, je te renvoie à l’Auteur des Satires.
2645**Trissotin**
2647Je t’y renvoie aussi.
2649**Vadius**
2651J’ai le contentement,
2652Qu’on voit qu’il m’a traité plus honorablement.
2653Il me donne en passant une atteinte légère
2654Parmi plusieurs Auteurs qu’au Palais on révère ;
2655Mais jamais dans ses Vers il ne te laisse en paix,
2656Et l’on t’y voit partout être en butte à ses traits.
2658**Trissotin**
2660C’est par là que j’y tiens un rang plus honorable.
2661Il te met dans la foule ainsi qu’un Misérable,
2662Il croit que c’est assez d’un coup pour t’accabler,
2663Et ne t’a jamais fait l’honneur de redoubler :
2664Mais il m’attaque à part comme un noble Adversaire
2665Sur qui tout son effort lui semble nécessaire ;
2666Et ses coups contre moi redoublés en tous lieux,
2667Montrent qu’il ne se croit jamais victorieux.
2669**Vadius**
2671Ma plume t’apprendra quel Homme je puis être.
2673**Trissotin**
2675Et la mienne saura te faire voir ton Maître.
2677**Vadius**
2679Je te défie en Vers, Prose, Grec, et Latin.
2681**Trissotin**
2683Hé bien, nous nous verrons seul à seul chez Barbin.
Scène IV
2687Trissotin, Philaminte, Armande, Bélise, Henriette.
2689**Trissotin**
2691À mon emportement ne donnez aucun blâme ;
2692C’est votre jugement que je défends, Madame,
2693Dans le Sonnet qu’il a l’audace d’attaquer.
2695**Philaminte**
2697À vous remettre bien, je me veux appliquer.
2698Mais parlons d’autre affaire. Approchez, Henriette.
2699Depuis assez longtemps mon âme s’inquiète,
2700De ce qu’aucun esprit en vous ne se fait voir,
2701Mais je trouve un moyen de vous en faire avoir.
2703**Henriette**
2705C’est prendre un soin pour moi qui n’est pas nécessaire,
2706Les doctes entretiens ne sont point mon affaire.
2707J’aime à vivre aisément, et dans tout ce qu’on dit
2708Il faut se trop peiner, pour avoir de l’esprit.
2709C’est une ambition que je n’ai point en tête,
2710Je me trouve fort bien, ma Mère, d’être Bête,
2711Et j’aime mieux n’avoir que de communs propos,
2712Que de me tourmenter pour dire de beaux mots.
2714**Philaminte**
2716Oui, mais j’y suis blessée, et ce n’est pas mon compte
2717De souffrir dans mon sang une pareille honte.
2718La beauté du Visage est un frêle ornement,
2719Une fleur passagère, un éclat d’un moment,
2720Et qui n’est attaché qu’à la simple épiderme ;
2721Mais celle de l’Esprit est inhérente et ferme.
2722J’ai donc cherché longtemps un biais de vous donner
2723La beauté que les ans ne peuvent moissonner,
2724De faire entrer chez vous le désir des Sciences,
2725De vous insinuer les belles connaissances ;
2726Et la pensée enfin où mes vœux ont souscrit,
2727C’est d’attacher à vous un homme plein d’esprit,
2728Et cet Homme est Monsieur que je vous détermine
2729À voir comme l’Époux que mon choix vous destine.
2731**Henriette**
2733Moi, ma Mère ?
2735**Philaminte**
2737Oui, vous. Faites la Sotte un peu.
2739**Bélise**
2741Je vous entends. Vos yeux demandent mon aveu,
2742Pour engager ailleurs un cœur que je possède.
2743Allez, je le veux bien. À ce nœud je vous cède,
2744C’est un Hymen qui fait votre établissement.
2746**Trissotin**
2748Je ne sais que vous dire, en mon ravissement,
2749Madame, et cet Hymen dont je vois qu’on m’honore
2750Me met...
2752**Henriette**
2754Tout beau, Monsieur, il n’est pas fait encore
2755Ne vous pressez pas tant.
2757**Philaminte**
2759Comme vous répondez !
2760Savez-vous bien que si… Suffit, vous m’entendez.
2761Elle se rendra sage ; allons, laissons-la faire.
Scène V
2765Henriette, Armande.
2767**Armande**
2769On voit briller pour vous les soins de notre Mère ;
2770Et son choix ne pouvait d’un plus illustre Époux...
2772**Henriette**
2774Si le choix est si beau, que ne le prenez-vous ?
2776**Armande**
2778C’est à vous, non à moi, que sa main est donnée.
2780**Henriette**
2782Je vous le cède tout, comme à ma Sœur aînée.
2784**Armande**
2786Si l’Hymen comme à vous me paraissait charmant,
2787J’accepterais votre offre avec ravissement.
2789**Henriette**
2791Si j’avais comme vous les Pédants dans la tête,
2792Je pourrais le trouver un Parti fort honnête.
2794**Armande**
2796Cependant bien qu’ici nos goûts soient différents,
2797Nous devons obéir, ma Sœur, à nos Parents ;
2798Une Mère a sur nous une entière puissance,
2799Et vous croyez en vain par votre résistance...
Scène VI
2803Chrysale, Ariste, Clitandre, Henriette, Armande.
2805**Chrysale**
2807Allons, ma Fille, il faut approuver mon dessein,
2808Ôtez ce Gant. Touchez à Monsieur dans la main,
2809Et le considérez désormais dans votre âme
2810En Homme dont je veux que vous soyez la Femme.
2812**Armande**
2814De ce côté, ma Sœur, vos penchants sont fort grands.
2816**Henriette**
2818Il nous faut obéir, ma Sœur, à nos Parents ;
2819Un Père a sur nos vœux une entière puissance.
2821**Armande**
2823Une Mère a sa part à notre obéissance.
2825**Chrysale**
2827Qu’est-ce à dire ?
2829**Armande**
2831Je dis que j’appréhende fort
2832Qu’ici ma Mère et vous ne soyez pas d’accord,
2833Et c’est un autre Époux...
2835**Chrysale**
2837Taisez-vous, Péronnelle !
2838Allez philosopher tout le soûl avec elle,
2839Et de mes actions ne vous mêlez en rien.
2840Dites-lui ma pensée, et l’avertissez bien
2841Qu’elle ne vienne pas m’échauffer les oreilles ;
2842Allons vite.
2844**Ariste**
2846Fort bien ; Vous faites des merveilles.
2848**Clitandre**
2850Quel transport ! quelle joie ! ah ! que mon sort est doux !
2852**Chrysale**
2854Allons, prenez sa main, et passez devant nous,
2855Menez-la dans sa chambre. Ah les douces caresses !
2856Tenez, mon cœur s’émeut à toutes ces tendresses,
2857Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours,
2858Et je me ressouviens de mes jeunes amours.
Acte IV
Scène Première
2864Armande, Philaminte
2866**Armande**
2868Oui, rien n’a retenu son esprit en balance.
2869Elle a fait vanité de son obéissance.
2870Son cœur, pour se livrer, à peine devant moi
2871S’est-il donné le temps d’en recevoir la loi,
2872Et semblait suivre moins les volontés d’un Père,
2873Qu’affecter de braver les ordres d’une Mère.
2875**Philaminte**
2877Je lui montrerai bien aux lois de qui des deux
2878Les droits de la Raison soumettent tous ses vœux ;
2879Et qui doit gouverner ou sa Mère, ou son Père,
2880Ou l’esprit, ou le corps ; la forme, ou la matière.
2882**Armande**
2884On vous en devait bien au moins un compliment,
2885Et ce petit Monsieur en use étrangement,
2886De vouloir malgré vous devenir votre Gendre.
2888**Philaminte**
2890Il n’en est pas encore où son cœur peut prétendre.
2891Je le trouvais bien fait, et j’aimais vos amours ;
2892Mais dans ses procédés il m’a déplu toujours.
2893Il sait que Dieu merci je me mêle d’écrire,
2894Et jamais il ne m’a prié de lui rien lire.
Scène II
2898Clitandre, Armande, Philaminte.
2900**Armande**
2902Je ne souffrirais point, si j’étais que de vous,
2903Que jamais d’Henriette il pût être l’Époux.
2904On me ferait grand tort d’avoir quelque pensée,
2905Que là-dessus je parle en Fille intéressée,
2906Et que le lâche tour que l’on voit qu’il me fait,
2907Jette au fond de mon cœur quelque dépit secret.
2908Contre de pareils coups, l’âme se fortifie
2909Du solide secours de la Philosophie,
2910Et par elle on se peut mettre au-dessus de tout :
2911Mais vous traiter ainsi, c’est vous pousser à bout.
2912Il est de votre honneur d’être à ses vœux contraire,
2913Et c’est un Homme enfin qui ne doit point vous plaire.
2914Jamais je n’ai connu, discourant entre nous,
2915Qu’il eût au fond du cœur de l’estime pour vous.
2917**Philaminte**
2919Petit Sot !
2921**Armande**
2923Quelque bruit que votre gloire fasse,
2924Toujours à vous louer il a paru de glace.
2926**Philaminte**
2928Le Brutal !
2930**Armande**
2932Et vingt fois, comme Ouvrages nouveaux,
2933J’ai lu des Vers de vous qu’il n’a point trouvé beaux.
2935**Philaminte**
2937L’Impertinent !
2939**Armande**
2941Souvent nous en étions aux prises ;
2942Et vous ne croiriez point de combien de sottises...
2944**Clitandre**
2946Eh doucement de grâce. Un peu de charité,
2947Madame, ou tout au moins un peu d’honnêteté.
2948Quel mal vous ai-je fait ? et quelle est mon offense,
2949Pour armer contre moi toute votre éloquence ?
2950Pour vouloir me détruire, et prendre tant de soin
2951De me rendre odieux aux Gens dont j’ai besoin ?
2952Parlez. Dites, d’où vient ce courroux effroyable ?
2953Je veux bien que Madame en soit Juge équitable.
2955**Armande**
2957Si j’avais le courroux dont on veut m’accuser,
2958Je trouverais assez de quoi l’autoriser ;
2959Vous en seriez trop digne, et les premières flammes
2960S’établissent des droits si sacrés sur les âmes.
2961Qu’il faut perdre fortune, et renoncer au jour,
2962Plutôt que de brûler des feux d’un autre amour ;
2963Au changement de vœux nulle horreur ne s’égale,
2964Et tout cœur infidèle est un Monstre en Morale.
2966**Clitandre**
2968Appelez-vous, Madame, une infidélité,
2969Ce que m’a de votre âme ordonné la fierté ?
2970Je ne fais qu’obéir aux lois qu’elle m’impose ;
2971Et si je vous offense, elle seule en est cause.
2972Vos charmes ont d’abord possédé tout mon cœur.
2973Il a brûlé deux ans d’une constante ardeur ;
2974Il n’est soins empressés, devoirs, respects, services,
2975Dont il ne vous ait fait d’amoureux sacrifices.
2976Tous mes feux, tous mes soins ne peuvent rien sur vous,
2977Je vous trouve contraire à mes vœux les plus doux ;
2978Ce que vous refusez, je l’offre au choix d’une autre.
2979Voyez. Est-ce, Madame, ou ma faute, ou la vôtre ?
2980Mon cœur court-il au change, ou si vous l’y poussez ?
2981Est-ce moi qui vous quitte, ou vous qui me chassez ?
2983**Armande**
2985Appelez-vous, Monsieur, être à vos vœux contraire,
2986Que de leur arracher ce qu’ils ont de vulgaire,
2987Et vouloir les réduire à cette pureté
2988Où du parfait amour consiste la beauté ?
2989Vous ne sauriez pour moi tenir votre pensée
2990Du commerce des sens nette et débarrassée ?
2991Et vous ne goûtez point dans ses plus doux appas,
2992Cette union des cœurs, où les corps n’entrent pas ?
2993Vous ne pouvez aimer que d’une amour grossière ?
2994Qu’avec tout l’attirail des nœuds de la matière ?
2995Et pour nourrir les feux que chez vous on produit,
2996Il faut un Mariage, et tout ce qui s’ensuit.
2997Ah quel étrange amour ! et que les belles âmes
2998Sont bien loin de brûler de ces terrestres flammes !
2999Les sens n’ont point de part à toutes leurs ardeurs,
3000Et ce beau feu ne veut marier que les cœurs.
3001Comme une chose indigne, il laisse là le reste.
3002C’est un feu pur et net comme le feu céleste,
3003On ne pousse avec lui que d’honnêtes soupirs,
3004Et l’on ne penche point vers les sales désirs.
3005Rien d’impur ne se mêle au but qu’on se propose.
3006On aime pour aimer, et non pour autre chose.
3007Ce n’est qu’à l’esprit seul que vont tous les transports
3008Et l’on ne s’aperçoit jamais qu’on ait un corps.
3010**Clitandre**
3012Pour moi par un malheur, je m’aperçois, Madame,
3013Que j’ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme :
3014Je sens qu’il y tient trop, pour le laisser à part ;
3015De ces détachements je ne connais point l’art ;
3016Le Ciel m’a dénié cette Philosophie,
3017Et mon âme et mon corps marchent de compagnie.
3018Il n’est rien de plus beau, comme vous avez dit,
3019Que ces vœux épurés qui ne vont qu’à l’esprit,
3020Ces unions de cœurs, et ces tendres pensées,
3021Du commerce des sens si bien débarrassées :
3022Mais ces amours pour moi sont trop subtilisés,
3023Je suis un peu grossier, comme vous m’accusez ;
3024J’aime avec tout moi-même, et l’amour qu’on me donne,
3025En veut, je le confesse, à toute la personne.
3026Ce n’est pas là matière à de grands châtiments ;
3027Et sans faire de tort à vos beaux sentiments,
3028Je vois que dans le Monde on suit fort ma méthode,
3029Et que le Mariage est assez à la mode,
3030Passe pour un lien assez honnête et doux,
3031Pour avoir désiré de me voir votre Époux,
3032Sans que la liberté d’une telle pensée
3033Ait dû vous donner lieu d’en paraître offensée.
3035**Armande**
3037Hé bien, Monsieur, hé bien, puisque sans m’écouter
3038Vos sentiments brutaux veulent se contenter ;
3039Puisque pour vous réduire à des ardeurs fidèles,
3040Il faut des nœuds de chair, des chaînes corporelles ;
3041Si ma Mère le veut, je résous mon esprit
3042À consentir pour vous à ce dont il s’agit.
3044**Clitandre**
3046Il n’est plus temps, Madame, une autre a pris la place ;
3047Et par un tel retour j’aurais mauvaise grâce
3048De maltraiter l’asile, et blesser les bontés,
3049Où je me suis sauvé de toutes vos fiertés.
3051**Philaminte**
3053Mais enfin comptez-vous, Monsieur, sur mon suffrage,
3054Quand vous vous promettez cet autre Mariage ?
3055Et dans vos visions savez-vous, s’il vous plaît,
3056Que j’ai pour Henriette un autre Époux tout prêt ?
3058**Clitandre**
3060Eh, Madame, voyez votre choix, je vous prie ;
3061Exposez-moi, de grâce, à moins d’ignominie,
3062Et ne me rangez pas à l’indigne destin
3063De me voir le Rival de Monsieur Trissotin.
3064L’amour des beaux Esprits qui chez vous m’est contraire
3065Ne pouvait m’opposer un moins noble Adversaire.
3066Il en est, et plusieurs, que pour le bel esprit
3067Le mauvais goût du Siècle a su mettre en crédit :
3068Mais Monsieur Trissotin n’a pu duper personne,
3069Et chacun rend justice aux Écrits qu’il nous donne.
3070Hors céans, on le prise en tous lieux ce qu’il vaut ;
3071Et ce qui m’a vingt fois fait tomber de mon haut,
3072C’est de vous voir au Ciel élever des sornettes,
3073Que vous désavoueriez, si vous les aviez faites.
3075**Philaminte**
3077Si vous jugez de lui tout autrement que nous,
3078C’est que nous le voyons par d’autres yeux que vous.
Scène III
3082Trissotin, Armande, Philaminte, Clitandre.
3084**Trissotin**
3086Je viens vous annoncer une grande nouvelle.
3087Nous l’avons en dormant, Madame, échappé belle :
3088Un Monde près de nous a passé tout du long,
3089Est chu tout au travers de notre tourbillon ;
3090Et s’il eût en chemin rencontré notre terre,
3091Elle eût été brisée en morceaux comme verre.
3093**Philaminte**
3095Remettons ce discours pour une autre saison,
3096Monsieur n’y trouverait ni rime, ni raison ;
3097Il fait profession de chérir l’ignorance,
3098Et de haïr surtout l’Esprit et la Science.
3100**Clitandre**
3102Cette vérité veut quelque adoucissement.
3103Je m’explique, Madame, et je hais seulement
3104La Science et l’Esprit qui gâtent les Personnes.
3105Ce sont choses de soi qui sont belles et bonnes ;
3106Mais j’aimerais mieux être au rang des Ignorants,
3107Que de me voir savant comme certaines Gens.
3109**Trissotin**
3111Pour moi je ne tiens pas, quelque effet qu’on suppose,
3112Que la Science soit pour gâter quelque chose.
3114**Clitandre**
3116Et c’est mon sentiment, qu’en faits, comme en propos,
3117La Science est sujette à faire de grands Sots.
3119**Trissotin**
3121Le paradoxe est fort.
3123**Clitandre**
3125Sans être fort habile,
3126La preuve m’en serait je pense assez facile.
3127Si les raisons manquaient, je suis sûr qu’en tout cas
3128Les exemples fameux ne me manqueraient pas.
3130**Trissotin**
3132Vous en pourriez citer qui ne concluraient guère.
3134**Clitandre**
3136Je n’irais pas bien loin pour trouver mon affaire.
3138**Trissotin**
3140Pour moi je ne vois pas ces exemples fameux.
3142**Clitandre**
3144Moi, je les vois si bien, qu’ils me crèvent les yeux.
3146**Trissotin**
3148J’ai cru jusques ici que c’était l’Ignorance
3149Qui faisait les grands Sots, et non pas la Science.
3151**Clitandre**
3153Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant,
3154Qu’un Sot savant est sot plus qu’un Sot ignorant.
3156**Trissotin**
3158Le sentiment commun est contre vos maximes,
3159Puisque Ignorant et Sot sont termes synonymes.
3161**Clitandre**
3163Si vous le voulez prendre aux usages du mot,
3164L’alliance est plus grande entre Pédant et Sot.
3166**Trissotin**
3168La Sottise dans l’un se fait voir toute pure.
3170**Clitandre**
3172Et l’Étude dans l’autre ajoute à la Nature.
3174**Trissotin**
3176Le Savoir garde en soi son mérite éminent.
3178**Clitandre**
3180Le Savoir dans un Fat devient impertinent.
3182**Trissotin**
3184Il faut que l’Ignorance ait pour vous de grands charmes,
3185Puisque pour elle ainsi vous prenez tant les armes.
3187**Clitandre**
3189Si pour moi l’Ignorance a des charmes bien grands,
3190C’est depuis qu’à mes yeux s’offrent certains Savants.
3192**Trissotin**
3194Ces certains Savants-là, peuvent à les connaître
3195Valoir certaines Gens que nous voyons paraître.
3197**Clitandre**
3199Oui, si l’on s’en rapporte à ces certains Savants ;
3200Mais on n’en convient pas chez ces certaines Gens.
3202**Philaminte**
3204Il me semble, Monsieur...
3206**Clitandre**
3208Eh, Madame, de grâce,
3209Monsieur est assez fort, sans qu’à son aide on passe :
3210Je n’ai déjà que trop d’un si rude assaillant ;
3211Et si je me défends, ce n’est qu’en reculant.
3213**Armande**
3215Mais l’offensante aigreur de chaque repartie
3216Dont vous...
3218**Clitandre**
3220Autre second, je quitte la partie.
3222**Philaminte**
3224On souffre aux entretiens ces sortes de combats,
3225Pourvu qu’à la Personne on ne s’attaque pas.
3227**Clitandre**
3229Eh, mon Dieu, tout cela n’a rien dont il s’offense ;
3230Il entend raillerie autant qu’Homme de France ;
3231Et de bien d’autres traits il s’est senti piquer,
3232Sans que jamais sa gloire ait fait que s’en moquer.
3234**Trissotin**
3236Je ne m’étonne pas au combat que j’essuie,
3237De voir prendre à Monsieur la Thèse qu’il appuie.
3238Il est fort enfoncé dans la Cour, c’est tout dit :
3239La Cour, comme l’on sait, ne tient pas pour l’Esprit ;
3240Elle a quelque intérêt d’appuyer l’Ignorance,
3241Et c’est en Courtisan qu’il en prend la défense.
3243**Clitandre**
3245Vous en voulez beaucoup à cette pauvre Cour,
3246Et son malheur est grand, de voir que chaque jour
3247Vous autres beaux Esprits, vous déclamiez contre elle ;
3248Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle ;
3249Et sur son méchant goût lui faisant son procès,
3250N’accusiez que lui seul de vos méchants succès.
3251Permettez-moi, Monsieur Trissotin, de vous dire,
3252Avec tout le respect que votre nom m’inspire,
3253Que vous feriez fort bien, vos Confrères, et vous,
3254De parler de la Cour d’un ton un peu plus doux ;
3255Qu’à le bien prendre au fond, elle n’est pas si bête
3256Que vous autres Messieurs vous vous mettez en tête ;
3257Qu’elle a du sens commun pour se connaître à tout ;
3258Que chez elle on se peut former quelque bon goût ;
3259Et que l’Esprit du Monde y vaut, sans flatterie,
3260Tout le savoir obscur de la Pédanterie.
3262**Trissotin**
3264De son bon goût, Monsieur, nous voyons des effets.
3266**Clitandre**
3268Où voyez-vous, Monsieur, qu’elle l’ait si mauvais ?
3270**Trissotin**
3272Ce que je vois, Monsieur, c’est que pour la Science
3273Rasius et Baldus font honneur à la France,
3274Et que tout leur mérite exposé fort au jour,
3275N’attire point les yeux et les dons de la Cour.
3277**Clitandre**
3279Je vois votre chagrin, et que par modestie
3280Vous ne vous mettez point, Monsieur, de la partie :
3281Et pour ne vous point mettre aussi dans le propos,
3282Que font-ils pour l’État vos habiles Héros ?
3283Qu’est-ce que leurs Écrits lui rendent de service,
3284Pour accuser la Cour d’une horrible injustice,
3285Et se plaindre en tous lieux que sur leurs doctes noms
3286Elle manque à verser la faveur de ses dons ?
3287Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire,
3288Et des Livres qu’ils font la Cour a bien affaire.
3289Il semble à trois Gredins, dans leur petit cerveau,
3290Que pour être imprimés, et reliés en Veau,
3291Les voilà dans l’État d’importantes Personnes ;
3292Qu’avec leur plume ils font les destins des Couronnes ;
3293Qu’au moindre petit bruit de leurs productions,
3294Ils doivent voir chez eux voler les Pensions ;
3295Que sur eux l’Univers a la vue attachée ;
3296Que partout de leur nom la gloire est épanchée,
3297Et qu’en Science ils sont des prodiges fameux,
3298Pour savoir ce qu’ont dit les autres avant eux,
3299Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles,
3300Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles
3301À se bien barbouiller de Grec et de Latin,
3302Et se charger l’esprit d’un ténébreux butin
3303De tous les vieux fatras qui traînent dans les Livres ;
3304Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres ;
3305Riches pour tout mérite, en babil importun,
3306Inhabiles à tout, vides de sens commun,
3307Et pleins d’un ridicule, et d’une impertinence
3308À décrier partout l’Esprit et la Science.
3310**Philaminte**
3312Votre chaleur est grande, et cet emportement
3313De la Nature en vous marque le mouvement.
3314C’est le nom de Rival qui dans votre âme excite...
Scène IV
3318Julien, Trissotin, Philaminte, Clitandre, Armande.
3320**Julien**
3322Le Savant qui tantôt vous a rendu visite,
3323Et de qui j’ai l’honneur de me voir le Valet,
3324Madame, vous exhorte à lire ce Billet.
3326**Philaminte**
3328Quelque important que soit ce qu’on veut que je lise,
3329Apprenez, mon ami, que c’est une sottise
3330De se venir jeter au travers d’un discours,
3331Et qu’aux Gens d’un Logis il faut avoir recours,
3332Afin de s’introduire en Valet qui sait vivre.
3334**Julien**
3336Je noterai cela, Madame, dans mon Livre.
3338**Philaminte, lit :**
3340Trissotin s’est vanté, Madame, qu’il épouserait votre Fille. Je vous donne avis que sa Philosophie n’en veut qu’à vos richesses, et que vous ferez bien de ne point conclure ce Mariage, que vous n’ayez vu le Poème que je compose contre lui. En attendant cette Peinture où je prétends vous le dépeindre de toutes ses couleurs, je vous envoie Horace, Virgile, Térence et Catulle, où vous verrez notés en marge tous les endroits qu’il a pillés.
3342Philaminte poursuit.
3344Voilà sur cet Hymen que je me suis promis
3345Un mérite attaqué de beaucoup d’ennemis ;
3346Et ce déchaînement aujourd’hui me convie,
3347À faire une action qui confonde l’envie ;
3348Qui lui fasse sentir que l’effort qu’elle fait,
3349De ce qu’elle veut rompre, aura pressé l’effet.
3350Reportez tout cela sur l’heure à votre Maître ;
3351Et lui dites, qu’afin de lui faire connaître
3352Quel grand état je fais de ses nobles avis,
3353Et comme je les crois dignes d’être suivis,
3354Dès ce soir à Monsieur je marierai ma Fille ;
3355Vous, Monsieur, comme Ami de toute la Famille,
3356À signer leur Contrat vous pourrez assister,
3357Et je vous y veux bien de ma part inviter.
3358Armande, prenez soin d’envoyer au Notaire,
3359Et d’aller avertir votre Sœur de l’affaire.
3361**Armande**
3363Pour avertir ma Sœur, il n’en est pas besoin,
3364Et Monsieur que voilà, saura prendre le soin
3365De courir lui porter bientôt cette nouvelle,
3366Et disposer son cœur à vous être rebelle.
3368**Philaminte**
3370Nous verrons qui sur elle aura plus de pouvoir,
3371Et si je la saurai réduire à son devoir.
3373Elle s’en va.
3375**Armande**
3377J’ai grand regret, Monsieur, de voir qu’à vos visées,
3378Les choses ne soient pas tout à fait disposées.
3380**Clitandre**
3382Je m’en vais travailler, Madame, avec ardeur,
3383À ne vous point laisser ce grand regret au cœur.
3385**Armande**
3387J’ai peur que votre effort n’ait pas trop bonne issue.
3389**Clitandre**
3391Peut-être verrez-vous votre crainte déçue.
3393**Armande**
3395Je le souhaite ainsi.
3397**Clitandre**
3399J’en suis persuadé,
3400Et que de votre appui je serai secondé.
3402**Armande**
3404Oui, je vais vous servir de toute ma puissance.
3406**Clitandre**
3408Et ce service est sûr de ma reconnaissance.
Scène V
3412Chrysale, Ariste, Henriette, Clitandre.
3414**Clitandre**
3416Sans votre appui, Monsieur, je serai malheureux.
3417Madame votre Femme a rejeté mes vœux,
3418Et son cœur prévenu, veut Trissotin pour Gendre.
3420**Chrysale**
3422Mais quelle fantaisie a-t-elle donc pu prendre ?
3423Pourquoi diantre vouloir ce Monsieur Trissotin ?
3425**Ariste**
3427C’est par l’honneur qu’il a de rimer à Latin,
3428Qu’il a sur son rival emporté l’avantage.
3430**Clitandre**
3432Elle veut dès ce soir faire ce Mariage.
3434**Chrysale**
3436Dès ce soir ?
3438**Clitandre**
3440Dès ce soir.
3442**Chrysale**
3444Et dès ce soir je veux,
3445Pour la contrecarrer, vous marier vous deux.
3447**Clitandre**
3449Pour dresser le Contrat, elle envoie au Notaire.
3451**Chrysale**
3453Et je vais le quérir pour celui qu’il doit faire.
3455**Clitandre**
3457Et Madame doit être instruite par sa Sœur,
3458De l’hymen où l’on veut qu’elle apprête son cœur.
3460**Chrysale**
3462Et moi, je lui commande avec pleine puissance,
3463De préparer sa main à cette autre Alliance.
3464Ah je leur ferai voir, si pour donner la loi,
3465Il est dans ma Maison d’autre Maître que moi.
3466Nous allons revenir, songez à nous attendre ;
3467Allons, suivez mes pas, mon Frère, et vous mon Gendre.
3469**Henriette**
3471Hélas ! dans cette humeur conservez-le toujours.
3473**Ariste**
3475J’emploierai toute chose à servir vos amours.
3477**Clitandre**
3479Quelque secours puissant qu’on promette à ma flamme,
3480Mon plus solide espoir, c’est votre cœur, Madame.
3482**Henriette**
3484Pour mon cœur vous pouvez vous assurer de lui.
3486**Clitandre**
3488Je ne puis qu’être heureux, quand j’aurai son appui.
3490**Henriette**
3492Vous voyez à quels nœuds on prétend le contraindre.
3494**Clitandre**
3496Tant qu’il sera pour moi, je ne vois rien à craindre.
3498**Henriette**
3500Je vais tout essayer pour nos vœux les plus doux ;
3501Et si tous mes efforts ne me donnent à vous,
3502Il est une retraite où notre âme se donne,
3503Qui m’empêchera d’être à toute autre Personne.
3505**Clitandre**
3507Veuille le juste Ciel me garder en ce jour,
3508De recevoir de vous cette preuve d’amour.
Acte V
Scène Première
3514Henriette, Trissotin.
3516**Henriette**
3518C’est sur le Mariage où ma Mère s’apprête,
3519Que j’ai voulu, Monsieur, vous parler tête-à-tête ;
3520Et j’ai cru dans le trouble où je vois la Maison,
3521Que je pourrais vous faire écouter la Raison.
3522Je sais qu’avec mes vœux vous me jugez capable
3523De vous porter en dot un bien considérable :
3524Mais l’argent dont on voit tant de Gens faire cas,
3525Pour un vrai Philosophe a d’indignes appas ;
3526Et le mépris du bien et des grandeurs frivoles,
3527Ne doit point éclater dans vos seules paroles.
3529**Trissotin**
3531Aussi n’est-ce point là ce qui me charme en vous ;
3532Et vos brillants attraits, vos yeux perçants et doux,
3533Votre grâce et votre air sont les biens, les richesses,
3534Qui vous ont attiré mes vœux et mes tendresses ;
3535C’est de ces seuls trésors que je suis amoureux.
3537**Henriette**
3539Je suis fort redevable à vos feux généreux ;
3540Cet obligeant amour a de quoi me confondre,
3541Et j’ai regret, Monsieur, de n’y pouvoir répondre.
3542Je vous estime autant qu’on saurait estimer,
3543Mais je trouve un obstacle à vous pouvoir aimer.
3544Un cœur, vous le savez, à deux ne saurait être,
3545Et je sens que du mien Clitandre s’est fait maître.
3546Je sais qu’il a bien moins de mérite que vous,
3547Que j’ai de méchants yeux pour le choix d’un Époux,
3548Que par cent beaux talents vous devriez me plaire.
3549Je vois bien que j’ai tort, mais je n’y puis que faire ;
3550Et tout ce que sur moi peut le raisonnement,
3551C’est de me vouloir mal d’un tel aveuglement.
3553**Trissotin**
3555Le don de votre main où l’on me fait prétendre,
3556Me livrera ce cœur que possède Clitandre ;
3557Et par mille doux soins, j’ai lieu de présumer,
3558Que je pourrai trouver l’art de me faire aimer.
3560**Henriette**
3562Non, à ses premiers vœux mon âme est attachée,
3563Et ne peut de vos soins, Monsieur, être touchée.
3564Avec vous librement j’ose ici m’expliquer,
3565Et mon aveu n’a rien qui vous doive choquer.
3566Cette amoureuse ardeur qui dans les cœurs s’excite,
3567N’est point, comme l’on sait, un effet du mérite ;
3568Le caprice y prend part, et quand quelqu’un nous plaît,
3569Souvent nous avons peine à dire pourquoi c’est.
3570Si l’on aimait, Monsieur, par choix et par sagesse,
3571Vous auriez tout mon cœur et toute ma tendresse ;
3572Mais on voit que l’Amour se gouverne autrement.
3573Laissez-moi, je vous prie, à mon aveuglement,
3574Et ne vous servez point de cette violence
3575Que pour vous on veut faire à mon obéissance.
3576Quand on est honnête Homme, on ne veut rien devoir
3577À ce que des Parents ont sur nous de pouvoir.
3578On répugne à se faire immoler ce qu’on aime,
3579Et l’on veut n’obtenir un cœur que de lui-même.
3580Ne poussez point ma Mère à vouloir par son choix,
3581Exercer sur mes vœux la rigueur de ses droits.
3582Ôtez-moi votre amour, et portez à quelque autre
3583Les hommages d’un cœur aussi cher que le vôtre.
3585**Trissotin**
3587Le moyen que ce cœur puisse vous contenter ?
3588Imposez-lui des Lois qu’il puisse exécuter.
3589De ne vous point aimer peut-il être capable,
3590À moins que vous cessiez, Madame, d’être aimable,
3591Et d’étaler aux yeux les célestes appas...
3593**Henriette**
3595Eh Monsieur, laissons là ce galimatias.
3596Vous avez tant d’Iris, de Philis, d’Amarantes,
3597Que partout dans vos Vers vous peignez si charmantes,
3598Et pour qui vous jurez tant d’amoureuse ardeur...
3600**Trissotin**
3602C’est mon esprit qui parle, et ce n’est pas mon cœur.
3603D’elles on ne me voit amoureux qu’en Poète ;
3604Mais j’aime tout de bon l’adorable Henriette.
3606**Henriette**
3608Eh de grâce, Monsieur...
3610**Trissotin**
3612Si c’est vous offenser,
3613Mon offense envers vous n’est pas prête à cesser.
3614Cette ardeur jusqu’ici de vos yeux ignorée,
3615Vous consacre des vœux d’éternelle durée.
3616Rien n’en peut arrêter les aimables transports ;
3617Et bien que vos beautés condamnent mes efforts,
3618Je ne puis refuser le secours d’une Mère
3619Qui prétend couronner une flamme si chère ;
3620Et pourvu que j’obtienne un bonheur si charmant,
3621Pourvu que je vous aie, il n’importe comment.
3623**Henriette**
3625Mais savez-vous qu’on risque un peu plus qu’on ne pense,
3626À vouloir sur un cœur user de violence.
3627Qu’il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net,
3628D’épouser une fille en dépit qu’elle en ait ;
3629Et qu’elle peut aller en se voyant contraindre,
3630À des ressentiments que le mari doit craindre.
3632**Trissotin**
3634Un tel discours n’a rien dont je sois altéré.
3635À tous événements le Sage est préparé.
3636Guéri par la raison des faiblesses vulgaires,
3637Il se met au-dessus de ces sortes d’affaires,
3638Et n’a garde de prendre aucune ombre d’ennui,
3639De tout ce qui n’est pas pour dépendre de lui.
3641**Henriette**
3643En vérité, Monsieur, je suis de vous ravie ;
3644Et je ne pensais pas que la Philosophie
3645Fût si belle qu’elle est, d’instruire ainsi les Gens
3646À porter constamment de pareils accidents.
3647Cette fermeté d’âme à vous si singulière,
3648Mérite qu’on lui donne une illustre matière ;
3649Est digne de trouver qui prenne avec amour,
3650Les soins continuels de la mettre en son jour ;
3651Et comme à dire vrai, je n’oserais me croire
3652Bien propre à lui donner tout l’éclat de sa gloire,
3653Je le laisse à quelque autre, et vous jure entre nous,
3654Que je renonce au bien de vous voir mon Époux.
3656**Trissotin**
3658Nous allons voir bientôt comment ira l’affaire ;
3659Et l’on a là-dedans fait venir le Notaire.
Scène II
3663Chrysale, Clitandre, Martine, Henriette.
3665**Chrysale**
3667Ah, ma Fille, je suis bien aise de vous voir.
3668Allons, venez-vous-en faire votre devoir,
3669Et soumettre vos vœux aux volontés d’un Père.
3670Je veux, je veux apprendre à vivre à votre Mère ;
3671Et pour la mieux braver, voilà, malgré ses dents,
3672Martine que j’amène, et rétablis céans.
3674**Henriette**
3676Vos résolutions sont dignes de louange.
3677Gardez que cette humeur, mon Père, ne vous change.
3678Soyez ferme à vouloir ce que vous souhaitez,
3679Et ne vous laissez point séduire à vos bontés.
3680Ne vous relâchez pas, et faites bien en sorte
3681D’empêcher que sur vous ma Mère ne l’emporte.
3683**Chrysale**
3685Comment ? Me prenez-vous ici pour un Benêt ?
3687**Henriette**
3689M’en préserve le Ciel.
3691**Chrysale**
3693Suis-je un Fat, s’il vous plaît ?
3695**Henriette**
3697Je ne dis pas cela.
3699**Chrysale**
3701Me croit-on incapable
3702Des fermes sentiments d’un Homme raisonnable ?
3704**Henriette**
3706Non, mon père.
3708**Chrysale**
3710Est-ce donc qu’à l’âge où je me vois,
3711Je n’aurais pas l’esprit d’être Maître chez moi ?
3713**Henriette**
3715Si fait.
3717**Chrysale**
3719Et que j’aurais cette faiblesse d’âme,
3720De me laisser mener par le nez à ma femme ?
3722**Henriette**
3724Eh non, mon père.
3726**Chrysale**
3728Ouais. Qu’est-ce donc que ceci ?
3729Je vous trouve plaisante à me parler ainsi.
3731**Henriette**
3733Si je vous ai choqué, ce n’est pas mon envie.
3735**Chrysale**
3737Ma volonté céans doit être en tout suivie.
3739**Henriette**
3741Fort bien, mon Père.
3743**Chrysale**
3745Aucun, hors moi, dans la Maison,
3746N’a droit de commander.
3748**Henriette**
3750Oui, vous avez raison.
3752**Chrysale**
3754C’est moi qui tiens le rang de chef de la famille.
3756**Henriette**
3758D’accord.
3760**Chrysale**
3762C’est moi qui dois disposer de ma Fille.
3764**Henriette**
3766Eh oui.
3768**Chrysale**
3770Le Ciel me donne un plein pouvoir sur vous.
3772**Henriette**
3774Qui vous dit le contraire ?
3776**Chrysale**
3778Et pour prendre un Époux,
3779Je vous ferai bien voir que c’est à votre Père
3780Qu’il vous faut obéir, non pas à votre Mère.
3782**Henriette**
3784Hélas ! vous flattez là les plus doux de mes vœux ;
3785Veuillez être obéi, c’est tout ce que je veux.
3787**Chrysale**
3789Nous verrons si ma Femme à mes désirs rebelle...
3791**Clitandre**
3793La voici qui conduit le Notaire avec elle.
3795**Chrysale**
3797Secondez-moi bien tous.
3799**Martine**
3801Laissez-moi, j’aurai soin
3802De vous encourager, s’il en est de besoin.
Scène III
3806Philaminte, Bélise, Armande, Trissotin, Le notaire, Chrysale, Clitandre, Henriette, Martine.
3808**Philaminte**
3810Vous ne sauriez changer votre style sauvage,
3811Et nous faire un Contrat qui soit en beau langage ?
3813**Le notaire**
3815Notre style est très bon, et je serais un Sot,
3816Madame, de vouloir y changer un seul mot.
3818**Bélise**
3820Ah ! quelle barbarie au milieu de la France !
3821Mais au moins en faveur, Monsieur, de la Science,
3822Veuillez au lieu d’écus, de livres et de francs,
3823Nous exprimer la dot en Mines et Talents,
3824Et dater par les mots d’Ides et de Calendes.
3826**Le notaire**
3828Moi ? Si j’allais, Madame, accorder vos demandes,
3829Je me ferais siffler de tous mes Compagnons.
3831**Philaminte**
3833De cette barbarie en vain nous nous plaignons.
3834Allons, Monsieur, prenez la Table pour écrire.
3835Ah, ah ! Cette Impudente ose encor se produire ?
3836Pourquoi donc, s’il vous plaît, la ramener chez moi ?
3838**Chrysale**
3840Tantôt avec loisir on vous dira pourquoi.
3841Nous avons maintenant autre chose à conclure.
3843**Le notaire**
3845Procédons au Contrat. Où donc est la Future ?
3847**Philaminte**
3849Celle que je marie est la Cadette.
3851**Le notaire**
3853Bon.
3855**Chrysale**
3857Oui. La voilà, Monsieur, Henriette est son nom.
3859**Le notaire**
3861Fort bien. Et le futur ?
3863**Philaminte**
3865L’époux que je lui donne
3866Est Monsieur.
3868**Chrysale**
3870Et celui, moi, qu’en propre personne,
3871Je prétends qu’elle épouse, est Monsieur.
3873**Le notaire**
3875Deux époux !
3876C’est trop pour la coutume.
3878**Philaminte**
3880Où vous arrêtez-vous ?
3881Mettez, mettez, Monsieur, Trissotin pour mon gendre.
3883**Chrysale**
3885Pour mon gendre mettez, mettez, Monsieur, Clitandre.
3887**Le notaire**
3889Mettez-vous donc d’accord et d’un jugement mûr
3890Voyez à convenir entre vous du Futur ?
3892**Philaminte**
3894Suivez, suivez, Monsieur, le choix où je m’arrête.
3896**Chrysale**
3898Faites, faites, Monsieur, les choses à ma tête.
3900**Le notaire**
3902Dites-moi donc à qui j’obéirai des deux ?
3904**Philaminte**
3906Quoi donc, vous combattrez les choses que je veux ?
3908**Chrysale**
3910Je ne saurais souffrir qu’on ne cherche ma fille,
3911Que pour l’amour du bien qu’on voit dans ma Famille.
3913**Philaminte**
3915Vraiment à votre bien on songe bien ici,
3916Et c’est là pour un Sage, un fort digne souci !
3918**Chrysale**
3920Enfin pour son époux, j’ai fait choix de Clitandre.
3922**Philaminte**
3924Et moi, pour son Époux, voici qui je veux prendre :
3925Mon choix sera suivi, c’est un point résolu.
3927**Chrysale**
3929Ouais. Vous le prenez là d’un ton bien absolu ?
3931**Martine**
3933Ce n’est point à la Femme à prescrire, et je sommes
3934Pour céder le dessus en toute chose aux Hommes.
3936**Chrysale**
3938C’est bien dit.
3940**Martine**
3942Mon congé cent fois me fût-il hoc,
3943La poule ne doit point chanter devant le Coq.
3945**Chrysale**
3947Sans doute.
3949**Martine**
3951Et nous voyons que d’un homme on se gausse,
3952Quand sa Femme chez lui porte le Haut-de-chausse.
3954**Chrysale**
3956Il est vrai.
3958**Martine**
3960Si j’avais un mari, je le dis,
3961Je voudrais qu’il se fît le Maître du logis.
3962Je ne l’aimerais point, s’il faisait le Jocrisse.
3963Et si je contestais contre lui par caprice ;
3964Si je parlais trop haut, je trouverais fort bon,
3965Qu’avec quelques soufflets il rabaissât mon ton.
3967**Chrysale**
3969C’est parler comme il faut.
3971**Martine**
3973Monsieur est raisonnable,
3974De vouloir pour sa Fille un Mari convenable.
3976**Chrysale**
3978Oui.
3980**Martine**
3982Par quelle raison, jeune, et bien fait qu’il est,
3983Lui refuser Clitandre ? Et pourquoi, s’il vous plaît,
3984Lui bailler un Savant, qui sans cesse épilogue ?
3985Il lui faut un Mari, non pas un Pédagogue :
3986Et ne voulant savoir le Grais, ni le Latin,
3987Elle n’a pas besoin de Monsieur Trissotin.
3989**Chrysale**
3991Fort bien.
3993**Philaminte**
3995Il faut souffrir qu’elle jase à son aise.
3997**Martine**
3999Les Savants ne sont bons que pour prêcher en Chaise ;
4000Et pour mon Mari, moi, mille fois je l’ai dit,
4001Je ne voudrais jamais prendre un Homme d’esprit.
4002L’Esprit n’est point du tout ce qu’il faut en ménage ;
4003Les Livres cadrent mal avec le Mariage ;
4004Et je veux, si jamais on engage ma foi,
4005Un Mari qui n’ait point d’autre Livre que moi ;
4006Qui ne sache A, ne B, n’en déplaise à Madame,
4007Et ne soit en un mot Docteur que pour sa femme.
4009**Philaminte**
4011Est-ce fait ? et sans trouble ai-je assez écouté
4012Votre digne interprète ?
4014**Chrysale**
4016Elle a dit vérité.
4018**Philaminte**
4020Et moi, pour trancher court toute cette dispute,
4021Il faut qu’absolument mon désir s’exécute.
4022Henriette, et Monsieur seront joints de ce pas ;
4023Je l’ai dit, je le veux, ne me répliquez pas :
4024Et si votre parole à Clitandre est donnée,
4025Offrez-lui le parti d’épouser son aînée.
4027**Chrysale**
4029Voilà dans cette affaire un accommodement.
4030Voyez ? y donnez-vous votre consentement ?
4032**Henriette**
4034Eh mon père !
4036**Clitandre**
4038Eh Monsieur !
4040**Bélise**
4042On pourrait bien lui faire
4043Des propositions qui pourraient mieux lui plaire :
4044Mais nous établissons une espèce d’amour
4045Qui doit être épuré comme l’Astre du jour ;
4046La substance qui pense, y peut être reçue,
4047Mais nous en bannissons la substance étendue.
Scène Dernière
4051Ariste, Chrysale, Philaminte, Bélise, Henriette, Armande, Trissotin, Le notaire, Clitandre, Martine.
4053**Ariste**
4055J’ai regret de troubler un mystère joyeux,
4056Par le chagrin qu’il faut que j’apporte en ces lieux.
4057Ces deux Lettres me font porteur de deux nouvelles,
4058Dont j’ai senti pour vous les atteintes cruelles :
4059L’une pour vous, me vient de votre Procureur ;
4060L’autre pour vous, me vient de Lyon.
4062**Philaminte**
4064Quel malheur,
4065Digne de nous troubler, pourrait-on nous écrire ?
4067**Ariste**
4069Cette Lettre en contient un que vous pouvez lire.
4071**Philaminte**
4073Madame, j’ai prié Monsieur votre Frère de vous rendre cette Lettre, qui vous dira ce que je n’ai osé vous aller dire. La grande négligence que vous avez pour vos Affaires, a été cause que le Clerc de votre Rapporteur ne m’a point averti, et vous avez perdu absolument votre Procès que vous deviez gagner.
4075**Chrysale**
4077Votre procès perdu !
4079**Philaminte**
4081Vous vous troublez beaucoup !
4082Mon cœur n’est point du tout ébranlé de ce coup.
4083Faites, faites paraître une âme moins commune
4084À braver comme moi les traits de la Fortune.
4085Le peu de soin que vous avez vous coûte quarante mille écus, et c’est à payer cette somme, avec les dépens, que vous êtes condamnée par Arrêt de la Cour.
4087Condamnée ! Ah ce mot est choquant, et n’est fait
4088Que pour les Criminels.
4090**Ariste**
4092Il a tort en effet,
4093Et vous vous êtes là justement récriée.
4094Il devait avoir mis que vous êtes priée,
4095Par Arrêt de la Cour, de payer au plus tôt
4096Quarante mille écus, et les dépens qu’il faut.
4098**Philaminte**
4100Voyons l’autre.
4102**Chrysale, lit**
4104Monsieur, l’amitié qui me lie à Monsieur votre Frère, me fait prendre intérêt à tout ce qui vous touche. Je sais que vous avez mis votre bien entre les mains d’Argante et de Damon, et je vous donne avis qu’en même jour ils ont fait tous deux banqueroute.
4106Ô Ciel! tout à la fois perdre ainsi tout mon bien!
4108**Philaminte**
4110Ah quel honteux transport ! Fi ! tout cela n’est rien.
4111Il n’est pour le vrai Sage aucun revers funeste,
4112Et perdant toute chose, à soi-même il se reste.
4113Achevons notre affaire, et quittez votre ennui ;
4114Son bien nous peut suffire et pour nous, et pour lui.
4116**Trissotin**
4118Non, Madame, cessez de presser cette affaire.
4119Je vois qu’à cet Hymen tout le Monde est contraire,
4120Et mon dessein n’est point de contraindre les Gens.
4122**Philaminte**
4124Cette réflexion vous vient en peu de temps !
4125Elle suit de bien près, Monsieur, notre disgrâce.
4127**Trissotin**
4129De tant de résistance à la fin je me lasse.
4130J’aime mieux renoncer à tout cet embarras,
4131Et ne veux point d’un cœur qui ne se donne pas.
4133**Philaminte**
4135Je vois, je vois de vous, non pas pour votre gloire,
4136Ce que jusques ici j’ai refusé de croire.
4138**Trissotin**
4140Vous pouvez voir de moi tout ce que vous voudrez,
4141Et je regarde peu comment vous le prendrez :
4142Mais je ne suis point Homme à souffrir l’infamie
4143Des refus offensants qu’il faut qu’ici j’essuie ;
4144Je vaux bien que de moi l’on fasse plus de cas,
4145Et je baise les mains à qui ne me veut pas.
4147**Philaminte**
4149Qu’il a bien découvert son âme mercenaire !
4150Et que peu philosophe est ce qu’il vient de faire !
4152**Clitandre**
4154Je ne me vante point de l’être, mais enfin
4155Je m’attache, Madame, à tout votre destin ;
4156Et j’ose vous offrir, avecque ma personne,
4157Ce qu’on sait que de bien la Fortune me donne.
4159**Philaminte**
4161Vous me charmez, Monsieur, par ce trait généreux,
4162Et je veux couronner vos désirs amoureux.
4163Oui, j’accorde Henriette à l’ardeur empressée...
4165**Henriette**
4167Non, ma Mère, je change à présent de pensée.
4168Souffrez que je résiste à votre volonté.
4170**Clitandre**
4172Quoi, vous vous opposez à ma félicité ?
4173Et lorsqu’à mon amour je vois chacun se rendre...
4175**Henriette**
4177Je sais le peu de bien que vous avez, Clitandre,
4178Et je vous ai toujours souhaité pour Époux,
4179Lorsqu’en satisfaisant à mes vœux les plus doux,
4180J’ai vu que mon Hymen ajustait vos affaires :
4181Mais lorsque nous avons les Destins si contraires,
4182Je vous chéris assez dans cette extrémité,
4183Pour ne vous charger point de notre adversité.
4185**Clitandre**
4187Tout Destin avec vous me peut être agréable ;
4188Tout Destin me serait sans vous insupportable.
4190**Henriette**
4192L’Amour dans son transport parle toujours ainsi.
4193Des retours importuns évitons le souci,
4194Rien n’use tant l’ardeur de ce nœud qui nous lie,
4195Que les fâcheux besoins des choses de la vie ;
4196Et l’on en vient souvent à s’accuser tous deux,
4197De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux.
4199**Ariste**
4201N’est-ce que le motif que nous venons d’entendre,
4202Qui vous fait résister à l’Hymen de Clitandre ?
4204**Henriette**
4206Sans cela, vous verriez tout mon cœur y courir ;
4207Et je ne fuis sa main, que pour le trop chérir.
4209**Ariste**
4211Laissez-vous donc lier par des chaînes si belles.
4212Je ne vous ai porté que de fausses nouvelles ;
4213Et c’est un stratagème, un surprenant secours,
4214Que j’ai voulu tenter pour servir vos amours ;
4215Pour détromper ma Sœur, et lui faire connaître
4216Ce que son Philosophe à l’essai pouvait être.
4218**Chrysale**
4220Le Ciel en soit loué.
4222**Philaminte**
4224J’en ai la joie au cœur,
4225Par le chagrin qu’aura ce lâche Déserteur.
4226Voilà le châtiment de sa basse avarice,
4227De voir qu’avec éclat cet Hymen s’accomplisse.
4229**Chrysale**
4231Je le savais bien, moi, que vous l’épouseriez.
4233**Armande**
4235Ainsi donc à leurs vœux vous me sacrifiez ?
4237**Philaminte**
4239Ce ne sera point vous que je leur sacrifie,
4240Et vous avez l’appui de la Philosophie,
4241Pour voir d’un œil content couronner leur ardeur.
4243**Bélise**
4245Qu’il prenne garde au moins que je suis dans son cœur.
4246Par un prompt désespoir souvent on se marie,
4247Qu’on s’en repent après tout le temps de sa vie.
4249**Chrysale**
4251Allons, Monsieur, suivez l’ordre que j’ai prescrit,
4252Et faites le Contrat ainsi que je l’ai dit.