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Les Femmes savantes — en 20 minutes

Les Femmes savantes — en 20 minutes
1
Cette version courte traverse la comédie de Molière en extraits authentiques, copiés mot à mot du texte intégral et choisis pour suivre l’intrigue des cinq actes. Les courts paragraphes en italique sont des liaisons éditoriales ; tout le reste est de Molière, sans un mot ajouté.

2
Acte premier. Chez Chrysale, bon bourgeois de Paris. Armande, l’aînée, surprend sa sœur Henriette à parler mariage.
3
**Armande**
4
Quoi, le beau nom de Fille est un titre, ma Sœur,
5
Dont vous voulez quitter la charmante douceur ?
6
Et de vous marier vous osez faire fête ?
7
Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête ?
8
**Henriette**
9
Oui, ma sœur.
10
**Armande**
11
Ah ce oui se peut-il supporter ?
12
Et sans un mal de cœur saurait-on l’écouter ?
13
Armande lui oppose l’exemple de leur mère Philaminte, que « du nom de Savante on honore en tous lieux ».
14
À de plus hauts objets élevez vos désirs,
15
Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs,
16
Et traitant de mépris les sens et la matière,
17
À l’Esprit comme nous donnez-vous toute entière :
18
Vous avez notre Mère en exemple à vos yeux,
19
Que du nom de Savante on honore en tous lieux,
20
Tâchez ainsi que moi de vous montrer sa Fille,
21
Aspirez aux Clartés qui sont dans la Famille,
22
Et vous rendez sensible aux charmantes douceurs
23
Que l’amour de l’Étude épanche dans les cœurs :
24
Loin d’être aux lois d’un Homme en Esclave asservie ;
25
Mariez-vous, ma Sœur, à la Philosophie,
26
Qui nous monte au-dessus de tout le Genre Humain,
27
Et donne à la Raison l’empire souverain,
28
Soumettant à ses lois la partie animale
29
Dont l’appétit grossier aux Bêtes nous ravale.
30
Ce sont là les beaux feux, les doux attachements,
31
Qui doivent de la vie occuper les moments ;
32
Et les soins où je vois tant de Femmes sensibles,
33
Me paraissent aux yeux des pauvretés horribles.
34
Henriette répond que le Ciel fait les esprits différents.
35
**Henriette**
36
Le Ciel, dont nous voyons que l’ordre est tout-puissant,
37
Pour différents emplois nous fabrique en naissant ;
38
Et tout Esprit n’est pas composé d’une étoffe
39
Qui se trouve taillée à faire un Philosophe.
40
Si le vôtre est né propre aux élévations
41
Où montent des Savants les spéculations,
42
Le mien est fait, ma Sœur, pour aller terre à terre,
43
Et dans les petits soins son faible se resserre.
44
Ne troublons point du Ciel les justes règlements,
45
Et de nos deux instincts suivons les mouvements ;
46
Habitez par l’essor d’un grand et beau génie,
47
Les hautes régions de la Philosophie,
48
Tandis que mon Esprit se tenant ici-bas,
49
Goûtera de l’Hymen les terrestres appas.
50
Reste à savoir qui Henriette veut épouser : Clitandre, justement, qu’Armande a longtemps tenu en soupirant. On le fait venir, et il s’explique devant les deux sœurs.
51
Non, Madame, mon cœur qui dissimule peu,
52
Ne sent nulle contrainte à faire un libre aveu ;
53
Dans aucun embarras un tel pas ne me jette,
54
Et j’avouerai tout haut d’une âme franche et nette,
55
Que les tendres liens où je suis arrêté,
56
Mon amour et mes vœux, sont tout de ce côté.
57
Qu’à nulle émotion cet aveu ne vous porte ;
58
Vous avez bien voulu les choses de la sorte,
59
Vos attraits m’avaient pris, et mes tendres soupirs
60
Vous ont assez prouvé l’ardeur de mes désirs :
61
Mon cœur vous consacrait une flamme immortelle,
62
Mais vos yeux n’ont pas cru leur conquête assez belle ;
63
J’ai souffert sous leur joug cent mépris différents,
64
Ils régnaient sur mon âme en superbes tyrans,
65
Et je me suis cherché, lassé de tant de peines,
66
Des vainqueurs plus humains, et de moins rudes chaînes :
67
Je les ai rencontrés, Madame, dans ces yeux,
68
Et leurs traits à jamais me seront précieux ;
69
Restés seuls, Henriette avertit Clitandre que la maison est gouvernée par sa mère. Il ne cache pas ce qu’il pense des femmes savantes.
70
**Clitandre**
71
Mon cœur n’a jamais pu, tant il est né sincère,
72
Même dans votre Sœur flatter leur caractère,
73
Et les Femmes Docteurs ne sont point de mon goût.
74
Je consens qu’une femme ait des clartés de tout,
75
Mais je ne lui veux point la passion choquante
76
De se rendre savante afin d’être Savante ;
77
Et j’aime que souvent aux questions qu’on fait,
78
Elle sache ignorer les choses qu’elle sait ;
79
De son étude enfin je veux qu’elle se cache,
80
Et qu’elle ait du savoir sans vouloir qu’on le sache,
81
Sans citer les Auteurs, sans dire de grands mots,
82
Et clouer de l’esprit à ses moindres propos.
83
Il tente alors de gagner la tante, Bélise, qui vit dans le roman qu’elle se fait.
84
**Clitandre**
85
Souffrez, pour vous parler, Madame, qu’un Amant
86
Prenne l’occasion de cet heureux moment,
87
Et se découvre à vous de la sincère flamme…
88
**Bélise**
89
Ah tout beau, gardez-vous de m’ouvrir trop votre âme :
90
Si je vous ai su mettre au rang de mes Amants,
91
Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchements,
92
Et ne m’expliquez point par un autre langage
93
Des désirs qui chez moi passent pour un outrage ;
94
Aimez-moi, soupirez, brûlez pour mes appas,
95
Mais qu’il me soit permis de ne le savoir pas :
96
**Clitandre**
97
Diantre soit de la folle avec ses visions.
98
A-t-on rien vu d’égal à ces préventions ?
99
Allons commettre un autre au soin que l’on me donne,
100
Et prenons le secours d’une sage personne.
101
Acte II. Ariste, frère de Chrysale, vient demander pour Clitandre la main d’Henriette. Bélise s’en mêle.
102
**Bélise**
103
Non, non, je vous entends, vous ignorez l’histoire,
104
Et l’affaire n’est pas ce que vous pouvez croire.
105
**Ariste**
106
Comment, ma Sœur ?
107
**Bélise**
108
Clitandre abuse vos esprits,
109
Et c’est d’un autre Objet que son cœur est épris.
110
Elle prétend savoir mieux : Henriette n’est qu’un prétexte.
111
**Bélise**
112
Encor mieux. On ne peut tromper plus galamment.
113
Henriette, entre nous, est un amusement,
114
Un voile ingénieux, un prétexte, mon Frère,
115
À couvrir d’autres feux dont je sais le mystère,
116
Et je veux bien tous deux vous mettre hors d’erreur.
117
**Ariste**
118
Mais puisque vous savez tant de choses, ma Sœur,
119
Dites-nous, s’il vous plaît, cet autre Objet qu’il aime.
120
**Bélise**
121
Vous le voulez savoir ?
122
**Ariste**
123
Oui. Quoi ?
124
**Bélise**
125
Moi.
126
**Ariste**
127
Vous ?
128
**Bélise**
129
Moi-même.
130
Le nom de cet autre objet finit par lasser ses frères.
131
**Ariste**
132
Ma foi ! ma chère Sœur, vision toute claire.
133
**Chrysale**
134
De ces chimères-là vous devez vous défaire.
135
**Bélise**
136
Ah chimères ! Ce sont des chimères, dit-on !
137
Chimères, moi ! Vraiment chimères est fort bon !
138
Je me réjouis fort de chimères, mes Frères,
139
Et je ne savais pas que j’eusse des chimères.
140
Chrysale, lui, consent volontiers. Mais il croise Martine, la servante de cuisine, que Philaminte vient de chasser.
141
**Martine**
142
J’ai que l’an me donne aujourd’hui mon congé,
143
Monsieur.
144
**Chrysale**
145
Votre congé !
146
**Martine**
147
Oui, Madame me chasse.
148
**Chrysale**
149
Je n’entends pas cela. Comment ?
150
**Martine**
151
On me menace,
152
Si je ne sors d’ici, de me bailler cent coups.
153
**Chrysale**
154
Non, vous demeurerez, je suis content de vous ;
155
Ma femme bien souvent a la tête un peu chaude,
156
Et je ne veux pas moi...
157
Chrysale imagine tous les crimes possibles. Le vrai est ailleurs.
158
**Chrysale**
159
Comment diantre, Friponne ! Euh ? a-t-elle commis...
160
**Philaminte**
161
Elle a, d’une insolence à nulle autre pareille,
162
Après trente leçons, insulté mon oreille,
163
Par l’impropriété d’un mot sauvage et bas,
164
Qu’en termes décisifs condamne Vaugelas.
165
**Martine**
166
Tout ce que vous prêchez est je crois bel et bon ;
167
Mais je ne saurais, moi, parler votre jargon.
168
**Philaminte**
169
L’impudente ! appeler un jargon le langage
170
Fondé sur la Raison et sur le bel Usage !
171
**Martine**
172
Quand on se fait entendre, on parle toujours bien,
173
Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien.
174
Chrysale prend le parti de la cuisine contre Vaugelas.
175
**Chrysale**
176
Qu’importe qu’elle manque aux lois de Vaugelas,
177
Pourvu qu’à la cuisine elle ne manque pas ?
178
J’aime bien mieux, pour moi, qu’en épluchant ses herbes,
179
Elle accommode mal les noms avec les verbes,
180
Et redise cent fois un bas ou méchant mot,
181
Que de brûler ma Viande, ou saler trop mon Pot.
182
Je vis de bonne Soupe, et non de beau Langage.
183
Vaugelas n’apprend point à bien faire un Potage,
184
Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,
185
En Cuisine peut-être auraient été des sots.
186
Puis, feignant de s’adresser à sa sœur Bélise pour ne pas affronter sa femme en face, il vide enfin son sac.
187
**Chrysale**
188
Voulez-vous que je dise ? Il faut qu’enfin j’éclate,
189
Que je lève le masque, et décharge ma rate.
190
De folles on vous traite, et j’ai fort sur le cœur...
191
**Philaminte**
192
Comment donc ?
193
**Chrysale**
194
C’est à vous que je parle, ma Sœur.
195
Le moindre solécisme en parlant vous irrite :
196
Mais vous en faites, vous, d’étranges en conduite.
197
Vos Livres éternels ne me contentent pas,
198
Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,
199
Vous devriez brûler tout ce meuble inutile,
200
Et laisser la science aux docteurs de la ville ;
201
M’ôter, pour faire bien, du grenier de céans,
202
Cette longue Lunette à faire peur aux Gens,
203
Et cent brimborions dont l’aspect importune :
204
Ne point aller chercher ce qu’on fait dans la Lune,
205
Et vous mêler un peu de ce qu’on fait chez vous,
206
Où nous voyons aller tout sens dessus dessous.
207
Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
208
Qu’une Femme étudie, et sache tant de choses.
209
Former aux bonnes mœurs l’esprit de ses Enfants,
210
Faire aller son ménage, avoir l’œil sur ses Gens,
211
Et régler la dépense avec économie,
212
Doit être son étude et sa philosophie.
213
Il croit avoir gagné ; sa femme lui annonce alors son propre choix de gendre.
214
**Philaminte**
215
C’est à quoi j’ai songé,
216
Et je veux vous ouvrir l’intention que j’ai.
217
Ce Monsieur Trissotin dont on nous fait un crime,
218
Et qui n’a pas l’honneur d’être dans votre estime,
219
Est celui que je prends pour l’Époux qu’il lui faut,
220
Et je sais mieux que vous juger de ce qu’il vaut ;
221
La contestation est ici superflue,
222
Et de tout point chez moi l’affaire est résolue.
223
Au moins ne dites mot du choix de cet Époux,
224
Je veux à votre Fille en parler avant vous.
225
J’ai des raisons à faire approuver ma conduite,
226
Et je connaîtrai bien si vous l’aurez instruite.
227
Resté seul avec son frère, Chrysale avoue n’avoir rien osé dire. Ariste le secoue.
228
**Ariste**
229
Allez, c’est se moquer. Votre Femme, entre nous,
230
Est par vos lâchetés souveraine sur vous.
231
Son pouvoir n’est fondé que sur votre faiblesse.
232
C’est de vous qu’elle prend le titre de Maîtresse.
233
Vous-même à ses hauteurs vous vous abandonnez,
234
Et vous faites mener en Bête par le nez.
235
Quoi, vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme,
236
Vous résoudre une fois à vouloir être un Homme ?
237
À faire condescendre une Femme à vos vœux,
238
Et prendre assez de cœur pour dire un : Je le veux ?
239
Acte III. Le salon de Philaminte. Trissotin, le bel esprit de la maison, vient lire ses vers devant ces dames ; Henriette assiste à la séance malgré elle.
240
**Trissotin**
241
Hélas, c’est un Enfant tout nouveauné, Madame.
242
Son sort assurément a lieu de vous toucher,
243
Et c’est dans votre cour que j’en viens d’accoucher.
244
**Philaminte**
245
Pour me le rendre cher, il suffit de son Père.
246
**Trissotin**
247
Votre approbation lui peut servir de Mère.
248
**Bélise**
249
Qu’il a d’esprit !
250
On réclame le sonnet.
251
**Trissotin**
252
SO...
253
**Bélise**
254
Silence, ma nièce.
255
**Armande**
256
Ah laissez-le donc lire.
257
**Trissotin**
258
SONNET, À LA PRINCESSE URANIE, sur sa fièvre
259
Votre prudence est endormie,
260
De traiter magnifiquement,
261
Et de loger superbement
262
Votre plus cruelle Ennemie.
263
Chaque vers relu déclenche des transports. Le « quoi qu’on die » du second quatrain met l’assemblée hors d’elle.
264
**Trissotin**
265
Faites-la sortir, quoi qu’on die,
266
De votre riche Appartement,
267
Où cette Ingrate insolemment
268
Attaque votre belle vie.
269
**Bélise**
270
Ah tout doux, laissez-moi, de grâce, respirer.
271
**Armande**
272
Donnez-nous, s’il vous plaît, le loisir d’admirer.
273
**Philaminte**
274
On se sent à ces Vers, jusques au fond de l’âme,
275
Couler je-ne-sais-quoi qui fait que l’on se pâme.
276
**Armande**
277
Faites-la sortir, quoi qu’on die,
278
De votre riche Appartement.
279
Que riche Appartement est là joliment dit !
280
Et que la métaphore est mise avec esprit !
281
**Philaminte**
282
Faites-la sortir, quoi qu’on die.
283
Ah ! que ce quoi qu’on die est d’un goût admirable !
284
C’est, à mon sentiment, un endroit impayable.
285
**Trissotin**
286
Faites-la sortir, quoi qu’on die,
287
**Philaminte, Armande et Bélise**
288
Quoi qu’on die !
289
**Trissotin**
290
De votre riche appartement,
291
**Philaminte, Armande et Bélise**
292
Riche appartement !
293
**Trissotin**
294
Où cette Ingrate insolemment
295
**Philaminte, Armande et Bélise**
296
Cette ingrate de Fièvre !
297
**Trissotin**
298
Attaque votre belle vie.
299
**Philaminte**
300
Votre belle vie !
301
**Armande et Bélise**
302
Ah !
303
**Trissotin**
304
Et nuit et jour vous fait outrage ?
305
Si vous la conduisez aux Bains,
306
Sans la marchander davantage,
307
Noyez-la de vos propres mains.
308
Philaminte expose alors son grand projet : une académie de femmes.
309
**Philaminte**
310
Je n’ai rien fait en Vers, mais j’ai lieu d’espérer
311
Que je pourrai bientôt vous montrer en Amie,
312
Huit chapitres du Plan de notre Académie.
313
Platon s’est au projet simplement arrêté,
314
Quand de sa République il a fait le Traité ;
315
Mais à l’effet entier je veux pousser l’idée
316
Que j’ai sur le papier en Prose accommodée,
317
Car enfin je me sens un étrange dépit
318
Du tort que l’on nous fait du côté de l’Esprit,
319
Et je veux nous venger toutes tant que nous sommes
320
De cette indigne Classe où nous rangent les Hommes ;
321
De borner nos talents à des futilités,
322
Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.
323
Le programme se précise, jusqu’au retranchement des syllabes malsonnantes.
324
**Philaminte**
325
Mais le plus beau projet de notre Académie,
326
Une entreprise noble et dont je suis ravie ;
327
Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté
328
Chez tous les beaux Esprits de la postérité,
329
C’est le retranchement de ces syllabes sales,
330
Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales ;
331
Ces jouets éternels des Sots de tous les temps ;
332
Ces fades lieux communs de nos méchants Plaisants ;
333
Ces sources d’un amas d’équivoques infâmes,
334
Dont on vient faire insulte à la pudeur des Femmes.
335
**Trissotin**
336
Voilà certainement d’admirables projets !
337
Entre Vadius, savant helléniste que Trissotin présente comme son ami. Les deux hommes s’encensent.
338
**Trissotin**
339
Vos Vers ont des beautés que n’ont point tous les autres.
340
**Vadius**
341
Les Grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres.
342
**Trissotin**
343
Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots.
344
**Vadius**
345
On voit partout chez vous l’Ithos et le Pathos.
346
**Trissotin**
347
Nous avons vu de vous des Églogues d’un style,
348
Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.
349
**Vadius**
350
Vos Odes ont un air noble, galant et doux,
351
Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.
352
Puis Vadius, sans savoir à qui il parle, juge le fameux sonnet.
353
**Trissotin**
354
Vous en savez l’Auteur ?
355
**Vadius**
356
Non ; mais je sais fort bien,
357
Qu’à ne le point flatter, son Sonnet ne vaut rien.
358
**Trissotin**
359
Beaucoup de Gens pourtant le trouvent admirable.
360
**Vadius**
361
Cela n’empêche pas qu’il ne soit misérable ;
362
Et si vous l’avez vu, vous serez de mon goût.
363
**Trissotin**
364
Je sais que là-dessus je n’en suis point du tout,
365
Et que d’un tel Sonnet peu de Gens sont capables.
366
**Vadius**
367
Me préserve le Ciel d’en faire de semblables !
368
**Trissotin**
369
Je soutiens qu’on ne peut en faire de meilleur ;
370
Et ma grande raison, c’est que j’en suis l’auteur.
371
L’éloge mutuel tourne à l’injure, et les deux beaux esprits se renvoient chez le libraire. Philaminte, elle, revient à son affaire : elle veut donner Henriette à Trissotin.
372
**Philaminte**
373
À vous remettre bien, je me veux appliquer.
374
Mais parlons d’autre affaire. Approchez, Henriette.
375
Depuis assez longtemps mon âme s’inquiète,
376
De ce qu’aucun esprit en vous ne se fait voir,
377
Mais je trouve un moyen de vous en faire avoir.
378
**Henriette**
379
C’est prendre un soin pour moi qui n’est pas nécessaire,
380
Les doctes entretiens ne sont point mon affaire.
381
J’aime à vivre aisément, et dans tout ce qu’on dit
382
Il faut se trop peiner, pour avoir de l’esprit.
383
C’est une ambition que je n’ai point en tête,
384
Je me trouve fort bien, ma Mère, d’être Bête,
385
Et j’aime mieux n’avoir que de communs propos,
386
Que de me tourmenter pour dire de beaux mots.
387
Philaminte lui nomme alors l’époux qu’elle lui destine.
388
**Henriette**
389
Moi, ma Mère ?
390
**Philaminte**
391
Oui, vous. Faites la Sotte un peu.
392
Acte IV. Philaminte et Armande travaillent à ruiner Clitandre. Il se défend, et reproche à Armande sa froideur ; elle lui répond par la théorie de l’amour pur.
393
Et vous ne goûtez point dans ses plus doux appas,
394
Cette union des cœurs, où les corps n’entrent pas ?
395
Vous ne pouvez aimer que d’une amour grossière ?
396
Qu’avec tout l’attirail des nœuds de la matière ?
397
Et pour nourrir les feux que chez vous on produit,
398
Il faut un Mariage, et tout ce qui s’ensuit.
399
Ah quel étrange amour ! et que les belles âmes
400
Sont bien loin de brûler de ces terrestres flammes !
401
Les sens n’ont point de part à toutes leurs ardeurs,
402
Et ce beau feu ne veut marier que les cœurs.
403
Comme une chose indigne, il laisse là le reste.
404
C’est un feu pur et net comme le feu céleste,
405
On ne pousse avec lui que d’honnêtes soupirs,
406
Et l’on ne penche point vers les sales désirs.
407
Rien d’impur ne se mêle au but qu’on se propose.
408
On aime pour aimer, et non pour autre chose.
409
Ce n’est qu’à l’esprit seul que vont tous les transports
410
Et l’on ne s’aperçoit jamais qu’on ait un corps.
411
**Clitandre**
412
Pour moi par un malheur, je m’aperçois, Madame,
413
Que j’ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme :
414
Je sens qu’il y tient trop, pour le laisser à part ;
415
De ces détachements je ne connais point l’art ;
416
Le Ciel m’a dénié cette Philosophie,
417
Et mon âme et mon corps marchent de compagnie.
418
Il n’est rien de plus beau, comme vous avez dit,
419
Que ces vœux épurés qui ne vont qu’à l’esprit,
420
Ces unions de cœurs, et ces tendres pensées,
421
Du commerce des sens si bien débarrassées :
422
Mais ces amours pour moi sont trop subtilisés,
423
Je suis un peu grossier, comme vous m’accusez ;
424
J’aime avec tout moi-même, et l’amour qu’on me donne,
425
En veut, je le confesse, à toute la personne.
426
Trissotin survient. La dispute s’engage sur le savoir et la sottise.
427
**Trissotin**
428
J’ai cru jusques ici que c’était l’Ignorance
429
Qui faisait les grands Sots, et non pas la Science.
430
**Clitandre**
431
Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant,
432
Qu’un Sot savant est sot plus qu’un Sot ignorant.
433
**Trissotin**
434
Le sentiment commun est contre vos maximes,
435
Puisque Ignorant et Sot sont termes synonymes.
436
**Clitandre**
437
Si vous le voulez prendre aux usages du mot,
438
L’alliance est plus grande entre Pédant et Sot.
439
**Trissotin**
440
La Sottise dans l’un se fait voir toute pure.
441
**Clitandre**
442
Et l’Étude dans l’autre ajoute à la Nature.
443
**Trissotin**
444
Le Savoir garde en soi son mérite éminent.
445
**Clitandre**
446
Le Savoir dans un Fat devient impertinent.
447
Un valet apporte à Philaminte un billet de Vadius, qui dénonce Trissotin.
448
**Philaminte, lit :**
449
Trissotin s’est vanté, Madame, qu’il épouserait votre Fille. Je vous donne avis que sa Philosophie n’en veut qu’à vos richesses, et que vous ferez bien de ne point conclure ce Mariage, que vous n’ayez vu le Poème que je compose contre lui. En attendant cette Peinture où je prétends vous le dépeindre de toutes ses couleurs, je vous envoie Horace, Virgile, Térence et Catulle, où vous verrez notés en marge tous les endroits qu’il a pillés.
450
Loin de rompre, Philaminte précipite tout.
451
Reportez tout cela sur l’heure à votre Maître ;
452
Et lui dites, qu’afin de lui faire connaître
453
Quel grand état je fais de ses nobles avis,
454
Et comme je les crois dignes d’être suivis,
455
Dès ce soir à Monsieur je marierai ma Fille ;
456
Vous, Monsieur, comme Ami de toute la Famille,
457
À signer leur Contrat vous pourrez assister,
458
Et je vous y veux bien de ma part inviter.
459
Armande, prenez soin d’envoyer au Notaire,
460
Et d’aller avertir votre Sœur de l’affaire.
461
Averti, Chrysale décide de tenir tête et de faire venir son propre notaire.
462
**Chrysale**
463
Dès ce soir ?
464
**Clitandre**
465
Dès ce soir.
466
**Chrysale**
467
Et dès ce soir je veux,
468
Pour la contrecarrer, vous marier vous deux.
469
**Clitandre**
470
Pour dresser le Contrat, elle envoie au Notaire.
471
**Chrysale**
472
Et je vais le quérir pour celui qu’il doit faire.
473
Acte V. Henriette tente d’abord de dissuader Trissotin en tête-à-tête.
474
**Henriette**
475
Je suis fort redevable à vos feux généreux ;
476
Cet obligeant amour a de quoi me confondre,
477
Et j’ai regret, Monsieur, de n’y pouvoir répondre.
478
Je vous estime autant qu’on saurait estimer,
479
Mais je trouve un obstacle à vous pouvoir aimer.
480
Un cœur, vous le savez, à deux ne saurait être,
481
Et je sens que du mien Clitandre s’est fait maître.
482
Je sais qu’il a bien moins de mérite que vous,
483
Que j’ai de méchants yeux pour le choix d’un Époux,
484
Que par cent beaux talents vous devriez me plaire.
485
Je vois bien que j’ai tort, mais je n’y puis que faire ;
486
Et tout ce que sur moi peut le raisonnement,
487
C’est de me vouloir mal d’un tel aveuglement.
488
Elle l’avertit alors qu’on épouse mal une fille contrainte. Il n’en démord pas.
489
**Trissotin**
490
Si c’est vous offenser,
491
Mon offense envers vous n’est pas prête à cesser.
492
Cette ardeur jusqu’ici de vos yeux ignorée,
493
Vous consacre des vœux d’éternelle durée.
494
Rien n’en peut arrêter les aimables transports ;
495
Et bien que vos beautés condamnent mes efforts,
496
Je ne puis refuser le secours d’une Mère
497
Qui prétend couronner une flamme si chère ;
498
Et pourvu que j’obtienne un bonheur si charmant,
499
Pourvu que je vous aie, il n’importe comment.
500
Le notaire arrive, et ces dames voudraient un contrat en beau langage.
501
**Philaminte**
502
Vous ne sauriez changer votre style sauvage,
503
Et nous faire un Contrat qui soit en beau langage ?
504
**Le notaire**
505
Notre style est très bon, et je serais un Sot,
506
Madame, de vouloir y changer un seul mot.
507
**Bélise**
508
Ah ! quelle barbarie au milieu de la France !
509
Mais au moins en faveur, Monsieur, de la Science,
510
Veuillez au lieu d’écus, de livres et de francs,
511
Nous exprimer la dot en Mines et Talents,
512
Et dater par les mots d’Ides et de Calendes.
513
**Le notaire**
514
Moi ? Si j’allais, Madame, accorder vos demandes,
515
Je me ferais siffler de tous mes Compagnons.
516
Puis le père et la mère nomment chacun leur gendre.
517
**Le notaire**
518
Fort bien. Et le futur ?
519
**Philaminte**
520
L’époux que je lui donne
521
Est Monsieur.
522
**Chrysale**
523
Et celui, moi, qu’en propre personne,
524
Je prétends qu’elle épouse, est Monsieur.
525
**Le notaire**
526
Deux époux !
527
C’est trop pour la coutume.
528
**Philaminte**
529
Où vous arrêtez-vous ?
530
Mettez, mettez, Monsieur, Trissotin pour mon gendre.
531
**Chrysale**
532
Pour mon gendre mettez, mettez, Monsieur, Clitandre.
533
**Le notaire**
534
Mettez-vous donc d’accord et d’un jugement mûr
535
Voyez à convenir entre vous du Futur ?
536
Martine, rétablie par Chrysale, plaide à sa façon pour Clitandre.
537
**Martine**
538
Par quelle raison, jeune, et bien fait qu’il est,
539
Lui refuser Clitandre ? Et pourquoi, s’il vous plaît,
540
Lui bailler un Savant, qui sans cesse épilogue ?
541
Il lui faut un Mari, non pas un Pédagogue :
542
Et ne voulant savoir le Grais, ni le Latin,
543
Elle n’a pas besoin de Monsieur Trissotin.
544
Philaminte tranche pour Trissotin. C’est alors qu’Ariste entre avec deux lettres.
545
**Philaminte**
546
Madame, j’ai prié Monsieur votre Frère de vous rendre cette Lettre, qui vous dira ce que je n’ai osé vous aller dire. La grande négligence que vous avez pour vos Affaires, a été cause que le Clerc de votre Rapporteur ne m’a point averti, et vous avez perdu absolument votre Procès que vous deviez gagner.
547
**Chrysale**
548
Votre procès perdu !
549
**Philaminte**
550
Vous vous troublez beaucoup !
551
Mon cœur n’est point du tout ébranlé de ce coup.
552
Faites, faites paraître une âme moins commune
553
À braver comme moi les traits de la Fortune.
554
Le peu de soin que vous avez vous coûte quarante mille écus, et c’est à payer cette somme, avec les dépens, que vous êtes condamnée par Arrêt de la Cour.
555
Condamnée ! Ah ce mot est choquant, et n’est fait
556
Que pour les Criminels.
557
Ariste tend la seconde lettre.
558
**Chrysale, lit**
559
Monsieur, l’amitié qui me lie à Monsieur votre Frère, me fait prendre intérêt à tout ce qui vous touche. Je sais que vous avez mis votre bien entre les mains d’Argante et de Damon, et je vous donne avis qu’en même jour ils ont fait tous deux banqueroute.
560
Ô Ciel! tout à la fois perdre ainsi tout mon bien!
561
**Philaminte**
562
Ah quel honteux transport ! Fi ! tout cela n’est rien.
563
Il n’est pour le vrai Sage aucun revers funeste,
564
Et perdant toute chose, à soi-même il se reste.
565
Achevons notre affaire, et quittez votre ennui ;
566
Son bien nous peut suffire et pour nous, et pour lui.
567
**Trissotin**
568
Non, Madame, cessez de presser cette affaire.
569
Je vois qu’à cet Hymen tout le Monde est contraire,
570
Et mon dessein n’est point de contraindre les Gens.
571
**Philaminte**
572
Cette réflexion vous vient en peu de temps !
573
Elle suit de bien près, Monsieur, notre disgrâce.
574
**Trissotin**
575
De tant de résistance à la fin je me lasse.
576
J’aime mieux renoncer à tout cet embarras,
577
Et ne veux point d’un cœur qui ne se donne pas.
578
Clitandre, lui, offre sa fortune ; Henriette refuse de le ruiner. Ariste avoue enfin son stratagème.
579
**Philaminte**
580
Qu’il a bien découvert son âme mercenaire !
581
Et que peu philosophe est ce qu’il vient de faire !
582
**Clitandre**
583
Je ne me vante point de l’être, mais enfin
584
Je m’attache, Madame, à tout votre destin ;
585
Et j’ose vous offrir, avecque ma personne,
586
Ce qu’on sait que de bien la Fortune me donne.
587
**Philaminte**
588
Vous me charmez, Monsieur, par ce trait généreux,
589
Et je veux couronner vos désirs amoureux.
590
Oui, j’accorde Henriette à l’ardeur empressée...
591
**Henriette**
592
Non, ma Mère, je change à présent de pensée.
593
Souffrez que je résiste à votre volonté.
594
**Ariste**
595
N’est-ce que le motif que nous venons d’entendre,
596
Qui vous fait résister à l’Hymen de Clitandre ?
597
**Henriette**
598
Sans cela, vous verriez tout mon cœur y courir ;
599
Et je ne fuis sa main, que pour le trop chérir.
600
**Ariste**
601
Laissez-vous donc lier par des chaînes si belles.
602
Je ne vous ai porté que de fausses nouvelles ;
603
Et c’est un stratagème, un surprenant secours,
604
Que j’ai voulu tenter pour servir vos amours ;
605
Pour détromper ma Sœur, et lui faire connaître
606
Ce que son Philosophe à l’essai pouvait être.
607
**Chrysale**
608
Le Ciel en soit loué.
609
**Philaminte**
610
J’en ai la joie au cœur,
611
Par le chagrin qu’aura ce lâche Déserteur.
612
Voilà le châtiment de sa basse avarice,
613
De voir qu’avec éclat cet Hymen s’accomplisse.