1Cette version courte traverse la comédie de Molière en extraits authentiques, copiés mot à mot du texte intégral et choisis pour suivre l’intrigue des cinq actes. Les courts paragraphes en italique sont des liaisons éditoriales ; tout le reste est de Molière, sans un mot ajouté.
2Acte premier. Chez Chrysale, bon bourgeois de Paris. Armande, l’aînée, surprend sa sœur Henriette à parler mariage.
3**Armande**
4Quoi, le beau nom de Fille est un titre, ma Sœur,
5Dont vous voulez quitter la charmante douceur ?
6Et de vous marier vous osez faire fête ?
7Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête ?
8**Henriette**
9Oui, ma sœur.
10**Armande**
11Ah ce oui se peut-il supporter ?
12Et sans un mal de cœur saurait-on l’écouter ?
13Armande lui oppose l’exemple de leur mère Philaminte, que « du nom de Savante on honore en tous lieux ».
14À de plus hauts objets élevez vos désirs,
15Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs,
16Et traitant de mépris les sens et la matière,
17À l’Esprit comme nous donnez-vous toute entière :
18Vous avez notre Mère en exemple à vos yeux,
19Que du nom de Savante on honore en tous lieux,
20Tâchez ainsi que moi de vous montrer sa Fille,
21Aspirez aux Clartés qui sont dans la Famille,
22Et vous rendez sensible aux charmantes douceurs
23Que l’amour de l’Étude épanche dans les cœurs :
24Loin d’être aux lois d’un Homme en Esclave asservie ;
25Mariez-vous, ma Sœur, à la Philosophie,
26Qui nous monte au-dessus de tout le Genre Humain,
27Et donne à la Raison l’empire souverain,
28Soumettant à ses lois la partie animale
29Dont l’appétit grossier aux Bêtes nous ravale.
30Ce sont là les beaux feux, les doux attachements,
31Qui doivent de la vie occuper les moments ;
32Et les soins où je vois tant de Femmes sensibles,
33Me paraissent aux yeux des pauvretés horribles.
34Henriette répond que le Ciel fait les esprits différents.
35**Henriette**
36Le Ciel, dont nous voyons que l’ordre est tout-puissant,
37Pour différents emplois nous fabrique en naissant ;
38Et tout Esprit n’est pas composé d’une étoffe
39Qui se trouve taillée à faire un Philosophe.
40Si le vôtre est né propre aux élévations
41Où montent des Savants les spéculations,
42Le mien est fait, ma Sœur, pour aller terre à terre,
43Et dans les petits soins son faible se resserre.
44Ne troublons point du Ciel les justes règlements,
45Et de nos deux instincts suivons les mouvements ;
46Habitez par l’essor d’un grand et beau génie,
47Les hautes régions de la Philosophie,
48Tandis que mon Esprit se tenant ici-bas,
49Goûtera de l’Hymen les terrestres appas.
50Reste à savoir qui Henriette veut épouser : Clitandre, justement, qu’Armande a longtemps tenu en soupirant. On le fait venir, et il s’explique devant les deux sœurs.
51Non, Madame, mon cœur qui dissimule peu,
52Ne sent nulle contrainte à faire un libre aveu ;
53Dans aucun embarras un tel pas ne me jette,
54Et j’avouerai tout haut d’une âme franche et nette,
55Que les tendres liens où je suis arrêté,
56Mon amour et mes vœux, sont tout de ce côté.
57Qu’à nulle émotion cet aveu ne vous porte ;
58Vous avez bien voulu les choses de la sorte,
59Vos attraits m’avaient pris, et mes tendres soupirs
60Vous ont assez prouvé l’ardeur de mes désirs :
61Mon cœur vous consacrait une flamme immortelle,
62Mais vos yeux n’ont pas cru leur conquête assez belle ;
63J’ai souffert sous leur joug cent mépris différents,
64Ils régnaient sur mon âme en superbes tyrans,
65Et je me suis cherché, lassé de tant de peines,
66Des vainqueurs plus humains, et de moins rudes chaînes :
67Je les ai rencontrés, Madame, dans ces yeux,
68Et leurs traits à jamais me seront précieux ;
69Restés seuls, Henriette avertit Clitandre que la maison est gouvernée par sa mère. Il ne cache pas ce qu’il pense des femmes savantes.
70**Clitandre**
71Mon cœur n’a jamais pu, tant il est né sincère,
72Même dans votre Sœur flatter leur caractère,
73Et les Femmes Docteurs ne sont point de mon goût.
74Je consens qu’une femme ait des clartés de tout,
75Mais je ne lui veux point la passion choquante
76De se rendre savante afin d’être Savante ;
77Et j’aime que souvent aux questions qu’on fait,
78Elle sache ignorer les choses qu’elle sait ;
79De son étude enfin je veux qu’elle se cache,
80Et qu’elle ait du savoir sans vouloir qu’on le sache,
81Sans citer les Auteurs, sans dire de grands mots,
82Et clouer de l’esprit à ses moindres propos.
83Il tente alors de gagner la tante, Bélise, qui vit dans le roman qu’elle se fait.
84**Clitandre**
85Souffrez, pour vous parler, Madame, qu’un Amant
86Prenne l’occasion de cet heureux moment,
87Et se découvre à vous de la sincère flamme…
88**Bélise**
89Ah tout beau, gardez-vous de m’ouvrir trop votre âme :
90Si je vous ai su mettre au rang de mes Amants,
91Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchements,
92Et ne m’expliquez point par un autre langage
93Des désirs qui chez moi passent pour un outrage ;
94Aimez-moi, soupirez, brûlez pour mes appas,
95Mais qu’il me soit permis de ne le savoir pas :
96**Clitandre**
97Diantre soit de la folle avec ses visions.
98A-t-on rien vu d’égal à ces préventions ?
99Allons commettre un autre au soin que l’on me donne,
100Et prenons le secours d’une sage personne.
101Acte II. Ariste, frère de Chrysale, vient demander pour Clitandre la main d’Henriette. Bélise s’en mêle.
102**Bélise**
103Non, non, je vous entends, vous ignorez l’histoire,
104Et l’affaire n’est pas ce que vous pouvez croire.
105**Ariste**
106Comment, ma Sœur ?
107**Bélise**
108Clitandre abuse vos esprits,
109Et c’est d’un autre Objet que son cœur est épris.
161Elle a, d’une insolence à nulle autre pareille,
162Après trente leçons, insulté mon oreille,
163Par l’impropriété d’un mot sauvage et bas,
164Qu’en termes décisifs condamne Vaugelas.
165**Martine**
166Tout ce que vous prêchez est je crois bel et bon ;
167Mais je ne saurais, moi, parler votre jargon.
168**Philaminte**
169L’impudente ! appeler un jargon le langage
170Fondé sur la Raison et sur le bel Usage !
171**Martine**
172Quand on se fait entendre, on parle toujours bien,
173Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien.
174Chrysale prend le parti de la cuisine contre Vaugelas.
175**Chrysale**
176Qu’importe qu’elle manque aux lois de Vaugelas,
177Pourvu qu’à la cuisine elle ne manque pas ?
178J’aime bien mieux, pour moi, qu’en épluchant ses herbes,
179Elle accommode mal les noms avec les verbes,
180Et redise cent fois un bas ou méchant mot,
181Que de brûler ma Viande, ou saler trop mon Pot.
182Je vis de bonne Soupe, et non de beau Langage.
183Vaugelas n’apprend point à bien faire un Potage,
184Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,
185En Cuisine peut-être auraient été des sots.
186Puis, feignant de s’adresser à sa sœur Bélise pour ne pas affronter sa femme en face, il vide enfin son sac.
187**Chrysale**
188Voulez-vous que je dise ? Il faut qu’enfin j’éclate,
189Que je lève le masque, et décharge ma rate.
190De folles on vous traite, et j’ai fort sur le cœur...
191**Philaminte**
192Comment donc ?
193**Chrysale**
194C’est à vous que je parle, ma Sœur.
195Le moindre solécisme en parlant vous irrite :
196Mais vous en faites, vous, d’étranges en conduite.
197Vos Livres éternels ne me contentent pas,
198Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,
199Vous devriez brûler tout ce meuble inutile,
200Et laisser la science aux docteurs de la ville ;
201M’ôter, pour faire bien, du grenier de céans,
202Cette longue Lunette à faire peur aux Gens,
203Et cent brimborions dont l’aspect importune :
204Ne point aller chercher ce qu’on fait dans la Lune,
205Et vous mêler un peu de ce qu’on fait chez vous,
206Où nous voyons aller tout sens dessus dessous.
207Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
208Qu’une Femme étudie, et sache tant de choses.
209Former aux bonnes mœurs l’esprit de ses Enfants,
210Faire aller son ménage, avoir l’œil sur ses Gens,
211Et régler la dépense avec économie,
212Doit être son étude et sa philosophie.
213Il croit avoir gagné ; sa femme lui annonce alors son propre choix de gendre.
214**Philaminte**
215C’est à quoi j’ai songé,
216Et je veux vous ouvrir l’intention que j’ai.
217Ce Monsieur Trissotin dont on nous fait un crime,
218Et qui n’a pas l’honneur d’être dans votre estime,
219Est celui que je prends pour l’Époux qu’il lui faut,
220Et je sais mieux que vous juger de ce qu’il vaut ;
221La contestation est ici superflue,
222Et de tout point chez moi l’affaire est résolue.
223Au moins ne dites mot du choix de cet Époux,
224Je veux à votre Fille en parler avant vous.
225J’ai des raisons à faire approuver ma conduite,
226Et je connaîtrai bien si vous l’aurez instruite.
227Resté seul avec son frère, Chrysale avoue n’avoir rien osé dire. Ariste le secoue.
228**Ariste**
229Allez, c’est se moquer. Votre Femme, entre nous,
230Est par vos lâchetés souveraine sur vous.
231Son pouvoir n’est fondé que sur votre faiblesse.
232C’est de vous qu’elle prend le titre de Maîtresse.
233Vous-même à ses hauteurs vous vous abandonnez,
234Et vous faites mener en Bête par le nez.
235Quoi, vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme,
236Vous résoudre une fois à vouloir être un Homme ?
237À faire condescendre une Femme à vos vœux,
238Et prendre assez de cœur pour dire un : Je le veux ?
239Acte III. Le salon de Philaminte. Trissotin, le bel esprit de la maison, vient lire ses vers devant ces dames ; Henriette assiste à la séance malgré elle.
240**Trissotin**
241Hélas, c’est un Enfant tout nouveauné, Madame.
242Son sort assurément a lieu de vous toucher,
243Et c’est dans votre cour que j’en viens d’accoucher.
244**Philaminte**
245Pour me le rendre cher, il suffit de son Père.
246**Trissotin**
247Votre approbation lui peut servir de Mère.
248**Bélise**
249Qu’il a d’esprit !
250On réclame le sonnet.
251**Trissotin**
252SO...
253**Bélise**
254Silence, ma nièce.
255**Armande**
256Ah laissez-le donc lire.
257**Trissotin**
258SONNET, À LA PRINCESSE URANIE, sur sa fièvre
259Votre prudence est endormie,
260De traiter magnifiquement,
261Et de loger superbement
262Votre plus cruelle Ennemie.
263Chaque vers relu déclenche des transports. Le « quoi qu’on die » du second quatrain met l’assemblée hors d’elle.
264**Trissotin**
265Faites-la sortir, quoi qu’on die,
266De votre riche Appartement,
267Où cette Ingrate insolemment
268Attaque votre belle vie.
269**Bélise**
270Ah tout doux, laissez-moi, de grâce, respirer.
271**Armande**
272Donnez-nous, s’il vous plaît, le loisir d’admirer.
273**Philaminte**
274On se sent à ces Vers, jusques au fond de l’âme,
275Couler je-ne-sais-quoi qui fait que l’on se pâme.
276**Armande**
277Faites-la sortir, quoi qu’on die,
278De votre riche Appartement.
279Que riche Appartement est là joliment dit !
280Et que la métaphore est mise avec esprit !
281**Philaminte**
282Faites-la sortir, quoi qu’on die.
283Ah ! que ce quoi qu’on die est d’un goût admirable !
284C’est, à mon sentiment, un endroit impayable.
285**Trissotin**
286Faites-la sortir, quoi qu’on die,
287**Philaminte, Armande et Bélise**
288Quoi qu’on die !
289**Trissotin**
290De votre riche appartement,
291**Philaminte, Armande et Bélise**
292Riche appartement !
293**Trissotin**
294Où cette Ingrate insolemment
295**Philaminte, Armande et Bélise**
296Cette ingrate de Fièvre !
297**Trissotin**
298Attaque votre belle vie.
299**Philaminte**
300Votre belle vie !
301**Armande et Bélise**
302Ah !
303**Trissotin**
304Et nuit et jour vous fait outrage ?
305Si vous la conduisez aux Bains,
306Sans la marchander davantage,
307Noyez-la de vos propres mains.
308Philaminte expose alors son grand projet : une académie de femmes.
309**Philaminte**
310Je n’ai rien fait en Vers, mais j’ai lieu d’espérer
311Que je pourrai bientôt vous montrer en Amie,
312Huit chapitres du Plan de notre Académie.
313Platon s’est au projet simplement arrêté,
314Quand de sa République il a fait le Traité ;
315Mais à l’effet entier je veux pousser l’idée
316Que j’ai sur le papier en Prose accommodée,
317Car enfin je me sens un étrange dépit
318Du tort que l’on nous fait du côté de l’Esprit,
319Et je veux nous venger toutes tant que nous sommes
320De cette indigne Classe où nous rangent les Hommes ;
321De borner nos talents à des futilités,
322Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.
323Le programme se précise, jusqu’au retranchement des syllabes malsonnantes.
324**Philaminte**
325Mais le plus beau projet de notre Académie,
326Une entreprise noble et dont je suis ravie ;
327Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté
328Chez tous les beaux Esprits de la postérité,
329C’est le retranchement de ces syllabes sales,
330Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales ;
331Ces jouets éternels des Sots de tous les temps ;
332Ces fades lieux communs de nos méchants Plaisants ;
333Ces sources d’un amas d’équivoques infâmes,
334Dont on vient faire insulte à la pudeur des Femmes.
335**Trissotin**
336Voilà certainement d’admirables projets !
337Entre Vadius, savant helléniste que Trissotin présente comme son ami. Les deux hommes s’encensent.
338**Trissotin**
339Vos Vers ont des beautés que n’ont point tous les autres.
340**Vadius**
341Les Grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres.
342**Trissotin**
343Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots.
344**Vadius**
345On voit partout chez vous l’Ithos et le Pathos.
346**Trissotin**
347Nous avons vu de vous des Églogues d’un style,
348Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.
349**Vadius**
350Vos Odes ont un air noble, galant et doux,
351Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.
352Puis Vadius, sans savoir à qui il parle, juge le fameux sonnet.
353**Trissotin**
354Vous en savez l’Auteur ?
355**Vadius**
356Non ; mais je sais fort bien,
357Qu’à ne le point flatter, son Sonnet ne vaut rien.
358**Trissotin**
359Beaucoup de Gens pourtant le trouvent admirable.
360**Vadius**
361Cela n’empêche pas qu’il ne soit misérable ;
362Et si vous l’avez vu, vous serez de mon goût.
363**Trissotin**
364Je sais que là-dessus je n’en suis point du tout,
365Et que d’un tel Sonnet peu de Gens sont capables.
366**Vadius**
367Me préserve le Ciel d’en faire de semblables !
368**Trissotin**
369Je soutiens qu’on ne peut en faire de meilleur ;
370Et ma grande raison, c’est que j’en suis l’auteur.
371L’éloge mutuel tourne à l’injure, et les deux beaux esprits se renvoient chez le libraire. Philaminte, elle, revient à son affaire : elle veut donner Henriette à Trissotin.
377Mais je trouve un moyen de vous en faire avoir.
378**Henriette**
379C’est prendre un soin pour moi qui n’est pas nécessaire,
380Les doctes entretiens ne sont point mon affaire.
381J’aime à vivre aisément, et dans tout ce qu’on dit
382Il faut se trop peiner, pour avoir de l’esprit.
383C’est une ambition que je n’ai point en tête,
384Je me trouve fort bien, ma Mère, d’être Bête,
385Et j’aime mieux n’avoir que de communs propos,
386Que de me tourmenter pour dire de beaux mots.
387Philaminte lui nomme alors l’époux qu’elle lui destine.
388**Henriette**
389Moi, ma Mère ?
390**Philaminte**
391Oui, vous. Faites la Sotte un peu.
392Acte IV. Philaminte et Armande travaillent à ruiner Clitandre. Il se défend, et reproche à Armande sa froideur ; elle lui répond par la théorie de l’amour pur.
393Et vous ne goûtez point dans ses plus doux appas,
394Cette union des cœurs, où les corps n’entrent pas ?
395Vous ne pouvez aimer que d’une amour grossière ?
396Qu’avec tout l’attirail des nœuds de la matière ?
397Et pour nourrir les feux que chez vous on produit,
398Il faut un Mariage, et tout ce qui s’ensuit.
399Ah quel étrange amour ! et que les belles âmes
400Sont bien loin de brûler de ces terrestres flammes !
401Les sens n’ont point de part à toutes leurs ardeurs,
402Et ce beau feu ne veut marier que les cœurs.
403Comme une chose indigne, il laisse là le reste.
404C’est un feu pur et net comme le feu céleste,
405On ne pousse avec lui que d’honnêtes soupirs,
406Et l’on ne penche point vers les sales désirs.
407Rien d’impur ne se mêle au but qu’on se propose.
408On aime pour aimer, et non pour autre chose.
409Ce n’est qu’à l’esprit seul que vont tous les transports
410Et l’on ne s’aperçoit jamais qu’on ait un corps.
411**Clitandre**
412Pour moi par un malheur, je m’aperçois, Madame,
413Que j’ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme :
414Je sens qu’il y tient trop, pour le laisser à part ;
415De ces détachements je ne connais point l’art ;
416Le Ciel m’a dénié cette Philosophie,
417Et mon âme et mon corps marchent de compagnie.
418Il n’est rien de plus beau, comme vous avez dit,
419Que ces vœux épurés qui ne vont qu’à l’esprit,
420Ces unions de cœurs, et ces tendres pensées,
421Du commerce des sens si bien débarrassées :
422Mais ces amours pour moi sont trop subtilisés,
423Je suis un peu grossier, comme vous m’accusez ;
424J’aime avec tout moi-même, et l’amour qu’on me donne,
425En veut, je le confesse, à toute la personne.
426Trissotin survient. La dispute s’engage sur le savoir et la sottise.
427**Trissotin**
428J’ai cru jusques ici que c’était l’Ignorance
429Qui faisait les grands Sots, et non pas la Science.
430**Clitandre**
431Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant,
432Qu’un Sot savant est sot plus qu’un Sot ignorant.
433**Trissotin**
434Le sentiment commun est contre vos maximes,
435Puisque Ignorant et Sot sont termes synonymes.
436**Clitandre**
437Si vous le voulez prendre aux usages du mot,
438L’alliance est plus grande entre Pédant et Sot.
439**Trissotin**
440La Sottise dans l’un se fait voir toute pure.
441**Clitandre**
442Et l’Étude dans l’autre ajoute à la Nature.
443**Trissotin**
444Le Savoir garde en soi son mérite éminent.
445**Clitandre**
446Le Savoir dans un Fat devient impertinent.
447Un valet apporte à Philaminte un billet de Vadius, qui dénonce Trissotin.
448**Philaminte, lit :**
449Trissotin s’est vanté, Madame, qu’il épouserait votre Fille. Je vous donne avis que sa Philosophie n’en veut qu’à vos richesses, et que vous ferez bien de ne point conclure ce Mariage, que vous n’ayez vu le Poème que je compose contre lui. En attendant cette Peinture où je prétends vous le dépeindre de toutes ses couleurs, je vous envoie Horace, Virgile, Térence et Catulle, où vous verrez notés en marge tous les endroits qu’il a pillés.
450Loin de rompre, Philaminte précipite tout.
451Reportez tout cela sur l’heure à votre Maître ;
452Et lui dites, qu’afin de lui faire connaître
453Quel grand état je fais de ses nobles avis,
454Et comme je les crois dignes d’être suivis,
455Dès ce soir à Monsieur je marierai ma Fille ;
456Vous, Monsieur, comme Ami de toute la Famille,
457À signer leur Contrat vous pourrez assister,
458Et je vous y veux bien de ma part inviter.
459Armande, prenez soin d’envoyer au Notaire,
460Et d’aller avertir votre Sœur de l’affaire.
461Averti, Chrysale décide de tenir tête et de faire venir son propre notaire.
462**Chrysale**
463Dès ce soir ?
464**Clitandre**
465Dès ce soir.
466**Chrysale**
467Et dès ce soir je veux,
468Pour la contrecarrer, vous marier vous deux.
469**Clitandre**
470Pour dresser le Contrat, elle envoie au Notaire.
471**Chrysale**
472Et je vais le quérir pour celui qu’il doit faire.
473Acte V. Henriette tente d’abord de dissuader Trissotin en tête-à-tête.
474**Henriette**
475Je suis fort redevable à vos feux généreux ;
476Cet obligeant amour a de quoi me confondre,
477Et j’ai regret, Monsieur, de n’y pouvoir répondre.
478Je vous estime autant qu’on saurait estimer,
479Mais je trouve un obstacle à vous pouvoir aimer.
480Un cœur, vous le savez, à deux ne saurait être,
481Et je sens que du mien Clitandre s’est fait maître.
482Je sais qu’il a bien moins de mérite que vous,
483Que j’ai de méchants yeux pour le choix d’un Époux,
484Que par cent beaux talents vous devriez me plaire.
485Je vois bien que j’ai tort, mais je n’y puis que faire ;
486Et tout ce que sur moi peut le raisonnement,
487C’est de me vouloir mal d’un tel aveuglement.
488Elle l’avertit alors qu’on épouse mal une fille contrainte. Il n’en démord pas.
489**Trissotin**
490Si c’est vous offenser,
491Mon offense envers vous n’est pas prête à cesser.
492Cette ardeur jusqu’ici de vos yeux ignorée,
493Vous consacre des vœux d’éternelle durée.
494Rien n’en peut arrêter les aimables transports ;
495Et bien que vos beautés condamnent mes efforts,
496Je ne puis refuser le secours d’une Mère
497Qui prétend couronner une flamme si chère ;
498Et pourvu que j’obtienne un bonheur si charmant,
499Pourvu que je vous aie, il n’importe comment.
500Le notaire arrive, et ces dames voudraient un contrat en beau langage.
501**Philaminte**
502Vous ne sauriez changer votre style sauvage,
503Et nous faire un Contrat qui soit en beau langage ?
504**Le notaire**
505Notre style est très bon, et je serais un Sot,
506Madame, de vouloir y changer un seul mot.
507**Bélise**
508Ah ! quelle barbarie au milieu de la France !
509Mais au moins en faveur, Monsieur, de la Science,
510Veuillez au lieu d’écus, de livres et de francs,
511Nous exprimer la dot en Mines et Talents,
512Et dater par les mots d’Ides et de Calendes.
513**Le notaire**
514Moi ? Si j’allais, Madame, accorder vos demandes,
515Je me ferais siffler de tous mes Compagnons.
516Puis le père et la mère nomment chacun leur gendre.
517**Le notaire**
518Fort bien. Et le futur ?
519**Philaminte**
520L’époux que je lui donne
521Est Monsieur.
522**Chrysale**
523Et celui, moi, qu’en propre personne,
524Je prétends qu’elle épouse, est Monsieur.
525**Le notaire**
526Deux époux !
527C’est trop pour la coutume.
528**Philaminte**
529Où vous arrêtez-vous ?
530Mettez, mettez, Monsieur, Trissotin pour mon gendre.
536Martine, rétablie par Chrysale, plaide à sa façon pour Clitandre.
537**Martine**
538Par quelle raison, jeune, et bien fait qu’il est,
539Lui refuser Clitandre ? Et pourquoi, s’il vous plaît,
540Lui bailler un Savant, qui sans cesse épilogue ?
541Il lui faut un Mari, non pas un Pédagogue :
542Et ne voulant savoir le Grais, ni le Latin,
543Elle n’a pas besoin de Monsieur Trissotin.
544Philaminte tranche pour Trissotin. C’est alors qu’Ariste entre avec deux lettres.
545**Philaminte**
546Madame, j’ai prié Monsieur votre Frère de vous rendre cette Lettre, qui vous dira ce que je n’ai osé vous aller dire. La grande négligence que vous avez pour vos Affaires, a été cause que le Clerc de votre Rapporteur ne m’a point averti, et vous avez perdu absolument votre Procès que vous deviez gagner.
547**Chrysale**
548Votre procès perdu !
549**Philaminte**
550Vous vous troublez beaucoup !
551Mon cœur n’est point du tout ébranlé de ce coup.
552Faites, faites paraître une âme moins commune
553À braver comme moi les traits de la Fortune.
554Le peu de soin que vous avez vous coûte quarante mille écus, et c’est à payer cette somme, avec les dépens, que vous êtes condamnée par Arrêt de la Cour.
555Condamnée ! Ah ce mot est choquant, et n’est fait
556Que pour les Criminels.
557Ariste tend la seconde lettre.
558**Chrysale, lit**
559Monsieur, l’amitié qui me lie à Monsieur votre Frère, me fait prendre intérêt à tout ce qui vous touche. Je sais que vous avez mis votre bien entre les mains d’Argante et de Damon, et je vous donne avis qu’en même jour ils ont fait tous deux banqueroute.
560Ô Ciel! tout à la fois perdre ainsi tout mon bien!
561**Philaminte**
562Ah quel honteux transport ! Fi ! tout cela n’est rien.
563Il n’est pour le vrai Sage aucun revers funeste,
564Et perdant toute chose, à soi-même il se reste.
565Achevons notre affaire, et quittez votre ennui ;
566Son bien nous peut suffire et pour nous, et pour lui.
567**Trissotin**
568Non, Madame, cessez de presser cette affaire.
569Je vois qu’à cet Hymen tout le Monde est contraire,
570Et mon dessein n’est point de contraindre les Gens.
571**Philaminte**
572Cette réflexion vous vient en peu de temps !
573Elle suit de bien près, Monsieur, notre disgrâce.
574**Trissotin**
575De tant de résistance à la fin je me lasse.
576J’aime mieux renoncer à tout cet embarras,
577Et ne veux point d’un cœur qui ne se donne pas.
578Clitandre, lui, offre sa fortune ; Henriette refuse de le ruiner. Ariste avoue enfin son stratagème.
579**Philaminte**
580Qu’il a bien découvert son âme mercenaire !
581Et que peu philosophe est ce qu’il vient de faire !
582**Clitandre**
583Je ne me vante point de l’être, mais enfin
584Je m’attache, Madame, à tout votre destin ;
585Et j’ose vous offrir, avecque ma personne,
586Ce qu’on sait que de bien la Fortune me donne.
587**Philaminte**
588Vous me charmez, Monsieur, par ce trait généreux,
589Et je veux couronner vos désirs amoureux.
590Oui, j’accorde Henriette à l’ardeur empressée...
591**Henriette**
592Non, ma Mère, je change à présent de pensée.
593Souffrez que je résiste à votre volonté.
594**Ariste**
595N’est-ce que le motif que nous venons d’entendre,
596Qui vous fait résister à l’Hymen de Clitandre ?
597**Henriette**
598Sans cela, vous verriez tout mon cœur y courir ;
599Et je ne fuis sa main, que pour le trop chérir.
600**Ariste**
601Laissez-vous donc lier par des chaînes si belles.