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Drame en cinq actes (1834) : dans la Florence du duc Alexandre de Médicis, son cousin Lorenzo, devenu le compagnon de ses débauches, prépare en secret le meurtre du tyran, tandis que les Strozzi et les républicains rêvent de liberté sans oser agir.
Lorenzaccio — en 20 minutes
1Voici Lorenzaccio traversé par ses scènes les plus fortes : de vrais extraits du drame d’Alfred de Musset, mis bout à bout et reliés par de courtes notes, pour lire en une vingtaine de minutes l’essentiel de la pièce.
2Florence, 1536, sous le duc Alexandre de Médicis, imposé par le pape et l’empereur. Une nuit, le duc attend une jeune fille que son cousin Lorenzo, compagnon de ses débauches, lui a promise.
4Qu’elle se fasse attendre encore un quart d’heure, et je m’en vais. Il fait un froid de tous les diables.
6Patience, Altesse, patience.
8Elle devait sortir de chez sa mère à minuit; il est minuit, et elle ne vient pourtant pas.
10Si elle ne vient pas, dites que je suis un sot, et que la vieille mère est une honnête femme.
12Entrailles du pape! avec tout cela je suis volé d’un millier de ducats.
14Nous n’avons avancé que moitié. Je réponds de la petite. Deux grands yeux languissants, cela ne trompe pas. Quoi de plus curieux pour le connaisseur que la débauche à la mamelle? Voir dans un enfant de quinze ans la rouée à venir; étudier, ensemencer, infiltrer paternellement le filon mystérieux du vice dans un conseil d’ami, dans une caresse au menton;—tout dire et ne rien dire, selon le caractère des parents;—habituer doucement l’imagination qui se développe à donner des corps à ses fantômes, à toucher ce qui l’effraye, à mépriser ce qui la protège! Cela va plus vite qu’on ne pense; le vrai mérite est de frapper juste. Et quel trésor que celle-ci! tout ce qui peut faire passer une nuit délicieuse à Votre Altesse! Tant de pudeur! Une jeune chatte qui veut bien des confitures, mais qui ne veut pas se salir la patte. Proprette comme une Flamande! La médiocrité bourgeoise en personne. D’ailleurs, fille de bonnes gens, à qui leur peu de fortune n’a pas permis une éducation solide; point de fond dans les principes, rien qu’un léger vernis; mais quel flot violent d’un fleuve magnifique sous cette couche de glace fragile qui craque à chaque pas! Jamais arbuste en fleur n’a promis de fruits plus rares, jamais je n’ai humé dans une atmosphère enfantine plus exquise odeur de courtisanerie.
15Le frère de la jeune fille, Maffio, surprend les ravisseurs et tire l’épée ; Giomo, l’écuyer du duc, le désarme.
16Giomo, l’épée à la main.
17Faut-il frapper, Altesse?
19Allons donc! frapper ce pauvre homme! Va te recoucher, mon ami: nous t’enverrons demain quelques ducats.
22C’est Alexandre de Médicis!
23Au palais, on se plaint de Lorenzo, que le peuple surnomme Lorenzaccio. Le duc confie à voix basse au cardinal Cibo ce qu’il attend de lui.
24Tout ce que je sais de ces damnés bannis, de tous ces républicains entêtés qui complotent autour de moi, c’est par Lorenzo que je le sais. Il est glissant comme une anguille; il se fourre partout et me dit tout. N’a-t-il pas trouvé moyen d’établir une correspondance avec tous ces Strozzi de l’enfer? Oui, certes, c’est mon entremetteur; mais croyez que son entremise, si elle nuit à quelqu’un, ne me nuira pas. Tenez!
25Lorenzo paraît au fond d’une galerie basse.
26Regardez-moi ce petit corps maigre, ce lendemain d’orgie ambulant. Regardez-moi ces yeux plombés, ces mains fluettes et maladives, à peine assez fermes pour soutenir un éventail; ce visage morne, qui sourit quelquefois, mais qui n’a pas la force de rire. C’est là un homme à craindre? Allons, allons! vous vous moquez de lui. Hé! Renzo, viens donc ici; voilà sire Maurice qui te cherche dispute.
27Sire Maurice provoque Lorenzo et tire l’épée ; le duc, amusé, en fait donner une à son cousin.
29Et vous ne voyez pas que je plaisante encore! Qui diable pense ici à une affaire sérieuse? Regardez Renzo, je vous en prie: ses genoux tremblent; il serait devenu pâle, s’il pouvait le devenir. Quelle contenance, juste Dieu! je crois qu’il va tomber.
30Lorenzo chancelle; il s’appuie sur la balustrade et glisse à terre tout d’un coup.
31Le Duc, riant aux éclats.
32Quand je vous le disais! personne ne le sait mieux que moi; la seule vue d’une épée le fait trouver mal. Allons! chère Lorenzetta, fais-toi emporter chez ta mère.
33Au bord de l’Arno, Marie Soderini, la mère de Lorenzo, se souvient devant Catherine, sa jeune belle-sœur, de l’enfant qu’il était.
35Ah! tout cela est un abîme! Tant de facilité, un si doux amour de la solitude! Ce ne sera jamais un guerrier que mon Renzo, disais-je en le voyant rentrer de son collège, tout baigné de sueur, avec ses gros livres sous le bras; mais un saint amour de la vérité brillait sur ses lèvres et dans ses yeux noirs. Il lui fallait s’inquiéter de tout, dire sans cesse: «Celui-là est pauvre, celui-là est ruiné; comment faire?» Et cette admiration pour les grands hommes de son Plutarque! Catherine, Catherine, que de fois je l’ai baisé au front en pensant au père de la patrie!
36Le vieux républicain Philippe Strozzi apprend que Julien Salviati, courtisan du duc, a insulté en public sa fille Louise. Au palais Soderini, Marie raconte à son fils une vision de la nuit.
38Sais-tu le rêve que j’ai eu cette nuit, mon enfant?
42Ce n’était point un rêve, car je ne dormais pas. J’étais seule dans cette grande salle; ma lampe était loin de moi, sur cette table auprès de la fenêtre. Je songeais aux jours où j’étais heureuse, aux jours de ton enfance, mon Lorenzino. Je regardais cette nuit obscure, et je me disais: il ne rentrera qu’au jour, lui qui passait autrefois les nuits à travailler. Mes yeux se remplissaient de larmes, et je secouais la tête en les sentant couler. J’ai entendu tout d’un coup marcher lentement dans la galerie; je me suis retournée; un homme vêtu de noir venait à moi, un livre sous le bras: c’était toi, Renzo: «Comme tu reviens de bonne heure!» me suis-je écriée. Mais le spectre s’est assis auprès de la lampe, sans me répondre; il a ouvert son livre, et j’ai reconnu mon Lorenzino d’autrefois.
48Quand s’en est-il allé?
50Quand tu as tiré la cloche ce matin en rentrant.
52Mon spectre, à moi! Et il s’en est allé quand je suis rentré?
54Il s’est levé d’un air mélancolique, et s’est effacé comme une vapeur du matin.
56Catherine, Catherine, lis-moi l’histoire de Brutus.
58Qu’avez-vous? vous tremblez de la tête aux pieds.
60Ma mère, asseyez-vous ce soir à la place où vous étiez cette nuit, et si mon spectre revient, dites-lui qu’il verra bientôt quelque chose qui l’étonnera.
61Survient le duc, qui remarque Catherine à sa fenêtre et veut que Lorenzo la lui amène. Le soir, chez les Strozzi, Philippe attend dans l’angoisse son fils Pierre, parti venger sa sœur ; Lorenzo est là.
63C’est fait; Salviati est mort.
66Quelle horreur! tu es couvert de sang.
68Nous l’avons attendu au coin de la rue des Archers; François a arrêté son cheval; Thomas l’a frappé à la jambe, et moi...
70Tais-toi! tais-toi! tu me fais frémir; tes yeux sortent de leurs orbites; tes mains sont hideuses; tout ton corps tremble, et tu es pâle comme la mort.
72Tu es beau, Pierre, tu es grand comme la vengeance.
73Le peintre Tebaldeo, protégé de Lorenzo, fait le portrait du duc, qui pose à demi nu.
75Cela avance-t-il? Êtes-vous content de mon protégé?
76Il prend la cotte de mailles du duc sur le sofa.
77Vous avez là une jolie cotte de mailles, mignon! Mais cela doit être bien chaud.
79En vérité, si elle me gênait, je n’en porterais pas. Mais c’est du fil d’acier; la lime la plus aiguë n’en pourrait ronger une maille, et en même temps c’est léger comme de la soie. Il n’y a peut-être pas la pareille dans toute l’Europe; aussi je ne la quitte guère; jamais, pour mieux dire.
81C’est très léger, mais très solide. Croyez-vous cela à l’épreuve du stylet?
85Au fait, j’y réfléchis à présent; vous la portez toujours sous votre pourpoint. L’autre jour, à la chasse, j’étais en croupe derrière vous, et en vous tenant à bras-le-corps, je la sentais très bien. C’est une prudente habitude.
87Ce n’est pas que je me méfie de personne; comme tu dis, c’est une habitude,—pure habitude de soldat.
89Votre habit est magnifique. Quel parfum que ces gants! Pourquoi donc posez-vous à moitié nu? Cette cotte de mailles aurait fait son effet dans votre portrait; vous avez eu tort de la quitter.
91C’est le peintre qui l’a voulu; cela vaut toujours mieux, d’ailleurs, de poser le cou découvert: regarde les antiques.
93Où diable est ma guitare? Il faut que je fasse un second dessus à Giomo.
95La cotte de mailles a disparu ; Lorenzo, qui l’avait en main, dit ne plus savoir où il l’a posée. Giomo, qui l’a vu penché sur le puits du jardin, s’en méfie.
97Quitter la compagnie pour aller cracher dans le puits, cela n’est pas naturel. Je voudrais retrouver cette cotte de mailles, pour m’ôter de la tête une vieille idée qui se rouille de temps en temps. Bah! un Lorenzaccio! La cotte est sous quelque fauteuil.
98Dans sa chambre, Lorenzo s’exerce à l’escrime avec le spadassin Scoronconcolo, en hurlant comme s’il tuait un homme.
100Meurs, infâme! Je te saignerai, pourceau, je te saignerai! Au cœur, au cœur! il est éventré.—Crie donc, frappe donc, tue donc! Ouvre-lui les entrailles! Coupons-le par morceaux, et mangeons, mangeons! J’en ai jusqu’au coude. Fouille dans la gorge, roule-le, roule! Mordons, mordons, et mangeons!
102Scoronconcolo, s’essuyant le front.
103Tu as inventé un rude jeu, maître, et tu y vas en vrai tigre; mille millions de tonnerres! tu rugis comme une caverne pleine de panthères et de lions.
105O jour de sang, jour de mes noces! O soleil! soleil! il y a assez longtemps que tu es sec comme le plomb; tu te meurs de soif, soleil! son sang t’enivrera. O ma vengeance! qu’il y a longtemps que tes ongles poussent! O dents d’Ugolin! il vous faut le crâne, le crâne!
106Salviati a survécu, et le duc fait arrêter Pierre et Thomas Strozzi. Philippe désespéré presse Lorenzo d’agir ; Lorenzo finit par lâcher son secret.
108Je suis, en effet, précieux pour vous, car je tuerai Alexandre.
112Moi, demain ou après-demain. Rentrez chez vous, tâchez de délivrer vos enfants; si vous ne le pouvez pas, laissez-leur subir une légère punition; je sais pertinemment qu’il n’y a pas d’autres dangers pour eux, et je vous répète que d’ici à quelques jours il n’y aura pas plus d’Alexandre de Médicis à Florence qu’il n’y a de soleil à minuit.
113Philippe le somme de s’expliquer.
115Tel que tu me vois, Philippe, j’ai été honnête. J’ai cru à la vertu, à la grandeur humaine, comme un martyr croit à son Dieu. J’ai versé plus de larmes sur la pauvre Italie que Niobé sur ses filles.
119Ma jeunesse a été pure comme l’or. Pendant vingt ans de silence, la foudre s’est amoncelée dans ma poitrine; et il faut que je sois réellement une étincelle du tonnerre, car tout à coup, une certaine nuit que j’étais assis dans les ruines du colisée antique, je ne sais pourquoi, je me levai; je tendis vers le ciel mes bras trempés de rosée, et je jurai qu’un des tyrans de ma patrie mourrait de ma main. J’étais un étudiant paisible, et je ne m’occupais alors que des arts et des sciences, et il m’est impossible de dire comment cet étrange serment s’est fait en moi. Peut-être est-ce là ce qu’on éprouve quand on devient amoureux.
120Pour approcher le tyran, Lorenzo a dû partager ses débauches, et il a vu les hommes tels qu’ils sont.
122Que le tentateur ne méprise pas le faible; pourquoi tenter lorsque l’on doute?
124Suis-je un Satan? Lumière du ciel! je m’en souviens encore, j’aurais pleuré avec la première fille que j’ai séduite si elle ne s’était mise à rire. Quand j’ai commencé à jouer mon rôle de Brutus moderne, je marchais dans mes habits neufs de la grande confrérie du vice comme un enfant de dix ans dans l’armure d’un géant de la fable. Je croyais que la corruption était un stigmate, et que les monstres seuls le portaient au front. J’avais commencé à dire tout haut que mes vingt années de vertu étaient un masque étouffant; ô Philippe! j’entrai alors dans la vie, et je vis qu’à mon approche tout le monde en faisait autant que moi; tous les masques tombaient devant mon regard; l’humanité souleva sa robe, et me montra, comme à un adepte digne d’elle, sa monstrueuse nudité. J’ai vu les hommes tels qu’ils sont, et je me suis dit: Pour qui est-ce donc que je travaille? Lorsque je parcourais les rues de Florence, avec mon fantôme à mes côtés, je regardais autour de moi, je cherchais les visages qui me donnaient du cœur, et je me demandais: Quand j’aurai fait mon coup, celui-là en profitera-t-il? J’ai vu les républicains dans leurs cabinets; je suis entré dans les boutiques; j’ai écouté et j’ai guetté. J’ai recueilli les discours des gens du peuple; j’ai vu l’effet que produisait sur eux la tyrannie; j’ai bu dans les banquets patriotiques le vin qui engendre la métaphore et la prosopopée; j’ai avalé entre deux baisers les larmes les plus vertueuses; j’attendais toujours que l’humanité me laissât voir sur sa face quelque chose d’honnête. J’observais comme un amant observe sa fiancée en attendant le jour des noces.
125Philippe veut croire que Lorenzo redeviendra honnête une fois sa patrie délivrée.
127Toutes les maladies se guérissent; et le vice est une maladie aussi.
129Il est trop tard. Je me suis fait à mon métier. Le vice a été pour moi un vêtement; maintenant il est collé à ma peau. Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je me sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté. Brutus a fait le fou pour tuer Tarquin, et ce qui m’étonne en lui, c’est qu’il n’y ait pas laissé sa raison. Profite de moi, Philippe, voilà ce que j’ai à te dire: ne travaille pas pour ta patrie.
130Lorenzo parie que ni les républicains ni le peuple ne profiteront de la mort du duc. Pourquoi le tuer, alors ?
132Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre? Veux-tu donc que je m’empoisonne, ou que je saute dans l’Arno? veux-tu donc que je sois un spectre, et qu’en frappant sur ce squelette,
133Il frappe sa poitrine.
134il n’en sorte aucun son? Si je suis l’ombre de moi-même, veux-tu donc que je m’arrache le seul fil qui rattache aujourd’hui mon cœur à quelques fibres de mon cœur d’autrefois? Songes-tu que ce meurtre, c’est tout ce qui me reste de ma vertu? Songes-tu que je glisse depuis deux ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin d’herbe où j’aie pu cramponner mes ongles? Crois-tu donc que je n’aie plus d’orgueil, parce que je n’ai plus de honte? et veux-tu que je laisse mourir en silence l’énigme de ma vie? Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait s’évanouir, j’épargnerais peut-être ce conducteur de bœufs. Mais j’aime le vin, le jeu et les filles; comprends-tu cela? Si tu honores en moi quelque chose, toi qui me parles, c’est mon meurtre que tu honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et d’infamie; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que l’exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche; j’en ai assez de me voir conspué par des lâches sans nom, qui m’accablent d’injures pour se dispenser de m’assommer, comme ils le devraient. J’en ai assez d’entendre brailler en plein vent le bavardage humain; il faut que le monde sache un peu qui je suis, et qui il est. Dieu merci! c’est peut-être demain que je tue Alexandre; dans deux jours j’aurai fini. Ceux qui tournent autour de moi avec des yeux louches, comme autour d’une curiosité monstrueuse apportée d’Amérique, pourront satisfaire leur gosier et vider leur sac à paroles. Que les hommes me comprennent ou non, qu’ils agissent ou n’agissent pas, j’aurai dit tout ce que j’ai à dire; je leur ferai tailler leur plume, si je ne leur fais pas nettoyer leurs piques, et l’humanité gardera sur sa joue le soufflet de mon épée marqué en traits de sang. Qu’ils m’appellent comme ils voudront, Brutus ou Érostrate, il ne me plaît pas qu’ils m’oublient. Ma vie entière est au bout de ma dague, et que la Providence retourne ou non la tête en m’entendant frapper, je jette la nature humaine à pile ou face sur la tombe d’Alexandre; dans deux jours les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté.
135La marquise Cibo, devenue la maîtresse du duc, rêve en vain d’en faire un prince libérateur. Le soir, Philippe réunit les quarante Strozzi à souper et les appelle à la révolte.
137C’est une juste vengeance qui me pousse à la révolte, et je me fais rebelle parce que Dieu m’a fait père. Je ne suis poussé par aucun motif d’ambition, ni d’intérêt, ni d’orgueil. Ma cause est loyale, honorable et sacrée. Emplissez vos coupes et levez-vous. Notre vengeance est une hostie que nous pouvons briser sans crainte et nous partager devant Dieu. Je bois à la mort des Médicis!
138Les convives, se levant et buvant.
139A la mort des Médicis!
140Louise, posant son verre.
143Qu’as-tu, ma fille, mon enfant bien-aimée? qu’as-tu, mon Dieu? que t’arrive-t-il? Mon Dieu, mon Dieu! comme tu pâlis! Parle, qu’as-tu? parle à ton père. Au secours! au secours! un médecin! Vite, vite, il n’est plus temps.
145Je vais mourir, je vais mourir.
147Louise a été empoisonnée. Les convives veulent la venger ; Philippe, brisé, refuse.
149Liberté, vengeance, voyez-vous, tout cela est beau; j’ai deux fils en prison, et voilà ma fille morte. Si je reste ici, tout va mourir autour de moi. L’important, c’est que je m’en aille, et que vous vous teniez tranquilles. Quand ma porte et mes fenêtres seront fermées, on ne pensera plus aux Strozzi. Si elles restent ouvertes, je m’en vais vous voir tomber tous les uns après les autres. Je suis vieux, voyez-vous, il est temps que je ferme ma boutique. Adieu, mes amis, restez tranquilles; si je n’y suis plus, on ne vous fera rien. Je m’en vais de ce pas à Venise.
150On dit Philippe parti pour Venise. Lorenzo fait croire au duc que sa tante Catherine l’attendra à minuit dans la chambre de Lorenzo.
152Ainsi, c’est convenu. Ce soir je l’emmène chez moi, et demain les républicains verront ce qu’ils ont à faire, car le duc de Florence sera mort. Il faut que j’avertisse Scoronconcolo. Dépêche-toi, soleil, si tu es curieux des nouvelles que cette nuit te dira demain.
153Seul dans la rue, Lorenzo s’interroge sur ce meurtre.
155De quel tigre a rêvé ma mère enceinte de moi? Quand je pense que j’ai aimé les fleurs, les prairies et les sonnets de Pétrarque, le spectre de ma jeunesse se lève devant moi en frissonnant. O Dieu! pourquoi ce seul mot: «A ce soir,» fait-il pénétrer jusque dans mes os cette joie brûlante comme un fer rouge? De quelles entrailles fauves, de quels velus embrassements suis-je donc sorti? Que m’avait fait cet homme? Quand je pose ma main là, et que je réfléchis,—qui donc m’entendra dire demain: «Je l’ai tué», sans me répondre: «Pourquoi l’as-tu tué?» Cela est étrange. Il a fait du mal aux autres, mais il m’a fait du bien, du moins à sa manière. Si j’étais resté tranquille au fond de mes solitudes de Cafaggiuolo, il ne serait pas venu m’y chercher, et moi je suis venu le chercher à Florence. Pourquoi cela? Le spectre de mon père me conduisait-il, comme Oreste, vers un nouvel Égiste? M’avait-il offensé alors? Cela est étrange, et cependant pour cette action j’ai tout quitté; la seule pensée de ce meurtre a fait tomber en poussière les rêves de ma vie; je n’ai plus été qu’une ruine, dès que ce meurtre, comme un corbeau sinistre, s’est posé sur ma route et m’a appelé à lui. Que veut dire cela? Tout à l’heure, en passant sur la place, j’ai entendu deux hommes parler d’une comète. Sont-ce bien les battements d’un cœur humain que je sens là, sous les os de ma poitrine? Ah! pourquoi cette idée me vient-elle si souvent depuis quelque temps? Suis-je le bras de Dieu? Y a-t-il une nuée au-dessus de ma tête? Quand j’entrerai dans cette chambre, et que je voudrai tirer mon épée du fourreau, j’ai peur de tirer l’épée flamboyante de l’archange, et de tomber en cendres sur ma proie.
156Pierre Strozzi, sorti de prison, rejoint les bannis ; Philippe refuse de porter les armes contre son pays. Au coucher du soleil, Lorenzo va de porte en porte prévenir les républicains.
158Je viens vous avertir que le duc doit être tué cette nuit; prenez vos mesures pour demain avec vos amis, si vous aimez la liberté.
160Par qui doit être tué Alexandre?
162Par Lorenzo de Médicis.
164C’est toi, Renzinaccio? Eh! entre donc souper avec de bons vivants qui sont dans mon salon.
166Je n’ai pas le temps; préparez-vous à agir demain.
168Tu veux tuer le duc, toi? Allons donc! tu as un coup de vin dans la tête.
169Personne ne le croit. Mis en garde par le cardinal, le duc en rit et suit Lorenzo à minuit. Dans la chambre, il ôte son épée.
171Je roule votre baudrier autour de votre épée, et je la mets sous votre chevet. Il est bon d’avoir toujours une arme sous la main.
172Il entortille le baudrier de manière à empêcher l’épée de sortir du fourreau.
174Tu sais que je n’aime pas les bavardes, et il m’est revenu que la Catherine était une belle parleuse. Pour éviter les conversations, je vais me mettre au lit. A propos, pourquoi donc as-tu fait demander des chevaux de poste à l’évêque de Marzi?
176Pour aller voir mon frère, qui est très malade, à ce qu’il m’écrit.
178Va donc chercher ta tante.
183Faire la cour à une femme qui vous répond oui lorsqu’on lui demande oui ou non, cela m’a toujours paru très sot, et tout à fait digne d’un Français. Aujourd’hui surtout que j’ai soupé comme trois moines, je serais incapable de dire seulement: «Mon cœur,» ou: «Mes chères entrailles,» à l’infante d’Espagne. Je veux faire semblant de dormir: ce sera peut-être cavalier, mais ce sera commode.
184Il se couche.—Lorenzo rentre l’épée à la main.
186Dormez-vous, seigneur?
191Seigneur, n’en doutez pas.
192Il le frappe de nouveau.—Entre Scoronconcolo.
196Regarde, il m’a mordu au doigt. Je garderai jusqu’à la mort cette bague sanglante, inestimable diamant.
198Ah! mon Dieu! c’est le duc de Florence!
199Lorenzo, s’asseyant sur la fenêtre.
200Que la nuit est belle! que l’air du ciel est pur! Respire, respire, cœur navré de joie!
202Viens, maître, nous en avons trop fait; sauvons-nous.
204Que le vent du soir est doux et embaumé! comme les fleurs des prairies s’entr’ouvrent! O nature magnifique! ô éternel repos!
205Au matin, le cardinal Cibo cache la mort du duc et fait élire par les Huit Côme de Médicis. À Venise, Lorenzo arrive chez Philippe.
207Philippe! je t’apporte le plus beau joyau de ta couronne.
209Qu’est-ce que tu jettes là? une clef?
211Cette clef ouvre ma chambre, et dans ma chambre est Alexandre de Médicis, mort de la main que voilà.
212Philippe exulte et croit la liberté revenue ; Lorenzo n’attend rien. Un crieur passe dans la rue.
214Non; lis donc un peu ce papier, qu’on criait dans la rue.
216«A tout homme, noble ou roturier, qui tuera Lorenzo de Médicis, traître à la patrie et assassin de son maître, en quelque lieu et de quelque manière que ce soit, sur toute la surface de l’Italie, il est promis par le conseil des Huit à Florence: 1° quatre mille florins d’or sans aucune retenue; 2° une rente de cent florins d’or par an, pour lui durant sa vie, et ses héritiers en ligne directe après sa mort; 3° la permission d’exercer toutes les magistratures, de posséder tous les bénéfices et privilèges de l’État, malgré sa naissance s’il est roturier; 4° grâce perpétuelle pour toutes ses fautes, passées et futures, ordinaires et extraordinaires.»
217Signé de la main des Huit.
218Eh bien! Philippe, vous ne vouliez pas croire tout à l’heure que j’avais tué Alexandre! Vous voyez bien que je l’ai tué.
219À Florence, les républicains n’ont rien fait ; des étudiants meurent en réclamant le vote. À Venise, Lorenzo vient d’apprendre la mort de sa mère ; Philippe le supplie de quitter l’Italie.
221Votre esprit se torture dans l’inaction; c’est là votre malheur. Vous avez des travers, mon ami.
223J’en conviens; que les républicains n’aient rien fait à Florence, c’est là un grand travers de ma part. Qu’une centaine de jeunes étudiants, braves et déterminés, se soient fait massacrer en vain; que Côme, un planteur de choux, ait été élu à l’unanimité, oh! je l’avoue, je l’avoue, ce sont là des travers impardonnables, et qui me font le plus grand tort.
225Ne raisonnons point sur un événement qui n’est pas achevé. L’important est de sortir d’Italie; vous n’avez point encore fini sur la terre.
227J’étais une machine à meurtre, mais à un meurtre seulement.
228Lorenzo sort se promener au Rialto, malgré la récompense promise à qui le tuera ; Philippe veut le faire suivre par ses gens.
231Monseigneur, Lorenzo est mort. Un homme était caché derrière la porte, qui l’a frappé par derrière, comme il sortait.
233Courons vite; il n’est peut-être que blessé.
235Ne voyez-vous pas tout ce monde? le peuple s’est jeté sur lui. Dieu de miséricorde! on le pousse dans la lagune.
237Quelle horreur! quelle horreur! Eh quoi! pas même un tombeau!
238À Florence, sur la grande place, le cardinal Cibo fait prêter serment au nouveau duc, Côme de Médicis, avant de lui remettre la couronne.
239Le Cardinal Cibo, sur une estrade, à Côme de Médicis.
240Seigneur, vous êtes duc de Florence. Avant de recevoir de mes mains la couronne que le pape et César m’ont chargé de vous confier, il m’est ordonné de vous faire jurer quatre choses.
244Faire la justice sans restriction; ne jamais rien tenter contre l’autorité de Charles-Quint; venger la mort d’Alexandre, et bien traiter le seigneur Jules et la signora Julia, ses enfants naturels.
246Comment faut-il que je prononce ce serment?
249Il lui présente l’Évangile.
250Je le jure à Dieu et à vous, cardinal. Maintenant, donnez-moi la main.
251Ils s’avancent vers le peuple. On entend Côme parler dans l’éloignement.
253«Très nobles et très puissants seigneurs,
254«Le remercîment que je veux faire à Vos très illustres et très gracieuses Seigneuries, pour le bienfait si haut que je leur dois, n’est pas autre que l’engagement qui m’est bien doux, à moi si jeune comme je suis, d’avoir toujours devant les yeux, en même temps que la crainte de Dieu, l’honnêteté et la justice, et le dessein de n’offenser personne, ni dans les biens ni dans l’honneur, et, quant au gouvernement des affaires, de ne jamais m’écarter du conseil et du jugement des très prudentes et très judicieuses Seigneuries auxquelles je m’offre en tout, et recommande bien dévotement.»