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Comédie en trois actes (1834) : au château du baron, son fils Perdican, jeune docteur, et sa nièce Camille, sortie du couvent, sont promis l'un à l'autre, mais Camille veut prendre le voile et Perdican, piqué, courtise Rosette, sœur de lait de sa cousine.
On ne badine pas avec l’amour — en 20 minutes
1Voici On ne badine pas avec l’amour traversé par ses scènes essentielles : de vrais extraits de la comédie de Musset, mis bout à bout et reliés par de courtes notes, pour lire en une vingtaine de minutes l’histoire de deux cousins qui s’aiment et jouent avec l’amour jusqu’au drame.
2Devant le château d’un baron, un chœur de paysans accueille maître Blazius, le gouverneur du jeune Perdican, qui réclame à boire avant d’annoncer la nouvelle.
4Vous saurez, mes enfants, que le jeune Perdican, fils de notre seigneur, vient d’atteindre à sa majorité, et qu’il est reçu docteur à Paris. Il revient aujourd’hui même au château, la bouche toute pleine de façons de parler si belles et si fleuries, qu’on ne sait que lui répondre les trois quarts du temps. Toute sa gracieuse personne est un livre d’or ; il ne voit pas un brin d’herbe à terre qu’il ne vous dise comment cela s’appelle en latin ; et quand il fait du vent ou qu’il pleut, il vous dit tout clairement pourquoi. Vous ouvririez des yeux grands comme la porte que voilà de le voir dérouler un des parchemins qu’il a coloriés d’encres de toutes couleurs de ses propres mains et sans rien en dire à personne. Enfin c’est un diamant fin des pieds à la tête, et voilà ce que je viens annoncer à M. le baron. Vous sentez que cela me fait quelque honneur, à moi, qui suis son gouverneur depuis l’âge de quatre ans ; ainsi donc, mes bons amis, apportez une chaise, que je descende un peu de cette mule-ci sans me casser le cou ; la bête est tant soit peu rétive, et je ne serais pas fâché de boire encore une gorgée avant d’entrer.
5Arrive ensuite dame Pluche, gouvernante de Camille, la nièce du baron : la jeune fille, élevée au couvent, revient elle aussi au château. Le baron a résolu de marier les deux cousins, et il a tout disposé pour qu’ils entrent au même instant, chacun par sa porte.
7Bonjour, mon père, ma sœur bien-aimée ! Quel bonheur ! que je suis heureux !
9Mon père et mon cousin, je vous salue.
11Comme te voilà grande, Camille ! et belle comme le jour !
13Quand as-tu quitté Paris, Perdican ?
15Mercredi, je crois, ou mardi. Comme te voilà métamorphosée en femme ! Je suis donc un homme, moi ? Il me semble que c’est hier que je t’ai vue pas plus haute que cela.
17Vous devez être fatigués ; la route est longue, et il fait chaud.
19Oh ! mon Dieu, non. Regardez donc, mon père, comme Camille est jolie !
21Allons, Camille, embrasse ton cousin.
25Un compliment vaut un baiser ; embrasse-la, Perdican.
27Si ma cousine recule quand je lui tends la main, je vous dirai à mon tour : Excusez-moi ; l’amour peut voler un baiser, mais non pas l’amitié.
29L’amitié ni l’amour ne doivent recevoir que ce qu’ils peuvent rendre.
30Le baron est vexé ; les deux jeunes gens se tournent le dos. Camille s’arrête devant le portrait d’une grand-tante en habit religieux, Perdican devant une fleur. Après le dîner, le baron les laisse seuls sous les arbres.
32Sais-tu que cela n’a rien de beau, Camille, de m’avoir refusé un baiser ?
34Je suis comme cela ; c’est ma manière.
36Veux-tu mon bras pour faire un tour dans le village ?
40Cela ne te ferait pas plaisir de revoir la prairie ? Te souviens-tu de nos parties sur le bateau ? Viens, nous descendrons jusqu’aux moulins ; je tiendrai les rames, et toi le gouvernail.
42Je n’en ai nulle envie.
44Tu me fends l’âme. Quoi ! Pas un souvenir, Camille ? pas un battement de cœur pour notre enfance, pour tout ce pauvre temps passé, si bon, si doux, si plein de niaiseries délicieuses ? Tu ne veux pas venir voir le sentier par où nous allions à la ferme ?
48Pas ce soir ! et quand donc ? Toute notre vie est là.
50Je ne suis pas assez jeune pour m’amuser de mes poupées, ni assez vieille pour aimer le passé.
54Je dis que les souvenirs d’enfance ne sont pas de mon goût.
60Pauvre enfant ! Je te plains sincèrement. (Ils sortent chacun de leur côté.)
61Perdican retourne seul au village, où les paysans l’ont connu enfant. Il y retrouve Rosette, la sœur de lait de Camille, une jeune paysanne qu’il embrasse et invite à souper au château. Au château, le gouverneur dénonce au baron l’ivrognerie du curé, comme le curé avait dénoncé la sienne le matin, et l’on vient lui dire que son fils, docteur de Paris, fait des ricochets au bord du lavoir, une paysanne sous le bras.
63Tout est perdu ! perdu sans ressources ! Je suis perdu : Bridaine va de travers, Blazius sent le vin à faire horreur, et mon fils séduit toutes les filles du village en faisant des ricochets. (Il sort.)
64Le lendemain matin, au jardin, Perdican vient d’assurer à Blazius qu’il ne demande pas mieux que d’épouser sa cousine. Camille arrive.
66Déjà levée, cousine ? J’en suis toujours pour ce que je t’ai dit hier ; tu es jolie comme un cœur.
68Parlons sérieusement, Perdican ; votre père veut nous marier. Je ne sais ce que vous en pensez ; mais je crois bien faire en vous prévenant que mon parti est pris là-dessus.
70Tant pis pour moi si je vous déplais.
72Pas plus qu’un autre, je ne veux pas me marier ; il n’y a rien là dont votre orgueil puisse souffrir.
74L’orgueil n’est pas mon fait ; je n’en estime ni les joies ni les peines.
76Je suis venue ici pour recueillir le bien de ma mère ; je retourne demain au couvent.
78Il y a de la franchise dans ta démarche ; touche là, et soyons bons amis.
80Je n’aime pas les attouchements.
81Perdican, lui prenant la main.
82Donne-moi ta main, Camille, je t’en prie. Que crains-tu de moi ? Tu ne veux pas qu’on nous marie ? eh bien ! ne nous marions pas ; est-ce une raison pour nous haïr ? ne sommes-nous pas le frère et la sœur ? Lorsque ta mère a ordonné ce mariage dans son testament, elle a voulu que notre amitié fût éternelle, voilà tout ce qu’elle a voulu. Pourquoi nous marier ? voilà ta main et voilà la mienne ; et pour qu’elles restent unies ainsi jusqu’au dernier soupir, crois-tu qu’il nous faille un prêtre ? Nous n’avons besoin que de Dieu.
84Je suis bien aise que mon refus vous soit indifférent.
86Il ne m’est point indifférent, Camille. Ton amour m’eût donné la vie, mais ton amitié m’en consolera. Ne quitte pas le château demain ; hier, tu as refusé de faire un tour de jardin, parce que tu voyais en moi un mari dont tu ne voulais pas. Reste ici quelques jours, laisse-moi espérer que notre vie passée n’est pas morte à jamais dans ton cœur.
87Camille maintient qu’elle repart pour le couvent, et Perdican la quitte sur un adieu. Elle charge aussitôt dame Pluche de porter un billet à son cousin. Perdican, lui, est allé retrouver Rosette, qui le prie de parler d’autre chose que de mariage.
89De tout ce qui te plaira, de tout ce qui peut passer sur tes lèvres sans leur ôter ce sourire céleste que je respecte plus que ma vie. (Il l’embrasse.)
91Vous respectez mon sourire, mais vous ne respectez guère mes lèvres, à ce qu’il me semble. Regardez donc ; voilà une goutte de pluie qui me tombe sur la main, et cependant le ciel est pur.
95Que vous ai-je fait, pour que vous pleuriez ? (Ils sortent.)
96Blazius, qui a vu de loin dame Pluche rechigner à porter le billet, assure au baron que sa nièce entretient une correspondance secrète. Perdican, lui, a reçu le billet de Camille.
97Une fontaine dans un bois.
98Entre Perdican, lisant un billet
99« Trouvez-vous à midi à la petite fontaine. » Que veut dire cela ? tant de froideur, un refus si positif, si cruel, un orgueil si insensible, et un rendez-vous par-dessus tout ? Si c’est pour me parler d’affaires, pourquoi choisir un pareil endroit ? Est-ce une coquetterie ? Ce matin, en me promenant avec Rosette, j’ai entendu remuer dans les broussailles, et il m’a semblé que c’était un pas de biche. Y a-t-il ici quelque intrigue ? (Entre Camille.)
101Bonjour, cousin ; j’ai cru m’apercevoir, à tort ou à raison, que vous me quittiez tristement ce matin. Vous m’avez pris la main malgré moi, je viens vous demander de me donner la vôtre. Je vous ai refusé un baiser, le voilà. (Elle l’embrasse.) Maintenant, vous m’avez dit que vous seriez bien aise de causer de bonne amitié. Asseyez-vous là, et causons. (Elle s’assoit.)
103Avais-je fait un rêve, ou en fais-je un autre en ce moment ?
105Vous avez trouvé singulier de recevoir un billet de moi, n’est-ce pas ? Je suis d’humeur changeante ; mais vous m’avez dit ce matin un mot très juste : « Puisque nous nous quittons, quittons-nous bons amis. » Vous ne savez pas la raison pour laquelle je pars, et je viens vous la dire : je vais prendre le voile.
106Camille le presse de questions sur ses maîtresses, sur la constance des hommes, sur le couvent et le mariage.
108Que me conseilleriez-vous de faire le jour où je verrais que vous ne m’aimez plus ?
112Que ferai-je ensuite le jour où mon amant ne m’aimera plus ?
114Tu en prendras un autre.
116Combien de temps cela durera-t-il ?
118Jusqu’à ce que tes cheveux soient gris, et alors les miens seront blancs.
119Elle lui parle alors d’une religieuse de son couvent, son amie, trompée par son mari, qui a aimé un autre homme et se meurt de désespoir.
121Nous habitons la même cellule, et j’ai passé des nuits entières à parler de ses malheurs ; ils sont presque devenus les miens ; cela est singulier, n’est-ce pas ? Je ne sais trop comment cela se fait. Quand elle me parlait de son mariage, quand elle me peignait d’abord l’ivresse des premiers jours, puis la tranquillité des autres, et comme enfin tout s’était envolé ; comme elle était assise le soir au coin du feu, et lui auprès de la fenêtre, sans se dire un seul mot ; comme leur amour avait langui, et comme tous les efforts pour se rapprocher n’aboutissaient qu’à des querelles ; comme une figure étrangère est venue peu à peu se placer entre eux et se glisser dans leurs souffrances ; c’était moi que je voyais agir tandis qu’elle parlait. Quand elle disait : Là, j’ai été heureuse, mon cœur bondissait ; et quand elle ajoutait : Là, j’ai pleuré, mes larmes coulaient. Mais figurez-vous quelque chose de plus singulier encore ; j’avais fini par me créer une vie imaginaire ; cela a duré quatre ans ; il est inutile de vous dire par combien de réflexions, de retours sur moi-même, tout cela est venu. Ce que je voulais vous raconter comme une curiosité, c’est que tous les récits de Louise, toutes les fictions de mes rêves portaient votre ressemblance.
123Ma ressemblance à moi ?
125Oui, et cela est naturel : vous étiez le seul homme que j’eusse connu. En vérité, je vous ai aimé, Perdican.
126Elle lui décrit les femmes du couvent et l’interroge encore ; Perdican, d’abord évasif, finit par se lever.
128En voilà un ; je ne crois pas à la vie immortelle. – Ma sœur chérie, les religieuses t’ont donné leur expérience ; mais, crois-moi, ce n’est pas la tienne ; tu ne mourras pas sans aimer.
130Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir ; je veux aimer d’un amour éternel, et faire des serments qui ne se violent pas. Voilà mon amant. (Elle montre son crucifix.)
132Cet amant-là n’exclut pas les autres.
134Pour moi, du moins, il les exclura. Ne souriez pas, Perdican ! Il y a dix ans que je ne vous ai vu, et je pars demain. Dans dix autres années, si nous nous revoyons, nous en reparlerons. J’ai voulu ne pas rester dans votre souvenir comme une froide statue ; car l’insensibilité mène au point où j’en suis. Ecoutez-moi : retournez à la vie, et tant que vous serez heureux, tant que vous aimerez comme on peut aimer sur la terre, oubliez votre sœur Camille ; mais s’il vous arrive jamais d’être oublié ou d’oublier vous-même, si l’ange de l’espérance vous abandonne, lorsque vous serez seul avec le vide dans le cœur, pensez à moi, qui prierai pour vous.
135Perdican lui reproche de ne pas croire à l’amour ; elle lui retourne le reproche, à lui qui a aimé tant de femmes. Il répond que les nonnes ont empoisonné sa cousine de leurs récits, et prend congé.
137Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu’on te fera de ces récits hideux qui t’ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux ou lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. (Il sort.)
138Le baron chasse Blazius, convaincu de lui voler son vin. Perdican, qui ne sait plus s’il aime sa cousine, surprend Blazius arrachant à dame Pluche une lettre de Camille ; il s’en empare, promet de la mettre à la poste, puis, resté seul, l’ouvre : elle est adressée à la sœur Louise, au couvent.
139« Je pars aujourd’hui, ma chère, et tout est arrivé comme je l’avais prévu. C’est une terrible chose ; mais ce pauvre jeune homme a le poignard dans le cœur ; il ne se consolera pas de m’avoir perdue. Cependant j’ai fait tout au monde pour le dégoûter de moi. Dieu me pardonnera de l’avoir réduit au désespoir par mon refus. Hélas ! ma chère, que pouvais-je y faire ? Priez pour moi ; nous nous reverrons demain, et pour toujours. Toute à vous du meilleur de mon âme. »
141Est-il possible ? Camille écrit cela ? C’est de moi qu’elle parle ainsi. Moi au désespoir de son refus ! Eh ! bon Dieu ! si cela était vrai, on le verrait bien ; quelle honte peut-il y avoir à aimer ? Elle a fait tout au monde pour me dégoûter, dit-elle, et j’ai le poignard dans le cœur ? Quel intérêt peut-elle avoir à inventer un roman pareil ? Cette pensée que j’avais cette nuit est-elle donc vraie ? Ô femmes ! cette pauvre Camille a peut-être une grande piété ! c’est de bon cœur qu’elle se donne à Dieu, mais elle a résolu et décrété qu’elle me laisserait au désespoir. Cela était convenu entre les bonnes amies avant de partir du couvent. On a décidé que Camille allait revoir son cousin, qu’on voudrait le lui faire épouser, qu’elle refuserait, et que le cousin serait désolé. Cela est si intéressant, une jeune fille qui fait à Dieu le sacrifice du bonheur d’un cousin ! Non, non, Camille, je ne t’aime pas, je ne suis pas au désespoir, je n’ai pas le poignard dans le cœur, et je te le prouverai. Oui, tu sauras que j’en aime une autre avant de partir d’ici. Holà ! brave homme. (Entre un paysan.) Allez au château ; dites à la cuisine qu’on envoie un valet porter à mademoiselle Camille le billet que voici. (Il écrit.)
142Camille reçoit le billet qui lui demande un dernier rendez-vous à la fontaine. Elle s’y cache derrière un arbre ; Perdican arrive avec Rosette et la fait asseoir près de lui.
143Camille, cachée, à part.
144Que veut dire cela ? Il la fait asseoir près de lui ? Me demande-t-il un rendez-vous pour y venir causer avec une autre ? Je suis curieuse de savoir ce qu’il lui dit.
145Perdican, à haute voix, de manière que Camille l’entende.
146Je t’aime, Rosette ! toi seule au monde, tu n’as rien oublié de nos beaux jours passés ; toi seule, tu te souviens de la vie qui n’est plus ; prends ta part de ma vie nouvelle ; donne-moi ton cœur, chère enfant ; voilà le gage de notre amour. (Il lui pose sa chaîne sur le cou.)
148Vous me donnez votre chaîne d’or ?
150Regarde à présent cette bague. Lève-toi et approchons-nous de cette fontaine. Nous vois-tu tous les deux, dans la source, appuyés l’un sur l’autre ? Vois-tu tes beaux yeux près des miens, ta main dans la mienne ? Regarde tout cela s’effacer. (Il jette sa bague dans l’eau.) Regarde comme notre image a disparu ; la voilà qui revient peu à peu ; l’eau qui s’était troublée reprend son équilibre ; elle tremble encore ; de grands cercles noirs courent à sa surface ; patience, nous reparaissons ; déjà je distingue de nouveau tes bras enlacés dans les miens ; encore une minute, et il n’y aura plus une ride sur ton joli visage ; regarde ! c’était une bague que m’avait donnée Camille.
152Il a jeté ma bague dans l’eau !
153Perdican emmène Rosette en lui promettant de l’épouser. Camille, qui devait partir, renonce à son départ. Dans sa chambre, elle apprend que Perdican s’est chargé de sa lettre.
155Allez au salon, dame Pluche, et faites-moi le plaisir de dire à Perdican que je l’attends ici. (Dame Pluche sort.) Il a lu ma lettre, cela est certain ; sa scène du bois est une vengeance, comme son amour pour Rosette. Il a voulu me prouver qu’il en aimait une autre que moi, et jouer l’indifférent malgré son dépit. Est-ce qu’il m’aimerait, par hasard ? (Elle lève la tapisserie.) Es-tu là, Rosette ?
156Elle cache Rosette derrière la tapisserie et reçoit Perdican, parée d’une robe neuve, d’humeur badine. Elle lui fait remarquer qu’il ne porte plus sa bague.
160C’est pour cela que je l’ai trouvée ; tenez, Perdican, la voilà.
162Est-ce possible ? Où l’avez-vous trouvée ?
164Vous regardez si mes mains sont mouillées, n’est-ce pas ? En vérité, j’ai gâté ma robe de couvent pour retirer ce petit hochet d’enfant de la fontaine. Voilà pourquoi j’en ai mis une autre, et, je vous dis, cela m’a changée ; mettez donc cela à votre doigt.
166Tu as retiré cette bague de l’eau, Camille, au risque de te précipiter ? Est-ce un songe ? La voilà ; c’est toi qui me la mets au doigt ! Ah ! Camille, pourquoi me le rends-tu, ce triste gage d’un bonheur qui n’est plus ? Parle, coquette et imprudente fille, pourquoi pars-tu ? pourquoi restes-tu ? Pourquoi, d’une heure à l’autre, changes-tu d’apparence et de couleur, comme la pierre de cette bague à chaque rayon de soleil ?
167Camille plaide pour l’inconstance apparente des femmes ; Perdican lui jure qu’il l’aime et qu’il ne ment jamais.
169En voilà une qui dit pourtant que cela vous arrive quelquefois. (Elle lève la tapisserie ; Rosette paraît dans le fond, évanouie sur une chaise.) Que répondrez-vous à cette enfant, Perdican, lorsqu’elle vous demandera compte de vos paroles ? Si vous ne mentez jamais, d’où vient donc qu’elle s’est évanouie en vous entendant dire que vous m’aimez ? Je vous laisse avec elle ; tâchez de la faire revenir. (Elle veut sortir.)
171Un instant, Camille, écoutez-moi.
173Que voulez-vous me dire ? c’est à Rosette qu’il faut parler. Je ne vous aime pas, moi ; je n’ai pas été chercher par dépit cette malheureuse enfant au fond de sa chaumière, pour en faire un appât, un jouet ; je n’ai pas répété imprudemment devant elle des paroles brûlantes adressées à une autre ; je n’ai pas feint de jeter au vent pour elle le souvenir d’une amitié chérie ; je ne lui ai pas mis ma chaîne au cou ; je ne lui ai pas dit que je l’épouserais.
175Écoute-moi, écoute-moi !
177N’as-tu pas souri tout à l’heure quand je t’ai dit que je n’avais pu aller à la fontaine ? Eh bien ! oui, j’y étais et j’ai tout entendu ; mais, Dieu m’en est témoin, je ne voudrais pas y avoir parlé comme toi. Que feras-tu de cette fille-là, maintenant, quand elle viendra, avec tes baisers ardents sur les lèvres, te montrer en pleurant la blessure que tu lui as faite ? Tu as voulu te venger de moi, n’est-ce pas, et me punir d’une lettre écrite à mon couvent ? tu as voulu me lancer à tout prix quelque trait qui pût m’atteindre, et tu comptais pour rien que ta flèche empoisonnée traversât cette enfant, pourvu qu’elle me frappât derrière elle. Je m’étais vantée de t’avoir inspiré quelque amour, de te laisser quelque regret. Cela t’a blessé dans ton noble orgueil ? Eh bien ! apprends-le de moi, tu m’aimes, entends-tu : mais tu épouseras cette fille, ou tu n’es qu’un lâche !
180Perdican annonce le mariage au notaire, au curé et au village ; le baron s’enferme dans sa douleur. Rosette, moquée par tout le monde, vient rendre la chaîne ; Camille la lui fait garder. Perdican emmène pourtant la jeune fille.
182Que se passe-t-il donc en moi ? Il l’emmène d’un air bien tranquille. Cela est singulier : il me semble que la tête me tourne. Est-ce qu’il l’épouserait tout de bon ? Holà ! dame Pluche, dame Pluche ! N’y a-t-il donc personne ici ? (Entre un valet.) Courez après le seigneur Perdican : dites-lui vite qu’il remonte ici, j’ai à lui parler. (Le valet sort.) Mais qu’est-ce donc que tout cela ? Je n’en puis plus, mes pieds refusent de me soutenir. (Rentre Perdican.)
183Devant Perdican revenu, elle nie l’avoir fait appeler, pâlit et s’enfuit.
185Entre Camille ; elle se jette au pied de l’autel.
186M’avez-vous abandonnée, ô mon Dieu ? Vous le savez, lorsque je suis venue, j’avais juré de vous être fidèle ; quand j’ai refusé de devenir l’épouse d’un autre que vous, j’ai cru parler sincèrement devant vous et ma conscience ; vous le savez, mon père ; ne voulez-vous donc plus de moi ? Oh ! pourquoi faites-vous mentir la vérité elle-même ? Pourquoi suis-je si faible ? Ah ! malheureuse, je ne puis plus prier ! (Entre Perdican.)
188Orgueil ! le plus fatal des conseillers humains, qu’es-tu venu faire entre cette fille et moi ? La voilà pâle et effrayée, qui presse sur les dalles insensibles son cœur et son visage. Elle aurait pu m’aimer, et nous étions nés l’un pour l’autre ; qu’es-tu venu faire sur nos lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre ?
190Qui m’a suivie ? Qui parle sous cette voûte ? Est-ce toi, Perdican ?
192Insensés que nous sommes ! nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille ? Quelles vaines paroles, quelles misérables folies ont passé comme un vent funeste entre nous deux ? Lequel de nous a voulu tromper l’autre ? Hélas ! cette vie est elle-même un si pénible rêve : pourquoi encore y mêler les nôtres ? Ô mon Dieu ! le bonheur est une perle si rare dans cet océan d’ici-bas ! Tu nous l’avais donné, pêcheur céleste, tu l’avais tiré pour nous des profondeurs de l’abîme, cet inestimable joyau ; et nous, comme des enfants gâtés que nous sommes, nous en avons fait un jouet. Le vert sentier qui nous amenait l’un vers l’autre avait une pente si douce, il était entouré de buissons si fleuris, il se perdait dans un si tranquille horizon ! il a bien fallu que la vanité, le bavardage et la colère vinssent jeter leurs rochers informes sur cette route céleste, qui nous aurait conduits à toi dans un baiser ! Il a bien fallu que nous nous fissions du mal, car nous sommes des hommes. Ô insensés ! nous nous aimons. (Il la prend dans ses bras.)
194Oui, nous nous aimons, Perdican ; laisse-moi le sentir sur ton cœur. Ce Dieu qui nous regarde ne s’en offensera pas ; il veut bien que je t’aime ; il y a quinze ans qu’il le sait.
196Chère créature, tu es à moi ! (Il l’embrasse ; on entend un grand cri derrière l’autel.)
198C’est la voix de ma sœur de lait.
200Comment est-elle ici ? je l’avais laissée dans l’escalier, lorsque tu m’as fait rappeler. Il faut donc qu’elle m’ait suivi sans que je m’en sois aperçu.
202Entrons dans cette galerie ; c’est là qu’on a crié.
204Je ne sais ce que j’éprouve ; il me semble que mes mains sont couvertes de sang.
206La pauvre enfant nous a sans doute épiés ; elle s’est encore évanouie ; viens, portons-lui secours ; hélas ! tout cela est cruel.
208Non, en vérité, je n’entrerai pas ; je sens un froid mortel qui me paralyse. Vas-y, Camille, et tâche de la ramener. (Camille sort.) Je vous en supplie, mon Dieu ! ne faites pas de moi un meurtrier ! Vous voyez ce qui se passe ; nous sommes deux enfants insensés, et nous avons joué avec la vie et la mort ; mais notre cœur est pur ; ne tuez pas Rosette, Dieu juste ! Je lui trouverai un mari, je réparerai ma faute ; elle est jeune, elle sera riche, elle sera heureuse ; ne faites pas cela, ô Dieu ! vous pouvez bénir encore quatre de vos enfants. Eh bien ! Camille, qu’y a-t-il ? (Camille rentre.)
210Elle est morte. Adieu, Perdican !