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Andromaque

Andromaque
4Tragédie
À Madame
8(épître dédicatoire)
10Madame,
12Ce n’est pas sans sujet que je mets votre illustre nom à la tête de cet ouvrage. Et de quel autre nom pourrois-je éblouir les yeux de mes lecteurs, que de celui dont mes spectateurs ont été si heureusement éblouis ? On savoit que Votre Altesse Royale avoit daigné prendre soin de la conduite de ma tragédie. On savoit que vous m’aviez prêté quelques-unes de vos lumières pour y ajouter de nouveaux ornements. On savoit enfin que vous l’aviez honorée de quelques larmes dès la première lecture que je vous en fis. Pardonnez-moi, Madame, si j’ose me vanter de cet heureux commencement de sa destinée. Il me console bien glorieusement de la dureté de ceux qui ne voudroient pas s’en laisser toucher. Je leur permets de condamner l’*Andromaque* tant qu’ils voudront, pourvu qu’il me soit permis d’appeler de toutes les subtilités de leur esprit au cœur de Votre Altesse Royale.
14Mais, Madame, ce n’est pas seulement du cœur que vous jugez de la bonté d’un ouvrage, c’est avec une intelligence qu’aucune fausse lueur ne sauroit tromper. Pouvons-nous mettre sur la scène une histoire que vous ne possédiez aussi bien que nous ? Pouvons-nous faire jouer une intrigue dont vous ne pénétriez tous les ressorts ? Et pouvons-nous concevoir des sentiments si nobles et si délicats qui ne soient infiniment au-dessous de la noblesse et de la délicatesse de vos pensées ?
16On sait, Madame, et Votre Altesse Royale a beau s’en cacher, que dans ce haut degré de gloire où la nature et la fortune ont pris plaisir de vous élever, vous ne dédaignez pas cette gloire obscure que les gens de lettres s’étoient réservée. Et il semble que vous ayez voulu avoir autant d’avantage sur notre sexe par les connoissances et par la solidité de votre esprit, que vous excellez dans le vôtre par toutes les grâces qui vous environnent. La cour vous regarde comme l’arbitre de tout ce qui se fait d’agréable. Et nous, qui travaillons pour plaire au public, nous n’avons plus que faire de demander aux savants si nous travaillons selon les règles. La règle souveraine est de plaire à Votre Altesse Royale.
18Voilà sans doute la moindre de vos excellentes qualités. Mais, Madame, c’est la seule dont j’ai pu parler avec quelque connoissance : les autres sont trop élevées au-dessus de moi. Je n’en puis parler sans les rabaisser par la foiblesse de mes pensées, et sans sortir de la profonde vénération avec laquelle je suis,
20MADAME,
22De Votre Altesse Royale
24Le très-humble, très-obéissant
26et très-fidèle serviteur,
28Racine.
Notice
32« Le 17 novembre (1667) Leurs Majestés eurent le divertissement d’une fort belle tragédie, par la troupe royale, en l’appartement de la Reine, où étoient quantité de seigneurs et de dames de la cour. » Ainsi parle la Gazette du 19 novembre 1667, sans nommer d’ailleurs cette fort belle tragédie. Mais nous savons que c’était Andromaque ; car dans la lettre en vers de Robinet, de même date que l’article de la Gazette, nous lisons :
34La cour, qui, selon ses désirs,
35Tous les jours change de plaisirs,
36Vit jeudi certain dramatique,
37Poëme tragique et non comique.
38Dont on dit que beaux sont les vers
39Et tous les incidents divers.
40Et que cet œuvre de Racine
41Maint autre rare auteur chagrine.
43En marge de ces vers on lit le nom d’*Andromaque*.
45Cette représentation, donnée dans l’appartement de la Reine le jeudi 17 novembre, et avant laquelle nous n’en trouvons mentionnée par les contemporains aucune autre de la même pièce, fut-elle la première de toutes ? Cela n’est pas impossible. Iphigénie aussi fut jouée à la cour, avant de l’être à la ville ; et il n’y aurait pas à s’étonner si la tragédie d’*Andromaque* qui naissait sous les auspices d’Henriette d’Angleterre, avait eu le même honneur. N’est-il pas remarquable que la lettre en vers de Robinet et la Gazette s’accordent à en parler pour la première fois à propos du divertissement royal ? On donne cependant assez généralement à la première représentation d’*Andromaque* la date du 10 novembre ; mais il est clair qu’on se borne à répéter une assertion de l’*Histoire du Théâtre françois*. Nous croyons que les auteurs de cette histoire n’ont fait que nous donner une conjecture qu’ils ont prétendu appuyer sur la lettre de Robinet du 19 novembre. Ils ont supposé que la représentation à la cour, dont il est parlé dans cette lettre, avait dû nécessairement être précédée d’une représentation à l’Hôtel de Bourgogne, et, par suite, ils ont cru pouvoir, avec vraisemblance, placer celle-ci à la date du vendredi de la semaine précédente. Ils se sont du reste trompés, en disant que le jeudi dont parle Robinet était le 16 ; c’était, nous l’avons dit, le 17. Ainsi, quand on déférerait à leur autorité dans ce qui ne paraît être de leur part qu’une pure hypothèse, on devrait dater du 11 novembre la première représentation à l’Hôtel le 10 était un jeudi, et par conséquent un des jours où la troupe ne jouait pas. Dès qu’il ne s’agit d’ailleurs que d’une conjecture, cette représentation peut aussi bien avoir été donnée la veille même du jour où la lettre de Robinet fut écrite, c’est-à-dire le vendredi 18. Dans tout cela une seule chose est certaine, c’est qu’*Andromaque*, lorsque Robinet la vit, entre le 20 et le 25 novembre, était encore dans toute sa nouveauté ; car dans sa lettre du 26, il dit :
47J’ai vu la pièce toute neuve
48D’Andromaque, d’Hector la veuve.
50Quel que soit le jour où l’*Andromaque* ait paru pour la première fois sur la scène française, ce jour marque une grande époque dans les annales de notre théâtre, une époque semblable à celle du Cid. Perrault l’a très-bien dit : « Cette tragédie fit le même bruit à peu près que le Cid, lorsqu’il fut représenté. » La comparaison semble juste de tout point. Andromaque s’éleva tout à coup au-dessus de la Thébaïde et de l’Alexandre, comme le Cid au-dessus de Médée ; chacun de ces deux chefs-d’œuvre fut, après des essais qui n’étaient pas sans promesses, la première révélation d’un grand génie ; et non-seulement ils sont l’un et l’autre par là une mémorable date dans la vie de nos deux poëtes dramatiques, ils en sont une surtout dans l’histoire de l’art. Avec le Cid on vit naître chez nous la tragédie fière, sublime, héroïque, qui agrandit les âmes ; avec Andromaque, la tragédie pathétique, qui connaît tous les secrets, toutes les faiblesses du cœur dans leurs nuances les plus délicates, dans leurs replis les plus profonds, et qui sait peindre avec la vérité la plus saisissante les plus terribles orages des passions.
52Il ne faut pas s’attendre à ce qu’un témoin tel que le burlesque Robinet nous rende au moindre degré la vive impression des premiers spectateurs de l’admirable tragédie. Ne l’interrogeons que sur les noms des acteurs qui jouèrent d’original dans Andromaque. Il nous les fait connaître dans sa lettre du 26 novembre. Voici, d’après son témoignage, la distribution des principaux rôles :
54Le Mercure de France de juin 1740 dit que le sieur d’Hauteroche, qui jouait parfaitement les grands confidents, remplissait le rôle de Phœnix : c’était sans doute dès ces premiers temps. La création des premiers rôles est du reste seule intéressante pour nous. Le talent des quatre acteurs qui en furent chargés avait déjà été mis à l’épreuve par Racine dans son Alexandre : celui de Floridor, de Montfleury, de Mlle des Œillets à l’Hôtel de Bourgogne, celui de Mlle du Parc sur la scène du Palais-Royal.
56Mlle du Parc avait quitté la troupe de Molière après la clôture du théâtre aux fêtes de Pâques de cette même année 1667, et s’était engagée à l’Hôtel de Bourgogne pour y débuter dans la nouvelle tragédie. Le poëte, amoureux alors de cette charmante actrice, l’avait décidée à la désertion, pour lui faire suivre sa fortune.
58Il est très-probable que le rôle noble et touchant d’Andromaque, s’il prêtait à de moins grands effets que quelques autres de la même pièce, n’était point cependant celui que Racine avait le moins à cœur de faire interpréter à son gré. On dit que par la perfection avec laquelle elle le joua, Mlle du Parc, dont la beauté et les grâces faisaient d’ordinaire le plus grand succès, parut se surpasser elle-même. Lorsqu’à la fin de l’année suivante une mort prématurée l’enleva au théâtre, l’éclat de son triomphe dans Andromaque n’avait pas encore pâli, témoin ces vers de Robinet :
60L’Hôtel de Bourgogne est en deuil,
61Depuis peu voyant au cercueil
62Son Andromaque si brillante,
63Si charmante et si triomphante.
65Nous avons dit, dans la Notice sur Alexandre, combien était aimé du public Floridor, à qui fut confié le rôle de Pyrrhus. L’Hermione manquait de jeunesse et de beauté : Mlle des Œillets avait alors quarante-six ans ; elle était petite et maigre ; mais son art était consommé, et si quelques années après elle trouva une rivale qui interpréta plus vivement qu’elle et avec plus d’énergie les scènes les plus passionnées de son rôle, il lui resta la supériorité d’un goût fin et délicat.
67Montfleury était né, dit-on, à la fin du seizième siècle, ou tout au moins au comencement du dix-septième ; il était donc bien vieux en 1667 pour jouer le rôle d’Oreste. À en juger par le portrait que Molière, qui était, il est vrai, son ennemi, nous a donné de lui, quelques années avant, dans l’*Impromptu de Versailles*, on aurait d’autres raisons encore de douter que ce rôle lui convînt parfaitement. Montfleury n’était pas de taille galante, mais « gros et gras comme quatre, entripaillé comme il faut, et d’une vaste circonférence. » Il appuyait sur le dernier vers d’une tirade, pour faire faire le brouhaha, et prenait un ton de démoniaque. Un contemporain, Gabriel Gueret, nous paraît confirmer par son témoignage cette dernière critique de Molière. Dans le Parnasse réformé il fait ainsi parler Montfleury lui-même : « J’ai usé tous mes poumons dans ces violents mouvements de jalousie, d’amour et d’ambition… Souvent je me suis vu obligé de lancer des regards terribles, de rouler impétueusement les yeux dans la tête comme un furieux, de donner de l’effroi par mes grimaces…, de crier comme un démoniaque, et par conséquent de démonter tous les ressorts de mon corps… » Il est à croire que Gueret dépeint ainsi Montfleury d’après le souvenir surtout du rôle d’Oreste : il écrivait son opuscule au commencement de 1668, lorsque ce comédien venait de mourir, dans le cours des représentations d’*Andromaque*, au mois de décembre 1667. Cette mort, selon lui, aurait été la suite des violents efforts qu’avait faits Montfleury dans les fureurs d’Oreste : « Qui voudra savoir de quoi je suis mort, qu’il ne demande point si c’est de la fièvre, de l’hydropisie ou de la goutte ; mais qu’il sache que c’est d’*Andromaque*… Ce qui me fait le plus de dépit, c’est qu’*Andromaque* va devenir plus célèbre par la circonstance de ma mort, et que désormais il n’y aura plus de poëte qui ne veuille avoir l’honneur de crever un comédien en sa vie. » Les auteurs de l’*Avertissement* du théâtre de MM. Montfleury, s’appuyant sur l’autorité de Mlle Desmares, arrière-petite-fille du premier interprète des fureurs d’Oreste, disent que Gueret a fait un conte. On pourrait supposer en effet que cette histoire de Montfleury, tué par son jeu forcené, n’a été imaginée que pour faire pendant à celle de Mondory, qui avait été frappé d’une attaque d’apoplexie en jouant les fureurs d’Hérode dans la Mariane de Tristan. Il est bien difficile cependant de récuser le témoignage contemporain de Robinet, dont les termes nous semblent assez clairs dans la lettre en vers du 17 décembre 1667, où il annonce la mort de Montfleury,
69Qui d’une façon sans égale
70Jouoit dans la troupe royale,
71Non les rôles tendres et doux,
72Mais de transports et de courroux,
73Et lequel a, jouant Oreste,
74Hélas ! joué de tout son reste.
75Ô rôle tragique et mortel,
76Combien tu fais perdre à l’Hôtel
77En cet acteur inimitable !
79Qu’importe au surplus ? La tragédie de Racine n’avait pas besoin, pour conquérir la célébrité, de tuer un malheureux comédien. Ne cherchons, si l’on veut, dans l’anecdote, vraie ou fausse, qu’une preuve de l’impression produite sur les spectateurs de ce temps par la violence du jeu de Montfleury. Mais la dernière scène d’*Andromaque* n’a pas été faite pour être jouée de sang-froid ; et cette fois les transports démoniaques de l’acteur purent ne pas mériter de reproches. Du reste les défauts qu’il paraît avoir eus ne l’empêchèrent évidemment pas d’être fort admiré dans la tragédie de Racine, puisque M. de Lionne écrivait à Saint-Évremond que « la pièce étoit déchue par sa mort. » Ajoutons que Montfleury, si sévèrement jugé par Molière, avait cependant la réputation d’un des meilleurs comédiens de ce temps. Chapuzeau le place à côté de Floridor. Ils étaient l’un et l’autre « les grands modèles, dit-il, de tous ceux qui veulent se dévouer au théâtre. » Il y a lieu de penser que, dans l’ensemble, le chef-d’œuvre fut loin d’être trahi par ses premiers interprètes.
81On alla même jusqu’à prétendre (car c’était toujours, en pareil cas, le thème des détracteurs) qu’*Andromaque* devait surtout aux acteurs son éclatant succès. « Elle a besoin, disait Saint-Évremond, de grands comédiens, qui remplissent par l’action ce qui lui manque. » Ne croirait-on pas qu’il s’agit d’une pièce qui resterait froide et languissante, si elle n’était réchauffée par la passion des comédiens, d’une action dont le vide veut être dissimulé par le mouvement entraînant de la représentation théâtrale ? La vérité est, au contraire, que, tout en ayant ce caractère essentiel aux œuvres vraiment dramatiques de produire tout leur effet à la représentation, cette tragédie, si féconde en émouvantes péripéties, et d’un intérêt si puissant par elle-même, n’est guère moins admirée à la lecture, et qu’en tout temps elle a fait les grands acteurs, au lieu d’être faite par eux. Mais Saint-Évremond, engagé dans la cause de Corneille, était de ceux qui ne se résignaient pas à lui reconnaître un rival. Il est curieux de le voir, partagé entre sa passion et les avertissements plus justes de son sens droit, se débattre contre son involontaire admiration. On lui avait envoyé Andromaque avec Attila, joué la même année, quelques mois plus tôt. « À peine ai-je eu le loisir, écrivait-il à M. de Lionne, de jeter les yeux sur Andromaque et sur Attila ; cependant il me paroît qu’*Andromaque* a bien de l’air des belles choses ; il ne s’en faut presque rien qu’il y ait du grand. Ceux qui n’entreront pas assez dans les choses, l’admireront ; ceux qui veulent des beautés pleines, y chercheront je ne sais quoi qui les empêchera d’être tout à fait contents… Mais, à tout prendre, c’est une belle pièce, et qui est fort au-dessus du médiocre, quoique un peu au-dessous du grand. » Le même jugement, au fond très-favorable, mais embarrassé des mêmes restrictions subtiles, se retrouve dans une autre lettre qu’il adressait encore à M. de Lionne : « Ceux qui m’ont envoyé Andromaque m’ont demandé mon sentiment. Comme je vous l’ai dit, elle m’a semblé très-belle ; mais je crois qu’on peut aller plus loin dans les passions, et qu’il y a encore quelque chose de plus profond dans les sentiments que ce qui s’y trouve ; ce qui doit être tendre n’y est que doux, et ce qui doit exciter de la pitié ne donne que de la tendresse. Cependant, à tout prendre, Racine doit avoir plus de réputation qu’aucun autre après Corneille. » Après Corneille, c’est tout ce que voulait Saint-Évremond : c’est à cette conclusion qu’il prétendait arriver par des critiques cette fois si vagues. Il fallait que dans Corneille seul il y eût « du grand et des beautés pleines. » On ne pouvait d’ailleurs rencontrer plus mal que de refuser à Andromaque le mérite d’aller assez loin dans les passions et de donner aux sentiments toute leur profondeur.
83Saint-Évremond ne disputait du moins que sur le degré de beauté de la pièce. Il chicanait plutôt l’admiration qu’il ne la refusait. Racine trouva des censeurs moins réservés. Il fut, au milieu de son succès, inquiété par plus d’une attaque, et dans ce temps il n’en souffrait aucune avec patience. On connaît par les deux épigrammes sanglantes qu’il fit, l’une contre le duc de Créqui, l’autre contre ce même duc et le comte d’Olonne, la malveillance avec laquelle ces grands seigneurs avaient jugé sa tragédie. Les traits qu’il leur renvoya les frappaient en plein visage avec une si terrible justesse qu’on se demande si c’étaient bien précisément ceux-là que, par leurs imprudentes critiques, ils lui avaient eux-mêmes fournis. Quoi qu’il en soit, ce qu’il faut surtout voir dans ces épigrammes, c’est avec quelle vivacité le poëte entrait dans cette guerre, sans se laisser effrayer par des ennemis si qualifiés. Parmi les objections, souvent contradictoires, que l’on fit au caractère de ses personnages, et qui tombaient tantôt sur Pyrrhus, tantôt sur Oreste ou sur Andromaque, il en est une qu’on attribue au grand Condé, et que ce prince soutenait sans doute avec cette hauteur impérieuse et cet emportement dont il avait, nous dit-on, l’habitude, particulièrement lorsqu’il avait tort. « Pyrrhus, disent Louis Racine et Brossette, parut au grand Condé trop violent et trop emporté. » Était-ce donc lui (on serait bien tenté de le croire) que Racine prenait à partie dans ce passage de sa première préface ? « Il s’est trouvé des gens qui se sont plaints que Pyrrhus s’emportât contre Andromaque et qu’il voulût épouser cette captive à quelque prix que ce fût. » Si ce n’était pas avec un héros que le poëte avait ce démêlé, il nous semble qu’on ne s’expliquerait plus très-bien sa riposte : « Tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons, » où le mot tous serait de trop. Toutefois la hardiesse eût été grande, bien autrement surprenante que celle de l’épigramme contre d’Olonne et Créqui ; et bien des personnes hésiteront à penser que Racine, si peu maître qu’il fût de retenir ses sarcasmes, ait pu s’en permettre un semblable contre un prince du sang, couvert de tant de gloire, qui avait été d’ailleurs un des admirateurs les plus déclarés de la tragédie d’*Alexandre*, et qui traitait d’ordinaire le jeune poëte avec tant de bienveillance.
85Racine disait que pour s’embarrasser du chagrin de deux ou trois personnes, il avait trouvé le public trop favorable à sa pièce. Mais évidemment les critiques ne le laissaient pas si indifférent. Plus que toutes les autres, celles de Boileau l’auraient certainement touché, s’il était vrai qu’un ami, si peu suspect de préventions hostiles, eût dans un des rôles d’*Andromaque*, dans celui de Pyrrhus, signalé quelques parties qu’il n’approuvait pas. Cela tout d’abord se concilie assez difficilement avec ces vers de l’épître VII, où Boileau parait mettre les censeurs de Pyrrhus au nombre des envieux :
87Mais par les envieux un génie excité
88Au comble de son art est mille fois monté…
89Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus
90Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus.
92S’il avait été lui-même un de ces censeurs, comment, dira-t-on, ne pas s’étonner qu’il l’eût alors oublié ? Comment ne se pas demander si Monchesnay a été bien informé, lorsqu’il dit dans le Bolæana : « M. Despréaux n’étoit pas du tout satisfait du personnage que fait Pyrrhus, qu’il traitoit de héros à la Scudéry, au lieu qu’Oreste et Hermione sont de véritables caractères tragiques ? » Mais tout s’explique par les souvenirs plus précis que nous trouvons dans l’*Examen d’Andromaque* par Louis Racine. L’exactitude du passage du Bolæana y est confirmée, particulièrement en ce que l’on y dit du jugement sévère de Boileau sur la scène v de l’acte II, entre Pyrrhus et Phœnix. Dans cette scène, il lui semblait que la tragédie, par la peinture des extravagances amoureuses, s’abaissait jusqu’à la naïveté comique, et que l’auteur d’*Andromaque* se montrait beaucoup trop l’émule de Térence. Louis Racine tenait cette remarque de la bouche même de Boileau. Mais il avait en même temps appris de lui qu’il ne l’avait pas toujours faite, que longtemps au contraire il avait admiré cette même scène, ce dont il se repentait, parce que, s’il se fût avisé moins tard de la faute commise par Racine, « il l’eût obligé à supprimer ce morceau. » La critique de Boileau n’est donc pas un fait douteux ; mais il faut le mettre à sa date, à une époque où les corrections n’étaient plus possibles, peut-être même après la mort de Racine.
94L’opinion de Boileau, ce juge excellent, était, on le voit, devenue justement le contre-pied de celle de Condé, à qui Pyrrhus ne semblait pas assez honnête homme. Elle se rapprochait peut-être de celle que l’épigramme attribue à Créqui :
96Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse.
98Racine, nous devons le reconnaître, a, dans sa préface, choisi pour sa défense le terrain où elle était le plus facile et le moins nécessaire : « J’avoue que Pyrrhus n’est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse, et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. » Le point vraiment faible était où Boileau a fini par le voir ; et, quoi qu’en dise Racine, Pyrrhus avait un peu trop « lu nos romans. » Non, ce n’est pas là ce farouche fils d’Achille, tel que nous le font entrevoir Euripide et Virgile ; ce n’est pas ce brutal guerrier de l’âge héroïque, qui n’a jamais traité ses plus nobles esclaves qu’en concubines. On alléguerait en vain le cœur de l’homme qui ne change pas ; il est trop évident que si les passions sont au fond toujours semblables, leur expression varie suivant les mœurs des temps et des peuples. Mais il faut se placer au vrai point de vue du théâtre de Racine, et accepter le monde de convention, le monde presque tout idéal, où se meuvent ses créations. Si de tous les personnages d’*Andromaque* Pyrrhus est celui qui, par le plus visible anachronisme, soulève surtout des objections, il est cependant placé par le poëte dans un milieu où il ne manque pas de vérité relative ; et le condamner trop sévèrement serait condamner toute la pièce. La couleur de ce rôle en effet n’est pas sensiblement en désaccord avec celle des autres rôles. Toute cette tragédie antique est écrite sur un ton différent de celui de l’antiquité : on peut dire qu’elle est transposée ; et tel est sans nul doute, plus qu’on ne le croit souvent, la loi nécessaire de l’art. S’imagine-t-on que l’*Andromaque* et les Troyennes d’Euripide, quoiqu’elles aient conservé un accent très-sauvage, s’imagine-t-on que toutes les tragédies grecques en général et l’*Énéide* de Virgile, si on les compare avec les poèmes d’Homère qui en sont la source, ne soient pas transposées également ? Racine connaissait l’antiquité mieux que la plupart de ceux qui lui reprochent aujourd’hui de l’avoir défigurée ; il était profondément imbu de ses beautés éternelles, et savait les rendre à son siècle sous la forme où elles pouvaient être intelligibles pour lui. Il sentait qu’une traduction servile des idées et des mœurs antiques, à supposer qu’un esprit moderne fût entièrement capable d’un tel effort, ne toucherait pas assez des cœurs nourris de tout autres sentiments.
100C’était, à la vérité, être imprudent que de dire, comme il l’a fait dans sa première préface, qu’il avait rendu ses personnages « tels que les anciens poëtes nous les ont donnés, et qu’il n’avait pas pensé qu’il lui fût permis de rien changer à leurs mœurs. » Mais dans la seconde, écrite avec plus de maturité, il a dit bien plus justement, en parlant du rôle d’Andromaque : « J’ai cru me conformer à l’idée que nous avons maintenant de cette princesse. » La note fondamentale de ce rôle lui avait été donnée par les admirables adieux d’Andromaque et d’Hector dans l’*Iliade*, surtout par le doux et tendre accent des vers du troisième livre de l’*Énéide*, par le pur et mélancolique idéal qu’ils nous font concevoir de la veuve et de la mère. Pour faire de cette Andromaque de Virgile la moderne Andromaque, dont quelques traits, comme on l’a fait remarquer, sont chrétiens, Racine n’avait pas beaucoup à s’éloigner de son modèle, déjà si chaste et si touchant ; et il lui suffisait, pour cette transformation facile, de suivre la pente naturelle de son génie. S’il entraînait l’antiquité dans sa propre voie, c’était après l’avoir suivie pour guide aussi loin qu’il le pouvait. Oreste, comme Andromaque, a bien des traits qu’une imagination toute pleine et pénétrée de la poésie antique a pu seule lui donner ; le triste Oreste (tristis Orestes), tourmenté par les furies du crime, s’y fait reconnaître comme dans les plus belles tragédies de la Grèce ; mais sa physionomie a quelquefois aussi une certaine empreinte du siècle de Racine. On en peut dire autant d’Hermione, des seconds personnages eux-mêmes, de Pylade, par exemple, qui de l’ami d’Oreste qu’il était, a dit malicieusement M. Taine, est devenu son menin. Racine ne donnait pas à la scène française un calque de ses vieux modèles, il s’en inspirait librement. Dans l’invention de son drame (et là sans doute la liberté du poëte était plus légitime encore) Racine, comme dans le caractère de ses personnages, se contentait d’une légère donnée que lui fournissaient les traditions antiques, et dont il aimait à dire qu’il ne s’était qu’un peu écarté, se faisant scrupule de « détruire le fondement d’une fable. » On ne peut trop admirer avec quel art ingénieux et fécond il a su trouver, dans quelques vers de Virgile, le germe d’une action si variée, si riche, si fortement nouée, si abondante en situations tragiques, et la plus heureusement conçue pour se prêter au développement des passions.
102Mais dans une notice tout historique ne perdons pas trop de vue les limites naturelles de notre domaine, au delà desquelles nous avons été peut-être entraînés par la critique que Boileau fit tardivement de l’*Andromaque*. Racine ne connut probablement jamais et certainement ne connut pas à temps les objections de son ami, qu’il eût mises à profit. Les censeurs les plus malveillants eux-mêmes, tout en le chagrinant et l’irritant, ne le trouvaient pas indocile. Si dans leurs observations il s’en rencontrait quelqu’une qui lui parût juste, il savait en tenir compte. C’est ce que prouveraient assez plusieurs corrections qu’il a faites dans quelques-uns des vers d’*Andromaque* qui n’avaient pas trouvé grâce devant Subligny.
104Celui-ci était cependant un Zoïle plutôt qu’un vrai critique ; et sa comédie de la Folle querelle n’avait pas été faite, comme on l’a prétendu, pour éclairer Racine sur quelques fautes, mais pour attenter à sa gloire. Cette assez méchante parodie dut affliger Racine ; car elle réussit beaucoup, sans doute parce que l’envie y trouvait son compte, et elle passa même pour être de Molière. Dans la préface, où Subligny revendique la responsabilité du crime, avouant seulement avec modestie « qu’il a tâché de le commettre de l’air dont M. de Molière s’y seroit pris, » il prétend que ce furent les ennemis de sa pièce qui essayèrent de lui en dérober la gloire, en publiant qu’elle avait pour auteur « le plus habile homme que la France ait encore eu en ce genre d’écrire. » Nous croyons qu’il aurait dû plutôt s’en prendre aux ennemis d’*Andromaque*, seuls intéressés à faire passer sous le nom du grand comique une satire si insipide ; et il est plus que douteux que Racine, comme le disent Grimarest dans sa Vie de Molière, et l’abbé Granet dans la préface de son Recueil de dissertations, ait pu s’y méprendre, que même il ait seulement voulu en faire semblant. La seule part que prit Molière à cette attaque contre Racine, et qui suffirait pour causer beaucoup d’étonnement, si l’on ne se rappelait qu’il avait à se venger de l’*Alexandre* porté à l’Hôtel de Bourgogne, et de la désertion de la du Parc, fut de prêter son théâtre à la représentation de la comédie de Subligny. Elle y fut jouée pour la première fois le vendredi 18 mai 1668, comme nous l’apprend Robinet, un de ses admirateurs, un de ceux qui croyaient y reconnaître « un faux Subligny. » Une interruption dans le Registre de la Grange, du 13 au 25 mai 1668, nous cache les deux ou trois premières représentations de la pièce ; mais nous voyons dans ce même registre que depuis le 25 mai jusqu’à la fin de l’année, elle fut jouée vingt-sept fois, ce qui atteste suffisamment son succès et plus encore peut-être celui de la tragédie dont elle escortait le triomphe, en l’insultant.
106Imprimée cette même année 1668, reproduite dans le Recueil de dissertations de l’abbé Granet, la Folle querelle est encore sous nos yeux, et ceux qui ont le courage de la lire peuvent juger si c’est ainsi que l’auteur de la Critique de l’École des femmes et de l’*Impromptu de Versailles* imaginait et écrivait ces petites pièces où la discussion de questions littéraires et la satire personnelle prenaient la forme de charmantes comédies. Subligny, pour censurer, avec une minutie de pédant, le style de la tragédie de Racine et les caractères de ses personnages, avait ramassé pêle-mêle toutes les objections qu’il avait entendu faire, sans oublier Pyrrhus qui ne se conduit pas en honnête homme. Il serait inutile de rien citer de ses lourdes et froides plaisanteries ; nous rappellerons seulement dans les notes d’*Andromaque* quelques-unes de ses critiques de détail, celles principalement auxquelles Racine a fait droit. Ce qu’il y a peut-être de plus intéressant dans cette satire, c’est qu’elle constate maladroitement que l’*Andromaque* avait tourné les têtes, et qu’il se passait alors parmi nous quelque chose de comparable à la fameuse Euripidomanie des anciens. Éraste, dans la pièce, personnifie cette fureur d’enthousiasme ; et une soubrette vient se plaindre de la folie générale : « Cuisinier, cocher, palefrenier, laquais, et jusqu’à la porteuse d’eau, il n’y a personne qui ne veuille discourir d’*Andromaque*. Je pense même que le chien et le chat s’en mêleront, si cela ne finit bientôt. »
108La mauvaise guerre faite à Racine sur le théâtre de Molière ne put donc guère troubler sa victoire. Pour le consoler du gros rire des spectateurs de la Folle querelle, n’avait-il pas d’ailleurs les larmes qu’*Andromaque* faisait verser ? Le souvenir de celles qui, à la première lecture de la pièce, étaient tombées des yeux de la charmante Henriette d’Angleterre, a été recueilli par Racine lui-même, et conservé, comme un titre de gloire, dans l’épître où il reconnaît à la princesse une sorte de collaboration à son œuvre. N’oublions pas non plus les larmes de Mme de Sévigné, qui coulaient sans doute un peu malgré elle, et devaient lui sembler une infidélité au vieux Corneille. On connaît le passage d’une de ses lettres, écrite de Vitré à Mme de Grignan : « Je fus… à la comédie : ce fut Andromaque, qui me fit pleurer plus de six larmes ; c’est assez pour une troupe de campagne. » À Paris, où elle trouvait de meilleurs comédiens, elle pleurait apparemment sans compter. Et que d’autres en ce même temps, non certes douées de plus de sensibilité qu’elle, mais moins en garde contre Racine, durent s’attendrir avec plus d’abandon ! C’est depuis Andromaque que la cause de Racine fut gagnée dans le cœur des femmes ; et l’on peut dire avec Fontenelle, sans y mettre la même intention railleuse : « Voilà ce qu’il falloit aux femmes, dont le jugement a tant d’autorité au théâtre françois. Aussi furent-elles charmées. » Fontenelle aurait pu ajouter :
110Et je sais même sur ce fait
111Bon nombre d’hommes qui sont femmes.
113Mais il a mieux aimé dire : « J’en excepte quelques femmes qui valoient des hommes. »
115Il serait peu intéressant de donner au lecteur le relevé que nous pourrions faire soit dans le Registre de la Grange, soit dans le Mercure, des nombreuses représentations d’*Andromaque* à Paris, à Fontainebleau et à Versailles, sous le règne de Louis XIV, pendant la vie comme après la mort de Racine. Pour l’*Alexandre*, on pouvait être curieux de savoir jusqu’à quel point et combien de temps il s’était soutenu dans la faveur de la ville et de la cour ; mais il importe peu de connaître quel nombre de fois, en telle ou telle année, a été jouée une tragédie dont le succès n’a jamais faibli dans tout le cours du grand siècle, qui depuis n’a pas lassé l’admiration, et qui vivra tant qu’il y aura une scène française. Disons seulement, au sujet du goût si durable, de la prédilection même témoignée par les contemporains de Racine pour son premier chef-d’œuvre, qu’en 1685 ou 1686 Baillet écrivait dans ses Jugemens des savans : « C’est maintenant de toutes ses pièces celle que la cour et le public revoient le plus volontiers ; de sorte que les connoisseurs semblent lui donner le prix sur toutes les autres. » L’opinion de Boileau n’était pas, au témoignage de Brossette, très-éloignée de celle-là ; au-dessus d’*Andromaque*, il ne plaçait que Phèdre.
117Voltaire, au siècle suivant, ne mettait pas Andromaque moins haut. Il disait dans ses Remarques sur le troisième discours du poëme dramatique, de Corneille : « Il y a manifestement deux intrigues dans l’*Andromaque* de Racine, celle d’Hermione aimée d’Oreste et dédaignée de Pyrrhus, celle d’Andromaque qui voudrait sauver son fils et être fidèle aux mânes d’Hector. Mais ces deux intérêts, ces deux plans sont si heureusement rejoints ensemble que, si la pièce n’était pas un peu affaiblie par quelques scènes de coquetterie et d’amour, plus dignes de Térence que de Sophocle, elle serait la première tragédie du théâtre français. »
119Toutes les tragédies de Racine, à partir d’*Andromaque*, ont eu, dans tous les temps, de célèbres interprètes sur la scène. Comme l’éclat qu’ils y ont jeté n’est qu’un reflet de la gloire du poëte, on ne trouverait ici qu’un historique incomplet de ces chefs-d’œuvre, si nous ne rappelions brièvement le souvenir, non point de tous les talents qui en ont dignement secondé les représentations, mais de ceux qui, dans les grands rôles, ont laissé la trace la plus brillante et la plus durable.
121Du vivant de Racine, après les comédiens qui ont joué d’original dans Andromaque, et dont nous avons parlé, le nom qui survit entre tous dans la représentation de cette tragédie, est celui de la Champmeslé.
123À la rentrée de Pâques de l’année 1670, la Champmeslé, qui venait d’être engagée à l’Hôtel de Bourgogne, y choisit pour ses débuts le rôle d’Hermione, créé avec tant d’éclat par Mlle des Œillets. Malgré son inexpérience, elle eut le plus étonnant succès, surtout dans les derniers actes, où elle rendit les emportements de la passion avec tant de feu que de ce jour elle devint une actrice sans rivale. La des Œillets, éloignée alors de la scène par une maladie à laquelle elle devait bientôt après succomber, avait voulu la voir. Elle sortit de la représentation en s’écriant douloureusement : « Il n’y a plus de des Œillets ! » Ce fut, dit-on, par son admirable jeu dans ce rôle d’Hermione que la Champmeslé toucha le cœur de Racine.
125Il ne nous reste aucun détail sur le jeu, dans le rôle de Pyrrhus, d’un célèbre acteur du même temps, nous voulons parler de Baron. Mais dans tous ses rôles il était sans égal. Floridor, qui s’était retiré du théâtre en 1671, avait le premier, nous l’avons dit, joué Pyrrhus. On dut cesser de regretter ce comédien si aimé lorsqu’en 1673 Baron, entré bien jeune encore à l’Hôtel de Bourgogne, fut chargé de représenter le même personnage. Sa noble figure, sa belle taille, la dignité de son geste le rendaient très-propre à ces rôles de rois. Il reprit celui de Pyrrhus en 1720, lorsqu’il reparut sur la scène, dont il s’était tenu éloigné vingt-neuf ans.
127Au dix-huitième siècle, l’art du tragédien fut porté très-haut. On y eut généralement l’opinion, difficile, il est vrai, à contrôler, que les plus fameux acteurs du siècle précédent étaient fort dépassés, surtout que la déclamation s’était beaucoup rapprochée de la nature et de la vérité. Baron appartient aux deux âges. Le rôle de Pyrrhus, qui, nous venons de le voir, avait été si longtemps en bonnes mains, fut aussi un des meilleurs de Quinault-Dufresne, qui brilla sur le théâtre français de 1712 à 1741 : « acteur plus éblouissant que profond, dit Mlle Clairon dans ses Mémoires, noble, mais jamais terrible ; plein de chaleur, mais sans ordre, sans principes, » et qui devait à son bel et imposant extérieur une grande part de ses succès. Parmi les plus touchantes Andromaques on cite Mlle Gaussin (Andromaque fut un de ses rôles de début en 1731), et, beaucoup plus tard qu’elle, dans les dernières années du siècle, Mlle des Garcins, qui la rappelait, avec moins de beauté, mais presque son égale par la sensibilité touchante, la douceur charmante de la voix et le même don de faire couler les larmes.
129Mais de tous les rôles de la tragédie d’*Andromaque*, ceux que les acteurs du dix-huitième siècle jouèrent avec le plus d’éclat, furent ceux d’Hermione et d’Oreste. Les belles Hermiones sont nombreuses en ce temps. Mlle Lecouvreur, qui avait débuté à la Comédie française en 1717, est la première en date, et peut-être la plus parfaite. Nous disons la première en date ; car nous ne croyons pas que la Duclos, qui l’avait précédée au théâtre, et qui, dès 1696, avait doublé la Champmeslé dans ses grands rôles, ait particulièrement brillé dans celui d’Hermione. Louis XIV, à ce qu’on rapporte, avait dit que pour remplir parfaitement le rôle d’Hermione, il eût fallu que la des Œillets jouât les deux premiers actes, et la Champmeslé les autres ; car l’une jouait plus finement, l’autre avec plus de passion. Cet idéal que rêvait le grand roi paraît s’être réalisé dans Adrienne Lecouvreur. « Elle a réuni à elle seule, et au plus haut degré de perfection, disent les auteurs de l’*Histoire du Théâtre françois*, les talents de la des Œillets et de la Champmeslé. »
131Ce fut par le rôle d’Hermione que débuta avec le plus grand succès, devant le roi Louis XV, à Fontainebleau, le 7 novembre 1724, Mlle Deseine, qui devint plus tard Mme Quinault-Dufresne. Elle y avait montré tant d’intelligence et d’âme, que dès le 16 du même mois on eut ordre à la comédie de la recevoir ; et lorsque le 5 janvier 1725 elle parut dans le même rôle sur la scène de Paris, elle était vêtue d’un costume magnifique dont le Roi lui avait fait présent, et qui était, dit-on, du prix de huit mille livres.
133Le théâtre l’avait déjà perdue quand vinrent y conquérir une grande célébrité, l’une en 1737, l’autre en 1743, deux tragédiennes qui furent longtemps rivales, Mlle Dumesnil et Mlle Clairon. Le rôle d’Hermione fut un de ceux où s’engagea la lutte de leurs talents très-différents. « Mlle Dumesnil, a dit Mlle Clairon, qui naturellement n’était pas disposée à trop d’indulgence pour elle, Mlle Dumesnil n’était ni belle ni jolie, sa physionomie, sa taille n’offraient aux yeux qu’une bourgeoise sans grâce, sans élégance…; mais elle était pleine de chaleur et de pathétique. » La Harpe nous donne à peu près la même idée de Mlle Dumesnil : « Cette actrice a fait voir ce que peut le pathétique… Elle n’a jamais eu ni voix, ni figure, ni noblesse ; elle laissait tomber de très-beaux détails dans tous ses rôles ; mais, dans les mouvements de l’âme, elle avait une énergie et une vérité qui enlevaient les suffrages. » Clairon n’avait pas les inspirations enflammées, les terribles éclairs de passion, le débit rapide et foudroyant, qui, dans les plus énergiques passages de son rôle, devaient faire de la Dumesnil une admirable Hermione, Mais, avec de moins grands éclats, son art étudié, savant, son esprit fin et délicat, sa grande intelligence, sa noblesse lui donnaient aussi quelques avantages. Elle entrait profondément dans l’esprit de ses rôles. Les observations que dans ses Mémoires elle a consignées sur celui d’Hermione, témoignent assez de la justesse de son goût, et du soin avec lequel elle méditait et réglait son jeu. Nous en reproduisons quelques-unes dans les notes de la pièce. Voici comment elle comprenait le sens général du rôle ; il nous semble qu’elle l’analyse assez bien pour défier, non pas en bon style, mais en sagacité pénétrante, les commentateurs de profession : « Ce rôle offre continuellement le danger de ne pas atteindre le but ou de le dépasser. Le caractère en est passionné, et n’est pas tendre ; il est furieux et point méchant ; il est noble et fier, et se permet cependant de la séduction et de la dissimulation avec Oreste, et de l’atrocité avec Pyrrhus ; son orgueil et sa passion marchent partout d’un pas égal, excepté dans les six vers qui commencent par celui-ci :
135Mais, Seigneur, s’il le faut, si le ciel en colère, etc.,
137dans la fin du monologue du cinquième acte, et le commencement du dernier couplet de ce rôle, où l’amour parle seul et fait couler ses larmes.
139« Tout ce que j’ai cherché de ressources dans mon physique et dans mes réflexions pour tâcher d’atteindre à la beauté de ce rôle, pour y soutenir le caractère, sans altérer la fraîcheur de l’âge, est un de mes plus pénibles travaux…
141« Dans tout ce qui peint l’amour d’Hermione, il faut soigneusement éviter les sons les plus touchants, la physionomie simple et douce, qui caractérisent les âmes tendres, et, dans son emportement, s’éloigner, autant qu’il est possible, des élans sûrs, fermes, de la femme expérimentée, telle par exemple que Roxane dans Bajazet. »
143Dans le temps où Mlles Dumesnil et Clairon se disputaient les applaudissements dans le rôle d’Hermione, le rôle d’Oreste avait trouvé un de ses plus grands interprètes. C’était le Kain, dont l’année 1750 vit les débuts sur la scène tragique. La Harpe l’appelait « le grand acteur, celui qui a porté le plus loin le sentiment et l’expression de la tragédie. « Mlle Clairon fait remarquer « que sa perfection n’était complète que dans les tragédies de Voltaire, et que les rôles de Racine étaient trop simples pour lui. » Cela est constaté par tous les témoignages contemporains, et nous donnerait, nous l’avouerons, l’idée de qualités sans doute très-brillantes, mais non de premier ordre. Quoi qu’on puisse d’ailleurs penser de lui, il paraît que dans les fureurs d’Oreste, le Kain était fort beau ; la Harpe a conservé, dans son commentaire, le souvenir d’un des grands effets qu’il y produisait.
145Après la disparition de tous ces fameux acteurs du dix-huitième siècle, un admirable tragédien, un tragédien de génie ne serait peut-être pas trop dire, allait faire mieux encore que de continuer leur tradition : l’art fut renouvelé par lui et porté à son plus haut point. Talma, bien qu’il ait débuté en 1787 et ait été reçu à la Comédie française en 1789, appartient surtout au dix-neuvième siècle, où son talent se montra dans toute sa maturité et dans toute sa perfection. Le rôle d’Oreste fut un de ses plus beaux triomphes. Mme de Staël cite un passage de la scène des fureurs, où il lui semblait très-supérieur à le Kain. Le critique Geoffroy, détracteur très-passionné de Talma, exprimait une opinion tout opposée. Son jugement avait même été d’abord entièrement défavorable au nouvel acteur. Quoiqu’il fût contraint de reconnaître que Talma avait rendu les fureurs d’Oreste au gré du public, il protestait contre le succès, et accusait le tragédien « d’avoir moins représenté une fureur causée par le désespoir d’une passion violente qu’un état de démence. » Il parlait ainsi en 1800. Mais, un an après, ne pouvant plus lutter obstinément contre une admiration toujours croissante, il lui fallait écrire : « Il me semble que Talma a beaucoup mieux rendu qu’autrefois les fureurs d’Oreste. Je l’ai vu jadis imiter les contorsions d’un fou ; maintenant il exprime le vrai délire de la passion et du désespoir… Il m’a paru très-beau, très-pathétique. » Et un peu plus tard encore : « Talma a produit un grand effet dans le rôle d’Oreste, surtout dans les deux derniers actes… Il ne laisse presque rien à désirer dans le morceau terrible qui termine la pièce. » Cependant il soutint constamment que l’avantage restait à le Kain : « Talma, disait-il en 1804, est toujours en possession des plus vifs applaudissements dans les fureurs d’Oreste. Il les joue avec une effrayante vérité, qui doit frapper la multitude. Le Kain avait une autre manière : pénétré de la noblesse de son art, il était persuadé qu’il fallait conserver à Oreste une sorte de dignité, même dans ses moments d’aliénation… Il ne croyait pas que la fureur d’Oreste dût ressembler à une attaque d’épilepsie. Le Kain s’efforçait donc d’ennoblir ce délire d’un prince qu’une horrible fatalité avait dévoué aux Euménides. Talma a pris une autre manière : il a plus de naturel et de vérité, mais moins de noblesse et même d’intérêt… Il étonne, il épouvante… Le Kain était plus touchant et plus pathétique. » Malgré le parti pris d’exalter le Kain aux dépens de Talma, ce passage où l’acteur sacrifié impose quelque admiration à l’hypercritique lui-même, est curieux à citer, parce qu’il semblerait pouvoir donner une certaine idée de la manière différente dont les deux tragédiens interprétaient ces fureurs d’Oreste. Toutefois il y a lieu de se demander s’il suffit de beaucoup réduire l’exagération de Geoffroy, et s’il reste, dans la comparaison qu’il fait, un fond de vérité. Mme de Staël, dans le chapitre de l’Allemagne, cité plus haut, donne à entendre que le jeu de Talma avait précisément les mérites que le journaliste lui refuse. C’est en parlant de la sublime interprétation de cet acteur qu’elle dit : « Les grands acteurs se sont presque toujours essayés dans les fureurs d’Oreste ; mais c’est là surtout que la noblesse des gestes et des traits ajoute singulièrement à l’effet du désespoir. La puissance de la douleur est d’autant plus terrible, qu’elle se montre à travers le calme et la dignité d’une belle nature. »
147À cette époque des magnifiques représentations de Talma, d’autres rôles de la tragédie d’*Andromaque* étaient joués avec un talent qui a laissé des souvenirs, quoiqu’il ne pût rien avoir de comparable à celui du tragédien sans pareil. Lafon, qui avait un peu d’emphase, mais du feu, de la sensibilité, de la noblesse, représentait, avec un grand succès, le personnage de Pyrrhus. Lorsque les comédiens français furent réunis en une seule troupe en 1799, Mlle Raucourt, élève de Clairon, dont les débuts remontaient à l’année 1772, brilla dans plusieurs des grands rôles des tragédies de Racine, dans celui d’Hermione entre autres. Sa beauté, sa fière énergie y étaient fort admirées. On lui reprochait toutefois dans les scènes violentes, dans les emportements d’Hermione, quelque exagération et une férocité à laquelle la rudesse de sa voix donnait un caractère trop mâle. Peu après parut une autre Hermione, dont les qualités étaient entièrement différentes. C’était Mlle Duchesnois, qui devait longtemps, à côté de Talma, contribuer aux splendeurs de cette belle époque du théâtre français, et à laquelle Mlle Georges, formée par Mlle Raucourt, disputait seule parmi les tragédiennes la faveur du public. Mlle Duchesnois, qui, par l’expression touchante de son jeu, savait, mieux que nulle autre, faire couler les larmes, avait mérité d’être appelée l’*actrice de Racine*. Peut-être, avec une telle nature de talent, lui manquait-il quelque chose pour le rôle d’Hermione. Il parait cependant que, dès le temps de ses débuts, elle ravissait les spectateurs dans les scènes pathétiques des deux derniers actes. On y regrettait seulement que dans l’ironie elle ne mît pas assez d’amertume ni de force, et que sa voix conservât trop souvent encore des inflexions douces et tendres, lorsque le rôle réclame surtout de l’énergie.
149Après tant de talents divers qui s’étaient tour à tour produits dans le même rôle, peut-être, quoiqu’il faille au théâtre se défier de l’avantage qu’ont naturellement pour nous les admirations présentes sur les admirations de nos pères, peut-être avons-nous vu la plus admirable des Hermiones, supérieure aux Champmeslé et aux Lecouvreur. On croyait que l’ancienne tragédie française, qui avait fait place, sur notre scène, au drame moderne, ne vivait plus que dans les livres et dans l’admiration des lettrés, et qu’elle était passée à l’état de bel archaïsme, lorsque Mlle Rachel, de son souffle inspiré, la ranima devant la foule. Hermione fut, dans le théâtre de Racine, le premier rôle qu’elle joua à la Comédie française ; c’était au mois de juin 1838, dans ses premiers débuts. Quelque admirée qu’elle ait été dans d’autres tragédies de notre poëte, nous croyons que dans aucune elle n’a paru aussi parfaite que dans Andromaque. La terrible ironie d’Hermione convenait merveilleusement à son talent. Elle avait le secret de pousser cette ironie à ses dernières limites, sans rien lui faire perdre de sa dignité tragique. On ne pouvait la voir sans se dire que le génie de Racine n’avait pas autrement conçu la fierté, la passion de ce rôle magnifique. La dernière représentation qu’ait donnée Mlle Rachel (23 juillet 1855) a été une représentation d’*Andromaque*. Elle a fait, dans le rôle d’Hermione, ses adieux au grand art qu’elle avait relevé.
151Les grands comédiens que Saint-Évremond affectait de croire nécessaires à Andromaque pour la soutenir dans la faveur publique n’ont donc en aucun temps manqué à cette tragédie. C’est un bonheur qui n’arrive qu’aux belles œuvres, source inépuisable d’inspiration, ouverte pour toutes les générations.
153Il est très-vrai, comme le dit Racine dans sa seconde préface, qu’il ne doit rien, pour le sujet de sa tragédie, à la pièce du théâtre grec qui porte le même titre. Il n’y a pas trouvé non plus la première idée de ses caractères. Nous aurons à signaler seulement quelques emprunts de détail qu’il a faits à l’*Andromaque* d’Euripide, aussi bien qu’aux Troyennes du même poëte, et aux Troyennes de Sénèque. Voltaire, dans sa préface du Pertharite de Corneille, joué en 1652, dit qu’il croit « avoir découvert dans cette pièce le germe de la belle tragédie d’*Andromaque*. » Avant sa découverte, quelques rapports frappants entre les deux tragédies avaient déjà été signalés ; mais il exagère beaucoup lorsqu’il avance qu’on trouvera dans Pertharite « toute la disposition de la tragédie d’*Andromaque* ; » il suffisait de dire : quelques situations qui se ressemblent. Son intention d’ailleurs n’était pas de rabaisser la gloire de Racine. C’était Corneille dont il traitait le génie avec trop peu de respect, lorsque dans son commentaire il ne craignait pas d’écrire : « Il est évident que Racine a tiré son or de cette fange. » Pour Racine, il prend soin de le disculper de plagiat : personne n’eût songé à en accuser l’auteur d’*Andromaque*. Ni dans son plan général, ni dans ses caractères, ni dans ses admirables peintures des passions, sa tragédie ne doit rien à Pertharite ; il a donc pu légitimement demander quelques inspirations à Corneille, sans avoir dans cet emprunt rien perdu de son originalité.
155Si Andromaque avait eu réellement quelques modèles, nous n’aurions pu négliger d’en parler sans laisser incomplet l’historique de cette pièce ; il est moins nécessaire d’énumérer les traductions ou imitations qui en ont été données. Mentionnons cependant, parce qu’elle a eu au dix-huitième siècle quelque célébrité, la tragédie de la Mère en détresse (Distrest Mother), que Philips fit représenter sur la scène anglaise, et qui est moins une imitation qu’une traduction, mais une traduction quelquefois inexacte, d’*Andromaque*. On y trouve trois nouvelles scènes ajoutées au dénoûment de Racine. La pièce a été imprimée en 1712. L’abbé du Ros et Louis Racine en ont parlé ; Richardson, dans son roman de Paméla, en a fait une critique de quelque étendue, qui, dans son intention, s’adressait plutôt au poëte original qu’à son traducteur ; il est à regretter qu’il n’ait pas suffisamment distingué l’un de l’autre, et qu’en quelques endroits il ait paru croire avoir affaire à Racine, tandis qu’il n’eût dû s’en prendre qu’à son copiste peu fidèle. Philips n’avait pas été dans son pays le premier traducteur de la pièce de Racine. « Dès 1675, dit l’abbé du Bos, les Anglais avaient une traduction en prose de l’*Andromaque*, retouchée et mise au théâtre par M. Crown. » Mais la Mère en détresse, qui est en vers, semblait par cela même une tentative plus sérieuse pour naturaliser en Angleterre le chef-d’œuvre de notre poëte. Richardson nous apprend que Mrs Porter, chargée du rôle d’Hermione, le jouait avec un talent incomparable. Il parle avec indignation d’un épilogue récité à la suite de la pièce ; cet épilogue, qui a été imprimé sous le nom de Budgell, et qu’on a quelquefois attribué à Addison, était, dit Richardson, rempli d’équivoques absurdes et assez indécentes pour faire perdre contenance aux spectatrices. Il est au moins certain que c’était une bouffonnerie ridicule, et d’autant plus sacrilège qu’on la faisait débiter par l’actrice qui venait de représenter Andromaque, la plus noble figure de cette tragédie. De telles monstruosités de goût ne permettaient plus de savoir gré aux Anglais de l’hommage que par leur traduction ils semblaient rendre au génie du poëte français. Richardson du moins, que révoltait tant de grossièreté, était digne de sentir les beautés délicates d’*Andromaque*, même à travers une traduction qui l’affaiblissait beaucoup et quelquefois la dénaturait. Dans l’examen qu’il en fait, il exprime souvent une juste et vive admiration ; mais il était trop austère pour que la pièce ne lui parût pas offrir quelques dangers ; il inclinait à ranger l’auteur d’*Andromaque* parmi les écrivains qui « semblent avoir pour but de soulever ces orages du cœur dont la violence emporte tout, religion, raison, bonnes mœurs. » Son génie, qui se complaisait dans la peinture candide des sentiments les plus doux, ne pouvait s’accommoder d’un Pyrrhus si féroce, d’une Hermione si emportée, si cruelle. Quelques-unes de ses appréciations sévères ne font que reproduire ce que d’autres censeurs de la pièce avaient dit avant lui, et sont fort contestables, quoique, dans sa lettre à d’Alembert, Rousseau les déclare très-judicieuses, heureux qu’il était de trouver pour sa thèse sur les vices du théâtre l’appui d’une telle autorité. Mais nous avions seulement à rappeler en quelques mots la traduction anglaise de Philips, et non à rentrer dans l’histoire des diverses critiques d’*Andromaque*.
157Parmi les imitations de cette tragédie, il en est une qui, dans plusieurs des principales situations, suit Racine à la trace : si peu racinienne cependant, si étrange, qu’on hésite à en parler ici. Si l’on ne regarde qu’au nom de l’imitateur, c’est celui d’un vrai poëte, d’un poëte charmant que l’on peut citer partout ; mais son génie s’égarait beaucoup trop dans les sentiers d’une fantaisie déréglée. Dans le petit drame en vers, œuvre de jeunesse, qui a pour titre : les Marrons du feu, et dans laquelle Hermione est devenue la Camargo, Oreste l’abbé Annibal Désiderio, comment dire ce qu’Alfred de Musset a tiré de l’or de Racine ? Ne retournons pas la phrase, citée plus haut, du commentaire de Pertharite : elle rendrait mal notre pensée. Mais Voltaire, dans le même commentaire, a parlé de Phidias faisant d’une statue informe son Jupiter Olympien : ici nous songeons à quelque jeune sculpteur téméraire, qui, dans une débauche de son imagination et de son ciseau, aurait changé le Jupiter Olympien en un Satyre ; le Satyre est plein de verve ; mais c’est toujours une profanation et un malheur de se jouer, fût-ce très-spirituellement, avec les Dieux.
159Notre texte est celui de l’édition de 1697. Les variantes nous ont été données par deux éditions séparées : celle de 1668 d’abord, qui est l’édition originale, et celle de 1673 (Paris, Henry Loyson), très-différente en plusieurs points de la première ; et par les éditions collectives dont nous avons fait usage pour les pièces précédentes.
Première préface
163VIRGILE
165au troisième livre
167DE L’*ÉNÉIDE*.
169C’est Énée qui parle.
171Littoraque Epeiri legimus, portuque subimus
172Chaonio, et celsam Buthroti ascendimus urbem.
173Solemnes tum forte dapes et tristia dona
174Libabat cineri Andromache, Manesque vocabat
175Hectoreum ad tumulum, viridi quem cespite inanem,
176Et geminas, causam lacrymis, sacraverat aras…
177Dejecit vultum, et demissa voce locuta est :
178« O felix una ante alias Priameïa virgo,
179Hostilem ad tumulum, Trojæ sub mœnibus altis
180Jussa mori ! quæ sortitus non pertulit ullos,
181Nec victoris heri tetigit captiva cubile.
183Nos, patria incensa, diversa per æquora vectæ,
184Stirpis Achilleæ fastus, juvenemque superbum,
185Servitio enixæ, tulimus, qui deinde secutus
186Ledæam Hermionem, Lacedæmoniosque hymenæos…
187Ast illum, ereptæ magno inflammatus amore
188Conjugis, et scelerum Furiis agitatus, Orestes
189Excipit incautum, patriasque obtruncat ad aras. »
191Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie. Voilà le lieu de la scène, l’action qui s’y passe, les quatre principaux acteurs, et même leurs caractères. Excepté celui d’Hermionne, dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dans l’*Andromaque* d’Euripide.
193Mais véritablement mes personnages sont si fameux dans l’antiquité, que pour peu qu’on la connoisse, on verra fort bien que je les ai rendus tels que les anciens poètes nous les ont donnés. Aussi n’ai-je pas pensé qu’il me fut permis de rien changer à leurs mœurs. Toute la liberté que j’ai prise, ç’a été d’adoucir un peu la férocité de Pyrrhus, que Sénèque, dans sa Troade, et Virgile, dans le second de l’*Énéide*, ont poussée beaucoup plus loin que je n’ai cru le devoir faire.
195Encore s’est-il trouvé des gens qui se sont plaints qu’il s’emportât contre Andromaque, et qu’il voulût épouser cette captive à quelque prix que ce fût. J’avoue qu’il n’est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse, et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. Mais que faire ? Pyrrhus n’avoit pas lu nos romans. Il étoit violent de son naturel. Et tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons.
197Quoi qu’il en soit, le public m’a été trop favorable pour m’embarrasser du chagrin particulier de deux ou trois personnes qui voudroient qu’on réformât tous les héros de l’antiquité pour en faire des héros parfaits. Je trouve leur intention fort bonne de vouloir qu’on ne mette sur la scène que des hommes impeccables. Mais je les prie de se souvenir que ce n’est pas à moi de changer les règles du théâtre. Horace nous recommande de dépeindre Achille farouche, inexorable, violent, tel qu’il étoit, et tel qu’on dépeint son fils. Et Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c’est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu’ils soient extrêmement bons, parce que la punition d’un homme de bien exciteroit plutôt l’indignation que la pitié du spectateur ; ni qu’ils soient méchants avec excès, parce qu’on n’a point pitié d’un scélérat. Il faut donc qu’ils aient une bonté médiocre, c’est-à-dire une vertu capable de foiblesse, et qu’ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les fasse plaindre sans les faire détester.
Seconde préface
201VIRGILE
203au troisième livre
205DE L’*ÉNÉIDE*.
207C’est Énée qui parle.
209Littoraque Epeiri legimus, portuque subimus
210Chaonio, et celsam Buthroti ascendimus urbem.
211Solemnes tum forte dapes et tristia dona
212Libabat cineri Andromache, Manesque vocabat
213Hectoreum ad tumulum, viridi quem cespite inanem,
214Et geminas, causam lacrymis, sacraverat aras…
215Dejecit vultum, et demissa voce locuta est :
216« O felix una ante alias Priameïa virgo,
217Hostilem ad tumulum, Trojæ sub mœnibus altis
218Jussa mori ! quæ sortitus non pertulit ullos,
219Nec victoris heri tetigit captiva cubile.
220Nos, patria incensa, diversa per æquora vectæ,
221Stirpis Achilleæ fastus, juvenemque superbum,
222Servitio enixæ, tulimus, qui deinde secutus
223Ledæam Hermionem, Lacedæmoniosque hymenæos…
224Ast illum, ereptæ magno inflammatus amore
225Conjugis, et scelerum Furiis agitatus, Orestes
226Excipit incautum, patriasque obtruncat ad aras. »
228Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie. Voilà le lieu de la scène, l’action qui s’y passe, les quatre principaux acteurs, et même leurs caractères. Excepté celui d’Hermione, dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dans l’*Andromaque* d’Euripide.
230C’est presque la seule chose que j’emprunte ici de cet auteur. Car, quoique ma tragédie porte le même nom que la sienne, le sujet en est pourtant très-différent. Andromaque, dans Euripide, craint pour la vie de Molossus, qui est un fils qu’elle a eu de Pyrrhus, et qu’Hermione veut faire mourir avec sa mère. Mais ici il ne s’agit point de Molossus. Andromaque ne connoît point d’autre mari qu’Hector, ni d’autre fils qu’Astyanax. J’ai cru en cela me conformer à l’idée que nous avons maintenant de cette princesse. La plupart de ceux qui ont entendu parler d’Andromaque ne la connoissent guère que pour la veuve d’Hector et pour la mère d’Astyanax. On ne croit point qu’elle doive aimer ni un autre mari, ni un autre fils. Et je doute que les larmes d’Andromaque eussent fait sur l’esprit de mes spectateurs l’impression qu’elles y ont faite, si elles avoient coulé pour un autre fils que celui qu’elle avoit d’Hector.
232Il est vrai que j’ai été obligé de faire vivre Astyanax un peu plus qu’il n’a vécu ; mais j’écris dans un pays où cette liberté ne pouvoit pas être mal reçue. Car, sans parler de Ronsard, qui a choisi ce même Astyanax pour le héros de sa Franciade, qui ne sait que l’on fait descendre nos anciens rois de ce fils d’Hector, et que nos vieilles chroniques sauvent la vie à ce jeune prince, après la désolation de son pays, pour en faire le fondateur de notre monarchie ?
234Combien Euripide a-t-il été plus hardi dans sa tragédie d’*Hélène* ! Il y choque ouvertement la créance commune de toute la Grèce. Il suppose qu’Hélène n’a jamais mis le pied dans Troie ; et qu’après l’embrasement de cette ville, Ménélas trouve sa femme en Égypte, dont elle n’étoit point partie. Tout cela fondé sur une opinion qui n’étoit reçue que parmi les Égyptiens, comme on le peut voir dans Hérodote.
236Je ne crois pas que j’eusse besoin de cet exemple d’Euripide pour justifier le peu de liberté que j’ai prise. Car il y a bien de la différence entre détruire le principal fondement d’une fable, et en altérer quelques incidents, qui changent presque de face dans toutes les mains qui les traitent. Ainsi Achille, selon la plupart des poëtes, ne peut être blessé qu’au talon, quoique Homère le fasse blesser au bras et ne le croie invulnérable en aucune partie de son corps. Ainsi Sophocle fait mourir Jocaste aussitôt après la reconnoissance d’Œdipe, tout au contraire d’Euripide, qui la fait vivre jusqu’au combat et à la mort de ses deux fils. Et c’est à propos de quelque contrariété de cette nature qu’un ancien commentateur de Sophocle remarque fort bien, « qu’il ne faut point s’amuser à chicaner les poëtes pour quelques changements qu’ils ont pu faire dans la fable ; mais qu’il faut s’attacher à considérer l’excellent usage qu’ils ont fait de ces changements, et la manière ingénieuse dont ils ont su accommoder la fable à leur sujet. »
Acteurs
240- Andromaque, veuve d’Hector, captive de Pyrrhus.
241- Pyrrhus, fils d’Achille, roi d’Épire.
242- Oreste, fils d’Agamemnon.
243- Hermione, fille d’Hélène, accordée avec Pyrrhus.
244- Pylade, ami d’Oreste.
245- Cléone, confidente d’Hermione.
246- Céphise, confidente d’Andromaque.
247- Phœnix, gouverneur d’Achille, et ensuite de Pyrrhus.
248- Suite d’Oreste.
250La scène est à Buthrot, ville d’Épire, dans une salle du palais de Pyrrhus.
Acte I
Scène première
256Oreste, Pylade
258**Oreste**
260Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,
261Ma fortune va prendre une face nouvelle ;
262Et déjà son courroux semble s’être adouci,
263Depuis qu’elle a pris soin de nous rejoindre ici.
264Qui l’eût dit, qu’un rivage à mes vœux si funeste
265Présenteroit d’abord Pylade aux yeux d’Oreste ?
266Qu’après plus de six mois que je t’avois perdu,
267À la cour de Pyrrhus tu me serois rendu ?
269**Pylade**
271J’en rends grâces au ciel, qui m’arrêtant sans cesse
272Sembloit m’avoir fermé le chemin de la Grèce,
273Depuis le jour fatal que la fureur des eaux
274Presque aux yeux de l’Épire écarta nos vaisseaux.
275Combien dans cet exil ai-je souffert d’alarmes !
276Combien à vos malheurs ai-je donné de larmes,
277Craignant toujours pour vous quelque nouveau danger
278Que ma triste amitié ne pouvoit partager !
279Surtout je redoutois cette mélancolie
280Où j’ai vu si longtemps votre âme ensevelie.
281Je craignois que le ciel, par un cruel secours,
282Ne vous offrît la mort que vous cherchiez toujours.
283Mais je vous vois, Seigneur ; et si j’ose le dire,
284Un destin plus heureux vous conduit en Épire :
285Le pompeux appareil qui suit ici vos pas
286N’est point d’un malheureux qui cherche le trépas.
288**Oreste**
290Hélas ! qui peut savoir le destin qui m’amène ?
291L’amour me fait ici chercher une inhumaine.
292Mais qui sait ce qu’il doit ordonner de mon sort,
293Et si je viens chercher ou la vie ou la mort ?
295**Pylade**
297Quoi ? votre âme à l’amour en esclave asservie
298Se repose sur lui du soin de votre vie ?
299Par quel charme, oubliant tant de tourments soufferts,
300Pouvez-vous consentir à rentrer dans ses fers ?
301Pensez-vous qu’Hermione, à Sparte inexorable,
302Vous prépare en Épire un sort plus favorable ?
303Honteux d’avoir poussé tant de vœux superflus,
304Vous l’abhorriez ; enfin vous ne m’en parliez plus,
305Vous me trompiez, Seigneur.
307**Oreste**
309Je me trompois moi-même.
310Ami, n’accable point un malheureux qui t’aime.
311T’ai-je jamais caché mon cœur et mes désirs ?
312Tu vis naître ma flamme et mes premiers soupirs.
313Enfin, quand Ménélas disposa de sa fille
314En faveur de Pyrrhus, vengeur de sa famille,
315Tu vis mon désespoir ; et tu m’as vu depuis
316Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis.
317Je te vis à regret, en cet état funeste,
318Prêt à suivre partout le déplorable Oreste,
319Toujours de ma fureur interrompre le cours,
320Et de moi-même enfin me sauver tous les jours.
321Mais quand je me souvins que parmi tant d’alarmes
322Hermione à Pyrrhus prodiguoit tous ses charmes,
323Tu sais de quel courroux mon cœur alors épris
324Voulut en l’oubliant punir tous ses mépris.
325Je fis croire et je crus ma victoire certaine ;
326Je pris tous mes transports pour des transports de haine ;
327Détestant ses rigueurs, rabaissant ses attraits,
328Je défiois ses yeux de me troubler jamais.
329Voilà comme je crus étouffer ma tendresse.
330En ce calme trompeur j’arrivai dans la Grèce ;
331Et je trouvai d’abord ses princes rassemblés,
332Qu’un péril assez grand sembloit avoir troublés.
333J’y courus. Je pensai que la guerre et la gloire
334De soins plus importants rempliroient ma mémoire ;
335Que mes sens reprenant leur première vigueur,
336L’amour achèveroit de sortir de mon cœur.
337Mais admire avec moi le sort dont la poursuite
338Me fait courir alors au piège que j’évite.
339J’entends de tous côtés qu’on menace Pyrrhus ;
340Toute la Grèce éclate en murmures confus ;
341On se plaint qu’oubliant son sang et sa promesse
342Il élève en sa cour l’ennemi de la Grèce,
343Astyanax, d’Hector jeune et malheureux fils,
344Reste de tant de rois sous Troie ensevelis.
345J’apprends que pour ravir son enfance au supplice
346Andromaque trompa l’ingénieux Ulysse,
347Tandis qu’un autre enfant, arraché de ses bras,
348Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.
349On dit que peu sensible aux charmes d’Hermione,
350Mon rival porte ailleurs son cœur et sa couronne ;
351Ménélas, sans le croire, en paroît affligé,
352Et se plaint d’un hymen si longtemps négligé.
353Parmi les déplaisirs où son âme se noie,
354Il s’élève en la mienne une secrète joie :
355Je triomphe ; et pourtant je me flatte d’abord
356Que la seule vengeance excite ce transport.
357Mais l’ingrate en mon cœur reprit bientôt sa place :
358De mes feux mal éteints je reconnus la trace ;
359Je sentis que ma haine alloit finir son cours,
360Ou plutôt je sentis que je l’aimois toujours.
361Ainsi de tous les Grecs je brigue le suffrage.
362On m’envoie à Pyrrhus : j’entreprends ce voyage.
363Je viens voir si l’on peut arracher de ses bras
364Cet enfant dont la vie alarme tant d’États :
365Heureux si je pouvois, dans l’ardeur qui me presse,
366Au lieu d’Astyanax lui ravir ma princesse !
367Car enfin n’attends pas que mes feux redoublés
368Des périls les plus grands puissent être troublés.
369Puisqu’après tant d’efforts ma résistance est vaine,
370Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne.
371J’aime : je viens chercher Hermione en ces lieux,
372La fléchir, l’enlever, ou mourir à ses yeux.
373Toi qui connois Pyrrhus, que penses-tu qu’il fasse ?
374Dans sa cour, dans son cœur, dis-moi ce qui se passe.
375Mon Hermione encor le tient-elle asservi ?
376Me rendra-t-il, Pylade, un bien qu’il m’a ravi ?
378**Pylade**
380Je vous abuserois si j’osois vous promettre
381Qu’entre vos mains, Seigneur, il voulût la remettre :
382Non que de sa conquête il paroisse flatté.
383Pour la veuve d’Hector ses feux ont éclaté :
384Il l’aime. Mais enfin cette veuve inhumaine
385N’a payé jusqu’ici son amour que de haine ;
386Et chaque jour encore on lui voit tout tenter
387Pour fléchir sa captive, ou pour l’épouvanter.
388De son fils, qu’il lui cache, il menace la tête,
389Et fait couler des pleurs, qu’aussitôt il arrête.
390Hermione elle-même a vu plus de cent fois
391Cet amant irrité revenir sous ses lois,
392Et de ses vœux troublés lui rapportant l’hommage,
393Soupirer à ses pieds moins d’amour que de rage.
394Ainsi n’attendez pas que l’on puisse aujourd’hui
395Vous répondre d’un cœur si peu maître de lui :
396Il peut, Seigneur, il peut, dans ce désordre extrême,
397Épouser ce qu’il hait, et punir ce qu’il aime.
399**Oreste**
401Mais dis-moi de quel œil Hermione peut voir
402Son hymen différé, ses charmes sans pouvoir ?
404**Pylade**
406Hermione, Seigneur, au moins en apparence,
407Semble de son amant dédaigner l’inconstance,
408Et croit que trop heureux de fléchir sa rigueur,
409Il la viendra presser de reprendre son cœur.
410Mais je l’ai vue enfin me confier ses larmes.
411Elle pleure en secret le mépris de ses charmes.
412Toujours prête à partir, et demeurant toujours,
413Quelquefois elle appelle Oreste à son secours.
415**Oreste**
417Ah ! si je le croyois, j’irois bientôt, Pylade,
418Me jeter…
420**Pylade**
422Achevez, Seigneur, votre ambassade.
423Vous attendez le Roi. Parlez, et lui montrez
424Contre le fils d’Hector tous les Grecs conjurés.
425Loin de leur accorder ce fils de sa maîtresse,
426Leur haine ne fera qu’irriter sa tendresse.
427Plus on les veut brouiller, plus on va les unir.
428Pressez : demandez tout, pour ne rien obtenir.
429Il vient.
431**Oreste**
433Hé bien ! va donc disposer la cruelle
434À revoir un amant qui ne vient que pour elle.
Scène II
438Pyrrhus, Oreste, Phœnix
440**Oreste**
442Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix,
443Souffrez que j’ose ici me flatter de leur choix
444Et qu’à vos yeux, Seigneur, je montre quelque joie
445De voir le fils d’Achille et le vainqueur de Troie.
446Oui, comme ses exploits nous admirons vos coups :
447Hector tomba sous lui, Troie expira sous vous ;
448Et vous avez montré, par une heureuse audace,
449Que le fils seul d’Achille a pu remplir sa place.
450Mais ce qu’il n’eût point fait, la Grèce avec douleur
451Vous voit du sang troyen relever le malheur,
452Et vous laissant toucher d’une pitié funeste,
453D’une guerre si longue entretenir le reste.
454Ne vous souvient-il plus, Seigneur, quel fut Hector ?
455Nos peuples affoiblis s’en souviennent encor.
456Son nom seul fait frémir nos veuves et nos filles ;
457Et dans toute la Grèce il n’est point de familles
458Qui ne demandent compte à ce malheureux fils
459D’un père ou d’un époux qu’Hector leur a ravis.
460Et qui sait ce qu’un jour ce fils peut entreprendre ?
461Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre,
462Tel qu’on a vu son père embraser nos vaisseaux,
463Et la flamme à la main, les suivre sur les eaux.
464Oserai-je, Seigneur, dire ce que je pense ?
465Vous-même de vos soins craignez la récompense,
466Et que dans votre sein ce serpent élevé
467Ne vous punisse un jour de l’avoir conservé.
468Enfin de tous les Grecs satisfaites l’envie,
469Assurez leur vengeance, assurez votre vie ;
470Perdez un ennemi d’autant plus dangereux
471Qu’il s’essaiera sur vous à combattre contre eux.
473**Pyrrhus**
475La Grèce en ma faveur est trop inquiétée.
476De soins plus importants je l’ai crue agitée,
477Seigneur ; et sur le nom de son ambassadeur,
478J’avois dans ses projets conçu plus de grandeur.
479Qui croiroit en effet qu’une telle entreprise
480Du fils d’Agamemnon méritât l’entremise ;
481Qu’un peuple tout entier, tant de fois triomphant,
482N’eût daigné conspirer que la mort d’un enfant ?
483Mais à qui prétend-on que je le sacrifie ?
484La Grèce a-t-elle encor quelque droit sur sa vie ?
485Et seul de tous les Grecs ne m’est-il pas permis
486D’ordonner d’un captif que le sort m’a soumis ?
487Oui, Seigneur, lorsqu’au pied des murs fumants de Troie
488Les vainqueurs tout sanglants partagèrent leur proie,
489Le sort, dont les arrêts furent alors suivis,
490Fit tomber en mes mains Andromaque et son fils.
491Hécube près d’Ulysse acheva sa misère ;
492Cassandre dans Argos a suivi votre père :
493Sur eux, sur leurs captifs ai-je étendu mes droits ?
494Ai-je enfin disposé du fruit de leurs exploits ?
495On craint qu’avec Hector Troie un jour ne renaisse ;
496Son fils peut me ravir le jour que je lui laisse.
497Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin :
498Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin.
499Je songe quelle étoit autrefois cette ville,
500Si superbe en remparts, en héros si fertile,
501Maîtresse de l’Asie ; et je regarde enfin
502Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin.
503Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes,
504Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes,
505Un enfant dans les fers ; et je ne puis songer
506Que Troie en cet état aspire à se venger.
507Ah ! si du fils d’Hector la perte étoit jurée,
508Pourquoi d’un an entier l’avons-nous différée ?
509Dans le sein de Priam n’a-t-on pu l’immoler ?
510Sous tant de morts, sous Troie il falloit l’accabler.
511Tout étoit juste alors : la vieillesse et l’enfance
512En vain sur leur foiblesse appuyoient leur défense ;
513La victoire et la nuit, plus cruelles que nous,
514Nous excitoient au meurtre, et confondoient nos coups.
515Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère.
516Mais que ma cruauté survive à ma colère ?
517Que malgré la pitié dont je me sens saisir,
518Dans le sang d’un enfant je me baigne à loisir ?
519Non, Seigneur. Que les Grecs cherchent quelque autre proie ;
520Qu’ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie :
521De mes inimitiés le cours est achevé ;
522L’Épire sauvera ce que Troie a sauvé.
524**Oreste**
526Seigneur, vous savez trop avec quel artifice
527Un faux Astyanax fut offert au supplice
528Où le seul fils d’Hector devoit être conduit.
529Ce n’est pas les Troyens, c’est Hector qu’on poursuit.
530Oui, les Grecs sur le fils persécutent le père ;
531Il a par trop de sang acheté leur colère.
532Ce n’est que dans le sien qu’elle peut expirer ;
533Et jusque dans l’Épire il les peut attirer.
534Prévenez-les.
536**Pyrrhus**
538Non, non. J’y consens avec joie :
539Qu’ils cherchent dans l’Épire une seconde Troie ;
540Qu’ils confondent leur haine, et ne distinguent plus
541Le sang qui les fit vaincre et celui des vaincus.
542Aussi bien ce n’est pas la première injustice
543Dont la Grèce d’Achille a payé le service.
544Hector en profita, Seigneur ; et quelque jour
545Son fils en pourroit bien profiter à son tour.
547**Oreste**
549Ainsi la Grèce en vous trouve un enfant rebelle ?
551**Pyrrhus**
553Et je n’ai donc vaincu que pour dépendre d’elle ?
555**Oreste**
557Hermione, Seigneur, arrêtera vos coups :
558Ses yeux s’opposeront entre son père et vous.
560**Pyrrhus**
562Hermione, Seigneur, peut m’être toujours chère ;
563Je puis l’aimer, sans être esclave de son père ;
564Et je saurai peut-être accorder quelque jour
565Les soins de ma grandeur et ceux de mon amour.
566Vous pouvez cependant voir la fille d’Hélène :
567Du sang qui vous unit je sais l’étroite chaîne.
568Après cela, Seigneur, je ne vous retiens plus,
569Et vous pourrez aux Grecs annoncer mon refus.
Scène III
573Pyrrhus, Phœnix
575**Phœnix**
577Ainsi vous l’envoyez aux pieds de sa maîtresse !
579**Pyrrhus**
581On dit qu’il a longtemps brûlé pour la princesse.
583**Phœnix**
585Mais si ce feu, Seigneur, vient à se rallumer ?
586S’il lui rendoit son cœur, s’il s’en faisoit aimer ?
588**Pyrrhus**
590Ah ! qu’ils s’aiment, Phœnix : j’y consens. Qu’elle parte.
591Que charmés l’un de l’autre, ils retournent à Sparte :
592Tous nos ports sont ouverts et pour elle et pour lui.
593Qu’elle m’épargneroit de contrainte et d’ennui !
595**Phœnix**
597Seigneur…
599**Pyrrhus**
601Une autre fois je t’ouvrirai mon âme :
602Andromaque paroît.
Scène IV
606Pyrrhus, Andromaque, Céphise
608**Pyrrhus**
610Me cherchiez-vous, Madame ?
611Un espoir si charmant me seroit-il permis ?
613**Andromaque**
615Je passois jusqu’aux lieux où l’on garde mon fils.
616Puisqu’une fois le jour vous souffrez que je voie
617Le seul bien qui me reste et d’Hector et de Troie,
618J’allois, Seigneur, pleurer un moment avec lui :
619Je ne l’ai point encore embrassé d’aujourd’hui.
621**Pyrrhus**
623Ah ! Madame, les Grecs, si j’en crois leurs alarmes,
624Vous donneront bientôt d’autres sujets de larmes.
626**Andromaque**
628Et quelle est cette peur dont leur cœur est frappé,
629Seigneur ? Quelque Troyen vous est-il échappé ?
631**Pyrrhus**
633Leur haine pour Hector n’est pas encore éteinte.
634Ils redoutent son fils.
636**Andromaque**
638Digne objet de leur crainte !
639Un enfant malheureux, qui ne sait pas encor
640Que Pyrrhus est son maître, et qu’il est fils d’Hector.
642**Pyrrhus**
644Tel qu’il est, tous les Grecs demandent qu’il périsse.
645Le fils d’Agamemnon vient hâter son supplice.
647**Andromaque**
649Et vous prononcerez un arrêt si cruel ?
650Est-ce mon intérêt qui le rend criminel ?
651Hélas ! on ne craint point qu’il venge un jour son père ;
652On craint qu’il n’essuyât les larmes de sa mère.
653Il m’auroit tenu lieu d’un père et d’un époux ;
654Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups.
656**Pyrrhus**
658Madame, mes refus ont prévenu vos larmes.
659Tous les Grecs m’ont déjà menacé de leurs armes ;
660Mais dussent-ils encore, en repassant les eaux,
661Demander votre fils avec mille vaisseaux ;
662Coûtât-il tout le sang qu’Hélène a fait répandre ;
663Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre,
664Je ne balance point, je vole à son secours :
665Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours.
666Mais parmi ces périls où je cours pour vous plaire,
667Me refuserez-vous un regard moins sévère ?
668Haï de tous les Grecs, pressé de tous côtés,
669Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés ?
670Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore
671Que vous accepterez un cœur qui vous adore ?
672En combattant pour vous, me sera-t-il permis
673De ne vous point compter parmi mes ennemis ?
675**Andromaque**
677Seigneur, que faites-vous, et que dira la Grèce ?
678Faut-il qu’un si grand cœur montre tant de foiblesse ?
679Voulez-vous qu’un dessein si beau, si généreux
680Passe pour le transport d’un esprit amoureux ?
681Captive, toujours triste, importune à moi-même,
682Pouvez-vous souhaiter qu’Andromaque vous aime ?
683Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés
684Qu’à des pleurs éternels vous avez condamnés ?
685Non, non, d’un ennemi respecter la misère,
686Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère,
687De cent peuples pour lui combattre la rigueur,
688Sans me faire payer son salut de mon cœur,
689Malgré moi, s’il le faut, lui donner un asile :
690Seigneur, voilà des soins dignes du fils d’Achille.
692**Pyrrhus**
694Hé quoi ? votre courroux n’a-t-il pas eu son cours ?
695Peut-on haïr sans cesse ? et punit-on toujours ?
696J’ai fait des malheureux, sans doute ; et la Phrygie
697Cent fois de votre sang a vu ma main rougie.
698Mais que vos yeux sur moi se sont bien exercés !
699Qu’ils m’ont vendu bien cher les pleurs qu’ils ont versés !
700De combien de remords m’ont-ils rendu la proie !
701Je souffre tous les maux que j’ai faits devant Troie.
702Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé,
703Brûlé de plus de feux que je n’en allumai,
704Tant de soins, tant de pleurs, tant d’ardeurs inquiètes…
705Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l’êtes ?
706Mais enfin, tour à tour, c’est assez nous punir :
707Nos ennemis communs devroient nous réunir.
708Madame, dites-moi seulement que j’espère,
709Je vous rends votre fils, et je lui sers de père ;
710Je l’instruirai moi-même à venger les Troyens ;
711J’irai punir les Grecs de vos maux et des miens.
712Animé d’un regard, je puis tout entreprendre :
713Votre Ilion encor peut sortir de sa cendre ;
714Je puis, en moins de temps que les Grecs ne l’ont pris,
715Dans ses murs relevés couronner votre fils.
717**Andromaque**
719Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère :
720Je les lui promettois tant qu’a vécu son père.
721Non, vous n’espérez plus de nous revoir encor,
722Sacrés murs, que n’a pu conserver mon Hector.
723À de moindres faveurs des malheureux prétendent,
724Seigneur : c’est un exil que mes pleurs vous demandent.
725Souffrez que loin des Grecs, et même loin de vous,
726J’aille cacher mon fils, et pleurer mon époux.
727Votre amour contre nous allume trop de haine :
728Retournez, retournez à la fille d’Hélène.
730**Pyrrhus**
732Et le puis-je, Madame ? Ah ! que vous me gênez !
733Comment lui rendre un cœur que vous me retenez ?
734Je sais que de mes vœux on lui promit l’empire ;
735Je sais que pour régner elle vint dans l’Épire ;
736Le sort vous y voulut l’une et l’autre amener :
737Vous, pour porter des fers ; elle, pour en donner.
738Cependant ai-je pris quelque soin de lui plaire ?
739Et ne diroit-on pas, en voyant au contraire
740Vos charmes tout-puissants, et les siens dédaignés,
741Qu’elle est ici captive, et que vous y régnez ?
742Ah ! qu’un seul des soupirs que mon cœur vous envoie,
743S’il s’échappoit vers elle, y porteroit de joie !
745**Andromaque**
747Et pourquoi vos soupirs seroient-ils repoussés ?
748Auroit-elle oublié vos services passés ?
749Troie, Hector contre vous révoltent-ils son âme ?
750Aux cendres d’un époux doit-elle enfin sa flamme ?
751Et quel époux encore ! Ah ! souvenir cruel !
752Sa mort seule a rendu votre père immortel.
753Il doit au sang d’Hector tout l’éclat de ses armes,
754Et vous n’êtes tous deux connus que par mes larmes.
756**Pyrrhus**
758Hé bien, Madame, hé bien, il faut vous obéir :
759Il faut vous oublier, ou plutôt vous haïr.
760Oui, mes vœux ont trop loin poussé leur violence
761Pour ne plus s’arrêter que dans l’indifférence.
762Songez-y bien : il faut désormais que mon cœur,
763S’il n’aime avec transport, haïsse avec fureur.
764Je n’épargnerai rien dans ma juste colère :
765Le fils me répondra des mépris de la mère ;
766La Grèce le demande, et je ne prétends pas
767Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats.
769**Andromaque**
771Hélas ! il mourra donc. Il n’a pour sa défense
772Que les pleurs de sa mère, et que son innocence.
773Et peut-être après tout, en l’état où je suis,
774Sa mort avancera la fin de mes ennuis.
775Je prolongeois pour lui ma vie et ma misère ;
776Mais enfin sur ses pas j’irai revoir son père.
777Ainsi tous trois, Seigneur, par vos soins réunis,
778Nous vous…
780**Pyrrhus**
782Allez, Madame, allez voir votre fils.
783Peut-être, en le voyant, votre amour plus timide
784Ne prendra pas toujours sa colère pour guide.
785Pour savoir nos destins, j’irai vous retrouver.
786Madame, en l’embrassant, songez à le sauver.
Acte II
Scène première
792Hermione, Cléone
794**Hermione**
796Je fais ce que tu veux. Je consens qu’il me voie :
797Je lui veux bien encore accorder cette joie.
798Pylade va bientôt conduire ici ses pas ;
799Mais si je m’en croyois, je ne le verrois pas.
801**Cléone**
803Et qu’est-ce que sa vue a pour vous de funeste ?
804Madame, n’est-ce pas toujours le même Oreste
805Dont vous avez cent fois souhaité le retour,
806Et dont vous regrettiez la constance et l’amour ?
808**Hermione**
810C’est cet amour payé de trop d’ingratitude
811Qui me rend en ces lieux sa présence si rude.
812Quelle honte pour moi, quel triomphe pour lui
813De voir mon infortune égaler son ennui !
814Est-ce là, dira-t-il, cette fière Hermione ?
815Elle me dédaignoit ; un autre l’abandonne.
816L’ingrate, qui mettoit son cœur à si haut prix,
817Apprend donc à son tour à souffrir des mépris ?
818Ah Dieux !
820**Cléone**
822Ah ! dissipez ces indignes alarmes.
823Il a trop bien senti le pouvoir de vos charmes.
824Vous croyez qu’un amant vienne vous insulter ?
825Il vous rapporte un cœur qu’il n’a pu vous ôter.
826Mais vous ne dites point ce que vous mande un père.
828**Hermione**
830Dans ses retardements si Pyrrhus persévère,
831À la mort du Troyen s’il ne veut consentir,
832Mon père avec les Grecs m’ordonne de partir.
834**Cléone**
836Hé bien, Madame, hé bien ! écoutez donc Oreste.
837Pyrrhus a commencé, faites au moins le reste.
838Pour bien faire, il faudroit que vous le prévinssiez.
839Ne m’avez-vous pas dit que vous le haïssiez ?
841**Hermione**
843Si je le hais, Cléone ! Il y va de ma gloire,
844Après tant de bontés dont il perd la mémoire.
845Lui qui me fut si cher, et qui m’a pu trahir !
846Ah ! je l’ai trop aimé pour ne le point haïr.
848**Cléone**
850Fuyez-le donc, Madame ; et puisqu’on vous adore…
852**Hermione**
854Ah ! laisse à ma fureur le temps de croître encore ;
855Contre mon ennemi laisse-moi m’assurer :
856Cléone, avec horreur je m’en veux séparer.
857Il n’y travaillera que trop bien, l’infidèle !
859**Cléone**
861Quoi ? vous en attendez quelque injure nouvelle ?
862Aimer une captive, et l’aimer à vos yeux,
863Tout cela n’a donc pu vous le rendre odieux ?
864Après ce qu’il a fait, que sauroit-il donc faire ?
865Il vous auroit déplu, s’il pouvoit vous déplaire.
867**Hermione**
869Pourquoi veux-tu, cruelle, irriter mes ennuis ?
870Je crains de me connoître en l’état où je suis.
871De tout ce que tu vois tâche de ne rien croire ;
872Crois que je n’aime plus, vante-moi ma victoire ;
873Crois que dans son dépit mon cœur est endurci ;
874Hélas ! et s’il se peut, fais-le-moi croire aussi.
875Tu veux que je le fuie. Hé bien ! rien ne m’arrête :
876Allons. N’envions plus son indigne conquête ;
877Que sur lui sa captive étende son pouvoir.
878Fuyons… Mais si l’ingrat rentroit dans son devoir !
879Si la foi dans son cœur retrouvoit quelque place !
880S’il venoit à mes pieds me demander sa grâce !
881Si sous mes lois, Amour, tu pouvois l’engager !
882S’il vouloit !… Mais l’ingrat ne veut que m’outrager.
883Demeurons toutefois pour troubler leur fortune ;
884Prenons quelque plaisir à leur être importune ;
885Ou le forçant de rompre un nœud si solennel,
886Aux yeux de tous les Grecs rendons-le criminel.
887J’ai déjà sur le fils attiré leur colère ;
888Je veux qu’on vienne encor lui demander la mère.
889Rendons-lui les tourments qu’elle me fait souffrir :
890Qu’elle le perde, ou bien qu’il la fasse périr.
892**Cléone**
894Vous pensez que des yeux toujours ouverts aux larmes
895Se plaisent à troubler le pouvoir de vos charmes,
896Et qu’un cœur accablé de tant de déplaisirs
897De son persécuteur ait brigué les soupirs ?
898Voyez si sa douleur en paroît soulagée.
899Pourquoi donc les chagrins où son âme est plongée ?
900Contre un amant qui plaît pourquoi tant de fierté ?
902**Hermione**
904Hélas ! pour mon malheur, je l’ai trop écouté.
905Je n’ai point du silence affecté le mystère :
906Je croyois sans péril pouvoir être sincère ;
907Et sans armer mes yeux d’un moment de rigueur,
908Je n’ai pour lui parler consulté que mon cœur.
909Et qui ne se seroit comme moi déclarée
910Sur la foi d’une amour si saintement jurée ?
911Me voyoit-il de l’œil qu’il me voit aujourd’hui ?
912Tu t’en souviens encor, tout conspiroit pour lui :
913Ma famille vengée, et les Grecs dans la joie,
914Nos vaisseaux tout chargés des dépouilles de Troie,
915Les exploits de son père effacés par les siens,
916Ses feux que je croyois plus ardents que les miens,
917Mon cœur, toi-même enfin de sa gloire éblouie,
918Avant qu’il me trahît, vous m’avez tous trahie.
919Mais c’en est trop, Cléone, et quel que soit Pyrrhus,
920Hermione est sensible, Oreste a des vertus.
921Il sait aimer du moins, et même sans qu’on l’aime ;
922Et peut-être il saura se faire aimer lui-même.
923Allons : qu’il vienne enfin.
925**Cléone**
927Madame, le voici.
929**Hermione**
931Ah ! je ne croyois pas qu’il fût si près d’ici.
Scène II
935Hermione, Oreste, Cléone
937**Hermione**
939Le croirai-je, Seigneur, qu’un reste de tendresse
940Vous fasse ici chercher une triste princesse ?
941Ou ne dois-je imputer qu’à votre seul devoir
942L’heureux empressement qui vous porte à me voir ?
944**Oreste**
946Tel est de mon amour l’aveuglement funeste,
947Vous le savez, Madame ; et le destin d’Oreste
948Est de venir sans cesse adorer vos attraits,
949Et de jurer toujours qu’il n’y viendra jamais.
950Je sais que vos regards vont rouvrir mes blessures,
951Que tous mes pas vers vous sont autant de parjures :
952Je le sais, j’en rougis. Mais j’atteste les Dieux,
953Témoins de la fureur de mes derniers adieux,
954Que j’ai couru partout où ma perte certaine
955Dégageoit mes serments et finissoit ma peine.
956J’ai mendié la mort chez des peuples cruels
957Qui n’apaisoient leurs dieux que du sang des mortels :
958Ils m’ont fermé leur temple ; et ces peuples barbares
959De mon sang prodigué sont devenus avares.
960Enfin je viens à vous, et je me vois réduit
961À chercher dans vos yeux une mort qui me fuit.
962Mon désespoir n’attend que leur indifférence :
963Ils n’ont qu’à m’interdire un reste d’espérance ;
964Ils n’ont, pour avancer cette mort où je cours,
965Qu’à me dire une fois ce qu’ils m’ont dit toujours.
966Voilà, depuis un an, le seul soin qui m’anime.
967Madame, c’est à vous de prendre une victime
968Que les Scythes auroient dérobée à vos coups,
969Si j’en avois trouvé d’aussi cruels que vous.
971**Hermione**
973Quittez, Seigneur, quittez ce funeste langage.
974À des soins plus pressants la Grèce vous engage.
975Que parlez-vous du Scythe et de mes cruautés ?
976Songez à tous ces rois que vous représentez.
977Faut-il que d’un transport leur vengeance dépende ?
978Est-ce le sang d’Oreste enfin qu’on vous demande ?
979Dégagez-vous des soins dont vous êtes chargé.
981**Oreste**
983Les refus de Pyrrhus m’ont assez dégagé,
984Madame : il me renvoie ; et quelque autre puissance
985Lui fait du fils d’Hector embrasser la défense.
987**Hermione**
989L’infidèle !
991**Oreste**
993Ainsi donc, tout prêt à le quitter,
994Sur mon propre destin je viens vous consulter.
995Déjà même je crois entendre la réponse
996Qu’en secret contre moi votre haine prononce.
998**Hermione**
1000Hé quoi ? toujours injuste en vos tristes discours,
1001De mon inimitié vous plaindrez-vous toujours ?
1002Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée ?
1003J’ai passé dans l’Épire, où j’étois reléguée :
1004Mon père l’ordonnoit. Mais qui sait si depuis
1005Je n’ai point en secret partagé vos ennuis ?
1006Pensez-vous avoir seul éprouvé des alarmes ?
1007Que l’Épire jamais n’ait vu couler mes larmes ?
1008Enfin qui vous a dit que malgré mon devoir
1009Je n’ai pas quelquefois souhaité de vous voir ?
1011**Oreste**
1013Souhaité de me voir ! Ah ! divine princesse…
1014Mais, de grâce, est-ce à moi que ce discours s’adresse ?
1015Ouvrez vos yeux : songez qu’Oreste est devant vous,
1016Oreste, si longtemps l’objet de leur courroux.
1018**Hermione**
1020Oui, c’est vous dont l’amour, naissant avec leurs charmes,
1021Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes ;
1022Vous que mille vertus me forçoient d’estimer ;
1023Vous que j’ai plaint, enfin que je voudrois aimer.
1025**Oreste**
1027Je vous entends. Tel est mon partage funeste :
1028Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste.
1030**Hermione**
1032Ah ! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus :
1033Je vous haïrois trop.
1035**Oreste**
1037Vous m’en aimeriez plus.
1038Ah ! que vous me verriez d’un regard bien contraire !
1039Vous me voulez aimer, et je ne puis vous plaire ;
1040Et l’amour seul alors se faisant obéir,
1041Vous m’aimeriez, Madame, en me voulant haïr.
1042Ô Dieux ! tant de respects, une amitié si tendre…
1043Que de raisons pour moi, si vous pouviez m’entendre !
1044Vous seule pour Pyrrhus disputez aujourd’hui,
1045Peut-être malgré vous, sans doute malgré lui.
1046Car enfin il vous hait ; son âme ailleurs éprise
1047N’a plus…
1049**Hermione**
1051Qui vous l’a dit. Seigneur, qu’il me méprise ?
1052Ses regards, ses discours vous l’ont-ils donc appris ?
1053Jugez-vous que ma vue inspire des mépris,
1054Qu’elle allume en un cœur des feux si peu durables ?
1055Peut-être d’autres yeux me sont plus favorables.
1057**Oreste**
1059Poursuivez : il est beau de m’insulter ainsi.
1060Cruelle, c’est donc moi qui vous méprise ici ?
1061Vos yeux n’ont pas assez éprouvé ma constance ?
1062Je suis donc un témoin de leur peu de puissance ?
1063Je les ai méprisés ? Ah ! qu’ils voudroient bien voir
1064Mon rival, comme moi, mépriser leur pouvoir !
1066**Hermione**
1068Que m’importe, Seigneur, sa haine ou sa tendresse ?
1069Allez contre un rebelle armer toute la Grèce ;
1070Rapportez-lui le prix de sa rébellion ;
1071Qu’on fasse de l’Épire un second Ilion.
1072Allez. Après cela direz-vous que je l’aime ?
1074**Oreste**
1076Madame, faites plus, et venez-y vous-même.
1077Voulez-vous demeurer pour otage en ces lieux ?
1078Venez dans tous les cœurs faire parler vos yeux.
1079Faisons de notre haine une commune attaque.
1081**Hermione**
1083Mais, Seigneur, cependant s’il épouse Andromaque ?
1085**Oreste**
1087Hé ! Madame.
1089**Hermione**
1091Songez quelle honte pour nous
1092Si d’une Phrygienne il devenoit l’époux !
1094**Oreste**
1096Et vous le haïssez ? Avouez-le, Madame,
1097L’amour n’est pas un feu qu’on renferme en une âme :
1098Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux ;
1099Et les feux mal couverts n’en éclatent que mieux.
1101**Hermione**
1103Seigneur, je le vois bien, votre âme prévenue
1104Répand sur mes discours le venin qui la tue,
1105Toujours dans mes raisons cherche quelque détour,
1106Et croit qu’en moi la haine est un effort d’amour.
1107Il faut donc m’expliquer : vous agirez ensuite.
1108Vous savez qu’en ces lieux mon devoir m’a conduite ;
1109Mon devoir m’y retient, et je n’en puis partir
1110Que mon père ou Pyrrhus ne m’en fasse sortir.
1111De la part de mon père allez lui faire entendre
1112Que l’ennemi des Grecs ne peut être son gendre :
1113Du Troyen ou de moi faites-le décider ;
1114Qu’il songe qui des deux il veut rendre ou garder ;
1115Enfin qu’il me renvoie, ou bien qu’il vous le livre.
1116Adieu. S’il y consent, je suis prête à vous suivre.
Scène III
1120Oreste, seul
Scène IV
1124Pyrrhus, Oreste, Phœnix
1126**Pyrrhus**
1128Je vous cherchois, Seigneur. Un peu de violence
1129M’a fait de vos raisons combattre la puissance,
1130Je l’avoue ; et depuis que je vous ai quitté,
1131J’en ai senti la force et connu l’équité.
1132J’ai songé, comme vous, qu’à la Grèce, à mon père,
1133À moi-même en un mot je devenois contraire ;
1134Que je relevois Troie, et rendois imparfait
1135Tout ce qu’a fait Achille et tout ce que j’ai fait.
1136Je ne condamne plus un courroux légitime,
1137Et l’on vous va, Seigneur, livrer votre victime.
1139**Oreste**
1141Seigneur, par ce conseil prudent et rigoureux,
1142C’est acheter la paix du sang d’un malheureux.
1144**Pyrrhus**
1146Oui. Mais je veux. Seigneur, l’assurer davantage :
1147D’une éternelle paix Hermione est le gage ;
1148Je l’épouse. Il sembloit qu’un spectacle si doux
1149N’attendît en ces lieux qu’un témoin tel que vous.
1150Vous y représentez tous les Grecs et son père,
1151Puisqu’en vous Ménélas voit revivre son frère.
1152Voyez-la donc. Allez. Dites-lui que demain
1153J’attends, avec la paix, son cœur de votre main.
1155**Oreste**
1157Ah Dieux !
Scène V
1161Pyrrhus, Phœnix
1163**Pyrrhus**
1165Hé bien, Phœnix, l’amour est-il le maître ?
1166Tes yeux refusent-ils encor de me connaître ?
1168**Phœnix**
1170Ah ! je vous reconnois ; et ce juste courroux,
1171Ainsi qu’à tous les Grecs, Seigneur, vous rend à vous.
1172Ce n’est plus le jouet d’une flamme servile :
1173C’est Pyrrhus, c’est le fils et le rival d’Achille,
1174Que la gloire à la fin ramène sous ses lois,
1175Qui triomphe de Troie une seconde fois.
1177**Pyrrhus**
1179Dis plutôt qu’aujourd’hui commence ma victoire.
1180D’aujourd’hui seulement je jouis de ma gloire ;
1181Et mon cœur, aussi fier que tu l’as vu soumis,
1182Croit avoir en l’amour vaincu mille ennemis.
1183Considère, Phœnix, les troubles que j’évite,
1184Quelle foule de maux l’amour traîne à sa suite.
1185Que d’amis, de devoirs j’allois sacrifier.
1186Quels périls… Un regard m’eût tout fait oublier.
1187Tous les Grecs conjurés fondoient sur un rebelle.
1188Je trouvois du plaisir à me perdre pour elle.
1190**Phœnix**
1192Oui, je bénis, Seigneur, l’heureuse cruauté
1193Qui vous rend…
1195**Pyrrhus**
1197Tu l’as vu, comme elle m’a traité.
1198Je pensois, en voyant sa tendresse alarmée,
1199Que son fils me la dût renvoyer désarmée.
1200J’allois voir le succès de ses embrassements :
1201Je n’ai trouvé que pleurs mêlés d’emportements.
1202Sa misère l’aigrit ; et toujours plus farouche,
1203Cent fois le nom d’Hector est sorti de sa bouche.
1204Vainement à son fils j’assurois mon secours :
1205« C’est Hector, disoit-elle en l’embrassant toujours ;
1206Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ;
1207C’est lui-même, c’est toi, cher époux, que j’embrasse. »
1208Et quelle est sa pensée ? Attend-elle en ce jour
1209Que je lui laisse un fils pour nourrir son amour ?
1211**Phœnix**
1213Sans doute. C’est le prix que vous gardoit l’ingrate.
1214Mais laissez-la, Seigneur.
1216**Pyrrhus**
1218Je vois ce qui la flatte.
1219Sa beauté la rassure ; et malgré mon courroux,
1220L’orgueilleuse m’attend encore à ses genoux.
1221Je la verrois aux miens, Phœnix, d’un œil tranquille.
1222Elle est veuve d’Hector, et je suis fils d’Achille :
1223Trop de haine sépare Andromaque et Pyrrhus.
1225**Phœnix**
1227Commencez donc, Seigneur, à ne m’en parler plus.
1228Allez voir Hermione ; et content de lui plaire,
1229Oubliez à ses pieds jusqu’à votre colère.
1230Vous-même à cet hymen venez la disposer.
1231Est-ce sur un rival qu’il s’en faut reposer ?
1232Il ne l’aime que trop.
1234**Pyrrhus**
1236Crois-tu, si je l’épouse,
1237Qu’Andromaque en son cœur n’en sera pas jalouse ?
1239**Phœnix**
1241Quoi ? toujours Andromaque occupe votre esprit ?
1242Que vous importe, ô Dieux ! sa joie ou son dépit ?
1243Quel charme, malgré vous, vers elle vous attire ?
1245**Pyrrhus**
1247Non, je n’ai pas bien dit tout ce qu’il lui faut dire :
1248Ma colère à ses yeux n’a paru qu’à demi ;
1249Elle ignore à quel point je suis son ennemi.
1250Retournons-y. Je veux la braver à sa vue,
1251Et donner à ma haine une libre étendue.
1252Viens voir tous ses attraits, Phœnix, humiliés.
1253Allons.
1255**Phœnix**
1257Allez, Seigneur, vous jeter à ses pieds.
1258Allez, en lui jurant que votre âme l’adore,
1259À de nouveaux mépris l’encourager encore.
1261**Pyrrhus**
1263Je le vois bien, tu crois que prêt à l’excuser
1264Mon cœur court après elle, et cherche à s’apaiser.
1266**Phœnix**
1268Vous aimez : c’est assez.
1270**Pyrrhus**
1272Moi l’aimer ? une ingrate
1273Qui me hait d’autant plus que mon amour la flatte ?
1274Sans parents, sans amis, sans espoir que sur moi,
1275Je puis perdre son fils ; peut-être je le doi.
1276Étrangère… que dis-je ? esclave dans l’Épire,
1277Je lui donne son fils, mon âme, mon empire ;
1278Et je ne puis gagner dans son perfide cœur
1279D’autre rang que celui de son persécuteur ?
1280Non, non, je l’ai juré, ma vengeance est certaine :
1281Il faut bien une fois justifier sa haine.
1282J’abandonne son fils. Que de pleurs vont couler !
1283De quel nom sa douleur me va-t-elle appeler !
1284Quel spectacle pour elle aujourd’hui se dispose !
1285Elle en mourra, Phœnix, et j’en serai la cause.
1286C’est lui mettre moi-même un poignard dans le sein.
1288**Phœnix**
1290Et pourquoi donc en faire éclater le dessein ?
1291Que ne consultiez-vous tantôt votre foiblesse ?
1293**Pyrrhus**
1295Je t’entends. Mais excuse un reste de tendresse.
1296Crains-tu pour ma colère un si foible combat ?
1297D’un amour qui s’éteint c’est le dernier éclat.
1298Allons. À tes conseils, Phœnix, je m’abandonne.
1299Faut-il livrer son fils ? faut-il voir Hermione ?
1301**Phœnix**
1303Oui, voyez-la, Seigneur, et par des vœux soumis
1304Protestez-lui…
1306**Pyrrhus**
1308Faisons tout ce que j’ai promis.
Acte III
Scène première
1314Oreste, Pylade
1316**Pylade**
1318Modérez donc, Seigneur, cette fureur extrême.
1319Je ne vous connois plus : vous n’êtes plus vous-même.
1320Souffrez…
1322**Oreste**
1324Non, tes conseils ne sont plus de saison,
1325Pylade, je suis las d’écouter la raison.
1326C’est traîner trop longtemps ma vie et mon supplice :
1327Il faut que je l’enlève, ou bien que je périsse.
1328Le dessein en est pris, je le veux achever.
1329Oui, je le veux.
1331**Pylade**
1333Hé bien, il la faut enlever :
1334J’y consens. Mais songez cependant où vous êtes.
1335Que croira-t-on de vous, à voir ce que vous faites ?
1336Dissimulez : calmez ce transport inquiet ;
1337Commandez à vos yeux de garder le secret.
1338Ces gardes, cette cour, l’air qui vous environne,
1339Tout dépend de Pyrrhus, et surtout Hermione.
1340À ses regards surtout cachez votre courroux.
1341Ô Dieux ! en cet état pourquoi la cherchiez-vous ?
1343**Oreste**
1345Que sais-je ? De moi-même étois-je alors le maître ?
1346La fureur m’emportoit, et je venois peut-être
1347Menacer à la fois l’ingrate et son amant.
1349**Pylade**
1351Et quel étoit le fruit de cet emportement ?
1353**Oreste**
1355Et quelle âme, dis-moi, ne seroit éperdue
1356Du coup dont ma raison vient d’être confondue ?
1357Il épouse, dit-il, Hermione demain ;
1358Il veut, pour m’honorer, la tenir de ma main.
1359Ah ! plutôt cette main dans le sang du barbare…
1361**Pylade**
1363Vous l’accusez, Seigneur, de ce destin bizarre.
1364Cependant, tourmenté de ses propres desseins,
1365Il est peut-être à plaindre autant que je vous plains.
1367**Oreste**
1369Non, non ; je le connois, mon désespoir le flatte ;
1370Sans moi, sans mon amour, il dédaignoit l’ingrate ;
1371Ses charmes jusque-là n’avoient pu le toucher :
1372Le cruel ne la prend que pour me l’arracher.
1373Ah Dieux ! c’en étoit fait : Hermione gagnée
1374Pour jamais de sa vue alloit être éloignée.
1375Son cœur, entre l’amour et le dépit confus,
1376Pour se donner à moi n’attendoit qu’un refus ;
1377Ses yeux s’ouvroient, Pylade ; elle écoutoit Oreste,
1378Lui parloit, le plaignoit. Un mot eût fait le reste.
1380**Pylade**
1382Vous le croyez.
1384**Oreste**
1386Hé quoi ? ce courroux enflammé
1387Contre un ingrat…
1389**Pylade**
1391Jamais il ne fut plus aimé.
1392Pensez-vous, quand Pyrrhus vous l’auroit accordée,
1393Qu’un prétexte tout prêt ne l’eût pas retardée ?
1394M’en croirez-vous ? Lassé de ses trompeurs attraits,
1395Au lieu de l’enlever, fuyez-la pour jamais.
1396Quoi ? votre amour se veut charger d’une furie
1397Qui vous détestera, qui toute votre vie
1398Regrettant un hymen tout prêt à s’achever,
1399Voudra…
1401**Oreste**
1403C’est pour cela que je veux l’enlever.
1404Tout lui riroit, Pylade ; et moi, pour mon partage,
1405Je n’emporterois donc qu’une inutile rage ?
1406J’irois loin d’elle encor tâcher de l’oublier ?
1407Non, non, à mes tourments je veux l’associer.
1408C’est trop gémir tout seul. Je suis las qu’on me plaigne :
1409Je prétends qu’à mon tour l’inhumaine me craigne,
1410Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés,
1411Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.
1413**Pylade**
1415Voilà donc le succès qu’aura votre ambassade :
1416Oreste ravisseur !
1418**Oreste**
1420Et qu’importe, Pylade ?
1421Quand nos États vengés jouiront de mes soins,
1422L’ingrate de mes pleurs jouira-t-elle moins ?
1423Et que me servira que la Grèce m’admire,
1424Tandis que je serai la fable de l’Épire ?
1425Que veux-tu ? Mais, s’il faut ne te rien déguiser,
1426Mon innocence enfin commence à me peser.
1427Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance
1428Laisse le crime en paix et poursuit l’innocence.
1429De quelque part sur moi que je tourne les yeux,
1430Je ne vois que malheurs qui condamnent les Dieux.
1431Méritons leur courroux, justifions leur haine,
1432Et que le fruit du crime en précède la peine.
1433Mais toi, par quelle erreur veux-tu toujours sur toi
1434Détourner un courroux qui ne cherche que moi ?
1435Assez et trop longtemps mon amitié t’accable :
1436Évite un malheureux, abandonne un coupable.
1437Cher Pylade, crois-moi, ta pitié te séduit.
1438Laisse-moi des périls dont j’attends tout le fruit.
1439Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m’abandonne.
1440Va-t’en.
1442**Pylade**
1444Allons, Seigneur, enlevons Hermione.
1445Au travers des périls un grand cœur se fait jour.
1446Que ne peut l’amitié conduite par l’amour ?
1447Allons de tous vos Grecs encourager le zèle.
1448Nos vaisseaux sont tout prêts, et le vent nous appelle.
1449Je sais de ce palais tous les détours obscurs ;
1450Vous voyez que la mer en vient battre les murs ;
1451Et cette nuit, sans peine, une secrète voie
1452Jusqu’en votre vaisseau conduira votre proie.
1454**Oreste**
1456J’abuse, cher ami, de ton trop d’amitié.
1457Mais pardonne à des maux dont toi seul as pitié ;
1458Excuse un malheureux qui perd tout ce qu’il aime,
1459Que tout le monde hait, et qui se hait lui-même.
1460Que ne puis-je à mon tour dans un sort plus heureux…
1462**Pylade**
1464Dissimulez, Seigneur : c’est tout ce que je veux.
1465Gardez qu’avant le coup votre dessein n’éclate :
1466Oubliez jusque-là qu’Hermione est ingrate ;
1467Oubliez votre amour. Elle vient, je la voi.
1469**Oreste**
1471Va-t’en. Réponds-moi d’elle, et je réponds de moi.
Scène II
1475Hermione, Oreste, Cléone
1477**Oreste**
1479Hé bien ! mes soins vous ont rendu votre conquête.
1480J’ai vu Pyrrhus, Madame, et votre hymen s’apprête.
1482**Hermione**
1484On le dit ; et de plus on vient de m’assurer
1485Que vous ne me cherchiez que pour m’y préparer.
1487**Oreste**
1489Et votre âme à ses vœux ne sera pas rebelle ?
1491**Hermione**
1493Qui l’eût cru, que Pyrrhus ne fût pas infidèle ?
1494Que sa flamme attendroit si tard pour éclater,
1495Qu’il reviendroit à moi quand je l’allois quitter ?
1496Je veux croire avec vous qu’il redoute la Grèce,
1497Qu’il suit son intérêt plutôt que sa tendresse.
1498Que mes yeux sur votre âme étoient plus absolus.
1500**Oreste**
1502Non, Madame : il vous aime, et je n’en doute plus.
1503Vos yeux ne font-ils pas tout ce qu’ils veulent faire ?
1504Et vous ne vouliez pas sans doute lui déplaire.
1506**Hermione**
1508Mais que puis-je, Seigneur ? On a promis ma foi.
1509Lui ravirai-je un bien qu’il ne tient pas de moi ?
1510L’amour ne règle pas le sort d’une princesse :
1511La gloire d’obéir est tout ce qu’on nous laisse.
1512Cependant je partois ; et vous avez pu voir
1513Combien je relâchois pour vous de mon devoir.
1515**Oreste**
1517Ah ! que vous saviez bien, cruelle… Mais, Madame,
1518Chacun peut à son choix disposer de son âme.
1519La vôtre étoit à vous. J’espérois ; mais enfin
1520Vous l’avez pu donner sans me faire un larcin.
1521Je vous accuse aussi bien moins que la fortune.
1522Et pourquoi vous lasser d’une plainte importune ?
1523Tel est votre devoir, je l’avoue ; et le mien
1524Est de vous épargner un si triste entretien.
Scène III
1528Hermione, Cléone
1530**Hermione**
1532Attendois-tu, Cléone, un courroux si modeste ?
1534**Cléone**
1536La douleur qui se tait n’en est que plus funeste.
1537Je le plains : d’autant plus qu’auteur de son ennui,
1538Le coup qui l’a perdu n’est parti que de lui.
1539Comptez depuis quel temps votre hymen se prépare :
1540Il a parlé, Madame, et Pyrrhus se déclare.
1542**Hermione**
1544Tu crois que Pyrrhus craint ? Et que craint-il encor ?
1545Des peuples qui dix ans ont fui devant Hector,
1546Qui cent fois effrayés de l’absence d’Achille,
1547Dans leurs vaisseaux brûlants ont cherché leur asile,
1548Et qu’on verroit encor, sans l’appui de son fils,
1549Redemander Hélène aux Troyens impunis ?
1550Non, Cléone, il n’est point ennemi de lui-même ;
1551Il veut tout ce qu’il fait ; et s’il m’épouse, il m’aime.
1552Mais qu’Oreste à son gré m’impute ses douleurs :
1553N’avons-nous d’entretien que celui de ses pleurs ?
1554Pyrrhus revient à nous. Hé bien ! chère Cléone,
1555Conçois-tu les transports de l’heureuse Hermione ?
1556Sais-tu quel est Pyrrhus ? T’es-tu fait raconter
1557Le nombre des exploits… Mais qui les peut compter ?
1558Intrépide, et partout suivi de la victoire,
1559Charmant, fidèle enfin, rien ne manque à sa gloire.
1560Songe…
1562**Cléone**
1564Dissimulez. Votre rivale en pleurs
1565Vient à vos pieds, sans doute, apporter ses douleurs.
1567**Hermione**
1569Dieux ! ne puis-je à ma joie abandonner mon âme ?
1570Sortons : que lui dirois-je ?
Scène IV
1574Andromaque, Hermione, Cléone, Céphise
1576**Andromaque**
1578Où fuyez-vous, Madame ?
1579N’est-ce point à vos yeux un spectacle assez doux
1580Que la veuve d’Hector pleurante à vos genoux ?
1581Je ne viens point ici, par de jalouses larmes,
1582Vous envier un cœur qui se rend à vos charmes.
1583Par une main cruelle, hélas ! j’ai vu percer
1584Le seul où mes regards prétendoient s’adresser.
1585Ma flamme par Hector fut jadis allumée ;
1586Avec lui dans la tombe elle s’est enfermée.
1587Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour,
1588Madame, pour un fils jusqu’où va notre amour ;
1589Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite,
1590En quel trouble mortel son intérêt nous jette,
1591Lorsque de tant de biens qui pouvoient nous flatter,
1592C’est le seul qui nous reste, et qu’on veut nous l’ôter.
1593Hélas ! lorsque lassés de dix ans de misère,
1594Les Troyens en courroux menaçoient votre mère,
1595J’ai su de mon Hector lui procurer l’appui.
1596Vous pouvez sur Pyrrhus ce que j’ai pu sur lui.
1597Que craint-on d’un enfant qui survit à sa perte ?
1598Laissez-moi le cacher en quelque île déserte.
1599Sur les soins de sa mère on peut s’en assurer,
1600Et mon fils avec moi n’apprendra qu’à pleurer.
1602**Hermione**
1604Je conçois vos douleurs. Mais un devoir austère,
1605Quand mon père a parlé, m’ordonne de me taire.
1606C’est lui qui de Pyrrhus fait agir le courroux.
1607S’il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous ?
1608Vos yeux assez longtemps ont régné sur son âme.
1609Faites-le prononcer : j’y souscrirai, Madame.
Scène V
1613Andromaque, Céphise
1615**Andromaque**
1617Quel mépris la cruelle attache à ses refus !
1619**Céphise**
1621Je croirois ses conseils, et je verrois Pyrrhus.
1622Un regard confondroit Hermione et la Grèce…
1623Mais lui-même il vous cherche.
Scène VI
1627Pyrrhus, Andromaque, Phœnix, Céphise
1629**Pyrrhus, à Phœnix.**
1631Où donc est la princesse ?
1632Ne m’avois-tu pas dit qu’elle étoit en ces lieux ?
1634**Phœnix**
1636Je le croyois.
1638**Andromaque, à Céphise.**
1640Tu vois le pouvoir de mes yeux.
1642**Pyrrhus**
1644Que dit-elle, Phœnix ?
1646**Andromaque**
1648Hélas ! tout m’abandonne.
1650**Phœnix**
1652Allons, Seigneur, marchons sur les pas d’Hermione.
1654**Céphise**
1656Qu’attendez-vous ? rompez ce silence obstiné.
1658**Andromaque**
1660Il a promis mon fils.
1662**Céphise**
1664Il ne l’a pas donné.
1666**Andromaque**
1668Non, non, j’ai beau pleurer, sa mort est résolue.
1670**Pyrrhus**
1672Daigne-t-elle sur nous tourner au moins la vue ?
1673Quel orgueil !
1675**Andromaque**
1677Je ne fais que l’irriter encor.
1678Sortons.
1680**Pyrrhus**
1682Allons aux Grecs livrer le fils d’Hector.
1684**Andromaque**
1686Ah ! Seigneur, arrêtez ! Que prétendez-vous faire ?
1687Si vous livrez le fils, livrez-leur donc la mère.
1688Vos serments m’ont tantôt juré tant d’amitié :
1689Dieux ! ne pourrai-je au moins toucher votre pitié ?
1690Sans espoir de pardon m’avez-vous condamnée ?
1692**Pyrrhus**
1694Phœnix vous le dira, ma parole est donnée.
1696**Andromaque**
1698Vous qui braviez pour moi tant de périls divers !
1700**Pyrrhus**
1702J’étois aveugle alors : mes yeux se sont ouverts.
1703Sa grâce à vos désirs pouvoit être accordée ;
1704Mais vous ne l’avez pas seulement demandée.
1705C’en est fait.
1707**Andromaque**
1709Ah ! Seigneur, vous entendiez assez
1710Des soupirs qui craignoient de se voir repoussés.
1711Pardonnez à l’éclat d’une illustre fortune
1712Ce reste de fierté qui craint d’être importune.
1713Vous ne l’ignorez pas : Andromaque sans vous
1714N’auroit jamais d’un maître embrassé les genoux.
1716**Pyrrhus**
1718Non, vous me haïssez ; et dans le fond de l’âme
1719Vous craignez de devoir quelque chose à ma flamme.
1720Ce fils même, ce fils, l’objet de tant de soins,
1721Si je l’avois sauvé, vous l’en aimeriez moins.
1722La haine, le mépris, contre moi tout s’assemble ;
1723Vous me haïssez plus que tous les Grecs ensemble.
1724Jouissez à loisir d’un si noble courroux.
1725Allons, Phœnix.
1727**Andromaque**
1729Allons rejoindre mon époux.
1731**Céphise**
1733Madame…
1735**Andromaque**
1737Et que veux-tu que je lui dise encore ?
1738Auteur de tous mes maux, crois-tu qu’il les ignore ?
1739Seigneur, voyez l’état où vous me réduisez.
1740J’ai vu mon père mort, et nos murs embrasés ;
1741J’ai vu trancher les jours de ma famille entière,
1742Et mon époux sanglant traîné sur la poussière,
1743Son fils seul avec moi, réservé pour les fers.
1744Mais que ne peut un fils ? Je respire, je sers.
1745J’ai fait plus : je me suis quelquefois consolée
1746Qu’ici, plutôt qu’ailleurs, le sort m’eût exilée ;
1747Qu’heureux dans son malheur, le fils de tant de rois,
1748Puisqu’il devoit servir, fût tombé sous vos lois.
1749J’ai cru que sa prison deviendroit son asile.
1750Jadis Priam soumis fut respecté d’Achille :
1751J’attendois de son fils encor plus de bonté.
1752Pardonne, cher Hector, à ma crédulité.
1753Je n’ai pu soupçonner ton ennemi d’un crime ;
1754Malgré lui-même enfin je l’ai cru magnanime.
1755Ah ! s’il l’étoit assez pour nous laisser du moins
1756Au tombeau qu’à ta cendre ont élevé mes soins,
1757Et que finissant là sa haine et nos misères,
1758Il ne séparât point des dépouilles si chères !
1760**Pyrrhus**
1762Va m’attendre, Phœnix.
Scène VII
1766Pyrrhus, Andromaque, Céphise
1768**Pyrrhus, continue.**
1770Madame, demeurez.
1771On peut vous rendre encor ce fils que vous pleurez.
1772Oui, je sens à regret qu’en excitant vos larmes
1773Je ne fais contre moi que vous donner des armes.
1774Je croyois apporter plus de haine en ces lieux.
1775Mais, Madame, du moins tournez vers moi les yeux :
1776Voyez si mes regards sont d’un juge sévère,
1777S’ils sont d’un ennemi qui cherche à vous déplaire.
1778Pourquoi me forcez-vous vous-même à vous trahir ?
1779Au nom de votre fils, cessons de nous haïr.
1780À le sauver enfin c’est moi qui vous convie.
1781Faut-il que mes soupirs vous demandent sa vie ?
1782Faut-il qu’en sa faveur j’embrasse vos genoux ?
1783Pour la dernière fois, sauvez-le, sauvez-vous.
1784Je sais de quels serments je romps pour vous les chaînes,
1785Combien je vais sur moi faire éclater de haines.
1786Je renvoie Hermione, et je mets sur son front,
1787Au lieu de ma couronne, un éternel affront.
1788Je vous conduis au temple où son hymen s’apprête ;
1789Je vous ceins du bandeau préparé pour sa tête.
1790Mais ce n’est plus, Madame, une offre à dédaigner :
1791Je vous le dis, il faut ou périr ou régner.
1792Mon cœur, désespéré d’un an d’ingratitude,
1793Ne peut plus de son sort souffrir l’incertitude.
1794C’est craindre, menacer et gémir trop longtemps.
1795Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j’attends.
1796Songez-y : je vous laisse ; et je viendrai vous prendre
1797Pour vous mener au temple, où ce fils doit m’attendre ;
1798Et là vous me verrez, soumis ou furieux,
1799Vous couronner, Madame, ou le perdre à vos yeux.
Scène VIII
1803Andromaque, Céphise
1805**Céphise**
1807Je vous l’avois prédit, qu’en dépit de la Grèce,
1808De votre sort encor vous seriez la maîtresse.
1810**Andromaque**
1812Hélas ! de quel effet tes discours sont suivis !
1813Il ne me restoit plus qu’à condamner mon fils.
1815**Céphise**
1817Madame, à votre époux c’est être assez fidèle :
1818Trop de vertu pourroit vous rendre criminelle.
1819Lui-même il porteroit votre âme à la douceur.
1821**Andromaque**
1823Quoi ? je lui donnerois Pyrrhus pour successeur ?
1825**Céphise**
1827Ainsi le veut son fils, que les Grecs vous ravissent.
1828Pensez-vous qu’après tout ses mânes en rougissent ;
1829Qu’il méprisât, Madame, un roi victorieux
1830Qui vous fait remonter au rang de vos aïeux,
1831Qui foule aux pieds pour vous vos vainqueurs en colère,
1832Qui ne se souvient plus qu’Achille étoit son père,
1833Qui dément ses exploits et les rend superflus ?
1835**Andromaque**
1837Dois-je les oublier, s’il ne s’en souvient plus ?
1838Dois-je oublier Hector privé de funérailles,
1839Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
1840Dois-je oublier son père à mes pieds renversé,
1841Ensanglantant l’autel qu’il tenoit embrassé ?
1842Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
1843Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
1844Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
1845Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
1846Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
1847Et de sang tout couvert échauffant le carnage.
1848Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,
1849Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.
1850Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
1851Voilà comme Pyrrhus vint s’offrir à ma vue ;
1852Voilà par quels exploits il sut se couronner ;
1853Enfin voilà l’époux que tu me veux donner.
1854Non, je ne serai point complice de ses crimes ;
1855Qu’il nous prenne, s’il veut, pour dernières victimes.
1856Tous mes ressentiments lui seroient asservis.
1858**Céphise**
1860Hé bien ! allons donc voir expirer votre fils ;
1861On n’attend plus que vous. Vous frémissez, Madame !
1863**Andromaque**
1865Ah ! de quel souvenir viens-tu frapper mon âme !
1866Quoi ? Céphise, j’irai voir expirer encor
1867Ce fils, ma seule joie, et l’image d’Hector :
1868Ce fils, que de sa flamme il me laissa pour gage !
1869Hélas ! je m’en souviens, le jour que son courage
1870Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas,
1871Il demanda son fils, et le prit dans ses bras :
1872« Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
1873J’ignore quel succès le sort garde à mes armes ;
1874Je te laisse mon fils pour gage de ma foi :
1875S’il me perd, je prétends qu’il me retrouve en toi.
1876Si d’un heureux hymen la mémoire t’est chère,
1877Montre au fils à quel point tu chérissois le père. »
1878Et je puis voir répandre un sang si précieux ?
1879Et je laisse avec lui périr tous ses aïeux ?
1880Roi barbare, faut-il que mon crime l’entraîne ?
1881Si je te hais, est-il coupable de ma haine ?
1882T’a-t-il de tous les siens reproché le trépas ?
1883S’est-il plaint à tes yeux des maux qu’il ne sent pas ?
1884Mais cependant, mon fils, tu meurs, si je n’arrête
1885Le fer que le cruel tient levé sur ta tête.
1886Je l’en puis détourner, et je t’y vais offrir ?
1887Non, tu ne mourras point : je ne le puis souffrir.
1888Allons trouver Pyrrhus. Mais non, chère Céphise,
1889Va le trouver pour moi.
1891**Céphise**
1893Que faut-il que je dise ?
1895**Andromaque**
1897Dis-lui que de mon fils l’amour est assez fort…
1898Crois-tu que dans son cœur il ait juré sa mort ?
1899L’amour peut-il si loin pousser sa barbarie ?
1901**Céphise**
1903Madame, il va bientôt revenir en furie.
1905**Andromaque**
1907Hé bien ! va l’assurer…
1909**Céphise**
1911De quoi ? de votre foi ?
1913**Andromaque**
1915Hélas ! pour la promettre est-elle encore à moi ?
1916Ô cendres d’un époux ! ô Troyens ! ô mon père !
1917Ô mon fils, que tes jours coûtent cher à ta mère !
1918Allons.
1920**Céphise**
1922Où donc, Madame ? et que résolvez-vous ?
1924**Andromaque**
1926Allons sur son tombeau consulter mon époux.
Acte IV
Scène première
1932Andromaque, Céphise
1934**Céphise**
1936Ah ! je n’en doute point : c’est votre époux, Madame,
1937C’est Hector qui produit ce miracle en votre âme.
1938Il veut que Troie encor se puisse relever
1939Avec cet heureux fils qu’il vous fait conserver.
1940Pyrrhus vous l’a promis. Vous venez de l’entendre,
1941Madame : il n’attendoit qu’un mot pour vous le rendre.
1942Croyez-en ses transports : père, sceptre, alliés,
1943Content de votre cœur, il met tout à vos pieds.
1944Sur lui, sur tout son peuple il vous rend souveraine.
1945Est-ce là ce vainqueur digne de tant de haine ?
1946Déjà contre les Grecs plein d’un noble courroux,
1947Le soin de votre fils le touche autant que vous :
1948Il prévient leur fureur, il lui laisse sa garde ;
1949Pour ne pas l’exposer, lui-même il se hasarde.
1950Mais tout s’apprête au temple, et vous avez promis.
1952**Andromaque**
1954Oui, je m’y trouverai. Mais allons voir mon fils.
1956**Céphise**
1958Madame, qui vous presse ? Il suffit que sa vue
1959Désormais à vos yeux ne soit plus défendue.
1960Vous lui pourrez bientôt prodiguer vos bontés,
1961Et vos embrassements ne seront plus comptés.
1962Quel plaisir d’élever un enfant qu’on voit craître,
1963Non plus comme un esclave élevé pour son maître,
1964Mais pour voir avec lui renaître tant de rois !
1966**Andromaque**
1968Céphise, allons le voir pour la dernière fois.
1970**Céphise**
1972Que dites-vous ? ô Dieux !
1974**Andromaque**
1976Ô ma chère Céphise,
1977Ce n’est point avec toi que mon cœur se déguise,
1978Ta foi, dans mon malheur, s’est montrée à mes yeux ;
1979Mais j’ai cru qu’à mon tour tu me connoissois mieux.
1980Quoi donc ? as-tu pensé qu’Andromaque infidèle
1981Pût trahir un époux qui croit revivre en elle ;
1982Et que de tant de morts réveillant la douleur,
1983Le soin de mon repos me fît troubler le leur ?
1984Est-ce là cette ardeur tant promise à sa cendre ?
1985Mais son fils périssoit : il l’a fallu défendre.
1986Pyrrhus en m’épousant s’en déclare l’appui ;
1987Il suffit : je veux bien m’en reposer sur lui.
1988Je sais quel est Pyrrhus. Violent, mais sincère,
1989Céphise, il fera plus qu’il n’a promis de faire.
1990Sur le courroux des Grecs je m’en repose encor :
1991Leur haine va donner un père au fils d’Hector.
1992Je vais donc, puisqu’il faut que je me sacrifie,
1993Assurer à Pyrrhus le reste de ma vie ;
1994Je vais, en recevant sa foi sur les autels,
1995L’engager à mon fils par des nœuds immortels.
1996Mais aussitôt ma main, à moi seule funeste,
1997D’une infidèle vie abrégera le reste,
1998Et sauvant ma vertu, rendra ce que je doi
1999À Pyrrhus, à mon fils, à mon époux, à moi.
2000Voilà de mon amour l’innocent stratagème ;
2001Voilà ce qu’un époux m’a commandé lui-même.
2002J’irai seule rejoindre Hector et mes aïeux.
2003Céphise, c’est à toi de me fermer les yeux.
2005**Céphise**
2007Ah ! ne prétendez pas que je puisse survivre…
2009**Andromaque**
2011Non, non, je te défends, Céphise, de me suivre.
2012Je confie à tes soins mon unique trésor :
2013Si tu vivois pour moi, vis pour le fils d’Hector.
2014De l’espoir des Troyens seule dépositaire,
2015Songe à combien de rois tu deviens nécessaire.
2016Veille auprès de Pyrrhus ; fais-lui garder sa foi :
2017S’il le faut, je consens qu’on lui parle de moi.
2018Fais-lui valoir l’hymen où je me suis rangée ;
2019Dis-lui qu’avant ma mort je lui fus engagée,
2020Que ses ressentiments doivent être effacés,
2021Qu’en lui laissant mon fils, c’est l’estimer assez.
2022Fais connoître à mon fils les héros de sa race ;
2023Autant que tu pourras, conduis-le sur leur trace.
2024Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,
2025Plutôt ce qu’ils ont fait que ce qu’ils ont été ;
2026Parle-lui tous les jours des vertus de son père ;
2027Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère.
2028Mais qu’il ne songe plus, Céphise, à nous venger :
2029Nous lui laissons un maître, il le doit ménager.
2030Qu’il ait de ses aïeux un souvenir modeste :
2031Il est du sang d’Hector, mais il en est le reste ;
2032Et pour ce reste enfin j’ai moi-même en un jour
2033Sacrifié mon sang, ma haine et mon amour.
2035**Céphise**
2037Hélas !
2039**Andromaque**
2041Ne me suis point, si ton cœur en alarmes
2042Prévoit qu’il ne pourra commander à tes larmes.
2043On vient. Cache tes pleurs, Céphise ; et souviens-toi
2044Que le sort d’Andromaque est commis à ta foi.
2045C’est Hermione. Allons, fuyons sa violence.
Scène II
2049Hermione, Cléone
2051**Cléone**
2053Non, je ne puis assez admirer ce silence.
2054Vous vous taisez, Madame ; et ce cruel mépris
2055N’a pas du moindre trouble agité vos esprits ?
2056Vous soutenez en paix une si rude attaque,
2057Vous qu’on voyoit frémir au seul nom d’Andromaque ?
2058Vous qui sans désespoir ne pouviez endurer
2059Que Pyrrhus d’un regard la voulût honorer ?
2060Il l’épouse : il lui donne, avec son diadème,
2061La foi que vous venez de recevoir vous-même,
2062Et votre bouche encor muette à tant d’ennui
2063N’a pas daigné s’ouvrir pour se plaindre de lui !
2064Ah ! que je crains, Madame, un calme si funeste !
2065Et qu’il vaudroit bien mieux…
2067**Hermione**
2069Fais-tu venir Oreste ?
2071**Cléone**
2073Il vient, Madame, il vient ; et vous pouvez juger
2074Que bientôt à vos pieds il alloit se ranger.
2075Prêt à servir toujours sans espoir de salaire,
2076Vos yeux ne sont que trop assurés de lui plaire.
2077Mais il entre.
Scène III
2081Oreste, Hermione, Cléone
2083**Oreste**
2085Ah ! Madame, est-il vrai qu’une fois
2086Oreste en vous cherchant obéisse à vos lois ?
2087Ne m’a-t-on point flatté d’une fausse espérance ?
2088Avez-vous en effet souhaité ma présence ?
2089Croirai-je que vos yeux, à la fin désarmés,
2090Veulent…
2092**Hermione**
2094Je veux savoir, Seigneur, si vous m’aimez.
2096**Oreste**
2098Si je vous aime ? Ô Dieux ! mes serments, mes parjures,
2099Ma fuite, mon retour, mes respects, mes injures,
2100Mon désespoir, mes yeux de pleurs toujours noyés,
2101Quels témoins croirez-vous, si vous ne les croyez ?
2103**Hermione**
2105Vengez-moi, je crois tout.
2107**Oreste**
2109Hé bien ! allons, Madame :
2110Mettons encore un coup toute la Grèce en flamme ;
2111Prenons, en signalant mon bras et votre nom,
2112Vous, la place d’Hélène, et moi, d’Agamemnon.
2113De Troie en ce pays réveillons les misères ;
2114Et qu’on parle de nous, ainsi que de nos pères.
2115Partons, je suis tout prêt.
2117**Hermione**
2119Non, Seigneur, demeurons :
2120Je ne veux pas si loin porter de tels affronts.
2121Quoi ? de mes ennemis couronnant l’insolence,
2122J’irois attendre ailleurs une lente vengeance ?
2123Et je m’en remettrois au destin des combats,
2124Qui peut-être à la fin ne me vengeroit pas ?
2125Je veux qu’à mon départ toute l’Épire pleure.
2126Mais si vous me vengez, vengez-moi dans une heure,
2127Tous vos retardements sont pour moi des refus,
2128Courez au temple. Il faut immoler…
2130**Oreste**
2132Qui ?
2134**Hermione**
2136Pyrrhus.
2138**Oreste**
2140Pyrrhus, Madame ?
2142**Hermione**
2144Hé quoi ? votre haine chancelle ?
2145Ah ! courez, et craignez que je ne vous rappelle.
2146N’alléguez point des droits que je veux oublier ;
2147Et ce n’est pas à vous à le justifier.
2149**Oreste**
2151Moi, je l’excuserois ? Ah ! vos bontés, Madame,
2152Ont gravé trop avant ses crimes dans mon âme.
2153Vengeons-nous, j’y consens, mais par d’autres chemins.
2154Soyons ses ennemis, et non ses assassins :
2155Faisons de sa ruine une juste conquête.
2156Quoi ? pour réponse aux Grecs porterai-je sa tête ?
2157Et n’ai-je pris sur moi le soin de tout l’État
2158Que pour m’en acquitter par un assassinat ?
2159Souffrez, au nom des Dieux, que la Grèce s’explique,
2160Et qu’il meure chargé de la haine publique.
2161Souvenez-vous qu’il règne, et qu’un front couronné…
2163**Hermione**
2165Ne vous suffit-il pas que je l’ai condamné ?
2166Ne vous suffit-il pas que ma gloire offensée
2167Demande une victime à moi seule adressée ;
2168Qu’Hermione est le prix d’un tyran opprimé ;
2169Que je le hais ; enfin, Seigneur, que je l’aimai ?
2170Je ne m’en cache point : l’ingrat m’avoit su plaire,
2171Soit qu’ainsi l’ordonnât mon amour ou mon père.
2172N’importe ; mais enfin réglez-vous là-dessus.
2173Malgré mes vœux, Seigneur, honteusement déçus,
2174Malgré la juste horreur que son crime me donne,
2175Tant qu’il vivra craignez que je ne lui pardonne.
2176Doutez jusqu’à sa mort d’un courroux incertain :
2177S’il ne meurt aujourd’hui, je puis l’aimer demain.
2179**Oreste**
2181Hé bien ! il faut le perdre, et prévenir sa grâce ;
2182Il faut… Mais cependant que faut-il que je fasse ?
2183Comment puis-je sitôt servir votre courroux ?
2184Quel chemin jusqu’à lui peut conduire mes coups ?
2185À peine suis-je encore arrivé dans l’Épire,
2186Vous voulez par mes mains renverser un empire ;
2187Vous voulez qu’un roi meure, et pour son châtiment
2188Vous ne donnez qu’un jour, qu’une heure, qu’un moment.
2189Aux yeux de tout son peuple il faut que je l’opprime !
2190Laissez-moi vers l’autel conduire ma victime,
2191Je ne m’en défends plus ; et je ne veux qu’aller
2192Reconnoître la place où je dois l’immoler.
2193Cette nuit je vous sers, cette nuit je l’attaque.
2195**Hermione**
2197Mais cependant ce jour il épouse Andromaque.
2198Dans le temple déjà le trône est élevé ;
2199Ma honte est confirmée, et son crime achevé.
2200Enfin qu’attendez-vous ? Il vous offre sa tête :
2201Sans gardes, sans défense il marche à cette fête ;
2202Autour du fils d’Hector il les fait tous ranger ;
2203Il s’abandonne au bras qui me voudra venger.
2204Voulez-vous, malgré lui, prendre soin de sa vie ?
2205Armez, avec vos Grecs, tous ceux qui m’ont suivie ;
2206Soulevez vos amis : tous les miens sont à vous.
2207Il me trahit, vous trompe, et nous méprise tous.
2208Mais quoi ? déjà leur haine est égale à la mienne :
2209Elle épargne à regret l’époux d’une Troyenne.
2210Parlez : mon ennemi ne vous peut échapper,
2211Ou plutôt il ne faut que les laisser frapper.
2212Conduisez ou suivez une fureur si belle ;
2213Revenez tout couvert du sang de l’infidèle ;
2214Allez : en cet état soyez sûr de mon cœur.
2216**Oreste**
2218Mais, Madame, songez…
2220**Hermione**
2222Ah ! c’en est trop, Seigneur.
2223Tant de raisonnements offensent ma colère.
2224J’ai voulu vous donner les moyens de me plaire,
2225Rendre Oreste content ; mais enfin je vois bien
2226Qu’il veut toujours se plaindre, et ne mériter rien.
2227Partez : allez ailleurs vanter votre constance,
2228Et me laissez ici le soin de ma vengeance.
2229De mes lâches bontés mon courage est confus,
2230Et c’est trop en un jour essuyer de refus.
2231Je m’en vais seule au temple, où leur hymen s’apprête,
2232Où vous n’osez aller mériter ma conquête.
2233Là, de mon ennemi je saurai m’approcher :
2234Je percerai le cœur que je n’ai pu toucher ;
2235Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées,
2236Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées ;
2237Et tout ingrat qu’il est, il me sera plus doux
2238De mourir avec lui que de vivre avec vous.
2240**Oreste**
2242Non, je vous priverai de ce plaisir funeste,
2243Madame : il ne mourra que de la main d’Oreste.
2244Vos ennemis par moi vont vous être immolés,
2245Et vous reconnoîtrez mes soins, si vous voulez.
2247**Hermione**
2249Allez. De votre sort laissez-moi la conduite,
2250Et que tous vos vaisseaux soient prêts pour notre fuite.
Scène IV
2254Hermione, Cléone
2256**Cléone**
2258Vous vous perdez, Madame ; et vous devez songer…
2260**Hermione**
2262Que je me perde ou non, je songe à me venger.
2263Je ne sais même encor, quoi qu’il m’ait pu promettre,
2264Sur d’autres que sur moi si je dois m’en remettre.
2265Pyrrhus n’est pas coupable à ses yeux comme aux miens,
2266Et je tiendrois mes coups bien plus sûrs que les siens.
2267Quel plaisir de venger moi-même mon injure,
2268De retirer mon bras teint du sang du parjure,
2269Et pour rendre sa peine et mes plaisirs plus grands,
2270De cacher ma rivale à ses regards mourants !
2271Ah ! si du moins Oreste, en punissant son crime,
2272Lui laissoit le regret de mourir ma victime !
2273Va le trouver : dis-lui qu’il apprenne à l’ingrat
2274Qu’on l’immole à ma haine, et non pas à l’État.
2275Chère Cléone, cours. Ma vengeance est perdue
2276S’il ignore en mourant que c’est moi qui le tue.
2278**Cléone**
2280Je vous obérai. Mais qu’est-ce que je voi ?
2281Ô Dieux ! Qui l’auroit cru, Madame ? C’est le Roi !
2283**Hermione**
2285Ah ! cours après Oreste ; et dis-lui, ma Cléone,
2286Qu’il n’entreprenne rien sans revoir Hermione.
Scène V
2290Pyrrhus, Hermione, Phœnix
2292**Pyrrhus**
2294Vous ne m’attendiez pas, Madame ; et je vois bien
2295Que mon abord ici trouble votre entretien.
2296Je ne viens point, armé d’un indigne artifice,
2297D’un voile d’équité couvrir mon injustice :
2298Il suffit que mon cœur me condamne tout bas ;
2299Et je soutiendrois mal ce que je ne crois pas.
2300J’épouse une Troyenne. Oui, Madame, et j’avoue
2301Que je vous ai promis la foi que je lui voue.
2302Un autre vous diroit que dans les champs troyens
2303Nos deux pères sans nous formèrent ces liens,
2304Et que sans consulter ni mon choix ni le vôtre,
2305Nous fûmes sans amour engagés l’un à l’autre ;
2306Mais c’est assez pour moi que je me sois soumis.
2307Par mes ambassadeurs mon cœur vous fut promis ;
2308Loin de les révoquer, je voulus y souscrire.
2309Je vous vis avec eux arriver en Épire ;
2310Et quoique d’un autre œil l’éclat victorieux
2311Eût déjà prévenu le pouvoir de vos yeux,
2312Je ne m’arrêtai point à cette ardeur nouvelle :
2313Je voulus m’obstiner à vous être fidèle,
2314Je vous reçus en reine ; et jusques à ce jour
2315J’ai cru que mes serments me tiendroient lieu d’amour.
2316Mais cet amour l’emporte, et par un coup funeste
2317Andromaque m’arrache un cœur qu’elle déteste.
2318L’un par l’autre entraînés, nous courons à l’autel
2319Nous jurer, malgré nous, un amour immortel.
2320Après cela, Madame, éclatez contre un traître,
2321Qui l’est avec douleur, et qui pourtant veut l’être.
2322Pour moi, loin de contraindre un si juste courroux,
2323Il me soulagera peut-être autant que vous.
2324Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures :
2325Je crains votre silence, et non pas vos injures ;
2326Et mon cœur, soulevant mille secrets témoins,
2327M’en dira d’autant plus que vous m’en direz moins.
2329**Hermione**
2331Seigneur, dans cet aveu dépouillé d’artifice,
2332J’aime à voir que du moins vous vous rendiez justice,
2333Et que voulant bien rompre un nœud si solennel,
2334Vous vous abandonniez au crime en criminel.
2335Est-il juste, après tout, qu’un conquérant s’abaisse
2336Sous la servile loi de garder sa promesse ?
2337Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter ;
2338Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter.
2339Quoi ? sans que ni serment ni devoir vous retienne,
2340Rechercher une Grecque, amant d’une Troyenne ?
2341Me quitter, me reprendre, et retourner encor
2342De la fille d’Hélène à la veuve d’Hector ?
2343Couronner tour à tour l’esclave et la princesse ;
2344Immoler Troie aux Grecs, au fils d’Hector la Grèce ?
2345Tout cela part d’un cœur toujours maître de soi,
2346D’un héros qui n’est point esclave de sa foi.
2347Pour plaire à votre épouse, il vous faudroit peut-être
2348Prodiguer les doux noms de parjure et de traître.
2349Vous veniez de mon front observer la pâleur,
2350Pour aller dans ses bras rire de ma douleur.
2351Pleurante après son char vous voulez qu’on me voie ;
2352Mais, Seigneur, en un jour ce seroit trop de joie ;
2353Et sans chercher ailleurs des titres empruntés,
2354Ne vous suffit-il pas de ceux que vous portez ?
2355Du vieux père d’Hector la valeur abattue
2356Aux pieds de sa famille expirante à sa vue,
2357Tandis que dans son sein votre bras enfoncé
2358Cherche un reste de sang que l’âge avoit glacé ;
2359Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée ;
2360De votre propre main Polyxène égorgée
2361Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous :
2362Que peut-on refuser à ces généreux coups ?
2364**Pyrrhus**
2366Madame, je sais trop à quels excès de rage
2367La vengeance d’Hélène emporta mon courage :
2368Je puis me plaindre à vous du sang que j’ai versé ;
2369Mais enfin je consens d’oublier le passé.
2370Je rends grâces au ciel que votre indifférence
2371De mes heureux soupirs m’apprenne l’innocence.
2372Mon cœur, je le vois bien, trop prompt à se gêner,
2373Devoit mieux vous connoître et mieux s’examiner.
2374Mes remords vous faisoient une injure mortelle ;
2375Il faut se croire aimé pour se croire infidèle.
2376Vous ne prétendiez point m’arrêter dans vos fers :
2377J’ai craint de vous trahir, peut-être je vous sers.
2378Nos cœurs n’étoient point faits dépendants l’un de l’autre ;
2379Je suivois mon devoir, et vous cédiez au vôtre.
2380Rien ne vous engageoit à m’aimer en effet.
2382**Hermione**
2384Je ne t’ai point aimé, cruel ? Qu’ai-je donc fait ?
2385J’ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes ;
2386Je t’ai cherché moi-même au fond de tes provinces ;
2387J’y suis encor, malgré tes infidélités,
2388Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés.
2389Je leur ai commandé de cacher mon injure ;
2390J’attendois en secret le retour d’un parjure ;
2391J’ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu,
2392Tu me rapporterois un cœur qui m’étoit dû.
2393Je t’aimois inconstant, qu’aurois-je fait fidèle ?
2394Et même en ce moment où ta bouche cruelle
2395Vient si tranquillement m’annoncer le trépas,
2396Ingrat, je doute encor si je ne t’aime pas.
2397Mais, Seigneur, s’il le faut, si le ciel en colère
2398Réserve à d’autres yeux la gloire de vous plaire,
2399Achevez votre hymen, j’y consens. Mais du moins
2400Ne forcez pas mes yeux d’en être les témoins.
2401Pour la dernière fois je vous parle peut-être :
2402Différez-le d’un jour ; demain vous serez maître.
2403Vous ne répondez point ? Perfide, je le voi,
2404Tu comptes les moments que tu perds avec moi !
2405Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne,
2406Ne souffre qu’à regret qu’un autre t’entretienne.
2407Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux.
2408Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux :
2409Va lui jurer la foi que tu m’avois jurée,
2410Va profaner des Dieux la majesté sacrée.
2411Ces Dieux, ces justes Dieux n’auront pas oublié
2412Que les mêmes serments avec moi t’ont lié.
2413Porte aux pieds des autels ce cœur qui m’abandonne ;
2414Va, cours. Mais crains encor d’y trouver Hermione.
Scène VI
2418Pyrrhus, Phœnix
2420**Phœnix**
2422Seigneur, vous entendez. Gardez de négliger
2423Une amante en fureur qui cherche à se venger.
2424Elle n’est en ces lieux que trop bien appuyée :
2425La querelle des Grecs à la sienne est liée ;
2426Oreste l’aime encore ; et peut-être à ce prix…
2428**Pyrrhus**
2430Andromaque m’attend. Phœnix, garde son fils.
Acte V
Scène première
2436Hermione, seule.
2438Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
2439Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?
2440Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais.
2441Ah ! ne puis-je savoir si j’aime, ou si je hais ?
2442Le cruel ! de quel œil il m’a congédiée !
2443Sans pitié, sans douleur, au moins étudiée.
2444L’ai-je vu se troubler et me plaindre un moment ?
2445En ai-je pu tirer un seul gémissement ?
2446Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,
2447Sembloit-il seulement qu’il eût part à mes larmes ?
2448Et je le plains encore ? Et pour comble d’ennui,
2449Mon cœur, mon lâche cœur s’intéresse pour lui ?
2450Je tremble au seul penser du coup qui le menace ?
2451Et prête à me venger, je lui fais déjà grâce ?
2452Non, ne révoquons point l’arrêt de mon courroux :
2453Qu’il périsse ! Aussi bien il ne vit plus pour nous.
2454Le perfide triomphe, et se rit de ma rage :
2455Il pense voir en pleurs dissiper cet orage ;
2456Il croit que toujours foible et d’un cœur incertain,
2457Je parerai d’un bras les coups de l’autre main.
2458Il juge encor de moi par mes bontés passées.
2459Mais plutôt le perfide a bien d’autres pensées.
2460Triomphant dans le temple, il ne s’informe pas
2461Si l’on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas.
2462Il me laisse, l’ingrat ! cet embarras funeste.
2463Non, non, encore un coup : laissons agir Oreste.
2464Qu’il meure, puisqu’enfin il a dû le prévoir,
2465Et puisqu’il m’a forcée enfin à le vouloir.
2466À le vouloir ? Hé quoi ? c’est donc moi qui l’ordonne ?
2467Sa mort sera l’effet de l’amour d’Hermione ?
2468Ce prince, dont mon cœur se faisoit autrefois
2469Avec tant de plaisir redire les exploits,
2470À qui même en secret je m’étois destinée
2471Avant qu’on eût conclu ce fatal hyménée,
2472Je n’ai donc traversé tant de mers, tant d’États,
2473Que pour venir si loin préparer son trépas ?
2474L’assassiner, le perdre ? Ah ! devant qu’il expire…
Scène II
2478Hermione, Cléone
2480**Hermione**
2482Ah ! qu’ai-je fait, Cléone ? et que viens-tu me dire ?
2483Que fait Pyrrhus ?
2485**Cléone**
2487Il est au comble de ses vœux,
2488Le plus fier des mortels, et le plus amoureux.
2489Je l’ai vu vers le temple, où son hymen s’apprête,
2490Mener en conquérant sa nouvelle conquête ;
2491Et d’un œil où brilloient sa joie et son espoir
2492S’enivrer en marchant du plaisir de la voir,
2493Andromaque, au travers de mille cris de joie,
2494Porte jusqu’aux autels le souvenir de Troie :
2495Incapable toujours d’aimer et de haïr,
2496Sans joie et sans murmure elle semble obéir.
2498**Hermione**
2500Et l’ingrat ? jusqu’au bout il a poussé l’outrage ?
2501Mais as-tu bien, Cléone, observé son visage ?
2502Goûte-t-il des plaisirs tranquilles et parfaits ?
2503N’a-t-il point détourné ses yeux vers le palais ?
2504Dis-moi, ne t’es-tu point présentée à sa vue ?
2505L’ingrat a-t-il rougi lorsqu’il t’a reconnue ?
2506Son trouble avouoit-il son infidélité ?
2507A-t-il jusqu’à la fin soutenu sa fierté ?
2509**Cléone**
2511Madame, il ne voit rien. Son salut et sa gloire
2512Semble être avec vous sortis de sa mémoire.
2513Sans songer qui le suit, ennemis ou sujets.
2514Il poursuit seulement ses amoureux projets.
2515Autour du fils d’Hector il a rangé sa garde,
2516Et croit que c’est lui seul que le péril regarde.
2517Phœnix même en répond, qui l’a conduit exprès
2518Dans un fort éloigné du temple et du palais.
2519Voilà, dans ses transports, le seul soin qui lui reste.
2521**Hermione**
2523Le perfide ! Il mourra. Mais que t’a dit Oreste ?
2525**Cléone**
2527Oreste avec ses Grecs dans le temple est entré.
2529**Hermione**
2531Hé bien ! à me venger n’est-il pas préparé ?
2533**Cléone**
2535Je ne sais.
2537**Hermione**
2539Tu ne sais ? Quoi donc ? Oreste encore,
2540Oreste me trahit ?
2542**Cléone**
2544Oreste vous adore.
2545Mais de mille remords son esprit combattu
2546Croit tantôt son amour et tantôt sa vertu.
2547Il respecte en Pyrrhus l’honneur du diadème ;
2548Il respecte en Pyrrhus Achille, et Pyrrhus même ;
2549Il craint la Grèce, il craint l’univers en courroux ;
2550Mais il se craint, dit-il, soi-même plus que tous.
2551Il voudroit en vainqueur vous apporter sa tête :
2552Le seul nom d’assassin l’épouvante et l’arrête.
2553Enfin il est entré sans savoir dans son cœur
2554S’il en devoit sortir coupable ou spectateur.
2556**Hermione**
2558Non, non, il les verra triompher sans obstacle :
2559Il se gardera bien de troubler ce spectacle.
2560Je sais de quels remords son courage est atteint :
2561Le lâche craint la mort, et c’est tout ce qu’il craint.
2562Quoi ? sans qu’elle employât une seule prière,
2563Ma mère en sa faveur arma la Grèce entière ?
2564Ses yeux pour leur querelle, en dix ans de combats,
2565Virent périr vingt rois qu’ils ne connoissoient pas ?
2566Et moi, je ne prétends que la mort d’un parjure,
2567Et je charge un amant du soin de mon injure ;
2568Il peut me conquérir à ce prix sans danger ;
2569Je me livre moi-même, et ne puis me venger ?
2570Allons : c’est à moi seule à me rendre justice.
2571Que de cris de douleur le temple retentisse ;
2572De leur hymen fatal troublons l’événement,
2573Et qu’ils ne soient unis, s’il se peut, qu’un moment.
2574Je ne choisirai point dans ce désordre extrême :
2575Tout me sera Pyrrhus, fût-ce Oreste lui-même,
2576Je mourrai ; mais au moins ma mort me vengera.
2577Je ne mourrai pas seule, et quelqu’un me suivra.
Scène III
2581Oreste, Hermione, Cléone
2583**Oreste**
2585Madame, c’en est fait, et vous êtes servie :
2586Pyrrhus rend à l’autel son infidèle vie.
2588**Hermione**
2590Il est mort ?
2592**Oreste**
2594Il expire ; et nos Grecs irrités
2595Ont lavé dans son sang ses infidélités.
2596Je vous l’avois promis ; et quoique mon courage
2597Se fît de ce complot une funeste image,
2598J’ai couru vers le temple, où nos Grecs dispersés
2599Se sont jusqu’à l’autel dans la foule glissés.
2600Pyrrhus m’a reconnu. Mais sans changer de face,
2601Il sembloit que ma vue excitât son audace.
2602Que tous les Grecs, bravés en leur ambassadeur,
2603Dussent de son hymen relever la splendeur.
2604Enfin avec transport prenant son diadème,
2605Sur le front d’Andromaque il l’a posé lui-même.
2606« Je vous donne, a-t-il dit, ma couronne et ma foi :
2607Andromaque, régnez sur l’Épire et sur moi.
2608Je voue à votre fils une amitié de père ;
2609J’en atteste les Dieux, je le jure à sa mère.
2610Pour tous mes ennemis je déclare les siens,
2611Et je le reconnois pour le roi des Troyens. »
2612À ces mots, qui du peuple attiroient le suffrage,
2613Nos Grecs n’ont répondu que par un cri de rage ;
2614L’infidèle s’est vu partout envelopper,
2615Et je n’ai pu trouver de place pour frapper.
2616Chacun se disputoit la gloire de l’abattre.
2617Je l’ai vu dans leurs mains quelque temps se débattre,
2618Tout sanglant à leurs coups vouloir se dérober ;
2619Mais enfin à l’autel il est allé tomber.
2620Du peuple épouvanté j’ai traversé la presse
2621Pour venir de ces lieux enlever ma princesse,
2622Et regagner le port, où bientôt nos amis
2623Viendront couverts du sang que je vous ai promis.
2625**Hermione**
2627Qu’ont-ils fait ?
2629**Oreste**
2631Pardonnez à leur impatience :
2632Ils ont, je le vois bien, trahi votre vengeance.
2633Vous vouliez que ma main portât les premiers coups,
2634Qu’il sentît en mourant qu’il expiroit pour vous ;
2635Mais c’est moi dont l’ardeur leur a servi d’exemple :
2636Je les ai pour vous seule entraînés dans le temple,
2637Madame ; et vous pouvez justement vous flatter
2638D’une mort que leurs bras n’ont fait qu’exécuter.
2639Vous seule avez poussé les coups…
2641**Hermione**
2643Tais-toi, perfide,
2644Et n’impute qu’à toi ton lâche parricide.
2645Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur :
2646Va, je la désavoue, et tu me fais horreur.
2647Barbare, qu’as-tu fait ? Avec quelle furie
2648As-tu tranché le cours d’une si belle vie ?
2649Avez-vous pu, cruels, l’immoler aujourd’hui,
2650Sans que tout votre sang se soulevât pour lui ?
2651Mais parle : de son sort qui t’a rendu l’arbitre ?
2652Pourquoi l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? À quel titre ?
2653Qui te l’a dit ?
2655**Oreste**
2657Ô Dieux ! Quoi ? ne m’avez-vous pas
2658Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas ?
2660**Hermione**
2662Ah ! falloit-il en croire une amante insensée ?
2663Ne devois-tu pas lire au fond de ma pensée ?
2664Et ne voyois-tu pas, dans mes emportements,
2665Que mon cœur démentoit ma bouche à tous moments ?
2666Quand je l’aurois voulu, falloit-il y souscrire ?
2667N’as-tu pas dû cent fois te le faire redire ?
2668Toi-même avant le coup me venir consulter,
2669Y revenir encore, ou plutôt m’éviter ?
2670Que ne me laissois-tu le soin de ma vengeance ?
2671Qui t’amène en des lieux où l’on fuit ta présence ?
2672Voilà de ton amour le détestable fruit :
2673Tu m’apportois, cruel, le malheur qui te suit.
2674C’est toi dont l’ambassade, à tous les deux fatale,
2675L’a fait pour son malheur pencher vers ma rivale.
2676Nous le verrions encor nous partager ses soins ;
2677Il m’aimeroit peut-être, il le feindroit du moins.
2678Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Épire :
2679Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
2680À toute ma famille ; et c’est assez pour moi,
2681Traître, qu’elle ait produit un monstre comme toi.
Scène IV
2685Oreste, seul
2687Que vois-je ? est-ce Hermione ? Et que viens-je d’entendre ?
2688Pour qui coule le sang que je viens de répandre ?
2689Je suis, si je l’en crois, un traître, un assassin.
2690Est-ce Pyrrhus qui meurt ? et suis-je Oreste enfin ?
2691Quoi ? j’étouffe en mon cœur la raison qui m’éclaire ;
2692J’assassine à regret un roi que je révère ;
2693Je viole en un jour les droits des souverains,
2694Ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains,
2695Ceux même des autels où ma fureur l’assiège :
2696Je deviens parricide, assassin, sacrilège.
2697Pour qui ? Pour une ingrate, à qui je le promets,
2698Qui même, s’il ne meurt, ne me verra jamais,
2699Dont j’épouse la rage. Et quand je l’ai servie,
2700Elle me redemande et son sang et sa vie !
2701Elle l’aime ! et je suis un monstre furieux !
2702Je la vois pour jamais s’éloigner de mes yeux !
2703Et l’ingrate, en fuyant, me laisse pour salaire
2704Tous les noms odieux que j’ai pris pour lui plaire !
Scène V
2708Oreste, Pylade, Soldats d’Oreste
2710**Pylade**
2712Il faut partir, Seigneur. Sortons de ce palais.
2713Ou bien résolvons-nous de n’en sortir jamais.
2714Nos Grecs pour un moment en défendent la porte,
2715Tout le peuple assemblé nous poursuit à main forte.
2716Aux ordres d’Andromaque ici tout est soumis ;
2717Ils la traitent en reine, et nous comme ennemis.
2718Andromaque elle-même, à Pyrrhus si rebelle,
2719Lui rend tous les devoirs d’une veuve fidèle,
2720Commande qu’on le venge, et peut-être sur nous
2721Veut venger Troie encore et son premier époux.
2722Allons. N’attendons pas que l’on nous environne :
2723Nos Grecs nous rejoindront, et tandis qu’Hermione
2724Tient encore le peuple autour d’elle arrêté,
2725Voilà votre chemin, sortons en sûreté.
2727**Oreste**
2729Non, non, c’est Hermione, amis, que je veux suivre.
2730À son dernier arrêt je ne puis plus survivre.
2731Partez : j’ai fait le crime, et je vais l’expier.
2733**Pylade**
2735Hermione, Seigneur ? Il la faut oublier.
2736Quoi ? toujours l’instrument et l’objet de sa rage,
2737Cherchez-vous chez les morts quelque nouvel outrage ?
2738Et parce qu’elle meurt, faut-il que vous mouriez ?
2740**Oreste**
2742Elle meurt ? Dieux ! qu’entends-je ?
2744**Pylade**
2746Hé quoi ? vous l’ignoriez ?
2747En rentrant dans ces lieux, nous l’avons rencontrée
2748Qui couroit vers le temple, inquiète, égarée.
2749Elle a trouvé Pyrrhus porté sur des soldats
2750Que son sang excitoit à venger son trépas.
2751Sans doute à cet objet sa rage s’est émue.
2752Mais du haut de la porte enfin nous l’avons vue,
2753Un poignard à la main, sur Pyrrhus se courber,
2754Lever les yeux au ciel, se frapper et tomber.
2756**Oreste**
2758Grâce aux Dieux ! Mon malheur passe mon espérance.
2759Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance.
2760Appliqué sans relâche au soin de me punir,
2761Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir.
2762Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
2763J’étois né pour servir d’exemple à ta colère,
2764Pour être du malheur un modèle accompli.
2765Hé bien ! je meurs content, et mon sort est rempli.
2766Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
2767Dans leur sang, dans le mien il faut que je me noie ;
2768L’un et l’autre en mourant je les veux regarder.
2769Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder.
2770Mais quelle épaisse nuit tout à coup m’environne ?
2771De quel côté sortir ? D’où vient que je frissonne ?
2772Quelle horreur me saisit ? Grâce au ciel, j’entrevoi.
2773Dieux ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi !
2775**Pylade**
2777Ah ! Seigneur.
2779**Oreste**
2781Quoi ? Pyrrhus, je te rencontre encore ?
2782Trouverai-je partout un rival que j’abhorre ?
2783Percé de tant de coups, comment t’es-tu sauvé ?
2784Tiens, tiens, voilà le coup que je t’ai réservé.
2785Mais que vois-je ? À mes yeux Hermione l’embrasse ?
2786Elle vient l’arracher au coup qui le menace ?
2787Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi !
2788Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?
2789Hé bien ! filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
2790Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
2791À qui destinez-vous l’appareil qui vous suit ?
2792Venez-vous m’enlever dans l’éternelle nuit ?
2793Venez, à vos fureurs Oreste s’abandonne.
2794Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione :
2795L’ingrate mieux que vous saura me déchirer ;
2796Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.
2798**Pylade**
2800Il perd le sentiment. Amis, le temps nous presse :
2801Ménageons les moments que ce transport nous laisse.
2802Sauvons-le. Nos efforts deviendroient impuissants
2803S’il reprenoit ici sa rage avec ses sens.