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Cahiers de Douai

Texte intégral · livre complet

Recueil de 22 poèmes (1870) : des Reparties de Nina à Ma Bohême, le poète court les routes de Charleville à Charleroi, entre amours de plein air, satire de l'Empereur, peuple de 92 dressé contre le roi et soldats couchés par la guerre de 1870.

Cahiers de Douai
Les Reparties de Nina
1
……………………
2
Lui. — Ta poitrine sur ma poitrine,
3
Hein ? nous irions,
4
Ayant de l’air plein la narine,
5
Aux frais rayons
6
Du bon matin bleu qui vous baigne
7
Du vin de jour ?...
8
Quand tout le bois frissonnant saigne
9
Muet d’amour
10
De chaque branche, gouttes vertes,
11
Des bourgeons clairs,
12
On sent dans les choses ouvertes
13
Frémir des chairs :
14
Tu plongerais dans la luzerne
15
Ton blanc peignoir,
16
Rosant à l’air ce bleu qui cerne
17
Ton grand œil noir,
18
Amoureuse de la campagne,
19
Semant partout,
20
Comme une mousse de champagne,
21
Ton rire fou :
22
Riant à moi, brutal d’ivresse,
23
Qui te prendrais
24
Comme cela, — la belle tresse,
25
Oh ! — qui boirais
26
Ton goût de framboise et de fraise,
27
O chair de fleur !
28
Riant au vent vif qui te baise
29
Comme un voleur ;
30
Au rose églantier qui s’embête
31
Aimablement :
32
Riant surtout, ô folle tête,
33
A ton amant !...
34
……………………
35
Ta poitrine sur ma poitrine
36
Mêlant nos voix,
37
Lents, nous gagnerions la ravine,
38
Puis les grands bois !...
39
Puis, comme une petite morte,
40
Le cœur pâmé,
41
Tu me dirais que je te porte,
42
L’œil mi fermé...
43
Je te porterais, palpitante,
44
Dans le sentier :
45
L’oiseau filerait son andante :
46
Au noisetier...
47
Je te parlerais dans ta bouche :
48
J’irais, pressant
49
Ton corps, comme une enfant qu’on couche,
50
Ivre du sang
51
Qui coule, bleu, sous ta peau blanche
52
Aux tons rosés :
53
Et te parlant la langue franche...
54
Tiens !... — que tu sais...
55
Nos grands bois sentiraient la sève
56
Et le soleil
57
Sablerait d’or fin leur grand rêve
58
Vert et vermeil
59
……………………
60
Le soir ?... Nous reprendrons la route
61
Blanche qui court
62
Flânant, comme un troupeau qui broute,
63
Tout à l’entour
64
Les bons vergers à l’herbe bleue
65
Aux pommiers tors !
66
Comme on les sent tout une lieue,
67
Leurs parfums forts !
68
Nous regagnerons le village
69
Au ciel mi-noir ;
70
Et ça sentira le laitage
71
Dans l’air du soir ;
72
Ça sentira l’étable, pleine
73
De fumiers chauds,
74
Pleine d’un lent rhythme d’haleine,
75
Et de grands dos
76
Blanchissant sous quelque lumière ;
77
Et, tout là-bas,
78
Une vache fientera, fière,
79
A chaque pas...
80
— Les lunettes de la grand’mère
81
Et son nez long
82
Dans son missel : le pot de bière
83
Cerclé de plomb,
84
Moussant entre les larges pipes
85
Qui, crânement,
86
Fument : les effroyables lippes
87
Qui, tout fumant,
88
Happent le jambon aux fourchettes
89
Tant, tant et plus :
90
Le feu qui claire les couchettes
91
Et les bahuts :
92
Les fesses luisantes et grasses
93
D’un gros enfant
94
Qui fourre, à genoux, dans les tasses,
95
Son museau blanc
96
Frolé par un mufle qui gronde
97
D’un ton gentil,
98
Et pourlèche la face ronde
99
Du cher petit...
100
……………………
101
Que de choses verrons-nous, chère,
102
Dans ces taudis,
103
Quand la flamme illumine, claire,
104
Les carreaux gris !...
105
— Puis, petite et toute nichée
106
Dans les lilas
107
Noirs et frais : la vitre cachée,
108
Qui rit là-bas...
109
Tu viendras, tu viendras, je t’aime !
110
Ce sera beau.
111
Tu viendras, n’est-ce pas, et même...
112
Elle. — Et mon bureau ?
Vénus Anadyomène
113
Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
114
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
115
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
116
Avec des déficits assez mal ravaudés ;
117
Puis le col gras et gris, les larges omoplates
118
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort :
119
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
120
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates :
121
L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
122
Horrible étrangement ; on remarque surtout
123
Des singularités qu’il faut voir à la loupe...
124
Les reins portent deux mots : Clara Vénus ;
125
— Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
126
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.
Morts de quatre-vingt-douze
127
« ...*Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos pères en 92, etc*...
128
……………………
129
Paul de Cassagnac
130
(Le Pays).
131
Morts de quatre-vingt-douze et de quatre-vingt-treize,
132
Qui, pâles du baiser fort de la liberté,
133
Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse
134
Sur l’âme et sur le front de toute humanité ;
135
Hommes extasiés et grands dans la tourmente,
136
Vous dont les cœurs sautaient d’amour sous les haillons,
137
O soldats que la Mort a semés, noble Amante,
138
Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons ;
139
Vous dont le sang lavait toute grandeur salie,
140
Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d’Italie,
141
O Million de Christs aux yeux sombres et doux ;
142
Nous vous laissions dormir avec la République,
143
Nous, courbés sous les rois comme sous une trique :
144
— Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous !
145
Fait à Mazas, 3 Septembre 1870.
Première Soirée
146
« — Elle était fort déshabillée
147
Et de grands arbres indiscrets
148
Aux vitres jetaient leur feuillée
149
Malinement, tout près, tout près.
150
Assise sur ma grande chaise,
151
Mi-nue elle joignait les mains.
152
Sur le plancher frissonnaient d’aise
153
Ses petits pieds si fins, si fins.
154
— Je regardai, couleur de cire
155
Un petit rayon buissonnier
156
Papillonner dans son sourire
157
Et sur son sein ; mouche au rosier.
158
— Je baisai ses fines chevilles.
159
Elle eut un doux rire brutal
160
Qui s’égrenait en claires trilles,
161
Un joli rire de cristal.
162
Les petits pieds sous la chemise
163
Se sauvèrent : « Veux-tu finir ! »
164
— La première audace permise,
165
Le rire feignait de punir !
166
— Pauvrets palpitants sous ma lèvre,
167
Je baisai doucement ses yeux :
168
— Elle jeta sa tête mièvre
169
En arrière : « Oh ! c’est encor mieux !...
170
« Monsieur, j’ai deux mots à te dire...
171
— Je lui jetai le reste au sein
172
Dans un baiser, qui la fit rire
173
D’un bon rire qui voulait bien...
174
Elle était fort déshabillée
175
Et de grands arbres indiscrets
176
Aux vitres jetaient leur feuillée
177
Malinement, tout près, tout près.
Sensation
178
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
179
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
180
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
181
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
182
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
183
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
184
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
185
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.
186
Mars 1870.
Bal des Pendus
187
Au gibet noir, manchot aimable,
188
Dansent, dansent les paladins,
189
Les maigres paladins du diable,
190
Les squelettes de Saladins.
191
Messire Belzebuth tire par la cravate
192
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
193
Et, leur claquant au front un revers de savate,
194
Les fait danser, danser aux sons d’un vieux Noël !
195
Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles :
196
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
197
Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
198
Se heurtent longuement dans un hideux amour.
199
Hurrah ! les gais danseurs, qui n’avez plus de panse !
200
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !
201
Hop ! qu’on ne sache plus si c’est bataille ou danse !
202
Belzebuth enragé râcle ses violons !
203
O durs talons, jamais on n’use sa sandale !
204
Presque tous ont quitté la chemise de peau :
205
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
206
Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau :
207
Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
208
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton :
209
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
210
Des preux, raides, heurtant armures de carton.
211
Hurrah ! la bise siffle au grand bal des squelettes !
212
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer !
213
Les loups vont répondant des forêts violettes :
214
A l’horizon, le ciel est d’un rouge d’enfer...
215
Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
216
Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
217
Un chapelet d’amour sur leurs pâles vertèbres :
218
Ce n’est pas un moustier ici, les trépassés !
219
Oh ! voilà qu’au milieu de la danse macabre
220
Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
221
Emporté par l’élan, comme un cheval se cabre :
222
Et, se sentant encor la corde raide au cou,
223
Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque
224
Avec des cris pareils à des ricanements,
225
Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
226
Rebondit dans le bal au chant des ossements.
227
Au gibet noir, manchot aimable,
228
Dansent, dansent les paladins,
229
Les maigres paladins du diable,
230
Les squelettes de Saladins.
Les Effarés
231
Noirs dans la neige et dans la brume,
232
Au grand soupirail qui s’allume,
233
Leurs culs en rond,
234
A genoux, cinq petits, — misère ! —
235
Regardent le boulanger faire
236
Le lourd pain blond...
237
Ils voient le fort bras blanc qui tourne
238
La pâte grise, et qui l’enfourne
239
Dans un trou clair.
240
Ils écoutent le bon pain cuire.
241
Le boulanger au gras sourire
242
Chante un vieil air.
243
Ils sont blottis, pas un ne bouge,
244
Au souffle du soupirail rouge,
245
Chaud comme un sein.
246
Et quand, pendant que minuit sonne,
247
Façonné, pétillant et jaune,
248
On sort le pain ;
249
Quand, sous les poutres enfumées,
250
Chantent les croûtes parfumées,
251
Et les grillons ;
252
Que ce trou chaud souffle la vie ;
253
Ils ont leur âme si ravie
254
Sous leurs haillons,
255
Ils se ressentent si bien vivre,
256
Les pauvres petits pleins de givre !
257
— Qu’ils sont là, tous,
258
Collant leurs petits museaux roses
259
Au grillage, chantant des choses,
260
Entre les trous,
261
Mais bien bas, — comme une prière...
262
Repliés vers cette lumière
263
Du ciel rouvert,
264
— Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,
265
— Et que leur lange blanc tremblotte
266
Au vent d’hiver...
267
20 Septembre 1870.
Roman
I
268
On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
269
— Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
270
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
271
— On va sous les tilleuls verts de la promenade.
272
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
273
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
274
Le vent chargé de bruits, — la ville n’est pas loin, —
275
A des parfums de vigne et des parfums de bière...
II
276
— Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
277
D’azur sombre, encadré d’une petite branche,
278
Piqué d’une mauvaise étoile. qui se fond
279
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...
280
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser.
281
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
282
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
283
Qui palpite là, comme une petite bête...
III
284
Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
285
— Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
286
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
287
Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père...
288
Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
289
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
290
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif...
291
— Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...
IV
292
Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.
293
Vous êtes amoureux. — Vos sonnets La font rire.
294
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
295
— Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire...!
296
— Ce soir-là,... — vous rentrez aux cafés éclatants,
297
Vous demandez des bocks ou de la limonade...
298
— On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
299
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.
300
23 Septembre 1870.
Rages de Césars
301
L’Homme pâle, le long des pelouses fleuries,
302
Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents :
303
L’Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries
304
— Et parfois son œil terne a des regards ardents...
305
Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie !
306
Il s’était dit : « Je vais souffler la Liberté
307
Bien délicatement, ainsi qu’une bougie ! »
308
La Liberté revit ! Il se sent éreinté !
309
Il est pris. — Oh ! quel nom sur ses lèvres muettes
310
Tressaille ? Quel regret incapable le mord ?
311
On ne le saura pas. L’Empereur a l’œil mort.
312
Il repense peut-être au Compère en lunettes...
313
— Et regarde filer de son cigare en feu,
314
Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.
Le Mal
315
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
316
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
317
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
318
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
319
Tandis qu’une folie épouvantable, broie
320
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
321
— Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
322
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !... —
323
— Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
324
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
325
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,
326
Et se réveille, quand des mères, ramassées
327
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
328
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
Ophélie
I
329
Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles,
330
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
331
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
332
— On entend dans les bois lointains des hallalis.
333
Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
334
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir ;
335
Voici plus de mille ans que sa douce folie
336
Murmure sa romance à la brise du soir.
337
Le vent baise ses seins et déploie en corolle
338
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
339
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
340
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.
341
Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
342
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
343
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
344
— Un chant mystérieux tombe des astres d’or.
II
345
O pâle Ophélia ! belle comme la neige !
346
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
347
— C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
348
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;
349
C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
350
A ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
351
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
352
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;
353
C’est que la voix des mers folles, immense râle,
354
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
355
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
356
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !
357
Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
358
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
359
Tes grandes visions étranglaient ta parole
360
— Et l’Infini terrible effara ton œil bleu !
III
361
— Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
362
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
363
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
364
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
Le Châtiment de Tartufe
365
Tisonnant, tisonnant son cœur amoureux sous
366
Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée,
367
Un jour qu’il s’en allait, effroyablement doux,
368
Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée,
369
Un jour qu’il s’en allait, « Orémus », — un Méchant
370
Le prit rudement par son oreille benoite
371
Et lui jeta des mots affreux, en arrachant
372
Sa chaste robe noire autour de sa peau moite !
373
Châtiment !... Ses habits étaient déboutonnés,
374
Et le long chapelet des péchés pardonnés
375
S’égrenant dans son cœur, Saint Tartufe était pâle !...
376
Donc, il se confessait, priait, avec un râle !
377
L’homme se contenta d’emporter ses rabats...
378
— Peuh ! Tartufe était nu du haut jusques en bas !
A la Musique
379
Place de la Gare, à Charleville.
380
Sur la place taillée en mesquines pelouses,
381
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
382
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
383
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
384
— L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
385
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
386
— Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
387
Le notaire pend à ses breloques à chiffres :
388
Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs ;
389
Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames
390
Auprès desquelles sont, officieux cornacs,
391
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;
392
Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
393
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
394
Fort sérieusement discutent les traités,
395
Puis prisent en argent, et reprennent : « En somme !... »
396
Epatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
397
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
398
Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
399
Déborde — vous savez, c’est de la contrebande ; —
400
Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
401
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
402
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
403
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes...
404
— Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
405
Sous les marronniers verts, les alertes fillettes :
406
Elles le savent bien, et tournent en riant,
407
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.
408
Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
409
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles ;
410
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
411
Le dos divin après la courbe des épaules.
412
J’ai bientôt déniché la bottine, le bas...
413
Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
414
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas...
415
— Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres...
Le Forgeron
416
Palais des Tuileries,
417
vers le 10 août 92.
418
Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant
419
D’ivresse et de grandeur, le front vaste, riant
420
Comme un clairon d’airain, avec toute sa bouche,
421
Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,
422
Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour
423
Que le Peuple était là, se tordant tout autour,
424
Et sur les lambris d’or traînant sa veste sale.
425
Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle,
426
Pâle comme un vaincu qu’on prend pour le gibet,
427
Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait
428
Car ce maraud de forge aux énormes épaules
429
Lui disait de vieux mots et des choses si drôles,
430
Que cela l’empoignait au front, comme cela !
431
« Or, tu sais bien Monsieur, nous chantions tra la la
432
Et nous piquions les bœufs vers les sillons des autres :
433
Le Chanoine au soleil filait des patenôtres
434
Sur des chapelets clairs grenés de pièces d’or.
435
Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor
436
Et l’un avec la hart, l’autre avec la cravache
437
Nous fouaillaient. — Hébétés comme des yeux de vache,
438
Nos yeux ne pleuraient plus ; nous allions, nous allions,
439
Et quand nous avions mis le pays en sillons,
440
Quand nous avions laissé dans cette terre noire
441
Un peu de notre chair... nous avions un pourboire :
442
On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit
443
Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit.
444
... « Oh ! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises,
445
C’est entre nous. J’admets que tu me contredises.
446
Or, n’est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin
447
Dans les granges entrer des voitures de foin
448
Enormes ? De sentir l’odeur de ce qui pousse,
449
Des vergers quand il pleut un peu, de l’herbe rousse ?
450
De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain,
451
De penser que cela prépare bien du pain ?...
452
Oh ! plus fort, on irait, au fourneau qui s’allume,
453
Chanter joyeusement en martelant l’enclume,
454
Si l’on était certain de pouvoir prendre un peu,
455
Etant homme, à la fin ! de ce que donne Dieu !
456
— Mais voilà, c’est toujours la même vieille histoire !...
457
« Mais je sais, maintenant ! Moi je ne peux plus croire,
458
Quand j’ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau,
459
Qu’un homme vienne là, dague sur le manteau,
460
Et me dise : Mon gars, ensemence ma terre ;
461
Que l’on arrive encor, quand ce serait la guerre,
462
Me prendre mon garçon comme cela, chez moi !
463
— Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi,
464
Tu me dirais : Je veux !... — Tu vois bien, c’est stupide.
465
Tu crois que j’aime voir ta baraque splendide,
466
Tes officiers dorés, tes mille chenapans,
467
Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons :
468
Ils ont rempli ton nid de l’odeur de nos filles
469
Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles
470
Et nous dirons : C’est bien ; les pauvres à genoux !
471
Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous !
472
Et tu te soûleras, tu feras belle fête
473
— Et ces Messieurs riront, les reins sur notre tête !
474
« Non. Ces saletés-là datent de nos papas !
475
Oh ! Le Peuple n’est plus une putain. Trois pas
476
Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.
477
Cette bête suait du sang à chaque pierre
478
Et c’était dégoûtant, la Bastille debout
479
Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout
480
Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre !
481
— Citoyen ! citoyen ! c’était le passé sombre
482
Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour !
483
Nous avions quelque chose au cœur comme l’amour.
484
Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines.
485
Et, comme des chevaux, en soufflant des narines
486
Nous allions, fiers et forts, et ça nous battait là....
487
Nous marchions au soleil, front haut ; comme cela, —
488
Dans Paris ! On venait devant nos vestes sales.
489
Enfin ! Nous nous sentions Hommes ! Nous étions pâles,
490
Sire, nous étions soûls de terribles espoirs :
491
Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,
492
Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,
493
Les piques à la main ; nous n’eûmes pas de haine,
494
— Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux !
495
……………………
496
……………………
497
« Et depuis ce jour là, nous sommes comme fous !
498
Le tas des ouvriers a monté dans la rue,
499
Et ces maudits s’en vont, foule toujours accrue
500
De sombres revenants, aux portes des richards.
501
Moi, je cours avec eux assommer les mouchards :
502
Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l’épaule,
503
Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle,
504
Et, si tu me riais au nez, je te tuerais !
505
— Puis, tu peux y compter, tu te feras des frais
506
Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes
507
Pour se les renvoyer comme sur des raquettes
508
Et, tout bas, les malins ! se disent : « Qu’ils sont sots ! »
509
Pour mitonner des lois, coller de petits pots
510
Pleins de jolis décrets roses et de droguailles,
511
S’amuser à couper proprement quelques tailles,
512
Puis se boucher le nez quand nous marchons près d’eux,
513
— Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux ! —
514
Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes...,
515
C’est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes !
516
Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats
517
Et de ces ventres-dieux. Ah ! ce sont là les plats
518
Que tu nous sers, bourgeois, quand nous sommes féroces,
519
Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses !...
520
……………………
521
Il le prend par le bras, arrache le velours
522
Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours
523
Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,
524
La foule épouvantable avec des bruits de houle,
525
Hurlant, comme une chienne, hurlant comme une mer,
526
Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,
527
Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges,
528
Tas sombre de haillons saignant de bonnets rouges :
529
L’Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout
530
Au roi pâle et suant qui chancelle debout,
531
Malade à regarder cela !
532
« C’est la crapule,
533
Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule :
534
— Puisqu’ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux !
535
Je suis un forgeron : ma femme est avec eux,
536
Folle ! Elle croit trouver du pain aux Tuileries !
537
— On ne veut pas de nous dans les boulangeries.
538
J’ai trois petits. Je suis crapule. — Je connais
539
Des vieilles qui s’en vont pleurant sous leurs bonnets
540
Parce qu’on leur a pris leur garçon ou leur fille :
541
C’est la crapule. — Un homme était à la Bastille,
542
Un autre était forçat : et, tous deux, citoyens
543
Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens :
544
On les insulte ! Alors, ils ont là quelque chose
545
Qui leur fait mal, allez ! C’est terrible, et c’est cause
546
Que se sentant brisés, que, se sentant damnés,
547
Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez !
548
Crapule. — Là dedans sont des filles, infâmes
549
Parce que, — vous saviez que c’est faible, les femmes, —
550
Messeigneurs de la cour, — que ça veut toujours bien, —
551
Vous avez craché sur l’âme, comme rien !
552
Vos belles, aujourd’hui, sont là. C’est la crapule.
553
……………………
554
« Oh ! tous les malheureux, tous ceux dont le dos brûle
555
Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,
556
Qui dans ce travail là sentent crever leur front
557
Chapeau bas, mes bourgeois ! Oh ! ceux-là sont les Hommes !
558
Nous sommes Ouvriers, Sire ! Ouvriers ! Nous sommes
559
Pour les grands temps nouveaux où l’on voudra savoir,
560
Où l’Homme forgera du matin jusqu’au soir,
561
Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes,
562
Ou, lentement vainqueur, il domptera les choses
563
Et montera sur Tout, comme sur un cheval !
564
Oh ! splendides lueurs des forges ! Plus de mal,
565
Plus ! — Ce qu’on ne sait pas, c’est peut-être terrible :
566
Nous saurons ! — Nos marteaux en main ; passons au crible
567
Tout ce que nous savons : puis, Frères, en avant !
568
Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant
569
De vivre simplement, ardemment, sans rien dire
570
De mauvais, travaillant sous l’auguste sourire
571
D’une femme qu’on aime avec un noble amour :
572
Et l’on travaillerait fièrement tout le jour,
573
Ecoutant le devoir comme un clairon qui sonne :
574
Et l’on se sentirait très heureux : et personne
575
Oh ! personne, surtout, ne vous ferait ployer !
576
On aurait un fusil au-dessus du foyer...
577
……………………
578
« Oh ! mais l’air est tout plein d’une odeur de bataille !
579
Que te disais-je donc ? Je suis de la canaille !
580
Il reste des mouchards et des accapareurs.
581
Nous sommes libres, nous ! Nous avons des terreurs
582
Où nous nous sentons grands, oh ! si grands ! Tout à l’heure
583
Je parlais de devoir calme, d’une demeure...
584
Regarde donc le ciel ! — C’est trop petit pour nous,
585
Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux !
586
Regarde donc le ciel ! — Je rentre dans la foule
587
Dans la grande canaille effroyable, qui roule,
588
Sire, tes vieux canons sur les sales pavés ;
589
— Oh ! quand nous serons morts, nous les aurons lavés
590
— Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,
591
Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France
592
Poussaient leurs régiments en habits de gala,
593
Eh bien, n’est-ce pas, vous tous ? Merde à ces chiens-là ! »
594
……………………
595
— Il reprit son marteau sur l’épaule.
596
La foule
597
Près de cet homme-là se sentait l’âme soûle,
598
Et, dans la grande cour, dans les appartements,
599
Où Paris haletait avec des hurlements,
600
Un frisson secoua l’immense populace.
601
Alors, de sa main large et superbe de crasse
602
Bien que le roi ventru suât, le Forgeron,
603
Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front !
Soleil et Chair
604
Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,
605
Verse l’amour brûlant à la terre ravie,
606
Et, quand on est couché sur la vallée, on sent
607
Que la terre est nubile et déborde de sang ;
608
Que son immense sein, soulevé par une âme,
609
Est d’amour comme dieu, de chair comme la femme,
610
Et qu’il renferme, gros de sève et de rayons,
611
Le grand fourmillement de tous les embryons !
612
Et tout croît, et tout monte !
613
O Vénus, ô Déesse !
614
Je regrette les temps de l’antique jeunesse,
615
Des satyres lascifs, des faunes animaux,
616
Dieux qui mordaient d’amour l’écorce des rameaux
617
Et dans les nénufars baisaient la Nymphe blonde !
618
Je regrette les temps où la sève du monde,
619
L’eau du fleuve, le sang rose des arbres verts
620
Dans les veines de Pan mettaient un univers !
621
Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre ;
622
Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre
623
Modulait sous le ciel le grand hymne d’amour ;
624
Où, debout sur la plaine, il entendait autour
625
Répondre à son appel la Nature vivante ;
626
Où les arbres muets, berçant l’oiseau qui chante,
627
La terre berçant l’homme, et tout l’Océan-bleu
628
Et tous les animaux aimaient, aimaient en Dieu !
629
Je regrette les temps de la grande Cybèle
630
Qu’on disait parcourir, gigantesquement belle,
631
Sur un grand char d’airain, les splendides cités ;
632
Son double sein versait dans les immensités
633
Le pur ruissellement de la vie infinie.
634
L’Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,
635
Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.
636
— Parce qu’il était fort, l’Homme était chaste et doux.
637
Misère ! Maintenant il dit : Je sais les choses,
638
Et va, les yeux fermés et les oreilles closes :
639
— Et pourtant, plus de dieux ! plus de dieux ! l’Homme est Roi
640
L’Homme est Dieu ! Mais l’Amour, voilà la grande Foi !
641
Oh ! si l’homme puisait encore à ta mamelle,
642
Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle ;
643
S’il n’avait pas laissé l’immortelle Astarté
644
Qui jadis, émergeant dans l’immense clarté
645
Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,
646
Montra son nombril rose où vint neiger l’écume,
647
Et fit chanter, Déesse aux grands yeux noirs vainqueurs,
648
Le rossignol aux bois et l’amour dans les cœurs !
II
649
Je crois en toi ! je crois en toi ! Divine mère,
650
Aphrodité marine ! — Oh ! la route est amère
651
Depuis que l’autre Dieu nous attelle à sa croix ;
652
Chair, Marbre, Fleur, Vénus, c’est en toi que je crois !
653
— Oui l’Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste,
654
Il a des vêtements, parce qu’il n’est plus chaste,
655
Parce qu’il a sali son fier buste de Dieu,
656
Et qu’il a rabougri, comme une idole au feu,
657
Son corps Olympien aux servitudes sales !
658
Oui, même après la mort, dans les squelettes pâles
659
Il veut vivre, insultant la première beauté !
660
— Et l’Idole où tu mis tant de virginité,
661
Où tu divinisas notre argile, la Femme,
662
Afin que l’homme pût éclairer sa pauvre âme
663
Et monter lentement, dans un immense amour,
664
De la prison terrestre à la beauté du jour,
665
La femme ne sait plus même être courtisane !
666
— C’est une bonne farce ! et le monde ricane
667
Au nom doux et sacré de la grande Vénus !
III
668
Si les temps revenaient, les temps qui sont venus !
669
— Car l’Homme a fini ! l’Homme a joué tous les rôles !
670
Au grand jour, fatigué de briser des idoles
671
Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux,
672
Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux !
673
L’Idéal, la pensée invincible, éternelle,
674
Tout le dieu qui vit, sous son argile charnelle,
675
Montera, montera, brûlera sous son front !
676
Et quand tu le verras sonder tout l’horizon,
677
Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,
678
Tu viendras lui donner la Rédemption sainte !
679
— Splendide, radieuse, au sein des grandes mers
680
Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers
681
L’Amour infini dans un infini sourire !
682
Le Monde vibrera comme une immense lyre
683
Dans le frémissement d’un immense baiser :
684
— Le Monde a soif d’amour : tu viendras l’apaiser.
685
……………………
IV
686
O splendeur de la chair ! ô splendeur idéale !
687
O renouveau d’amour, aurore triomphale
688
Où, courbant à leurs pieds les Dieux et les Héros
689
Kallipige la blanche et le petit Eros
690
Effleureront, couverts de la neige des roses,
691
Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses !
692
O grande Ariadné, qui jettes tes sanglots
693
Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots,
694
Blanche sous le soleil, la voile de Thésée,
695
O douce vierge enfant qu’une nuit a brisée,
696
Tais-toi ! Sur son char d’or brodé de noirs raisins,
697
Lysios, promené dans les champs Phrygiens
698
Par les tigres lascifs et les panthères rousses,
699
Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.
700
Zeus, Taureau, sur son cou berce comme une enfant
701
Le corps nu d’Europé, qui jette son bras blanc
702
Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague,
703
Il tourne lentement vers elle son œil vague ;
704
Elle, laisse traîner sa pâle joue en fleur
705
Au front de Zeus ; ses yeux sont fermés ; elle meurt
706
Dans un divin baiser, et le flot qui murmure
707
De son écume d’or fleurit sa chevelure.
708
— Entre le laurier rose et le lotus jaseur
709
Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur
710
Embrassant la Léda des blancheurs de son aile ;
711
— Et tandis que Cypris passe, étrangement belle,
712
Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,
713
Etale fièrement l’or de ses larges seins
714
Et son ventre neigeux brodé de mousse noire,
715
— Héraclès, le Dompteur, qui, comme d’une gloire
716
Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,
717
S’avance, front terrible et doux, à l’horizon !
718
Par la lune d’été vaguement éclairée,
719
Debout, nue, et rêvant dans sa pâleur dorée
720
Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,
721
Dans la clairière sombre où la mousse s’étoile,
722
La Dryade regarde au ciel silencieux...
723
— La blanche Séléné laisse flotter son voile,
724
Craintive, sur les pieds du bel Endymion,
725
Et lui jette un baiser dans un pâle rayon...
726
— La Source pleure au loin dans une longue extase...
727
C’est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase,
728
Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé.
729
— Une brise d’amour dans la nuit a passé,
730
Et, dans les bois sacrés, dans l’horreur des grands arbres,
731
Majestueusement debout, les sombres Marbres,
732
Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid,
733
— Les Dieux écoutent l’Homme et le Monde infini !
734
Mai 1870.
Le Dormeur du Val
735
C’est un trou de verdure où chante une rivière
736
Accrochant follement aux herbes des haillons
737
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
738
Luit : c’est un petit aval qui mousse de rayons.
739
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
740
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
741
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
742
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
743
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
744
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
745
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
746
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
747
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
748
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
749
Octobre 1870.
Au Cabaret-Vert
750
cinq heures du soir.
751
Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines
752
Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.
753
— Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
754
De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.
755
Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table
756
Verte : je contemplai les sujets très naïfs
757
De la tapisserie. — Et ce fut adorable,
758
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,
759
— Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! —
760
Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,
761
Du jambon tiède, dans un plat colorié,
762
Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse
763
D’ail, — et m’emplit la chope immense, avec sa mousse
764
Que dorait un rayon de soleil arriéré.
765
Octobre 1870.
La Maline
766
Dans la salle à manger brune, que parfumait
767
Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise
768
Je ramassais un plat de je ne sais quel met
769
Belge, et je m’épatais dans mon immense chaise.
770
En mangeant, j’écoutais l’horloge, — heureux et coi.
771
La cuisine s’ouvrit avec une bouffée
772
— Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,
773
Fichu moitié défait, malinement coiffée.
774
Et, tout en promenant son petit doigt tremblant
775
Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,
776
En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,
777
Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m’aiser ;
778
— Puis, comme ça, — bien sûr pour avoir un baiser, —
779
Tout bas : « Sens donc : j’ai pris une froid sur la joue... »
780
Charleroi, octobre 1870.
L’Éclatante Victoire de Sarrebruck
781
remportée aux cris de vive l’Empereur !
782
(Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes.)
783
Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose
784
Bleue et jaune, s’en va, raide, sur son dada
785
Flamboyant ; très heureux, — car il voit tout en rose,
786
Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;
787
En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste
788
Près des tambours dorés et des rouges canons,
789
Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,
790
Et, tourné vers le Chef, s’étourdit de grands noms
791
A droite, Dumanet, appuyé sur la crosse
792
De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,
793
Et : « Vive l’Empereur !! » — Son voisin reste coi...
794
Un schako surgit, comme un soleil noir... — Au centre,
795
Boquillon, rouge et bleu, très naïf, sur son ventre
796
Se dresse, et, — présentant ses derrières : « De quoi ?... »
797
Octobre 1870.
Rêvé pour l’Hiver
798
A Elle.
799
L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose
800
Avec des coussins bleus.
801
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
802
Dans chaque coin moelleux.
803
Tu fermeras l’œil, pour ne point voir, par la glace,
804
Grimacer les ombres des soirs,
805
Ces monstruosités hargneuses, populace
806
De démons noirs et de loups noirs.
807
Puis tu te sentiras la joue égratignée...
808
Un petit baiser, comme une folle araignée,
809
Te courra par le cou...
810
Et tu me diras : « Cherche ! » en inclinant la tête ;
811
— Et nous prendrons du temps à trouver cette bête !
812
— Qui voyage beaucoup...
813
En wagon, le 7 Octobre 1870.
Le Buffet
814
C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
815
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
816
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
817
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;
818
Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,
819
De linges odorants et jaunes, de chiffons
820
De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,
821
De fichus de grand’mère où sont peints des griffons ;
822
— C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches
823
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
824
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.
825
— O buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
826
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
827
Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.
828
Octobre 1870.
Ma Bohême
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(Fantaisie)
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Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
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Mon paletot aussi devenait idéal ;
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J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
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Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
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Mon unique culotte avait un large trou.
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— Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
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Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse,
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— Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.
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Et je les écoutais, assis au bord des routes,
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Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
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De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
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Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
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Comme des lyres, je tirais les élastiques
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De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !