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Recueil de 22 poèmes (1870) : des Reparties de Nina à Ma Bohême, le poète court les routes de Charleville à Charleroi, entre amours de plein air, satire de l'Empereur, peuple de 92 dressé contre le roi et soldats couchés par la guerre de 1870.
2Lui. — Ta poitrine sur ma poitrine,
4Ayant de l’air plein la narine,
6Du bon matin bleu qui vous baigne
8Quand tout le bois frissonnant saigne
10De chaque branche, gouttes vertes,
12On sent dans les choses ouvertes
14Tu plongerais dans la luzerne
16Rosant à l’air ce bleu qui cerne
18Amoureuse de la campagne,
20Comme une mousse de champagne,
22Riant à moi, brutal d’ivresse,
24Comme cela, — la belle tresse,
26Ton goût de framboise et de fraise,
28Riant au vent vif qui te baise
30Au rose églantier qui s’embête
32Riant surtout, ô folle tête,
35Ta poitrine sur ma poitrine
37Lents, nous gagnerions la ravine,
38 Puis les grands bois !...
39Puis, comme une petite morte,
41Tu me dirais que je te porte,
43Je te porterais, palpitante,
45L’oiseau filerait son andante :
47Je te parlerais dans ta bouche :
49Ton corps, comme une enfant qu’on couche,
51Qui coule, bleu, sous ta peau blanche
53Et te parlant la langue franche...
54 Tiens !... — que tu sais...
55Nos grands bois sentiraient la sève
57Sablerait d’or fin leur grand rêve
60Le soir ?... Nous reprendrons la route
62Flânant, comme un troupeau qui broute,
64Les bons vergers à l’herbe bleue
66Comme on les sent tout une lieue,
68Nous regagnerons le village
70Et ça sentira le laitage
72Ça sentira l’étable, pleine
74Pleine d’un lent rhythme d’haleine,
76Blanchissant sous quelque lumière ;
78Une vache fientera, fière,
80— Les lunettes de la grand’mère
82Dans son missel : le pot de bière
84Moussant entre les larges pipes
86Fument : les effroyables lippes
88Happent le jambon aux fourchettes
90Le feu qui claire les couchettes
92Les fesses luisantes et grasses
94Qui fourre, à genoux, dans les tasses,
96Frolé par un mufle qui gronde
98Et pourlèche la face ronde
101Que de choses verrons-nous, chère,
103Quand la flamme illumine, claire,
104 Les carreaux gris !...
105— Puis, petite et toute nichée
107Noirs et frais : la vitre cachée,
109Tu viendras, tu viendras, je t’aime !
111Tu viendras, n’est-ce pas, et même...
112Elle. — Et mon bureau ?
113Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
114De femme à cheveux bruns fortement pommadés
115D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
116Avec des déficits assez mal ravaudés ;
117Puis le col gras et gris, les larges omoplates
118Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort :
119Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
120La graisse sous la peau paraît en feuilles plates :
121L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
122Horrible étrangement ; on remarque surtout
123Des singularités qu’il faut voir à la loupe...
124Les reins portent deux mots : Clara Vénus ;
125— Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
126Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.
Morts de quatre-vingt-douze
127« ...*Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos pères en 92, etc*...
131Morts de quatre-vingt-douze et de quatre-vingt-treize,
132Qui, pâles du baiser fort de la liberté,
133Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse
134Sur l’âme et sur le front de toute humanité ;
135Hommes extasiés et grands dans la tourmente,
136Vous dont les cœurs sautaient d’amour sous les haillons,
137O soldats que la Mort a semés, noble Amante,
138Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons ;
139Vous dont le sang lavait toute grandeur salie,
140Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d’Italie,
141O Million de Christs aux yeux sombres et doux ;
142Nous vous laissions dormir avec la République,
143Nous, courbés sous les rois comme sous une trique :
144— Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous !
145Fait à Mazas, 3 Septembre 1870.
146« — Elle était fort déshabillée
147Et de grands arbres indiscrets
148Aux vitres jetaient leur feuillée
149Malinement, tout près, tout près.
150Assise sur ma grande chaise,
151Mi-nue elle joignait les mains.
152Sur le plancher frissonnaient d’aise
153Ses petits pieds si fins, si fins.
154— Je regardai, couleur de cire
155Un petit rayon buissonnier
156Papillonner dans son sourire
157Et sur son sein ; mouche au rosier.
158— Je baisai ses fines chevilles.
159Elle eut un doux rire brutal
160Qui s’égrenait en claires trilles,
161Un joli rire de cristal.
162Les petits pieds sous la chemise
163Se sauvèrent : « Veux-tu finir ! »
164— La première audace permise,
165Le rire feignait de punir !
166— Pauvrets palpitants sous ma lèvre,
167Je baisai doucement ses yeux :
168— Elle jeta sa tête mièvre
169En arrière : « Oh ! c’est encor mieux !...
170« Monsieur, j’ai deux mots à te dire...
171— Je lui jetai le reste au sein
172Dans un baiser, qui la fit rire
173D’un bon rire qui voulait bien...
174Elle était fort déshabillée
175Et de grands arbres indiscrets
176Aux vitres jetaient leur feuillée
177Malinement, tout près, tout près.
178Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
179Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
180Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
181Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
182Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
183Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
184Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
185Par la Nature, — heureux comme avec une femme.
187 Au gibet noir, manchot aimable,
188 Dansent, dansent les paladins,
189 Les maigres paladins du diable,
190 Les squelettes de Saladins.
191Messire Belzebuth tire par la cravate
192Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
193Et, leur claquant au front un revers de savate,
194Les fait danser, danser aux sons d’un vieux Noël !
195Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles :
196Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
197Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
198Se heurtent longuement dans un hideux amour.
199Hurrah ! les gais danseurs, qui n’avez plus de panse !
200On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !
201Hop ! qu’on ne sache plus si c’est bataille ou danse !
202Belzebuth enragé râcle ses violons !
203O durs talons, jamais on n’use sa sandale !
204Presque tous ont quitté la chemise de peau :
205Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
206Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau :
207Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
208Un morceau de chair tremble à leur maigre menton :
209On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
210Des preux, raides, heurtant armures de carton.
211Hurrah ! la bise siffle au grand bal des squelettes !
212Le gibet noir mugit comme un orgue de fer !
213Les loups vont répondant des forêts violettes :
214A l’horizon, le ciel est d’un rouge d’enfer...
215Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
216Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
217Un chapelet d’amour sur leurs pâles vertèbres :
218Ce n’est pas un moustier ici, les trépassés !
219Oh ! voilà qu’au milieu de la danse macabre
220Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
221Emporté par l’élan, comme un cheval se cabre :
222Et, se sentant encor la corde raide au cou,
223Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque
224Avec des cris pareils à des ricanements,
225Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
226Rebondit dans le bal au chant des ossements.
227 Au gibet noir, manchot aimable,
228 Dansent, dansent les paladins,
229 Les maigres paladins du diable,
230 Les squelettes de Saladins.
231Noirs dans la neige et dans la brume,
232Au grand soupirail qui s’allume,
234A genoux, cinq petits, — misère ! —
235Regardent le boulanger faire
236 Le lourd pain blond...
237Ils voient le fort bras blanc qui tourne
238La pâte grise, et qui l’enfourne
240Ils écoutent le bon pain cuire.
241Le boulanger au gras sourire
243Ils sont blottis, pas un ne bouge,
244Au souffle du soupirail rouge,
246Et quand, pendant que minuit sonne,
247Façonné, pétillant et jaune,
249Quand, sous les poutres enfumées,
250Chantent les croûtes parfumées,
252Que ce trou chaud souffle la vie ;
253Ils ont leur âme si ravie
255Ils se ressentent si bien vivre,
256Les pauvres petits pleins de givre !
257 — Qu’ils sont là, tous,
258Collant leurs petits museaux roses
259Au grillage, chantant des choses,
261Mais bien bas, — comme une prière...
262Repliés vers cette lumière
264— Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,
265— Et que leur lange blanc tremblotte
268On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
269— Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
270Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
271— On va sous les tilleuls verts de la promenade.
272Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
273L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
274Le vent chargé de bruits, — la ville n’est pas loin, —
275A des parfums de vigne et des parfums de bière...
276— Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
277D’azur sombre, encadré d’une petite branche,
278Piqué d’une mauvaise étoile. qui se fond
279Avec de doux frissons, petite et toute blanche...
280Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser.
281La sève est du champagne et vous monte à la tête...
282On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
283Qui palpite là, comme une petite bête...
284Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
285— Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
286Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
287Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père...
288Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
289Tout en faisant trotter ses petites bottines,
290Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif...
291— Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...
292Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.
293Vous êtes amoureux. — Vos sonnets La font rire.
294Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
295— Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire...!
296— Ce soir-là,... — vous rentrez aux cafés éclatants,
297Vous demandez des bocks ou de la limonade...
298— On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
299Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.
301L’Homme pâle, le long des pelouses fleuries,
302Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents :
303L’Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries
304— Et parfois son œil terne a des regards ardents...
305Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie !
306Il s’était dit : « Je vais souffler la Liberté
307Bien délicatement, ainsi qu’une bougie ! »
308La Liberté revit ! Il se sent éreinté !
309Il est pris. — Oh ! quel nom sur ses lèvres muettes
310Tressaille ? Quel regret incapable le mord ?
311On ne le saura pas. L’Empereur a l’œil mort.
312Il repense peut-être au Compère en lunettes...
313— Et regarde filer de son cigare en feu,
314Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.
315Tandis que les crachats rouges de la mitraille
316Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
317Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
318Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
319Tandis qu’une folie épouvantable, broie
320Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
321— Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
322Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !... —
323— Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
324Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
325Qui dans le bercement des hosannah s’endort,
326Et se réveille, quand des mères, ramassées
327Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
328Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
329Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles,
330La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
331Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
332— On entend dans les bois lointains des hallalis.
333Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
334Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir ;
335Voici plus de mille ans que sa douce folie
336Murmure sa romance à la brise du soir.
337Le vent baise ses seins et déploie en corolle
338Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
339Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
340Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.
341Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
342Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
343Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
344— Un chant mystérieux tombe des astres d’or.
345O pâle Ophélia ! belle comme la neige !
346Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
347— C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
348T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;
349C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
350A ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
351Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
352Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;
353C’est que la voix des mers folles, immense râle,
354Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
355C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
356Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !
357Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
358Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
359Tes grandes visions étranglaient ta parole
360— Et l’Infini terrible effara ton œil bleu !
361— Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
362Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
363Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
364La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
365Tisonnant, tisonnant son cœur amoureux sous
366Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée,
367Un jour qu’il s’en allait, effroyablement doux,
368Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée,
369Un jour qu’il s’en allait, « Orémus », — un Méchant
370Le prit rudement par son oreille benoite
371Et lui jeta des mots affreux, en arrachant
372Sa chaste robe noire autour de sa peau moite !
373Châtiment !... Ses habits étaient déboutonnés,
374Et le long chapelet des péchés pardonnés
375S’égrenant dans son cœur, Saint Tartufe était pâle !...
376Donc, il se confessait, priait, avec un râle !
377L’homme se contenta d’emporter ses rabats...
378— Peuh ! Tartufe était nu du haut jusques en bas !
379Place de la Gare, à Charleville.
380Sur la place taillée en mesquines pelouses,
381Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
382Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
383Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
384— L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
385Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
386— Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
387Le notaire pend à ses breloques à chiffres :
388Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs ;
389Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames
390Auprès desquelles sont, officieux cornacs,
391Celles dont les volants ont des airs de réclames ;
392Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
393Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
394Fort sérieusement discutent les traités,
395Puis prisent en argent, et reprennent : « En somme !... »
396Epatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
397Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
398Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
399Déborde — vous savez, c’est de la contrebande ; —
400Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
401Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
402Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
403Caressent les bébés pour enjôler les bonnes...
404— Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
405Sous les marronniers verts, les alertes fillettes :
406Elles le savent bien, et tournent en riant,
407Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.
408Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
409La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles ;
410Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
411Le dos divin après la courbe des épaules.
412J’ai bientôt déniché la bottine, le bas...
413Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
414Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas...
415— Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres...
418Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant
419D’ivresse et de grandeur, le front vaste, riant
420Comme un clairon d’airain, avec toute sa bouche,
421Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,
422Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour
423Que le Peuple était là, se tordant tout autour,
424Et sur les lambris d’or traînant sa veste sale.
425Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle,
426Pâle comme un vaincu qu’on prend pour le gibet,
427Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait
428Car ce maraud de forge aux énormes épaules
429Lui disait de vieux mots et des choses si drôles,
430Que cela l’empoignait au front, comme cela !
431« Or, tu sais bien Monsieur, nous chantions tra la la
432Et nous piquions les bœufs vers les sillons des autres :
433Le Chanoine au soleil filait des patenôtres
434Sur des chapelets clairs grenés de pièces d’or.
435Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor
436Et l’un avec la hart, l’autre avec la cravache
437Nous fouaillaient. — Hébétés comme des yeux de vache,
438Nos yeux ne pleuraient plus ; nous allions, nous allions,
439Et quand nous avions mis le pays en sillons,
440Quand nous avions laissé dans cette terre noire
441Un peu de notre chair... nous avions un pourboire :
442On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit
443Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit.
444... « Oh ! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises,
445C’est entre nous. J’admets que tu me contredises.
446Or, n’est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin
447Dans les granges entrer des voitures de foin
448Enormes ? De sentir l’odeur de ce qui pousse,
449Des vergers quand il pleut un peu, de l’herbe rousse ?
450De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain,
451De penser que cela prépare bien du pain ?...
452Oh ! plus fort, on irait, au fourneau qui s’allume,
453Chanter joyeusement en martelant l’enclume,
454Si l’on était certain de pouvoir prendre un peu,
455Etant homme, à la fin ! de ce que donne Dieu !
456— Mais voilà, c’est toujours la même vieille histoire !...
457« Mais je sais, maintenant ! Moi je ne peux plus croire,
458Quand j’ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau,
459Qu’un homme vienne là, dague sur le manteau,
460Et me dise : Mon gars, ensemence ma terre ;
461Que l’on arrive encor, quand ce serait la guerre,
462Me prendre mon garçon comme cela, chez moi !
463— Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi,
464Tu me dirais : Je veux !... — Tu vois bien, c’est stupide.
465Tu crois que j’aime voir ta baraque splendide,
466Tes officiers dorés, tes mille chenapans,
467Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons :
468Ils ont rempli ton nid de l’odeur de nos filles
469Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles
470Et nous dirons : C’est bien ; les pauvres à genoux !
471Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous !
472Et tu te soûleras, tu feras belle fête
473— Et ces Messieurs riront, les reins sur notre tête !
474« Non. Ces saletés-là datent de nos papas !
475Oh ! Le Peuple n’est plus une putain. Trois pas
476Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.
477Cette bête suait du sang à chaque pierre
478Et c’était dégoûtant, la Bastille debout
479Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout
480Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre !
481— Citoyen ! citoyen ! c’était le passé sombre
482Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour !
483Nous avions quelque chose au cœur comme l’amour.
484Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines.
485Et, comme des chevaux, en soufflant des narines
486Nous allions, fiers et forts, et ça nous battait là....
487Nous marchions au soleil, front haut ; comme cela, —
488Dans Paris ! On venait devant nos vestes sales.
489Enfin ! Nous nous sentions Hommes ! Nous étions pâles,
490Sire, nous étions soûls de terribles espoirs :
491Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,
492Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,
493Les piques à la main ; nous n’eûmes pas de haine,
494— Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux !
497« Et depuis ce jour là, nous sommes comme fous !
498Le tas des ouvriers a monté dans la rue,
499Et ces maudits s’en vont, foule toujours accrue
500De sombres revenants, aux portes des richards.
501Moi, je cours avec eux assommer les mouchards :
502Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l’épaule,
503Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle,
504Et, si tu me riais au nez, je te tuerais !
505— Puis, tu peux y compter, tu te feras des frais
506Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes
507Pour se les renvoyer comme sur des raquettes
508Et, tout bas, les malins ! se disent : « Qu’ils sont sots ! »
509Pour mitonner des lois, coller de petits pots
510Pleins de jolis décrets roses et de droguailles,
511S’amuser à couper proprement quelques tailles,
512Puis se boucher le nez quand nous marchons près d’eux,
513— Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux ! —
514Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes...,
515C’est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes !
516Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats
517Et de ces ventres-dieux. Ah ! ce sont là les plats
518Que tu nous sers, bourgeois, quand nous sommes féroces,
519Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses !...
521Il le prend par le bras, arrache le velours
522Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours
523Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,
524La foule épouvantable avec des bruits de houle,
525Hurlant, comme une chienne, hurlant comme une mer,
526Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,
527Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges,
528Tas sombre de haillons saignant de bonnets rouges :
529L’Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout
530Au roi pâle et suant qui chancelle debout,
531Malade à regarder cela !
533Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule :
534— Puisqu’ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux !
535Je suis un forgeron : ma femme est avec eux,
536Folle ! Elle croit trouver du pain aux Tuileries !
537— On ne veut pas de nous dans les boulangeries.
538J’ai trois petits. Je suis crapule. — Je connais
539Des vieilles qui s’en vont pleurant sous leurs bonnets
540Parce qu’on leur a pris leur garçon ou leur fille :
541C’est la crapule. — Un homme était à la Bastille,
542Un autre était forçat : et, tous deux, citoyens
543Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens :
544On les insulte ! Alors, ils ont là quelque chose
545Qui leur fait mal, allez ! C’est terrible, et c’est cause
546Que se sentant brisés, que, se sentant damnés,
547Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez !
548Crapule. — Là dedans sont des filles, infâmes
549Parce que, — vous saviez que c’est faible, les femmes, —
550Messeigneurs de la cour, — que ça veut toujours bien, —
551Vous avez craché sur l’âme, comme rien !
552Vos belles, aujourd’hui, sont là. C’est la crapule.
554« Oh ! tous les malheureux, tous ceux dont le dos brûle
555Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,
556Qui dans ce travail là sentent crever leur front
557Chapeau bas, mes bourgeois ! Oh ! ceux-là sont les Hommes !
558Nous sommes Ouvriers, Sire ! Ouvriers ! Nous sommes
559Pour les grands temps nouveaux où l’on voudra savoir,
560Où l’Homme forgera du matin jusqu’au soir,
561Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes,
562Ou, lentement vainqueur, il domptera les choses
563Et montera sur Tout, comme sur un cheval !
564Oh ! splendides lueurs des forges ! Plus de mal,
565Plus ! — Ce qu’on ne sait pas, c’est peut-être terrible :
566Nous saurons ! — Nos marteaux en main ; passons au crible
567Tout ce que nous savons : puis, Frères, en avant !
568Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant
569De vivre simplement, ardemment, sans rien dire
570De mauvais, travaillant sous l’auguste sourire
571D’une femme qu’on aime avec un noble amour :
572Et l’on travaillerait fièrement tout le jour,
573Ecoutant le devoir comme un clairon qui sonne :
574Et l’on se sentirait très heureux : et personne
575Oh ! personne, surtout, ne vous ferait ployer !
576On aurait un fusil au-dessus du foyer...
578« Oh ! mais l’air est tout plein d’une odeur de bataille !
579Que te disais-je donc ? Je suis de la canaille !
580Il reste des mouchards et des accapareurs.
581Nous sommes libres, nous ! Nous avons des terreurs
582Où nous nous sentons grands, oh ! si grands ! Tout à l’heure
583Je parlais de devoir calme, d’une demeure...
584Regarde donc le ciel ! — C’est trop petit pour nous,
585Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux !
586Regarde donc le ciel ! — Je rentre dans la foule
587Dans la grande canaille effroyable, qui roule,
588Sire, tes vieux canons sur les sales pavés ;
589— Oh ! quand nous serons morts, nous les aurons lavés
590— Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,
591Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France
592Poussaient leurs régiments en habits de gala,
593Eh bien, n’est-ce pas, vous tous ? Merde à ces chiens-là ! »
595— Il reprit son marteau sur l’épaule.
597Près de cet homme-là se sentait l’âme soûle,
598Et, dans la grande cour, dans les appartements,
599Où Paris haletait avec des hurlements,
600Un frisson secoua l’immense populace.
601Alors, de sa main large et superbe de crasse
602Bien que le roi ventru suât, le Forgeron,
603Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front !
604Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,
605Verse l’amour brûlant à la terre ravie,
606Et, quand on est couché sur la vallée, on sent
607Que la terre est nubile et déborde de sang ;
608Que son immense sein, soulevé par une âme,
609Est d’amour comme dieu, de chair comme la femme,
610Et qu’il renferme, gros de sève et de rayons,
611Le grand fourmillement de tous les embryons !
612Et tout croît, et tout monte !
614Je regrette les temps de l’antique jeunesse,
615Des satyres lascifs, des faunes animaux,
616Dieux qui mordaient d’amour l’écorce des rameaux
617Et dans les nénufars baisaient la Nymphe blonde !
618Je regrette les temps où la sève du monde,
619L’eau du fleuve, le sang rose des arbres verts
620Dans les veines de Pan mettaient un univers !
621Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre ;
622Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre
623Modulait sous le ciel le grand hymne d’amour ;
624Où, debout sur la plaine, il entendait autour
625Répondre à son appel la Nature vivante ;
626Où les arbres muets, berçant l’oiseau qui chante,
627La terre berçant l’homme, et tout l’Océan-bleu
628Et tous les animaux aimaient, aimaient en Dieu !
629Je regrette les temps de la grande Cybèle
630Qu’on disait parcourir, gigantesquement belle,
631Sur un grand char d’airain, les splendides cités ;
632Son double sein versait dans les immensités
633Le pur ruissellement de la vie infinie.
634L’Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,
635Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.
636— Parce qu’il était fort, l’Homme était chaste et doux.
637Misère ! Maintenant il dit : Je sais les choses,
638Et va, les yeux fermés et les oreilles closes :
639— Et pourtant, plus de dieux ! plus de dieux ! l’Homme est Roi
640L’Homme est Dieu ! Mais l’Amour, voilà la grande Foi !
641Oh ! si l’homme puisait encore à ta mamelle,
642Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle ;
643S’il n’avait pas laissé l’immortelle Astarté
644Qui jadis, émergeant dans l’immense clarté
645Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,
646Montra son nombril rose où vint neiger l’écume,
647Et fit chanter, Déesse aux grands yeux noirs vainqueurs,
648Le rossignol aux bois et l’amour dans les cœurs !
649Je crois en toi ! je crois en toi ! Divine mère,
650Aphrodité marine ! — Oh ! la route est amère
651Depuis que l’autre Dieu nous attelle à sa croix ;
652Chair, Marbre, Fleur, Vénus, c’est en toi que je crois !
653— Oui l’Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste,
654Il a des vêtements, parce qu’il n’est plus chaste,
655Parce qu’il a sali son fier buste de Dieu,
656Et qu’il a rabougri, comme une idole au feu,
657Son corps Olympien aux servitudes sales !
658Oui, même après la mort, dans les squelettes pâles
659Il veut vivre, insultant la première beauté !
660— Et l’Idole où tu mis tant de virginité,
661Où tu divinisas notre argile, la Femme,
662Afin que l’homme pût éclairer sa pauvre âme
663Et monter lentement, dans un immense amour,
664De la prison terrestre à la beauté du jour,
665La femme ne sait plus même être courtisane !
666— C’est une bonne farce ! et le monde ricane
667Au nom doux et sacré de la grande Vénus !
668Si les temps revenaient, les temps qui sont venus !
669— Car l’Homme a fini ! l’Homme a joué tous les rôles !
670Au grand jour, fatigué de briser des idoles
671Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux,
672Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux !
673L’Idéal, la pensée invincible, éternelle,
674Tout le dieu qui vit, sous son argile charnelle,
675Montera, montera, brûlera sous son front !
676Et quand tu le verras sonder tout l’horizon,
677Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,
678Tu viendras lui donner la Rédemption sainte !
679— Splendide, radieuse, au sein des grandes mers
680Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers
681L’Amour infini dans un infini sourire !
682Le Monde vibrera comme une immense lyre
683Dans le frémissement d’un immense baiser :
684— Le Monde a soif d’amour : tu viendras l’apaiser.
686O splendeur de la chair ! ô splendeur idéale !
687O renouveau d’amour, aurore triomphale
688Où, courbant à leurs pieds les Dieux et les Héros
689Kallipige la blanche et le petit Eros
690Effleureront, couverts de la neige des roses,
691Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses !
692O grande Ariadné, qui jettes tes sanglots
693Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots,
694Blanche sous le soleil, la voile de Thésée,
695O douce vierge enfant qu’une nuit a brisée,
696Tais-toi ! Sur son char d’or brodé de noirs raisins,
697Lysios, promené dans les champs Phrygiens
698Par les tigres lascifs et les panthères rousses,
699Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.
700Zeus, Taureau, sur son cou berce comme une enfant
701Le corps nu d’Europé, qui jette son bras blanc
702Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague,
703Il tourne lentement vers elle son œil vague ;
704Elle, laisse traîner sa pâle joue en fleur
705Au front de Zeus ; ses yeux sont fermés ; elle meurt
706Dans un divin baiser, et le flot qui murmure
707De son écume d’or fleurit sa chevelure.
708— Entre le laurier rose et le lotus jaseur
709Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur
710Embrassant la Léda des blancheurs de son aile ;
711— Et tandis que Cypris passe, étrangement belle,
712Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,
713Etale fièrement l’or de ses larges seins
714Et son ventre neigeux brodé de mousse noire,
715— Héraclès, le Dompteur, qui, comme d’une gloire
716Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,
717S’avance, front terrible et doux, à l’horizon !
718Par la lune d’été vaguement éclairée,
719Debout, nue, et rêvant dans sa pâleur dorée
720Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,
721Dans la clairière sombre où la mousse s’étoile,
722La Dryade regarde au ciel silencieux...
723— La blanche Séléné laisse flotter son voile,
724Craintive, sur les pieds du bel Endymion,
725Et lui jette un baiser dans un pâle rayon...
726— La Source pleure au loin dans une longue extase...
727C’est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase,
728Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé.
729— Une brise d’amour dans la nuit a passé,
730Et, dans les bois sacrés, dans l’horreur des grands arbres,
731Majestueusement debout, les sombres Marbres,
732Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid,
733— Les Dieux écoutent l’Homme et le Monde infini !
735C’est un trou de verdure où chante une rivière
736Accrochant follement aux herbes des haillons
737D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
738Luit : c’est un petit aval qui mousse de rayons.
739Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
740Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
741Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
742Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
743Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
744Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
745Nature, berce-le chaudement : il a froid.
746Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
747Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
748Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
751Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines
752Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.
753— Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
754De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.
755Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table
756Verte : je contemplai les sujets très naïfs
757De la tapisserie. — Et ce fut adorable,
758Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,
759— Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! —
760Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,
761Du jambon tiède, dans un plat colorié,
762Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse
763D’ail, — et m’emplit la chope immense, avec sa mousse
764Que dorait un rayon de soleil arriéré.
766Dans la salle à manger brune, que parfumait
767Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise
768Je ramassais un plat de je ne sais quel met
769Belge, et je m’épatais dans mon immense chaise.
770En mangeant, j’écoutais l’horloge, — heureux et coi.
771La cuisine s’ouvrit avec une bouffée
772— Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,
773Fichu moitié défait, malinement coiffée.
774Et, tout en promenant son petit doigt tremblant
775Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,
776En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,
777Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m’aiser ;
778— Puis, comme ça, — bien sûr pour avoir un baiser, —
779Tout bas : « Sens donc : j’ai pris une froid sur la joue... »
780Charleroi, octobre 1870.
L’Éclatante Victoire de Sarrebruck
781remportée aux cris de vive l’Empereur !
782(Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes.)
783Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose
784Bleue et jaune, s’en va, raide, sur son dada
785Flamboyant ; très heureux, — car il voit tout en rose,
786Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;
787En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste
788Près des tambours dorés et des rouges canons,
789Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,
790Et, tourné vers le Chef, s’étourdit de grands noms
791A droite, Dumanet, appuyé sur la crosse
792De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,
793Et : « Vive l’Empereur !! » — Son voisin reste coi...
794Un schako surgit, comme un soleil noir... — Au centre,
795Boquillon, rouge et bleu, très naïf, sur son ventre
796Se dresse, et, — présentant ses derrières : « De quoi ?... »
799L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose
800 Avec des coussins bleus.
801Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
802 Dans chaque coin moelleux.
803Tu fermeras l’œil, pour ne point voir, par la glace,
804 Grimacer les ombres des soirs,
805Ces monstruosités hargneuses, populace
806 De démons noirs et de loups noirs.
807Puis tu te sentiras la joue égratignée...
808Un petit baiser, comme une folle araignée,
809 Te courra par le cou...
810Et tu me diras : « Cherche ! » en inclinant la tête ;
811— Et nous prendrons du temps à trouver cette bête !
812 — Qui voyage beaucoup...
813En wagon, le 7 Octobre 1870.
814C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
815Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
816Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
817Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;
818Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,
819De linges odorants et jaunes, de chiffons
820De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,
821De fichus de grand’mère où sont peints des griffons ;
822— C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches
823De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
824Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.
825— O buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
826Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
827Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.
830Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
831Mon paletot aussi devenait idéal ;
832J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
833Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
834Mon unique culotte avait un large trou.
835— Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
836Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse,
837— Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.
838Et je les écoutais, assis au bord des routes,
839Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
840De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
841Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
842Comme des lyres, je tirais les élastiques
843De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !