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Poésies
Arthur Rimbaud · 1870
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Poésies
LE DORMEUR DU VAL
1
C’est un trou de verdure où chante une rivière
2
Accrochant follement aux herbes des haillons
3
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
4
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
5
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
6
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
7
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
8
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
9
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
10
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
11
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
12
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
13
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
14
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
15
Octobre 1870
LE BATEAU IVRE
16
Comme je descendais des Fleuves impassibles,
17
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
18
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles
19
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
20
J’étais insoucieux de tous les équipages,
21
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
22
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages
23
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.
24
Dans les clapotements furieux des marées,
25
Moi, l’autre hiver plus sourd que les cerveaux d’enfants,
26
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
27
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
28
La tempête a béni mes éveils maritimes.
29
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
30
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
31
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots !
32
Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
33
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
34
Et des taches de vins bleus et des vomissures
35
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
36
Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
37
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
38
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
39
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
40
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
41
Et rythmes lents sous les rutilements du jour
42
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
43
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !
44
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
45
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
46
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
47
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !
48
J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
49
Illuminant de longs figements violets,
50
Pareils à des acteurs de drames très-antiques
51
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
52
J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
53
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
54
La circulation des sèves inouïes
55
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !
56
J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
57
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
58
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
59
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !
60
J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
61
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
62
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
63
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !
64
J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
65
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
66
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
67
Et les lointains vers les gouffres cataractant !
68
Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
69
Échouages hideux au fond des golfes bruns
70
Où les serpents géants dévorés des punaises
71
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !
72
J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
73
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
74
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
75
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.
76
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
77
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
78
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
79
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux...
80
Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
81
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
82
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
83
Des noyés descendaient dormir à reculons !
84
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
85
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
86
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
87
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;
88
Libre, fumant, monté de brumes violettes,
89
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
90
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
91
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;
92
Qui courais, taché de lunules électriques,
93
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
94
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
95
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
96
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
97
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
98
Fileur éternel des immobilités bleues,
99
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !
100
J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
101
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
102
– Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles,
103
Million d’oiseaux d’or à future Vigueur ? -
104
Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
105
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
106
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
107
ô que ma quille éclate ! ô que j’aille à la mer !
108
Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
109
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
110
Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
111
Un bateau frêle comme un papillon de mai.
112
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, à lames,
113
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
114
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
115
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.
LES ETRENNES DES ORPHELINS
I
116
La chambre est pleine d’ombre ; on entend vaguement
117
De deux enfants le triste et doux chuchotement.
118
Leur front se penche, encore alourdi par le rêve,
119
Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève...
120
– Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux ;
121
Leur aile s’engourdit sous le ton gris des cieux ;
122
Et la nouvelle Année, à la suite brumeuse,
123
Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse,
124
Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant...
II
125
Or les petits enfants, sous le rideau flottant,
126
Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.
127
Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure...
128
Ils tressaillent souvent à la claire voix d’or
129
Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor
130
Son refrain métallique en son globe de verre...
131
– Puis, la chambre est glacée... on voit traîner à terre
132
Épars autour des lits, des vêtements de deuil :
133
L’âpre bise d’hiver qui se lamente au seuil
134
Souffle dans le logis son haleine morose !
135
On sent, dans tout cela, qu’il manque quelque chose...
136
– Il n’est donc point de mère à ces petits enfants,
137
De mère au frais sourire, aux regards triomphants ?
138
Elle a donc oublié, le soir seule et penchée,
139
D’exciter une flamme à la cendre arrachée,
140
D’amonceler sur eux la laine et l’édredon
141
Avant de les quitter en leur criant : pardon.
142
Elle n’a point prévu la froideur matinale,
143
Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale ? ...
144
– Le rêve maternel, c’est le tiède tapis,
145
C’est le nid cotonneux où les enfants tapis,
146
Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,
147
Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches ! ...
148
– Et là, – c’est comme un nid sans plumes, sans chaleur
149
Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur ;
150
Un nid que doit avoir glacé la bise amère...
III
151
Votre cœur l’a compris : – ces enfants sont sans mère.
152
Plus de mère au logis ! – et le père est bien loin ! ...
153
– Une vieille servante, alors, en a pris soin.
154
Les petits sont tout seuls en la maison glacée ;
155
Orphelins de quatre ans, voilà qu’en leur pensée
156
S’éveille, par degrés, un souvenir riant...
157
C’est comme un chapelet qu’on égrène en priant :
158
– Ah ! quel beau matin, que ce matin des étrennes !
159
Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes
160
Dans quelque songe étrange où l’on voyait joujoux,
161
Bonbons habillés d’or étincelants bijoux,
162
Tourbillonner danser une danse sonore,
163
Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore !
164
On s’éveillait matin, on se levait joyeux,
165
La lèvre affriandée, en se frottant les yeux...
166
On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,
167
Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête,
168
Et les petits pieds nus effleurant le plancher
169
Aux portes des parents tout doucement toucher. .
170
On entrait ! ... Puis alors les souhaits... en chemise,
171
Les baisers répétés, et la gaîté permise.
IV
172
Ah ! c’était si charmant, ces mots dits tant de fois !
173
– Mais comme il est changé, le logis d’autrefois :
174
Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée,
175
Toute la vieille chambre était illuminée ;
176
Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,
177
Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer...
178
– L’armoire était sans clefs ! ... sans clefs, la grande armoire !
179
On regardait souvent sa porte brune et noire...
180
Sans clefs ! ... c’était étrange ! . . , on rêvait bien des fois
181
Aux mystères dormant entre ses flancs de bois,
182
Et l’on croyait ouïr au fond de la serrure
183
Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure...
184
– La chambre des parents est bien vide, aujourd’hui :
185
Aucun reflet vermeil sous la porte n’a lui ;
186
Il n’est point de parents, de foyer, de clefs prises :
187
Partant, point de baisers, point de douces surprises !
188
Oh ! que le jour de l’an sera triste pour eux !
189
– Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus
190
Silencieusement tombe une larme amère,
191
Ils murmurent : « Quand donc reviendra notre mère ? »
V
192
Maintenant, les petits sommeillent tristement :
193
Vous diriez, à les voir, qu’ils pleurent en dormant,
194
Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible !
195
Les tout petits enfants ont le cœur si sensible !
196
– Mais l’ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,
197
Et dans ce lourd sommeil met un rêve joyeux,
198
Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close,
199
Souriante, semblait murmurer quelque chose...
200
– Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond,
201
Doux geste du réveil, ils avancent le front,
202
Et leur vague regard tout autour d’eux se pose...
203
Ils se croient endormis dans un paradis rose...
204
Au foyer plein d’éclairs chante gaîment le feu...
205
Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu ;
206
La nature s’éveille et de rayons s’enivre...
207
La terre, demi-nue, heureuse de revivre,
208
A des frissons de joie aux baisers du soleil...
209
Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil :
210
Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre,
211
La bise sous le seuil a fini par se taire...
212
On dirait qu’une fée a passé dans cela ! ...
213
– Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris...
214
Là, Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,
215
Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose...
216
Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,
217
De la nacre et du jais aux reflets scintillants ;
218
Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,
219
Ayant trois mots gravés en or : « À NOTRE MERE ! »
SENSATION
220
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
221
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
222
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
223
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
224
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
225
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
226
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
227
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.
228
Mars 1870
SOLEIL ET CHAIR
I
229
Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,
230
verse l’amour brûlant à la terre ravie,
231
Et, quand on est couché sur la vallée, on sent
232
Que la terre est nubile et déborde de sang ;
233
Que son immense sein, soulevé par une âme,
234
Est d’amour comme dieu, de chair comme la femme,
235
Et qu’il renferme, gros de sève et de rayons,
236
Le grand fourmillement de tous les embryons !
237
Et tout croît, et tout monte !
238
– ô Vénus, à Déesse !
239
Je regrette les temps de l’antique jeunesse,
240
Des satyres lascifs, des faunes animaux,
241
Dieux qui mordaient d’amour l’écorce des rameaux
242
Et dans les nénuphar baisaient la Nymphe blonde !
243
Je regrette les temps où la sève du monde,
244
L’eau du fleuve, le sang rose des arbres verts
245
Dans les veines de Pan mettaient un univers !
246
Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre ;
247
Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre
248
Modulait sous le ciel le grand hymne d’amour ;
249
Où, debout sur la plaine, il entendait autour
250
Répondre à son appel la Nature vivante ;
251
Où les arbres muets, berçant l’oiseau qui chante,
252
La terre berçant l’homme, et tout l’Océan bleu
253
Et tous les animaux aimaient, aimaient en Dieu !
254
Je regrette les temps de la grande Cybèle
255
Qu’on disait parcourir gigantesquement belle,
256
Sur un grand char d’airain, les splendides cités ;
257
Son double sein versait dans les immensités
258
Le pur ruissellement de la vie infinie.
259
L’Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,
260
Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.
261
– Parce qu’il était fort, l’Homme était chaste et doux.
262
Misère ! Maintenant il dit : Je sais les choses,
263
Et va, les yeux fermés et les oreilles closes.
264
– Et pourtant, plus de dieux ! plus de dieux !
265
L’Homme est Roi, L’Homme est Dieu !
266
Mais l’Amour voilà la grande Foi !
267
Oh ! si l’homme puisait encore à ta mamelle,
268
Grande mère des dieux et des hommes,
269
Cybèle ; S’il n’avait pas laissé l’immortelle
270
Astarté Qui jadis, émergeant dans l’immense clarté
271
Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,
272
Montra son nombril rose où vint neiger l’écume,
273
Et fit chanter Déesse aux grands yeux noirs vainqueurs,
274
Le rossignol aux bois et l’amour dans les cœurs !
II
275
Je crois en toi ! je crois en toi ! Divine mère,
276
Aphrodité marine ! – Oh ! la route est amère
277
Depuis que l’autre Dieu nous attelle à sa croix ;
278
Chair, Marbre, Fleur Vénus, c’est en toi que je crois !
279
– Oui, l’Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste,
280
Il a des vêtements, parce qu’il n’est plus chaste,
281
Parce qu’il a sali son fier buste de dieu,
282
Et qu’il a rabougri, comme une idole au feu,
283
Son corps Olympien aux servitudes sales !
284
Oui, même après la mort, dans les squelettes pâles
285
Il veut vivre, insultant la première beauté !
286
– Et l’Idole où tu mis tant de virginité,
287
Où tu divinisas notre argile, la Femme,
288
Afin que l’Homme pût éclairer sa pauvre âme.
289
Et monter lentement, dans un immense amour
290
De la prison terrestre à la beauté du jour,
291
La Femme ne sait plus même être Courtisane !
292
– C’est une bonne farce ! et le monde ricane
293
Au nom doux et sacré de la grande Vénus !
III
294
Si les temps revenaient, les temps qui sont venus !
295
– Car l’Homme a fini ! l’Homme a joué tous les rôles !
296
Au grand jour fatigué de briser des idoles
297
Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux,
298
Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux !
299
L’Idéal, la pensée invincible, éternelle,
300
Tout le dieu qui vit, sous son argile charnelle,
301
Montera, montera, brûlera sous son front !
302
Et quand tu le verras sonder tout l’horizon,
303
Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,
304
Tu viendras lui donner la Rédemption sainte !
305
– Splendide, radieuse, au sein des grandes mers
306
Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers
307
L’Amour infini dans un infini sourire !
308
Le Monde vibrera comme une immense lyre
309
Dans le frémissement d’un immense baiser !
310
– Le Monde a soif d’amour : tu viendras l’apaiser.
311
ô ! L’Homme a relevé sa tête libre et fière !
312
Et le rayon soudain de la beauté première
313
Fait palpiter le dieu dans l’autel de la chair !
314
Heureux du bien présent, pâle du mal souffert,
315
L’Homme veut tout sonder – et savoir ! La Pensée,
316
La cavale longtemps, si longtemps oppressée
317
S’élance de son front ! Elle saura Pourquoi ! ...
318
Qu’elle bondisse libre, et l’Homme aura la Foi !
319
– Pourquoi l’azur muet et l’espace insondable ?
320
Pourquoi les astres d’or fourmillant comme un sable ?
321
Si l’on montait toujours, que verrait-on là-haut ?
322
Un Pasteur mène-t-il cet immense troupeau
323
De mondes cheminant dans l’horreur de l’espace ?
324
Et tous ces mondes-là, que l’éther vaste embrasse,
325
vibrent-ils aux accents d’une éternelle voix ?
326
– Et l’Homme, peut-il voir ? peut-il dire : Je crois ?
327
La voix de la pensée est-elle plus qu’un rêve ?
328
Si l’homme naît si tôt, si la vie est si brève,
329
D’où vient-il ? Sombre-t-il dans l’Océan profond
330
Des Germes, des Fœtus, des Embryons, au fond
331
De l’immense Creuset d’où la Mère-Nature
332
Le ressuscitera, vivante créature,
333
Pour aimer dans la rose, et croître dans les blés ? ...
334
Nous ne pouvons savoir !
335
– Nous sommes accablés
336
D’un manteau d’ignorance et d’étroites chimères !
337
Singes d’hommes tombés de la vulve des mères,
338
Notre pâle raison nous cache l’infini !
339
Nous voulons regarder : – le Doute nous punit !
340
Le doute, morne oiseau, nous frappe de son aile...
341
– Et l’horizon s’enfuit d’une fuite éternelle ! ...
342
Le grand ciel est ouvert ! les mystères sont morts
343
Devant l’Homme, debout, qui croise ses bras forts
344
Dans l’immense splendeur de la riche nature !
345
Il chante... et le bois chante, et le fleuve murmure
346
Un chant plein de bonheur qui monte vers le jour ! ...
347
– C’est la Rédemption ! c’est l’amour ! c’est l’amour ! ...
IV
348
ô splendeur de la chair ! ô splendeur idéale !
349
ô renouveau d’amour aurore triomphale
350
Où, courbant à leurs pieds les Dieux et les Héros,
351
Kallipige la blanche et le petit Éros
352
Effleureront, couverts de la neige des roses,
353
Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses !
354
ô grande Ariadné, qui jettes tes sanglots
355
Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots,
356
Blanche sous le soleil, la voile de Thésée,
357
ô douce vierge enfant qu’une nuit a brisée,
358
Tais-toi ! Sur son char d’or brodé de noirs raisins,
359
Lysios, promené dans les champs Phrygiens
360
Par les tigres lascifs et les panthères rousses,
361
Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.
362
Zeus, Taureau, sur son cou berce comme une enfant
363
Le corps nu d’Europé, qui jette son bras blanc
364
Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague,
365
Il tourne lentement vers elle son œil vague ;
366
Elle, laisse traîner sa pâle joue en fleur
367
Au front de Zeus ; ses yeux sont fermés ; elle meurt
368
Dans un divin baiser, et le flot qui murmure
369
De son écume d’or fleurit sa chevelure.
370
– Entre le laurier-rose et le lotus jaseur
371
Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur
372
Embrassant la Léda des blancheurs de son aile ;
373
– Et tandis que Cypris passe, étrangement belle,
374
Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,
375
Étale fièrement l’or de ses larges seins
376
Et son ventre neigeux brodé de mousse noire,
377
– Héraclès, le Dompteur qui, comme d’une gloire,
378
Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,
379
S’avance, front terrible et doux, à l’horizon !
380
Par la lune d’été vaguement éclairée,
381
Debout, nue, et rêvant dans sa pâleur dorée
382
Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,
383
Dans la clairière sombre où la mousse s’étoile,
384
La Dryade regarde au ciel silencieux...
385
– La blanche Séléné laisse flotter son voile,
386
Craintive, sur les pieds du bel Endymion,
387
Et lui jette un baiser dans un pâle rayon...
388
– La Source pleure au loin dans une longue extase...
389
C’est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase,
390
Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé.
391
– Une brise d’amour dans la nuit a passé,
392
Et, dans les bois sacrés, dans l’horreur des grands arbres,
393
Majestueusement debout, les sombres Marbres,
394
Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid,
395
– Les Dieux écoutent l’Homme et le Monde infini !
396
Mai 1870
OPHELIE
I
397
Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
398
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
399
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
400
– On entend dans les bois lointains des hallalis.
401
Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
402
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir ;
403
Voici plus de mille ans que sa douce folie
404
Murmure sa romance à la brise du soir.
405
Le vent baise ses seins et déploie en corolle
406
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
407
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
408
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.
409
Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
410
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
411
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
412
– Un chant mystérieux tombe des astres d’or.
II
413
ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
414
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
415
– C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
416
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;
417
C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
418
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
419
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
420
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;
421
C’est que la voix des mers folles, immense râle,
422
Bisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
423
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
424
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !
425
Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, à pauvre Folle !
426
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
427
Tes grandes visions étranglaient ta parole
428
– Et l’Infini terrible effara ton œil bleu !
III
429
– Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
430
Tu viens chercher la nuit, les fleurs que tu cueillis,
431
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
432
La blanche Ophélia flotter comme un grand lys.
BAL DES PENDUS
433
Au gibet noir manchot aimable,
434
Dansent, dansent les paladins,
435
Les maigres paladins du diable,
436
Les squelettes de Saladins.
437
Messire Belzébuth tire par la cravate
438
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
439
Et, leur claquant au front un revers de savate,
440
Les fait danser danser aux sons d’un vieux Noël !
441
Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles :
442
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
443
Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
444
Se heurtent longuement dans un hideux amour
445
Hurrah ! Les gais danseurs, qui n’avez plus de panse !
446
On peut cabrioler les tréteaux sont si longs !
447
Hop ! qu’on ne sache plus si c’est bataille ou danse !
448
Belzébuth enragé racle ses violons !
449
ô durs talons, jamais on n’use sa sandale !
450
Presque tous ont quitté la chemise de peau :
451
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
452
Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau :
453
Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
454
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton :
455
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
456
Des preux, raides, heurtant armures de carton.
457
Hurrah ! La bise siffle au grand bal des squelettes !
458
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer !
459
Les loups vont répondant des forêts violettes :
460
À l’horizon, le ciel est d’un rouge d’enfer. .
461
Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
462
Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
463
Un chapelet d’amour sur leurs pâles vertèbres :
464
Ce n’est pas un moustier ici, les trépassés !
465
Oh ! voilà qu’au milieu de la danse macabre
466
Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
467
Emporté par l’élan, comme un cheval se cabre :
468
Et, se sentant encor la corde raide au cou,
469
Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque
470
Avec des cris pareils à des ricanements,
471
Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
472
Rebondit dans le bal au chant des ossements.
473
Au gibet noir manchot aimable,
474
Dansent, dansent les paladins,
475
Les maigres paladins du diable,
476
Les squelettes de Saladins.
LE CHATIMENT DE TARTUFE
477
Tisonnant, tisonnant son cœur amoureux sous
478
Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée,
479
Un jour qu’il s’en allait, effroyablement doux,
480
Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée,
481
Un jour qu’il s’en allait, « Oremus, »
482
– un Méchant Le prit rudement par son oreille benoîte
483
Et lui jeta des mots affreux, en arrachant
484
Sa chaste robe noire autour de sa peau moite !
485
Châtiment ! ... Ses habits étaient déboutonnés,
486
Et le long chapelet des péchés pardonnés
487
S’égrenant dans son cœur, Saint Tartufe était pâle ! ...
488
Donc, il se confessait, priait, avec un râle !
489
L’homme se contenta d’emporter ses rabats...
490
– Peuh ! Tartufe était nu du haut jusques en bas !
LE FORGERON
491
Palais des Tuileries, vers le 10 août 1792
492
Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant
493
D’ivresse et de grandeur, le front vaste, riant
494
Comme un clairon d’airain, avec toute sa bouche,
495
Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,
496
Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour
497
Que le Peuple était là, se tordant tout autour,
498
Et sur les lambris d’or traînant sa veste sale.
499
Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle,
500
Pâle comme un vaincu qu’on prend pour le gibet,
501
Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait,
502
Car ce maraud de forge aux énormes épaules
503
Lui disait de vieux mots et des choses si drôles,
504
Que cela l’empoignait au front, comme cela !
505
« Or tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la la
506
Et nous piquions les bœufs vers les sillons des autres :
507
Le Chanoine au soleil filait des patenôtres
508
Sur des chapelets clairs grenés de pièces d’or
509
Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor
510
Et l’un avec la hart, l’autre avec la cravache
511
Nous fouaillaient. – Hébétés comme des yeux de vache,
512
Nos yeux ne pleuraient plus ; nous allions, nous allions,
513
Et quand nous avions mis le pays en sillons,
514
Quand nous avions laissé dans cette terre noire
515
Un peu de notre chair. . , nous avions un pourboire :
516
On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit ;
517
Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit.
518
... « Oh ! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises,
519
C’est entre nous. J’admets que tu me contredises.
520
Or n’est-ce pas joyeux de voir au mois de juin
521
Dans les granges entrer des voitures de foin
522
Énormes ? De sentir l’odeur de ce qui pousse,
523
Des vergers quand il pleut un peu, de l’herbe rousse ?
524
De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain,
525
De penser que cela prépare bien du pain ? ...
526
Oh ! plus fort, on irait, au fourneau qui s’allume,
527
Chanter joyeusement en martelant l’enclume,
528
Si l’on était certain de pouvoir prendre un peu,
529
Étant homme, à la fin ! de ce que donne Dieu !
530
– Mais voilà, c’est toujours la même vieille histoire !
531
« Mais je sais, maintenant ! Moi, je ne peux plus croire,
532
Quand j’ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau,
533
Qu’un homme vienne là, dague sur le manteau,
534
Et me dise : Mon gars, ensemence ma terre ;
535
Que l’on arrive encor quand ce serait la guerre,
536
Me prendre mon garçon comme cela, chez moi !
537
– Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi,
538
Tu me dirais : Je veux ! ... – Tu vois bien, c’est stupide.
539
Tu crois que j’aime voir ta baraque splendide,
540
Tes officiers dorés, tes mille chenapans,
541
Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons :
542
Ils ont rempli ton nid de l’odeur de nos filles
543
Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles,
544
Et nous dirons : C’est bien : les pauvres à genoux !
545
Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous !
546
Et tu te soûleras, tu feras belle fête.
547
– Et ces Messieurs riront, les reins sur notre tête !
548
« Non. Ces saletés-là datent de nos papas !
549
Oh ! Le Peuple n’est plus une putain. Trois pas
550
Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.
551
Cette bête suait du sang à chaque pierre
552
Et c’était dégoûtant, la Bastille debout
553
Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout
554
Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre !
555
– Citoyen ! citoyen ! c’était le passé sombre
556
Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour !
557
Nous avions quelque chose au cœur comme l’amour.
558
Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines.
559
Et, comme des chevaux, en soufflant des narines
560
Nous allions, fiers et forts, et ça nous battait là...
561
Nous marchions au soleil, front haut, – comme cela, -
562
Dans Paris ! On venait devant nos vestes sales.
563
Enfin ! Nous nous sentions Hommes ! Nous étions pâles,
564
Sire, nous étions soûls de terribles espoirs :
565
Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,
566
Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,
567
Les piques à la main ; nous n’eûmes pas de haine,
568
– Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux !
569
« Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous !
570
Le tas des ouvriers a monté dans la rue,
571
Et ces maudits s’en vont, foule toujours accrue
572
De sombres revenants, aux portes des richards.
573
Moi, je cours avec eux assommer les mouchards :
574
Et je vais dans Paris, noir marteau sur l’épaule,
575
Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle,
576
Et, si tu me riais au nez, je te tuerais !
577
– Puis, tu peux y compter tu te feras des frais
578
Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes
579
Pour se les renvoyer comme sur des raquettes
580
Et, tout bas, les malins ! se disent : « Qu’ils sont sots ! »
581
Pour mitonner des lois, coller de petits pots
582
Pleins de jolis décrets roses et de droguailles,
583
S’amuser à couper proprement quelques tailles.
584
Puis se boucher le nez quand nous marchons près d’eux,
585
– Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux ! -
586
Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes...,
587
C’est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes !
588
Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats
589
Et de ces ventres-dieux. Ah ! ce sont là les plats
590
Que tu nous sers, bourgeois, quand nous sommes féroces,
591
Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses ! ... »
592
Il le prend par le bras, arrache le velours
593
Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours
594
Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,
595
La foule épouvantable avec des bruits de houle,
596
Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,
597
Avec ses bâtons forts et ses piques de fer
598
Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges,
599
Tas sombre de haillons saignant de bonnets rouges :
600
L’Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout
601
Au roi pâle et suant qui chancelle debout,
602
Malade à regarder cela !
603
« C’est la Crapule,
604
Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule :
605
– Puisqu’ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux !
606
Je suis un forgeron : ma femme est avec eux,
607
Folle ! Elle croit trouver du pain aux Tuileries !
608
– On ne veut pas de nous dans les boulangeries.
609
J’ai trois petits. Je suis crapule. – Je connais
610
Des vieilles qui s’en vont pleurant sous leurs bonnets
611
Parce qu’on leur a pris leur garçon ou leur fille :
612
C’est la crapule. – Un homme était à la Bastille,
613
Un autre était forçat : et tous deux, citoyens
614
Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens :
615
On les insulte ! Alors, ils ont là quelque chose
616
Qui leur fait mal, allez ! C’est terrible, et c’est cause
617
Que se sentant brisés, que, se sentant damnés,
618
Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez !
619
Crapule. – Là-dedans sont des filles, infâmes,
620
Parce que, – vous saviez que c’est faible, les femmes, -
621
Messeigneurs de la cour, – que ça veut toujours bien, -
622
Vous avez craché sur l’âme, comme rien !
623
Vos belles, aujourd’hui, sont là. C’est la crapule.
624
« Oh ! tous les Malheureux, tous ceux dont le dos brûle
625
Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,
626
Qui dans ce travail-là sentent crever leur front...
627
Chapeau bas, mes bourgeois ! Oh ! ceux-là, sont les Hommes !
628
Nous sommes Ouvriers, Sire ! Ouvriers ! Nous sommes
629
Pour les grands temps nouveaux où l’on voudra savoir,
630
Où l’Homme forgera du matin jusqu’au soir
631
Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes,
632
Où, lentement vainqueur il domptera les choses
633
Et montera sur Tout, comme sur un cheval !
634
Oh ! splendides lueurs des forges ! Plus de mal,
635
Plus ! – Ce qu’on ne sait pas, c’est peut-être terrible :
636
Nous saurons ! – Nos marteaux en main, passons au crible
637
Tout ce que nous savons : puis, Frères, en avant !
638
Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant
639
De vivre simplement, ardemment, sans rien dire
640
De mauvais, travaillant sous l’auguste sourire
641
D’une femme qu’on aime avec un noble amour :
642
Et l’on travaillerait fièrement tout le jour
643
Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne :
644
Et l’on se sentirait très heureux ; et personne,
645
Oh ! personne, surtout, ne vous ferait ployer !
646
On aurait un fusil au-dessus du foyer...
647
« Oh ! mais l’air est tout plein d’une odeur de bataille !
648
Que te disais-je donc ? Je suis de la canaille !
649
Il reste des mouchards et des accapareurs.
650
Nous sommes libres, nous ! Nous avons des terreurs
651
Où nous nous sentons grands, oh ! si grands ! Tout à l’heure
652
Je parlais de devoir calme, d’une demeure...
653
Regarde donc le ciel ! – C’est trop petit pour nous,
654
Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux !
655
Regarde donc le ciel ! – Je rentre dans la foule,
656
Dans la grande canaille effroyable, qui roule,
657
Sire, tes vieux canons sur les sales pavés :
658
– Oh ! quand nous serons morts, nous les aurons lavés
659
– Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,
660
Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France
661
Poussent leurs régiments en habits de gala,
662
Eh bien, n’est-ce pas, vous tous ? – Merde à ces chiens-là ! »
663
– Il reprit son marteau sur l’épaule.
664
La foule
665
Près de cet homme-là se sentait l’âme soûle,
666
Et, dans la grande cour dans les appartements,
667
Où Paris haletait avec des hurlements,
668
Un frisson secoua l’immense populace.
669
Alors, de sa main large et superbe de crasse,
670
Bien que le roi ventru suât, le Forgeron,
671
Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front !
A LA MUSIQUE
672
Place de la gare, à Charleville
673
Sur la place taillée en mesquines pelouses,
674
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
675
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
676
Portent, les jeudis soir, leurs bêtises jalouses.
677
– L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
678
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
679
– Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
680
Le notaire pend à ses breloques à chiffres :
681
Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
682
Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames
683
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
684
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;
685
Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
686
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
687
Fort sérieusement discutent les traités,
688
Puis prisent en argent, et reprennent : « En somme ! ... »
689
Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
690
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
691
Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
692
Déborde – vous savez, c’est de la contrebande ; -
693
Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
694
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
695
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
696
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes...
697
– Moi, je suis, débraillé comme un étudiant
698
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
699
Elles le savent bien, et tournent en riant,
700
vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.
701
Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
702
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
703
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
704
Le dos divin après la courbe des épaules.
705
J’ai bientôt déniché la bottine, le bas...
706
– Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
707
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas...
708
– Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres...
*
709
« Français de soixante-dix,
710
bonapartistes, républicains,
711
souvenez-vous de vos pères en 92, etc. »
712
Paul de Cassagnac, Le Pays
713
Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize,
714
Qui, pâles du baiser fort de la liberté,
715
Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse
716
Sur l’âme et sur le front de toute humanité ;
717
Hommes extasiés et grands dans la tourmente,
718
Vous dont les cœurs sautaient d’amour sous les haillons,
719
ô Soldats que la Mort a semés, noble Amante,
720
Pour les régénérer dans tous les vieux sillons ;
721
Vous dont le sang lavait toute grandeur salie,
722
Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d’Italie,
723
ô million de Christs aux yeux sombres et doux ;
724
Nous vous laissions dormir avec la République,
725
Nous, courbés sous les rois comme sous une trique :
726
– Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous !
727
Fait à Mazas, 3 septembre 1870
VENUS ANADYOMENE
728
Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
729
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
730
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
731
Avec des déficits assez mal ravaudés ;
732
Puis le col gras et gris, les larges omoplates
733
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
734
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
735
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
736
L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
737
Horrible étrangement ; on remarque surtout
738
Des singularités qu’il faut voir à la loupe...
739
Les reins poilent deux mots gravés : CLARA VENUS ;
740
– Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
741
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.
PREMIERE SOIREE
742
– Elle était fort déshabillée
743
Et de grands arbres indiscrets
744
Aux vitres jetaient leur feuillée
745
Malinement, tout près, tout près.
746
Assise sur ma grande chaise,
747
Mi-nue, elle joignait les mains.
748
Sur le plancher frissonnaient d’aise
749
Ses petits pieds si fins, si fins.
750
– Je regardai, couleur de cire,
751
Un petit rayon buissonnier
752
Papillonner dans son sourire
753
Et sur son sein, – mouche au rosier.
754
– Je baisai ses fines chevilles.
755
Elle eut un doux rire brutal
756
Qui s’égrenait en claires trilles,
757
Un joli rire de cristal.
758
Les petits pieds sous la chemise
759
Se sauvèrent : « Veux-tu finir ! »
760
– La première audace permise,
761
Le rire feignait de punir !
762
– Pauvrets palpitants sous ma lèvre,
763
Je baisai doucement ses yeux :
764
– Elle jeta sa tête mièvre
765
En arrière : « Oh ! c’est encor mieux ! ...
766
Monsieur, j’ai deux mots à te dire... »
767
– Je lui jetai le reste au sein
768
Dans un baiser, qui la fit rire
769
D’un bon rire qui voulait bien...
770
– Elle était fort déshabillée
771
Et de grands arbres indiscrets
772
Aux vitres jetaient leur feuillée
773
Malinement, tout près, tout près.
LES REPARTIES DE NINA
774
LUI. – Ta poitrine sur ma poitrine,
775
Hein ? nous irions,
776
Ayant de l’air plein la narine,
777
Aux frais rayons
778
Du bon matin bleu, qui vous baigne
779
Du vin de jour ? ...
780
Quand tout le bois frissonnant saigne
781
Muet d’amour
782
De chaque branche, gouttes vertes,
783
Des bourgeons clairs,
784
On sent dans les choses ouvertes
785
Frémir des chairs :
786
Tu plongerais dans la luzerne
787
Ton blanc peignoir
788
Rosant à l’air ce bleu qui cerne
789
Ton grand œil noir
790
Amoureuse de la campagne,
791
Semant partout,
792
Comme une mousse de champagne,
793
Ton rire fou :
794
Riant à moi, brutal d’ivresse,
795
Qui te prendrais.
796
Comme cela, – la belle tresse,
797
Oh ! – qui boirais
798
Ton goût de framboise et de fraise,
799
ô chair de fleur !
800
Riant au vent vif qui te baise
801
Comme un voleur,
802
Au rose églantier qui t’embête
803
Aimablement :
804
Riant surtout, à folle tête,
805
À ton amant ! ...
806
– Ta poitrine sur ma poitrine,
807
Mêlant nos voix,
808
Lents, nous gagnerions la ravine,
809
Puis les grands bois ! ...
810
Puis, comme une petite morte,
811
Le cœur pâmé,
812
Tu me dirais que je te porte,
813
L’œil mi-fermé...
814
Je te porterais, palpitante,
815
Dans le sentier :
816
L’oiseau filerait son andante :
817
Au Noisetier. .
818
Je te parlerais dans ta bouche :
819
J’irais, pressant
820
Ton corps, comme une enfant qu’on couche,
821
Ivre du sang
822
Qui coule, bleu, sous ta peau blanche
823
Aux tons rosés :
824
Et te parlant la langue franche...
825
Tiens ! ... – que tu sais...
826
Nos grands bois sentiraient la sève
827
Et le soleil
828
Sablerait d’or fin leur grand rêve
829
Vert et vermeil.
830
Le soir ? ... Nous reprendrons la route
831
Blanche qui court
832
Flânant, comme un troupeau qui broute,
833
Tout à l’entour
834
Les bons vergers à l’herbe bleue
835
Aux pommiers tors !
836
Comme on les sent toute une lieue
837
Leurs parfums forts !
838
Nous regagnerons le village
839
Au ciel mi-noir ;
840
Et ça sentira le laitage
841
Dans l’air du soir ;
842
Ça sentira l’étable, pleine
843
De fumiers chauds,
844
Pleine d’un lent rythme d’haleine,
845
Et de grands dos
846
Blanchissant sous quelque lumière ;
847
Et, tout là-bas,
848
Une vache fientera, fière,
849
À chaque pas...
850
– Les lunettes de la grand-mère
851
Et son nez long
852
Dans son missel ; le pot de bière
853
Cerclé de plomb,
854
Moussant entre les larges pipes
855
Qui, crânement,
856
Fument : les effroyables lippes
857
Qui, tout fumant,
858
Happent le jambon aux fourchettes
859
Tant, tant et plus :
860
Le feu qui claire les couchettes
861
Et les bahuts.
862
Les fesses luisantes et grasses
863
D’un gros enfant
864
Qui fourre, à genoux, dans les tasses,
865
Son museau blanc
866
Frôlé par un mufle qui gronde
867
D’un ton gentil,
868
Et pourlèche la face ronde
869
Du cher petit...
870
Que de choses verrons-nous, chère,
871
Dans ces taudis,
872
Quand la flamme illumine, claire,
873
Les carreaux gris ! ...
874
– Puis, petite et toute nichée
875
Dans les lilas
876
Noirs et frais : la vitre cachée,
877
Qui rit là-bas...
878
Tu viendras, tu viendras, je t’aime !
879
Ce sera beau.
880
Tu viendras, n’est-ce pas, et même...
881
ELLE. – Et mon bureau ?
LES EFFARES
882
Noirs dans la neige et dans la brume,
883
Au grand soupirail qui s’allume,
884
Leurs culs en rond,
885
À genoux, cinq petits, – misère ! -
886
Regardent le boulanger faire
887
Le lourd pain blond...
888
Ils voient le fort bras blanc qui tourne
889
La pâte grise, et qui l’enfourne
890
Dans un trou clair.
891
Ils écoutent le bon pain cuire.
892
Le boulanger au gras sourire
893
Chante un vieil air.
894
Ils sont blottis, pas un ne bouge,
895
Au souffle du soupirail rouge,
896
Chaud comme un sein.
897
Et quand, pendant que minuit sonne,
898
Façonné, pétillant et jaune,
899
On sort le pain,
900
Quand, sous les poutres enfumées,
901
Chantent les croûtes parfumées,
902
Et les grillons,
903
Quand ce trou chaud souffle la vie
904
Ils ont leur âme si ravie
905
Sous leurs haillons,
906
Ils se ressentent si bien vivre,
907
Les pauvres petits pleins de givre !
908
– Qu’ils sont là, tous,
909
Collant leurs petits museaux roses
910
Au grillage, chantant des choses,
911
Entre les trous,
912
Mais bien bas, – comme une prière...
913
Repliés vers cette lumière
914
Du ciel rouvert,
915
– Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,
916
– Et que leur lange blanc tremblote
917
Au vent d’hiver...
918
20 septembre 1870
ROMAN
I
919
On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
920
– Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
921
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
922
– On va sous les tilleuls verts de la promenade.
923
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
924
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
925
Le vent chargé de bruits, – la ville n’est pas loin, -
926
A des parfums de vigne et des parfums de bière...
II
927
– Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
928
D’azur sombre, encadré d’une petite branche,
929
Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond
930
Avec de doux frissons, petite et toute blanche.
931
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! – On se laisse griser
932
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
933
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
934
Qui palpite là, comme une petite bête...
III
935
Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
936
– Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
937
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
938
Sous l’ombre du faux col effrayant de son père...
939
Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
940
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
941
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif...
942
– Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...
IV
943
Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.
944
Vous êtes amoureux. – Vos sonnets La font rire.
945
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
946
– Puis l’adorée, un soir a daigné vous écrire... !
947
– Ce soir-là,... – vous rentrez aux cafés éclatants,
948
Vous demandez des bocks ou de la limonade...
949
– On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
950
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.
951
29 septembre 1870
LE MAL
952
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
953
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
954
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
955
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
956
Tandis qu’une folie épouvantable, broie
957
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
958
– Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
959
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement ! ... -
960
– Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
961
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
962
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,
963
Et se réveille, quand des mères, ramassées
964
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir
965
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
RAGES DE CESARS
966
L’Homme pâle, le long des pelouses fleuries,
967
Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents :
968
L’Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries
969
– Et parfois son œil terne a des regards ardents...
970
Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie !
971
Il s’était dit : « Je vais souffler la Liberté
972
Bien délicatement, ainsi qu’une bougie ! »
973
La Liberté revit ! Il se sent éreinté !
974
Il est pris. – Oh ! quel nom sur ses lèvres muettes
975
Tressaille ? Quel regret implacable le mord ?
976
On ne le saura pas. L’Empereur a l’œil mort.
977
Il repense peut-être au Compère en lunettes...
978
Et regarde filer de son cigare en feu,
979
Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.
980
à... Elle
REVE POUR L’HIVER
981
L’hiver nous irons dans un petit wagon rose
982
Avec des coussins bleus.
983
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
984
Dans chaque coin moelleux.
985
Tu fermeras l’œil, pour ne point voir par la glace,
986
Grimacer les ombres des soirs,
987
Ces monstruosités hargneuses, populace
988
De démons noirs et de loups noirs.
989
Puis tu te sentiras la joue égratignée...
990
Un petit baiser, comme une folle araignée,
991
Te courra par le cou...
992
Et tu me diras : « Cherche ! » en inclinant la tête,
993
– Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
994
– Qui voyage beaucoup...
995
En wagon, le 7 octobre 1870
AU CABARET-VERT cinq heures du soir
996
Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines
997
Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.
998
– Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
999
De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.
1000
Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table
1001
Verte : je contemplai les sujets très naïfs
1002
De la tapisserie. – Et ce fut adorable,
1003
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,
1004
– Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! -
1005
Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,
1006
Du jambon tiède, dans un plat colorié,
1007
Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse
1008
D’ail, – et m’emplit la chope immense, avec sa mousse
1009
Que dorait un rayon de soleil arriéré.
1010
Octobre 1870
LA MALINE
1011
Dans la salle à manger brune, que parfumait
1012
Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise
1013
Je ramassais un plat de je ne sais quel met
1014
Belge, et je m’épatais dans mon immense chaise.
1015
En mangeant, j’écoutais l’horloge, – heureux et coi.
1016
La cuisine s’ouvrit avec une bouffée,
1017
– Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,
1018
Fichu moitié défait, malinement coiffée
1019
Et, tout en promenant son petit doigt tremblant
1020
Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,
1021
En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,
1022
Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m’aiser ;
1023
– Puis, comme ça, – bien sûr pour avoir un baiser -
1024
Tout bas : « Sens donc, j’ai pris une froid sur la joue... »
1025
Charleroi, octobre 1870
L’ECLATANTE VICTOIRE DE SARREBRUCK REMPORTEE AUX CRIS DE VIVE L’EMPEREUR !
1026
Gravure belge brillamment coloriée,
1027
se vend à Charleroi, 35 centimes.
1028
Au milieu, l’Empereur dans une apothéose
1029
Bleue et jaune, s’en va, raide, sur son dada
1030
Flamboyant ; très heureux, – car il voit tout en rose,
1031
Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;
1032
En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste
1033
Près des tambours dorés et des rouges canons,
1034
Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,
1035
Et, tourné vers le Chef, s’étourdit de grands noms !
1036
À droite, Dumanet, appuyé sur la crosse
1037
De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,
1038
Et : « Vive l’Empereur ! ! » – Son voisin reste coi...
1039
Un schako surgit, comme un soleil noir... – Au centre,
1040
Boquillon rouge et bleu, très naïf, sur son ventre
1041
Se dresse, et, – présentant ses derrières – « De quoi ? ... »
1042
Octobre 1870
LE BUFFET
1043
C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
1044
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
1045
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
1046
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;
1047
Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,
1048
De linges odorants et jaunes, de chiffons
1049
De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,
1050
De fichus de grand’mère où sont peints des griffons ;
1051
– C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches
1052
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
1053
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.
1054
– ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
1055
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
1056
Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.
1057
Octobre 1870
MA BOHEME (Fantaisie)
1058
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
1059
Mon paletot aussi devenait idéal ;
1060
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
1061
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
1062
Mon unique culotte avait un large trou.
1063
Petit-Poucet rêveur j’égrenais dans ma course
1064
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
1065
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
1066
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
1067
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
1068
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
1069
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
1070
Comme des lyres, je tirais les élastiques
1071
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
LES CORBEAUX
1072
Seigneur quand froide est la prairie,
1073
Quand dans les hameaux abattus,
1074
Les longs angelus se sont tus...
1075
Sur la nature défleurie
1076
Faites s’abattre des grands cieux
1077
Les chers corbeaux délicieux.
1078
Armée étrange aux cris sévères,
1079
Les vents froids attaquent vos nids !
1080
Vous, le long des fleuves jaunis,
1081
Sur les routes aux vieux calvaires,
1082
Sur les fossés et sur les trous
1083
Dispersez-vous, ralliez-vous !
1084
Par milliers, sur les champs de France,
1085
Où dorment des morts d’avant-hier
1086
Tournoyez, n’est-ce pas, l’hiver
1087
Pour que chaque passant repense !
1088
Sois donc le crieur du devoir
1089
O notre funèbre oiseau noir !
1090
Mais, saints du ciel, en haut du chêne,
1091
Mât perdu dans le soir charmé,
1092
Laissez les fauvettes de mai
1093
Pour ceux qu’au fond du bois enchaîne,
1094
Dans l’herbe d’où l’on ne peut fuir
1095
La défaite sans avenir
LES ASSIS
1096
Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
1097
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
1098
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues.
1099
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;
1100
Ils ont greffé dans des amours épileptiques
1101
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
1102
De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques
1103
S’entrelacent pour les matins et pour les soirs !
1104
Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
1105
Sentant les soleils vifs percaliser leur peau,
1106
Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
1107
Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.
1108
Et les Sièges leur ont des bontés : culottée
1109
De brun, la paille cède aux angles de leurs reins ;
1110
L’âme des vieux soleils s’allume emmaillotée
1111
Dans ces tresses d’épis où fermentaient les grains.
1112
Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
1113
Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour
1114
S’écoutent clapoter des barcarolles tristes,
1115
Et leurs caboches vont dans des roulis d’amour.
1116
– Oh ! ne les faites pas lever ! C’est le naufrage...
1117
Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,
1118
Ouvrant lentement leurs omoplates, à rage !
1119
Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.
1120
Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves
1121
Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,
1122
Et leurs boutons d’habit sont des prunelles fauves
1123
Qui vous accrochent l’œil du fond des corridors !
1124
Puis ils ont une main invisible qui tue :
1125
Au retour leur regard filtre ce venin noir
1126
Qui charge l’œil souffrant de la chienne battue,
1127
Et vous suez pris dans un atroce entonnoir.
1128
Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,
1129
Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever
1130
Et, de l’aurore au soir des grappes d’amygdales
1131
Sous leurs mentons chétifs s’agitent à crever.
1132
Quand l’austère sommeil a baissé leurs visières,
1133
Ils rêvent sur leur bras de sièges fécondés,
1134
De vrais petits amours de chaises en lisière
1135
Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés ;
1136
Des fleurs d’encre crachant des pollens en virgule
1137
Les bercent, le long des calices accroupis
1138
Tels qu’au fil des glaïeuls le vol des libellules
1139
– Et leur membre s’agace à des barbes d’épis.
TETE DE FAUNE
1140
Dans la feuillée, écrin vert taché d’or
1141
Dans la feuillée incertaine et fleurie
1142
De fleurs splendides où le baiser dort,
1143
Vif et crevant l’exquise broderie,
1144
Un faune effaré montre ses deux yeux
1145
Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches
1146
Brunie et sanglante ainsi qu’un vin vieux
1147
Sa lèvre éclate en rires sous les branches.
1148
Et quand il a fui – tel qu’un écureuil -
1149
Son rire tremble encore à chaque feuille
1150
Et l’on voit épeuré par un bouvreuil
1151
Le Baiser d’or du Bois, qui se recueille.
LES DOUANIERS
1152
Ceux qui disent : Cré Nom, ceux qui disent macache,
1153
Soldats, marins, débris d’Empire, retraités,
1154
Sont nuls, très nuls, devant les Soldats des Traités
1155
Qui tailladent l’azur frontière à grands coups d’hache.
1156
Pipe aux dents, lame en main, profonds, pas embêtés,
1157
Quand l’ombre bave aux bois comme un mufle de vache,
1158
Ils s’en vont, amenant leurs dogues à l’attache,
1159
Exercer nuitamment leurs terribles gaîtés !
1160
Ils signalent aux lois modernes les faunesses.
1161
Ils empoignent les Fausts et les Diavolos.
1162
« Pas de ça, les anciens ! Déposez les ballots ! »
1163
Quand sa sérénité s’approche des jeunesses,
1164
Le Douanier se tient aux appas contrôlés !
1165
Enfer aux Délinquants que sa paume a frôlés !
ORAISON DU SOIR
1166
Je vis assis, tel qu’un ange aux mains d’un barbier,
1167
Empoignant une chope à fortes cannelures,
1168
L’hypogastre et le col cambrés, une Gambier
1169
Aux dents, sous l’air gonflé d’impalpables voilures.
1170
Tels que les excréments chauds d’un vieux colombier
1171
Mille Rêves en moi font de douces brûlures :
1172
Puis par instants mon cœur triste est comme un aubier
1173
Qu’ensanglante l’or jeune et sombre des coulures.
1174
Puis, quand j’ai ravalé mes rêves avec soin,
1175
Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
1176
Et me recueille, pour lâcher l’âcre besoin :
1177
Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,
1178
Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin,
1179
Avec l’assentiment des grands héliotropes.
CHANT DE GUERRE PARISIEN
1180
Le Printemps est évident, car
1181
Du cœur des Propriétés vertes,
1182
Le vol de Thiers et de Picard
1183
Tient ses splendeurs grandes ouvertes !
1184
ô Mai ! quels délirants culs-nus !
1185
Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières
1186
Écoutez donc les bienvenus
1187
Semer les choses printanières !
1188
Ils ont schako, sabre et tam-tam,
1189
Non la vieille boîte à bougies
1190
Et des yoles qui n’ont jam, jam...
1191
Fendent le lac aux eaux rougies !
1192
Plus que jamais nous bambochons
1193
Quand arrivent sur nos tanières
1194
Crouler les jaunes cabochons
1195
Dans des aubes particulières !
1196
Thiers et Picard sont des Éros,
1197
Des enleveurs d’héliotropes,
1198
Au pétrole ils font des Corots
1199
Voici hannetonner leurs tropes...
1200
Ils sont familiers du Grand Truc ! ...
1201
Et couché dans les glaïeuls, Favre
1202
Fait son cillement aqueduc,
1203
Et ses reniflements à poivre !
1204
La grand’ville a le pavé chaud,
1205
Malgré vos douches de pétrole,
1206
Et décidément, il nous faut
1207
Vous secouer dans votre rôle...
1208
Et les Ruraux qui se prélassent
1209
Dans de longs accroupissements,
1210
Entendront des rameaux qui cassent
1211
Parmi les rouges froissements !
MES PETITES AMOUREUSES
1212
Un hydrolat lacrymal lave
1213
Les cieux vert-chou :
1214
Sous l’arbre tendronnier qui bave,
1215
Vos caoutchoucs
1216
Blancs de lunes particulières
1217
Aux pialats ronds,
1218
Entrechoquez vos genouillères
1219
Mes laiderons !
1220
Nous nous aimions à cette époque,
1221
Bleu laideron !
1222
On mangeait des œufs à la coque
1223
Et du mouron !
1224
Un soir tu me sacras poète,
1225
Blond laideron :
1226
Descends ici, que je te fouette
1227
En mon giron ;
1228
J’ai dégueulé ta bandoline,
1229
Noir laideron ;
1230
Tu couperais ma mandoline
1231
Au fil du front.
1232
Pouah ! mes salives desséchées,
1233
Roux laideron,
1234
Infectent encor les tranchées
1235
De ton sein rond !
1236
ô mes petites amoureuses,
1237
Que je vous hais !
1238
Plaquez de fouffes douloureuses
1239
Vos tétons laids !
1240
Piétinez mes vieilles terrines
1241
De sentiment ;
1242
– Hop donc ! soyez-moi ballerines
1243
Pour un moment ! ...
1244
Vos omoplates se déboîtent,
1245
ô mes amours !
1246
Une étoile à vos reins qui boitent,
1247
Tournez vos tours !
1248
Et c’est pourtant pour ces éclanches
1249
Que j’ai rimé !
1250
Je voudrais vous casser les hanches
1251
D’avoir aimé !
1252
Fade amas d’étoiles ratées,
1253
Comblez les coins !
1254
– Vous crèverez en Dieu, bâtées
1255
D’ignobles soins !
1256
Sous les lunes particulières
1257
Aux pialats ronds,
1258
Entrechoquez vos genouillères,
1259
Mes laiderons !
ACCROUPISSEMENTS
1260
Bien tard, quand il se sent l’estomac écœuré,
1261
Le frère Milotus, un œil à la lucarne
1262
D’où le soleil, clair comme un chaudron récuré,
1263
Lui darde une migraine et fait son regard darne,
1264
Déplace dans les draps son ventre de curé.
1265
Il se démène sous sa couverture grise
1266
Et descend, ses genoux à son ventre tremblant,
1267
Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise,
1268
Car il lui faut, le poing à l’anse d’un pot blanc,
1269
À ses reins largement retrousser sa chemise !
1270
Or il s’est accroupi, frileux, les doigts de pied
1271
Repliés, grelottant au clair soleil qui plaque
1272
Des jaunes de brioche aux vitres de papier ;
1273
Et le nez du bonhomme où s’allume la laque
1274
Renifle aux rayons, tel qu’un charnel polypier
1275
Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe
1276
Au ventre : il sent glisser ses cuisses dans le feu,
1277
Et ses chausses roussir, et s’éteindre sa pipe ;
1278
Quelque chose comme un oiseau remue un peu
1279
À son ventre serein comme un monceau de tripe !
1280
Autour dort un fouillis de meubles abrutis
1281
Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres ;
1282
Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis
1283
Aux coins noirs : des buffets ont des gueules de chantres
1284
Qu’entrouvre un sommeil plein d’horribles appétits.
1285
L’écœurante chaleur gorge la chambre étroite ;
1286
Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons.
1287
Il écoute les poils pousser dans sa peau moite,
1288
Et parfois, en hoquets fort gravement bouffons
1289
S’échappe, secouant son escabeau qui boite...
1290
Et le soir aux rayons de lune, qui lui font
1291
Aux contours du cul des bavures de lumière,
1292
Une ombre avec détails s’accroupit, sur un fond
1293
De neige rose ainsi qu’une rose trémière...
1294
Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.
1295
À M. P Demeny
LES POETES DE SEPT ANS
1296
Et la Mère, fermant le livre du devoir
1297
S’en allait satisfaite et très fière, sans voir
1298
Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences,
1299
L’âme de son enfant livrée aux répugnances.
1300
Tout le jour il suait d’obéissance ; très
1301
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits
1302
Semblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies.
1303
Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies,
1304
En passant il tirait la langue, les deux poings
1305
À l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.
1306
Une porte s’ouvrait sur le soir : à la lampe
1307
On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,
1308
Sous un golfe de jour pendant du toit. L’été
1309
Surtout, vaincu, stupide, il était entêté
1310
À se renfermer dans la fraîcheur des latrines :
1311
Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.
1312
Quand, lavé des odeurs du jour le jardinet
1313
Derrière la maison, en hiver, s’illunait,
1314
Gisant au pied d’un mur enterré dans la marne
1315
Et pour des visions écrasant son œil dame,
1316
Il écoutait grouiller les galeux espaliers.
1317
Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers
1318
Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue,
1319
Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue
1320
Sous des habits puant la foire et tout vieillots,
1321
Conversaient avec la douceur des idiots !
1322
Et si, l’ayant surpris à des pitiés immondes,
1323
Sa mère s’effrayait ; les tendresses, profondes,
1324
De l’enfant se jetaient sur cet étonnement.
1325
C’était bon. Elle avait le bleu regard, – qui ment !
1326
À sept ans, il faisait des romans, sur la vie
1327
Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
1328
Forêts, soleils, rives, savanes ! – Il s’aidait
1329
De journaux illustrés où, rouge, il regardait
1330
Des Espagnoles rire et des Italiennes.
1331
Quand venait, l’œil brun, folle, en robes d’indiennes,
1332
– Huit ans, – la fille des ouvriers d’à côté,
1333
La petite brutale, et qu’elle avait sauté,
1334
Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,
1335
Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses,
1336
Car elle ne portait jamais de pantalons ;
1337
– Et, par elle meurtri des poings et des talons,
1338
Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.
1339
Il craignait les blafards dimanches de décembre,
1340
Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou,
1341
Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ;
1342
Des rêves l’oppressaient chaque nuit dans l’alcôve.
1343
Il n’aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu’au soir fauve,
1344
Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg
1345
Où les crieurs, en trois roulements de tambour
1346
Font autour des édits rire et gronder les foules.
1347
– Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles
1348
Lumineuses, parfums sains, pubescences d’or
1349
Font leur remuement calme et prennent leur essor !
1350
Et comme il savourait surtout les sombres choses,
1351
Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,
1352
Haute et bleue, âcrement prise d’humidité,
1353
Il lisait son roman sans cesse médité,
1354
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
1355
De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,
1356
Vertige, écroulements, déroutes et pitié !
1357
– Tandis que se faisait la rumeur du quartier
1358
En bas, – seul, et couché sur des pièces de toile
1359
Écrue, et pressentant violemment la voile !
1360
26 mai 1871
L’ORGIE PARISIENNE OU PARIS SE REPEUPLE
1361
ô lâches, la voilà ! Dégorgez dans les gares !
1362
Le soleil essuya de ses poumons ardents
1363
Les boulevards qu’un soir comblèrent les Barbares.
1364
Voilà la Cité sainte, assise à l’occident !
1365
Allez ! on préviendra les reflux d’incendie,
1366
Voilà les quais, voilà les boulevards, voilà
1367
Les maisons sur l’azur léger qui s’irradie
1368
Et qu’un soir la rougeur des bombes étoila !
1369
Cachez les palais morts dans des niches de planches !
1370
L’ancien jour effaré rafraîchit vos regards.
1371
Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches :
1372
Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards !
1373
Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes,
1374
Le cri des maisons d’or vous réclame. Volez !
1375
Mangez ! Voici la nuit de joie aux profonds spasmes
1376
Qui descend dans la rue. ô buveurs désolés,
1377
Buvez ! Quand la lumière arrive intense et folle,
1378
Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants,
1379
Vous n’allez pas baver sans geste, sans parole,
1380
Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs ?
1381
Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes !
1382
Écoutez l’action des stupides hoquets
1383
Déchirants ! Écoutez sauter aux nuits ardentes
1384
Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais !
1385
ô cœurs de saleté, bouches épouvantables,
1386
Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs !
1387
Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables...
1388
Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs !
1389
Ouvrez votre narine aux superbes nausées !
1390
Trempez de poisons forts les cordes de vos cous !
1391
Sur vos nuques d’enfants baissant ses mains croisées
1392
Le Poète vous dit : « ô lâches, soyez fous !
1393
Parce que vous fouillez le ventre de la Femme,
1394
Vous craignez d’elle encore une convulsion
1395
Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme
1396
Sur sa poitrine, en une horrible pression.
1397
Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,
1398
Qu’est-ce que ça peut faire à la putain Paris,
1399
Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?
1400
Elle se secouera de vous, hargneux pourris !
1401
Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles,
1402
Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,
1403
La rouge courtisane aux seins gros de batailles
1404
Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus !
1405
Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,
1406
Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau,
1407
Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires
1408
Un peu de la bonté du fauve renouveau,
1409
ô cité douloureuse, ô cité quasi morte,
1410
La tête et les deux seins jetés vers l’Avenir
1411
Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,
1412
Cité que le Passé sombre pourrait bénir :
1413
Corps remagnétisé pour les énormes peines,
1414
Tu rebois donc la vie effroyable ! tu sens
1415
Sourdre le flux des vers livides en tes veines,
1416
Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !
1417
Et ce n’est pas mauvais. Les vers, les vers livides
1418
Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès
1419
Que les Stryx n’éteignaient l’œil des Cariatides
1420
Où des pleurs d’or astral tombaient des bleus degrés. »
1421
Quoique ce soit affreux de te revoir couverte
1422
Ainsi ; quoiqu’on n’ait fait jamais d’une cité
1423
Ulcère plus puant à la Nature verte,
1424
Le Poète te dit : « Splendide est ta Beauté ! »
1425
L’orage t’a sacrée suprême poésie ;
1426
L’immense remuement des forces te secourt ;
1427
Ton œuvre bout, la mort gronde, Cité choisie !
1428
Amasse les strideurs au cœur du clairon sourd.
1429
Le Poète prendra le sanglot des Infâmes,
1430
La haine des Forçats, la clameur des Maudits ;
1431
Et ses rayons d’amour flagelleront les Femmes.
1432
Ses strophes bondiront : Voilà ! voilà ! bandits !
1433
– Société, tout est rétabli : – les orgies
1434
Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars :
1435
Et les gaz en délire, aux murailles rougies,
1436
Flambent sinistrement vers les azurs blafards !
1437
Mai 1871
LE CŒUR DU PITRE
1438
Mon triste cœur bave à la poupe,
1439
Mon cœur est plein de caporal :
1440
Ils y lancent des jets de soupe,
1441
Mon triste cœur bave à la poupe :
1442
Sous les quolibets de la troupe
1443
Qui pousse un rire général,
1444
Mon triste cœur bave à la poupe,
1445
Mon cœur est plein de caporal !
1446
Ithyphalliques et pioupiesques
1447
Leurs insultes l’ont dépravé !
1448
À la vesprée ils font des fresques
1449
Ithyphalliques et pioupiesques.
1450
ô flots abracadabrantesques,
1451
Prenez mon cœur qu’il soit sauvé :
1452
Ithyphalliques et pioupiesques
1453
Leurs insultes l’ont dépravé !
1454
Quand ils auront tari leurs chiques,
1455
Comment agir, à cœur volé ?
1456
Ce seront des refrains bachiques
1457
Quand ils auront tari leurs chiques :
1458
J’aurai des sursauts stomachiques
1459
Si mon cœur triste est ravalé :
1460
Quand ils auront tari leurs chiques
1461
Comment agir à cœur volé ?
1462
Mai 1871
LES PAUVRES A L’EGLISE
1463
Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d’église
1464
Qu’attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux
1465
Vers le chœur ruisselant d’orne et la maîtrise
1466
Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ;
1467
Comme un parfum de pain humant l’odeur de cire,
1468
Heureux, humiliés comme des chiens battus,
1469
Les Pauvres au Bon Dieu, le patron et le sire,
1470
Tendent leurs oremus risibles et têtus.
1471
Aux femmes, c’est bien bon de faire des bancs lisses,
1472
Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir !
1473
Elles bercent, tordus dans d’étranges pelisses,
1474
Des espèces d’enfants qui pleurent à mourir.
1475
Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,
1476
Une prière aux yeux et ne priant jamais,
1477
Regardent parader mauvaisement un groupe
1478
De gamines avec leurs chapeaux déformés.
1479
Dehors, le froid, la faim, l’homme en ribote :
1480
C’est bon. Encore une heure ; après, les maux sans noms !
1481
– Cependant, alentour geint, nasille, chuchote
1482
Une collection de vieilles à fanons :
1483
Ces effarés y sont et ces épileptiques
1484
Dont on se détournait hier aux carrefours ;
1485
Et, fringalant du nez dans des missels antiques,
1486
Ces aveugles qu’un chien introduit dans les cours.
1487
Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,
1488
Récitent la complainte infinie à Jésus
1489
Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,
1490
Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,
1491
Loin de senteurs de viande et d’étoffes moisies,
1492
Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants ;
1493
– Et l’oraison fleurit d’expressions choisies,
1494
Et les mysticités prennent des tons pressants,
1495
Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie
1496
Banals, sourires verts, les Dames des quartiers
1497
Distingués, – ô Jésus ! – les malades du foie
1498
Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.
1499
1871
LES MAINS DE JEANNE-MARIE
1500
Jeanne-Marie a des mains fortes,
1501
Mains sombres que l’été tanna,
1502
Mains pâles comme des mains mortes.
1503
– Sont-ce des mains de Juana ?
1504
Ont-elles pris les crèmes brunes
1505
Sur les mares des voluptés ?
1506
Ont-elles trempé dans des lunes
1507
Aux étangs de sérénités ?
1508
Ont-elles bu des cieux barbares,
1509
Calmes sur les genoux charmants ?
1510
Ont-elles roulé des cigares
1511
Ou trafiqué des diamants ?
1512
Sur les pieds ardents des Madones
1513
Ont-elles fané des fleurs d’or ?
1514
C’est le sang noir des belladones
1515
Qui dans leur paume éclate et dort.
1516
Mains chasseresses des diptères
1517
Dont bombinent les bleuisons
1518
Aurorales, vers les nectaires ?
1519
Mains décanteuses de poisons ?
1520
Oh ! quel Rêve les a saisies
1521
Dans les pandiculations ?
1522
Un rêve inouï des Asies,
1523
Des Khenghavars ou des Sions ?
1524
– Ces mains n’ont pas vendu d’oranges,
1525
Ni bruni sur les pieds des dieux :
1526
Ces mains n’ont pas lavé les langes
1527
Des lourds petits enfants sans yeux.
1528
Ce ne sont pas mains de cousine
1529
Ni d’ouvrières aux gros fronts
1530
Que brûle, aux bois puant l’usine,
1531
Un soleil ivre de goudrons.
1532
Ce sont des ployeuses d’échines,
1533
Des mains qui ne font jamais mal,
1534
Plus fatales que des machines,
1535
Plus fortes que tout un cheval !
1536
Remuant comme des fournaises,
1537
Et secouant tous ses frissons,
1538
Leur chair chante des Marseillaises
1539
Et jamais les Eleisons !
1540
Ça serrerait vos cous, ô femmes
1541
Mauvaises, ça broierait vos mains,
1542
Femmes nobles, vos mains infâmes
1543
Pleines de blancs et de carmins.
1544
L’éclat de ces mains amoureuses
1545
Tourne le crâne des brebis !
1546
Dans leurs phalanges savoureuses
1547
Le grand soleil met un rubis !
1548
Une tache de populace
1549
Les brunit comme un sein d’hier ;
1550
Le dos de ces Mains est la place
1551
Qu’en baisa tout Révolté fier !
1552
Elles ont pâli, merveilleuses,
1553
Au grand soleil d’amour chargé,
1554
Sur le bronze des mitrailleuses
1555
À travers Paris insurgé !
1556
Ah ! quelquefois, ô Mains sacrées,
1557
À vos poings, Mains où tremblent nos
1558
Lèvres jamais désenivrées,
1559
Crie une chaîne aux clairs anneaux !
1560
Et c’est un soubresaut étrange
1561
Dans nos êtres, quand, quelquefois,
1562
On veut vous déhâler, Mains d’ange,
1563
En vous faisant saigner les doigts !
LES SŒURS DE CHARITE
1564
Le jeune homme dont l’œil est brillant, la peau brune,
1565
Le beau corps de vingt ans qui devrait aller nu,
1566
Et qu’eût, le front cerclé de cuivre, sous la lune
1567
Adoré, dans la Perse, un Génie inconnu,
1568
Impétueux avec des douceurs virginales
1569
Et noires, fier de ses premiers entêtements,
1570
Pareil aux jeunes mers, pleurs de nuits estivales
1571
Qui se retournent sur des lits de diamants ;
1572
Le jeune homme, devant les laideurs de ce monde
1573
Tressaille dans son cœur largement irrité,
1574
Et plein de la blessure éternelle et profonde,
1575
Se prend à désirer sa sœur de charité.
1576
Mais, ô Femme, monceau d’entrailles, pitié douce,
1577
Tu n’es jamais la sœur de charité, jamais,
1578
Ni regard noir ni ventre où dort une ombre rousse,
1579
Ni doigts légers, ni seins splendidement formés.
1580
Aveugle irréveillée aux immenses prunelles,
1581
Tout notre embrassement n’est qu’une question :
1582
C’est toi qui pends à nous, porteuse de mamelles,
1583
Nous te berçons, charmante et grave Passion.
1584
Tes haines, tes torpeurs fixes, tes défaillances,
1585
Et les brutalités souffertes autrefois,
1586
Tu nous rends tout, ô Nuit pourtant sans malveillances,
1587
Comme un excès de sang épanché tous les mois.
1588
– Quand la femme, portée un instant, l’épouvante,
1589
Amour appel de vie et chanson d’action,
1590
Viennent la Muse verte et la Justice ardente
1591
Le déchirer de leur auguste obsession.
1592
Ah ! sans cesse altéré des splendeurs et des calmes,
1593
Délaissé des deux Sœurs implacables, geignant
1594
Avec tendresse après la science aux bras almes,
1595
Il porte à la nature en fleur son front saignant.
1596
Mais la noire alchimie et les saintes études
1597
Répugnent au blessé, sombre savant d’orgueil ;
1598
Il sent marcher sur lui d’atroces solitudes.
1599
Alors, et toujours beau, sans dégoût du cercueil,
1600
Qu’il croie aux vastes fins, Rêves ou Promenades
1601
Immenses, à travers les nuits de Vérité,
1602
Et t’appelle en son âme et ses membres malades,
1603
ô Mort mystérieuse, ô sœur de charité !
1604
Juin 1871
VOYELLES
1605
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
1606
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
1607
A, noir corset velu des mouches éclatantes
1608
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
1609
Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
1610
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
1611
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
1612
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;
1613
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
1614
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
1615
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
1616
O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
1617
Silences traversés des Mondes et des Anges :
1618
– O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
*
1619
L’étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles,
1620
L’infini roulé blanc de ta nuque à tes reins
1621
La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles
1622
Et l’Homme saigné noir à ton flanc souverain.
*
1623
Le Juste restait droit sur ses hanches solides :
1624
Un rayon lui dorait l’épaule ; des sueurs
1625
Me prirent : « Tu veux voir rutiler les bolides ?
1626
Et, debout, écouter bourdonner les flueurs
1627
D’astres lactés, et les essaims d’astéroïdes ?
1628
« Par des farces de nuit ton front est épié,
1629
ô Juste ! Il faut gagner un toit. Dis ta prière,
1630
La bouche dans ton drap doucement expié ;
1631
Et si quelque égaré choque ton ostiaire,
1632
Dis : Frère, va plus loin, je suis estropié ! »
1633
Et le Juste restait debout, dans l’épouvante
1634
Bleuâtre des gazons après le soleil mort :
1635
« Alors, mettrais-tu tes genouillères en vente,
1636
ô vieillard ? Pèlerin sacré ! Barde d’Armor !
1637
Pleureur des Oliviers ! Main que la pitié gante !
1638
« Barbe de la famille et poing de la cité,
1639
Croyant très doux : ô cœur tombé dans les calices,
1640
Majestés et vertus, amour et cécité,
1641
Juste ! plus bête et plus dégoûtant que les lices.
1642
Je suis celui qui souffre et qui s’est révolté !
1643
« Et ça me fait pleurer sur mon ventre, ô stupide,
1644
Et bien rire, l’espoir fameux de ton pardon !
1645
Je suis maudit, tu sais ! Je suis soûl, fou, livide,
1646
Ce que tu veux ! Mais va te coucher voyons donc,
1647
Juste ! Je ne veux rien à ton cerveau torpide.
1648
« C’est toi le Juste, enfin, le Juste ! C’est assez !
1649
C’est vrai que ta tendresse et ta raison sereines
1650
Reniflent dans la nuit comme des cétacés !
1651
Que tu te fais proscrire, et dégoises des thrènes
1652
Sur d’effroyables becs de canne fracassés !
1653
« Et c’est toi l’œil de Dieu ! le lâche ! Quand les plantes
1654
Froides des pieds divins passeraient sur mon cou,
1655
Tu es lâche ! ô ton front qui fourmille de lentes !
1656
Socrates et Jésus, Saints et Justes, dégoût !
1657
Respectez le Maudit suprême aux nuits sanglantes ! »
1658
J’avais crié cela sur la terre, et la nuit
1659
Calme et blanche occupait les cieux pendant ma fièvre.
1660
Je relevai mon front : le fantôme avait fui,
1661
Emportant l’ironie atroce de ma lèvre...
1662
– vents nocturnes, venez au Maudit ! Parlez-lui !
1663
Cependant que, silencieux sous les pilastres
1664
D’azur, allongeant les comètes et les nœuds
1665
D’univers, remuement énorme sans désastres,
1666
L’ordre, éternel veilleur, rame aux cieux lumineux
1667
Et de sa drague en feu laisse filer les astres !
1668
Ah ! qu’il s’en aille, lui, la gorge cravatée
1669
De honte, ruminant toujours mon ennui, doux
1670
Comme le sucre sur la denture gâtée.
1671
– Tel que la chienne après l’assaut des fiers toutous,
1672
Léchant son flanc d’où pend une entraille emportée.
1673
Qu’il dise charités crasseuses et progrès...
1674
– J’exècre tous ces yeux de chinois à bedaines,
1675
Puis qui chante : nana, comme un tas d’enfants près
1676
De mourir, idiots doux aux chansons soudaines :
1677
ô Justes, nous chierons dans vos ventres de grès !
1678
A Monsieur Théodore de Banville
CE QU’ON DIT AU POETE A PROPOS DE FLEURS
I
1679
Ainsi, toujours, vers l’azur noir
1680
Où tremble la mer des topazes,
1681
Fonctionneront dans ton soir
1682
Les Lys, ces clystères d’extases !
1683
À notre époque de sagous
1684
Quand les Plantes sont travailleuses,
1685
Le Lys boira les bleus dégoûts
1686
Dans tes Proses religieuses !
1687
– Le lys de monsieur de Kerdrel
1688
Le Sonnet de mil huit cent trente,
1689
Le Lys qu’on donne au Ménestrel
1690
Avec l’œillet et l’amarante !
1691
Des lys ! Des lys ! On n’en voit pas !
1692
Et dans ton Vers, tel que les manches
1693
Des Pécheresses aux doux pas,
1694
Toujours frissonnent ces fleurs blanches !
1695
Toujours, Cher, quand tu prends un bain,
1696
Ta chemise aux aisselles blondes
1697
Se gonfle aux brises du matin
1698
Sur les myosotis immondes !
1699
L’amour ne passe à tes octrois
1700
Que les Lilas, – à balançoires !
1701
Et les Violettes du Bois,
1702
Crachats sucrés des Nymphes noires ! ...
II
1703
ô Poètes, quand vous auriez
1704
Les Roses, les Roses soufflées,
1705
Rouges sur tiges de lauriers,
1706
Et de mille octaves enflées !
1707
Quand BANVILLE en ferait neiger
1708
Sanguinolentes, tournoyantes,
1709
Pochant l’œil fou de l’étranger
1710
Aux lectures mal bienveillantes !
1711
De vos forêts et de vos prés,
1712
ô très paisibles photographes !
1713
La Flore est diverse à peu près
1714
Comme des bouchons de carafes !
1715
Toujours les végétaux Français,
1716
Hargneux, phtisiques, ridicules,
1717
Où le ventre des chiens bassets
1718
Navigue en paix, aux crépuscules ;
1719
Toujours, après d’affreux dessins
1720
De Lotos bleus ou d’Hélianthes,
1721
Estampes roses, sujets saints
1722
Pour de jeunes communiantes !
1723
L’Ode Açoka cadre avec la
1724
Strophe en fenêtre de lorette ;
1725
Et de lourds papillons d’éclat
1726
Fientent sur la Pâquerette.
1727
Vieilles verdures, vieux galons !
1728
ô croquignoles végétales !
1729
Fleurs fantasques des vieux Salons !
1730
– Aux hannetons, pas aux crotales,
1731
Ces poupards végétaux en pleurs
1732
Que Grandville eût mis aux lisières,
1733
Et qu’allaitèrent de couleurs
1734
De méchants astres à visières !
1735
Oui, vos bavures de pipeaux
1736
Font de précieuses glucoses !
1737
– Tas d’œufs frits dans de vieux chapeaux,
1738
Lys, Açokas, Lilas et Roses ! ...
III
1739
ô blanc Chasseur, qui cours sans bas
1740
À travers le Pâtis panique,
1741
Ne peux-tu pas, ne dois-tu pas
1742
Connaître un peu ta botanique ?
1743
Tu ferais succéder je crains,
1744
Aux Grillons roux les Cantharides,
1745
L’or des Rios au bleu des Rhins, -
1746
Bref, aux Norwèges les Florides :
1747
Mais, Cher l’An n’est plus, maintenant,
1748
– C’est la vérité, – de permettre
1749
À l’Eucalyptus étonnant
1750
Des constrictors d’un hexamètre ;
1751
Là ! ... Comme si les Acajous
1752
Ne servaient, même en nos Guyanes,
1753
Qu’aux cascades des sapajous,
1754
Au lourd délire des lianes !
1755
– En somme, une Fleur Romarin
1756
Ou Lys, vive ou morte, vaut-elle
1757
Un excrément d’oiseau marin ?
1758
Vaut-elle un seul pleur de chandelle ?
1759
– Et j’ai dit ce que je voulais !
1760
Toi, même assis là-bas, dans une
1761
Cabane de bambous, – volets
1762
Clos, tentures de perse brune, -
1763
Tu torcherais des floraisons
1764
Dignes d’oises extravagantes ! ...
1765
– Poète ! ce sont des raisons
1766
Non moins risibles qu’arrogantes ! ...
IV
1767
Dis, non les pampas printaniers
1768
Noirs d’épouvantables révoltes,
1769
Mais les tabacs, les cotonniers !
1770
Dis les exotiques récoltes !
1771
Dis, front blanc que Phébus tanna,
1772
De combien de dollars se rente
1773
Pedro Velasquez, Habana ;
1774
Incague la mer de Sorrente
1775
Où vont les Cygnes par milliers ;
1776
Que tes strophes soient des réclames
1777
Pous l’abatis des mangliers
1778
Fouillés des hydres et des lames !
1779
Ton quatrain plonge aux bois sanglants
1780
Et revient proposer aux Hommes
1781
Divers sujets de sucres blancs,
1782
De pectoraires et de gommes !
1783
Sachons par Toi si les blondeurs
1784
Des Pics neigeux, vers les Tropiques,
1785
Sont ou des insectes pondeurs
1786
Ou des lichens microscopiques !
1787
Trouve, ô Chasseur, nous le voulons,
1788
Quelques garances parfumées
1789
Que la Nature en pantalons
1790
Fasse éclore ! – pour nos Armées !
1791
Trouve, aux abords du Bois qui dort,
1792
Les fleurs, pareilles à des mufles,
1793
D’où bavent des pommades d’or
1794
Sur les cheveux sombres des Buffles !
1795
Trouve, aux prés fous, où sur le Bleu
1796
Tremble l’argent des pubescences,
1797
Des calices pleins d’Œufs de feu
1798
Qui cuisent parmi les essences !
1799
Trouve des Chardons cotonneux
1800
Dont dix ânes aux yeux de braises
1801
Travaillent à filer les nœuds !
1802
Trouve des Fleurs qui soient des chaises !
1803
Oui, trouve au cœur des noirs filons
1804
Des fleurs presque pierres, – fameuses ! -
1805
Qui vers leurs durs ovaires blonds
1806
Aient des amygdales gemmeuses !
1807
Sers-nous, ô Farceur, tu le peux,
1808
Sur un plat de vermeil splendide
1809
Des ragoûts de Lys sirupeux
1810
Mordant nos cuillers Alfénide !
V
1811
Quelqu’un dira le grand Amour,
1812
Voleur des sombres Indulgences :
1813
Mais ni Renan, ni le chat Murr
1814
N’ont vu les Bleus Thyrses immenses !
1815
Toi, fais jouer dans nos torpeurs,
1816
Par les parfums les hystéries ;
1817
Exalte-nous vers des candeurs
1818
Plus candides que les Maries...
1819
Commerçant ! colon ! médium !
1820
Ta Rime sourdra, rose ou blanche,
1821
Comme un rayon de sodium,
1822
Comme un caoutchouc qui s’épanche !
1823
De tes noirs Poèmes, – Jongleur !
1824
Blancs, verts, et rouges dioptriques,
1825
Que s’évadent d’étranges fleurs
1826
Et des papillons électriques !
1827
Voilà ! c’est le Siècle d’enfer !
1828
Et les poteaux télégraphiques
1829
Vont orner, – lyre aux chants de fer,
1830
Tes omoplates magnifiques !
1831
Surtout, rime une version
1832
Sur le mal des pommes de terre !
1833
– Et, pour la composition
1834
De Poèmes pleins de mystère
1835
Qu’on doive lire de Tréguier
1836
À Paramaribo, rachète
1837
Des Tomes de Monsieur Figuier
1838
– Illustrés ! – chez Monsieur Hachette !
1839
Alcide Bava
1840
A. R.
1841
14 juillet 1871
LES PREMIERES COMMUNIONS
I
1842
Vraiment, c’est bête, ces églises des villages
1843
Où quinze laids marmots encrassant les piliers
1844
Écoutent, grasseyant les divins babillages,
1845
Un noir grotesque dont fermentent les souliers :
1846
Mais le soleil éveille, à travers des feuillages,
1847
Les vieilles couleurs des vitraux irréguliers.
1848
La pierre sent toujours la terre maternelle.
1849
Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux
1850
Dans la campagne en rut qui frémit solennelle
1851
Portant près des blés lourds, dans les sentiers ocreux,
1852
Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle,
1853
Des nœuds de mûriers noirs et de rosiers fuireux.
1854
Tous les cent ans on rend ces granges respectables
1855
Par un badigeon d’eau bleue et de lait caillé :
1856
Si des mysticités grotesques sont notables
1857
Près de la Notre-Dame ou du Saint empaillé,
1858
Des mouches sentant bon l’auberge et les étables
1859
Se gorgent de cire au plancher ensoleillé.
1860
L’enfant se doit surtout à la maison, famille
1861
Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants ;
1862
Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille
1863
Où le Prêtre du Christ plaqua ses doigts puissants.
1864
On paie au Prêtre un toit ombré d’une charmille
1865
Pour qu’il laisse au soleil tous ces fronts brunissants.
1866
Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes,
1867
Sous le Napoléon ou le Petit Tambour
1868
Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes
1869
Tirent la langue avec un excessif amour
1870
Et que joindront, au jour de science, deux cartes,
1871
Ces seuls doux souvenirs lui restent du grand Jour.
1872
Les filles vont toujours à l’église, contentes
1873
De s’entendre appeler garces par les garçons
1874
Qui font du genre après messe ou vêpres chantantes.
1875
Eux qui sont destinés au chic des garnisons
1876
Ils narguent au café les maisons importantes,
1877
Blousés neuf, et gueulant d’effroyables chansons.
1878
Cependant le Curé choisit pour les enfances
1879
Des dessins ; dans son clos, les vêpres dites, quand
1880
L’air s’emplit du lointain nasillement des danses,
1881
Il se sent, en dépit des célestes défenses,
1882
Les doigts de pied ravis et le mollet marquant ;
1883
– La Nuit vient, noir pirate aux cieux d’or débarquant.
II
1884
Le Prêtre a distingué parmi les catéchistes,
1885
Congrégés des Faubourgs ou des Riches Quartiers,
1886
Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes,
1887
Front jaune. Les parents semblent de doux portiers.
1888
« Au grand Jour le marquant parmi les Catéchistes,
1889
Dieu fera sur ce front neiger ses bénitiers. »
III
1890
La veille du grand Jour l’enfant se fait malade.
1891
Mieux qu’à l’Église haute aux funèbres rumeurs,
1892
D’abord le frisson vient, – le lit n’étant pas fade -
1893
Un frisson surhumain qui retourne : « Je meurs... »
1894
Et, comme un vol d’amour fait à ses sœurs stupides,
1895
Elle compte, abattue et les mains sur son cœur
1896
Les Anges, les Jésus et ses Vierges nitides
1897
Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur.
1898
Adonaï ! ... – Dans les terminaisons latines,
1899
Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils
1900
Et tachés du sang pur des célestes poitrines,
1901
De grands linges neigeux tombent sur les soleils !
1902
– Pour ses virginités présentes et futures
1903
Elle mord aux fraîcheurs de ta Rémission,
1904
Mais plus que les lys d’eau, plus que les confitures,
1905
Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion !
IV
1906
Puis la Vierge n’est plus que la vierge du livre.
1907
Les mystiques élans se cassent quelquefois...
1908
Et vient la pauvreté des images, que cuivre
1909
L’ennui, l’enluminure atroce et les vieux bois ;
1910
Des curiosités vaguement impudiques
1911
Épouvantent le rêve aux chastes bleuités
1912
Qui s’est surpris autour des célestes tuniques,
1913
Du linge dont Jésus voile ses nudités.
1914
Elle veut, elle veut, pourtant, l’âme en détresse,
1915
Le front dans l’oreiller creusé par les cris sourds,
1916
Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse,
1917
Et bave... – L’ombre emplit les maisons et les cours.
1918
Et l’enfant ne peut plus. Elle s’agite, cambre
1919
Les reins et d’une main ouvre le rideau bleu
1920
Pour amener un peu la fraîcheur de la chambre
1921
Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu...
V
1922
À son réveil, – minuit, – la fenêtre était blanche.
1923
Devant le sommeil bleu des rideaux illuminés,
1924
La vision la prit des candeurs du dimanche ;
1925
Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez,
1926
Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse
1927
Pour savourer en Dieu son amour revenant,
1928
Elle eut soif de la nuit où s’exalte et s’abaisse
1929
Le cœur, sous l’œil des cieux doux, en les devinant ;
1930
De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigne
1931
Tous les jeunes émois de ses silences gris ;
1932
Elle eut soif de la nuit forte où le cœur qui saigne
1933
Ecoule sans témoin sa révolte sans cris.
1934
Et faisant la victime et la petite épouse,
1935
Son étoile la vit, une chandelle aux doigts,
1936
Descendre dans la cour où séchait une blouse,
1937
Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.
VI
1938
Elle passa sa nuit sainte dans les latrines.
1939
Vers la chandelle, aux trous du toit coulait l’air blanc,
1940
Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines,
1941
En deçà d’une cour voisine s’écroulant.
1942
La lucarne faisait un cœur de lueur vive
1943
Dans la cour où les cieux bas plaquaient d’ors vermeils
1944
Les vitres ; les pavés puant l’eau de lessive
1945
Soufraient l’ombre des murs bondés de noirs sommeils.
VII
1946
Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes,
1947
Et ce qu’il lui viendra de haine, ô sales fous
1948
Dont le travail divin déforme encor les mondes,
1949
Quand la lèpre à la fin mangera ce corps doux ?
VIII
1950
Et quand, ayant rentré tous ses nœuds d’hystéries,
1951
Elle verra, sous les tristesses du bonheur,
1952
L’amant rêver au blanc million des Maries,
1953
Au matin de la nuit d’amour avec douleur :
1954
« Sais-tu que je t’ai fait mourir ? J’ai pris ta bouche,
1955
Ton cœur, tout ce qu’on a, tout ce que vous avez ;
1956
Et moi, je suis malade : Oh ! je veux qu’on me couche
1957
Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés !
1958
« J’étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines.
1959
Il me bonda jusqu’à la gorge de dégoûts !
1960
Tu baisais mes cheveux profonds comme les laines
1961
Et je me laissais faire... ah ! va, c’est bon pour vous,
1962
« Hommes ! qui songez peu que la plus amoureuse
1963
Est, sous sa conscience aux ignobles terreurs,
1964
La plus prostituée et la plus douloureuse,
1965
Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs !
1966
« Car ma Communion première est bien passée.
1967
Tes baisers, je ne puis jamais les avoir sus :
1968
Et mon cœur et ma chair par ta chair embrassée
1969
Fourmillent du baiser putride de Jésus ! »
IX
1970
Alors l’âme pourrie et l’âme désolée
1971
Sentiront ruisseler tes malédictions.
1972
– Ils auront couché sur ta Haine inviolée,
1973
Échappés, pour la mort, des justes passions.
1974
Christ ! ô Christ, éternel voleur des énergies,
1975
Dieu qui pour deux mille ans vouas à ta pâleur
1976
Cloués au sol, de honte et de céphalalgies,
1977
Ou renversés, les fronts des femmes de douleur
1978
Juillet 1871
LES CHERCHEUSES DE POUX
1979
Quand le front de l’enfant, plein de rouges tourmentes,
1980
Implore l’essaim blanc des rêves indistincts,
1981
Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes
1982
Avec de frêles doigts aux ongles argentins.
1983
Elles assoient l’enfant devant une croisée
1984
Grande ouverte où l’air bleu baigne un fouillis de fleurs,
1985
Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée
1986
Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.
1987
Il écoute chanter leurs haleines craintives
1988
Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés,
1989
Et qu’interrompt parfois un sifflement, salives
1990
Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.
1991
Il entend leurs cils noirs battant sous les silences
1992
Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux
1993
Font crépiter parmi ses grises indolences
1994
Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.
1995
Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,
1996
Soupir d’harmonica qui pourrait délirer ;
1997
L’enfant se sent, selon la lenteur des caresses,
1998
Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.
VERS NOUVEAUX
1999
Qu’est-ce pour nous, mon cœur que les nappes de sang
2000
Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
2001
De rage, sanglots de tout enfer renversant
2002
Tout ordre ; et l’Aquilon encor sur les débris
2003
Et toute vengeance ? Rien ! ... – Mais si, tout encor
2004
Nous la voulons ! Industriels, princes, sénats,
2005
Périssez ! puissance, justice, histoire, à bas !
2006
Ça nous est dû. Le sang ! le sang ! la flamme d’or !
2007
Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur
2008
Mon Esprit ! Tournons dans la Morsure : Ah ! passez,
2009
Républiques de ce monde ! Des empereurs,
2010
Des régiments, des colons, des peuples, assez !
2011
Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
2012
Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?
2013
À nous ! Romanesques amis : ça va nous plaire.
2014
Jamais nous ne travaillerons, à flots de feux !
2015
Europe, Asie, Amérique, disparaissez.
2016
Notre marche vengeresse a tout occupé,
2017
Cités et campagnes ! – Nous serons écrasés !
2018
Les volcans sauteront ! et l’océan frappé...
2019
Oh ! mes amis ! – mon cœur c’est sûr ils sont des frères :
2020
Noirs inconnus, si nous allions ! allons ! allons !
2021
ô malheur ! je me sens frémir la vieille terre,
2022
Sur moi de plus en plus à vous ! la terre fond,
2023
Ce n’est rien ! j’y suis ! j’y suis toujours.
LARME
2024
Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
2025
Je buvais, accroupi dans quelque bruyère
2026
Entourée de tendres bois de noisetiers,
2027
Par un brouillard d’après-midi tiède et vert.
2028
Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
2029
Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, Ciel couvert.
2030
Que tirais-je à la gourde de colocase ?
2031
Quelque liqueur d’or, fade et qui fait suer.
2032
Tel, j’eusse été mauvaise enseigne d’auberge.
2033
Puis l’orage changea le ciel, jusqu’au soir.
2034
Ce furent des pays noirs, des lacs, des perches,
2035
Des colonnades sous la nuit bleue, des gares.
2036
L’eau des bois se perdait sur des sables vierges.
2037
Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares...
2038
Or ! tel qu’un pêcheur d’or ou de coquillages,
2039
Dire que je n’ai pas eu souci de boire !
2040
Mai 1872
LA RIVIERE DE CASSIS
2041
La Rivière de Cassis roule ignorée
2042
En des vaux étranges :
2043
La voix de cent corbeaux l’accompagne, vraie
2044
Et bonne voix d’anges :
2045
Avec les grands mouvements des sapinaies
2046
Quand plusieurs vents plongent.
2047
Tout roule avec des mystères révoltants
2048
De campagnes d’anciens temps ;
2049
De donjons visités, de parcs importants :
2050
C’est en ces bords qu’on entend
2051
Les passions mortes des chevaliers errants :
2052
Mais que salubre est le vent !
2053
Que le piéton regarde à ces claire-voies :
2054
Il ira plus courageux.
2055
Soldats des forêts que le Seigneur envoie,
2056
Chers corbeaux délicieux !
2057
Faites fuir d’ici le paysan matois
2058
Qui trinque d’un moignon vieux.
2059
Mai 1872
COMEDIE DE LA SOIF
1. LES PARENTS
2060
Nous sommes tes Grands-Parents,
2061
Les Grands !
2062
Couverts des froides sueurs
2063
De la lune et des verdures.
2064
Nos vins secs avaient du cœur !
2065
Au soleil sans imposture
2066
Que faut-il à l’homme ? boire.
2067
Moi. – Mourir aux fleuves barbares.
2068
Nous sommes tes Grands-Parents
2069
Des champs.
2070
L’eau est au fond des osiers :
2071
Vois le courant du fossé
2072
Autour du château mouillé.
2073
Descendons en nos celliers ;
2074
Après, le cidre et le lait.
2075
MOI. – Aller où boivent les vaches.
2076
Nous sommes tes Grands-Parents ;
2077
Tiens, prends
2078
Les liqueurs dans nos armoires ;
2079
Le Thé, le Café, si rares,
2080
Frémissent dans les bouilloires.
2081
– Vois les images, les fleurs.
2082
Nous rentrons du cimetière.
2083
MOI. – Ah ! tarir toutes les urnes !
2. L’ESPRIT
2084
Éternelles Ondines
2085
Divisez l’eau fine.
2086
Vénus, sœur de l’azur,
2087
Émeus le flot pur.
2088
Juifs errants de Norwège
2089
Dites-moi la neige.
2090
Anciens exilés chers,
2091
Dites-moi la mer.
2092
MOI. – Non, plus ces boissons pures,
2093
Ces fleurs d’eau pour verres ;
2094
Légendes ni figures
2095
Ne me désaltèrent ;
2096
Chansonnier, ta filleule
2097
C’est ma soif si folle
2098
Hydre intime sans gueules
2099
Qui mine et désole.
3. LES AMIS
2100
Viens, les vins vont aux plages,
2101
Et les flots par millions !
2102
Vois le Bitter sauvage
2103
Rouler du haut des monts !
2104
Gagnons, pèlerins sages,
2105
L’absinthe aux verts piliers...
2106
MOI. – Plus ces paysages.
2107
Qu’est l’ivresse, Amis ?
2108
J’aime autant, mieux, même,
2109
Pourrir dans l’étang,
2110
Sous l’affreuse crème,
2111
Près des bois flottants.
4. LE PAUVRE SONGE
2112
Peut-être un Soir m’attend
2113
Où je boirai tranquille
2114
En quelque vieille Ville,
2115
Et mourrai plus content :
2116
Puisque je suis patient !
2117
Si mon mal se résigne,
2118
Si j’ai jamais quelque or
2119
Choisirai-je le Nord
2120
Ou le Pays des Vignes ? ...
2121
– Ah ! songer est indigne
2122
Puisque c’est pure perte !
2123
Et si je redeviens
2124
Le voyageur ancien,
2125
Jamais l’auberge verte
2126
Ne peut bien m’être ouverte.
5. CONCLUSION
2127
Les pigeons qui tremblent dans la prairie,
2128
Le gibier qui court et qui voit la nuit,
2129
Les bêtes des eaux, la bête asservie,
2130
Les derniers papillons ! ... ont soif aussi.
2131
Mais fondre où fond ce nuage sans guide,
2132
– Oh ! favorisé de ce qui est frais !
2133
Expirer en ces violettes humides
2134
Dont les aurores chargent ces forêts ?
2135
Mai 1872
BONNE PENSEE DU MATIN
2136
À quatre heures du matin, l’été,
2137
Le sommeil d’amour dure encore.
2138
Sous les bosquets l’aube évapore
2139
L’odeur du soir fêté.
2140
Mais là-bas dans l’immense chantier
2141
Vers le soleil des Hespérides,
2142
En bras de chemise, les charpentiers
2143
Déjà s’agitent.
2144
Dans leur désert de mousse, tranquilles,
2145
Ils préparent les lambris précieux
2146
Où la richesse de la ville
2147
Rira sous de faux cieux.
2148
Ah ! pour ces Ouvriers, charmants
2149
Sujets d’un roi de Babylone,
2150
Vénus ! laisse un peu les Amants
2151
Dont l’âme est en couronne.
2152
ô Reine des Bergers !
2153
Porte aux travailleurs l’eau-de-vie,
2154
Pour que leurs forces soient en paix
2155
En attendant le bain dans la mer, à midi.
2156
Mai 1872
FETES DE LA PATIENCE
2157
1. BANNIERES DE MAI.
2158
2. CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR.
2159
3. L’ÉTERNITÉ.
2160
4. AGE D’OR.
BANNIERES DE MAI
2161
Aux branches claires des tilleuls
2162
Meurt un maladif hallali.
2163
Mais des chansons spirituelles
2164
Voltigent parmi les groseilles.
2165
Que notre sang rie en nos veines,
2166
Voici s’enchevêtrer les vignes.
2167
Le ciel est joli comme un ange.
2168
L’azur et l’onde communient.
2169
Je sors. Si un rayon me blesse
2170
Je succomberai sur la mousse.
2171
Qu’on patiente et qu’on s’ennuie
2172
C’est trop simple. Fi de mes peines.
2173
Je veux que l’été dramatique
2174
Me lie à son char de fortune.
2175
Que par toi beaucoup, ô Nature,
2176
– Ah moins seul et moins nul ! – je meure.
2177
Au lieu que les Bergers, c’est drôle,
2178
Meurent à peu près par le monde.
2179
Je veux bien que les saisons m’usent.
2180
À toi, Nature, je me rends ;
2181
Et ma faim et toute ma soif.
2182
Et, s’il te plaît, nourris, abreuve.
2183
Rien de rien ne m’illusionne ;
2184
C’est rire aux parents, qu’au soleil,
2185
Mais moi, je ne veux rire à rien ;
2186
Et libre soit cette infortune.
2187
Mai 1872
CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR
2188
Oisive jeunesse
2189
À tout asservie,
2190
Par délicatesse
2191
J’ai perdu ma vie.
2192
Ah ! Que le temps vienne
2193
Où les cœurs s’éprennent.
2194
Je me suis dit : laisse,
2195
Et qu’on ne te voie :
2196
Et sans la promesse
2197
De plus hautes joies.
2198
Que rien ne t’arrête
2199
Auguste retraite.
2200
J’ai tant fait patience
2201
Qu’à jamais j’oublie ;
2202
Craintes et souffrances
2203
Aux cieux sont parties.
2204
Et la soif malsaine
2205
Obscurcit mes veines.
2206
Ainsi la Prairie
2207
À l’oubli livrée,
2208
Grandie, et fleurie
2209
D’encens et d’ivraies
2210
Au bourdon farouche
2211
De cent sales mouches.
2212
Ah ! Mille veuvages
2213
De la si pauvre âme
2214
Qui n’a que l’image
2215
De la Notre-Dame !
2216
Est-ce que l’on prie
2217
La Vierge Marie ?
2218
Oisive jeunesse
2219
À tout asservie,
2220
Par délicatesse
2221
J’ai perdu ma vie.
2222
Ah ! Que le temps vienne
2223
Où les cœurs s’éprennent !
2224
Mai 1872
L’ETERNITE
2225
Elle est retrouvée.
2226
Quoi ? – L’Éternité.
2227
C’est la mer allée
2228
Avec le soleil.
2229
Ame sentinelle,
2230
Murmurons l’aveu
2231
De la nuit si nulle
2232
Et du jour en feu.
2233
Des humains suffrages,
2234
Des communs élans
2235
Là tu te dégages
2236
Et voles selon.
2237
Puisque de vous seules,
2238
Braises de satin,
2239
Le Devoir s’exhale
2240
Sans qu’on dise : enfin.
2241
Là pas d’espérance,
2242
Nul orietur
2243
Science avec patience,
2244
Le supplice est sûr.
2245
Elle est retrouvée.
2246
Quoi ? – L’Éternité.
2247
C’est la mer allée
2248
Avec le soleil.
2249
Mai 1872
AGE D’OR
2250
Quelqu’une des voix
2251
Toujours angélique
2252
– Il s’agit de moi, -
2253
Vertement s’explique :
2254
Ces mille questions
2255
Qui se ramifient
2256
N’amènent, au fond,
2257
Qu’ivresse et folie ;
2258
Reconnais ce tour
2259
Si gai, si facile :
2260
Ce n’est qu’onde, flore,
2261
Et c’est ta famille !
2262
Puis elle chante. ô
2263
Si gai, si facile,
2264
Et visible à l’œil nu...
2265
– Je chante avec elle, -
2266
Reconnais ce tour
2267
Si gai, si facile,
2268
Ce n’est qu’onde, flore,
2269
Et c’est ta famille ! ... etc...
2270
Et puis une voix
2271
– Est-elle angélique ! -
2272
Il s’agit de moi,
2273
Vertement s’explique ;
2274
Et chante à l’instant
2275
En sœur des haleines :
2276
D’un ton Allemand,
2277
Mais ardente et pleine :
2278
Le monde est vicieux ;
2279
Si cela t’étonne !
2280
Vis et laisse au feu
2281
L’obscure infortune.
2282
ô ! joli château !
2283
Que ta vie est claire !
2284
De quel Age es-tu,
2285
Nature princière
2286
De notre grand frère ! etc...
2287
Je chante aussi, moi :
2288
Multiples sœurs ! voix
2289
Pas du tout publiques !
2290
Environnez-moi
2291
De gloire pudique... etc...
2292
Juin 1872
JEUNE MENAGE
2293
La chambre est ouverte au ciel bleu-turquin ;
2294
Pas de place : des coffrets et des huches !
2295
Dehors le mur est plein d’aristoloches
2296
Où vibrent les gencives des lutins.
2297
Que ce sont bien intrigues de génies
2298
Cette dépense et ces désordres vains !
2299
C’est la fée africaine qui fournit
2300
La mûre, et les résilles dans les coins.
2301
Plusieurs entrent, marraines mécontentes,
2302
En pans de lumière dans les buffets,
2303
Puis y restent ! le ménage s’absente
2304
Peu sérieusement, et rien ne se fait.
2305
Le marié a le vent qui le floue
2306
Pendant son absence, ici, tout le temps.
2307
Même des esprits des eaux, malfaisants
2308
Entrent vaguer aux sphères de l’alcôve.
2309
La nuit, l’amie oh ! la lune de miel
2310
Cueillera leur sourire et remplira
2311
De mille bandeaux de cuivre le ciel.
2312
Puis ils auront affaire au malin rat.
2313
– S’il n’arrive pas un feu follet blême,
2314
Comme un coup de fusil, après des vêpres.
2315
– ô spectres saints et blancs de Bethléem,
2316
Charmez plutôt le bleu de leur fenêtre !
2317
27 juin 1872
BRUXELLES
2318
Juillet
2319
Boulevard du Régent.
2320
Plates-bandes d’amarantes jusqu’à
2321
L’agréable palais de Jupiter.
2322
– Je sais que c’est Toi, qui, dans ces lieux,
2323
Mêles ton Bleu presque de Sahara !
2324
Puis, comme rose et sapin du soleil
2325
Et liane ont ici leurs jeux enclos,
2326
Cage de la petite veuve ! ...
2327
Quelles Troupes d’oiseaux ! ô iaio, iaio ! ...
2328
– Calmes maisons, anciennes passions !
2329
Kiosque de la Folle par affection.
2330
Après les fesses des rosiers, balcon
2331
Ombreux et très-bas de la Juliette.
2332
– La Juliette, ça rappelle l’Henriette,
2333
Charmante station du chemin de fer
2334
Au cœur d’un mont comme au fond d’un verger
2335
Où mille diables bleus dansent dans l’air !
2336
Banc vert où chante au paradis d’orage,
2337
Sur la guitare, la blanche Irlandaise.
2338
Puis de la salle à manger guyanaise
2339
Bavardage des enfants et des cages.
2340
Fenêtre du duc qui fais que je pense
2341
Au poison des escargots et du buis
2342
Qui dort ici-bas au soleil.
2343
Et puis
2344
C’est trop beau ! trop ! Gardons notre silence.
2345
– Boulevard sans mouvement ni commerce,
2346
Muet, tout drame et toute comédie,
2347
Réunion des scènes infinie,
2348
Je te connais et t’admire en silence.
*
2349
Est-elle aimée ? ... aux premières heures bleues
2350
Se détruira-t-elle comme les fleurs feues...
2351
Devant la splendide étendue où l’on sente
2352
Souffler la ville énormément florissante !
2353
C’est trop beau ! c’est trop beau ! mais c’est nécessaire
2354
– Pour la Pêcheuse et la chanson du Corsaire,
2355
Et aussi puisque les derniers masques crurent
2356
Encore aux fêtes de nuit sur la mer pure !
2357
Juillet 1872
FETES DE LA FAIM
2358
Ma faim, Anne, Anne,
2359
Fuis sur ton âne.
2360
Si j’ai du goût, ce n’est guères
2361
Que pour la terre et les pierres.
2362
Dinn ! dinn ! dinn ! dinn ! Je pais l’air
2363
Le roc, les Terres, le fer.
2364
Tournez, les faims, paissez, faims,
2365
Le pré des sons !
2366
L’aimable et vibrant venin
2367
Des liserons ;
2368
Les cailloux qu’un pauvre brise,
2369
Les vieilles pierres d’églises,
2370
Les galets, fils des déluges,
2371
Pains couchés aux vallées grises !
2372
Mes faims, c’est les bouts d’air noir ;
2373
L’azur sonneur ;
2374
– C’est l’estomac qui me tire.
2375
C’est le malheur.
2376
Sur terre ont paru les feuilles :
2377
Je vais aux chairs de fruit blettes.
2378
Au sein du sillon, je cueille
2379
La doucette et la violette.
2380
Ma faim, Anne, Anne !
2381
Fuis sur ton âne.
2382
Entends comme brame
2383
près des acacias
2384
en avril la rame
2385
viride du pois !
2386
Dans sa vapeur nette,
2387
vers Phœbé ! tu vois
2388
s’agiter la tête
2389
de saints d’autrefois...
2390
Loin des claires meules
2391
des caps, des beaux toits,
2392
ces chers Anciens veulent
2393
ce philtre sournois...
2394
Or ni fériale
2395
ni astrale ! n’est
2396
la brume qu’exhale
2397
ce nocturne effet.
2398
Néanmoins ils restent,
2399
– Sicile, Allemagne,
2400
dans ce brouillard triste
2401
et blêmi, justement !
MICHEL ET CHRISTINE
2402
Zut alors si le soleil quitte ces bords !
2403
Fuis, clair déluge ! Voici l’ombre des routes.
2404
Dans les saules, dans la vieille cour d’honneur
2405
L’orage d’abord jette ses larges gouttes.
2406
ô cent agneaux, de l’idylle soldats blonds,
2407
Des aqueducs, des bruyères amaigries,
2408
Fuyez ! plaine, déserts, prairie, horizons
2409
Sont à la toilette rouge de l’orage !
2410
Chien noir brun pasteur dont le manteau s’engouffre,
2411
Fuyez l’heure des éclairs supérieurs ;
2412
Blond troupeau, quand voici nager ombre et soufre,
2413
Tâchez de descendre à des retraits meilleurs.
2414
Mais moi, Seigneur ! voici que mon Esprit vole,
2415
Après les cieux glacés de rouge, sous les
2416
Nuages célestes qui courent et volent
2417
Sur cent Solognes longues comme un railway.
2418
Voilà mille loups, mille graines sauvages
2419
Qu’emporte, non sans aimer les liserons,
2420
Cette religieuse après-midi d’orage
2421
Sur l’Europe ancienne où cent hordes iront !
2422
Après, le clair de lune ! partout la lande,
2423
Rougis et leurs fronts aux cieux noirs, les guerriers
2424
Chevauchent lentement leurs pâles coursiers !
2425
Les cailloux sonnent sous cette fière bande !
2426
– Et verrai-je le bois jaune et le val clair,
2427
L’Épouse aux yeux bleus, l’homme au front rouge,
2428
– ô Gaule,
2429
Et le blanc agneau Pascal, à leurs pieds chers,
2430
– Michel et Christine, – et Christ ! – fin de l’Idylle.
HONTE
2431
Tant que la lame n’aura
2432
Pas coupé cette cervelle,
2433
Ce paquet blanc, vert et gras
2434
À vapeur, jamais nouvelle,
2435
Ah ! Lui, devrait couper son
2436
Nez, sa lèvre, ses oreilles,
2437
Son ventre ! et faire abandon
2438
De ses jambes ! ô merveille !
2439
Mais, non, vrai, je crois que tant
2440
Que pour sa tête la lame
2441
Que les cailloux pour son flanc
2442
Que pour ses boyaux la flamme
2443
N’auront pas agi, l’enfant
2444
Gêneur, la si sotte bête,
2445
Ne doit cesser un instant
2446
De ruser et d’être traître
2447
Comme un chat des Monts-Rocheux ;
2448
D’empuantir toutes sphères !
2449
Qu’à sa mort pourtant, ô mon Dieu !
2450
S’élève quelque prière !
MEMOIRE
I
2451
L’eau claire ; comme le sel des larmes d’enfance,
2452
L’assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes ;
2453
la soie, en foule et de lys pur, des oriflammes
2454
sous les murs dont quelque pucelle eut la défense ;
2455
l’ébat des anges ; – Non… le courant d’or en marche,
2456
meut ses bras, noirs, et lourds, et frais surtout, d’herbe. Elle
2457
sombre, ayant le Ciel bleu pour ciel-de-lit, appelle
2458
pour rideaux l’ombre de la colline et de l’arche.
II
2459
Eh ! l’humide carreau tend ses bouillons limpides !
2460
L’eau meuble d’or pâle et sans fond les couches prêtes.
2461
Les robes vertes et déteintes des fillettes
2462
font les saules, d’où sautent les oiseaux sans brides.
2463
Plus pure qu’un louis, jaune et chaude paupière
2464
le souci d’eau – ta foi conjugale, ô l’Épouse ! -
2465
au midi prompt, de son terne miroir, jalouse
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au ciel gris de chaleur la Sphère rose et chère.
III
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Madame se tient trop debout dans la prairie
2468
prochaine où neigent les fils du travail ; l’ombrelle
2469
aux doigts ; foulant l’ombelle ; trop fière pour elle ;
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des enfants lisant dans la verdure fleurie
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leur livre de maroquin rouge ! Hélas, Lui, comme
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mille anges blancs qui se séparent sur la route,
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s’éloigne par delà la montagne ! Elle, toute
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froide, et noire, court ! après le départ de l’homme !
IV
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Regret des bras épais et jeunes d’herbe pure !
2476
Or des lunes d’avril au cœur du saint lit ! Joie
2477
des chantiers riverains à l’abandon, en proie
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aux soirs d’août qui faisaient germer ces pourritures !
2479
Qu’elle pleure à présent sous les remparts ! l’haleine
2480
des peupliers d’en haut est pour la seule brise.
2481
Puis, c’est la nappe, sans reflets, sans source, grise :
2482
un vieux, dragueur, dans sa barque immobile, peine.
V
2483
Jouet de cet œil d’eau morne, je n’y puis prendre,
2484
à canot immobile ! oh ! bras trop courts ! ni l’une
2485
ni l’autre fleur : ni la jaune qui m’importune,
2486
là ; ni la bleue, amie à l’eau couleur de cendre.
2487
Ah ! la poudre des saules qu’une aile secoue !
2488
Les roses des roseaux dès longtemps dévorées !
2489
Mon canot, toujours fixe ; et sa chaîne tirée
2490
Au fond de cet œil d’eau sans bords, – à quelle boue ?
*
2491
ô saisons, ô châteaux,
2492
Quelle âme est sans défauts ?
2493
ô saisons, ô châteaux,
2494
J’ai fait la magique étude
2495
Du Bonheur que nul n’élude.
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ô vive lui, chaque fois.
2497
Que chante son coq gaulois.
2498
Mais ! je n’aurai plus d’envie,
2499
Il s’est chargé de ma vie.
2500
Ce Charme ! il prit âme et corps,
2501
Et dispersa tous efforts.
2502
Que comprendre à ma parole ?
2503
Il fait qu’elle fuie et vole !
2504
ô saisons, ô châteaux !
2505
Et, si le malheur m’entraîne,
2506
Sa disgrâce m’est certaine.
2507
Il faut que son dédain, las !
2508
Me livre au plus prompt trépas !
2509
– ô Saisons, ô Châteaux !