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Armance — en 20 minutes

Armance — en 20 minutes
Cette version courte est une traversée du roman de Stendhal faite exclusivement d’extraits authentiques, reproduits mot pour mot, et cousus par de brèves liaisons éditoriales en italique. Ce n’est pas un résumé : c’est le texte même, en raccourci.

Paris, sous la Restauration. Octave, vicomte de Malivert, vingt ans, vient de sortir de l’École polytechnique.
Beaucoup d’esprit, une taille élevée, des manières nobles, de grands yeux noirs les plus beaux du monde auraient marqué la place d’Octave parmi les jeunes gens les plus distingués de la société, si quelque chose de sombre, empreint dans ces yeux si doux, n’eût porté à le plaindre plus qu’à l’envier. Il eût fait sensation s’il eût désiré parler ; mais Octave ne désirait rien, rien ne semblait lui causer ni peine ni plaisir. Fort souvent malade durant sa première jeunesse, depuis qu’il avait recouvré des forces et de la santé, on l’avait toujours vu se soumettre sans balancer à ce qui lui semblait prescrit par le devoir ; mais on eût dit que si le devoir n’avait pas élevé la voix, il n’y eût pas eu chez lui de motif pour agir. Peut-être quelque principe singulier, profondément empreint dans ce jeune cœur, et qui se trouvait en contradiction avec les événements de la vie réelle, tels qu’il les voyait se développer autour de lui, le portait-il à se peindre sous des images trop sombres, et sa vie à venir et ses rapports avec les hommes. Quelle que fût la cause de sa profonde mélancolie, Octave semblait misanthrope avant l’âge. Le commandeur de Soubirane, son oncle, dit un jour devant lui qu’il était effrayé de ce caractère.
– Pourquoi me montrerais-je autre que je ne suis ? répondit froidement Octave. Votre neveu sera toujours sur la ligne de la raison.
– Mais Jamais en deçà ni au-delà, reprit le commandeur avec sa vivacité provençale ; d’où je conclus que si tu n’es pas le Messie attendu par les Hébreux, tu es Lucifer en personne, revenant exprès dans ce monde pour me mettre martel en tête. Que diable es-tu ? Je ne puis te comprendre ; tu es le devoir incarné.
– Que je serais heureux de n’y jamais manquer ! dit Octave ; que je voudrais pouvoir rendre mon âme pure au Créateur comme je l’ai reçue !
– Miracle ! s’écria le commandeur : voilà depuis un an, le premier désir que je vois exprimer par cette âme si pure qu’elle en est glacée !
Et fort content de sa phrase le commandeur quitta le salon en courant.
Octave regarda sa mère avec tendresse, elle savait si cette âme était glacée.
Le marquis de Malivert, ruiné par l’émigration, n’attend que la loi d’indemnité pour marier son fils. Un matin, il annonce la grande nouvelle.
– Oui, mon fils, dit enfin le marquis, un peu impatienté de tout ce tracas, je viens d’obtenir la certitude que la loi d’indemnité sera proposée, et nous avons 319 voix sûres sur 420. Ta mère a perdu un bien que j’estime à plus de six millions, et quels que soient les sacrifices que la crainte des jacobins impose à la justice du roi, nous pouvons compter largement sur deux millions. Ainsi je ne suis plus un gueux, c’est-à-dire tu n’es plus un gueux, ta fortune va se trouver de nouveau en rapport avec ta naissance et je puis maintenant te chercher et non plus te mendier une épouse.
Le soir même, dans le salon de sa cousine la marquise de Bonnivet, Octave se voit soudain entouré d’empressement.
En faisant ces tristes réflexions, Octave se trouvait placé sur un divan, vis-à-vis une petite chaise qu’occupait Armance de Zohiloff, sa cousine, et par hasard ses yeux s’arrêtèrent sur elle. Il remarqua qu’elle ne lui avait pas adressé la parole de toute la soirée. Armance était une nièce assez pauvre de Mmes de Bonnivet et de Malivert, à peu près de l’âge d’Octave, et comme ces deux êtres n’avaient que de l’indifférence l’un pour l’autre, ils se parlaient avec toute franchise. Depuis trois quarts d’heure le cœur d’Octave était abreuvé d’amertume, il fut saisi de cette idée : « Armance ne me fait pas de compliment, elle seule ici est étrangère à ce redoublement d’intérêt que je dois à de l’argent, elle seule ici a quelque noblesse d’âme. » Et ce fut pour lui une consolation que de regarder Armance. « Voilà donc un être estimable », se dit-il, et comme la soirée s’avançait, il vit avec un plaisir égal au chagrin qui d’abord avait inondé son cœur qu’elle continuait à ne point lui parler.
Quelques jours plus tard, allant chercher un jeu d’échecs, Octave surprend les mots qu’Armance adresse à son amie Méry de Tersan dans un boudoir voisin du salon.
– Que veux-tu ? Il est comme tous les autres ! Une âme que je croyais si belle être bouleversée par l’espoir de deux millions !
L’accent qui accompagnait ces mots si flatteurs, que je croyais si belle, frappa Octave comme un coup de foudre ; il resta immobile. Quand il continua à marcher, ses pas étaient si légers que l’oreille la plus fine n’aurait pu les entendre.
Regagner l’estime de sa cousine devient dès lors son unique affaire. Des mois plus tard, resté seul avec elle dans le jardin de l’hôtel de Bonnivet, il se justifie enfin de l’accusation qu’elle lui adressait en secret.
– J’ai perdu votre estime, s’écria-t-il, et les larmes tremblaient dans ses yeux. Indiquez-moi une action au monde par laquelle je puisse regagner la place que j’avais autrefois dans votre cœur, et à l’instant elle est accomplie.
Ces derniers mots, prononcés avec une énergie contenue et profonde furent trop forts pour le courage d’Armance ; il ne lui fut plus possible de feindre, ses larmes la gagnèrent, et elle pleura ouvertement. Elle craignit qu’Octave n’ajoutât quelque mot qui aurait augmenté son trouble et lui aurait fait perdre le peu d’empire qu’elle avait encore sur elle-même. Elle redoutait surtout de parler. Elle se hâta de lui donner la main ; et faisant un effort pour parler et ne parler qu’en amie :
– Vous avez toute mon estime, lui dit-elle.
Elle fut bien heureuse de voir venir de loin une femme de chambre ; la nécessité de cacher ses larmes à cette fille lui fournit un prétexte pour quitter le jardin.
Réfugiée dans sa chambre, Armance pleure d’avoir laissé paraître son trouble.
La fièvre augmenta, bientôt parut une idée : « Je ne suis qu’à demi méprisable, car enfin je n’ai pas avoué en propres termes mon fatal amour. Mais d’après ce qui vient d’arriver, je ne puis répondre de rien. Il faut élever une barrière éternelle entre Octave et moi. Il faut me faire religieuse, je choisirai l’ordre qui laisse le plus de solitude, un couvent situé au milieu de montagnes élevées, avec une vue pittoresque. Là jamais je n’entendrai parler de lui. Cette idée est le devoir », se dit la malheureuse Armance. Dès ce moment le sacrifice fut fait.
Pour pouvoir continuer de voir Octave sans se trahir, elle imagine une défense. À la promenade, elle lui en fait la confidence.
– Je n’étais point malade, dit Armance d’un ton de légèreté un peu marqué, et l’intérêt que prend à ce qui me regarde votre vieille amitié, pour parler comme Mme de G ***, me fait un devoir de vous apprendre la cause de mes petits chagrins. Depuis quelque temps il est question d’un mariage pour moi ; avant-hier, on a été sur le point de tout rompre, et c’est pourquoi j’étais un peu troublée au jardin. Mais je vous demande un secret absolu, dit Armance effrayée d’un mouvement de Mme de Bonnivet qui se rapprochait d’eux. Je compte sur un secret éternel, même avec Madame votre mère, et surtout envers ma tante.
Une intimité singulière s’établit entre les deux cousins, et Mme de Malivert, qui a tout deviné, offre à Armance d’épouser son fils. Armance s’y refuse, mais elle est souvent tentée d’avouer à Octave que le fiancé n’existe pas.
« Mais ce mensonge fait toute ma force contre lui, se disait-elle ; si je lui avoue seulement que je ne suis pas engagée, il me suppliera de céder aux vœux de sa mère, et comment résister ? Cependant, jamais et sous aucun prétexte je ne dois consentir ; non, ce mariage prétendu avec un inconnu que je préfère est ma seule défense contre un bonheur qui nous perdrait tous deux. »
Un soir d’été, au château d’Andilly, on se promène au clair de lune ; Octave s’éloigne du groupe avec Armance, à qui il raconte que sa liaison affichée avec la brillante comtesse d’Aumale n’est qu’une précaution.
Octave regardait les grands yeux d’Armance qui se fixaient sur les siens. Tout à coup ils comprirent un certain bruit qui depuis quelque temps frappait leur oreille sans attirer leur attention. Mme d’Aumale, étonnée de l’absence d’Octave, et trouvant qu’il lui manquait, l’appelait de toutes ses forces :
– On vous appelle, dit Armance.
Et le ton de voix brisé avec lequel elle dit ces mots si simples, eût appris à tout autre qu’Octave l’amour qu’on avait pour lui. Mais il était si étonné de ce qui se passait dans son cœur, si troublé par le beau bras d’Armance à peine voilé d’une gaze légère qu’il tenait contre sa poitrine, qu’il n’avait d’attention pour rien. Il était hors de lui, il goûtait les plaisirs de l’amour le plus heureux, et se l’avouait presque. Il regardait le chapeau d’Armance qui était charmant, il regardait ses yeux. Jamais Octave ne s’était trouvé dans une position aussi fatale à ses serments contre l’amour. Il avait cru plaisanter comme de coutume avec Armance, et la plaisanterie avait pris tout à coup un tour grave et imprévu. Il se sentait entraîné, il ne raisonnait plus, il était au comble du bonheur.
En le voyant revenir, Mme d’Aumale lui lance, d’un petit air boudeur, qu’il est amoureux de sa belle cousine.
Octave n’était pas encore remis de l’ivresse qui venait de s’emparer de lui ; il voyait toujours ce beau bras d’Armance pressé contre sa poitrine. Le mot de Mme d’Aumale fut un coup de foudre pour lui, il se sentit frappé.
Cette voix frivole lui sembla comme un arrêt du destin qui tombait d’en haut. Il lui trouva un son extraordinaire. Ce mot imprévu, en découvrant à Octave la véritable situation de son cœur, le précipita du comble de la félicité dans un malheur affreux et sans espoir.
Resté seul dans le bois toute la nuit, Octave, qui s’était juré de ne jamais aimer, regarde son malheur en face.
« Je n’avais pour moi que ma propre estime, se dit-il ; je l’ai perdue. » L’aveu de son amour qu’il se faisait bien nettement et sans trouver aucun moyen de le nier, fut suivi de transports de rage et de cris de fureur inarticulés. La douleur morale ne peut aller plus loin.
Il tombe évanoui ; un paysan le ranime au point du jour.
Dès que le paysan l’eut quitté, Octave rompit une jeune tige de châtaignier, avec laquelle il fit un trou dans la terre ; il se permit de donner un baiser à la bourse, présent d’Armance, et il l’enterra au lieu même où il s’était évanoui. « Voilà, se dit-il, ma première action vertueuse. Adieu, adieu, pour la vie, chère Armance ! Dieu sait si je t’ai aimée ! »
Résolu à fuir, il rentre au château, croise Armance dans le jardin et lui parle avec une dureté calculée, en lui annonçant un long voyage.
En ce moment Armance se trouva hors d’état de marcher ; elle releva ses yeux baissés et regarda Octave ; ses lèvres tremblantes et pâles semblaient vouloir prononcer quelques mots. Elle voulut s’appuyer sur la caisse d’un oranger, mais elle n’eut pas la force de se retenir ; elle glissa et tomba près de cet oranger, privée de tout sentiment.
Sans la secourir aucunement, Octave resta immobile à la regarder ; elle était profondément évanouie, ses yeux si beaux étaient encore à demi ouverts, les contours de cette bouche charmante avaient conservé l’expression d’une douleur profonde. Toute la rare perfection de ce corps délicat se trahissait sous un simple vêtement du matin. Octave remarqua une petite croix de diamants qu’Armance portait ce jour-là pour la première fois.
Il eut la faiblesse de prendre sa main. Toute sa philosophie avait disparu. Il vit que la caisse de l’oranger le dérobait à la curiosité des habitants du château ; il se mit à genoux à côté d’Armance :
– Pardon, ô mon cher ange, dit-il à voix basse et en couvrant de baisers cette main glacée, jamais je ne t’ai tant aimée.
Octave obtient de ses parents la permission d’aller combattre en Grèce. Mais à Paris, un billet insolent du marquis de Crêveroche, un fat qui entoure Mme d’Aumale, l’entraîne dans un duel au bois de Meudon, avec son parent M. Dolier pour témoin.
Le sort favorisa encore M. de Crêveroche ; il visa longtemps et fit à Octave une blessure grave au bras droit.
– Monsieur, lui cria Octave, vous devez attendre mon feu, permettez que je fasse serrer mon bras.
Cette opération rapidement terminée, et le domestique d’Octave, ancien soldat, ayant mouillé le mouchoir avec de l’eau-de-vie, ce qui le fit serrer très ferme :
– Je me sens assez fort, dit Octave à M. Dolier.
Il tira, M. de Crêveroche tomba et mourut deux minutes après.
Transporté chez un jardinier de Clamart, Octave veut écrire à Armance ; il n’y a pas d’encre dans la maison.
Enfin il eut la faiblesse de demander une plume, du papier et de l’encre. On put bien lui procurer une feuille de gros papier d’écolier et une mauvaise plume ; mais il n’y avait pas d’encre dans la maison. Oserons-nous l’avouer ? Octave eut l’enfantillage d’écrire avec son sang qui coulait encore un peu à travers le bandage de son bras droit.
Au cinquième jour, le tétanos paraît. Se croyant condamné, Octave avoue à Armance, à son chevet, qu’il meurt en l’aimant avec passion.
Le saisissement d’Armance l’empêcha de répondre ; les larmes inondèrent ses yeux, et, chose étrange, ces larmes étaient de bonheur.
– L’amitié la plus dévouée et la plus tendre, lui dit-elle enfin, attache ma destinée à la vôtre.
– J’entends, reprit Octave, je suis doublement heureux de mourir. Vous m’accordez votre amitié, mais votre cœur appartient à un autre, à cet homme heureux qui a reçu la promesse de votre main.
L’accent d’Octave était trop plein de malheur ; Armance n’eut pas le courage de l’affliger en ce moment suprême.
– Non, mon cher cousin, lui dit-elle, je ne puis avoir pour vous que de l’amitié ; mais personne sur la terre ne m’est plus cher que vous ne l’êtes.
– Et le mariage dont vous m’aviez parlé ? dit Octave.
– Je ne me suis permis dans toute ma vie que ce seul mensonge, et je vous supplie de me le pardonner. Je n’ai vu que ce moyen de résister à un projet qu’avait inspiré à Mme de Malivert l’excès de sa prévention pour moi. Jamais je ne serai sa fille, mais jamais je n’aimerai personne plus que je ne vous aime ; c’est à vous, mon cousin, de voir si vous voulez de mon amitié à ce prix.
– Si je devais vivre, je serais heureux.
Octave guérit contre toute attente. Des mois plus tard, une nuit à Andilly, le commandeur de Soubirane surprend Armance dans le corridor, près de la chambre d’Octave, où elle s’était cachée par mégarde ; Mme de Malivert réveille son fils.
– Mon frère peut nous perdre, dit Mme de Malivert, et suivant les apparences il n’y manquera pas. Lève-toi, entre dans sa chambre, dis-lui que j’ai eu une sorte de coup de sang chez toi. Trouves-tu quelque chose de mieux ?
– Oui, maman, dès demain épouser Armance si cet ange veut encore de moi.
Le mariage est décidé, le marquis donne son consentement. Mais à mesure qu’approche le jour, Octave a des accès d’humeur noire ; un matin, au jardin, Armance le presse de s’expliquer.
– Eh bien ! dit Octave en s’arrêtant, se tournant vers elle et la regardant fixement, non plus comme un amant, mais de façon à voir ce qu’elle allait penser, vous saurez tout ; la mort me serait moins pénible que le récit que je dois vous faire, mais aussi je vous aime bien plus que la vie. Ai-je besoin de vous jurer non plus comme votre amant (et dans ce moment ses regards n’étaient plus en effet ceux d’un amant), mais en honnête homme et comme je le jurerais à monsieur votre père si la bonté du ciel nous l’eût conservé, ai-je besoin de vous jurer que je vous aime uniquement au monde, comme jamais je n’ai aimé, comme jamais je n’aimerai ? Être séparé de vous serait la mort pour moi et cent fois plus que la mort ; mais j’ai un secret affreux que jamais je n’ai confié à personne, ce secret va vous expliquer mes fatales bizarreries.
Armance, éperdue, le presse de parler.
– Oui, chère amie, lui dit-il en la regardant enfin, je t’adore, tu ne doutes pas de mon amour ; mais quel est l’homme qui t’adore ? c’est un monstre.
À ces mots, l’attendrissement d’Octave sembla l’abandonner ; tout à coup il devint comme furieux, se dégagea des bras d’Armance qui essaya en vain de le retenir, et prit la fuite. Armance resta sans mouvement.
De Paris, Octave lui écrit qu’il n’a pas encore le courage de dire la parole fatale ; Armance lui répond.
Quelques jours après, Armance osa lui écrire : « Je vous crois coupable de quelque grand crime ; l’affaire de toute notre vie sera de le réparer, s’il est réparable ; mais, chose singulière, je vous suis peut-être plus tendrement dévouée encore qu’avant cette confidence.
» Je sens ce qu’a dû vous coûter cet aveu, c’est le premier grand sacrifice que vous m’ayez jamais fait, et, vous le dirai-je, ce n’est que depuis cet instant que je suis guérie d’un vilain sentiment que moi aussi je n’osais presque vous avouer. Je me figure ce qu’il y a de pis. Ainsi il me semble que vous n’avez pas à me faire un aveu plus détaillé avant une certaine cérémonie. Vous ne m’aurez point trompée, je vous le déclare. Dieu pardonne au repentir, et je suis sûre que vous vous exagérez votre faute ; fût-elle aussi grave qu’elle puisse l’être, moi qui ai vu vos anxiétés, je vous pardonne. Vous me ferez une entière confidence d’ici à un an, peut-être alors je vous inspirerai moins de crainte... Je ne puis pas cependant vous promettre de vous aimer davantage. »
Pendant ce temps, le commandeur, qui rêvait de jouer à la Bourse l’argent de l’indemnité et voit dans ce mariage la ruine de son crédit sur son neveu, cherche à le rompre.
Il avait pris pour confident le chevalier de Bonnivet. Tout le temps que le commandeur employait naguère à rêver à des spéculations de Bourse et à écrire des chiffres dans un carnet, il le consacrait maintenant à chercher les moyens de rompre le mariage de son neveu.
Ses projets d’abord n’étaient pas fort raisonnables ; le chevalier de Bonnivet régularisa ses moyens d’attaque. Il lui suggéra de faire suivre Armance, et au moyen de quelques louis, le commandeur fit des espions de tous les domestiques de la maison. On lui dit qu’Octave et Armance s’écrivaient et cachaient leurs lettres dans l’intérieur de la caisse d’un oranger portant tel numéro.
Le chevalier lui souffle l’idée d’une lettre supposée.
Le modèle de lettre arrêté après une discussion si orageuse, fut présenté par le commandeur à son calqueur d’autographes qui, croyant qu’il ne s’agissait que de propos galants, n’opposa que la difficulté nécessaire pour se faire bien payer, et imita à s’y tromper l’écriture de Mlle de Zohiloff. Armance était supposée écrire à son amie Méry de Tersan une longue lettre sur son prochain mariage avec Octave.
Sur le conseil de M. Dolier, Octave s’est enfin résolu à écrire sa lettre d’aveu ; il accourt à Andilly la déposer dans la caisse de l’oranger, et y trouve une lettre de l’écriture d’Armance.
Il s’enfonça rapidement sous une allée de tilleuls pour pouvoir la lire sans être interrompu. Il vit par les premières lignes que cette lettre était écrite pour Mlle Méry de Tersan (c’était la lettre composée par le commandeur). Mais les premières lignes l’avaient tellement inquiété qu’il continua et lut :
« Je ne sais comment répondre à tes reproches. Tu as raison, ma bonne amie, je suis folle de me plaindre. Cet arrangement est sous tous les rapports bien au-dessus de ce que pouvait espérer une pauvre fille riche de la veille, et sans famille pour l’établir et la protéger. C’est un homme d’esprit et de la plus haute vertu : peut-être en a-t-il trop pour moi. Te l’avouerai-je ? les temps sont bien changés ; ce qui eût comblé ma félicité il y a quelques mois n’est plus qu’un devoir ; le ciel m’a-t-il refusé la faculté d’aimer constamment ? Je termine un arrangement raisonnable et avantageux, je me le dis sans cesse, mais mon cœur n’éprouve plus ces doux transports que me donnait la vue de l’homme le plus parfait qui à mes yeux existât sur la terre, du seul être qui méritât d’être aimé. Je vois aujourd’hui que son humeur est inégale, ou plutôt pourquoi l’accuser ? Il n’a pas changé lui ; tout mon malheur c’est qu’il y ait de l’inégalité dans mon cœur. Je vais faire un mariage avantageux, honorable, de toutes manières ; mais, chère Méry, je rougis de te l’avouer ; je n’épouse plus l’être que j’aimais par-dessus tout ; je le trouve sérieux et quelquefois peu amusant, et c’est avec lui que je vais passer toute ma vie ! probablement dans quelque château solitaire au fond de quelque province où nous propagerons l’enseignement mutuel et la vaccine. Peut-être, chère amie, regretterai-je le salon de Mme de Bonnivet ; qui nous l’eût dit il y a six mois ? Cette étrange légèreté de mon caractère est ce qui m’afflige le plus. Octave n’est-il pas le jeune homme le plus remarquable que nous ayons vu cet hiver ? Mais j’ai passé une jeunesse si triste ! Je voudrais un mari amusant. Adieu. Après-demain l’on me permet d’aller à Paris ; à onze heures je serai à ta porte. »
Octave resta frappé d’horreur. Tout à coup il se réveilla comme d’un songe, et courut reprendre la lettre qu’il venait de déposer dans la caisse d’oranger : il la déchira avec rage, et mit les fragments dans sa poche.
Il ne se trahit pas : devant sa mère et Armance, il presse au contraire la conclusion du mariage.
Fort mécontent de ne pas savoir jouer le bonheur, Octave sortit brusquement. La résolution de terminer son mariage par la mort donnait à ses manières quelque chose de sec et de cruel.
Les dix jours qui suivent, Octave les remplit de soins : bijoux pour la corbeille, clauses de contrat assurant à sa future épouse la plus brillante indépendance.
Octave s’acquitta avec une indifférence admirable de ce que la civilisation moderne a entassé de démarches sottes pour gâter un beau jour. Le mariage se fit.
Profitant d’un usage qui commence à s’établir, Octave partit aussitôt avec Armance pour la terre de Malivert, située en Dauphiné ; et dans le fait il la conduisit à Marseille. Là il lui apprit qu’il avait fait vœu d’aller montrer en Grèce que malgré son dégoût pour les manières militaires, il pouvait manier une épée. Armance était si heureuse depuis son mariage, qu’elle consentit sans désespoir à cette séparation momentanée.
Il retarde son départ de huit jours, attendri du bonheur de sa jeune épouse ; puis il s’embarque.
Enfin, il fallut se séparer ; à peine embarqué, Octave paya cher ces moments d’illusion. Pendant quelques jours il ne se trouva plus le courage de mourir. « Je serais le dernier des hommes, se disait-il, et un lâche à mes propres yeux, si d’après ma condamnation prononcée par le sage Dolier, je ne rends pas bientôt Armance à la liberté. Je perds peu de chose à quitter la vie, ajoutait-il en soupirant ; si Armance joue l’amour avec tant de grâce, ce n’est qu’une réminiscence, elle se rappelle ce qu’elle sentait pour moi autrefois. Je n’aurais pas tardé à l’ennuyer. Elle m’estime probablement, mais n’a plus pour moi de sentiment passionné, et ma mort l’affligera sans la mettre au désespoir. »
À bord, Octave feint une maladie mortelle ; on désespère bientôt de sa vie, et il dicte son testament devant l’équipage.
Après avoir signé son testament en présence de tout l’équipage, Octave tomba dans une grande faiblesse et demanda les prières des agonisants, que quelques matelots italiens récitèrent auprès de lui. Il écrivit à Armance, et mit dans sa lettre celle qu’il avait eu le courage de lui écrire dans un café de Paris, et la lettre à son amie Méry de Tersan qu’il avait surprise dans la caisse de l’oranger. Jamais Octave n’avait été sous le charme de l’amour le plus tendre comme dans ce moment suprême. Excepté le genre de sa mort, il s’accorda le bonheur de tout dire à son Armance. Octave continua à languir pendant plus d’une semaine, chaque jour il se donnait le nouveau plaisir d’écrire à son amie. Il confia ses lettres à plusieurs matelots, qui lui promirent de les remettre eux-mêmes à son notaire à Marseille.
Un mousse du haut de la vigie cria : Terre ! C’était le sol de la Grèce et les montagnes de la Morée que l’on apercevait à l’horizon. Un vent frais portait le vaisseau avec rapidité. Le nom de la Grèce réveilla le courage d’Octave : « Je te salue, se dit-il, ô terre des héros ! » Et à minuit, le 3 mars, comme la lune se levait derrière le mont Kalos, un mélange d’opium et de digitale préparé par lui délivra doucement Octave de cette vie qui avait été pour lui si agitée. Au point du jour, on le trouva sans mouvement sur le pont, couché sur quelques cordages. Le sourire était sur ses lèvres, et sa rare beauté frappa jusqu’aux matelots chargés de l’ensevelir. Le genre de sa mort ne fut soupçonné en France que de la seule Armance. Peu après, le marquis de Malivert étant mort, Armance et Mme de Malivert prirent le voile dans le même couvent.