4Cette version rassemble des extraits verbatim de l'essai de Stendhal — copiés mot pour mot, sans reformulation — cousus par de courtes liaisons éditoriales, pour donner en une vingtaine de minutes un aperçu fidèle de l'ensemble : la théorie de la cristallisation et le fameux rameau de Salzbourg, la naissance de l'amour et l'espérance, la pudeur, la jalousie, un aperçu de la partie consacrée aux nations, et la méditation finale sur Werther et don Juan.
8Stendhal ouvre son traité en distinguant quatre sortes d'amour — passion, goût, physique, vanité — avant de concentrer son étude sur la plus rare et la plus belle : l'amour-passion.
10Je cherche à me rendre compte de cette passion dont tous les développements sincères ont un caractère de beauté.
12Il y a quatre amours différents:
141o L'amour-passion, celui de la Religieuse portugaise, celui d'Héloïse pour Abélard, celui du capitaine de Vésel, du gendarme de Cento.
162o L'amour-goût, celui qui régnait à Paris vers 1760, et que l'on trouve dans les mémoires et romans de cette époque, dans Crébillon, Lauzun, Duclos, Marmontel, Chamfort, Mme d'Épinay, etc., etc.
18C'est un tableau où, jusqu'aux ombres, tout doit être couleur de rose, où il ne doit entrer rien de désagréable sous aucun prétexte et sous peine de manquer d'usage, de bon ton, de délicatesse, etc. Un homme bien né sait d'avance tous les procédés qu'il doit avoir et rencontrer dans les diverses phases de cet amour; rien n'y étant passion et imprévu, il a souvent plus de délicatesse que l'amour véritable, car il a toujours beaucoup d'esprit; c'est une froide et jolie miniature comparée à un tableau des Carraches; et, tandis que l'amour-passion nous emporte au travers de tous nos intérêts, l'amour-goût sait toujours s'y conformer. Il est vrai que, si l'on ôte la vanité à ce pauvre amour, il en reste bien peu de chose; une fois privé de vanité, c'est un convalescent affaibli qui peut à peine se traîner.
203o L'amour physique.
22A la chasse, trouver une belle et fraîche paysanne qui fuit dans le bois. Tout le monde connaît l'amour fondé sur ce genre de plaisir; quelque sec et malheureux que soit le caractère, on commence par là à seize ans.
244o L'amour de vanité.
26L'immense majorité des hommes, surtout en France, désire et a une femme à la mode, comme on a un joli cheval, comme chose nécessaire au luxe d'un jeune homme. La vanité plus ou moins flattée, plus ou moins piquée, fait naître des transports. Quelquefois il y a l'amour physique, et encore pas toujours; souvent il n'y a pas même le plaisir physique.
28Au reste, au lieu de distinguer quatre amours différents, on peut fort bien admettre huit ou dix nuances. Il y a peut-être autant de façons de sentir parmi les hommes que de façons de voir; mais ces différences dans la nomenclature ne changent rien aux raisonnements qui suivent. Tous les amours qu'on peut voir ici-bas naissent, vivent et meurent, ou s'élèvent à l'immortalité, suivant les mêmes lois.
32Vient alors le cœur théorique du livre : la naissance de l'amour, décrite comme un mécanisme en sept temps — dont le plus célèbre restera la « cristallisation », illustrée par l'image du rameau de Salzbourg.
34Voici ce qui se passe dans l'âme:
361o L'admiration.
382o On se dit: «Quel plaisir de lui donner des baisers, d'en recevoir! etc.»
403o L'espérance.
42On étudie les perfections; c'est à ce moment qu'une femme devrait se rendre, pour le plus grand plaisir physique possible. Même chez les femmes les plus réservées, les yeux rougissent au moment de l'espérance; la passion est si forte, le plaisir si vif, qu'il se trahit par des signes frappants.
444o L'amour est né.
46Aimer, c'est avoir du plaisir à voir, toucher, sentir par tous les sens, et d'aussi près que possible, un objet aimable et qui nous aime.
485o La première cristallisation commence.
50On se plaît à orner de mille perfections une femme de l'amour de laquelle on est sûr; on se détaille tout son bonheur avec une complaisance infinie. Cela se réduit à s'exagérer une propriété superbe, qui vient de nous tomber du ciel, que l'on ne connaît pas, et de la possession de laquelle on est assuré.
52Laissez travailler la tête d'un amant pendant vingt-quatre heures, et voici ce que vous trouverez.
54Aux mines de sel de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes: les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d'une mésange, sont garnies d'une infinité de diamants mobiles et éblouissants; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.
56Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections.
58Un voyageur parle de la fraîcheur des bois d'orangers à Gênes, sur le bord de la mer, durant les jours brûlants de l'été: quel plaisir de goûter cette fraîcheur avec elle!
60Un de vos amis se casse le bras à la chasse: quelle douceur de recevoir les soins d'une femme qu'on aime! Être toujours avec elle et la voir sans cesse vous aimant ferait presque bénir la douleur; et vous partez du bras cassé de votre ami pour ne plus douter de l'angélique bonté de votre maîtresse. En un mot, il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu'on aime.
62Mais quittons les forêts pour revenir à Paris. Un homme passionné voit toutes les perfections dans ce qu'il aime; cependant l'attention peut encore être distraite, car l'âme se rassasie de tout ce qui est uniforme, même du bonheur parfait.
64Voici ce qui survient pour fixer l'attention:
666o Le doute naît.
68Après que dix ou douze regards, ou toute autre série d'actions qui peuvent durer un moment comme plusieurs jours, ont d'abord donné et ensuite confirmé les espérances, l'amant, revenu de son premier étonnement, et s'étant accoutumé à son bonheur, ou guidé par la théorie qui, toujours basée sur les cas les plus fréquents, ne doit s'occuper que des femmes faciles, l'amant, dis-je, demande des assurances plus positives et veut pousser son bonheur.
70On lui oppose de l'indifférence, de la froideur ou même de la colère, s'il montre trop d'assurance; en France, une nuance d'ironie qui semble dire: «Vous vous croyez plus avancé que vous ne l'êtes.» Une femme se conduit ainsi, soit qu'elle se réveille d'un moment d'ivresse et obéisse à la pudeur, qu'elle tremble d'avoir enfreinte, soit simplement par prudence ou par coquetterie.
72L'amant arrive à douter du bonheur qu'il se promettait; il devient sévère sur les raisons d'espérer qu'il a cru voir.
74Il veut se rabattre sur les autres plaisirs de la vie, il les trouve anéantis. La crainte d'un affreux malheur le saisit, et avec elle l'attention profonde.
767o Seconde cristallisation.
78Alors commence la seconde cristallisation produisant pour diamants des confirmations à cette idée:
80Elle m'aime.
82A chaque quart d'heure de la nuit qui suit la naissance des doutes, après un moment de malheur affreux, l'amant se dit: Oui, elle m'aime; et la cristallisation se tourne à découvrir de nouveaux charmes; puis le doute à l'œil hagard s'empare de lui, et l'arrête en sursaut. Sa poitrine oublie de respirer; il se dit: Mais est-ce qu'elle m'aime? Au milieu de ces alternatives déchirantes et délicieuses, le pauvre amant sent vivement: Elle me donnerait des plaisirs qu'elle seule au monde peut me donner.
84C'est l'évidence de cette vérité, c'est ce chemin sur l'extrême bord d'un précipice affreux, et touchant de l'autre main le bonheur parfait, qui donne tant de supériorité à la seconde cristallisation sur la première.
86Le moment le plus déchirant de l'amour jeune encore est celui où il s'aperçoit qu'il a fait un faux raisonnement et qu'il faut détruire tout un pan de cristallisation.
88On entre en doute de la cristallisation elle-même.
90Le chapitre suivant précise le rôle de l'espérance dans cette naissance de l'amour.
92Il suffit d'un très petit degré d'espérance pour causer la naissance de l'amour.
94L'espérance peut ensuite manquer au bout de deux ou trois jours, l'amour n'en est pas moins né.
96Si l'amant a eu des malheurs, s'il a le caractère tendre et pensif, s'il désespère des autres femmes, s'il a une admiration vive pour celle dont il s'agit, aucun plaisir ordinaire ne pourra le distraire de la seconde cristallisation. Il aimera mieux rêver à la chance la plus incertaine de lui plaire un jour que recevoir d'une femme vulgaire tout ce qu'elle peut accorder.
98Ce qui assure la durée de l'amour, c'est la seconde cristallisation, pendant laquelle on voit à chaque instant qu'il s'agit d'être aimé ou de mourir. Comment, après cette conviction de toutes les minutes, tournée en habitude par plusieurs mois d'amour, pouvoir seulement soutenir la pensée de cesser d'aimer? Plus un caractère est fort, moins il est sujet à l'inconstance.
102Stendhal file la métaphore jusqu'à son terme et l'applique aux vicissitudes de la passion — au bonheur comme à l'absence.
104La cristallisation ne cesse presque jamais en amour. Voici son histoire: tant qu'on n'est pas bien avec ce qu'on aime, il y a la cristallisation à solution imaginaire; ce n'est que par l'imagination que vous êtes sûr que telle perfection existe chez la femme que vous aimez. Après l'intimité, les craintes sans cesse renaissantes sont apaisées par des solutions plus réelles. Ainsi, le bonheur n'est jamais uniforme que dans sa source. Chaque jour a une fleur différente.
106Si la femme aimée cède à la passion qu'elle ressent et tombe dans la faute énorme de tuer la crainte par la vivacité de ses transports, la cristallisation cesse un instant; mais, quand l'amour perd de sa vivacité, c'est-à-dire de ses craintes, il acquiert le charme d'un entier abandon, d'une confiance sans bornes, une douce habitude vient émousser toutes les peines de la vie et donner aux jouissances un autre genre d'intérêt.
108Êtes-vous quitté, la cristallisation recommence; et chaque acte d'admiration, la vue de chaque bonheur qu'elle peut vous donner et auquel vous ne songiez plus, se termine par cette réflexion déchirante: «Ce bonheur si charmant, je ne le reverrai jamais! et c'est par ma faute que je le perds!» Que si vous cherchez le bonheur dans des sensations d'un autre genre, votre cœur se refuse à les sentir. Votre imagination vous peint bien la position physique, elle vous met bien sur un cheval rapide à la chasse, dans les bois du Devonshire; mais vous voyez, vous sentez évidemment que vous n'y auriez aucun plaisir. Voilà l'erreur d'optique qui produit le coup de pistolet.
110La haine a sa cristallisation; dès qu'on peut espérer de se venger, on recommence de haïr.
114De ce mécanisme intérieur, Stendhal tire une méditation sur la pudeur, qu'il juge indispensable à la naissance de l'amour.
116Une femme de Madagascar laisse voir sans y songer ce qu'on cache le plus ici, mais mourrait de honte plutôt que de montrer son bras. Il est clair que les trois quarts de la pudeur sont une chose apprise. C'est peut-être la loi seule, fille de la civilisation, qui ne produise que du bonheur.
118L'amour est le miracle de la civilisation. On ne trouve qu'un amour physique et des plus grossiers chez les peuples sauvages ou trop barbares.
120Et la pudeur prête à l'amour le secours de l'imagination, c'est lui donner la vie.
122La pudeur est enseignée de très bonne heure aux petites filles par leurs mères, et avec une extrême jalousie, on dirait comme par esprit de corps; c'est que les femmes prennent soin d'avance du bonheur de l'amant qu'elles auront.
124Pour une femme timide et tendre rien ne doit être au-dessus du supplice de s'être permis, en présence d'un homme, quelque chose dont elle croit devoir rougir; je suis convaincu qu'une femme un peu fière préférerait mille morts. Une légère liberté, prise du côté tendre par l'homme qu'on aime, donne un moment de plaisir vif; s'il a l'air de la blâmer ou seulement de ne pas en jouir avec transport, elle doit laisser dans l'âme un doute affreux. Pour une femme au-dessus du vulgaire, il y a donc tout à gagner à avoir des manières fort réservées. Le jeu n'est pas égal; on hasarde contre un petit plaisir, ou contre l'avantage de paraître un peu plus aimable, le danger d'un remords cuisant et d'un sentiment de honte qui doit rendre même l'amant moins cher. Une soirée passée gaiement, à l'étourdie et sans songer à rien, est chèrement payée à ce prix.
126Quant à l'utilité de la pudeur, elle est la mère de l'amour; on ne saurait plus lui rien contester. Pour le mécanisme du sentiment, rien n'est plus simple; l'âme s'occupe à avoir honte, au lieu de s'occuper à désirer; on s'interdit les désirs, et les désirs conduisent aux actions.
128Il me semble que cette possibilité d'amour se présente souvent aux rêveries de la femme même la plus vertueuse, et elles ont raison. Ne pas aimer quand on a reçu du ciel une âme faite pour l'amour, c'est se priver soi et autrui d'un grand bonheur. C'est comme un oranger qui ne fleurirait pas de peur de faire un péché; et remarquez qu'une âme faite pour l'amour ne peut goûter avec transport aucun autre bonheur.
130La femme la plus jolie, la plus riche et la plus facile de Bologne, vient de me conter qu'hier soir, un fat français, qui est ici et qui donne une drôle d'idée de sa nation, s'est avisé de se cacher sous son lit. Il voulait apparemment ne pas perdre un nombre infini de déclarations ridicules dont il la poursuit depuis un mois. Mais ce grand homme a manqué de présence d'esprit; il a bien attendu que Mme M… eût congédié sa femme de chambre et se fût mise au lit, mais il n'a pas eu la patience de donner aux gens le temps de s'endormir. Elle s'est jetée à la sonnette, et l'a fait chasser honteusement au milieu des huées et des coups de cinq ou six laquais. «Et s'il eût attendu deux heures?» lui disais-je.—«J'aurais été bien malheureuse: Qui pourra douter, m'eût-il dit, que je ne sois ici par vos ordres.»
134La jalousie, elle, retourne exactement les mêmes ressorts de l'imagination contre l'amoureux.
136A l'instant où naît la jalousie, la même habitude de l'âme reste, mais pour produire un effet contraire. Chaque perfection que vous ajoutez à la couronne de l'objet que vous aimez, et qui peut-être en aime un autre, loin de vous procurer une jouissance céleste, vous retourne un poignard dans le cœur. Une voix vous crie: Ce plaisir si charmant, c'est ton rival qui en jouira.
138Vous rencontrez une jolie femme galopant dans le parc, et le rival est fameux par ses beaux chevaux, qui lui font faire dix mille en cinquante minutes.
140Dans cet état la fureur naît facilement; l'on ne se rappelle plus qu'en amour posséder n'est rien, c'est jouir qui fait tout; l'on s'exagère le bonheur du rival, l'on s'exagère l'insolence que lui donne ce bonheur, et l'on arrive au comble des tourments, c'est-à-dire à l'extrême malheur, empoisonné encore d'un reste d'espérance.
142Le seul remède est peut-être d'observer de très près le bonheur du rival. Souvent vous le verrez s'endormir paisiblement dans le salon où se trouve cette femme, qui, à chaque chapeau qui ressemble au sien et que vous voyez de loin dans la rue, arrête le battement de votre cœur.
144Je trouve écrit par Salviati: «J'ai passé hier trois heures avec la femme que j'aime, et avec un rival qu'elle veut me faire croire bien traité. Sans doute il y a eu des moments d'amertume en observant ses beaux yeux fixés sur lui, et, en sortant de chez elle, des transports vifs de l'extrême malheur à l'espérance. Mais que de choses neuves! que de pensées vives! que de raisonnements rapides! et malgré le bonheur apparent du rival, avec quel orgueil et quelles délices mon amour se sentait au-dessus du sien! Je me disais: Ces joues-là pâliraient de la plus vile peur au moindre des sacrifices que mon amour ferait en se jouant, que dis-je, avec bonheur; par exemple, mettre la main au chapeau pour tirer l'un de ces deux billets: être aimé d'elle, l'autre mourir à l'instant; et ce sentiment est de si plain-pied chez moi, qu'il ne m'empêchait point d'être aimable à la conversation.
146«Si l'on m'eût conté cela il y a deux ans, je me serais moqué.»
150Le second livre de l'essai promène cette théorie à travers les nations. Voici, par exemple, ce que Stendhal observe en Italie.
152Le bonheur de l'Italie est d'être laissée à l'inspiration du moment, bonheur partagé jusqu'à un certain point par l'Allemagne et l'Angleterre.
154D'autres avantages de l'Italie, c'est le loisir profond sous un ciel admirable et qui porte à être sensible à la beauté sous toutes les formes. C'est une défiance extrême et pourtant raisonnable qui augmente l'isolement et double le charme de l'intimité, c'est le manque de la lecture des romans et presque de toute lecture qui laisse encore plus à l'inspiration du moment; c'est la passion de la musique qui excite dans l'âme un mouvement si semblable à celui de l'amour.
156En Italie, comme avoir une passion n'est pas un avantage très rare, ce n'est pas un ridicule, et l'on entend citer tout haut dans les salons des maximes générales sur l'amour. Le public connaît les symptômes et les périodes de cette maladie et s'en occupe beaucoup. On dit à un homme quitté: «Vous allez être au désespoir pendant six mois; mais ensuite vous guérirez comme un tel, un tel, etc.»
158En Italie, les jugements du public sont les très humbles serviteurs des passions. Le plaisir réel y exerce le pouvoir qui ailleurs est aux mains de la société; c'est tout simple, la société ne donnant presque point de plaisirs à un peuple qui n'a pas le temps d'avoir de la vanité, et qui veut se faire oublier du pacha, elle n'a que peu d'autorité. Les ennuyés blâment bien les passionnés, mais on se moque d'eux. Au midi des Alpes, la société est un despote qui manque de cachots.
160Un artiste romain écrivait de Paris: «Je me déplais infiniment ici; je crois que c'est parce que je n'ai pas le loisir d'aimer à mon gré. Ici, la sensibilité se dépense goutte à goutte à mesure qu'elle se forme, et de manière, au moins pour moi, à fatiguer la source. A Rome, par le peu d'intérêt des événements de chaque jour, par le sommeil de la vie extérieure, la sensibilité s'amoncèle au profit des passions.»
164L'ouvrage se referme sur une question restée célèbre : vaut-il mieux aimer à la manière de Werther, ou à celle de don Juan ?
166Parmi les jeunes gens, lorsque l'on s'est bien moqué d'un pauvre amoureux et qu'il a quitté le salon, ordinairement la conversation finit par agiter la question de savoir s'il vaut mieux prendre les femmes comme le don Juan de Mozart, ou comme Werther. Le contraste serait plus exact si j'eusse cité Saint-Preux, mais c'est un si plat personnage, que je ferais tort aux âmes tendres en le leur donnant pour représentant.
168Le caractère de don Juan requiert un plus grand nombre de ces vertus utiles et estimées dans le monde: l'admirable intrépidité, l'esprit de ressource, la vivacité, le sang-froid, l'esprit amusant, etc.
170L'amour à la Werther ouvre l'âme à tous les arts, à toutes les impressions douces et romantiques, au clair de lune, à la beauté des bois, à celle de la peinture, en un mot au sentiment et à la jouissance du beau, sous quelque forme qu'il se présente, fût-ce sous un habit de bure. Il fait trouver le bonheur même sous les richesses. Ces âmes-là, au lieu d'être sujettes à se blaser comme Mielhan, Bezenval, etc., deviennent folles par excès de sensibilité comme Rousseau. Les femmes douées d'une certaine élévation d'âme qui, après la première jeunesse, savent voir l'amour où il est, et quel est cet amour, échappent en général aux don Juan qui ont pour eux plutôt le nombre que la qualité des conquêtes.
172Les vrais don Juan finissent même par regarder les femmes comme le parti ennemi, et par se réjouir de leurs malheurs de tous genres.
174Don Juan me disait à Thorn, dans un accès d'humeur noire: «Il n'y a pas vingt variétés de femmes, et une fois qu'on en a eu deux ou trois de chaque variété, la satiété commence.» Je répondais: «Il n'y a que l'imagination qui échappe pour toujours à la satiété. Chaque femme inspire un intérêt différent, et bien plus, la même femme, si le hasard vous la présente deux ou trois ans plus tôt ou plus tard dans le cours de la vie, et si le hasard veut que vous aimiez, est aimée d'une manière différente. Mais une femme tendre, même en vous aimant, ne produirait sur vous, par ses prétentions à l'égalité, que l'irritation de l'orgueil. Votre manière d'avoir les femmes tue toutes les autres jouissances de la vie; celle de Werther les centuple.»
176Par toutes les raisons présentées jusqu'ici, il me semble que la question se balance. Ce qui me fait croire les Werther plus heureux, c'est que don Juan réduit l'amour à n'être qu'une affaire ordinaire. Au lieu d'avoir, comme Werther, des réalités qui se modèlent sur ses désirs, il a des désirs imparfaitement satisfaits par la froide réalité, comme dans l'ambition, l'avarice et les autres passions. Au lieu de se perdre dans les rêveries enchanteresses de la cristallisation, il pense comme un général au succès de ses manœuvres, et, en un mot, tue l'amour, au lieu d'en jouir plus qu'un autre, comme croit le vulgaire.
178La Rochefoucauld, qui s'entendait pourtant en amour-propre, et qui dans la vie réelle n'était rien moins qu'un nigaud d'homme de lettres, dit: «Le plaisir de l'amour est d'aimer, et l'on est plus heureux par la passion que l'on a que par celle que l'on inspire.»
180L'amour à la don Juan est un sentiment dans le genre du goût pour la chasse. C'est un besoin d'activité qui doit être réveillé par des objets divers et mettant sans cesse en doute votre talent.
182L'amour à la Werther est comme le sentiment d'un écolier qui fait une tragédie et mille fois mieux; c'est un but nouveau dans la vie, auquel tout se rapporte, et qui change la face de tout. L'amour-passion jette aux yeux d'un homme toute la nature avec ses aspects sublimes, comme une nouveauté inventée d'hier. Il s'étonne de n'avoir jamais vu le spectacle singulier qui se découvre à son âme. Tout est neuf, tout est vivant, tout respire l'intérêt le plus passionné. Un amant voit la femme qu'il aime dans la ligne d'horizon de tous les paysages qu'il rencontre, et faisant cent lieues pour aller l'entrevoir un instant, chaque arbre, chaque rocher lui parle d'elle d'une manière différente et lui en apprend quelque chose de nouveau.
184«Vous voyez que l'inconstance est bonne:
186—Bien, vous vous moquez des serments et de la justice. Que cherche-t-on par l'inconstance? le plaisir apparemment.
188Mais le plaisir que l'on rencontre auprès d'une jolie femme désirée quinze jours et gardée trois mois, est différent du plaisir que l'on trouve avec une maîtresse désirée trois ans et gardée dix.
190Une maîtresse désirée trois ans est réellement maîtresse dans toute la force du terme; on ne l'aborde qu'en tremblant, et, dirais-je aux don Juan, l'homme qui tremble ne s'ennuie pas. Les plaisirs de l'amour sont toujours en proportion de la crainte.
192Le malheur de l'inconstance, c'est l'ennui; le malheur de l'amour-passion, c'est le désespoir et la mort. On remarque les désespoirs d'amour; ils font anecdote; personne ne fait attention aux vieux libertins blasés qui crèvent d'ennui et dont Paris est pavé.
194«L'amour brûle la cervelle à plus de gens que l'ennui.»—Je le crois bien, l'ennui ôte tout, jusqu'au courage de se tuer.
198Un dernier chapitre, plus leste, vient tempérer la gravité du propos.
200«Tout l'empire amoureux est rempli d'histoires tragiques,» dit Mme de Sévigné, racontant le malheur de son fils auprès de la célèbre Champmeslé.
202Le premier triomphe, mettant à part toute vanité, n'est directement agréable pour aucun homme.
204Pour peu que vous ayez de passion pour une femme, ou que votre imagination ne soit pas épuisée, si elle a la maladresse de vous dire un soir, d'un air tendre et interdit: «Venez demain à midi, je ne recevrai personne.» Par agitation nerveuse, vous ne dormirez pas de la nuit; l'on se figure de mille manières le bonheur qui nous attend; la matinée est un supplice; enfin, l'heure sonne, et il semble que chaque coup de l'horloge vous retentit dans le diaphragme. Vous vous acheminez vers la rue avec une palpitation; vous n'avez pas la force de faire un pas. Vous apercevez derrière sa jalousie la femme que vous aimez; vous montez en vous faisant courage… et vous faites le fiasco d'imagination.
206Nous parlions ce soir de fiasco à l'état-major du général Michaud, cinq très beaux jeunes gens de vingt-cinq à trente ans et moi. Il s'est trouvé que, à l'exception d'un fat, qui probablement n'a pas dit vrai, nous avions tous fait fiasco la première fois avec nos maîtresses les plus célèbres. Il est vrai que peut être aucun de nous n'a connu ce que Delfante appelle l'amour-passion.
208L'idée que ce malheur est extrêmement commun doit diminuer le danger.
210L'ordonnateur H. Mondor, connu de toute l'armée, a fait fiasco trois jours de suite avec la jeune et séduisante comtesse Koller.
212Mais le roi du fiasco, c'est le raisonnable et beau colonel Horse, qui a fait fiasco seulement trois mois de suite avec l'espiègle et piquante N… V…, et, enfin, a été réduit à la quitter sans l'avoir jamais eue.