4Cette version rassemble des extraits authentiques de Lucien Leuwen, roman inachevé de Stendhal publié à titre posthume en 1894, cousus par de courtes liaisons éditoriales, pour une lecture en 20 minutes. Le texte intégral est disponible sur Classiques.app.
8Lucien Leuwen avait été chassé de l’École Polytechnique pour s’être allé promener mal à propos, un jour qu’il était consigné, ainsi que tous ses camarades : c’était à l’époque d’une des célèbres journées de juin, avril ou février 1832 ou 1834.
10Quelques jeunes gens assez fous, mais doués d’un grand courage, prétendaient détrôner le roi, et l’École polytechnique (qui est en possession de déplaire au maître des Tuileries), était sévèrement consignée dans ses quartiers. Le lendemain de sa promenade, Lucien fut renvoyé comme républicain. Fort affligé d’abord, depuis deux ans il se consolait du malheur de n’avoir plus à travailler douze heures par jour. Il passait très bien son temps chez son père, homme de plaisir et riche banquier, lequel avait à Paris une maison fort agréable.
12M. Leuwen père, l’un des associés de la célèbre maison Van Peters, Leuwen et compagnie, ne redoutait au monde que deux choses : les ennuyeux et l’air humide. Il n’avait point d’humeur, ne prenait jamais le ton sérieux avec son fils et lui avait proposé, à la sortie de l’école, de travailler au comptoir un seul jour de la semaine, le jeudi, jour du grand courrier de Hollande. Pour chaque jeudi de travail, le caissier comptait à Lucien deux cents francs, et de temps à autre payait aussi quelques petites dettes ; sur quoi M. Leuwen disait :
14« Un fils est un créancier donné par la nature. »
16Quelquefois il plaisantait ce créancier.
18« Savez-vous, lui disait-il un jour, ce qu’on mettrait sur votre tombe de marbre, au Père-Lachaise, si nous avions le malheur de vous perdre ? “Siste, viator ! Ici repose Lucien Leuwen, républicain, qui pendant deux années fit une guerre soutenue aux cigares et aux bottes neuves.” »
20Nommé sous-lieutenant au 27e régiment de lanciers grâce au crédit de son père, Lucien quitte Paris pour la garnison de Nancy.
22Ce fut sur les huit heures et demie du matin, le 24 de mars 183..., et par un temps sombre et froid, que le 27e régiment de lanciers entra dans Nancy. Il était précédé par un corps (de musique) magnifique et qui eut le plus grand succès auprès des bourgeois et des grisettes de l’endroit : trente-deux trompettes, vêtus de rouge et montés sur des chevaux blancs, sonnaient à tout rompre. Bien plus, les six trompettes formant le premier rang étaient des nègres, et le trompette-major avait près de sept pieds.
24Les beautés de la ville et particulièrement les jeunes ouvrières en dentelle se montrèrent à toutes les fenêtres et furent fort sensibles à cette harmonie perçante ; il est vrai qu’elle était relevée par des habits rouges chamarrés de galons d’or superbes, que portaient les trompettes.
26Nancy, cette ville si forte, chef-d’œuvre de Vauban, parut abominable à Lucien. La saleté, la pauvreté semblaient s’en disputer tous les aspects et les physionomies des habitants répondaient parfaitement à la tristesse des bâtiments. Lucien ne vit partout que des figures d’usuriers, des physionomies mesquines, pointues, hargneuses. « Ces gens ne pensent qu’à l’argent et aux moyens d’en amasser, se dit-il avec dégoût. Tel est, sans doute, le caractère de cette Amérique que les libéraux nous vantent si fort. »
28Le régiment défile dans les rues quand, au milieu d’un grand mur blanc, une persienne peinte en vert perroquet s’entrouvre.
30Lucien se complaisait dans cette idée peu polie lorsqu’il vit la persienne vert perroquet s’entrouvrir un peu ; c’était une jeune femme blonde qui avait des cheveux magnifiques et l’air dédaigneux : elle venait voir défiler le régiment. Toutes les idées tristes de Lucien s’envolèrent à l’aspect de cette jolie figure ; son âme en fut ranimée. Les murs écorchés et sales des maisons de Nancy, la boue noire, l’esprit envieux et jaloux de ses camarades, les duels nécessaires, le méchant pavé sur lequel glissait la fosse qu’on lui avait donnée, peut-être exprès, tout disparut. Un embarras sous une voûte, au bout de la rue, avait forcé le régiment à s’arrêter. La jeune femme ferma sa croisée et regarda, à demi cachée par le rideau de mousseline brodée de sa fenêtre. Elle pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Lucien trouva dans ses yeux une expression singulière ; était-ce de l’ironie, de la haine, ou tout simplement de la jeunesse et une certaine disposition à s’amuser de tout ?
32Le second escadron, dont Lucien faisait partie, se remit en mouvement tout à coup ; Lucien, les yeux fixés sur la fenêtre vert perroquet, donna un coup d’éperon à son cheval, qui glissa, tomba et le jeta par terre.
34Se relever, appliquer un grand coup de fourreau de son sabre à la rosse, sauter en selle fut, à la vérité, l’affaire d’un instant ; mais l’éclat de rire fut général et bruyant. Lucien remarqua que la dame aux cheveux d’un blond cendré souriait encore, que déjà il était remonté. Les officiers du régiment riaient, mais exprès, comme un membre du centre, à la Chambre des députés, quand on fait aux ministres quelque reproche fondé.
36La chute sous les fenêtres de la belle inconnue — Mme de Chasteller, jeune veuve et reine des salons légitimistes — poursuit Lucien. Au régiment, où on le tient pour républicain, un officier l’accuse d’ennuyer tout le monde de ses justifications.
38« Je crains bien d’être ennuyeux, cela peut m’arriver quelquefois, et je vous en crois sur parole, monsieur ; mais je suis déterminé à ne pas me laisser accuser de républicanisme ; je désire marquer ma déclaration par un coup d’épée, et je vous serai fort obligé, monsieur, si vous voulez bien mesurer la vôtre avec moi. »
40Ce mot sembla rendre la vie à tous ces pauvres jeunes gens ; Lucien vit aussitôt vingt officiers autour de lui. Ce duel fut une bonne fortune pour tout le régiment. Il eut lieu le soir même, dans un recoin du rempart bien triste et bien sale. On se battit à l’épée, et les deux adversaires furent blessés, mais sans que l’État fût menacé de perdre aucun des deux. Lucien avait un grand coup dans le haut du bras droit. Il se permit sur sa blessure une plaisanterie qui sans doute était mauvaise, car elle ne fut pas comprise. Son témoin en fut choqué, et, lui ayant demandé s’il avait besoin de lui, sur sa réponse négative, le planta là.
42Guéri de sa blessure, introduit par le docteur Du Poirier dans la haute société légitimiste de Nancy, Lucien retrouve Mme de Chasteller au grand bal de Mme de Marcilly. Elle lui adresse la parole.
44Au mot que lui adressa Mme de Chasteller, Lucien devint un autre homme. Par le noble regard qui daignait s’arrêter sur lui, il se crut affranchi de tous les lieux communs, qui l’ennuyaient à dire, qu’il disait mal, et qui, à Nancy, font encore l’élément essentiel de la conversation entre gens qui se voient pour la huit ou dixième fois. Tout à coup il osa parler, et beaucoup. Il parlait de tout ce qui pouvait intéresser ou amuser la jolie femme qui, tout en donnant le bras à son grand cousin, daignait l’écouter avec des yeux étonnés. Sans perdre rien de sa douceur et de son accent respectueux, la voix de Lucien s’éclaircit et prit de l’éclat. Les idées nettes et plaisantes ne lui manquèrent pas plus que les paroles vives et pittoresques pour les peindre. Dans la simplicité noble du ton qu’il osa prendre spontanément avec Mme de Chasteller, il sut faire apparaître, sans se permettre assurément rien qui pût choquer la délicatesse la plus scrupuleuse, cette nuance de familiarité délicate qui convient à deux âmes de même portée, lorsqu’elles se rencontrent et se reconnaissent au milieu des masques de cet ignoble bal masqué qu’on appelle le monde. Ainsi des anges se parleraient qui, partis du ciel pour quelque mission, se rencontreraient, par hasard, ici-bas.
46Le bal s’achève dans le trouble : Mme de Chasteller, prise d’un malaise qu’elle déguise à grand-peine, s’épouvante ensuite de ce qu’elle a laissé paraître.
48« Je me suis compromise à jamais dans l’esprit de M. Leuwen. Mes yeux lui ont dit : « Je vous aime follement. » Et j’ai fait entendre cette cruelle vérité à un jeune homme léger, fier de ses avantages, peu discret, et j’ai parlé ainsi dès le premier jour qu’il m’adressa la parole. Dans ma folie, j’ai osé lui adresser des questions que six mois de connaissance et de bonne amitié justifieraient à peine. Dieu ! Où avais-je la tête ?
50Les semaines passent, entre visites, brouilles et rumeurs. Un dimanche, toute une société part pour le café du Chasseur vert, dans les grands bois voisins de Nancy.
52Il y avait ce soir-là, au café-hauss du Chasseur vert, des cors de Bohême qui exécutaient d’une façon ravissante une musique douce, simple, un peu lente. Rien n’était plus tendre, plus occupant, plus d’accord avec le soleil qui se couchait derrière les grands arbres de la forêt. De temps à autre, il lançait quelque rayon qui perçait au travers des profondeurs de la verdure et semblait animer cette demi-obscurité si touchante des grands bois. C’était une de ces soirées enchanteresses, que l’on peut compter au nombre des plus grands ennemis de l’impassibilité du cœur. Ce fut peut-être à cause de tout cela que Leuwen, moins timide sans pourtant être hardi, dit à Mme de Chasteller, comme entraîné par un mouvement involontaire :
54« Mais, madame, pouvez-vous douter de la sincérité et de la pureté du sentiment qui m’anime ? Je vaux bien peu sans doute, je ne suis rien dans le monde, mais ne voyez-vous pas que je vous aime de toute mon âme ? Depuis le jour de mon arrivée que mon cheval tomba sous vos fenêtres, je n’ai pu penser qu’à vous, et bien malgré moi, car vous ne m’avez pas gâté par vos bontés. Je puis vous jurer, quoique cela soit bien enfant et peut-être ridicule à vos yeux, que les moments les plus doux de ma vie sont ceux que je passe sous vos fenêtres, quelquefois, le soir.
56Mme de Chasteller, qui lui donnait le bras, le laissait dire et s’appuyait presque sur lui ; elle le regardait avec des yeux attentifs, si ce n’est attendris. Leuwen le lui reprocha presque.
58« Quand nous serons de retour à Nancy, quand les vanités de la vie vous auront saisie de nouveau, vous ne verrez en moi qu’un petit sous-lieutenant. Vous serez sévère et j’ose dire méchante pour moi. Vous n’aurez pas beaucoup à faire pour me rendre malheureux : la seule peur de vous avoir déplut suffit pour m’ôter toute tranquillité. »
60Ce mot fut dit avec une vérité, et une simplicité si touchantes, que Mme de Chasteller répondit aussitôt :
62« Ne croyez pas à la lettre que vous recevrez de moi. »
64L’hiver venu, Lucien est reçu presque chaque soir chez Mme de Chasteller ; le bonheur avance à petits pas, coupé de quiproquos.
66Un soir, Mme de Chasteller eut à écrire une lettre pressée.
68« Voilà un journal pour amuser vos loisirs », dit-elle en riant et en jetant à Leuwen un numéro des Débats ; et elle alla en sautant prendre un pupitre fermé qu’elle vint poser sur la table placée entre Leuwen et elle.
70Comme elle ouvrait le pupitre, en se penchant avec une petite clef attachée à la chaîne de sa montre, Leuwen se baissa un peu sur la table et lui baisa la main.
72Mme de Chasteller releva la tête : ce n’était plus la même femme.
74« Il eût pu tout aussi bien me baiser le front », pensa-t-elle. La pudeur blessée la mit hors d’elle-même.
76« Je ne pourrai donc jamais avoir la moindre confiance en vous ? » Et ses yeux exprimaient la plus vive colère. « Quoi ! je veux bien vous recevoir, quand j’aurais dû fermer ma porte pour vous, comme pour tout le monde ; je vous admets à une intimité dangereuse pour ma réputation et dont vous auriez dû respecter les lois (ici sa physionomie comme sa voix prirent l’air le plus altier) ; je vous traite en frère, je vous engage à lire un moment, pendant que j’écris une lettre indispensable, et sans à-propos, sans grâce, vous profitez de mon peu de défiance pour vous permettre un geste aussi humiliant, à le bien prendre, pour vous que pour moi ! Allez, monsieur, je me suis trompée en vous recevant chez moi. »
78Les mois passent. Pour chasser de Nancy cet amoureux devenu dangereux, le docteur Du Poirier monte une comédie atroce : Mme de Chasteller est malade, et Lucien, introduit en cachette, attend dans l’antichambre.
80Voici ce qui arriva : à huit heures et demie, dans un moment où Mlle Bérard parlait à la vieille portière, Anne-Marie fit passer dans la cour Leuwen qui, deux minutes après, fut placé dans un retranchement en bois peint qui occupait la moitié de l’antichambre de Mme de Chasteller. De là, Leuwen voyait fort bien ce qui se passait dans la pièce voisine et entendait presque tout ce qui se disait dans l’appartement entier.
82Tout à coup, il entendit les vagissements d’un enfant à peine né. Il vit arriver dans l’antichambre le docteur essoufflé portant l’enfant dans un linge qui lui parut taché de sang.
84L’enfant qu’on exhibe a en réalité un mois ou deux ; Lucien, anéanti, n’y voit que trahison. Il sort inaperçu.
86Il courut chez lui et s’enferma à clef dans sa chambre. Ce ne fut qu’à ce moment qu’il se permit de considérer en plein tout son malheur. Il était trop amoureux pour être furieux, dans ce premier moment, contre Mme de Chasteller.
88« M’a-t-elle jamais dit qu’elle n’eût aimé personne avant moi ? D’ailleurs, vivant avec moi comme avec un frère par ma sottise et ma très grande sottise, me devait-elle une telle confidence ?... Mais, ma chère Bathilde, je ne puis donc plus t’aimer ? » s’écriait-il tout à coup en fondant en larmes.
90Il veut se distraire chez Mme d’Hocquincourt et tombe évanoui en s’habillant.
92Le reste de la nuit se passa dans une sorte de délire. Il eut un instant l’ignoble idée d’aller faire des reproches à Mme de Chasteller ; il eut horreur de cette tentation. Il écrivit au lieutenant-colonel Filloteau qui, par bonheur, commandait le régiment, qu’il était malade, et sortit de Nancy fort matin, espérant n’être pas vu.
94Ce fut dans cette promenade solitaire qu’il sentit en plein toute l’étendue de son malheur.
96« Je ne puis plus aimer Bathilde ! » se disait-il tout haut de temps en temps.
98À neuf heures du matin, comme il se trouvait à six lieues de Nancy, l’idée d’y rentrer lui parut horrible.
100« Il faut que j’aille à Paris à franc étrier, voir ma mère. »
102Trente-deux heures plus tard, il est à Paris, chez sa mère.
104« Maman, je suis fou. Je n’ai pas manqué à l’honneur, mais à cela près je suis le plus malheureux des hommes.
106– Je vous pardonne tout, lui dit-elle en lui sautant au cou. Ne crains aucun reproche, mon Lucien. Est-ce une affaire d’argent ? J’en ai.
108– C’est bien autre chose. J’aimais, et j’ai été trompé. »
110M. Leuwen père accueille le déserteur avec sa légèreté souveraine et lui demande ce qu’il compte faire.
112« Votre mère prétend, continua M. Leuwen père, que vous ne voulez pas retourner à Nancy ? Ne retournez pas en province ; à Dieu ne plaise que je m’érige en tyran. Pourquoi ne feriez-vous pas des folies, et même des sottises ? Il y en a une, pourtant, mais une seule, à laquelle je ne consentirai pas, parce qu’elle a des suites : c’est le mariage ; mais vous avez la ressource des sommations respectueuses... et pour cela je ne me brouillerai pas avec vous. Nous plaiderons, mon ami, en dînant ensemble.
114– Mais, mon père, répondit Lucien revenant de bien loin, il n’est nullement question de mariage.
116– Eh ! bien, si vous ne songez pas au mariage, moi j’y songerai. Réfléchissez à ceci : je puis vous marier à une fille riche et pas plus sotte qu’une pauvre, et il est fort possible qu’après moi vous ne soyez pas riche. Ce peuple-ci est si fou, qu’avec une épaulette, une fortune bornée est très supportable pour l’amour-propre. Sous l’uniforme, la pauvreté n’est que la pauvreté, ce n’est pas grand-chose, il n’y a pas le mépris. Mais tu croiras ces choses-là, dit M. Leuwen en changeant de ton, quand tu les auras vues toi-même... Je dois te sembler un radoteur... Donc, brave sous-lieutenant, vous ne voulez plus de l’état militaire ?
118– Puisque vous êtes si bon que de raisonner avec moi au lieu de commander, non, je ne veux plus de l’état militaire en temps de paix, c’est-à-dire passer ma soirée à jouer au billard et à m’enivrer au café, et encore avec défense de prendre sur la table de marbre mal essuyée d’autre journal que le Journal de Paris. Dès que nous sommes trois officiers à [nous] promener ensemble, un au moins peut passer pour espion dans l’esprit des deux autres. Le colonel, autrefois intrépide soldat, s’est transformé, sous la baguette du juste-milieu, en sale commissaire de police. »
120Son père le fait nommer maître des requêtes et secrétaire particulier du comte de Vaize, ministre de l’Intérieur. Premier jour de bureau.
122Pendant toute cette journée, remplie presque exclusivement d’un cérémonial faux à couper au couteau, Lucien fut plus froid encore et plus ironique qu’au régiment. Il lui semblait être séparé par dix années d’une expérience impitoyable de ce moment de premier début à Nancy, où il était froid pour éviter une plaisanterie qui aurait pu conduire à un coup d’épée. Souvent alors il avait toutes les peines du monde à réprimer une bouffée de gaieté ; au risque de toutes les plaisanteries grossières et de tous les coups d’épée du monde, il aurait voulu jouer aux barres avec ses camarades du 27e. Aujourd’hui, il n’avait besoin que de ne pas trop déguiser le profond dégoût que lui inspiraient tous les hommes. Sa froideur d’alors lui semblait la bouderie joyeuse d’un enfant de quinze ans ; maintenant, il avait le sentiment de s’enfoncer dans la boue.
124M. Leuwen père, lui, observe son fils avec une inquiétude qui l’étonne lui-même. Un soir, à deux heures du matin, son chagrin éclate.
126« Allez pousser le verrou de cette porte. » Et comme Lucien revenait près de la cheminée : « Savez-vous un ridicule affreux dans lequel je suis tombé ? dit M. Leuwen avec humeur.
128– Et lequel, mon père ? Je ne m’en serais jamais douté.
130– Je vous aime, et par conséquent, vous me rendez malheureux ; car la première des duperies, c’est d’aimer, ajouta-t-il en s’animant de plus en plus et prenant un ton sérieux que son fils ne lui avait jamais vu. Dans ma longue carrière je n’ai connu qu’une exception, mais aussi elle est unique. J’aime votre mère, elle est nécessaire à ma vie, et elle ne m’a jamais donné un grain de malheur. Au lieu de vous regarder comme mon rival dans son cœur, je me suis avisé de vous aimer, c’est un ridicule dans lequel je m’étais bien promis de ne jamais tomber, et vous m’empêchez de dormir. »
132Envoyé en mission avec son ami Coffe pour acheter deux élections au profit du ministère, Lucien est reconnu au passage à Blois. Comme il sort de l’auberge pour regagner sa voiture, des cris l’accueillent.
134« À bas l’espion, à bas le commissaire de police ! »
136Rouge comme un coq, il prit sur lui de ne pas répondre, et voulut s’approcher de sa voiture. La foule s’écarta un peu. Comme il ouvrait la portière, une énorme pelletée de boue tomba sur sa figure, et de là sur sa cravate. Comme il parlait à M. Coffe dans ce moment, la boue entra même dans sa bouche.
138Un grand commis aux favoris rouges, qui fumait tranquillement au balcon du premier étage chargé de tous les voyageurs qui se trouvaient dans l’hôtel et qui dominait la scène de fort près, dit en criant au peuple :
140« Voyez comme il est sale ; vous avez mis son âme sur sa figure ! »
142Ce propos fut suivi d’un petit silence, et puis accueilli par un éclat de rire général qui se prolongea dans toute la rue avec un bruit assourdissant et dura bien cinq minutes.
144Deux gendarmes dispersent la foule ; il faut repartir sous les huées.
146« Il faut que je retrouve l’homme qui m’a insulté, répétait Leuwen pour la cinq ou sixième fois.
148– Dans le métier que nous faisons, vous et moi, répondit enfin Coffe d’un fort grand sang-froid, il faut secouer les oreilles et aller en avant. »
150De retour à Paris, pour complaire à son père — devenu député et arbitre d’une crise ministérielle —, Lucien fait la cour à la belle Mme Grandet, qui n’a cédé que contre la promesse d’un portefeuille pour son mari.
152Mme Grandet eût été fâchée d’être obligée de ne pas admettre Lucien à la première place dans son cœur. Si la situation se fût prolongée huit ou dix jours, elle eût peut-être continué, à ses frais, la route pour la première idée de laquelle il avait fallu la payer par un ministère. Elle eût aimé Lucien sérieusement.
154Elle voulut faire une partie d’échecs avec lui.
156Elle était, ce soir-là, animée, brillante, d’une fraîcheur encore plus admirable qu’à l’ordinaire. Sa beauté, qui était du premier rang, n’avait rien de sublime, d’austère, en un mot de ce qui charme les cœurs distingués et fait peur au vulgaire. Le succès de Mme Grandet auprès des quinze ou vingt personnes qui successivement s’approchèrent de la table d’échecs était frappant.
158« Et une telle femme me fait presque la cour ! pensait Lucien, tout en donnant à Mme Grandet le plaisir de le gagner. Il faut que je sois un être bien singulier pour n’être pas heureux. »
160C’est alors que tout s’écroule : M. Leuwen père meurt subitement, et Lucien, accouru à Paris, apprend l’état de la banque de la bouche du vieux chef de bureau Reffre.
162Après la mort subite de M. Leuwen, Lucien revint à Paris. Il passa une heure avec sa mère, et ensuite alla au comptoir. Le chef de bureau, M. Reffre, homme sage à cheveux blancs couronnés dans les affaires, lui dit, même avant de parler de la mort du chef :
164« Monsieur, j’ai à vous parler de vos affaires ; mais, s’il vous plaît, nous passerons dans votre chambre. »
166À peine arrivés :
168« Vous êtes un homme, et un brave homme. Préparez-vous à tout ce qu’il y a de pis. Me permettez-vous de parler librement.
170– Je vous en prie, mon cher monsieur Reffre. Dites-moi nettement tout ce qu’il y a de pis.
172– Il faut faire banqueroute.
174– Grand Dieu ! Combien doit-on ?
176– Juste autant qu’on a. Si vous ne faites pas banqueroute, il ne vous reste rien.
178Lucien va consulter sa mère.
180Il revint à M. Reffre après un gros quart d’heure ; il avait employé dix minutes à préparer l’esprit de sa mère. Elle avait, comme lui, horreur de la banqueroute, et avait offert le sacrifice de sa dot, montant à 150 000 francs, ne demandant qu’une pension viagère de 1200 francs pour elle et 1200 francs pour son fils.
182M. Reffre fut atterré de la résolution de payer intégralement tous les créanciers. Il supplia Lucien de réfléchir vingt-quatre heures.
184« C’est justement, mon cher Reffre, la seule et unique chose que je ne puisse pas vous accorder.
186Tout est payé ; la fortune est perdue. Par une ancienne dette du maréchal ministre de la Guerre envers son père, Lucien obtient un poste de second secrétaire d’ambassade à Capel, hors de France. Le roman, resté inachevé, s’arrête sur son départ.
188Sa mère montra une force de caractère et un esprit du meilleur goût ; jamais une plainte. Elle eût pu garder son magnifique appartement dix-huit mois encore. Avant le départ de Lucien, elle s’était établie dans un appartement de quatre pièces au troisième étage, sur le boulevard. Elle annonça à un petit nombre d’amis qu’elle leur offrirait du thé tous les vendredis, et que pendant son deuil sa porte serait fermée tous les autres jours.
190Le huitième jour après la dernière entrevue avec le maréchal, Lucien se demandait s’il devait se présenter ou attendre encore, quand on lui apporta un grand paquet adressé à M. le chevalier Leuwen, second secrétaire d’ambassade à [Capel]. Lucien sortit à l’instant pour aller chez le brodeur commander un petit uniforme ; il vit le ministre, reçut un quartier d’avance de ses appointements, étudia au ministère la correspondance de l’ambassade de Capel, moins les lettres secrètes. Tout le monde lui parla d’acheter une voiture, et trois jours après avoir reçu avis de sa nomination il partit bravement par la malle-poste. Il avait résisté héroïquement à l’idée de se rendre à son poste par Nancy, Bâle et Milan.
192Il s’arrêta deux jours, avec délices, sur le lac de Genève et visita les lieux que la Nouvelle Héloïse a rendus célèbres ; il trouva chez un paysan de Clarens un lit brodé qui avait appartenu à Mme de Warens.
194À la sécheresse d’âme qui le gênait à Paris, pays si peu fait pour y recevoir des compliments de condoléances, avait succédé une mélancolie tendre : il s’éloignait de Nancy peut-être pour toujours.
196Cette tristesse ouvrit son âme au sentiment des arts. Il vit, avec plus de plaisir qu’il n’appartient de le faire à un ignorant, Milan, Saronno, la Chartreuse de Pavie, etc. Bologne, Florence le jetèrent dans un état d’attendrissement et de sensibilité aux moindres petites choses qui lui eût causé bien des remords trois ans auparavant.
198Enfin, en arrivant à son poste, à Capel, il eut besoin de se sermonner pour prendre envers les gens qu’il allait voir le degré de sécheresse convenable.