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Souvenirs d'égotisme

Souvenirs d'égotisme1
CHAPITRE PREMIER
1Rome, 20 juin 1832.
2Pour employer mes loisirs dans cette terre étrangère, j’ai envie d’écrire un petit mémoire de ce qui m’est arrivé pendant mon dernier voyage à Paris, du 21 juin 1821 au …novembre 1830. C’est un espace de neuf ans et demi. Je me gronde moi-même depuis deux mois, depuis que j’ai digéré la nouvelleté de ma position pour entreprendre un travail quelconque. Sans travail, le vaisseau de la vie humaine n’a point de lest.
3J’avoue que le courage d’écrire me manquerait si je n’avais pas l’idée qu’un jour ces feuilles paraîtront imprimées et seront lues par quelque âme que j’aime, par un être tel que Mme Roland ou M. Gros, le géomètre. Mais les yeux qui liront ceci s’ouvrent à peine à la lumière, je suppute que mes futurs lecteurs ont dix ou douze ans.
4Ai-je tiré tout le parti possible pour mon bonheur des positions où le hasard m’a placé pendant les neuf ans que je viens de passer à Paris ? Quel homme suis-je ? Ai-je du bon sens ? Ai-je du bon sens avec profondeur ?
5Ai-je un esprit remarquable ? En vérité, je n’en sais rien. Ému par ce qui m’arrive au jour le jour, je pense rarement à ces questions fondamentales, et alors mes jugements varient comme mon humeur. Mes jugements ne sont que des aperçus.
6Voyons si, en faisant mon examen de conscience, la plume à la main, j’arriverai à quelque chose de positif et qui reste longtemps vrai pour moi. Que penserai-je de ce que je me sens disposé à écrire en le relisant vers 1835, si je vis ? Sera-ce comme pour mes ouvrages imprimés ? J’ai un profond sentiment de tristesse quand faute d’autre livre je les relis.
7Je sens, depuis un mois que j’y pense, une répugnance réelle à écrire uniquement pour parler de moi, du nombre de mes chemises, de mes accidents d’amour-propre. D’un autre côté, je me trouve loin de la France2, j’ai lu tous les livres amusants qui ont pénétré en ce pays. Toute la disposition de mon cœur était d’écrire un livre d’imagination sur une intrigue d’amour arrivée à Dresde, en août 1813, dans une maison voisine de la mienne, mais les petits devoirs de ma place m’interrompent assez souvent, ou, pour mieux dire, je ne puis jamais en prenant mon papier être sûr de passer une heure sans être interrompu. Cette petite contrariété éteint net l’imagination chez moi. Quand je reprends ma fiction, je suis dégoûté de ce que je pensais. À quoi un homme sage répondra qu’il faut se vaincre soi-même. Je répliquerai : il est trop tard, j’ai 49 ans ; après tant d’aventures, il est temps de songer à achever la vie le moins mal possible.
8Ma principale objection n’était pas la vanité qu’il y a à écrire sa vie. Un livre sur un tel sujet est comme tous les autres ; on l’oublie bien vite, s’il est ennuyeux. Je craignais de déflorer les moments heureux que j’ai rencontrés, en les décrivant, en les anatomisant. Or, c’est ce que je ne ferai point, je sauterai le bonheur.
9Le génie poétique est mort, mais le génie du soupçon est venu au monde. Je suis profondément convaincu que le seul antidote qui puisse faire oublier au lecteur les éternels Je que l’auteur va écrire, c’est une parfaite sincérité.
10Aurai-je le courage de raconter les choses humiliantes sans les sauver par des préfaces infinies ? Je l’espère.
11Malgré les malheurs de mon ambition, je ne crois pas les hommes méchants, je ne me crois point persécuté par eux, je les regarde comme des machines poussées, en France, par la vanité et ailleurs par toutes les passions, la vanité y comprise.
12Je ne me connais point moi-même, et c’est ce qui quelquefois, la nuit quand j’y pense, me désole. Suis-je bon, méchant, spirituel, bête ? Ai-je su tirer un bon parti des hasards au milieu desquels m’a jeté et la toute-puissance de Napoléon (que toujours j’adorai) en 1810, et la chute que nous fîmes dans la boue en 1814, et notre effort pour en sortir en 1830 ? Je crains bien que non, j’ai agi par humeur, au hasard. Si quelqu’un m’avait demandé conseil sur ma propre position, j’en aurais souvent donné un d’une grande portée : des amis, rivaux d’esprit, m’ont fait compliment là-dessus.
13En 1814, M. le comte Beugnot, ministre de la police, m’offrit la direction de l’approvisionnement de Paris. Je ne sollicitais rien, j’étais en admirable position pour accepter, je répondis de façon à ne pas encourager M. Beugnot, homme qui a de la vanité comme deux Français ; il dut être fort choqué. L’homme qui eut cette place s’en est retiré au bout de quatre ou cinq ans, las de gagner de l’argent, et, dit-on, sans voler. L’extrême mépris que j’avais pour les Bourbons — c’était pour moi, alors, une boue fétide — me fit quitter Paris peu de jours après n’avoir pas accepté l’obligeante proposition de M. Beugnot. Le cœur navré par le triomphe de tout ce que je méprisais et ne pouvais haïr, n’était rafraîchi que par un peu d’amour que je commençais à éprouver pour Mme la comtesse Dulong, que je voyais tous les jours chez M. Beugnot et qui, dix ans plus tard, a eu une grande part dans ma vie. Alors elle me distinguait, non pas comme aimable, mais comme singulier. Elle me voyait l’ami d’une femme fort laide et d’un grand caractère, Mme la comtesse Beugnot. Je me suis toujours repenti de ne pas l’avoir aimée. Quel plaisir de parler avec intimité à un être de cette portée !
14Cette préface est bien longue, je le sens depuis trois pages  ; mais je dois commencer par un sujet si triste et si difficile que la paresse me saisit déjà  ; j’ai presque envie de jeter la plume. Mais, au premier moment de solitude, j’aurais des remords.
15Je quittai Milan pour Paris, le… juin 1821, avec une somme de 3,500 francs, je crois, regardant comme unique bonheur de me brûler la cervelle quand cette somme serait finie. Je quittais, après trois ans d’intimité, une femme que j’adorais, qui m’aimait et qui ne s’est jamais donnée à moi.
16J’en suis encore, après tant d’années d’intervalle, à deviner les motifs de sa conduite. Elle était hautement déshonorée, elle n’avait cependant jamais eu qu’un amant  ; mais les femmes de la bonne compagnie de Milan se vengeaient de sa supériorité. La pauvre Métilde ne sut jamais ni manœuvrer contre cet ennemi, ni le mépriser. Peut-être un jour, quand je serai bien vieux, bien glacé, aurai-je le courage de parler des années 1818, 1819, 1820, 1821.
17En 1821, j’avais beaucoup de peine à résister à la tentation de me brûler la cervelle. Je dessinais un pistolet à la marge d’un mauvais drame d’amour que je barbouillais alors (logé casa Acerbi). Il me semble que ce fut la curiosité politique qui m’empêcha d’en finir ; peut-être, sans que je m’en doute, fut-ce aussi la peur de me faire mal.
18Enfin je pris congé de Métilde.
19— Quand reviendrez-vous, me dit-elle ?
20— Jamais, j’espère.
21Il y eut là une dernière heure de tergiversations et de vaines paroles ; une seule eût pu changer ma vie future, hélas ! pas pour bien longtemps. Cette âme angélique, cachée dans un si beau corps, a quitté la vie en 1825.
22Enfin, je partis dans l’état qu’on peut imaginer le… juin. J’allais de Milan à Côme, craignant à chaque instant et croyant même que je rebrousserais chemin.
23Cette ville où je croyais ne pouvoir demeurer sans mourir, je ne pus la quitter sans me sentir arracher l’âme ; il me semblait que j’y laissais la vie, que dis-je, qu’était-ce que la vie auprès d’elle (de Métilde) ? J’expirais à chaque pas que je faisais pour m’en éloigner. Je ne respirais qu’en soupirant (Shelley).
24Bientôt je fus comme stupide, faisant la conversation avec les postillons et répondant sérieusement aux réflexions de ces gens-là sur le prix du vin. Je pesais avec eux les raisons qui devaient le faire augmenter d’un sou ; ce qu’il y avait de plus affreux, c’était de regarder dans moi-même. Je passai à Airolo, à Bellinzona, à Lugano (le son de ces noms me fait frémir même encore aujourd’hui — 20 juin 1832).
25J’arrivai au Saint-Gothard, alors abominable (exactement comme les montagnes du Cumberland dans le nord de l’Angleterre, en y ajoutant des précipices). Je voulus passer le Saint-Gothard à cheval, espérant un peu que je ferais une chute qui m’écorcherait à fond, et que cela me distrairait. Quoique ancien officier de cavalerie, et quoique j’aie passé ma vie à tomber de cheval, j’ai horreur des chutes sur des pierres roulantes, et cédant sous les pas du cheval.
26Le courrier avec lequel j’étais finit par m’arrêter et par me dire que peu lui importait de ma vie, mais que je diminuerais son profit, et que personne ne voudrait plus venir avec lui quand on saurait qu’un de ses voyageurs avait roulé dans le précipice.
27— Hé quoi ! n’avez-vous pas deviné que j’ai la V… ? lui dis-je, je ne puis pas marcher.
28J’arrivai avec ce courrier maudissant son sort jusqu’à Altorf. J’ouvrais des yeux stupides sur tout. Je suis un grand admirateur de Guillaume Tell, quoique les écrivains ministériels de tous les pays prétendent qu’il n’a jamais existé. À Altorf, je crois, une mauvaise statue de Tell avec un jupon de pierre me toucha précisément parce qu’elle était mauvaise.
29Voilà donc, me disais-je, avec une douce mélancolie, succédant pour la première fois à un désespoir sec, voilà donc ce que deviennent les plus belles choses aux yeux des hommes grossiers. Telle tu es, Métilde, au milieu du salon de Mme Traversi.
30La vue de cette statue m’adoucit un peu. Je m’informai du lieu où était la chapelle de Tell.
31— Vous la verrez demain.
32Le lendemain, je m’embarquai en bien mauvaise compagnie : des officiers suisses faisant partie de la garde de Louis XVIII, qui se rendaient à Paris3.
33La France, et surtout les environs de Paris, m’ont toujours déplu, ce qui prouve que je suis un mauvais Français et un méchant, disait plus tard, Mlle Sophie… belle-fille de M. Cuvier.
34Mon cœur se serra tout à fait en allant de Bâle à Belfort et quittant les hautes, si ce n’est les belles montagnes suisses, pour l’affreuse et plate misère de la Champagne.
35Que les femmes sont laides à…, village où je les vis en bas bleus et avec des sabots. Mais, plus tard, je me dis : quelle politesse, quelle affabilité, quel sentiment de justice dans leur conversation villageoise !
36Langres était située comme Volterre, ville qu’alors j’adorais, elle avait été le théâtre d’un de mes exploits les plus hardis dans ma guerre contre Métilde.
37Je pensai à Diderot, fils, comme on sait, d’un coutelier de Langres. Je songeai à Jacques le Fataliste, le seul de ses ouvrages que j’estime, mais je l’estime beaucoup plus que le Voyage d’Anacharsis, le Traité des Études, et cent bouquins estimés des pédants.
38Le pire des malheurs serait, m’écriai-je, que ces hommes si secs, mes amis, au milieu desquels je vais vivre, devinassent ma passion, et pour une femme que je n’ai pas eue !
39Je me dis cela en juin 1821, et je vois en juin 1832, pour la première fois, en écrivant ceci, que cette peur, mille fois répétée, a été dans le fait le principe dirigeant de ma vie pendant dix ans. C’est par là que je suis venu à avoir de l’esprit, chose qui était le bloc, la butte de mes mépris à Milan en 1818 quand j’aimais Métilde.
40J’entrai dans Paris, que je trouvai pire que laid, insultant pour ma douleur, avec une seule idée : n’être pas deviné.
41Au bout de huit jours en voyant l’absence politique je me dis profiter de ma douleur pour.....
42Je vécus là-dessus plusieurs mois dont je ne me souviens guère. J’accablais de lettres mes amis de Milan pour en obtenir indirectement un demi mot sur Métilde. Ceux qui désapprouvaient ma sottise jamais n’en parlaient.
43Je me logeais à Paris, rue de Richelieu, dans un Hôtel de Bruxelles, no 47, tenu par un M. Petit, ancien valet de chambre de l’un des MM. de Damas. La politesse, la grâce, l’à-propos de ce M. Petit, son absence de tout sentiment, son horreur pour tout mouvement de l’âme qui avait de la profondeur, son souvenir vif pour des jouissances de vanité qui avaient trente ans de date, son honneur parfait en matière d’argent, en faisaient à mes yeux le modèle parfait de l’ancien Français. Je lui confiai bien vite les 3000 francs qui me restaient ; il m’en remit malgré moi un bout de reçu que je me hâtai de perdre, ce qui le contraria beaucoup lorsque, quelques mois après ou quelques semaines, je repris mon argent pour aller en Angleterre où me poussa le mortel dégoût que j’éprouvais à Paris.
44J’ai bien peu de souvenirs de ces temps passionnés, les objets glissaient sur moi inaperçus ou méprisés quand ils étaient entrevus. Ma pensée était sur la place Belgiojoso à Milan. Je vais me recueillir pour tâcher de me rappeler les maisons où j’allais.
CHAPITRE 2
45Voici le portrait d’un homme de mérite avec qui j’ai passé toutes mes matinées pendant huit ans. Il y avait estime, mais non amitié.
46J’étais descendu à l’hôtel de Bruxelles, parce que là logeait le Piémontais le plus sec, le plus dur, le plus ressemblant à la Rancune (du Roman Comique) que j’aie jamais rencontré. M. le baron de Lussinge a été le compagnon de ma vie de 1821 à 1831 ; né vers 1785, il avait trente-six ans en 1821. Il ne commença à se détacher de moi et à être impoli dans le discours que lorsque la réputation d’esprit me vint, après l’affreux malheur du 15 septembre 1826.
47M. de Lussinge, petit, râblé, trapu, n’y voyant pas à trois pas, toujours mal mis par avarice et employant nos promenades à faire des budgets de dépense personnelle pour un garçon vivant seul à Paris, avait une rare sagacité. Dans mes illusions romanesques et brillantes, je voyais comme trente, tandis que ce n’était que quinze, le génie, la bonté, la gloire, le bonheur de tel homme qui passait, lui ne les voyant que comme six ou sept.
48Voilà ce qui a fait le fond de nos conversations pendant huit ans  ; nous nous cherchions d’un bout de Paris à l’autre.
49Lussinge, âgé alors de trente-six ou trente-sept ans, avait le cœur et la tête d’un homme de cinquante-cinq ans. Il n’était profondément ému que des événements à lui personnels ; alors il devenait fou, comme au moment de son mariage. À cela près, le but constant de son ironie, c’était l’émotion. Lussinge n’avait qu’une religion  : l’estime pour la haute naissance. Il est, en effet, d’une famille du Bugey, qui y tenait un rang élevé en 1500 ; elle a suivi à Turin les ducs de Savoie, devenus rois de Sardaigne.
50Lussinge avait été élevé à Turin à la même académie qu’Alfieri ; il y avait pris cette profonde méchanceté piémontaise, au monde sans pareille, qui n’est cependant que la méfiance du sort et des hommes. J’en retrouve plusieurs traits à Rome ; mais, par-dessus le marché ici, il y a des passions et, le théâtre étant plus vaste, moins de petitesses bourgeoises.
5121 juin. Je n’en ai pas moins aimé Lussinge jusqu’à ce qu’il soit devenu riche, ensuite avare, peureux et enfin désagréable dans ses propos et presque malhonnête en janvier 1830.
52Il avait une mère avare mais surtout folle, et qui pouvait donner tout son bien aux prêtres. Il songea à se marier ; ce serait une occasion pour sa mère de se lier par des actes qui l’empêcheraient de donner son bien à son confesseur. Les intrigues, les démarches, pendant qu’il allait à la chasse d’une femme, m’amusèrent beaucoup. Lussinge fut sur le point de demander une fille charmante qui eût donné à lui le bonheur et l’éternité à notre amitié : je veux parler de la fille du général Gilly, — depuis Mme Douin, femme d’un avoué, je crois. Mais le général avait été condamné à mort après 1815, cela eût effarouché la noble baronne, mère de Lussinge. Par un grand hasard, il évita d’épouser une coquette, depuis Mme Varambon. Enfin, il épousa une sotte parfaite, grande et assez belle, si elle eût eu un nez. Cette sotte se confessait directement à Mgr de Quélen, archevêque de Paris, dans le salon duquel elle allait se confesser. Le hasard m’avait donné quelques données sur les amours de cet archevêque, qui peut-être avait alors Mme de Podinas, dame d’honneur de Mme la duchesse de Berry, et, depuis ou avant, maîtresse du fameux duc de Raguse. Un jour, indiscrètement pour moi — c’est là, si je ne me trompe, un de mes nombreux défauts — je plaisantai un peu Mme de Lussinge sur l’archevêque.
53C’était chez Mme la comtesse d’Avelles1. — Ma cousine, imposez silence à M. Beyle, s’écria-t-elle, furieuse. Depuis ce moment elle a été mon ennemie, quoique avec des retours de coquetterie bien étrange. Mais me voilà embarqué dans un épisode bien long ; je continue, car j’ai vu Lussinge deux fois par jour pendant huit ans, et plus tard il faudrait revenir à cette grande et florissante baronne, qui a près de cinq pieds six pouces.
54Avec sa dot, ses appointements de chef de bureau au ministère de la Police2, les donations de sa mère, Lussinge réunit vingt-deux ou vingt trois mille livres de rente, vers 1828. De ce moment, un seul sentiment le domina, la peur de perdre. Méprisant les Bourbons, non pas autant que moi qui ai de la vertu politique, mais les méprisant comme maladroits, il arriva à ne pouvoir plus supporter sans un vif accès d’humeur l’énoncé de leurs maladresses. (Il voyait vivement et à l’improviste un danger pour ses propriétés.) Chaque jour il y en avait quelque nouvelle, comme on peut le voir dans les journaux de 1826 à 1830. Lussinge allait au spectacle le soir et jamais dans le monde ; il était un peu humilié de sa place. Tous les matins, nous nous réunissions au café, je lui racontais ce que j’avais appris la veille  ; ordinairement, nous plaisantions sur nos différences de partis. Le 3 janvier 1830, je crois, il me nia je ne sais quel fait antibourbonien que j’avais appris chez M. Cuvier, alors Conseiller d’État, fort ministériel. Cette sottise fut suivie d’un fort long silence  ; nous traversâmes le Louvre sans parler. Je n’avais alors que le strict nécessaire, lui, comme on sait, vingt-deux mille francs. Je croyais m’apercevoir, depuis un an, qu’il voulait prendre à mon égard un ton de supériorité. Dans nos discussions politiques, il me disait :
55— Vous, vous n’avez pas de fortune.
56Enfin, je me déterminai au très pénible sacrifice de changer de café sans le lui dire. Il y avait neuf ans que j’allais tous les jours à dix heures et demie au café de Rouen, tenu par M. Pique, bon bourgeois, et Mme Pique, alors jolie, dont Maisonnette, un de nos amis communs, obtenait, je crois, des rendez-vous à cinq cents francs l’un. Je me retirai au café Lemblin, le fameux café libéral également situé au Palais-Royal. Je ne voyais plus Lussinge que tous les quinze jours ; depuis, notre intimité, devenue un besoin pour tous les deux, je crois, a voulu souvent se renouer, mais jamais elle n’en a eu la force. Plusieurs fois après, la musique ou la peinture, où il était instruit, étaient pour nous des terrains neutres, mais toute l’impolitesse de ses façons revenait avec âpreté dès que nous parlions politique et qu’il avait peur pour ses 22.000 francs, il n’y avait pas moyen de continuer. Son bon sens m’empêchait de m’égarer trop loin dans mes illusions poétiques. Ma gaîté, car je devins gai ou plutôt j’acquis l’art de le paraître, le distrayait de son humeur sombre et méchante et de la terrible peur de perdre.
57Quand je suis entré dans une petite place en 1830, je crois qu’il a trouvé les appointements trop considérables. Mais enfin, de 1821 à 1828, j’ai vu Lussinge deux fois par jour, et à l’exception de l’amour et des projets littéraires auxquels il ne comprenait rien, nous avons longuement bavardé sur chacune de mes actions, aux Tuileries et sur le quai du Louvre qui conduisait à son bureau. De onze heures à midi nous étions ensemble, et très souvent il parvenait à me distraire complètement de mes chagrins qu’il ignorait.
58Voilà enfin ce long épisode fini, mais il s’agissait du premier personnage de ces mémoires, de celui à qui, plus tard, j’inoculai d’une manière si plaisante mon amour frénétique pour Mme Azur3 dont il est depuis deux ans l’amant fidèle et, ce qui est plus comique, il l’a rendue fidèle. C’est une des Françaises les moins poupées que j’aie rencontrées.
59Mais n’anticipons point ; rien n’est plus difficile dans cette grave histoire que de garder respect à l’ordre chronologique.
60Nous en sommes donc au mois d’août 1821, moi logeant avec Lussinge à l’hôtel de Bruxelles, le suivant à cinq heures à la table d’hôte excellente et bien tenue par le plus joli des Français, M. Petit, et par sa femme, femme de chambre à grande façon, mais toujours piquée. Là, Lussinge qui a toujours craint, je le vois en 1832, de me présenter à ses amis, ne put pas s’empêcher de me faire connaître :
611o Un aimable et excellent garçon, beau et sans nul esprit, M. Barot4, banquier de Lunéville, alors occupé à gagner une fortune de 80,000 francs de rente  ; 2o un officier5 à la demi-solde, décoré à Waterloo, absolument privé d’esprit, encore plus d’imagination s’il est possible, sot, mais d’un ton parfait, et ayant eu tant de femmes qu’il était devenu sincère sur leur compte.
62La conversation de M. Poitevin, le spectacle de son bon sens absolument pur de toute exagération causée par l’imagination, ses idées sur les femmes, ses conseils sur la toilette m’ont été fort utiles. Je crois que ce pauvre Poitevin avait 1200 francs de rente et une place de 1500 francs. Avec cela, c’était l’un des jeunes gens les mieux mis à Paris. Il est vrai qu’il ne sortait jamais sans une préparation de deux heures et demie. Enfin, il avait eu pendant deux mois, je crois, comme passade, la marquise des Raine, à laquelle plus tard j’ai eu tant d’obligations, que je me suis promis dix fois d’avoir, ce que je n’ai jamais tenté, en quoi j’ai eu tort. Elle me pardonnait ma laideur et je lui devais bien d’être son amant. Je verrai à acquitter cette dette à mon premier voyage à Paris ; elle sera peut-être d’autant plus sensible à mon attention que la jeunesse nous a quittés tous deux. Au reste, je me vante peut-être, elle est fort sage depuis dix ans, mais par force, selon moi.
63Enfin, abandonné par Mme Dar, sur laquelle je devais tant compter, je dois la plus vive reconnaissance à la marquise.
64Ce n’est qu’en réfléchissant pour être en état d’écrire ceci que je débrouille à mes yeux ce qui se passait dans mon cœur en 1821. J’ai toujours vécu et je vis encore au jour le jour et sans songer nullement à ce que je ferai demain. Le progrès du temps n’est marqué pour moi que par les dimanches, où ordinairement je m’ennuie et je prends tout mal. Je n’ai jamais pu deviner pourquoi. En 1821, à Paris, les dimanches étaient réellement horribles pour moi. Perdu sous les grands marronniers des Tuileries, si majestueux à cette époque de l’année, je pensais à Métilde, qui passait plus particulièrement ces journées-là chez l’opulente Madame Traversi. Cette funeste amie qui me haïssait, jalousait sa cousine et lui avait persuadé, par elle et par ses amis, qu’elle se déshonorerait parfaitement si elle me prenait pour amant.
65Plongé dans une sombre rêverie tout le temps que je n’étais pas avec mes trois amis, Lussinge, Barot et Poitevin, je n’acceptais leur société que par distraction. Le plaisir d’être distrait un instant de ma douleur ou la répugnance à en être distrait dictaient toutes mes démarches. Quand l’un de ces messieurs me soupçonnait d’être triste, je parlais beaucoup, et il m’arrivait de dire les plus grandes sottises, et de ces choses qu’il ne faut surtout jamais dire en France, parce qu’elles piquent la vanité de l’interlocuteur. M. Poitevin me faisait porter la peine de ces mots-là au centuple.
66J’ai toujours parlé infiniment trop au hasard et sans prudence, alors ne parlant que pour soulager un instant une douleur poignante, songeant surtout à éviter le reproche d’avoir laissé une affection à Milan et d’être triste pour cela, ce qui aurait amené sur ma maîtresse prétendue des plaisanteries que je n’aurais pas supportées, je devais réellement, à ces trois êtres parfaitement purs d’imagination, paraître fou. J’ai su, quelques années plus tard, qu’on m’avait cru un homme extrêmement affecté. Je vois, en écrivant ceci, que si le hasard, ou un peu de prudence, m’avait fait chercher la société des femmes, malgré mon âge, ma laideur, etc., j’y aurais trouvé des succès et peut-être des consolations. Je n’ai eu une maîtresse que par hasard, en 1824, trois ans après. Alors seulement le souvenir de Métilde ne fut plus déchirant. Elle devint pour moi comme un fantôme tendre, profondément triste, et qui, par son apparition, me disposait souverainement aux idées tendres, bonnes, justes, indulgentes.
67Ce fut pour moi une rude corvée, en 1821, que de retourner pour la première fois dans les maisons où l’on avait eu des bontés pour moi quand j’étais à la cour de Napoléon6. Je différais, je renvoyais sans cesse. Enfin, comme il m’avait bien fallu serrer la main des amis que je rencontrais dans la rue, on sut ma présence à Paris ; on se plaignait de la négligence.
68Le comte d’Argout, mon camarade quand nous étions auditeurs au Conseil d’État, très brave, travailleur impitoyable, mais sans nul esprit, était pair de France en 1821 ; il me donna un billet pour la salle des pairs, où l’on instruisait le procès d’une quantité de pauvres sots imprudents et sans logique. On appelait, je crois, leur affaire, la conspiration7 du 19 ou 29 août. Ce fut bien par hasard que leur tête ne tomba pas. Là, je vis pour la première fois M. Odilon Barot, petit homme à barbe bleue. Il défendait, comme avocat, un de ces pauvres niais qui se mêlent de conspirer, n’ayant que les deux tiers ou les trois quarts du courage qu’il faut pour cette action saugrenue. La logique de M. Odilon Barot me frappa. Je me tenais d’ordinaire derrière le fauteuil du chancelier M. d’Ambray, à un pas ou deux. Il me sembla qu’il conduisait tous ces débats avec assez d’honnêteté pour un noble8.
69C’était le ton et les manières de M. Petit, le maître de l’hôtel de Bruxelles, ancien valet de chambre de MM. de Damas, mais avec cette différence que M. d’Ambray avait les manières moins nobles. Le lendemain, je fis l’éloge de son honnêteté chez Mme la comtesse Doligny. Là se trouvait la maîtresse de M. d’Ambray, une grosse femme de trente-six ans, très fraîche  ; elle avait l’aisance et la tournure de Mlle Contat dans ses dernières années. (Ce fut une actrice inimitable ; je l’avais beaucoup suivie en 1803, je crois.)
70J’eus tort de ne pas me lier avec cette maîtresse de M. d’Ambray ; ma folie avait été pour moi une distinction à ses yeux. Elle me crut d’ailleurs l’amant ou un des amants de Mme Doligny. Là j’aurais trouvé le remède à mes maux, mais j’étais aveugle.
71Je rencontrai un jour, en sortant de la Chambre des pairs, mon cousin, M. le baron Martial Daru. Il tenait à son titre ; d’ailleurs le meilleur homme du monde, mon bienfaiteur, le maître qui m’avait appris, à Milan, en 1800, et à Brunswick, en 1807, le peu que je sais dans l’art de me conduire avec les femmes. Il en a eu vingt-deux en sa vie, et des plus jolies, toujours ce qu’il y avait de mieux dans le lieu où il se trouvait. J’ai brûlé les portraits, cheveux, lettres, etc.
72— Comment ! vous êtes à Paris, et depuis quand ?
73— Depuis trois jours.
74— Venez demain, mon frère sera bien aise de vous voir…
75Quelle fut ma réponse à l’accueil le plus aimable, le plus amical ? Je ne suis allé voir ces excellents parents que six ou huit ans plus tard. Et la vergogne de n’avoir pas paru chez mes bienfaiteurs a fait que je n’y suis pas allé dix fois jusqu’à leur mort prématurée. Vers 1829, mourut l’aimable Martial Daru, devenu lourd et insignifiant à force de breuvages aphrodisiaques au sujet desquels j’ai eu deux ou trois scènes avec lui. Quelques mois après, je restai immobile dans mon café de Rouen, alors au coin de la rue du Rempart, en trouvant dans mon journal l’annonce de la mort de M. le comte Daru. Je sautai dans un cabriolet, la larme à l’œil, et courus au numéro 81 de la rue de Grenelle. Je trouvai un laquais qui pleurait, et je pleurai à chaudes larmes. Je me trouvais bien ingrat  ; je mis le comble à mon ingratitude en partant le soir même pour l’Italie, je crois ; j’avançai mon départ ; je serais mort de douleur en entrant dans sa maison. Là aussi il y avait eu un peu de la folie qui me rendait si baroque en 1821.
76M. Doligny fils plaidait aussi pour un des malheureux nigauds qui avaient voulu conspirer. De la place qu’il occupait comme avocat il me vit, il n’y eut pas moyen de ne pas aller voir sa mère. Elle avait un grand caractère, c’était une femme : je ne sais pourquoi je ne profitais pas de l’admirable obligeance de son accueil pour lui conter mes chagrins et lui demander conseil. Là encore je fus bien près du bonheur car la raison entendue de la bouche d’une femme eût eu un empire tout autre sur moi que celui que je me faisais.
77Je dînais souvent chez Mme Doligny. Au deuxième ou troisième dîner elle m’invita à déjeuner avec la maîtresse de M. d’Ambray alors chancelier. Je réussis et j’eus la sottise de ne pas me plonger dans cette société amie, amant heureux ou éconduit j’y eusse trouvé un peu d’oubli que je cherchais partout et par exemple dans de longues promenades solitaires à Montmartre et au bois de Boulogne. J’y ai été si malheureux que depuis j’ai pris ces lieux aimables en horreur. Mais j’étais aveugle alors. Ce ne fut qu’en 1824 lorsque le hasard me donna une maîtresse que je vis le remède à mes chagrins.
78Ce que j’écris me semble bien ennuyeux ; si cela continue ceci ne sera pas un livre, mais un examen de conscience. Je n’ai presque pas de souvenirs détaillés de ces temps d’orage et de passion.
79La vue journalière de mes conspirateurs à la Chambre des pairs me frappait profondément de cette idée : t[uer] quelqu’un à qui on n’a jamais parlé n’est qu’un duel ordinaire. Comment aucun de ces niais-là n’a-t-il eu l’idée d’imiter L.
80Mes idées sont si vagues sur cette époque que je ne sais pas en vérité si c’est en 1821 ou en 1814 que j’ai rencontré la maîtresse de M. d’Ambray chez Mme Doligny.
81Il me semble qu’en 1821 je ne vis M. Doligny qu’à son château de Corbeil et encore je ne me déterminais à y aller qu’après deux ou trois invitations.
CHAPITRE 3
8221 juin 1832.
83L’amour me donna, en 1821, une vertu bien comique : la chasteté.
84Malgré mes efforts, en août 1821, MM. Lussinge, Barot et Poitevin, me trouvant soucieux, arrangèrent une délicieuse partie de filles. Barot, à ce que j’ai reconnu depuis, est un des premiers talents de Paris pour ce genre de plaisir assez difficile. Une femme n’est femme pour lui qu’une fois  : c’est la première. Il dépense trente mille francs de ses quatre-vingts mille francs, et, de ces trente-mille francs, au moins vingt mille en filles.
85Barot arrangea donc une soirée avec Mme Petit, une de ses anciennes maîtresses à laquelle, je crois, il venait de prêter de l’argent pour prendre un établissement (to raise a brothel), rue du Cadran, au coin de la rue Montmartre, au quatrième.
86Nous devions avoir Alexandrine — six mois après entretenue par les Anglais les plus riches — alors débutante depuis deux mois. Nous trouvâmes, sur les huit heures du soir, un salon charmant, quoique au quatrième étage, du vin de Champagne frappé de glace, du punch chaud… Enfin parut Alexandrine conduite par une femme de chambre chargée de la surveiller ; chargée par qui ? je l’ai oublié. Mais il fallait que ce fût une grande autorité que cette femme, car je vis sur le compte de la partie qu’on lui avait donné vingt francs. Alexandrine parut et surpassa toutes les attentes. C’était une fille élancée, de dix-sept à dix-huit ans, déjà formée, avec des yeux noirs que, depuis, j’ai retrouvés dans le portrait de la duchesse d’Urbin, par le Titien, à la galerie de Florence. À la couleur des cheveux près, Titien a fait son portrait. Elle était douce, saine, timide, assez gaie, décente. Les yeux de mes collègues devinrent comme égarés à cette vue. Lussinge lui offre un verre de champagne qu’elle refuse et disparaît avec elle. Mme Petit nous présente deux autres filles pas mal, nous lui disons qu’elle-même est plus jolie. Elle avait un pied admirable. Poitevin l’enleva. Après un intervalle effroyable, Lussinge revient tout pâle.
87— À vous, Beyle. Honneur à l’arrivant ! s’écria-t-on.
88Je trouve Alexandrine sur un lit, un peu fatiguée, presque dans le costume et précisément dans la position de la duchesse d’Urbin, du Titien.
89— Causons seulement pendant dix minutes, me dit-elle avec esprit. Je suis un peu fatiguée, bavardons. Bientôt, je retrouverai le feu de la jeunesse.
90Elle était adorable, je n’ai peut-être rien vu d’aussi joli. Il n’y avait point trop de libertinage, excepté dans les yeux qui, peu à peu, redevinrent pleins de folie, et, si l’on veut, de passion.
91Je la manquai parfaitement, fiasco complet. J’eus recours à un dédommagement, elle s’y prêta. Ne sachant trop que faire, je voulus revenir à ce jeu de main qu’elle refusa. Elle parut étonnée, je lui dis quelques mots assez jolis pour ma position, et je sortis.
92À peine Barot m’eut-il succédé que nous entendîmes des éclats de rire qui traversaient trois pièces pour arriver jusqu’à nous. Tout à coup, Mme Petit donna congé aux autres filles et Barot nous amena Alexandrine dans le simple appareil D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.
93— Mon admiration pour Beyle, dit-il en éclatant de rire, va faire que je l’imiterai ; — je viens me fortifier par du champagne. L’éclat de rire dura dix minutes : Poitevin se roulait sur le tapis. L’étonnement exagéré d’Alexandrine était impayable, c’était pour la première fois que la pauvre fille était manquée.
94Ces messieurs voulaient me persuader que je mourais de honte et que c’était là le moment le plus malheureux de ma vie. J’étais étonné et rien de plus. Je ne sais pourquoi l’idée de Métilde m’avait saisi en entrant dans cette chambre dont Alexandrine faisait un si joli ornement.
95Enfin, pendant dix années, je ne suis pas allé trois fois chez les filles. Et la première fois après la charmante Alexandrine, ce fut en octobre ou en novembre 1826, étant pour lors au désespoir.
96J’ai rencontré dix fois Alexandrine dans le brillant équipage qu’elle eut un mois après, et toujours j’ai eu un regard. Enfin, au bout de cinq à six ans, elle a pris une figure grossière, comme ses camarades.
97De ce moment, je passais pour Babillan auprès des trois compagnons de vie que le hasard m’avait donnés. Cette belle réputation se répandit dans le monde et, peu ou beaucoup, m’a duré jusqu’à ce que Mme Azur ait rendu compte de mes faits et gestes. Cette soirée augmenta beaucoup ma liaison avec Barot, que j’aime encore et qui m’aime. C’est peut-être le seul Français dans le château duquel je vais passer quinze jours avec plaisir. C’est le cœur le plus franc, le caractère le plus net, l’homme le moins spirituel et le moins instruit que je connaisse. Mais dans ses deux talents : celui de gagner de l’argent, sans jamais jouer à la Bourse, et celui de lier connaissance avec une femme qu’il voit à la promenade ou au spectacle, il est sans égal, dans le dernier surtout.
98C’est que c’est une nécessité. Toute femme qui a eu des bontés pour lui devient comme un homme.
99Un soir, Métilde me parlait de Mme Bignami, son amie. Elle me conta d’elle-même une histoire d’amour fort connue, puis ajouta : « Jugez de son sort : chaque soir, son amant, en sortant de chez elle, allait chez une fille. »
100Or, quand j’eus quitté Milan, je compris que cette phrase morale n’appartenait nullement à l’histoire de Mme Bignami, mais était un avertissement moral à mon usage.
101En effet, chaque soirée, après avoir accompagné Métilde chez sa cousine, Mme Traversi, à laquelle j’avais refusé gauchement d’être présenté, j’allais finir la soirée chez la charmante et divine comtesse Kassera. Et par une autre sottise, cousine germaine de celle que je fis avec Alexandrine, je refusai une fois d’être l’amant de cette jeune femme, la plus aimable peut-être que j’aie connue, tout cela pour mériter, aux yeux de Dieu, que Métilde m’aimât. Je refusai, avec le même esprit et pour le même motif, la célèbre Vigano qui, un jour, comme toute sa cour, descendait l’escalier, — et parmi les courtisans était cet homme d’esprit, le comte de Saurau, — laissa passer tout le monde pour me dire :
102— Beyle, on dit que vous êtes amoureux de moi ?
103— On se trompe, répondis-je d’un grand sang-froid, sans même lui baiser la main. Cette action indigne, chez cette femme qui n’avait que de la tête, m’a valu une haine implacable. Elle ne me saluait plus quand, dans une de ces rues étroites de Milan, nous nous rencontrions tête-à-tête.
104Voilà trois grandes sottises — jamais je ne me pardonnerai la comtesse Kassera (aujourd’hui, c’est la femme la plus sage et la plus réputée du pays).
CHAPITRE 4
105Voici une autre société, contraste avec celle du chapitre précédent.
106En 1817, l’homme que j’ai le plus admiré à cause de ses écrits, le seul qui ait fait révolution chez moi, M. le comte de Tracy, vint me voir à l’hôtel d’Italie, place Favart. Jamais je n’ai été aussi surpris. J’adorais depuis douze ans l’Idéologie de cet homme qui sera célèbre un jour. On avait mis à sa porte un exemplaire de l’Histoire de la Peinture en Italie.
107Il passa une heure avec moi. Je l’admirais tant que probablement je fis fiasco par excès d’amour. Jamais je n’ai moins songé à avoir de l’esprit ou à être agréable. J’approchais de cette vaste intelligence, je la contemplais, étonné ; je lui demandais des lumières. D’ailleurs, en ce temps-là, je ne savais pas encore avoir de l’esprit.
108Cette improvisation d’un esprit tranquille ne m’est venue qu’en 1827. M. Destutt de Tracy, pair de France, membre de l’Académie, était un petit vieillard remarquablement bien fait et à tournure élégante et singulière. Il porte habituellement une visière verte sous prétexte qu’il est aveugle. Je l’avais vu recevoir à l’Académie par M. de Ségur, qui lui dit des sottises au nom du despotisme impérial — c’était en 1811, je crois. Quoique attaché à la cour, je fus profondément dégoûté. Nous allons tomber dans la barbarie militaire, nous allons devenir des général Grosse, me disais-je.
109Ce général, que je voyais chez Mme la comtesse Daru, était un des sabreurs les plus stupides de la garde impériale — c’est beaucoup dire. Il avait l’accent provençal et brûlait surtout de sabrer les Français ennemis de l’homme qui lui donnait la pâture. Ce caractère est devenu ma bête noire, tellement que le soir de la bataille de la Moskowa, voyant à quelques pas les restes de deux ou trois généraux de la garde, il m’échappa de dire : « Ce sont des insolents de moins ! » propos qui faillit me perdre et eut l’air inhumain.
110M. de Tracy n’a jamais voulu permettre qu’on fît son portrait. Je trouve qu’il ressemble au pape Corsini Clément tel qu’on le voit à Sainte-Marie-Majeure, dans la belle chapelle à gauche en entrant.
111Ses manières sont parfaites, quand il n’est pas dominé par une abominable humeur noire. Je n’ai deviné ce caractère qu’en 1822. C’est un vieux don Juan (Voir l’opéra de Mozart, Molière, etc.). Il prend de l’humeur de tout. Par exemple, dans son salon, M. de La Fayette était un peu plus grand homme que lui (même en 1821). Ensuite, les Français n’ont pas apprécié l’Idéologie et la Logique. M. de Tracy n’a été appelé à l’Académie par ces petits rhéteurs musqués que comme auteur d’une bonne grammaire et encore duement injuriée par ce plat Ségur, père d’un fils encore plus plat (M. Philippe, qui a écrit nos malheurs de Russie pour avoir un cordon de Louis XVIII). Cet infâme Philippe de Ségur me servira d’exemple pour le caractère que j’abhorre le plus à Paris : le ministériel fidèle à l’honneur en tout, excepté les démarches décisives dans une vie.
112Dernièrement, ce Philippe a joué envers le ministre Casimir Périer (voir les Débats, mai 1832) le rôle qui lui avait valu la faveur de ce Napoléon qu’il déserta si lâchement, et ensuite la faveur de Louis XVIII, qui se complaisait dans ce genre de gens bas. Il comprenait parfaitement leur bassesse, la rappelait par des mots fins au moment où ils faisaient quelque chose de noble. Peut-être l’ami de Favras qui attendit la nouvelle de sa pendaison pour dire à un de ses gentilshommes : « Faites-nous servir », se sentait-il ce caractère. Il était bien homme à s’avouer qu’il était un infâme et à rire de son infamie.
113Je sens bien que le terme infâme est mal appliqué, mais cette bassesse à la Philippe Ségur a été ma bête noire. J’estime et j’aime cent fois mieux un simple galérien, un simple assassin qui a eu un moment de faiblesse et qui, d’ailleurs, mourait de faim habituellement. En 1828 ou 26, le bon Philippe était occupé à faire un enfant à une veuve millionnaire qu’il avait séduite et qui a dû l’épouser (Mme Grefulhe, veuve du pair de France). J’avais dîné quelquefois avec le général Philippe de Ségur à la table de service de l’empereur. Alors, le Philippe ne parlait que de ses treize blessures, car l’animal est brave.
114Il serait un héros en Russie, dans ces pays à demi-civilisés. En France, on commence à comprendre sa bassesse. Mmes Garnett (rue Duphot, no 12) voulaient me mener chez son frère, leur voisin, no 14, je crois, ce à quoi je me suis toujours refusé à cause de l’historien de la campagne de Russie.
115M. le comte de Ségur, grand maître des cérémonies à Saint-Cloud en 1811, quand j’y étais, mourait de chagrin de n’être pas duc. À ses yeux c’était pis qu’un malheur, c’était une inconvenance. Toutes ses idées étaient vaines, mais il en avait beaucoup et sur tout. Il voyait chez tout le monde et partout de la grossièreté, mais avec quelle grâce n’exprimait-il pas ses sentiments ?
116J’aimais chez ce pauvre homme l’amour passionné que sa femme avait pour lui. Du reste, quand je lui parlais, il me semblait avoir affaire à un Lilliputien.
117Je rencontrais M. de Ségur, grand maître des cérémonies de 1810 à 1814, chez les ministres de Napoléon. Je ne l’ai plus vu depuis la chute de ce grand homme, dont il fut une des faiblesses et un des malheurs.
118Même les Dangeau de la cour de l’Empereur, et il y en avait beaucoup, par exemple mon ami le baron Martial Daru, même ces gens-là ne purent s’empêcher de rire du cérémonial inventé par M. le comte de Ségur pour le mariage de Napoléon avec Marie-Louise d’Autriche, et surtout pour la première entrevue. Quelque infatué que Napoléon fût de son nouvel uniforme de roi, il n’y put pas tenir, il s’en moqua avec Duroc, qui me le dit. Je crois que rien ne fut exécuté de ce labyrinthe de petitesses. Si j’avais ici mes papiers de Paris je joindrais ce programme aux présentes balivernes sur ma vie. C’est admirable à parcourir, on croit lire une mystification.
119Je soupire en 1832 en me disant : «  Voilà cependant jusqu’où la petite vanité parisienne avait fait tomber un Italien : Napoléon ! »
120Où en étais-je ?… Mon Dieu, comme ceci est mal écrit ! M. de Ségur était surtout sublime au Conseil d’État. Ce Conseil était respectable ; ce n’était pas, en 1810, un assemblage de cuistres, de Cousin, de Jacqueminot, de …, et autres plus obscurs encore (1832).
121Excepté les gros, ses ennemis avec folie, Napoléon avait réuni, dans son Conseil d’État, les cinquante Français les moins bêtes. Il y avait des sections. Quelquefois la section de la guerre (où j’étais apprenti sous l’admirable Gouvion de Saint-Cyr) avait affaire à la section de l’Intérieur que M. de Ségur présidait quelquefois, je ne sais comment, je crois durant l’absence ou la maladie du vigoureux Regnault (de Saint-Jean-d’Angély).
12223 juin. Dans les affaires difficiles, par exemple celle de la levée des gardes d’honneur en Piémont, dont je fus un des petits rapporteurs, l’élégant, le parfait M. de Ségur, ne trouvant aucune idée, avançait son fauteuil ; mais c’était par un mouvement incroyable de comique, en le saisissant entre les cuisses écartées.
123Après avoir ri de son impuissance, je me disais : « Mais n’est-ce point moi qui ai tort ? C’est là le célèbre ambassadeur auprès de la Grande-Catherine, qui vola sa plume à l’ambassadeur d’Angleterre. C’est l’historien de Guillaume II ou III (je ne me rappelle plus lequel, l’amant de la Lichtenau pour laquelle Benjamin Constant se battait). »
124J’étais sujet à trop respecter dans ma jeunesse. Quand mon imagination s’emparait d’un homme, je restais stupide devant lui : j’adorais ses défauts.
125Mais le ridicule de M. de Ségur guidant Napoléon se trouva, à ce qu’il paraît, trop fort pour ma gallibility.
126Du reste, au comte de Ségur, grand maître des cérémonies (en cela bien différent de Philippe), on eût pu demander tous les procédés délicats et même dans le genre femme s’avançant jusques à l’héroïsme. Il avait aussi des mots délicats et charmants, mais il ne fallait pas qu’ils s’élevassent au-dessus de la taille lilliputienne de ses idées.
127J’ai eu le plus grand tort de ne pas cultiver cet aimable vieillard de 1821 à 1830 ; je crois qu’il s’est éteint en même temps que sa respectable femme. Mais j’étais fou, mon horreur pour le vil allait jusqu’à la passion au lieu de m’en amuser, comme je fais aujourd’hui des actions de la cour de…
128M. le comte de Ségur m’avait fait faire des compliments en 1817, à mon retour d’Angleterre, sur Rome, Naples et Florence, brochure que j’avais fait mettre à sa porte.
129Au fond du cœur, sous le rapport moral, j’ai toujours méprisé Paris. Pour lui plaire, il fallait être, comme M. de Ségur, le grand maître.
130Sous le rapport physique, Paris ne m’a jamais plu. Même vers 1803, je l’avais en horreur comme n’ayant pas de montagnes autour de lui. Les montagnes de mon pays (le Dauphiné), témoins des mouvements passionnés de mon cœur, pendant les seize premières années de ma vie, m’ont donné là-dessus un bias (pli, terme anglais) dont jamais je ne pus revenir.
131Je n’ai commencé à estimer Paris que le 28 juillet 1830. Encore le jour des Ordonnances, à onze heures du soir, je me moquais du courage des Parisiens et de la résistance qu’on attendait d’eux, chez M. le comte Réal. Je crois que cet homme si gai et son héroïque fille, Mme la baronne Lacuée, ne me l’ont pas encore pardonné.
132Aujourd’hui, j’estime Paris. J’avoue que pour le courage il doit être placé au premier rang, comme pour la cuisine, comme pour l’esprit. Mais il ne m’en séduit pas davantage pour cela. Il me semble qu’il y a toujours de la comédie dans sa vertu. Les jeunes gens nés à Paris de pères provinciaux et à la mâle énergie, qui ont eu celle de faire leur fortune, me semblent des êtres étiolés, attentifs seulement à l’apparence extérieure de leurs habits, au bon goût de leur chapeau gris, à la bonne tournure de leur cravate, comme MM. Féburier, Viollet-le-Duc, etc. Je ne conçois pas un homme sans un peu de mâle énergie, de constance et de profondeur dans les idées, etc. Toutes choses aussi rares à Paris que le tour grossier ou même dur.
133Mais il faut finir ici ce chapitre. Pour tâcher de ne pas mentir et de ne pas cacher mes fautes, je me suis imposé d’écrire ces souvenirs à vingt pages par séance comme une lettre. Après mon départ, on imprimera sur le manuscrit original. Peut-être ainsi parviendrai-je à la véracité, mais aussi il faudra que je supplie le lecteur (peut-être né ce matin dans la maison voisine) de me pardonner de terribles digressions.
CHAPITRE 5
134Rome, 23 juin 1832.
135Je m’aperçois en 1832 — en général, ma philosophie est du jour où j’écris, j’en étais bien loin en 1821 — je vois donc que j’ai été un mezzo-termine entre la grossièreté énergique du général Grosse, du comte Regnault de Saint-Jean-d’Angély et les grâces un peu lilliputiennes, un peu étroites de M. le comte de Ségur, de M. Petit, le maître de l’hôtel de Bruxelles, etc.
136Par la bassesse seule j’ai été étranger aux extrêmes que je me donne. Faute de savoir faire, faute d’industrie, comme me disait, à propos de mes livres et de l’Institut, M. D., des Débats (M. Delécluze), j’ai manqué cinq ou six occasions de la plus grande fortune politique, financière ou littéraire. Par hasard, tout cela est venu successivement frapper à ma porte. Une rêverie tendre en 1821 et plus tard philosophique et mélancolique (toute vanité à part, exactement comme celle de M. Jacques de As you like it) est devenue un si grand plaisir pour moi, que quand un ami m’aborde dans la rue, je donnerais un paule pour qu’il ne m’adressât pas la parole. La vue seule de quelqu’un que je connais me contrarie. Quand je vois un tel être de loin, et qu’il faut songer à le saluer, cela me contrarie cinquante pas à l’avance. J’adore, au contraire, rencontrer des amis le soir en société, le samedi chez M. Cuvier, le dimanche chez M. de Tracy, le mardi chez Mme Ancelot, le mercredi chez le baron Gérard, etc., etc.
137Un homme doué d’un peu de tact s’aperçoit facilement qu’il me contrarie en me parlant dans la rue. Voilà un homme qui est peu sensible à mon mérite, se dit la vanité de cet homme, et elle a tort.
138De là mon bonheur à me promener fièrement dans une ville étrangère (Lancaster, Torre del Greco, etc.), où je suis arrivé depuis une heure et où je suis sûr de n’être connu de personne. Depuis quelques années ce bonheur commence à me manquer. Sans le mal de mer j’irais voyager avec plaisir en Amérique. Me croira-t-on ? Je porterais un masque avec plaisir, je changerais de nom avec délices. Les mille et une nuits que j’adore occupent plus du quart de ma tête. Souvent je pense à l’anneau d’Angélique ; mon souverain plaisir serait de me changer en un long Allemand blond et de me promener ainsi dans Paris.
139Je viens de voir, en feuilletant, que j’en étais à M. de Tracy. Ce vieillard si bien fait, toujours vêtu de noir, avec son immense pardessus vert, se tenant devant sa cheminée tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, avait une manière de parler qui était l’antipode de ses écrits. Sa conversation était toute en aperçus fins, élégants ; il avait horreur d’un mot énergique comme d’un jurement, et il écrit comme un maire de campagne. La simplicité énergique qu’il me semble que j’avais dans ce temps-là ne dut guère lui convenir. J’avais d’énormes favoris noirs dont Mme Doligny ne me fit honte qu’un an plus tard. Cette tête de boucher italien ne parut pas trop convenir à l’ancien colonel du règne de Louis XVI.
140M. de Tracy, fils d’une veuve, est né vers 1765 avec trois cent mille francs de rente. Son hôtel était rue de Tracy, près la rue Saint-Martin.
141Il fit le négociant sans le savoir, comme une foule de gens riches de 1780. M. de Tracy fit sa rue et y perdit 2 ou 300.000 fr. et ainsi de suite. De façon que je crois bien qu’aujourd’hui cet homme (si aimable quand, vers 1790, il était l’amant de Mme de Praslin), ce profond raisonneur a changé ses trois cent mille livres de rente en trente, tout au plus.
142Sa mère, femme d’un rare bon sens, était tout à fait de la cour ; aussi, à vingt-deux ans, ce fils fut colonel et colonel d’un régiment où il trouva parmi les capitaines un Tracy, son cousin, apparemment aussi noble que lui, et auquel il ne vint jamais dans l’idée d’être choqué de voir cette petite poupée de vingt-deux ans venir commander le régiment où il servait.
143Cette poupée qui, me disait plus tard Mme de Tracy, avait des mouvements si admirables, cachait cependant un fond de bon sens. Cette mère, femme rare, ayant appris qu’il y avait un philosophe à Strasbourg (et remarquez, c’était en 1780, peut-être, non pas un philosophe comme Voltaire, Diderot, Raynal) ayant appris, dis-je, qu’il y avait à Strasbourg un philosophe qui analysait les pensées de l’homme, images ou signes de tout ce qu’il a vu, de tout ce qu’il a senti, comprit que la science de remuer ces images, si son fils l’apprenait, lui donnerait une bonne tête.
144Figurez-vous quelle tête devait avoir en 1785 un fort joli jeune homme, fort noble, tout à fait de la cour, avec trois cent mille livres de rente.
145Mme la marquise de Tracy fit placer son fils dans l’artillerie, ce qui, deux ans de suite, le conduisit à Strasbourg. Si jamais j’y passe, je demanderai quel était l’Allemand philosophe célèbre là, vers 1780.
146Deux ans après, je crois, M. de Tracy était à Rethel, avec son régiment qui, ce me semble, était de dragons, chose à vérifier sur l’almanach Royal du temps.
147les citrons…
148M. de Tracy ne m’a jamais parlé de ces citrons ; j’ai su leur histoire par un autre misanthrope, un M. Jacquemont, ancien moine, et, qui plus est, homme du plus grand mérite. Mais M. de Tracy m’a dit beaucoup d’anecdotes sur la première armée de la France réformante, M. de Lafayette y commandait en chef.
149Son lieutenant-colonel voulait enlever le régiment et le faire émigrer…
150Congé et duel… Une haute taille, et en haut de ce grand corps, une figure imperturbable, froide, insignifiante comme un vieux tableau de famille, cette tête couverte en bosse d’une perruque à cheveux courts, mal faite ; cet homme vêtu de quelque habit gris mal fait, et entrant, en boitant un peu et s’appuyant sur son bâton, dans le salon de Mme de Tracy qui l’appelait : mon cher Monsieur, avec un son de voix enchanteur, était le général de Lafayette en 1821, et tel nous l’a montré le Gascon Scheffer dans son portrait fort ressemblant.
151Ce cher Monsieur de Mme de Tracy, et dit de ce ton, faisait, je crois, le malheur de M. de Tracy. Ce n’est pas que M. de Lafayette eût été bien avec sa femme, ou qu’il se souciât, à son âge, de ce genre de malheur, c’est tout simplement que l’admiration sincère et jamais jouée ou exagérée de Mme de Tracy pour M. de Lafayette constituait trop évidemment celui-ci le premier personnage du salon.
152Quelque neuf que je fusse en 1821 (j’avais toujours vécu dans les illusions de l’enthousiasme et des passions) je distinguai cela tout seul.
153Je sentis aussi, sans que personne m’en avertît, que M. de Lafayette était tout simplement un héros de Plutarque. Il vivait au jour le jour, sans trop d’esprit, faisant, comme Épaminondas, la grande action qui se présentait.
154En attendant, malgré son âge (né en 1757, comme son camarade du jeu de Paume, Charles X), uniquement occupé de serrer par derrière le jupon de quelque jolie fille (vulgo prendre le cul) et cela souvent et sans trop se gêner.
155En attendant les grandes actions qui ne se présentent pas tous les jours et l’occasion de serrer les jupons des jeunes femmes qui ne se trouve guère qu’à minuit et demi, quand elles sortent, M. de Lafayette expliquait sans trop d’élégance le lieu commun de la garde nationale. Ce gouvernement est bon, et celui-là seul qui garantit au citoyen la sûreté sur la grande route, l’égalité devant le juge, et un juge assez éclairé, une monnaie au juste titre, des routes passables, une juste protection à l’étranger. Ainsi arrangée, la chose n’est pas trop compliquée.
156Il faut avouer qu’il y a loin d’un tel homme à M. de Ségur, le grand maître ; aussi la France, et Paris surtout, sera-t-il exécrable chez la postérité pour n’avoir pas reconnu le grand homme.
157Pour moi, accoutumé à Napoléon et à Lord Byron, j’ajouterai à Lord Brougham, à Monti, à Canova, à Rossini, je reconnus sur-le-champ la grandeur chez M. de Lafayette et j’en suis resté là. Je l’ai vu dans les journées de Juillet avec la chemise trouée ; il a accueilli tous les intrigants, tous les sots, tout ce qui a voulu faire de l’emphase. Il m’a moins bien accueilli, moi, il a demandé ma dépouille (pour un grossier secrétaire, M. Levasseur). Il ne m’est pas plus venu dans l’idée de me fâcher ou de moins le vénérer qu’il me vient dans l’idée de blasphémer contre le soleil lorsqu’il se couvre d’un nuage.
158M. de Lafayette, dans cet âge tendre de soixante-quinze ans, a le même défaut que moi. Il se passionne pour une jeune Portugaise de dix-huit ans qui arrive dans le salon de Mme de Tracy, où elle est l’amie de ses petites-filles, Mlles Georges Lafayette, de Lasteyrie, de Maubourg ; il se figure, pour cette jeune portugaise et pour tout autre jeune femme, qu’elle le distingue, il ne songe qu’à elle, et ce qu’il y a de plaisant, c’est que souvent il a raison de se figurer. Sa gloire européenne, l’élégance foncière de ses discours, malgré leur apparente simplicité, ses yeux qui s’animent dès qu’ils se trouvent à un pied d’une jolie poitrine, tout concourt à lui faire passer gaiement ses dernières années, au grand scandale des femmes de trente-cinq ans (Mme la marquise de Marmier (Choiseul), Mme de Perret et autres qui viennent dans ce salon. Tout cela ne conçoit pas que l’on soit aimable autrement qu’avec les petits mots fins de M. de Ségur ou les réflexions scintillantes de M. Benjamin Constant.
159M. de Lafayette est extrêmement poli et même affectueux pour tout le monde, mais poli comme un roi. C’est ce que je dis un jour à Mme de Tracy, qui se fâcha autant que la grâce incarnée peut se fâcher, mais elle comprit peut-être dès ce jour que la simplicité énergique de mes discours n’était pas la bêtise de Dunoyer, par exemple. C’était un brave libéral, aujourd’hui préfet moral de Moulins, le mieux intentionné, le plus héroïque peut-être et le plus bête des écrivains libéraux. Qu’on m’en croie, moi qui suis de leur parti, c’est beaucoup dire. L’admiration gobe-mouche de M. Dunoyer, le rédacteur du Censeur et celle de deux ou trois autres de même force, environnait sans cesse le fauteuil du général qui, dès qu’il pouvait, à leur grand scandale, les plantait là pour aller admirer de fort près, et avec des yeux qui s’enflammaient, les jolies épaules de quelque jeune femme qui venait d’entrer. Ces pauvres hommes vertueux (tous vendus depuis comme des… au ministre Périer, 1832) faisaient des mines plaisantes dans leur abandon et je m’en moquais, ce qui scandalisait ma nouvelle amie. Mais il était convenu qu’elle avait un faible pour moi. « Il y a une étincelle en lui », dit-elle un jour à une dame, de celles faites pour admirer les petits mots lilliputiens à la Ségur, et qui se plaignait à elle de la simplicité sévère et franche avec laquelle je lui disais que tous ces ultra-libéraux étaient bien respectables par leur haute vertu sans doute, mais du reste incapables de comprendre que deux et deux font quatre. La lourdeur, la lenteur, la vertu, s’alarmant de la moindre vérité dite aux Américains, d’un Dunoyer, d’un…, d’un…, est vraiment au delà de toute croyance, c’est comme l’absence d’idées autres que communes d’un Ludovic Vitet, d’un Mortimer Ternaux, nouvelle génération qui vint renouveler le salon Tracy vers 1828. Au milieu de tout cela, M. de La Fayette était et est sans doute encore un chef de parti.
160Il aura pris cette habitude en 1789. L’essentiel est de ne mécontenter personne et de se rappeler tous les noms, ce en quoi il est admirable. L’intérêt artificiel et pressant d’un chef de parti éloigne chez M. de La Fayette toute idée littéraire, dont d’ailleurs, je le crois assez incapable. C’est, je pense, par ce mécanisme qu’il ne sentait pas toute la lourdeur, tout l’ennui de M. Dunoyer et consorts[1].
16124 juin 1832. J’ai oublié de peindre ce salon. Sir Walter Scott, et ses imitateurs, eussent commencé par là, mais moi, j’abhorre la description matérielle. L’ennui de les faire m’empêche de faire des romans.
162La porte d’entrée A donne accès à un salon de forme longue au fond duquel se trouve une grande porte toujours ouverte à deux battants. On arrive à un salon carré assez grand avec une belle lampe en forme de lustre, et sur la cheminée une abominable petite pendule. À droite, en entrant dans ce grand salon, il y a un beau divan bleu sur lequel sont assises quinze jeunes filles de douze à dix-huit ans et leurs prétendants : M. Charles de Rémusat, qui a beaucoup d’esprit et encore plus d’affectation, — c’est une copie du fameux acteur Fleury. M. François de Corcelles qui a toute la franchise et la rudesse républicaines. Probablement il s’est vendu en 1831 ; en 1820, il publiait déjà une brochure qui avait le malheur d’être louée par M. l’avocat Dupin (fripon avéré et de moi connu comme tel dès 1827). En 1821, MM. de Rémusat et de Corcelles étaient fort distingués et, depuis, ont épousé des petites-filles de M. de La Fayette. À côté paraissait un Gascon froid, M. Scheffer, peintre. C’est ce me semble, le menteur le plus effronté et la figure la plus ignoble que je connaisse.
163On m’assura dans le temps qu’il avait fait la cour à la céleste [Virginie], l’aînée des petites filles de M. de La Fayette, et qui depuis a épousé le fils aîné de M. Augustin Périer, le plus important et le plus empesé de mes compatriotes. Mlle Virginie, je crois, était la favorite de Mme de Tracy.
164À côté de l’élégant M. de Rémusat, se voyaient deux figures de jésuites au regard faux et oblique. Ces gens-là étaient frères et avaient le privilège de parler des heures entières à M. le comte de Tracy. Je les adorai avec toute la vivacité de mon âge en 1821 (j’avais vingt et un ans à peine pour la duperie du cœur). Les ayant bientôt devinés, mon enthousiasme pour M. de Tracy souffrit un notable déchet.
165L’aîné de ces frères a publié une histoire sentimentaliste de la conquête de l’Angleterre par Guillaume. C’est M. Thierry de l’Académie des Inscriptions. Il a eu le mérite de rendre leur véritable orthographe aux Clovis, Chilpéric, Thierry et autres fantômes des premiers temps de notre histoire. Il a publié un volume moins sentimental sur l’organisation des communes de France en 1200. Un vice de collège l’a fait aveugle. Son frère, bien plus jésuite (pour le cœur et la conduite) quoique ultra libéral comme l’autre, devint préfet de Vesoul en 1830 et probablement s’est vendu à ses appointements, comme son patron, M. Guizot.
166Un contraste parfait avec ces deux frères jésuites, avec le lourd Dunoyer, avec le musqué Rémusat, c’était le jeune Victor Jacquemont, qui depuis a voyagé dans l’Inde. Victor était alors fort maigre, il a près de six pieds, et, dans ce temps-là, il n’avait pas la moindre logique, et en conséquence, était misanthrope. Sous prétexte qu’il avait beaucoup d’esprit, M. Jacquemont ne voulait pas se donner la peine de raisonner. Ce vrai Français regardait à la lettre l’invitation à raisonner comme une insolence. Le voyage était réellement la seule porte que la vanité laissât ouverte à la vérité. Du reste, je me trompe peut-être. Victor me semble un homme de la plus grande distinction, comme un connaisseur (pardonnez-moi ce mot) voit un beau cheval dans un poulain de quatre mois qui a encore les jambes engorgées. Il devint mon ami, et ce matin (1832) j’ai reçu une lettre qu’il m’écrit de Kachemyr, dans l’Inde.
167Son cœur n’avait qu’un défaut, une envie basse et subalterne pour Napoléon. Cette envie était du reste l’unique passion que j’ai jamais vue chez M. le comte de Tracy. C’était avec des plaisirs indicibles que le vieux métaphysicien et le grand Victor contaient l’anecdote de la chasse aux lapins offerte par M. de Talleyrand à Napoléon, alors premier consul depuis six semaines, et songeant déjà à trancher du Louis XIV[2].
168Victor avait le défaut d’aimer beaucoup Mme Lavenelle, femme d’un espion qui a 40.000 francs de rente et qui avait la charge de rendre compte aux Tuileries des actions et propos du général Lafayette. Le comique, c’est que le général, Benjamin Constant et M. Brignon prenaient ce monsieur de Lavenelle pour confident de toutes leurs idées libérales. Comme on le voit d’avance, cet espion, terroriste en 93, ne parlait jamais que de marcher au château pour massacrer tous les Bourbons. Sa femme était si libertine, si amoureuse de l’homme physique, qu’elle acheva de me dégoûter des propos libres en français. J’adore ce genre de conversation en italien ; dès ma première jeunesse, sous-lieutenant au 6e dragons, il m’a fait horreur dans la bouche de Mme Henriette, la femme du capitaine. Cette Mme Lavenelle est sèche comme un parchemin et d’ailleurs sans nul esprit, et surtout sans passion, sans possibilité d’être émue autrement que par les belles cuisses d’une compagnie de grenadiers défilant dans le jardin des Tuileries en culottes de casimir blanc.
169Telle n’était pas Mme Baraguey d’Hilliers du même genre, que bientôt je connus chez Mme Beugnot. Telles n’étaient pas, à Milan, Mme Ruga et Mme Aresi. En un mot, j’ai en horreur les propos libertins français, le mélange de l’esprit à l’émotion crispe mon âme, comme le liège que coupe un couteau offense mon oreille.
170La description morale de ce salon est peut-être bien un peu longue, il n’y a plus que deux ou trois figures.
171La charmante Louise Letort, fille du général Letort, des dragons de la garde, que j’avais beaucoup connu à Vienne en 1809. Mlle Louise, devenue depuis si belle et qui, jusqu’ici, a si peu d’affectation dans le caractère et en même temps tant d’élévation, est née la veille ou le lendemain de Waterloo. Sa mère, la charmante Sarah Newton, épousa M. Victor de Tracy, fils du pair de France, alors major d’infanterie.
172Nous l’appelions barre de fer. C’est la définition de son caractère. Brave, plusieurs fois blessé en Espagne sous Napoléon, il a eu le malheur de voir en toutes choses le mal.
173Il y a huit jours (juin 1832) que le roi Louis-Philippe a dissous le régiment d’artillerie de la garde nationale, dont M. Victor de Tracy était colonel. Député, il parle souvent et a le malheur d’être trop poli à la tribune. On dirait qu’il n’ose pas parler net. Comme son père, il a été petitement jaloux de Napoléon. Actuellement que le héros est bien mort, il revient un peu, mais le héros vivait encore quand je débutai dans le salon de la rue d’Anjou. J’y ai vu la joie causée par sa mort. Les regards voulaient dire : Nous avions bien dit qu’un bourgeois devenu roi ne pouvait pas faire une bonne fin.
174J’ai vécu dix ans dans ce salon, reçu poliment, estimé, mais tous les jours moins lié, excepté avec mes amis. C’est là un des défauts de mon caractère. C’est ce défaut qui fait que je ne m’en prends pas aux hommes de mon peu d’avancement. Cela, bien convenu, malgré ce que le général Duroc m’a dit deux ou trois fois de mes talents pour le militaire, je suis content dans une position inférieure. Admirablement content surtout quand je suis à deux cents lieues de mon chef, comme aujourd’hui.
175J’espère donc que, si l’ennui n’empêche pas qu’on lise ce livre, on n’y trouvera pas de la rancune contre les hommes. On ne prend leur faveur qu’avec un certain hameçon. Quand je veux m’en servir, je pêche une estime ou deux, mais bientôt l’hameçon fatigue ma main. Cependant en 1814, au moment où Napoléon m’envoya dans la 7e division, Mme la Comtesse Daru, femme d’un ministre, me dit : « Sans cette maudite invasion, vous alliez être préfet de grande ville. » J’eus quelque lieu de croire qu’il s’agissait de Toulouse.
176J’oubliais un drôle de caractère de femme, je négligeai de lui plaire, elle se fit mon ennemie. Mme de Montcertin[3], grande et bien faite, fort timide, paresseuse, tout à fait dominée par l’habitude, avait deux amants : l’un pour la ville, l’autre pour la campagne, aussi disgracieux l’un que l’autre. Cet arrangement a duré je ne sais combien d’années. Je crois que c’était le peintre Scheffer qui était l’amant de la campagne ; l’amant de ville était M. le colonel, aujourd’hui général Carbonnel, qui s’était fait garde du corps du général Lafayette.
177Un jour les huit ou dix nièces de Mme de Montcertin lui demandèrent ce que c’était que l’amour ; elle répondit : « C’est une vilaine chose sale, dont on accuse quelque fois les femmes de chambre, et, quand elles en sont convaincues, on les chasse. »
178J’aurais dû faire le galant auprès de Mme Montcertin, cela n’était pas dangereux — jamais je n’aurais réussi, car elle s’en tenait à ses deux hommes et avait une peur effroyable de devenir grosse. Mais je la regardais comme une chose et non pas comme un être. Elle se vengea en répétant trois ou quatre fois par semaine que j’étais un être léger, presque fou. Elle faisait le thé, et il est très vrai que, fort souvent, de toute la soirée, je ne lui parlais qu’au moment où elle m’offrait du thé.
179La quantité de personnes auxquelles il fallait demander de leurs nouvelles en entrant dans ce salon me décourageait tout à fait.
180Entre les quinze ou vingt petites-filles de M. de Lafayette ou leurs amies, presque toutes blondes au teint éclatant et à la figure commune (il est vrai que j’arrivais d’Italie) qui étaient rangées en bataille sur le divan bleu, il fallait saluer :
181Mme la comtesse de Tracy, 63 ans ; M. le comte de Tracy, 60 ans ; le général Lafayette, et son fils Georges Washington Lafayette. (Vrai citoyen des États-Unis d’Amérique, parfaitement pur de toute idée nobiliaire.)
182Mme de Tracy, mon amie, avait un fils, M. Victor de Tracy, né vers 1785 — (Madame Sarah de Tracy, sa femme, jeune et brillante, un modèle de la beauté délicate anglaise, un peu trop maigre) et deux filles, Mmes Georges de Lafayette et de Laubépin. Il fallait saluer aussi le grand M. de Laubépin, auteur, avec un moine qu’il nourrit, du Mémorial. Toujours présent, il dit huit ou dix mots par soirée.
183Je pris longtemps Mme Georges de Lafayette pour une religieuse que Madame de Tracy avait retirée chez elle par charité. Avec cette tournure, elle a des idées arrêtées avec aspérité comme si elle était janséniste. Or, elle avait quatre ou cinq filles au moins ; Mme de Maubourg, fille de M. Lafayette, en avait cinq ou six. Il m’a fallu dix ans pour distinguer les unes des autres toutes ces figures blondes disant des choses parfaitement convenables, mais pour moi, à dormir debout, accoutumé que j’étais aux yeux parlants et au caractère décidé des belles Milanaises, et plus anciennement à l’adorable simplicité des bonnes Allemandes. (J’ai été intendant à Sagan (Silésie) et à Brunswick.)
184M. de Tracy avait été l’ami intime du célèbre Cabanis, le père du matérialisme, dont le livre : Rapport du physique et du moral, avait été ma bible à seize ans. Madame Cabanis et sa fille, haute de six pieds et malgré cela fort aimable, paraissaient dans ce salon. M. de Tracy me mena chez elle, rue des Vieilles-Tuileries, au diable ; j’en fus chassé par la chaleur. Dans ce temps-là, j’avais toute la délicatesse de nerfs italienne. Une chambre fermée et dedans dix personnes assises suffisaient pour me donner un malaise affreux, et presque me faire tomber. Qu’on juge de la chambre bien fermée avec un feu d’enfer.
185Je n’insistais pas assez sur ce défaut physique ; le feu me chassa de chez Madame Cabanis, M. de Tracy ne me l’a jamais pardonné. J’aurais pu dire un mot à Mme la comtesse de Tracy, mais en ce temps-là, j’étais gauche à plaisir et même un peu en ce temps-ci.
186Mlle Cabanis, malgré ses six pieds, voulait se marier ; elle épousa un petit danseur avec une perruque bien soignée, M. Dupaty, prétendu sculpteur, auteur du Louis XIII de la place Royale, à cheval sur une espèce de mulet.
187Ce mulet est un cheval arabe que je voyais beaucoup chez M. Dupaty. Ce pauvre cheval se morfondait dans un coin de l’atelier. M. Dupaty me faisait grand accueil comme écrivain sur l’Italie et auteur d’une histoire de la Peinture. Il était difficile d’être plus convenable, et plus vide de chaleur, d’imprévu, d’élan, etc., que ce brave homme. Le dernier des métiers pour ces Parisiens si soignés, si proprets, si convenables, c’est la Sculpture.
188M. Dupaty, si poli, était de plus très brave ; il aurait dû rester militaire.
189Je connus chez Mme Cabanis un honnête homme, mais bien bourgeois, bien étroit dans ses idées, bien méticuleux dans toute sa petite politique de ménage. Le but unique de M. Thurot, professeur de grec, était d’être membre de l’Académie des Inscriptions. Par une contradiction effroyable, cet homme, qui ne se mouchait pas sans songer à ménager quelque vanité qui pouvait influer à mille lieues de distance sur sa nomination à l’Académie, était ultra libéral. Cela nous lia d’abord, mais bientôt sa femme, bourgeoise à laquelle je ne parlais jamais que par force, me trouva imprudent.
190Un jour, M. de Tracy et M. Thurot me demandèrent ma politique, je me les aliénai tous deux par ma réponse :
191« Dès que je serais au pouvoir, je réimprimerais les livres des émigrés déclarant que Napoléon a usurpé un pouvoir qu’il n’avait pas en les rayant. Les trois quarts sont morts, je les exilerais dans les départements des Pyrénées et deux ou trois voisins. Je ferai cerner ces quatre ou cinq départements par deux ou trois petites armées, qui, pour l’effet moral, bivouaqueraient, au moins six mois de l’année. Tout émigré qui sortirait de là serait impitoyablement fusillé.
192« Leurs biens rendus par Napoléon, vendus en morceaux, non supérieurs à deux arpents. Les émigrés jouiraient de pensions de mille, deux mille et trois mille francs par an. Ils pourraient choisir un séjour dans les pays étrangers. Mais s’ils couraient le monde pour intriguer, plus de pardon. »
193Les figures de MM. Thurot et de Tracy s’allongèrent pendant l’explication de ce plan, je semblais atroce à ces petites âmes étiolées par la politesse de Paris. Une jeune femme présente admira mes idées, et surtout l’excès d’imprudence avec lequel je me livrais, elle vit en moi le Huron (roman de Voltaire ).
194L’extrême bienveillance de cette jeune femme m’a consolé de bien des irréussites. Je n’ai jamais été son amant tout à fait. Elle était extrêmement coquette, extrêmement occupée de parure, parlant toujours de beaux hommes, liée avec tout ce qu’il y avait de brillant dans les loges de l’Opéra Buffa.
195J’arrange un peu pour qu’elle ne soit point reconnue. Si j’eusse eu la prudence de lui faire comprendre que je l’aimais, elle en eût probablement été bien aise. Le fait est que je ne l’aimais pas assez pour oublier que je ne suis pas beau. Elle l’avait oublié. À l’un de mes départs de Paris, elle me dit au milieu de son salon : « J’ai un mot à vous dire, » et, dans un passage qui conduisait à une antichambre où, heureusement il n’y avait personne, elle me donna un baiser sur la bouche, je le lui rendis avec ardeur. Je partis le lendemain et tout finit là.
196Mais, avant d’en venir là, nous nous parlâmes plusieurs années, comme on dit en Champagne. Elle me racontait fidèlement, à ma demande, tout le mal qu’on disait de moi.
197Elle avait un ton charmant, elle avait l’air ni d’approuver, ni de désapprouver. Avoir ici un ministre de la Police est ce que je trouve de plus doux dans les amours, d’ailleurs si froides, de Paris.
198On n’a pas idée des propos atroces que l’on apprend. Un jour elle dit :
199— M…, l’espion a dit chez M. de Tracy : « Ah ! voilà M. Beyle qui a un habit neuf, on voit que Mme Pasta vient d’avoir un bénéfice. »
200Cette bêtise plut : M. de Tracy ne me pardonnait pas cette liaison publique (autant qu’innocente) avec cette actrice célèbre.
201Le piquant de la chose c’est que Céline qui me rapportait le propos de l’espion, était peut-être elle-même jalouse de mon assiduité chez Mme Pasta.
202À quelque heure que mes soirées ailleurs se terminassent, j’allais chez Mme Pasta (rue Richelieu, vis-à-vis de la Bibliothèque, Hôtel des Lillois, no 63). Je logeais à cent pas de là, au no 47. Ennuyé de la colère du portier, fort contrarié de m’ouvrir souvent à trois heures du matin, je finis par loger dans le même hôtel que Mme Pasta. Quinze jours après je me trouvai diminué de 70 % dans le salon de Mme de Tracy. J’eus le plus grand tort de ne pas consulter mon amie Mme de Tracy. Ma conduite, à cette époque, n’est qu’une suite de caprices. Marquis, colonel, avec quarante mille francs de rente, je serais parvenu à me perdre.
203J’aimais passionnément non pas la musique, mais uniquement la musique de Cimarosa et de Mozart. Le salon de Mme Pasta était le rendez-vous de tous les Milanais qui venaient à Paris. Par eux quelquefois, par hasard, j’entendais prononcer le nom de Métilde.
204Métilde, à Milan, apprit que je passais ma vie chez une actrice. Cette idée finit peut-être de la guérir.
205J’étais parfaitement aveugle à tout cela. Pendant tout un été, j’ai joué au pharaon jusqu’au jour, chez Mme Pasta, silencieux, ravi d’entendre parler milanais, et respirant l’idée de Métilde par tous les sens. Je montais dans ma charmante chambre, au troisième, et je corrigeais, les larmes aux yeux, les épreuves de l’Amour. C’est un livre écrit au crayon à Milan, dans mes intervalles lucides. Y travailler à Paris me faisait mal, je n’ai jamais voulu l’arranger.
206Les hommes de lettres disent : « Dans les pays étrangers, on peut avoir des pensées ingénieuses, on ne sait faire un livre qu’en France. » Oui, si le seul but d’un livre est de faire comprendre une idée ; non, s’il espère en même temps faire sentir, donner quelque nuance d’émotion.
207La règle française n’est bonne que pour un livre d’histoire, par exemple l’Histoire de la Régence, de M. Lemontey, dont j’admire le style vraiment académique. La préface de M. Lemontey (avare, que j’ai beaucoup connu chez M. le comte Beugnot), peut passer pour un modèle de ce style académique.
208Je plairais presque sûrement aux sots, si je prenais la peine d’arranger ainsi quelques morceaux du présent bavardage. Mais peut-être, écrivant ceci comme une lettre, à trente pages par séance, à mon insu, je fais ressemblant.
209Or, avant tout, je veux être vrai. Quel miracle ce serait dans ce siècle de comédie, dans une société dont les trois quarts des acteurs sont des charlatans aussi effrontés que M. Magendie ou M. le comte Regnault de Saint-Jean-d’Angély, ou M. le baron Gérard !
210Un des caractères du siècle de la Révolution (1789-1832), c’est qu’il n’y ait point de grand succès sans un certain degré d’impudeur et même de charlatanisme décidé. M. de Lafayette seul est au-dessus du charlatanisme qu’il ne faut point confondre ici avec l’accueil obligeant, arme nécessaire d’un chef de parti.
211J’avais connu chez Mme Cabanis un homme qui, certes, n’est pas charlatan, M. Fauriel (l’ancien amant de Mme Condorcet). C’est, avec M. Mérimée et moi, le seul exemple à moi connu de non-charlatanisme parmi les gens qui se mêlent d’écrire.
212Aussi M. Fauriel n’a-t-il aucune réputation. Un jour, le libraire Bossanges me fit offrir cinquante exemplaires d’un de ses ouvrages si je voulais, non seulement faire un bel article d’annonce, mais encore le faire insérer dans je ne sais quel journal où alors (pour quinze jours) j’étais en faveur. Je fus scandalisé et prétendis faire l’article pour un seul exemplaire. Bientôt le dégoût de faire ma cour à des faquins sales me fit cesser de voir ces journalistes et j’ai à me reprocher de ne pas avoir fait l’article.
213Mais ceci se passait en 1826 ou 27. Revenons à 1821. M. Fauriel, traité avec mépris par Mme Condorcet, à sa mort (ce ne fut qu’une femme à plaisir physique), allait beaucoup chez une petite pie-grièche à demi bossue, Mlle Clarke.
214C’était une Anglaise qui avait de l’esprit, on ne saurait le nier, mais un esprit comme les cornes du chamois  : sec, dur et tortu. M. Fauriel, qui alors goûtait beaucoup mon mérite, me mena bien vite chez Mademoiselle Clarke, j’y retrouvai mon ami Augustin Thierry, auteur de l’histoire de la conquête de Guillaume, qui, là, faisait la pluie et le beau temps. Je fus frappé de la superbe figure de Mme Belloc (femme du peintre) qui ressemblait étonnamment à Lord Byron, qu’alors j’aimais beaucoup. Un homme fin, qui me prenait pour un Machiavel, parce que j’arrivais d’Italie, me dit  : «  Ne voyez-vous pas que vous perdrez votre temps avec Mme Belloc  ? Elle fait l’amour avec Mlle Montgolfier (petit monstre horrible avec de beaux yeux). «
215Je fus étourdi, et de mon machiavélisme, et de mon prétendu amour pour Mme Belloc, et encore plus de l’amour de cette dame. Peut-être en est-il quelque chose.
216Au bout d’un an ou deux, Mlle Clarke me fit une querelle d’Allemand à la suite de laquelle je cessai de la voir, et Monsieur Fauriel, dont bien me fâche, prit son parti. MM. Fauriel et Victor Jacquemont s’élèvent à une immense hauteur, au-dessus de toutes mes connaissances de ces premiers mois de mon retour à Paris. Mme la comtesse de Tracy était au moins à la même hauteur. Au fond, je surprenais ou scandalisais toutes mes connaissances.
217J’étais un monstre ou un Dieu. Encore aujourd’hui, toute la société de mademoiselle Clarke croit fermement que je suis un monstre  : un monstre d’immoralité surtout. Le lecteur sait à quoi s’en tenir : je n’étais allé qu’une fois chez les filles, et l’on se souvient peut-être de mes succès auprès de cette fille d’une céleste beauté, Alexandrine.
21824 juin 1832, St-Jean. Voici ma vie à cette époque : Levé à dix heures je me trouvais à dix heures et demie au café de Rouen, où je rencontrais le baron de Lussinge et mon cousin Colomb (homme intègre, juste, raisonnable, mon ami d’enfance.) Le mal, c’est que ces deux êtres ne comprenaient absolument rien à la théorie du cœur humain ou à la peinture de ce cœur par la littérature et la musique. Le raisonnement à perte de vue sur cette matière, les conséquences à tirer de chaque anecdote nouvelle et bien prouvée, forment de bien loin la conversation la plus intéressante pour moi. Par la suite il s’est trouvé que Mérimée, que j’estime tant, n’avait pas non plus le goût de ce genre de conversation.
219Mon ami d’enfance, l’excellent Crozet (ingénieur en chef du département de l’Isère), excelle dans ce genre. Mais sa femme, me l’a enlevé depuis nombre d’années, jalouse de notre amitié. Quel dommage  ! Quel être supérieur que M. Crozet, s’il eût habité Paris. Le mariage et surtout la province vieillissent étonnamment un homme, l’esprit devient paresseux, et le mouvement du cerveau, à force d’être rare, devient pénible et bientôt impossible.
220Après avoir savouré, au café de Rouen, notre excellente tasse de café et deux brioches, j’accompagnais Lussinge à son bureau. Nous prenions par les Tuileries et par les quais, nous arrêtant à chaque marchand d’estampes. Quand je quittais Lussinge le moment affreux de la journée commençait pour moi. J’allais, par la grande chaleur de cette année, chercher l’ombre et un peu de fraîcheur sous les grands marronniers des Tuileries. Puisque je ne puis l’oublier, ne ferais-je pas mieux de me tuer ? me disais-je. Tout m’était à charge.
221J’avais encore, en 1821, les restes de cette passion pour la peinture d’Italie qui m’avait fait écrire sur ce sujet en 1816 et 17. J’allais au musée avec un billet que Lussinge m’avait procuré. La vue de ces chefs-d’œuvre ne faisait que me rappeler plus vivement Brera et Métilde. Quand je rencontrais le nom français correspondant dans un livre, je changeais de couleur.
222J’ai bien peu de souvenirs de ces jours, qui tous se ressemblaient. Tout ce qui plaît à Paris me faisait horreur. Libéral moi-même, je trouvais les libéraux outrageusement niais. Enfin, je vois que j’ai conservé un souvenir triste et offensant pour moi de tout ce que je voyais alors.
223Le gros Louis XVIII, avec ses yeux de bœuf, traîné lentement par ses six gros chevaux, que je rencontrais sans cesse, me faisait particulièrement horreur.
224J’achetai quelques pièces de Shakespeare, édition anglaise, à 30 sols la pièce, je les lisais aux Tuileries et souvent je baissais le livre pour songer à Métilde. L’intérieur de ma chambre solitaire était affreux pour moi.
225Enfin, cinq heures arrivaient, je volais à la table d’hôte de l’hôtel de Bruxelles. Là, je retrouvais Lussinge, sombre, fatigué, ennuyé, le brave Barot, l’élégant Poitevin, cinq ou six originaux de table d’hôte, espèce qui côtoie le chevalier d’industrie d’un côté et le conspirateur subalterne de l’autre. À cette table d’hôte je reconnus M. Alpy autrefois aide de camp du général Michaud et qui allait chercher les bottes du général. Étonné, je le revis là colonel et gendre de M. Kensinger, riche, bête, ministériel et maire de Strasbourg. Je ne parlai pas à ce colonel ni à son beau-père. Un homme maigre, assez grand, jaune et bavard me frappa. Il y avait un peu du feu sacré de Jean-Jacques Rousseau dans ses phrases en faveur des Bourbons que toute la table trouvait plates et ridicules. Cet homme avait la tournure, antipode de la grâce, d’un officier autrichien, plus tard il devint célèbre, c’est M. Courvoisier, garde des sceaux. Lussinge l’avait connu à Besançon.
226Après le dîner, le café était encore un bon moment pour moi, tout au contraire de la promenade au boulevard de Gand, fort à la mode et rempli de poussière. Être dans ce lieu-là, rendez-vous des élégants subalternes, des officiers de la garde, des filles de la première classe et des bourgeoises élégantes leurs rivales, était un supplice pour moi.
227Là, je rencontrais un de mes amis d’enfance, le comte de Barral, bon et excellent garçon qui, petit-fils d’un avare célèbre, commençait à trente ans à ressentir des atteintes de cette triste passion.
228En 1810, ce me semble, M. de Barral, ayant perdu tout ce qu’il avait au jeu, je lui prêtai quelque argent et je le forçai à partir pour Naples. Son père, fort galant homme, lui faisait une pension de 6.000 francs.
229Au bout de quelques années, Barral, de retour de Naples, me trouva vivant avec une actrice charmante, qui, chaque soir, à onze heures et demie, venait s’établir dans mon lit. Je rentrais à une heure, et nous soupions avec une perdrix froide et du vin de Champagne. Cette liaison a duré deux ou trois ans. Mlle Bayreter avait une amie, fille du célèbre Rose, le marchand de culottes de peau. Molé, le célèbre acteur avait séduit les trois sœurs, filles charmantes. L’une d’elles est aujourd’hui Mme la marquise de D… Annette, de chute en chute, vivait alors avec un homme de la Bourse. Je la vantai tant à Barral qu’il en devint amoureux. Je persuadai à la jolie Annette de quitter son vilain agioteur. Barral n’avait pas exactement cinq francs le 2 du mois. Le 1er, en revenant de chez son banquier avec cinq cents francs, il allait dégager sa montre, qui était en gage et jouer les quatre cents francs qui lui restaient. Je pris de la peine, je donnai deux dîners aux parties belligérantes, chez Véry, aux Tuileries, et enfin je persuadai à Annette de se faire l’économe du comte et de vivre sagement avec lui des cinq cents francs donnés par le père. Aujourd’hui (1832), il y a dix ans que ce ménage dure. Malheureusement, Barral est devenu riche : il a 20.000 francs de rente au moins, et avec la richesse est venue une avarice atroce.
230En 1817, j’avais été très amoureux d’Annette pendant quinze jours ; après quoi, je lui avais trouvé les idées étroites et parisiennes. C’est pour moi le plus grand remède à l’amour. Le soir, au milieu de la poussière du boulevard de Gand, je trouvais cet ami d’enfance et cette bonne Annette. Je ne savais que leur dire. Je périssais d’ennui et de tristesse ; les filles ne m’égayaient point.
231Enfin, vers les dix heures et demie, j’allai chez Mme Pasta pour le pharaon, et j’avais le chagrin d’arriver le premier et d’être réduit à la conversation toute de cuisine de la Rachel, mère de la Giuditta. Mais elle me parlait milanais ; quelquefois je trouvais avec elle quelque nigaud, nouvellement arrivé de Milan, auquel elle avait donné à dîner.
232Je demandais timidement à ces niais des nouvelles de toutes les jolies femmes de Milan. Je serais mort plutôt que de nommer Métilde  ; mais quelquefois, d’eux-mêmes, ils m’en parlaient. Ces soirées faisaient époque dans ma vie. Enfin le pharaon commençait. Là, plongé dans une rêverie profonde, je perdais ou gagnais trente francs en quatre heures. J’avais tellement abandonné tout soin de mon honneur que, quand je perdais plus que je n’avais dans ma poche, je disais à qui gagnait : — Voulez-vous que je monte chez moi ? — On répondait : Non, si figuri ? Et je ne payais que le lendemain. Cette bêtise, souvent répétée, me donna la réputation d’un pauvre. Je m’en aperçus, dans la suite, aux lamentations que faisait l’excellent Pasta, le mari de la Judith, quand il me voyait perdre trente ou trente-cinq francs. Même après avoir ouvert les yeux sur ce détail, je ne changeai pas de conduite.
2331. ↑ Le 23 juin 1832, troisième jour de travail, fait de[s pages] 60 à 90. 2. ↑ Les lapins de tonneau et les cochons au bois de Boulogne. 3. ↑ Laubépin. (Note de Colomb.)
CHAPITRE 6
234Quelquefois j’écrivais une date sur un livre que j’achetais et l’indication du sentiment qui me dominait. Peut-être trouverai-je quelques dates dans mes livres. Je ne sais trop comment j’eus l’idée d’aller en Angleterre. J’écrivis à M…, mon banquier, de me donner une lettre de crédit de mille écus sur Londres ; il me répondit qu’il n’avait plus à moi que cent vingt-six francs. J’avais de l’argent je ne sais où, à Grenoble peut-être, je le fis venir et je partis.
235Ma première idée de Londres me vint ainsi en 1821. Un jour, vers 1816, je crois, à Milan, je parlais de suicide avec le célèbre Brougham (aujourd’hui lord Brougham, chancelier d’Angleterre, et qui bientôt sera mort à force de travail.)
236— Quoi de plus désagréable, me dit M. Brougham, que l’idée que tous les journaux vont annoncer que vous vous êtes brûlé la cervelle, et ensuite entrer dans votre vie privée pour chercher les motifs ?… Cela est à dégoûter de se tuer.
237— Quoi de plus simple, répondis-je, que de prendre l’habitude d’aller se promener sur mer, avec les bateaux pêcheurs ? Un jour de gros temps, on tombe à la mer par accident.
238Cette idée de me promener en mer me séduisit. Le seul écrivain lisible pour moi était Shakespeare, je me faisais une fête de le voir jouer. Je n’avais rien vu de Shakespeare en 1817, à mon premier voyage en Angleterre.
239Je n’ai aimé avec passion en ma vie que Cimarosa, Mozart et Shakespeare. À Milan, en 1820, j’avais envie de mettre cela sur ma tombe. Je pensais chaque jour à cette inscription, croyant bien que je n’aurais de tranquillité que dans la tombe. Je voulais une tablette de marbre de la forme d’une carte à jouer.
240ERRICO BEYLE
241MILANESE
242Visse, scrisse, amo
243Quest’anima
244Adorava Cimaroza, Mozart è Shakespeare
245Mori de anni…
246il… 18.
247N’ajouter aucun signe sale, aucun ornement plat, faire graver cette inscription en caractères majuscules. Je hais Grenoble, je suis arrivé à Milan en mai 1800, j’aime cette ville. Là j’ai trouvé les plus grands plaisirs et les plus grandes peines, là surtout ce qui fait la patrie, j’ai trouvé les premiers plaisirs. Là je désire passer ma vieillesse et mourir.
248Que de fois, balancé sur une barque solitaire par les ondes du lac de Côme, je me disais avec délices :
249Hic captabis frigus opacum !
250Si je laisse de quoi faire cette tablette, je prie qu’on la place dans le cimetière d’Andilly, près Montmorency, exposée au levant. Mais surtout je désire n’avoir pas d’autre monument, rien de parisien, rien de vaudevillique, j’abhorre ce genre. Je l’abhorrais bien plus en 1821. L’esprit français que je trouvais dans les théâtres de Paris allait presque jusqu’à me faire m’écrier tout haut : Canaille !… Canaille  !… Canaille ! Je sortais après le premier acte. Quand la musique française était jointe à l’esprit français, l’horreur allait jusqu’à me faire faire des grimaces et me donner en spectacle. Mme de Longueville me donna un jour sa loge au théâtre Feydeau. Par bonheur, je n’y menai personne. Je m’enfuis au bout d’un quart d’heure, faisant des grimaces ridicules et faisant vœu de ne pas rentrer à Feydeau de deux ans : j’ai tenu ce serment.
251Tout ce qui ressemble aux romans de Mme de Genlis, à la poésie de MM. Legouvé, Jouy, Campenon, Treneuil, m’inspirait la même horreur.
252Rien de plus plat à écrire en 1832, tout le monde pense ainsi. En 1821, Lussinge se moquait de mon insupportable orgueil quand je lui montrais ma haine convulsive. Il en concluait que sans doute M. de Jouy ou M. Campenon avait fait une sanglante critique de quelques-uns de mes écrits. Un critique qui s’est moqué de moi m’inspire un tout autre sentiment. Je rejuge, à chaque fois que je relis sa critique, qui a raison de lui ou de moi.
253Ce fut, ce me semble, en septembre 1821, que je partis pour Londres. Je n’avais que du dégoût pour Paris. J’étais aveugle, j’aurais dû demander des conseils à Madame le comtesse de Tracy. Cette femme adorable et de moi aimée comme une mère, non, mais comme une ex-jolie femme, mais sans aucune idée d’amour terrestre, avait alors soixante-trois ans. J’avais repoussé son amitié par mon peu de confiance. J’aurais dû être l’ami, non l’amant de Céline. Je ne sais si j’aurais réussi alors comme amant, mais je vois clairement aujourd’hui que j’étais sur le bord de l’intime amitié. J’aurais dû ne pas repousser le renouvellement de connaissance avec Mme la comtesse Berthois.
254J’étais au désespoir, ou pour mieux dire profondément dégoûté de la vie de Paris, de moi surtout. Je me trouvais tous les défauts, j’aurais voulu être un autre. J’allais à Londres chercher un remède au spleen et je l’y trouvais assez. Il fallait mettre une colline entre moi et la vue du dôme de Milan. Les pièces de Shakespeare et l’acteur Kean (prononcer Kîne) furent cet événement.
255Assez souvent je trouvais, dans la société, des gens qui venaient me faire compliment sur un de mes ouvrages ; j’en avais fait bien peu alors. Et le compliment fait et répondu, nous ne savions que nous dire. Ces complimenteurs parisiens, s’attendant à quelque réponse de vaudeville, devaient me trouver bien gauche et peut-être bien orgueilleux. Je suis accoutumé à paraître le contraire de ce que je suis. Je regarde et j’ai toujours regardé mes ouvrages comme des billets à la loterie. Je n’estime que d’être réimprimé en 1900. Pétrarque comptait sur son poème latin de l’Africa et ne songeait guère à ses sonnets.
256Parmi les complimenteurs, deux me flattèrent. L’un, de cinquante ans, grand et fort bel homme, ressemblait étonnamment à Jupiter Mansuetus. En 1821, j’étais encore fou du sentiment qui m’avait fait écrire, quatre ans auparavant, le commencement du second volume de l’Histoire de la Peinture. Ce complimenteur si bel homme parlait avec l’afféterie des lettres de Voltaire ; il avait été condamné à mort à Naples en 1800 ou 1799. Il s’appelait di Fiori et se trouve aujourd’hui le plus cher de mes amis. Nous avons été dix ans sans nous comprendre ; alors je ne savais comment répondre à son petit tortillage à la Voltaire.
257Le second complimenteur avait des cheveux anglais blonds superbes, bouclés. Il pouvait avoir environ trente ans et s’appelait Edouard Edwards, ancien mauvais sujet sur le pavé de Londres et commissaire des guerres, je crois, dans l’armée d’occupation commandée par le duc de Wellington. Dans la suite, quand j’appris qu’il avait été mauvais sujet sur le pavé de Londres, travaillant pour les journaux, visant à faire quelque calembour célèbre, je m’étonnai bien qu’il ne fut pas chevalier d’industrie. Le pauvre Edouard Edwards avait une autre qualité : il était naturellement et parfaitement brave. Tellement naturellement que lui, qui se vantait de tout avec une vanité plus que française, s’il est possible, et sans la retenue française, ne parlait jamais de sa bravoure.
258Je trouvai M. Edouard dans la diligence de Calais. Se trouvant avec un auteur français, il se crut obligé de parler et fit mon bonheur. J’avais compté sur le paysage pour m’amuser. Il n’y a rien de si plat (pour moi du moins) que la route par Abbeville, Montreuil-sur-Mer, etc. Ces longues routes blanches se dessinant au loin sur un terrain platement ondulé auraient [été] mon malheur sans le bavardage d’Edwards.
259Cependant les murs de Montreuil et la faïence du déjeuner me rappelèrent tout à fait l’Angleterre.
260Nous voyagions avec un nommé Smidt, ancien secrétaire du plus petitement intrigant des hommes, M. le conseiller d’État Fréville, que j’avais connu chez Mme Nardot, rue des Ménars, 4. Ce pauvre Smidt, d’abord assez honnête, avait fini par être espion politique. M. Decazes l’envoyait dans les congrès, aux eaux d’Aix-la-Chapelle. Toujours intriguant et à la fin, je crois, volant, changeant de facteur tous les six mois, un jour Smidt me rencontra et me dit que, comme mariage de convenance et non d’inclination, il allait épouser la fille du maréchal Oudinot, duc de Reggio, qui, à la vérité, a un régiment de filles, et demandait l’aumône à Louis XVIII tous les six mois.
261— Épousez ce soir, mon cher ami, lui dis-je tout surpris. Mais j’appris, quinze jours après, que M. le duc Decazes, apprenant malheureusement la fortune de ce pauvre Smidt, s’était cru obligé d’écrire un mot au beau-père. Mais Smidt était assez bon diable et assez bon compagnon.
262À Calais, je fis une grosse sottise. Je parlai à table d’hôte comme un homme qui n’a pas parlé depuis un an. Je fus très gai. Je m’enivrai presque de bière anglaise. Un demi-manant, capitaine anglais au petit cabotage, fit quelques objections à mes contes, je lui répondis gaiement et en bon enfant. La nuit, j’eus une indigestion terrible, la première de ma vie. Quelques jours après Edwards me dit, avec mesure, chose très rare chez lui, qu’à Calais j’aurais dû répondre vertement et non gaiement au capitaine anglais.
263Cette faute horrible, je l’ai commise une autre fois en 1813, à Dresde, envers M… depuis fou. Je ne manque point de bravoure, une telle chose ne m’arriverait plus aujourd’hui. Mais, dans ma jeunesse, quand j’improvisais, j’étais fou. Toute mon intention était à la beauté des images que j’essayais de rendre. L’avertissement de M. Edwards fut pour moi comme le chant du coq pour Saint-Pierre. Pendant deux jours nous cherchâmes le capitaine anglais dans toutes les infâmes tavernes que ces sortes de gens fréquentent près de la Tour, ce me semble.
264Le second jour, je crois, Edwards me dit avec mesure, politesse et même élégance « Chaque nation, voyez-vous, met de certaines façons à se battre ; notre manière à nous, Anglais, est baroque, etc., etc. »
265Enfin le résultat de toute cette philosophie était de me prier de le laisser parler au capitaine qui, il y avait dix à parier contre cent, malgré l’éloignement national pour les Français, disait qu’il n’avait nullement eu l’intention de m’offenser, etc. Mais enfin, si l’on se battait, Edwards me suppliait de permettre qu’il se battît à ma place. — Est-ce que vous vous f....z de moi ? lui dis-je.
266Il y eut des paroles dures, mais enfin il me convainquit qu’il n’y avait de sa part qu’excès de zèle et nous nous remîmes à chercher le capitaine. Deux ou trois fois, je sentis tous les poils de mes bras se hérisser sur moi, croyant reconnaître le capitaine. J’ai pensé depuis que la chose m’eût été difficile sans Edwards, — j’étais ivre de gaieté, de bavardage et de bière à Calais. Ce fut la première infidélité au souvenir de Milan.
267Londres me toucha beaucoup à cause des promenades le long de la Tamise vers Little Chelsea (little chelsy). Il y avait là de petites maisons garnies de rosiers qui furent pour moi la véritable élégie. Ce fut la première fois que ce genre fade me toucha1.
268Je comprends aujourd’hui que mon âme était toujours bien malade. J’avais une horreur presque hydrophobique à l’aspect de tout être grossier. La conversation d’un gros marchand de province grossier m’hébétait et me rendait malheureux pour tout le reste de la journée, par exemple, le riche banquier Charles Durand de Grenoble, qui me parlait avec amitié. Cette disposition d’enfance, qui m’a donné tant de moments noirs de quinze à vingt-cinq ans, revenait avec force. J’étais si malheureux que j’aimais les figures connues. Toute figure nouvelle, qui dans l’état de santé m’amuse, alors m’importunait.
269Le hasard me conduisit à Tavistock Hôtel, Covent-Garden. C’est l’hôtel des gens aisés qui, de la province, viennent à Londres. Ma chambre, toujours ouverte dans ce pays du vol avec impunité, avait huit pieds de large et dix de long. Mais, en revanche, on allait déjeuner dans un salon qui pouvait avoir cent pieds de long, trente de large et vingt de haut. Là, on mangeait tout ce qu’on voulait et tant qu’on voulait pour cinquante sous (deux shillings). On nous faisait des beefsteaks à l’infini, ou l’on plaçait devant vous un morceau de bœuf rôti de quarante livres avec un couteau bien tranchant. Ensuite venait le thé pour cuire toutes ces viandes. Ce salon s’ouvrait en arcades sur la place de Covent-Garden. Je trouvais là tous les matins une trentaine de bons Anglais marchant avec gravité, et beaucoup avec l’air malheureux. Il n’y avait ni affectation, ni fatuité françaises et bruyantes. Cela me convint, j’étais moins malheureux dans ce salon. Le déjeuner me faisait toujours passer non pas une heure ou deux comme une diversion, mais une bonne heure.
27025 juin. J’appris à lire machinalement les journaux anglais, qui au fond ne m’intéressaient point. Plus tard, en 1826, j’ai été bien malheureux sur cette même place de Covent-Garden au Ouakum Hôtel, ou quelque nom aussi disgracieux, à l’angle opposé à Tavistock. De 1826 à 1832, je n’ai pas eu de malheurs.
271On ne donnait point encore Shakespeare le jour de mon arrivée à Londres ; j’allai à Haymarket qui, ce me semble, était ouvert. Malgré l’air malheureux de la salle, je m’y amusai assez.
272She stoops to conquer, comédie de [Goldsmith], m’amusa infiniment à cause du jeu des joues de l’acteur qui faisait le mari de miss [Richland], qui s’abaissait pour conquérir : c’est un peu le sujet des [Fausses Confidences] de Marivaux. Une jeune fille à marier se déguise en femme de chambre ; [ce] beau stratagème m’amusa fort.
273Le jour, j’errais dans les environs de Londres, j’allais souvent à Richmond. Cette fameuse terrasse offre le même mouvement de terrain que Saint-Germain-en-Laye. Mais la vue plonge de moins haut peut-être, sur des prés d’une charmante verdure parsemée de grands arbres vénérables par leur antiquité. On n’aperçoit, au contraire, du haut de la terrasse de Saint-Germain, que du sec et du rocailleux. Rien n’est égal à cette fraîcheur du vert en Angleterre et à la beauté de ces arbres : les couper serait un crime et un déshonneur, tandis qu’au plus petit besoin d’argent, le propriétaire français vend les cinq ou six grands chênes qui sont dans son domaine. La vue de Richmond, celle de Windsor, me rappelaient ma chère Lombardie, les monts de Brianza, Desio, Como, la Cadenabbia, le sanctuaire de Varèse, beaux pays où se sont placés mes beaux jours.
274J’étais si fou dans ces moments de bonheur que je n’ai presque aucun souvenir distinct ; tout au plus quelque date pour marquer, sur un livre nouvellement acheté, l’endroit où je l’avais lu. La moindre remarque marginale fait que si je relis jamais ce livre, je reprends le fil de mes idées et vais en avant. Si je ne trouve aucun souvenir en relisant un livre, le travail est à recommencer.
275Un soir, assis sur le pont qui est au bas de la terrasse de Richmond, je lisais les Mémoires de Mme Hutchinson ; c’est l’une de mes passions.
276— Mister Bell ! dit un homme en s’arrêtant droit devant moi. C’était M. B… — que j’avais vu en Italie, chez Milady Jersey, à Milan. M. B…, homme très fin, de quelque cinquante ans, sans être précisément de la bonne compagnie y était admis (en Angleterre, les classes sont marquées, comme aux Indes, au pays des parias ; voyez la Chaumière Indienne).
277— Avez-vous vu lady Jersey ? — Non ; je la connaissais trop peu à Milan ; et l’on dit que vous autres, voyageurs anglais, êtes un peu sujets à perdre la mémoire en repassant la Manche.
278— Quelle idée ! Allez-y.
279— Être reçu froidement, n’être pas reconnu me ferait beaucoup plus de peine que ne pourrait me faire de plaisir la réception la plus empressée.
280— Vous n’avez pas vu MM. Hobhouse, Brougham ? Même réponse. M. B… qui avait toute l’activité d’un diplomate, me demanda beaucoup de nouvelles de France. Les jeunes gens de la petite bourgeoisie, bien élevés et ne sachant où se placer, trouvant partout devant eux les protégés de la Congrégation, renverseront la Congrégation et, par occasion, les Bourbons. (Ceci ayant l’air d’une prédiction, je laisse au lecteur bénévole toute liberté de n’y pas croire.)
281J’ai placé cette phrase pour ajouter que mon extrême dégoût de tout ce dont je parlais me donna apparemment cet air malheureux sans lequel on n’est pas considéré en Angleterre.
282Quand M. B… comprit que je connaissais M. de La Fayette, M. de Tracy : — Eh ! me dit-il avec l’air du plus profond étonnement, vous n’avez pas donné plus d’ampleur à votre voyage ! Il dépendait de vous de dîner deux fois la semaine chez lord Holland, chez lady A…, chez lady…
283— Je n’ai pas même dit à Paris que je venais à Londres. Je n’ai qu’un objet : voir jouer les pièces de Shakespeare.
284Quand M. B… m’eut bien compris, il crut que j’étais devenu fou. La première fois que j’allai au bal d’Almack, mon banquier, voyant mon billet d’admission, me dit avec un soupir :
285— Il y a vingt-deux ans, monsieur, que je travaille pour aller à ce bal, où vous serez dans une heure !
286La société, étant divisée par bandes comme un bambou, la grande affaire d’un homme est de monter dans la classe supérieure à la sienne, et tout l’effort de cette classe est de l’empêcher de monter.
287Je n’ai trouvé ces mœurs en France qu’une fois c’est quand les généraux de l’ancienne armée de Napoléon, qui s’étaient vendus à Louis  XVIII, essayaient à force de bassesses de se faire admettre dans le salon de Mme de Talaru et autres du faubourg Saint-Germain. Les humiliations que ces êtres vils empochaient chaque jour rempliraient cinquante pages. Le pauvre Amédée de Pastoret, s’il écrivait jamais ses souvenirs, en aurait de belles à raconter. Hé bien ! je ne crois pas que les jeunes gens qui firent leur droit en 1832 aient en eux de supporter de telles humiliations. Ils feront une bassesse, une scélératesse, si l’on veut, commise en un jour, mais se faire assassiner ainsi à coups d’épingles, par le mépris, c’est ce qui est hors de nature pour qui n’est pas né dans les salons de 1780, ressuscités de 1804 à 1830.
288Cette bassesse, qui supporte tout de la femme d’un cordon bleu (Mme de Talaru), ne paraîtra plus que parmi les jeunes gens nés à Paris. Et Louis-Philippe prend trop peu de consistance pour que de tels salons se reforment de longtemps à Paris.
289Probablement le bill de réforme (juin 1832) va faire cesser, en Angleterre, la fabrique de gens tels que M. B…, qui ne me pardonna jamais de n’avoir pas donné plus d’ampleur à mon voyage. Je ne me doutais pas, en 1821, d’une abjection que j’ai comprise à mon voyage de 1826 : les dîners et les bals de l’aristocratie coûtent un argent fou et le plus mal dépensé du monde.
290J’eus une obligation à M. B…, il m’apprit à revenir de Richmond à Londres par eau, c’est un voyage délicieux.
291Enfin, le… 1821, on afficha Othello par Kean. Je faillis être écrasé avant d’atteindre mon billet de parterre. Les moments d’attente de la queue me rappelèrent vivement les beaux jours de ma jeunesse quand nous nous faisions écraser en 1800 pour voir la première représentation de Pinto (germinal an VIII).
292Le malheureux qui veut un billet à Covent-Garden est engagé dans des passages tortueux, larges de trois pieds, et garnis de planches que le frottement des habits des patients a rendues parfaitement lisses.
293La tête remplie d’idées littéraires, ce n’est qu’engagé dans ces affreux passages et quand la colère m’eut donné une force supérieure à celle de mes voisins que je me dis : Tout plaisir est impossible ce soir pour moi. Quelle sottise de ne pas acheter d’avance un billet de loge !
294Heureusement, à peine dans le parterre, les gens avec qui j’avais fait le coup d’épaule me regardèrent avec l’air bon et ouvert. Nous nous dîmes quelques mots bienveillants sur les peines passées  ; n’étant plus en colère, je fus tout à mon admiration pour Kean, que je ne connaissais que par les hyperboles de mon compagnon de voyage Edouard Edwards. Il paraît que Kean est un héros d’estaminet, un crâne de mauvais ton.
295Je l’excusais facilement : s’il fût né riche ou dans une famille de bon ton, il ne serait pas Kean, mais quelque fat bien froid. La politesse des hautes classes de France, et probablement d’Angleterre, proscrit toute énergie, et l’use si elle existait par hasard. Parfaitement poli et parfaitement pur de toute énergie, tel est l’être que je m’attends à voir, quand on annonce chez M. de Tracy, M. de Syon ou tout autre jeune homme du faubourg Saint-Germain. Et encore je n’étais pas bien placé en 1821 pour juger de toute l’insignifiance de ces êtres étiolés. M. de Syon, qui vient chez le général Lafayette, qui est allé en Amérique à sa suite, je crois, doit être un monstre d’énergie dans le salon de Mme de la Trémoille.
296Grand Dieu ! Comment est-il possible d’être aussi insignifiant ! comment peindre de telles gens ! Questions que je me faisais pendant l’hiver de 1830, en étudiant ces jeunes gens. Alors leur grande affaire était la peur que leurs cheveux arrangés de façon à former un bourrelet d’un côté du front à l’autre ne vinssent à tomber.
297(For me : Je suis un peu découragé par le manque absolu de dates. L’imagination se perd à courir après les dates au lieu de se figurer les objets.)
298Mon plaisir en voyant Kean, fut mêlé de beaucoup d’étonnement. Les Anglais, peuple fâché, ont des gestes fort différents des nôtres pour exprimer les mêmes mouvements de l’âme.
299Le baron de Lussinge et l’excellent Barot vinrent me rejoindre à Londres ; peut-être Lussinge y était-il venu avec moi.
300J’ai un talent malheureux pour communiquer mes goûts ; souvent, en parlant de mes maîtresses à mes amis, je les ai rendus amoureux, ou, ce qui est bien pis, j’ai rendu ma maîtresse amoureuse de l’ami que j’aimais réellement. C’est ce qui m’est arrivé pour Mme Azur et Mérimée. J’en fus au désespoir pendant quatre jours. Le désespoir diminuant, j’allai prier Mérimée d’épargner ma douleur pendant quinze jours. — Quinze mois, me répondit-il, je n’ai aucun goût pour elle. J’ai vu ses bas plissés sur sa jambe (en garaude, français de Grenoble).
301Barot qui fait les choses avec règle et raison, comme un négociant, nous engagea à prendre un valet de place. C’était un petit fat anglais. Je les méprise plus que les autres ; la mode chez eux n’est pas un plaisir, mais un devoir sérieux, auquel il ne faut pas manquer. J’avais du bon sens pour tout ce qui n’avait pas rapport à certains souvenirs, je sentis sur-le-champ le ridicule des quarante-huit heures de travail de l’ouvrier anglais. Le pauvre Italien, tout déguenillé, est bien plus près du bonheur. Il a le temps de faire l’amour, il se livre quatre-vingts ou cent jours par an à une religion d’autant plus amusante qu’elle lui fait un peu peur, etc.
302Mes compagnons se moquèrent rudement de moi. Mon paradoxe devint vérité à vue d’œil, et sera bien commun en 1840. Mes compagnons me trouvaient fou tout à fait quand j’ajoutais : Le travail exorbitant et accablant de l’ouvrier anglais nous venge de Waterloo et de quatre coalitions. Nous, nous avons enterré nos morts, et nos survivants sont plus heureux que les Anglais. Toute leur vie Barot et Lussinge me croiront une mauvaise tête. Dix ans après, je cherche à leur faire honte : Vous pensez aujourd’hui comme moi, à Londres, en 1821. Ils le nient, et la réputation de mauvaise tête me reste. Qu’on juge de ce qui m’arrivait quand j’avais le malheur de parler littérature. Mon cousin Colomb m’a cru longtemps réellement envieux, parce que je lui disais que le Lascaris de M. Villemain était ennuyeux à dormir debout. Qu’était-ce, grand Dieu ! quand j’abordais les principes généraux !
303Un jour que je parlais de travail anglais, le petit fat qui nous servait de valet de place prétendit son honneur national offensé.
304— Vous avez raison, lui dis-je, mais nous sommes malheureux : nous n’avons plus de connaissances agréables.
305— Monsieur, je ferai votre affaire. Je ferai le marché moi-même… Ne vous adressez pas à d’autres, on vous rançonnerait, etc.
306Mes amis riaient. Ainsi, pour me moquer de l’honneur du fat, je me trouvais engagé dans une partie de filles. Rien de plus maussade et repoussant que les détails du marché que notre homme nous fit essuyer le lendemain en nous montrant Londres.
307D’abord, nos jeunes filles habitaient un quartier perdu, Westminster Road, admirablement disposé pour que quatre matelots souteneurs puissent rosser des Français. Quand nous en parlâmes à un ami anglais :
308— Gardez-vous bien de ce guet-apens nous dit-il. Le fat ajoutait qu’il avait longuement marchandé pour nous faire donner du thé le matin en nous levant. Les filles ne voulaient pas accorder leurs bonnes grâces et leur thé pour vingt et un shillings (vingt-cinq francs cinq sous). Mais enfin elles avaient consenti. Deux ou trois Anglais nous dirent :
309— Jamais un Anglais ne donnerait dans un tel piège. Savez-vous qu’on vous mènera à une lieue de Londres ?
310Il fut bien convenu entre nous que nous n’irions pas. Le soir venu, Barot me regarda. Je le compris.
311— Nous sommes forts, lui dis-je, nous avons des armes. Lussinge n’osa jamais venir. Nous prîmes un fiacre. Barot et moi, nous passâmes le pont de Westminster. Ensuite le fiacre nous engagea dans des rues sans maisons, entre des jardins.
312Barot riait. — Si vous avez été si brillant avec Alexandrine dans une maison charmante, au centre de Paris, que n’allez-vous pas faire ici ?
313J’avais un dégoût profond ; sans l’ennui de l’après-dînée à Londres quand il n’y a pas de spectacle, comme c’était le cas ce jour-là, et sans la petite pointe de danger, jamais Westminster Road ne m’aurait vu. Enfin, après avoir été deux ou trois fois sur le point de verser dans de prétendues rues sans pavé, ce me semble, le fiacre, jurant, nous arrêta devant une maison à trois étages qui, tout entière, pouvait avoir vingt-cinq pieds de haut. De la vie, je n’ai vu quelque chose de si petit.
314Certainement, sans l’idée du danger, je ne serais pas entré ; je m’attendais à voir trois infâmes salopes. Elles étaient, menues, trois petites filles, avec de beaux cheveux châtains, un peu timides, très empressées, fort pâles.
315Les meubles étaient de la petitesse la plus ridicule. Barot est gros et grand, moi gros, nous ne trouvions pas à nous asseoir, exactement parlant, les meubles avaient l’air faits pour des poupées. Nous avions peur de les écraser. Nos petites filles virent notre embarras, le leur s’accrut. Nous ne savions que dire absolument. Heureusement Barot eut l’idée de parler du jardin.
316— Oh nous avons un jardin, dirent-elles, avec non pas de l’orgueil, mais enfin un peu de joie d’avoir quelque objet de luxe à montrer. Nous descendîmes au jardin avec des chandelles pour le voir ; il avait vingt-cinq pieds de long et dix de large. Barot et moi, partîmes d’un éclat de rire. Là, étaient tous les instruments d’économie domestique de ces pauvres filles, leur petit cuvier pour faire la lessive, leur petite cuve, avec un appareil elliptique pour brasser elles-mêmes leur bière.
317Je fus touché et Barot dégoûté. Il me dit en français : payons-les et décampons. — Elles vont être si humiliées, lui dis-je. — Bah ! humiliées ! vous les connaissez bien Elles enverront chercher d’autres pratiques, s’il n’est pas trop tard, ou leurs amants, si les choses se passent ici comme en France.
318Ces vérités ne firent aucune impression sur moi. Leur misère, tous ces petits meubles bien propres et bien vieux m’avaient touché. Nous n’avions pas fini de prendre le thé que j’étais intime avec elles au point de leur confier en mauvais anglais notre crainte d’être assassinés. Cela les déconcerta beaucoup.
319— Mais enfin, ajoutai-je, la preuve que nous vous rendons justice, c’est que je vous raconte tout cela.
320Nous renvoyâmes le fat. Alors je fus comme avec des amis tendres que je reverrais après un voyage d’un an.
321Aucune porte ne fermait, autre sujet de soupçons quand nous allâmes nous coucher. Mais à quoi eussent servi des portes et de bonnes serrures ? Partout avec un coup de poing on eût enfoncé les petites séparations en briques. Tout s’entendait dans cette maison. Barot, qui était monté au second dans la chambre au-dessus de la mienne, me cria :
322— Si l’on vous assassine, appelez-moi ! Je voulus garder de la lumière  ; la pudeur de ma nouvelle amie, d’ailleurs si soumise et si bonne, n’y voulut jamais consentir. Elle eut un mouvement de peur bien marqué, quand elle me vit étaler mes pistolets et poignard sur la table de nuit placée du côté du lit, opposé à la porte. Elle était charmante, petite, bien faite, pâle.
323Personne ne nous assassina. Le lendemain, nous les tînmes quittes de leur thé, nous envoyâmes chercher Lussinge par le valet de place en lui recommandant d’arriver avec des viandes froides, du vin. Il parut bien vite escorté d’un excellent déjeuner, et tout étonné de notre enthousiasme.
32426 juin. Les deux sœurs envoyèrent chercher une de leurs amies. Nous leur laissâmes du vin et des viandes froides dont la beauté avait l’air de surprendre ces pauvres filles.
325Elles crurent que nous nous moquions d’elles, quand nous leur dîmes que nous reviendrions. Miss…, mon amie, me dit à part :
326— Je ne sortirais pas, si je pouvais espérer que vous reviendrez ce soir. Mais notre maison est trop pauvre pour des gens comme vous.
327Je ne pensai, toute la journée, qu’à la soirée bonne, douce, tranquille (full of snugness), qui m’attendait. Le spectacle me parut long. Barot et Lussinge voulurent voir toutes les demoiselles effrontées qui remplissaient alors le foyer de Covent-Garden. Enfin, Barot et moi, nous arrivâmes dans notre petite maison. Quand ces demoiselles virent déballer des bouteilles de claret et de champagne, les pauvres filles ouvrirent de grands yeux. Je croirais assez qu’elles ne s’étaient jamais trouvées vis-à-vis une bouteille non déjà entamée de real champaign, champagne véritable.
328Heureusement, le bouchon du nôtre sauta ; elles furent parfaitement heureuses, mais leurs transports étaient tranquilles et décents. Rien de plus décent que toute leur conduite. — Nous savions déjà cela.
329Ce qu’il y a de plaisant, c’est que pendant mon séjour en Angleterre, j’étais malheureux quand je ne pouvais pas finir mes soirées dans cette maison.
330Ce fut la première consolation réelle et intime au malheur qui empoisonnait tous mes moments de solitude. On voit bien que je n’avais que vingt ans, en 1821. Si j’en avais eu trente-huit, comme semblait le prouver mon extrait de baptême, j’aurais pu essayer de trouver cette consolation auprès des femmes honnêtes de Paris qui me marquaient de la sympathie. Je doute cependant quelquefois que j’eusse pu y réussir. Ce qui s’appelle air du grand monde, ce qui fait que Mme de Marmier a l’air différent de Mme Edwards me semble souvent damnable affectation et pour un instant ferme hermétiquement mon cœur.
331Voilà un de mes grands malheurs, l’éprouvez-vous comme moi  ? Je suis mortellement choqué des plus petites nuances.
332Un peu plus ou un peu moins des façons du grand monde fait que je m’écrie intérieurement : Bourgeoise ! ou poupée du boulevard Saint-Germain ! et à l’instant je n’ai plus que du dégoût ou de l’ironie au service du prochain.
333On peut connaître tout, excepté soi-même  : «  Je suis bien loin de croire tout connaître, » ajouterait un homme poli du noble faubourg attentif à garder toutes les avenues contre le ridicule. Mes médecins, quand j’ai été malade, m’ont toujours traité avec plaisir comme étant un monstre, pour l’excessive irritabilité nerveuse. Une fois, une fenêtre ouverte dans la chambre voisine dont la porte était fermée me faisait froid. La moindre odeur (excepté les mauvaises) affaiblit mon bras et ma jambe gauche, et me donne envie de tomber de ce côté.
334— Mais c’est de l’égotisme abominable que tous ces détails ! — Sans doute, et qu’est ce livre, autre chose qu’un abominable égotisme ! À quoi bon étaler de la grâce de pédant comme M. Villemain dans un article d’hier sur l’arrestation de M. de Chateaubriand ?
335Si ce livre est ennuyeux, au bout de deux ans il enveloppera le beurre chez l’épicier ; s’il n’ennuie pas, on verra que l’égotisme, mais sincère, est une façon de peindre ce cœur humain dans la connaissance duquel nous avons fait des pas de géant depuis 1721, époque des Lettres persanes de ce grand homme que j’ai tant étudié : Montesquieu.
336Le progrès est quelquefois si étonnant que Montesquieu en paraît grossier2. Je me trouvais si bien de mon séjour à Londres depuis que toute la soirée je pouvais être bonhomme, en mauvais anglais, que je laissai repartir pour Paris le baron, appelé par son bureau, et Barot, appelé par ses affaires de Bacarat et de Cardes. Leur société m’était cependant fort agréable. Nous ne parlions pas beaux-arts, ce qui a toujours été ma pierre d’achoppement avec mes amis. Les Anglais sont, je crois, le peuple du monde le plus obtus, le plus barbare. Cela est au point que je leur pardonne les infamies de Sainte-Hélène.
337Ils ne les sentaient pas. Certainement, en le voyant, un Italien, un Allemand même, se serait figuré le martyre de Napoléon. Ces honnêtes Anglais, sans cesse côtoyés par l’abîme du danger de mourir de faim s’ils oublient un instant de travailler, chassaient l’idée de Sainte-Hélène, comme ils chassent l’idée de Raphaël, comme propre à leur faire perdre du temps, et voilà tout.
338À nous trois : moi pour la rêverie et la connaissance de Say et de Smith (Adam), le baron de Lussinge pour le mauvais côté à voir en tout, Barot pour le travail (qui change une livre d’acier valant douze francs en trois quarts de livres de ressorts de montres, valant dix mille francs), nous formions un voyageur assez complet.
339Quand je fus seul, l’honnêteté de la famille anglaise qui a dix mille francs de rente se battit dans mon cœur avec la démoralisation complète de l’Anglais, qui, ayant des goûts chers, s’est aperçu que pour les satisfaire, il faut se vendre au gouvernement. Le Philippe de Ségur anglais est pour moi, à la fois, l’être le plus vil et le plus absurde à écouter.
340Je partis sans savoir, à cause du combat de ces deux idées, s’il fallait désirer une Terreur qui nettoierait l’étable d’Augias en Angleterre.
341La fille pauvre chez laquelle je passais les soirées m’assurait qu’elle mangerait des pommes et ne me coûterait rien si je voulais l’emmener en France.
342J’ai été sévèrement puni d’avoir donné à une sœur que j’avais le conseil de venir à Milan, en 1816, je crois. Mme Périer s’est attachée à moi comme une huître, me chargeant à tout jamais de la responsabilité de son sort. Mme Périer avait toutes les vertus et assez de raison et d’amabilité. J’ai été obligé de me brouiller pour me délivrer de cette huître ennuyeusement attachée à la carène de mon vaisseau, et qui bon gré mal gré me rendait responsable de tout son bonheur à venir. Chose effroyable !
343Ce fut cette effrayante idée qui m’empêcha d’emmener Miss Appleby à Paris. J’aurais évité bien des moments d’un noir diabolique. Pour mon malheur, l’affectation m’étant tellement antipathique, il m’est fort difficile d’être simple, sincère, bon, en un mot parfaitement Allemand avec une femme française.
344(J’augmenterai cet article de Londres en 1821, quand je retrouverai mes pièces anglaises avec les dates des jours où je les avais vu jouer.)
345Un jour, on annonça qu’on pendait huit pauvres diables. À mes yeux, quand on pend un voleur ou un assassin en Angleterre, c’est l’aristocratie qui immole une victime à sa sûreté, car c’est elle qui l’a forcé à être scélérat, etc. Cette vérité, si paradoxale aujourd’hui, sera peut-être un lieu commun quand on lira mes bavardages.
346Je passai la nuit à me dire que c’est le devoir du voyageur de voir ces spectacles et l’effet qu’ils produisent sur le peuple qui est resté de son pays (who has raciness). Le lendemain, quand on m’éveilla, à huit heures, il pleuvait à verse. La chose à laquelle je voulais me forcer était si pénible, que je me souviens encore du combat. Je ne vis point ce spectacle atroce.
CHAPITRE 7
347À mon retour à Paris, vers le mois de décembre, il se trouva que je prenais un peu plus d’intérêt aux hommes et aux choses. Je vois aujourd’hui que c’est parce que je savais qu’indépendamment de ce que j’avais laissé à Milan, je pouvais trouver un peu de bonheur ou du moins d’amusement autre part. Cet autre part était la petite maison de miss Appleby.
348Mais je n’eus pas assez de bon sens pour arranger systématiquement ma vie. Le hasard guidait toujours mes relations. Par exemple :
349Il y avait une fois un ministre de la guerre à Naples qui s’appelait Michevaux. Ce pauvre officier de fortune était, je pense, de Liège. Il laissa à ses deux fils des pensions de la cour à Naples, on compte sur les grâces du roi comme sur un patrimoine.
350Le chevalier Alexandre Michevaux dînait à la table d’hôte du no 47, rue de Richelieu. C’est un beau garçon qui a l’apparence flegmatique d’un Hollandais. Il était consumé de chagrins. Lors de la Révolution, en 1820, il était tranquille à Naples et royaliste.
351Francesco, prince royal et depuis le plus méprisé des Kings, était régent et protecteur spécial du chevalier de Michevaux. Il le fit appeler et le pria, en le tutoyant, d’accepter la place de ministre à Dresde, de laquelle l’apathique Michevaux ne se souciait nullement. Cependant, comme il n’avait pas le courage de déplaire à une altesse royale et à un prince héréditaire, il alla à Dresde. Bientôt Francesco l’exila, le condamna à mort, je crois, ou du moins lui confisqua ses pensions.
352Sans aucun esprit ou disposition pour rien, le chevalier a été un bourreau pour lui-même : il a longtemps travaillé dix-huit heures par jour, comme un Anglais, pour devenir peintre, musicien, métaphysicien, que sais-je ? Cette éducation était dirigée comme pour faire pièce à la logique.
353Je sais ses étonnants travaux d’une actrice de mes amies, qui de sa fenêtre, voyait ce beau jeune homme travailler de cinq heures du matin à cinq heures du soir à la peinture, et ensuite, lire toute la soirée. De ces travaux effroyables, il était resté au chevalier l’art d’accompagner supérieurement au piano et assez de bon sens ou de bon goût musical, comme on voudra, pour n’être pas dupe tout à fait de la crème fouettée et des fanfaronnades de Rossini. Dès qu’il voulait raisonner, cet esprit faible, accablé de fausse science, tombait dans les sottises les plus comiques. En politique, surtout, il était curieux. Au reste, je n’ai jamais rien connu de plus poétique et de plus absurde que le libéral italien ou carbonaro qui, de 1821 à 1830, remplissait les salons libéraux de Paris.
354Un soir, après dîner, Michevaux monta chez lui. Deux heures après, ne le voyant point venir au café de Foy, où l’un de nous qui avait perdu le café le payait, nous montâmes chez lui. Nous le trouvâmes évanoui de douleur. Il avait le scolozisme : après dîner, la douleur locale avait redoublé ; cet esprit flegmatique et triste s’était mis à considérer toutes les misères, y compris la misère de l’argent. La douleur l’avait accablé. Un autre se serait tué ; quant à lui, il se serait contenté de mourir évanoui, si à grand’peine nous ne l’eussions réveillé.
355Ce sort me toucha, peut-être un peu par la réflexion : voilà un être, cependant plus malheureux que moi. Barot lui prêta cinq cents francs, qui ont été rendus. Le lendemain, Lussinge ou moi le présentâmes à Mme Pasta.
356Huit jours après, nous nous aperçûmes qu’il était l’ami préféré. Rien de plus froid, rien de plus raisonnable que ces deux êtres l’un vis-à-vis de l’autre. Je les ai vus tous les jours pendant quatre ou cinq ans, je n’aurais pas été étonné, après tout ce temps, qu’un magicien, me donnant la faculté d’être invisible, me mît à même de voir qu’ils ne faisaient pas l’amour ensemble, mais simplement parlaient musique. Je suis sûr que Mme Pasta, qui pendant huit ou dix ans non seulement a habité Paris, mais y a été à la mode les trois quarts de ce temps, n’a jamais eu d’amant français1.
35730 juin 1832. Dans le temps où on lui présenta Michevaux, le beau Lagrange venait chaque soir passer trois heures à nous ennuyer, assis à côté d’elle sur son canapé. C’est ce général qui jouait le rôle d’Apollon ou du bel Espagnol délivré aux ballets de la cour impériale. J’ai vu la reine Caroline Murat et la divine princesse Borghèse danser en costume de sauvage avec lui. C’est un des êtres les plus vides de la bonne compagnie assurément, c’est beaucoup dire.
358Comme tomber dans une inconvenance de parole est beaucoup plus funeste à un jeune homme qu’il ne lui est avantageux de dire un joli mot, la postérité, probablement moins niaise, ne se fera pas moins d’idée de l’insipidité de la bonne compagnie.
359Le chevalier Michevaux avait des manières distinguées, presque élégantes. À cet égard, c’était un contraste parfait avec Lussinge et même Barot, qui n’est qu’un bon et brave garçon de province qui, par hasard a gagné des millions. Les façons élégantes de Michevaux me lièrent avec lui. Je m’aperçus bientôt que c’était une âme parfaitement froide.
360Il avait appris la musique comme un savant de l’Académie des inscriptions apprend ou fait semblant d’apprendre le persan. Il avait appris à admirer tel morceau, la première qualité était toujours dans un son d’être juste, dans une phrase d’être correcte.
361À mes yeux, la première qualité, de bien loin, est d’être expressif. La première qualité, pour moi, dans tout ce qui est noir sur du blanc, est de pouvoir dire avec Boileau :
362Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.
363La liaison avec Michevaux et Mme Pasta se renforçant, j’allai loger au troisième étage de l’hôtel des Lillois, dont cette aimable femme occupa successivement le second et le premier étage.
364Elle a été, à mes yeux, sans vices, sans défauts, caractère simple, uni, juste, naturel, et avec le plus grand talent tragique que j’aie jamais connu.
365Par habitude de jeune homme (on se rappelle que je n’avais que vingt ans en 1821), j’aurais d’abord voulu qu’elle eût de l’amour pour moi, qui avais tant d’admiration pour elle. Je vois aujourd’hui qu’elle était trop froide, trop raisonnable, pas assez folle, pas assez caressante, pour que notre liaison, si elle eût été d’amour, pût continuer. Ce n’aurait été qu’une passade de ma part ; elle, justement indignée, se fût brouillée. Il est donc mieux que la chose se soit bornée à la plus sainte et plus dévouée amitié, de ma part, et de la sienne à un sentiment de même nature, mais qui a eu des hauts et des bas.
366Michevaux, me craignant un peu, m’affubla de deux ou trois bonnes calomnies, que j’usai en n’y faisant pas attention. Au bout de six ou huit mois, je suppose que Mme Pasta se disait : Mais cela n’a pas le sens commun !
367Mais il en reste toujours quelque chose ; mais, au bout de six ou huit ans, ces calomnies ont fait que notre amitié est devenue fort tranquille. Je n’ai jamais eu un moment de colère contre Michevaux. Après le procédé si royal de François, il pouvait dire alors, comme je ne sais quel héros de Voltaire :
368Une pauvreté noble est tout ce qui me reste.
369Et je suppose que la Giuditta, comme nous l’appelions en italien, lui prêtait quelques petites sommes pour le garantir des pointes les plus dures de cette pauvreté.
370Je n’avais pas grand esprit alors, pourtant j’avais des jaloux. M. de Perret, l’espion de la société de M. de Tracy, sut mes liaisons d’amitié avec Mme Pasta : ces gens-là savent tout par leurs camarades. Il l’arrangea de la façon la plus odieuse aux yeux des dames de la rue d’Anjou. La femme la plus honnête, à l’esprit de laquelle toute idée de liaison est le plus étrangère, ne pardonne pas l’idée de liaison avec une actrice. Cela m’était déjà arrivé à Marseille en 1805 ; mais alors, Mme Séraphie T… avait raison de ne plus vouloir me voir chaque soir, quand elle sut ma liaison avec Mlle Louason (cette femme de tant d’esprit, depuis Mme de Barkoff).
371Dans la rue d’Anjou, qui au fond était ma société la plus respectable, pas même le vieux M. de Tracy, le philosophe, ne me pardonna ma liaison avec une actrice.
372Je suis vif, passionné, fou, sincère à l’excès en amitié et en amour jusqu’au premier froid. Alors, de la folie de seize ans je passe, en un clin d’œil, au machiavélisme de cinquante et, au bout de huit jours, il n’y a plus rien que glace fondante, froid parfait. (Cela vient encore de m’arriver ces jours-ci with Lady Angelica, 1832, mai.)
373J’allais donner tout ce qu’il y a d’amitié dans mon cœur à la société Tracy, quand je m’aperçus d’une superficie de gelée blanche. De 1821 à 1830, je n’y ai plus été que froid et machiavélique, c’est-à-dire parfaitement prudent. Je vois encore les tiges rompues de plusieurs amitiés qui allaient commencer dans la rue d’Anjou. L’excellente comtesse de Tracy, que je me reproche amèrement de n’avoir pas aimée davantage, ne me marqua pas cette nuance de froid. Cependant je revenais d’Angleterre pour elle, avec une ouverture de cœur, un besoin d’être ami sincère qui se calma par consensu pur, en prenant la résolution d’être froid et calculateur avec tout le reste du salon.
374En Italie, j’adorais l’opéra. Les plus doux moments de ma vie, sans comparaison, se sont passés dans les salles de spectacle. À force d’être heureux à la Scala (salle de Milan), j’étais devenu une espèce de connaisseur.
375À dix ans, mon père, qui avait tous les préjugés de la religion et de l’aristocratie, m’empêcha violemment d’étudier la musique. À seize, j’appris successivement à jouer du violon, à chanter et à jouer de la clarinette. De cette dernière façon seule, j’arrivai à produire des sons qui me faisaient plaisir. Mon maître, un beau et bel Allemand, nommé Hermann, me faisait jouer des cantilènes tendres. Qui sait ? peut-être il connaissait Mozart ? c’était en 1797, Mozart venait de mourir.
376Mais alors, ce grand nom ne me fut point révélé. Une grande passion pour les mathématiques m’entraîna ; pendant deux ans, je ne pensai qu’à elles. Je partis pour Paris, où j’arrivai le lendemain du 18 brumaire (10 novembre 99).
377Depuis, quand j’ai voulu étudier la musique, j’ai reconnu qu’il était trop tard à ce signe : ma passion diminuait à mesure qu’il me venait un peu de connaissance. Les sons que je produisais me faisaient horreur à la différence de tant d’exécutants du quatrième ordre qui ne doivent leur peu de talent — qui toutefois le soir, à la campagne, fait plaisir — qu’à l’intrépidité avec laquelle le matin ils s’écorchent les oreilles à eux-mêmes. Mais ils ne se les écorchent pas, car… cette métaphysique ne finirait jamais.
378Enfin, j’ai adoré la musique et avec le plus grand bonheur pour moi, de 1806 à 1810, en Allemagne. De 1814 à 1821, en Italie. En Italie je pouvais discuter musique avec le vieux Mayer, avec le jeune Paccini, avec les compositeurs. Les exécutants, le marquis Caraffa, les Vicontini de Milan, trouvaient au contraire que je n’avais pas le sens commun. C’est comme aujourd’hui si je parlais politique à un sous-préfet.
379Un des étonnements du comte Daru, véritable homme de lettres de la tête aux pieds, digne de l’hébétement de l’Académie des Inscriptions de 1828, était que je pusse écrire une page qui fît plaisir à quelqu’un. Un jour, il acheta de Delaunay, qui me l’a dit, un petit ouvrage de moi qui, à cause de l’épuisement de l’édition, se vendait quarante francs. Son étonnement fut à mourir de rire, dit le libraire.
380— Comment, quarante francs ! — Oui, monsieur le comte, et par grâce, et vous ferez plaisir au marchand en ne le prenant pas à ce prix.
381— Est-il possible ! disait l’Académicien en levant les yeux au ciel ; cet enfant ! ignorant comme une carpe !
382Il était parfaitement de bonne foi. Les gens des antipodes, regardant la lune lorsqu’elle n’a qu’un petit croissant pour nous, se disent : Quelle admirable clarté ! la lune est presque pleine ! M. le comte Daru, membre de l’Académie française, associé de l’Académie des sciences, etc., etc., et moi, nous regardions le cœur de l’homme, la nature, etc., de côtés opposés.
383Une des admirations de Michevaux, dont la jolie chambre était voisine de la mienne, au second étage de l’hôtel des Lillois, c’est qu’il y eût des êtres qui pussent m’écouter quand je parlais musique. Il ne revint pas de sa surprise quand il sut que c’était moi qui avait fait une brochure sur Haydn. Il approuvait assez le livre — trop métaphysique, disait-il ; mais que j’eusse pu l’écrire, mais que j’en fusse l’auteur, moi, incapable de frapper un accord de septième diminuée sur un piano, voilà ce qui lui faisait ouvrir de grands yeux. Et il les avait fort beaux, quand il y avait, par hasard, un peu d’expression.
384Cet étonnement, que je viens de décrire un peu au long, je l’ai trouvé petit ou grand chez tous mes interlocuteurs jusqu’à l’époque (1827) où je me suis mis à avoir de l’esprit.
385Je suis comme une femme honnête qui se ferait fille ; j’ai besoin de vaincre à chaque instant cette pudeur d’honnête homme qui a horreur de parler de soi. Ce livre n’est pas fait d’autre chose cependant. Je ne prévoyais pas cet accident, peut-être il me fera tout abandonner. Je ne prévoyais d’autre difficulté que d’avoir le courage de dire la vérité sur tout. C’est la moindre chose.
386Les détails me manquent un peu sur ces époques reculées, je deviendrai moins sec et moins verbeux à mesure que je m’approcherai de l’intervalle de 1826 à 1830. Alors, mon malheur me força à avoir de l’esprit ; je me souviens de tout comme d’hier.
387Par une malheureuse disposition physique qui m’a fait passer pour menteur, pour bizarre et surtout pour mauvais Français, je ne [puis] que très difficilement avoir du plaisir pour de la musique chantée dans une salle française.
388Ma grande affaire, comme celle de tous mes amis en 1821, n’en était pas moins l’opéra buffa.
389Mme Pasta y jouait Tancrède, Otello, Roméo et Juliette… d’une façon qui, non seulement n’a jamais été égalée, mais qui n’avait certainement jamais été prévue par les compositeurs de ces opéras.
390Talma, que la postérité élèvera peut-être si haut, avait l’âme tragique, mais il était si bête qu’il tombait dans les affectations les plus ridicules. Je soupçonne que, outre l’éclipse totale d’esprit, il avait encore cette sensibilité indispensable pour ensemencer les succès, et que j’ai retrouvée avec tant de peine jusque chez l’admirable et aimable Béranger.
391Talma donc fut probablement servile, bas, rampant, flatteur, etc., et, peut-être, quelque chose de plus envers Mme de Staël qui, continuellement et bêtement aussi occupée de sa laideur (si un tel mot que bête peut s’écrire propos de cette femme admirable) avait besoin, pour être rassurée, de raisons palpables et sans cesse renaissantes.
392Mme de Staël, qui avait admirablement comme un de ses amants, M. le prince de Talleyrand, l’art du succès à Paris, comprit qu’elle aurait tout à gagner à donner son cachet au succès de Talma, qui commençait à devenir général et à perdre par sa durée le peu respectable caractère de mode.
393Le succès de Talma commença par de la hardiesse ; il eut le courage d’innover, le seul des courages qui soit étonnant en France. Il fut neuf dans le Brutus de Voltaire et bientôt après dans cette pauvre amplification : Charles IX de M. de Chénier. Un vieil et très mauvais acteur que j’ai connu, l’ennuyeux et royaliste Naudet, fut si choqué du génie innovateur du jeune Talma, qu’il le provoqua plusieurs fois en duel. Je ne sais, en vérité, où Talma avait pris l’idée et le courage d’innover, je l’ai connu bien au-dessous de cela.
394Malgré sa grosse voix factice et l’affectation presque aussi ennuyeuse de ses poignets disloqués, l’être en France qui avait de la disposition à être ému par les beaux sentiments tragiques du troisième acte de l’Hamlet de Ducis ou les belles scènes des derniers actes d’Andromaque n’avait d’autre ressource que de voir Talma.
395Il avait l’âme tragique et à un point étonnant. S’il y eût joint un caractère simple et le courage de demander conseil, il eût pu aller bien loin, par exemple, être aussi sublime que Monvel dans Auguste (Cinna). Je parle ici de toutes choses que j’ai vues et bien vues ou du moins fort en détail, ayant été amateur passionné du Théâtre-Français.
396Heureusement pour Talma, avant qu’un écrivain, homme d’esprit et parlant souvent au public (M. l’abbé Geoffroy), s’amusât à vouloir détruire sa réputation, il avait été dans les convenances de Mme de Staël de le porter aux nues. Cette femme éloquente se chargea d’apprendre aux sots en quels termes ils devaient parler de Talma. On peut penser que l’emphase ne fut pas épargnée. Le nom de Talma devint européen.
397Son abominable affectation devint de plus en plus invisible aux Français, gent moutonnière. Je ne suis pas mouton, ce qui fait que je ne suis rien.
398La mélancolie vague et donnée par la fatalité, comme dans Œdipe, n’aura jamais d’acteur comparable à Talma. Dans Manlius, il était bien Romain : Prends, lis, et Connais-tu la main de Rulile ? étaient divins. C’est qu’il n’y avait pas moyen de mettre là l’abominable chant du vers alexandrin. Quelle hardiesse il me fallait pour penser cela en 1805  ? Je frémis presque d’écrire de tels blasphèmes aujourd’hui (1832) que les deux idoles sont tombées. Cependant, en 1805, je prédisais 1832, et le succès m’étonne et me rend stupide (Cinna).
399M’en arrivera-t-il autant avec la ti… Le chant continu, la grosse voix, le tremblement des poignets, la démarche affectée m’empêchaient d’avoir un plaisir pur cinq minutes de suite en voyant Talma. À chaque instant, il fallait choisir, vilaine occupation pour l’imagination, ou plutôt alors la tête tue l’imagination.
400Il n’y avait de parfait dans Talma que sa tête et son regard vague. Je reviendrai sur ce grand mot, à propos des Madones de Raphaël et de mademoiselle Virginie de Lafayette (Mme Adolphe Périer), qui avait cette beauté en un degré suprême et dont sa bonne grand’mère, Mme la comtesse de Tracy, était bien fière.
401Je trouvai le tragique qui me convenait dans Kean et je l’adorai. Il remplit mes yeux et mon cœur. Je vois encore là, devant moi, Richard III et Othello.
402Mais le tragique dans une femme, où pour moi il est le plus touchant, je ne l’ai trouvé que chez Mme Pasta et là, il était pur, parfait, sans mélange. Chez elle, elle était silencieuse et impassible. Le soir pendant deux heures elle était… En rentrant, elle passait deux heures sur son canapé à pleurer et à avoir des accès de nerfs.
403Toutefois, ce talent tragique étant mêlé avec le talent de chanter, l’oreille achevait l’émotion commencée par les yeux, et Mme Pasta restait longtemps, par exemple deux secondes ou trois, dans la même position. Cela a-t-il été une facilitation ou un obstacle de plus à vaincre  ? J’y ai souvent rêvé. Je penche à croire que cette circonstance de rester forcément longtemps dans la même position ne donne ni facilité ni difficulté nouvelles. Reste pour l’âme de Mme Pasta la difficulté de donner son attention à bien chanter.
404Le chevalier Michevaux, Lussinge, di Fiori, Sutton-Sharp et quelques autres, réunis par notre admiration pour la gran donna, nous avions un éternel sujet de discussion dans la manière dont elle avait joué Roméo à la dernière représentation, dans les sottises que disaient à cette occasion ces pauvres gens de lettres français, obligés d’avoir un avis sur une chose si antipathique au caractère français  : la musique.
405L’abbé Geoffroy, de bien loin le plus spirituel et le plus savant des journalistes, appelait sans façon Mozart un faiseur de charivari ; il était de bonne foi et ne sentait que Grétry et Monsigny, qu’il avait appris.
406De grâce, lecteur bénévole, comprenez bien ce mot. C’est l’histoire de la musique en France.
407Qu’on juge des âneries que disaient, en 1822, toute la tourbe des gens de lettres, journalistes tellement inférieurs à M. Geoffroy. On a réuni les feuilletons de ce spirituel maître d’école, et, dit-on, c’est une plate réunion. Ils étaient divins, servis en impromptu, deux fois la semaine, et mille fois supérieurs aux lourds articles d’un M. Hoffmann ou d’un M. Féletz qui, réunis, font peut-être meilleure figure que les délicieux feuilletons de Geoffroy. Dans leur temps, je déjeunais au café Hardy, alors à la mode, avec de délicieux rognons à la brochette. Eh bien ! les jours où il n’y avait pas feuilleton de Geoffroy, je déjeunais mal.
408Il les faisait en entendant la lecture des thèmes latins de ses écoliers à la pension… où il était maître. Un jour, faisant entrer des écoliers dans un café près de la Bastille pour prendre de la bière, ceux-ci eurent la joie de trouver un journal qui leur apprit ce que faisait leur maître, qu’ils voyaient souvent écrire en portant le papier au bout de son nez, tant il avait la vue basse.
409C’était aussi à sa vue basse que Talma devait ce beau regard vague et qui montre tant d’âme (comme une demi-concentration intérieure, dès que quelque chose d’intéressant ne tire pas forcément l’attention dehors.)
410Je trouve une diminution au talent de Madame Pasta. Elle n’avait pas grand’peine à jouer naturellement la grande âme : elle l’avait ainsi.
411Par exemple, elle était avare, ou si l’on veut, économe par raison, ayant un mari prodigue. Hé bien, en un seul mois, il lui est arrivé de faire distribuer deux cents francs à de pauvres réfugiés italiens. Et il y en avait de bien peu gracieux, de bien faits pour dégoûter de la bienfaisance, par exemple, M. Gianonne, le poète de Modène, que le ciel absolve. Quel regard il avait !
412M. di Fiori, qui ressemble comme deux gouttes d’eau au Jupiter Mansuétus, condamné à mort, à vingt-trois ans, à Naples en 1799, se chargeait de distribuer judicieusement les secours de Madame Pasta. Lui seul le savait et me l’a dit longtemps après, en confidence. La reine de France, dans le journal de ce jour, a fait enregistrer un secours de soixante-dix francs envoyé à une vieille femme (juin 1832).
CHAPITRE 8
413Outre l’impudence de parler de soi continuellement, ce travail offre un autre découragement : que de choses hardies et que je n’avance qu’en tremblant seront de plats lieux communs dix ans après ma mort, pour peu que le ciel m’accorde une vie un peu honnête de quatre-vingts ou quatre-vingt-dix !
414D’un autre côté, il y a du plaisir à parler du général Foy, de Mme Pasta, de lord Byron, de Napoléon et de tous les grands hommes ou du moins ces êtres distingués que mon bonheur a été de connaître et qui ont daigné parler avec moi !
415Du reste, si le lecteur est envieux comme mes contemporains, qu’il se console, peu de ces grands hommes que j’ai tant aimés m’ont deviné. Je crois même qu’ils me trouvaient plus ennuyeux qu’un autre  ; peut-être ils ne voyaient en moi qu’un exagéré sentimental.
416C’est la pire espèce en effet. Ce n’est que depuis que j’ai eu de l’esprit que j’ai été apprécié et bien au delà de mon mérite. Le général Foy, Mme Pasta, M. de Tracy, Canova, n’ont pas deviné en moi (j’ai sur le cœur ce mot sot : deviné) une âme remplie d’une rare bonté, j’en ai la bosse (système de Gall) et un esprit enflammé et capable de les comprendre.
417Un des hommes qui ne m’a pas compris et, peut-être, à tout prendre, celui de tous que j’ai le plus aimé (il réalisait mon idéal, comme a dit je ne sais quelle bête emphatique), c’est Andréa Corner, de Venise, ancien aide de camp du prince Eugène à Milan.
418J’étais en 1811, ami intime du comte Widmann, capitaine de la compagnie des gardes de Venise (j’étais l’amant de sa maîtresse). Je revis l’aimable Widmann à Moscou, où il me demanda tout uniment de le faire sénateur du royaume d’Italie. On me croyait alors favori de M. le comte Daru, mon cousin, qui ne m’a jamais aimé, et au contraire. En 1811, Widmann me fit connaître Corner, qui me frappa comme une belle figure de Paul Véronèse.
419Le comte Corner a mangé cinq millions, dit-on. Il a des actions de la générosité la plus rare et les plus opposées au caractère de l’homme du monde français. Quant à la bravoure, il a eu les deux croix de la main de Napoléon (croix de fer et la légion d’honneur).
420C’est lui qui disait si naïvement à quatre heures du soir le jour de la bataille de la Moskova (7 septembre 1812)  : «  Mais cette diable de bataille ne finira donc jamais ! » Widmann ou Miglissini me le dirent le lendemain.
421Aucun des Français si braves, mais si affectés que j’ai connus à l’armée alors, par exemple le général Caulaincourt, le général Monbrun, etc., n’aurait osé dire un tel mot, pas même M. le duc de Frioul (Michel Duroc). Il avait cependant un naturel bien rare dans le caractère, mais pour cette qualité comme pour l’esprit amusant, il était bien loin d’Andréa Corner.
422Cet homme aimable était alors à Paris sans argent, commençant à devenir chauve. Tout lui manquait à trente-huit ans, à l’âge où, quand on est désabusé, l’ennui commence à poindre. Aussi, — et c’est le seul défaut que je lui ai jamais vu, — quelquefois le soir il se promenait seul, un peu ivre, au milieu du jardin, alors sombre, du Palais-Royal. C’est la fin de tous les illustres malheureux : les princes détrônés, M. Pitt voyant les succès de Napoléon et apprenant la bataille d’Austerlitz1.
4232 juillet 1832. Lussinge, l’homme le plus prudent que j’aie connu, voulant s’assurer un co-promeneur pour tous les matins, avait la plus grande répugnance à me donner des connaissances.
424Il me mena cependant chez M. de Maisonnette, l’un des êtres les plus singuliers que j’aie vus à Paris. Il est noir, maigre, fort petit comme un Espagnol, il en a l’œil vif et la bravoure irritable.
425Qu’il puisse écrire en une soirée trente pages élégantes et verbeuses pour prouver une thèse politique sur un mot d’indication que le Ministre lui expédie à six heures du soir, avant d’aller dîner, c’est ce que Maisonnette a de commun avec les Vitet, les Léon Pillet, les Saint-Marc-Girardin et autres écrivains de la Trésorerie. Le curieux, l’increvable, c’est que Maisonnette croit ce qu’il écrit. Il a été successivement amoureux, mais amoureux à sacrifier sa vie, de M. Decazes, ensuite de M. de Villèle, ensuite, je crois, de M. de Martignac. Au moins celui-ci était aimable.
426Bien des fois j’ai essayé de deviner Maisonnette. J’ai cru voir une totale absence de logique et quelquefois une capitulation de conscience, un étourdissement d’un petit remords qui demandait à naître. Tout cela fondé sur le grand axiome : Il faut que je vive.
427Maisonnette n’a aucune idée des devoirs de citoyen ; il regarde cela comme je regarde, moi, les rapports de l’homme avec les anges que croit si fermement M. F. Ancillon, actuel ministre des affaires étrangères à Berlin (de moi bien connu en 1806 et 7). Maisonnette a peur des devoirs du citoyen comme Dominique, de ceux de la religion. Si quelquefois, en écrivant si souvent le mot honneur et loyauté, il lui vient un petit remords, il s’en acquitte dans le for intérieur par son dévouement chevaleresque pour ses amis. Si j’avais voulu, après l’avoir négligé par ennui pendant six mois de suite, je l’aurais fait lever à cinq heures du matin pour aller solliciter pour moi. Il serait allé chercher sous le pôle, pour se battre avec lui, un homme qui aurait douté de son honneur comme homme de société.
428Ne perdant jamais son esprit dans les utopies de bonheur public, de constitution sage, il était admirable, pour savoir les faits particuliers. Un soir, Lussinge, Gazul et moi parlions de M. de Jouy, alors l’auteur à la mode, le successeur de Voltaire ; il se lève et va chercher dans un de ses volumineux recueils la lettre autographe par laquelle M. de Jouy demandait aux Bourbons la croix de Saint-Louis.
429Il ne fut pas deux minutes à trouver cette pièce, qui jurait d’une manière si plaisante avec la vertu farouche du libéral M. de Jouy.
430Maisonnette n’avait pas la coquinerie lâche et profonde, le parfait jésuitisme des rédacteurs du Journal des Débats. Aussi, aux Débats, on était scandalisé des quinze ou vingt mille francs que M. de Villèle, cet homme si positif, donnait à Maisonnette.
431Les gens de la rue des Prêtres le regardaient comme un niais, cependant ses appointements les empêchaient de dormir comme les lauriers de Miltiade.
432Quand nous eûmes admiré la lettre de l’adjudant général de Jouy, Maisonnette dit : « Il est singulier que les deux coryphées de la littérature et du libéralisme actuels s’appellent tous les deux Étienne. » M. de Jouy naquit à Jouy, d’un bourgeois nommé Étienne. Doué de cette effronterie française que les pauvres Allemands ne peuvent pas concevoir, à quatorze ans le petit Étienne quitta Jouy, près Versailles, pour aller aux Indes. Là, il se fit appeler Étienne de Jouy, E. de Jouy, et enfin de Jouy tout court. Il devint réellement capitaine, plus tard un représentant, je crois, le fit colonel. Quoique brave, il a peu ou point servi. Il était fort joli homme.
433Un jour, dans l’Inde, lui et deux ou trois amis entrèrent dans un temple pour éviter une chaleur épouvantable. Ils y trouvèrent la prêtresse, espèce de vestale. M. de Jouy trouva plaisant de la rendre infidèle à Brahma sur l’autel même de son Dieu.
434Les Indiens s’en aperçurent, accoururent en armes, coupèrent les poignets et ensuite la tête à la vestale, scièrent en deux l’officier, camarade de l’auteur de Sylla qui, après la mort de son ami, put monter à cheval et galope encore.
435Avant que M. de Jouy appliquât son talent pour l’intrigue à la littérature, il était secrétaire général de la Préfecture de Bruxelles vers 1810. Là, je pense, il était l’amant de la préfète et le factotum de M. de Pontécoulan, préfet, homme d’un véritable esprit. Entre M. de Jouy et lui, ils supprimèrent la mendicité. Ce qui est immense partout et plus qu’ailleurs, en Belgique, pays éminemment catholique.
436À la chute du grand homme, M. de Jouy demanda la croix de Saint-Louis ; les imbéciles qui régnaient la lui ayant refusée, il se mit à se moquer d’eux par la littérature et leur a fait plus de mal que tous les gens de lettres des Débats, si grassement payés, ne leur ont fait de bien. Voir, en 1820, la fureur des Débats contre la Minerve.
437M. de Jouy, par son Ermite de la Chaussée d’Antin, livre si bien adapté à l’esprit des bourgeois de France et à la curiosité bête de l’Allemand, s’est vu et s’est cru, pendant cinq ou six ans, le successeur de Voltaire dont, à cause de cela, il avait le buste dans son jardin de la maison des Trois Frères.
438Depuis 1829, les littérateurs romantiques, qui n’ont même pas autant d’esprit que M. de Jouy, le font passer pour le Collin de l’époque (Boileau), et sa vieillesse est rendue malheureuse (amaregiata) par la gloire extravagante de son âge mûr.
439Il partageait la dictature littéraire, quand j’arrivai en 1821, avec un autre sot bien autrement grossier, M. A.-V. Arnault, de l’Institut, amant de Mme Brac. J’ai beaucoup vu celui-ci chez Mme Cuvier, sœur de sa maîtresse. Il avait l’esprit d’un portier ivre. Il a cependant fait ces jolis vers :
440Où va la feuille de chêne ? Je vais où le vent me mène. Il les fit la veille de son départ pour l’exil. Le malheur personnel avait donné quelque vie à cette âme de liège. Je l’avais connu bien bas, bien rampant, vers 1811, chez M. le comte Daru qu’il reçut à l’Académie française. M. de Jouy, beaucoup plus gentil, vendait les restes de sa mâle beauté à Mme Davillier, la plus vieille et la plus ennuyeuse des coquettes de l’époque. Elle était ou elle est encore bien plus ridicule que Mme la comtesse Baraguey-d’Hilliers qui, dans l’âge tendre de cinquante-sept ans, recrutait encore des amants parmi les gens d’esprit. Je ne sais si c’est à ce titre que je fus obligé de la fuir chez Mme Dubignon. Elle prit ce lourdaud de Manon (maître des requêtes) et comme une femme de mes amies lui disait « Quoi ! un être si laid ! »
441— Je l’ai pris pour son esprit, dit-elle. Le bon, c’est que le triste secrétaire de M. Beugnot avait autant d’esprit que de beauté. On ne peut lui refuser l’esprit de conduite, l’art d’avancer par la patience et en avalant des couleuvres, et, d’ailleurs, des connaissances, non pas en finances, mais dans l’art de noter les opérations de finances de l’État. Les nigauds confondent ces deux choses. Mme d’Hilliers dont je regardais les bras qu’elle avait encore superbes, me dit :
442— Je vous apprendrai à faire fortune par vos talents. Tout seul, vous vous casserez le nez.
443Je n’avais pas assez d’esprit pour la comprendre. Je regardais souvent cette vieille comtesse à cause des charmantes robes de Victorine qu’elle portait. J’aime à la folie une robe bien faite, c’est pour moi la volupté. Jadis, Mme N.-C.-D. me donna ce goût, lié aux souvenirs délicieux de Cideville.
444Ce fut, je crois, Mme Baraguey-d’Hilliers qui m’apprit que l’auteur d’une chanson délicieuse que j’adorais et avais dans ma poche, faisait des petites pièces de vers pour les jours de naissance de ces deux vieux singes : MM. de Jouy et Arnault et de l’effroyable Mme Davilliers. Voilà ce que je n’ai jamais fait, mais aussi je n’ai pas fait Le roi d’Yvetot, Le Sénateur, La Grand’mère.
445M. de Béranger, content d’avoir acquis en flattant ces magots, le titre de grand poète (d’ailleurs si mérité) a dédaigné de flatter le gouvernement de Louis-Philippe auquel tant de libéraux se sont vendus.
CHAPITRE 9
446Mais il faut revenir à un petit jardin de la rue Caumartin. Là, chaque soir en été, nous attendaient de bonnes bouteilles de bière bien fraîche, à nous versée par une grande et belle femme, Mme Romanée, femme séparée d’un imprimeur fripon et maîtresse de Maisonnette, qui l’avait achetée, dudit mari, deux ou trois mille francs.
447Là nous allions souvent, Lussinge et moi. Le soir, nous rencontrions, sur le boulevard, M. Darbelles, homme de six pieds, notre ami d’enfance, mais bien ennuyeux. Il nous parlait du cours de Gebelin et voulait avancer par la science. Il a été plus heureux d’une autre façon, puisqu’il est ministre aujourd’hui. Il allait voir sa mère rue Caumartin ; pour nous débarrasser de lui, nous entrions chez Maisonnette.
448Je commençais, cet été-là, à renaître un peu aux idées de ce monde. Je parvenais à ne plus penser à Milan pendant cinq ou six heures de suite ; le réveil, seul, était encore amer pour moi. Quelquefois je restais dans mon lit, occupé à broyer du noir.
449J’écoutais donc dans la bouche de Maisonnette la description de la manière dont le pouvoir, seule chose réelle, était distribué à Paris, alors, en 1821. En arrivant dans une ville, je demande toujours : 1° quelles sont les douze plus jolies femmes ; 2° quels sont les douze hommes les plus riches ; 3° quel est l’homme qui peut me faire pendre.
450Maisonnette répondait assez bien à mes questions. L’étonnement pour moi, c’est qu’il fût de bonne foi dans son amour pour le mot de Roi. Quel mot pour un Français ! me disait-il avec enthousiasme et ses petits yeux noirs et égarés se levant au ciel, que ce mot Le Roi !
451Maisonnette était professeur de rhétorique en 1811, il donna spontanément congé à ses élèves le jour de la naissance du roi de Rome. En 1815, il fit un pamphlet en faveur des Bourbons. M. Decazes le lut, l’appela et le fit écrivain politique avec six mille francs. Aujourd’hui, Maisonnette est bien commode pour un premier ministre, il sait parfaitement et sûrement, comme un dictionnaire, tous les petits faits, tous les dessous de cartes des intrigues politiques de Paris de 1815 à 1832.
452Je ne voyais pas ce mérite qu’il faut interroger pour le voir. Je n’apercevais que cette incroyable manière de raisonner. Je me disais : De qui se moque-t-on ici ? Est-ce de moi ? Mais à quoi bon ? Est-ce de Lussinge  ? Est-ce de ce pauvre jeune homme en redingote grise et si laid avec son nez retroussé ? Ce jeune homme avait quelque chose d’effronté et d’extrêmement déplaisant. Ses yeux, petits et sans expression, avaient un air toujours le même et cet air était méchant.
453Telle fut la première vue du meilleur de mes amis actuels. Je ne suis pas trop sûr de son cœur, mais je suis sûr de ses talents — c’est M. le comte Gazul, aujourd’hui si connu, et dont une lettre reçue la semaine passée m’a rendu heureux pendant deux jours1. Il devait avoir dix-huit ans, étant né, ce me semble, en 1804. Je croirais assez, avec Buffon, que nous tenons beaucoup de nos mères, toute plaisanterie à part sur l’incertitude paternelle, incertitude qui est bien rare pour le premier enfant.
454Cette théorie me semble confirmée par le comte Gazul. Sa mère a beaucoup d’esprit français et une raison supérieure. Comme son fils, elle me semble susceptible d’attendrissement une fois par an. Je trouve la sensation du sec dans la plupart des ouvrages de M. Gazul, mais j’escompte sur l’avenir.
455Dans le temps du joli petit jardin de la rue Caumartin, Gazul était l’élève de rhétorique du plus abominable maître. Le mot abominable est bien étonné de se voir accolé au nom de Maisonnette, le meilleur des êtres. Mais tel était son goût dans les arts — le faux, le brillant, le vaudevillique avant tout.
456Il était élève de M. Luce de Lancival que j’ai connu dans ma première jeunesse chez M. de Maisonneuve, qui n’imprimait pas ses tragédies, quoiqu’elles eussent rencontré le succès. Ce brave homme me rendit le grand service de dire que j’aurais un esprit supérieur.
457— Vous voulez dire un orgueil supérieur, dit en riant Martial Daru, qui me croyait presque stupide. Mais je lui pardonnais tout, il me menait chez Clotilde, alors la première danseuse de l’Opéra. Quelquefois — quels jours pour moi  ! — je me trouvais dans sa loge à l’Opéra et devant moi, quatrième, elle s’habillait et se déshabillait. Quel moment pour un provincial !
458Luce de Lancival avait une jambe de bois et de la gentillesse ; du reste, il eût mis un calembour dans une tragédie. Je me figure que c’est ainsi que Dorat devait penser dans les arts. Je trouve le mot juste, c’est un berger de Boucher. Peut-être, en 1860, y aura-t-il encore des tableaux de Boucher au Musée.
459Maisonnette avait été l’élève de Luce, et Gazul est l’élève de Maisonnette. C’est ainsi qu’Annibal Carrache est élève du flamand Calcar.
460Outre sa passion prodigieuse autant que sincère pour le ministre régnant et sa bravoure, Maisonnette avait une autre qualité qui me plaît : il recevait vingt-deux mille francs du ministre pour prouver aux Français que les Bourbons étaient adorables, et il en mangeait trente.
461Après avoir écrit quelquefois douze heures de suite, pour persuader les Français, Maisonnette allait voir une femme honnête du peuple à laquelle il offrait cinq cents francs. Il était laid, petit, mais il avait un feu tellement espagnol, qu’après trois visites, ces dames oubliaient sa singulière figure pour ne plus voir que la sublimité du billet de cinq cents francs.
462Il faut que j’ajoute quelque chose pour l’œil d’une femme honnête et sage, si jamais un tel œil s’arrête sur ces pages : D’abord cinq cents francs en 1822, c’est comme mille en 1872. Ensuite, une charmante marchande de cachets m’avoua qu’avant le billet de cinq cents francs de Maisonnette, elle n’avait jamais eu à elle un double napoléon.
463Les gens riches sont bien injustes et bien comiques lorsqu’ils se font juges dédaigneux de tous les péchés et crimes commis pour de l’argent. Voyez les effroyables bassesses et les dix ans de soins qu’ils se donnent à la cour pour un portefeuille. Voyez la vie de M. le duc Decazes depuis sa chute en 1820, après l’action de Louvel, jusqu’à ce jour.
464Me voici donc en 1822, passant trois soirées par semaine à l’Opéra-Bouffe et une ou deux chez Maisonnette, rue Caumartin. Quand j’ai eu du chagrin, la soirée a toujours été le moment difficile de ma vie. Les jours d’Opéra, de minuit à deux heures, j’étais chez Mme Pasta avec Lussinge, Michevaux, Fiori, etc.
465Je faillis à avoir un duel avec un homme fort gai et fort brave qui voulait que je le présentasse chez Mme Pasta. C’est l’aimable Edouard Edwards, cet Anglais, le seul de sa race qui eût l’habitude de faire de la gaieté, mon compagnon de voyage en Angleterre, celui qui, à Londres, voulait se battre pour moi.
466Vous n’avez pas oublié qu’il m’avait averti d’une vilaine faute : de n’avoir pas pris assez garde à une insinuation offensante d’une espèce de paysan, capitaine d’un bateau à Calais.
467Je déclinai de le présenter. C’était le soir et déjà alors, ce pauvre Edouard, à neuf heures du soir, n’était plus l’homme du matin.
468— Savez-vous, mon cher B… me dit-il, qu’il ne tiendrait qu’à moi d’être offensé. — Savez-vous, mon cher Edwards, que j’ai autant d’orgueil que vous et que votre franchise m’est fort indifférente, etc.
469Cela alla fort loin : je tire fort bien, je casse neuf poupées sur douze. (M. Prosper Mérimée l’a vu au tir du Luxembourg.) Edwards tirait bien aussi, peut-être un peu moins bien.
470Enfin cette querelle augmenta notre amitié. Je m’en souviens parce que, avec une étourderie bien digne de moi, je lui demandais le lendemain ou le surlendemain au plus tard, de me présenter au fameux docteur Edwards, son frère, dont on parlait beaucoup en 1822. Il tuait mille grenouilles par mois et allait, dit-on, découvrir comment nous respirons et un remède pour les maladies de poitrine des jolies femmes. Vous savez que le froid, au sortir du bal, tue chaque année, à Paris, onze cents jeunes femmes. J’ai vu le chiffre officiel.
471Or le savant, sage, tranquille, appliqué, docteur Edwards, avait en fort petite recommandation les amis de son frère Edouard. D’abord le docteur avait seize frères et mon ami était le plus mauvais sujet de tous. C’est à cause de son ton trop gai et de son amour passionné pour la plus mauvaise plaisanterie, qu’il ne voulait pas laisser perdre si elle lui venait, que je n’avais pas voulu le mener chez Mme Pasta. Il avait une grosse tête, de beaux yeux divagues et les plus jolis cheveux blonds que j’ai vus. Sans cette diable de manie de vouloir avoir autant d’esprit qu’un Français, il eût été fort aimable, et il n’eût tenu qu’à lui d’avoir les plus beaux succès auprès des femmes comme je le dirai en parlant d’Eugeny, mais elle est encore si jeune que peut-être il est mal d’en parler dans ce bavardage qui peut être imprimé dix ans après ma mort. Si je mets vingt, toutes les nuances de la vie seront changées, le lecteur ne verra plus que les masses. Et où diable sont les masses dans ces jeux de ma plume ? C’est une chose à examiner.
472Je crois [que] pour se venger noblement, car il avait l’âme noble quand elle n’était pas offusquée par cinquante verres d’eau-de-vie, Edwards travailla beaucoup pour obtenir la permission de me présenter au docteur.
473Je trouvai un petit salon archi-bourgeois ; une femme du plus grand mérite qui parlait morale et que je pris pour une quakeress et enfin dans le docteur un homme du plus rare mérite caché dans un petit corps malingre duquel la vie avait l’air de s’échapper. On n’y voyait pas dans ce salon (rue du Helder, no 12). On m’y reçut fraîchement.
474Quelle diable d’idée de m’y faire présenter ! Ce fut un caprice imprévu, une folie. Au fond, si je désirais quelque chose, c’était de connaître les hommes. Tous les mois, peut-être je retrouvais cette idée, mais il fallait que les goûts, les passions, les courtes folies qui remplissaient ma vie, laissassent tranquille la surface de l’eau pour que cette image pût y apparaître. Je me disais alors, je ne suis pas comme… comme…, des fats de ma connaissance. Je ne choisis pas mes amis.
475Je prends au hasard ce que le sort place sur ma route. Cette phrase a fait mon orgueil pendant dix ans. Il m’a fallu trois années de soins pour vaincre la répugnance et la frayeur que j’inspirais dans le salon de Mme Edwards. On me prenait pour un Don Juan (voir Mozart et Molière), pour un monstre de séduction et d’esprit infernal. Certainement, il ne m’en eût pas coûté davantage pour me faire supporter dans le salon de Mme de Talaru, ou de Mme de Duras, ou de Mme de Broglie qui admettait tout couramment des bourgeois, ou de Mme Guizot que j’aimais (je parle de Mlle Pauline de Meulan), ou même dans le salon de Mme Récamier.
476Mais, en 1822, je n’avais pas compris toute l’importance de la réponse à cette question sur un homme qui imprime un livre qu’on lit : Quel homme est-ce ?
477J’ai été sauvé du mépris par cette réponse : Il va beaucoup chez Mme de Tracy. La société de 1829 a besoin de mépriser l’homme à qui, à tort ou à raison, elle accorde quelque esprit dans ses livres. Elle a peur, elle n’est plus juge impartial. Qu’eût-ce été si l’on avait répondu : Il va beaucoup chez Mme de Duras (Mlle de Kersaint).
478Hé bien ! même aujourd’hui, où je sais l’importance de ces réponses, à cause de cette importance même, je laisserais le salon à la mode. (Je viens de déserter le salon de lady Holye… en 1832.)
479Je fus fidèle au salon du docteur Edwards, qui n’était point aimable, comme on l’est à une maîtresse laide, parce que je pouvais le laisser chaque mercredi (c’était le jour de Mme Edwards).
480Je me soumettrais à tout par le caprice du moment ; si l’on me dit la veille  : Demain il faudra vous soumettre à tel moment d’ennui, mon imagination en fait un monstre, et je me jetterais par la fenêtre plutôt que de me laisser mener dans un salon ennuyeux.
481Chez Mme Edwards, je connus M. Stritch, anglais impassible et triste, parfaitement honnête, victime de l’Amirauté, car il était Irlandais et avocat, et cependant défendant, comme faisant partie de son honneur, les préjugés semés et cultivés dans les têtes anglaises par l’aristocratie.
482J’ai retrouvé cette singulière absurdité mêlée avec la plus haute honnêteté, la plus parfaite délicatesse, chez M. Rogers, près Birmingham (chez qui je passai quelque temps en août 1826). Ce caractère est fort commun en Angleterre. Pour les idées semées et cultivées par l’intérêt de l’aristocratie, on peut dire, ce qui n’est pas peu, que l’Anglais manque de logique presque autant qu’un Allemand.
483La logique de l’Anglais, si admirable en finance et dans tout ce qui tient à un art qui produit de l’argent à la fin de chaque semaine, devient confuse dès qu’on s’élève à des sujets un peu abstraits et qui directement ne produisent pas de l’argent. Ils sont devenus imbéciles dans les raisonnements relatifs à la haute littérature par le même mécanisme qui donne des imbéciles à la diplomatie of the King of French, on ne choisit que dans un fort petit nombre d’hommes. Tel homme fait pour raisonner sur le génie de Shakespeare et de Cervantes (grands hommes morts le même jour, 16 avril 1616, je crois), est marchand de fil de coton à Manchester. Il se reprocherait comme perte de temps d’ouvrir un livre non directement relatif au coton, et à son exportation en Allemagne, quand il est filé, etc., etc.
484De même le King of French ne choisit ses diplomates que parmi les jeunes gens de grande naissance ou de haute fortune. Il faut chercher la valeur là où s’est formé M. Thiers (vendu en 1830). Il est fils d’un petit bourgeois d’Aix en Provence.
485Arrivé à l’été de 1822, un an ou à peu près après mon départ de Milan, je ne songeais que rarement à m’esquiver volontairement de ce monde. Ma vie se remplissait peu à peu, non pas de choses agréables, mais enfin de choses quelconques qui s’interposaient entre moi et le dernier bonheur qui avait fait l’objet de mon culte.
486J’avais deux plaisirs fort innocents : 1° Bavarder après déjeuner en promenant avec Lussinge ou quelque homme de ma connaissance : j’en avais huit ou dix, tous, comme à l’ordinaire, donnés par le hasard ; 2° quand il faisait chaud, aller lire les journaux anglais dans le jardin de Galigliani. Là je relus avec délices quatre ou cinq romans de Walter Scott. Le premier, celui où se trouvent Henry Morton et le sergent Boswell (Old Mortality, je crois) me rappelait les souvenirs si vifs pour moi de Volterre. Je l’avais souvent ouvert par hasard, attendant Métilde à Florence, dans le cabinet littéraire de Molini sur l’Arno. Je le lus comme souvenir de 1818.
487J’eus de longues disputes avec Lussinge. Je soutenais qu’un grand tiers du mérite de sir Walter Scott était dû à un secrétaire qui lui ébauchait les descriptions de paysage en présence de la nature. Je le trouvais comme je le trouve, faible en peinture de passion, en connaissance du cœur humain. La postérité confirmera-t-elle le jugement des contemporains qui place le Baronnet Ultra immédiatement après Shakespeare.
488Moi j’ai en horreur sa personne et j’ai plusieurs fois refusé de le voir (à Paris, par M. de Mirbel, à Naples en 1832, à Rome (idem).
489Fox lui donna une place de cinquante ou cent mille francs et il est parti de là pour calomnier adroitement lord Byron, qui profita de cette haute leçon d’hypocrisie : voir la lettre que lord Byron m’écrivit en 18232.
490Avez-vous jamais vu, lecteur bénévole, un ver à soie qui a mangé assez de feuille de mûrier ? La comparaison n’est pas noble, mais elle est si juste ! Cette laide bête ne veut plus manger, elle a besoin de grimper et de faire sa prison de soie.
491Tel est l’animal nommé écrivain. Pour qui a goûté de la profonde occupation d’écrire, lire n’est plus qu’un plaisir secondaire. Tant de fois je croyais être à deux heures, je regardais ma pendule : il était six heures et demie. Voilà ma seule excuse pour avoir noirci tant de papier.
492La santé morale me revenant, dans l’été de 1822, je songeais à faire imprimer un livre intitulé l’Amour, écrit au crayon à Milan en me promenant et songeant à Métilde.
493Je comptais le refaire à Paris et il en a grand besoin. Songer un peu profondément à ces sortes de choses me rendait trop triste. C’était passer la main violemment sur une blessure à peine cicatrisée. Je transcrivis à l’encre ce qui était encore au crayon.
494Mon ami Edwards me trouva un libraire (M. Mongie) qui ne me donna rien de mon manuscrit et me promit la moitié du bénéfice, si jamais il y en avait.
495Aujourd’hui que le hasard m’a donné des galons, je reçois des lettres de libraires à moi inconnus (juin 1832, de M. Thievoz, je crois) qui m’offrent de payer comptant des manuscrits. Je ne me doutais pas de tout le mécanisme de la basse littérature. Cela m’a fait horreur et m’eût dégoûté d’écrire. Les intrigues de M. Hugo (voir Gazette des Tribunaux de 1831, je crois, son procès avec la librairie Bossan ou Placan), les manœuvres de M. de Chateaubriand, les courses de Béranger, mais elles sont justifiables. Ce grand poète avait été destitué par les Bourbons de sa place de 1800 francs au ministère de l’Intérieur.
496(3 vers de Monti.) La bêtise des Bourbons paraît dans tout son jour. S’ils n’eussent pas bassement destitué ce pauvre commis pour une chanson gaie bien plus que méchante, ce grand poète n’eût pas cultivé son talent et ne fût pas devenu un des plus puissants leviers qui a chassé les Bourbons. Il a formulé gaiement le mépris des Français pour ce trône pourri. C’est ainsi que les appelait la reine d’Espagne, morte à Rome, l’amie du prince de La Paix.
497Le hasard me fit connaître cette Cour, mais écrire autre chose que l’analyse du cœur humain m’ennuie. Si le hasard m’avait donné un secrétaire, j’aurais été une autre espèce d’auteur.
498Nous avons bien assez de celle-ci, dit l’avocat du diable. Cette vieille reine avait amené d’Espagne à Rome un vieux confesseur. Ce confesseur entretenait la belle-fille du cuisinier de l’Académie de France. Cet Espagnol fort vieux et encore vert galant, eut l’imprudence de dire (ici je ne puis donner des détails plaisants, les masques vivent) de dire enfin que Ferdinand  VII était le fils d’un tel et non de Charles IV ; c’était là un des grands péchés de la vieille reine. Elle était morte. Un espion sut le propos du prêtre. Ferdinand l’a fait enlever à Rome et cependant, au lieu de lui faire donner du poison, une contre-intrigue que j’ignore a fait jeter ce vieillard aux Présides.
499Oserai-je dire quelle était la maladie de cette vieille reine remplie de bon sens ? (Je le sus à Rome en 1817 ou 1824.) C’était une suite de galanteries si mal guéries qu’elle ne pouvait tomber sans se casser un os. La pauvre femme, étant reine, avait honte de ces accidents fréquents et n’osait se faire bien guérir. Je trouvai le même genre de malheur à la Cour de Napoléon en 1811. Je connaissais hélas beaucoup l’excellent Cuillerier (l’oncle, le père, le vieux en un mot ; le jeune m’a l’air d’un fou). Je lui menai trois dames, à deux desquelles je bandai les yeux (rue de l’Odéon no 26).
500Il me dit deux jours après qu’elles avaient la fièvre (effet de la vergogne et non de la maladie). Ce parfaitement galant homme ne leva jamais les yeux pour les regarder.
501Il est toujours heureux pour la race des Bourbons d’être débarrassée d’un monstre comme Ferdinand VII. M. le duc de Laval, parfaitement honnête homme, mais noble et duc (ce qui fait deux maladies mentales) s’honorait en me parlant de l’amitié de Ferdinand VII. Et cependant il avait été trois ans ambassadeur à sa cour.
502Cela rappelle la haine profonde de Louis XVI pour Franklin. Ce prince trouva une manière vraiment bourbonnique de se venger : il fit peindre la figure du vénérable vieillard au fond d’un pot de chambre de porcelaine.
503Mme Campan nous racontait cela chez Mme Cardon (rue de Lille, au coin de la rue de Bellechasse), après le 18 Brumaire. Les mémoires d’alors, qu’on lisait chez Mme Cardon, étaient bien opposés à la rapsodie larmoyante qui attendrit les jeunes femmes les plus distinguées du faubourg Saint-Honoré (ce qui a désenchanté l’une d’elles à mes faibles yeux, vers 1827).
CHAPITRE 10
504Me voilà donc avec une occupation pendant l’été de 1822. Corriger les épreuves de l’Amour imprimé in-12, sur du mauvais papier. M. Mongie me jura avec indignation qu’on l’avait trompé sur la qualité du papier. Je ne connaissais pas les libraires en 1822. Je n’avais jamais eu affaire qu’à M. Firmin Didot, auquel je payais tout papier d’après son tarif. M. Mongie faisait des gorges chaudes de mon imbécillité.
505— Ah ! celui-là n’est pas ficelle ! disait-il en pâmant de rire et en me comparant aux Ancelot, aux Vitet, aux… et autres auteurs de métier.
506Hé bien ! j’ai découvert par la suite que M. Mongie était de bien loin le libraire le plus honnête homme. Que dirai-je de mon ami, M. Sautelet, jeune avocat, mon ami avant qu’il ne fût libraire ?
507Mais le pauvre diable s’est tué de chagrin de se voir délaissé par une veuve riche, nommée Mme Bonnet ou Bourdet, quelque nom noble de ce genre et qui lui préférait un jeune pair de France (cela commençait à être un son bien séduisant en 1828). Cet heureux pair était, je crois, M. Pérignon, qui avait eu mon amie, Mlle Vigano, la fille du grand homme (en 1820, je crois).
508C’était une chose bien dangereuse pour moi, que de corriger les épreuves d’un livre qui me rappelait tant de nuances de sentiments que j’avais éprouvés en Italie. J’eus la faiblesse de prendre une chambre à Montmorency. J’y allais le soir en deux heures par la diligence de la rue Saint-Denis. Au milieu des bois, surtout à gauche de la Sablonnière en montant, je corrigeais mes épreuves. Je faillis devenir fou.
509Les folles idées de retourner à Milan, que j’avais si souvent repoussées, me revenaient avec une force étonnante. Je ne sais comment je fis pour résister.
510La force de la passion qui fait qu’on ne regarde qu’une seule chose, ôte tout souvenir à la distance où je me trouve de ces temps-là. Je ne me rappelle distinctement que la forme des arbres de cette partie du bois de Montmorency.
511Ce qu’on appelle la vallée de Montmorency n’est qu’un promontoire qui s’avance vers la vallée de la Seine et directement sur le dôme des Invalides.
512Quand Lanfranc peignait une coupole à cent cinquante pieds de hauteur, il outrait certains traits. — L’aria depinge (l’air se charge de peindre), disait-il.
513De même comme on sera bien plus détrompé des Kings, des nobles et des prêtres vers 1870 qu’aujourd’hui, il me vient la tentation d’outrer certains traits contre cette vermine de l’espèce humaine. Mais j’y résiste, ce serait être infidèle à la vérité, Infidèle à sa couche.
514Cymbeline Seulement que n’ai-je un secrétaire pour pouvoir dicter des faits, des anecdotes et non pas des raisonnements sur ces trois choses. Mais ayant écrit vingt-sept pages aujourd’hui, je suis trop fatigué pour détailler les anecdotes qui assiègent ma mémoire.
5154 juillet.
516J’allais assez souvent corriger les épreuves de l’Amour dans le parc de Mme Doligny, à Corbeil. Là, je pouvais éviter les rêveries tristes ; à peine mon travail terminé je rentrais au salon.
517Je fus bien près de rencontrer le bonheur de 1824. En pensant à la France durant les six ou sept ans que j’ai passés à Milan, espérant bien ne jamais revoir Paris, sali par les Bourbons, ni la France, je me disais : une seule femme m’eût fait pardonner à ce pays-là, la comtesse Fanny Bertois. Je l’aimai en 1824. Nous pensions l’un à l’autre depuis que je l’avais vue les pieds nus en 1814, le lendemain de la bataille de Montmirail ou de Champaubert, entrant à six heures du matin chez sa mère, la M… de N., pour demander des nouvelles de l’affaire.
518Eh bien ! Mme Bertois était à la campagne chez Mme Doligny, son amie. Quand enfin je me déterminais à produire ma maussaderie chez Mme Doligny, elle me dit :
519— Mme Bertois vous a attendu. Elle ne m’a quittée qu’avant-hier à cause d’un événement affreux : elle vient de perdre une de ses charmantes filles.
520Dans la bouche d’une femme aussi sensée que Mme Doligny, ces paroles avaient une grande portée. En 1814, elle m’avait dit : Mme Bertois sent tout ce que vous valez.
521En 1823 ou 22, Mme Bertois avait la bonté de m’aimer un peu. Mme Doligny lui dit un jour : « Vos yeux s’arrêtent sur Beyle ; s’il avait la taille plus élancée, il y a longtemps qu’il vous aurait dit qu’il vous aime. »
522Cela n’était pas exact. Ma mélancolie regardait avec plaisir les yeux si beaux de Mme Bertois. Dans ma stupidité, je n’allais pas plus loin. Je ne disais pas : pourquoi cette jeune femme me regarde-t-elle ? — J’oubliais tout à fait les excellentes leçons d’amour que m’avait jadis données mon oncle Gagnon et mon ami et protecteur Martial Daru.
523Mon oncle Gagnon né à Grenoble vers 1765 était réellement un homme charmant. Sa conversation qui était pour les hommes comme un roman emphatique et élégant était délicieuse pour les femmes. Il était toujours plaisant, délicat, rempli de ces phrases qui veulent tout dire si l’on veut. Il n’avait point cette gaieté qui fait peur qui est devenue mon lot. Il était difficile d’être plus joli et moins raisonnable que mon oncle Gagnon. Aussi n’a-t-il pas poussé loin sa fortune du côté des hommes. Les jeunes gens l’enviaient sans pouvoir l’imiter. Les gens mûrs, comme on dit à Grenoble, le trouvaient léger. Ce mot suffit pour tuer une réputation. Mon oncle quoique fort ultra, comme toute ma famille en 1815, ayant même émigré vers 1792, n’a jamais pu sous Louis XVIII être conseiller à la cour royale de Grenoble et cela quand on remplissait cette cour de coquins comme Faure, le notaire, etc., etc., et de gens qui se vantaient de n’avoir jamais lu l’abominable Code civil de la révolution. En revanche mon oncle a eu exactement toutes les jolies femmes qui, vers 1788, faisaient de Grenoble l’une des plus agréables villes de province. Le célèbre Laclos que je connus, vieux général d’artillerie, dans la loge de l’état-major à Milan et auquel je fis la cour à cause des Liaisons dangereuses, apprenant de moi que j’étais de Grenoble, s’attendrit.
524Mon oncle donc quand il me vit partir pour l’école polytechnique en novembre 1799 me prit à part pour me donner deux louis que je refusai, ce qui lui fit plaisir sans doute, car il avait toujours deux ou trois appartements en ville et peu d’argent. Après quoi prenant un air paterne qui m’attendrit car il avait des yeux admirables, de ces grands yeux qui louchent un peu à la moindre émotion :
525— Mon ami, me dit-il, tu te crois une bonne tête, tu es rempli d’un orgueil insupportable à cause de tes succès dans les écoles de mathématiques, mais tout cela n’est rien. On n’avance dans le monde que par les femmes. Or tu es laid, mais on ne te reprochera jamais ta laideur parce que tu as de la physionomie. Tes maîtresses te quitteront ; or, rappelle-toi ceci : dans le moment où l’on est quitté rien de plus facile que d’accrocher un ridicule. Après quoi un homme n’est plus bon à donner aux chiens aux yeux des autres femmes du pays. Dans les vingt-quatre heures où l’on t’aura quitté, fais une déclaration à une femme ; faute de mieux, fais une déclaration à une femme de chambre.
526Sur quoi il m’embrassa et je montai dans le courrier de Lyon. Heureux si je me fusse souvenu des avis de ce grand tacticien  ! Que de succès manqués  ! Que d’humiliations reçues  ! Mais si j’eusse été habile, je serais dégoûté des femmes jusqu’à la nausée, et par conséquent de la musique et de la peinture comme mes deux contemporains, MM. de la Rosière et Perrochin. Ils sont secs, dégoûtés du monde, philosophes. Au lieu de cela, dans tout ce qui touche aux femmes, j’ai eu le bonheur d’être dupe comme à vingt-cinq ans.
527C’est ce qui fait que je ne me brûlerai jamais la cervelle par dégoût de tout, par ennui de la vie. Dans la carrière littéraire je vois encore une foule de choses à faire. J’ai des travaux possibles, de quoi occuper dix vies. La difficulté dans ce moment-ci, 1832, est de m’habituer à n’être pas distrait par l’action de tirer une traite de 20.000 francs sur M. le caissier des dépenses centrales du Trésor à Paris.
CHAPITRE 11
5284 juillet 1832.
529Je ne sais qui me mena chez M. de l’Étang. Il s’était fait donner, ce me semble, un exemplaire de l’Histoire de la peinture en Italie, sous prétexte d’un rendu compte dans le Lycée, un de ces journaux éphémères qu’avait créés à Paris le succès de l’Edinburgh Review. Il désira me connaître.
530En Angleterre, l’aristocratie méprise les lettres. À Paris, c’est une chose trop importante. Il est impossible pour des Français habitant Paris de dire la vérité sur les ouvrages d’autres Français habitant Paris.
531Je me suis fait huit ou dix ennemis mortels pour avoir dit aux rédacteurs du Globe, en forme de conseil, et parlant à eux-mêmes, que le Globe avait le ton un peu trop puritain et manquait peut-être un peu d’esprit.
532Un journal littéraire et consciencieux comme le fut l’Edinburgh Review n’est possible qu’autant qu’il sera imprimé à Genève, et dirigé là-bas, par une tête de négociant capable de secret. Le directeur ferait tous les ans un voyage à Paris, et recevrait à Genève les articles pour le journal du mois. Il choisirait, payerait bien (200 francs par feuille d’impression) et ne nommerait jamais ses rédacteurs.
533On me mena donc chez M. de l’Étang, un dimanche à deux heures. C’est à cette heure incommode qu’il recevait. Il fallait monter quatre-vingt-quinze marches, car il tenait son académie au sixième étage d’une maison qui lui appartenait à lui et à ses sœurs, rue Gaillon. De ses petites fenêtres, on ne voyait qu’une forêt de cheminées en plâtre noirâtre. C’est pour moi une des vues les plus laides, mais les quatre petites chambres qu’habitait M. de l’Étang étaient ornées de gravures et d’objets d’art curieux et agréables.
534Il y avait un superbe portrait du cardinal de Richelieu que je regardais souvent. À côté, était la grosse figure lourde, pesante, niaise de Racine. C’était avant d’être aussi gras que ce grand poète avait éprouvé les sentiments dont le souvenir est indispensable pour faire Andromaque et Phèdre.
535Je trouvai chez M. de l’Étang, devant un petit mauvais feu, car ce fut, ce me semble, en février 1822 qu’on m’y mena, huit ou dix personnes qui parlaient de tout. Je fus frappé de leur bon sens, de leur esprit, et surtout du tact fin du maître de la maison qui, sans qu’il y parût, dirigeait la discussion de façon à ce qu’on ne parlât jamais trois à la fois ou que l’on n’arrivât pas à de tristes moments de silence.
536Je ne saurais exprimer trop d’estime pour cette société. Je n’ai jamais rien rencontré, je ne dirai pas de supérieur, mais même de comparable. Je fus frappé le premier jour, et vingt fois peut-être pendant les trois ou quatre ans qu’elle a duré, je me suis surpris à faire le même acte d'admiration.
537Une telle société n’est possible que dans la patrie de Voltaire, de Molière, de Courier.
538Elle est impossible en Angleterre, car, chez M. de l’Étang, on se serait moqué d’un duc comme d’un autre, et plus que d’un autre, s’il eût été ridicule.
539L’Allemagne ne pourrait la fournir, on y est trop accoutumé à croire avec enthousiasme la niaiserie philosophique à la mode (les Anges de M.  Ancillon). D’ailleurs, hors de leur enthousiasme, les Allemands sont trop bêtes.
540Les Italiens auraient disserté, chacun y eût gardé la parole pendant vingt minutes et fût resté l’ennemi mortel de son antagoniste dans la discussion. À la troisième séance, on eût fait des sonnets satiriques les uns contre les autres.
541Car la discussion y était ferme et franche sur tout et avec tous. On était poli chez M. de l’Étang, mais à cause de lui. Il était souvent nécessaire qu’il protégeât la retraite des imprudents qui, cherchant une idée nouvelle, avaient avancé une absurdité trop marquante.
542Je trouvai là M. de l’Étang, MM. Albert Stapfer, J.-J. Ampère, Sautelet, de Lussinge.
543M. de l’Étang est un caractère dans le genre du bon vicaire de Wakefield. Il faudrait, pour en donner une idée, toutes les demi-teintes de Goldsmith ou d’Addison.
544D’abord il est fort laid il a surtout, chose rare à Paris, le front ignoble et bas, il est bien fait et assez grand.
545Il a toutes les petitesses d’un bourgeois. S’il achète pour trente-six francs une douzaine de mouchoirs chez le marchand du coin, deux heures après il croit que ses mouchoirs sont une rareté, et que pour aucun prix on ne pourrait en trouver de semblables à Paris.
NOTICES SUR M. BEYLE
PAR LUI-MÊME
I
546Henri Beyle, né à Grenoble en 1783, vient de mourir à… (le… octobre 1820). Après avoir étudié les mathématiques, il fut quelque temps officier dans le 6e régiment des dragons (1800-1801-1802). Il y eut une courte paix, il suivit à Paris une femme qu’il aimait et donna sa démission, ce qui irrita beaucoup ses protecteurs. Après avoir suivi à Marseille une actrice qui y allait remplir les premiers rôles tragiques, il rentra dans les affaires en 1806, comme adjoint aux commissaires des guerres. Il vit l’Allemagne, en cette qualité, il assista à l’entrée triomphante de Napoléon à Berlin, qui le frappa beaucoup. Étant parent de M. Daru, ministre de l’armée et la troisième personne après Napoléon et le prince de Neufchâtel, M. B. vit de près plusieurs rouages de cette grande machine. Il fut employé à Brunswick en 1806, 1807 et 1808 et s’y distingua. Il étudia dans cette ville la langue et la philosophie allemande, en conçut assez de mépris pour Kant, Fichte, etc., hommes supérieurs qui n’ont fait que de savants châteaux de cartes.
547M. B. revint à Paris en 1809, et fit la campagne de Vienne en 1809 et 1810. Au retour, il fut nommé auditeur au Conseil d’État et inspecteur général du mobilier de la Couronne. Il fut chargé en outre du Bau de la Hollande à l’administration de la liste civile de l’Empereur. Il connut le duc de Frioul. En 1811, il fit un court voyage en Italie, pays qu’il aimait toujours depuis les trois ans qu’il y avait passés dans sa jeunesse. En 1812, il obtint, après beaucoup de difficultés de la part de M. de Champagny, duc de Cadore, intendant de la maison de l’Empereur, de faire la campagne de Russie. Il rejoignit le quartier général près d’Orcha le 14 août 1812. Il entra à Moscou le 14 septembre avec Napoléon et en partit le 16 octobre avec une mission. Il devait procurer quelque subsistance à l’armée, et c’est lui qui a donné à l’armée au retour, entre Orcha et Bobr, le seul morceau de pain qu’elle ait reçu. M. Daru reconnut ce service au nom de l’empereur à Bobr. M. B. ne crut jamais dans cette retraite qu’il y eut de quoi pleurer.
548Près du Kœnigsberg, comme il se sauvait des cosaques en passant le Frische Haff sur la glace, la glace se rompit sous son traîneau. Il était avec M. le Chier Marchant, commissaire des guerres (rue du Doyenné, no 5). Comme on n’avouait pas même qu’on fût en retraite à cette armée impériale, il s’arrêta à Slangaud puis à Berlin qu’il vit se détacher de la France.
549À mesure qu’il s’éloignait du danger, il en prit horreur et il arriva à Paris, navré de douleur. Le physique avait beaucoup de part à cet état. Un mois de bonne nourriture ou plutôt de nourriture suffisante le remirent. Son protecteur le força à faire la campagne de 1813. Il fut intendant à Sagan avec le plus honnête et le plus borné des généraux, M. le marquis, alors comte, de Latour-Maubourg. Il y tomba malade d’une espèce de fièvre pernicieuse. En huit jours, il fut réduit à une faiblesse extrême et il fallut cela pour qu’on lui permît de revenir en France. Il quitta sur le champ Paris et trouva la santé sur le lac de Côme. À peine de retour l’Empereur l’envoya en mission dans la 7e division militaire avec un sénateur absolument sans énergie. Il y trouva le brave général Dessaix digne du grand homme dont il portait presque le nom et aussi libéral que lui. Mais le talent et l’ardent patriotisme du général Dessaix furent paralysés par l’égoïsme et la médiocrité incurable du général Marchant, qu’il fallut employer comme grand cordon de la Légion d’honneur, et étant du pays. On ne tira pas parti des admirables dispositions de Vizille et de beaucoup d’autres villages du Dauphiné.
550M. Beyle demanda à aller voir les avant-postes à Genève. Il se convainquit de ce dont il se doutait, qu’il n’y avait rien de si facile que de prendre Genève. Voyant qu’on repoussait cette idée et craignant la trahison, il obtint la permission de revenir à Paris. Il trouva les cosaques à Orléans. Ce fut là qu’il désespéra de la patrie ou pour parler exactement qu’il vit que l’empire avait éclipsé la patrie. On était las de l’insolence des préfets et autres agents de Napoléon. Il arriva à Paris pour être témoin de la bataille de Montmartre et de l’imbécillité des ministres de Napoléon.
551Il vit l’entrée du roi. Certains traits de M. de Blacas qu’il lut bientôt le firent penser aux Stuarts. Il refusa une place superbe que M. Beugnot avait la bonté de lui offrir. Il se retira en Italie. Il y mena une vie heureuse jusqu’en 1821 puis l’arrestation des carbonari par une police imbécile l’obligea à quitter le pays, quoiqu’il ne fut pas carbonaro. La méchanceté et la méfiance des Italiens lui avaient fait repousser la participation aux secrets disant à ses amis : comptez sur moi dans l’occasion.
552En 1814, lorsqu’il jugea les Bourbons, il eut deux ou trois jours de noir. Pour le faire passer il prit un copiste et lui dicta une traduction corrigée de la vie de Haydn, Mozart et Métastase, d’après un ouvrage italien, un volume in-8o, 1814.
553En 1817, il imprima deux volumes de l’histoire de la peinture en Italie, et un petit voyage de trois cents pages en Italie.
554La Peinture n’ayant pas de succès il enferma dans une caisse les trois derniers volumes et s’arrangea pour qu’ils ne parussent qu’après sa mort.
555En juillet 1819, passant par Bologne, il apprit la mort de son père. Il vint à Grenoble où il donne sa voix au plus honnête homme de France, au seul qui pût encore sauver la religion, à M. Henri Grégoire. Cela le mit encore plus mal avec la police de Milan. Son père devait, suivant la voix commune, lui laisser 5 ou 6.000 francs de rente. Il ne lui en laissa pas la moitié. Dès lors, M. Beyle chercha à diminuer ses besoins et y réussit. Il fit plusieurs ouvrages, entre autres 500 pages sur l’Amour qu’il n’imprima pas. En 1821 s’ennuyant mortellement de la comédie des manières françaises, il alla passer six semaines en Angleterre. L’amour a fait le bonheur et le malheur de sa vie. Mélanie, Thérèse, Gina et Léonore sont les noms qui l’ont occupé. Quoiqu’il ne fût rien moins que beau, il fut aimé quelquefois. Gina l’empêcha de revenir au retour de Napoléon qu’il sut le 6 mars. L’acte additionnel lui ôta tous ses regrets. Souvent triste à cause de ses passions du moment qui allaient mal, il adorait la gaieté. Il n’eut qu’un ennemi, ce fut Tr. Il pouvait s’en venger d’une manière atroce, il résista pour ne pas fâcher Léonore. La campagne de Russie lui laissa de violents maux de nerfs. Il adorait Shakespeare et avait une répugnance insurmontable pour Voltaire et Mme de Staël. Les lieux qu’il aimait le mieux sur la terre étaient le lac de Côme et Naples. Il adora la musique et fit une petite notice sur Rossini, pleine de sentiments vrais mais peut-être ridicules. Il aima tendrement sa sœur Pauline et abhorra Grenoble, sa patrie, où il avait été élevé d’une manière atroce. Il n’aima aucun de ses parents. Il était amoureux de sa mère, qu’il perdit à sept ans1.
II
556Dimanche, 30 avril 1837,
557Paris (hôtel Favard). Il pleut à verse. Je me souviens que Jules Janin me disait : — Ah ! quel bel article nous ferions sur vous si vous étiez mort ! Afin d’échapper aux phrases, j’ai la fantaisie de faire moi-même cet article.
558Ne lisez ceci qu’après la mort de Beyle (Henri), né à Grenoble le 23 janvier 1783, mort à… le…2. Ses parents avaient de l’aisance et appartenaient à la haute bourgeoisie. Son père, avocat au Parlement du Dauphiné, prenait le titre de noble dans les actes. Son grand-père était un médecin, homme d’esprit, ami ou du moins adorateur de Voltaire. M. Gagnon, c’était son nom, était le plus galant homme du monde, fort considéré à Grenoble, et à la tête de tous les projets d’amélioration. Le jeune Beyle vit couler le premier sang versé dans la Révolution Française, lors de la fameuse journée des Tuiles (17…). Le peuple se révoltait contre le gouvernement, et du haut des toits lançait des tuiles sur les soldats. Les parents du jeune B… étaient dévots et devinrent des aristocrates ardents, et lui patriote exagéré. Sa mère, femme d’esprit qui lisait le Dante, mourut fort jeune. M. Gagnon, inconsolable de la perte de cette fille chérie, se chargea de l’éducation de son seul fils. La famille avait des sentiments d’honneur et de fierté exagérés, elle communiqua cette façon de sentir au jeune homme. Parler d’argent, nommer même ce métal passait pour une bassesse, chez M. Gagnon, qui pouvait avoir 8 à 9 mille livres de rente, ce qui constituait un homme riche à Grenoble en 1789.
559Le jeune Beyle prit cette ville dans une horreur qui dura jusqu’à sa mort ; c’est là qu’il a appris à connaître les hommes et leurs bassesses. Il désirait passionnément aller à Paris et y vivre en faisant des livres et des comédies. Son père lui déclara qu’il ne voulait pas la perte de ses mœurs et qu’il ne verrait Paris qu’à 30 ans.
560De 1796 à 1799, le jeune Beyle ne s’occupa que de mathématiques, il espérait entrer à l’École polytechnique, et voir Paris. En 1799 il remporta le premier prix de mathématiques à l’école centrale (M. Dupuy, professeur)  ; les 8 élèves qui remportèrent le second prix furent admis à l’École polytechnique deux mois après. Le parti aristocrate attendait les Russes à Grenoble, ils s’écriaient :
561O Rus, quando ego te aspiciam !
562L’examinateur Louis Monge ne vint pas cette année. Tout allait à la diable à Paris. Tous ces jeunes gens partirent pour Paris afin de subir leur examen à l’école même ; Beyle arriva à Paris le 10 novembre 1799, le lendemain du 18 brumaire, Napoléon venait de s’emparer du pouvoir. Beyle était recommandé à M. Daru, ancien secrétaire général de l’Intendance du Languedoc, homme grave et très ferme. Beyle lui déclara avec une force de caractère singulière pour son âge, qu’il ne voulait pas entrer à l’École polytechnique.
563On fit l’expédition de Marengo, Beyle y fut, et M. Daru (depuis ministre de l’empereur) le fit nommer sous-lieutenant au 6e régiment de dragons, en mai 1800. Il servit quelque temps, comme simple dragon. Il devint amoureux de Mme A. (Angela Pietragrua.)
564Il passait son temps à Milan. Ce fut le plus beau temps de sa vie, il adorait la musique, la gloire littéraire, et estimait fort l’art de donner un bon coup de sabre. Il fut blessé au pied d’un coup de pointe dans un duel. Il fut aide-de-camp du lieutenant-général Michaud  ; il se distingua, il a un beau certificat de ce général (entre les mains de M. Colomb, ami intime dudit). Il était le plus heureux et probablement le plus fou des hommes, lorsque, à la paix, le ministre de la guerre ordonna que tous les aides de camp sous-lieutenants rentreraient à leur corps. Beyle rejoignit le 6e régiment à Savigliano en Piémont. Il fut malade d’ennui, puis blessé, obtint un congé, vint à Grenoble, fut amoureux, et, sans rien dire au ministre, suivit à Paris Mlle V… qu’il aimait. Le ministre se fâcha, B… donna sa démission, ce qui le brouilla avec M. Daru. Son père voulut le prendre par la famine.
565B…, plus fou que jamais, se mit à étudier pour devenir un grand homme. Il voyait une fois tous les quinze jours Mme A…, le reste du temps, il vivait seul. Sa vie se passa ainsi de 1803 à 1806, ne faisant confidence à personne de ses projets, et détestant la tyrannie de l’empereur qui volait la liberté à la France. M. Mante, ancien élève de l’École polytechnique, ami de Beyle, l’engagea dans une sorte de conspiration en faveur de Moreau (1804). Beyle travaillait douze heures par jour, il lisait Montaigne, Shakespeare, Montesquieu, et écrivait le jugement qu’il en portait. Je ne sais pourquoi il détestait et méprisait les littérateurs célèbres, en 1804, qu’il entrevoyait chez M. Daru. Beyle fut présenté à M. l’abbé Delille. Beyle méprisait Voltaire qu’il trouvait puéril, Mme de Staël qui lui semblait emphatique, Bossuet qui lui semblait de la blague sérieuse ; il adorait les fables de La Fontaine, Corneille et Montesquieu.
566En 1804, Beyle devint amoureux de Mlle Mélanie Guilbert (Mme de Baskoff) et la suivit à Marseille, après s’être brouillé avec Mad… qu’il a tant aimée depuis. Ce fut une vraie passion. Mlle M. G… ayant quitté le théâtre de Marseille, Beyle revint à Paris  ; son père commençait à se ruiner et lui envoyait fort peu d’argent. Martial Daru, sous-inspecteur aux Revues, engagea Beyle à le suivre à l’armée, Beyle fut extrêmement contrarié et quitta les études.
567Le 14 ou 16 octobre 1806, Beyle vit la bataille d’Iéna, le 26 il vit Napoléon entrer à Berlin. Beyle alla à Brunswick, en qualité d’élève commissaire des guerres. En 1808 il commença au petit palais de Richemont (à 10 minutes de Brunswick) qu’il habitait en sa qualité d’intendant, une histoire de la guerre de la succession en Espagne. En 1809, il fit la campagne de Vienne, toujours comme élève commissaire des guerres, il y eut une maladie et y devint fort amoureux d’une femme aimable et bonne, ou plutôt excellente, avec laquelle il avait eu des relations autrefois.
568B… fut nommé auditeur au Conseil d’État et inspecteur du mobilier de la couronne par la faveur du comte Daru. Il fit la campagne de Russie et se distingua par son sang-froid ; il apprit au retour que cette retraite avait été une chose terrible. Cinq cent cinquante mille hommes passèrent le Niemen ; cinquante mille, peut-être vingt-cinq mille le repassèrent.
569B… fit la campagne de Lutzen et fut intendant à Sagan en Silésie, sur le Bobr. L’excès de la fatigue lui donna une fièvre qui faillit finir le drame et que Gall guérit très bien à Paris. En 1813, B… fut envoyé dans la septième division militaire avec un sénateur imbécile. Napoléon expliqua longuement à B… ce qu’il fallait faire.
570Le jour où les Bourbons rentrèrent à Paris, B… eut l’esprit de comprendre qu’il n’y avait plus en France que de l’humiliation pour qui avait été à Moscou. Mme Beugnot lui offrit la place de directeur de l’approvisionnement de Paris. Il refusa pour aller s’établir à Milan. L’horreur qu’il avait pour les Bourbons l’emportant sur l’amour il crut entrevoir de la hauteur à son égard dans Mme A… Il serait ridicule de raconter toutes les péripéties, comme disent les Italiens, qu’il dut à cette passion. Il fit imprimer la Vie de Haydn, Rome, Naples et Florence en 1817, enfin l’Histoire de la Peinture. En 1817 il revint à Paris qui lui fit horreur ; il alla voir Londres et revint à Milan.
571En 1821, il perdit son père qui avait négligé ses affaires (à Claix) pour faire celles des Bourbons (en qualité d’adjoint au maire de Grenoble) et s’était entièrement ruiné. En 1815, M. B… avait fait dire à son fils (par M. Félix Faure) qu’il lui laisserait 10.000 francs de rente, il lui en laissa 3.000 de capital. Par bonheur, B… avait 1.000 francs de rente, provenant de la dot de sa mère (Mlle Henriette Gagnon, morte à Grenoble vers 1790, et qu’il a toujours adorée et regrettée). À Milan, B… avait écrit au crayon l’Amour.
572B… malheureux de toutes façons, revint à Paris en juillet 1821, il songeait sérieusement à en finir lorsqu’il crut voir que Mme de C… avait des yeux pour lui. Il ne voulait pas se rembarquer sur cette mer orageuse, il se jeta à corps perdu dans la querelle des romantiques, il fit imprimer Racine et Shakespeare, la Vie de Rossini, les Promenades dans Rome, etc. Il fit deux voyages en Italie, alla un peu en Espagne jusqu’à Barcelone. La campagne d’Espagne ne permettait pas de passer plus loin.
573Pendant qu’il était en Angleterre (en septembre 1826), il fut abandonné de cette dernière maîtresse C… ; elle aimait pendant six mois, elle l’avait aimé pendant deux ans. Il fut fort malheureux et retourna en Italie.
574En 1829, il aima G… et passa la nuit chez elle, pour la garder, le 29 juillet. Il vit la révolution de 1830 de dessous les colonnes du Théâtre-Français. Les Suisses étaient au-dessous du chapelier Moizan. En septembre 1830, il fut nommé consul à Trieste ; M. de Mettemich était en colère à cause de Rome, Naples et Florence, il refusa l’exequatur. B… fut nommé consul à Civita-Vecchia. Il passait la moitié de l’année à Rome, il y perdait son temps, littérairement parlant, il y fit le Chasseur vert et rassembla des nouvelles telles que Vittorio Accoramboni, Beatrix Cenci, etc., 8 ou 10 volumes in-folio.
575En mai 1836 il revint à Paris par un congé de M. Thiers qui imite les boutades de Napoléon… B… arrangea la Vie de Nap… du 9 novembre 1836, à juin 1837…
576(Je n’ai pas relu les pages qui précèdent, écrites de 4 à 6 ; le dimanche 30 avril, pluie abominable, à l’hôtel Favart, place des Italiens à Paris.)
577B… a fait son épitaphe en 1821.
578Qui giace Arrigo Beyle Milanese,
579Visse, scrisse, amo Se n’andiede di anni…
580Nell 18… Il aima Cimarosa, Shakespeare, Mozart, Le Corrège. Il aima passionnément V… M… À… Ange, M… C…, et quoiqu’il ne fût rien moins que beau, il fut aimé beaucoup de quatre ou cinq de ces lettres initiales.
581Il respecta un seul homme : Napoléon. Fin de cette notice non relue (afin de ne pas mentir).
582(Au verso du dernier feuillet) :
583Notice sur Henry Beyle, à lire après sa mort, non avant.