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Souvenirs d'égotisme — en 20 minutes

Souvenirs d’égotisme — en 20 minutes
Cette version courte traverse Souvenirs d’égotisme*, le mémoire que Stendhal (Henri Beyle) rédige à Rome en juin 1832, en revenant sur ses neuf années parisiennes de 1821 à 1830 — au moyen d’extraits authentiques du texte, reliés par de courtes transitions. Rien n’est reformulé : chaque paragraphe cité est d’origine, jamais réécrit.*

Pour employer mes loisirs dans cette terre étrangère, j’ai envie d’écrire un petit mémoire de ce qui m’est arrivé pendant mon dernier voyage à Paris, du 21 juin 1821 au …novembre 1830. C’est un espace de neuf ans et demi. Je me gronde moi-même depuis deux mois, depuis que j’ai digéré la nouvelleté de ma position pour entreprendre un travail quelconque. Sans travail, le vaisseau de la vie humaine n’a point de lest.
Le génie poétique est mort, mais le génie du soupçon est venu au monde. Je suis profondément convaincu que le seul antidote qui puisse faire oublier au lecteur les éternels Je que l’auteur va écrire, c’est une parfaite sincérité.
Aurai-je le courage de raconter les choses humiliantes sans les sauver par des préfaces infinies ? Je l’espère.
Cette rêverie inaugurale, écrite à Rome onze ans plus tard, revient sur l’été 1821 où Beyle quitte Milan et la femme qu’il n’a jamais eue, Métilde.
Je quittai Milan pour Paris, le… juin 1821, avec une somme de 3,500 francs, je crois, regardant comme unique bonheur de me brûler la cervelle quand cette somme serait finie. Je quittais, après trois ans d’intimité, une femme que j’adorais, qui m’aimait et qui ne s’est jamais donnée à moi.
Enfin je pris congé de Métilde.
— Quand reviendrez-vous, me dit-elle ?
— Jamais, j’espère.
Il y eut là une dernière heure de tergiversations et de vaines paroles ; une seule eût pu changer ma vie future, hélas ! pas pour bien longtemps. Cette âme angélique, cachée dans un si beau corps, a quitté la vie en 1825.
J’entrai dans Paris, que je trouvai pire que laid, insultant pour ma douleur, avec une seule idée : n’être pas deviné.
Je me logeais à Paris, rue de Richelieu, dans un Hôtel de Bruxelles, no 47, tenu par un M. Petit, ancien valet de chambre de l’un des MM. de Damas. La politesse, la grâce, l’à-propos de ce M. Petit, son absence de tout sentiment, son horreur pour tout mouvement de l’âme qui avait de la profondeur, son souvenir vif pour des jouissances de vanité qui avaient trente ans de date, son honneur parfait en matière d’argent, en faisaient à mes yeux le modèle parfait de l’ancien Français. Je lui confiai bien vite les 3000 francs qui me restaient ; il m’en remit malgré moi un bout de reçu que je me hâtai de perdre, ce qui le contraria beaucoup lorsque, quelques mois après ou quelques semaines, je repris mon argent pour aller en Angleterre où me poussa le mortel dégoût que j’éprouvais à Paris.
Rentré à Paris, il retrouve trois compagnons de table d’hôte, Lussinge, Barot et Poitevin, qui s’inquiètent de le voir si sombre et lui arrangent une distraction.
L’amour me donna, en 1821, une vertu bien comique : la chasteté.
Malgré mes efforts, en août 1821, MM. Lussinge, Barot et Poitevin, me trouvant soucieux, arrangèrent une délicieuse partie de filles. Barot, à ce que j’ai reconnu depuis, est un des premiers talents de Paris pour ce genre de plaisir assez difficile. Une femme n’est femme pour lui qu’une fois : c’est la première. Il dépense trente mille francs de ses quatre-vingts mille francs, et, de ces trente-mille francs, au moins vingt mille en filles.
Nous devions avoir Alexandrine — six mois après entretenue par les Anglais les plus riches — alors débutante depuis deux mois. Nous trouvâmes, sur les huit heures du soir, un salon charmant, quoique au quatrième étage, du vin de Champagne frappé de glace, du punch chaud… Enfin parut Alexandrine conduite par une femme de chambre chargée de la surveiller ; chargée par qui ? je l’ai oublié. Mais il fallait que ce fût une grande autorité que cette femme, car je vis sur le compte de la partie qu’on lui avait donné vingt francs. Alexandrine parut et surpassa toutes les attentes. C’était une fille élancée, de dix-sept à dix-huit ans, déjà formée, avec des yeux noirs que, depuis, j’ai retrouvés dans le portrait de la duchesse d’Urbin, par le Titien, à la galerie de Florence. À la couleur des cheveux près, Titien a fait son portrait. Elle était douce, saine, timide, assez gaie, décente. Les yeux de mes collègues devinrent comme égarés à cette vue. Lussinge lui offre un verre de champagne qu’elle refuse et disparaît avec elle. Mme Petit nous présente deux autres filles pas mal, nous lui disons qu’elle-même est plus jolie. Elle avait un pied admirable. Poitevin l’enleva. Après un intervalle effroyable, Lussinge revient tout pâle.
— À vous, Beyle. Honneur à l’arrivant ! s’écria-t-on.
Je trouve Alexandrine sur un lit, un peu fatiguée, presque dans le costume et précisément dans la position de la duchesse d’Urbin, du Titien.
— Causons seulement pendant dix minutes, me dit-elle avec esprit. Je suis un peu fatiguée, bavardons. Bientôt, je retrouverai le feu de la jeunesse.
Elle était adorable, je n’ai peut-être rien vu d’aussi joli. Il n’y avait point trop de libertinage, excepté dans les yeux qui, peu à peu, redevinrent pleins de folie, et, si l’on veut, de passion.
Je la manquai parfaitement, fiasco complet. J’eus recours à un dédommagement, elle s’y prêta. Ne sachant trop que faire, je voulus revenir à ce jeu de main qu’elle refusa. Elle parut étonnée, je lui dis quelques mots assez jolis pour ma position, et je sortis.
À peine Barot m’eut-il succédé que nous entendîmes des éclats de rire qui traversaient trois pièces pour arriver jusqu’à nous. Tout à coup, Mme Petit donna congé aux autres filles et Barot nous amena Alexandrine dans le simple appareil D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.
— Mon admiration pour Beyle, dit-il en éclatant de rire, va faire que je l’imiterai ; — je viens me fortifier par du champagne. L’éclat de rire dura dix minutes : Poitevin se roulait sur le tapis. L’étonnement exagéré d’Alexandrine était impayable, c’était pour la première fois que la pauvre fille était manquée.
Ces messieurs voulaient me persuader que je mourais de honte et que c’était là le moment le plus malheureux de ma vie. J’étais étonné et rien de plus. Je ne sais pourquoi l’idée de Métilde m’avait saisi en entrant dans cette chambre dont Alexandrine faisait un si joli ornement.
Enfin, pendant dix années, je ne suis pas allé trois fois chez les filles. Et la première fois après la charmante Alexandrine, ce fut en octobre ou en novembre 1826, étant pour lors au désespoir.
J’ai rencontré dix fois Alexandrine dans le brillant équipage qu’elle eut un mois après, et toujours j’ai eu un regard. Enfin, au bout de cinq à six ans, elle a pris une figure grossière, comme ses camarades.
L’autre versant de cette vie parisienne, c’est le grand monde : le salon de Mme de Tracy, où trône, vieilli et volage, le général La Fayette.
Congé et duel… Une haute taille, et en haut de ce grand corps, une figure imperturbable, froide, insignifiante comme un vieux tableau de famille, cette tête couverte en bosse d’une perruque à cheveux courts, mal faite ; cet homme vêtu de quelque habit gris mal fait, et entrant, en boitant un peu et s’appuyant sur son bâton, dans le salon de Mme de Tracy qui l’appelait : mon cher Monsieur, avec un son de voix enchanteur, était le général de Lafayette en 1821, et tel nous l’a montré le Gascon Scheffer dans son portrait fort ressemblant.
Pour moi, accoutumé à Napoléon et à Lord Byron, j’ajouterai à Lord Brougham, à Monti, à Canova, à Rossini, je reconnus sur-le-champ la grandeur chez M. de Lafayette et j’en suis resté là. Je l’ai vu dans les journées de Juillet avec la chemise trouée ; il a accueilli tous les intrigants, tous les sots, tout ce qui a voulu faire de l’emphase. Il m’a moins bien accueilli, moi, il a demandé ma dépouille (pour un grossier secrétaire, M. Levasseur). Il ne m’est pas plus venu dans l’idée de me fâcher ou de moins le vénérer qu’il me vient dans l’idée de blasphémer contre le soleil lorsqu’il se couvre d’un nuage.
Tracy lui-même, le maître de maison, philosophe et ancien colonel du roi, méritait le même art du portrait.
Je viens de voir, en feuilletant, que j’en étais à M. de Tracy. Ce vieillard si bien fait, toujours vêtu de noir, avec son immense pardessus vert, se tenant devant sa cheminée tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, avait une manière de parler qui était l’antipode de ses écrits. Sa conversation était toute en aperçus fins, élégants ; il avait horreur d’un mot énergique comme d’un jurement, et il écrit comme un maire de campagne. La simplicité énergique qu’il me semble que j’avais dans ce temps-là ne dut guère lui convenir. J’avais d’énormes favoris noirs dont Mme Doligny ne me fit honte qu’un an plus tard. Cette tête de boucher italien ne parut pas trop convenir à l’ancien colonel du règne de Louis XVI.
Dégoûté de Paris, Beyle s’embarque bientôt pour Londres, où il ne cherche qu’une chose : voir jouer Shakespeare.
J’étais au désespoir, ou pour mieux dire profondément dégoûté de la vie de Paris, de moi surtout. Je me trouvais tous les défauts, j’aurais voulu être un autre. J’allais à Londres chercher un remède au spleen et je l’y trouvais assez. Il fallait mettre une colline entre moi et la vue du dôme de Milan. Les pièces de Shakespeare et l’acteur Kean (prononcer Kîne) furent cet événement.
Heureusement, à peine dans le parterre, les gens avec qui j’avais fait le coup d’épaule me regardèrent avec l’air bon et ouvert. Nous nous dîmes quelques mots bienveillants sur les peines passées ; n’étant plus en colère, je fus tout à mon admiration pour Kean, que je ne connaissais que par les hyperboles de mon compagnon de voyage Edouard Edwards. Il paraît que Kean est un héros d’estaminet, un crâne de mauvais ton.
Je l’excusais facilement : s’il fût né riche ou dans une famille de bon ton, il ne serait pas Kean, mais quelque fat bien froid. La politesse des hautes classes de France, et probablement d’Angleterre, proscrit toute énergie, et l’use si elle existait par hasard. Parfaitement poli et parfaitement pur de toute énergie, tel est l’être que je m’attends à voir, quand on annonce chez M. de Tracy, M. de Syon ou tout autre jeune homme du faubourg Saint-Germain. Et encore je n’étais pas bien placé en 1821 pour juger de toute l’insignifiance de ces êtres étiolés. M. de Syon, qui vient chez le général Lafayette, qui est allé en Amérique à sa suite, je crois, doit être un monstre d’énergie dans le salon de Mme de la Trémoille.
Un soir, pour se moquer de l’honneur national d’un valet de place, les trois amis se laissent entraîner dans une aventure à Westminster Road, chez de très pauvres filles.
J’avais un dégoût profond ; sans l’ennui de l’après-dînée à Londres quand il n’y a pas de spectacle, comme c’était le cas ce jour-là, et sans la petite pointe de danger, jamais Westminster Road ne m’aurait vu. Enfin, après avoir été deux ou trois fois sur le point de verser dans de prétendues rues sans pavé, ce me semble, le fiacre, jurant, nous arrêta devant une maison à trois étages qui, tout entière, pouvait avoir vingt-cinq pieds de haut. De la vie, je n’ai vu quelque chose de si petit.
Certainement, sans l’idée du danger, je ne serais pas entré ; je m’attendais à voir trois infâmes salopes. Elles étaient, menues, trois petites filles, avec de beaux cheveux châtains, un peu timides, très empressées, fort pâles.
Les meubles étaient de la petitesse la plus ridicule. Barot est gros et grand, moi gros, nous ne trouvions pas à nous asseoir, exactement parlant, les meubles avaient l’air faits pour des poupées. Nous avions peur de les écraser. Nos petites filles virent notre embarras, le leur s’accrut. Nous ne savions que dire absolument. Heureusement Barot eut l’idée de parler du jardin.
— Oh nous avons un jardin, dirent-elles, avec non pas de l’orgueil, mais enfin un peu de joie d’avoir quelque objet de luxe à montrer. Nous descendîmes au jardin avec des chandelles pour le voir ; il avait vingt-cinq pieds de long et dix de large. Barot et moi, partîmes d’un éclat de rire. Là, étaient tous les instruments d’économie domestique de ces pauvres filles, leur petit cuvier pour faire la lessive, leur petite cuve, avec un appareil elliptique pour brasser elles-mêmes leur bière.
Ce qu’il y a de plaisant, c’est que pendant mon séjour en Angleterre, j’étais malheureux quand je ne pouvais pas finir mes soirées dans cette maison.
Ce fut la première consolation réelle et intime au malheur qui empoisonnait tous mes moments de solitude. On voit bien que je n’avais que vingt ans, en 1821. Si j’en avais eu trente-huit, comme semblait le prouver mon extrait de baptême, j’aurais pu essayer de trouver cette consolation auprès des femmes honnêtes de Paris qui me marquaient de la sympathie. Je doute cependant quelquefois que j’eusse pu y réussir. Ce qui s’appelle air du grand monde, ce qui fait que Mme de Marmier a l’air différent de Mme Edwards me semble souvent damnable affectation et pour un instant ferme hermétiquement mon cœur.
De retour à Paris, une autre scène occupe désormais ses nuits : la loge de la cantatrice Giuditta Pasta, seule à incarner pour lui le tragique véritable.
Elle a été, à mes yeux, sans vices, sans défauts, caractère simple, uni, juste, naturel, et avec le plus grand talent tragique que j’aie jamais connu.
Je trouvai le tragique qui me convenait dans Kean et je l’adorai. Il remplit mes yeux et mon cœur. Je vois encore là, devant moi, Richard III et Othello.
Mais le tragique dans une femme, où pour moi il est le plus touchant, je ne l’ai trouvé que chez Mme Pasta et là, il était pur, parfait, sans mélange. Chez elle, elle était silencieuse et impassible. Le soir pendant deux heures elle était… En rentrant, elle passait deux heures sur son canapé à pleurer et à avoir des accès de nerfs.
Cette nostalgie de l’Italie ne le quitte jamais : dès 1820, à Milan, il rêvait déjà de son épitaphe.
Je n’ai aimé avec passion en ma vie que Cimarosa, Mozart et Shakespeare. À Milan, en 1820, j’avais envie de mettre cela sur ma tombe. Je pensais chaque jour à cette inscription, croyant bien que je n’aurais de tranquillité que dans la tombe. Je voulais une tablette de marbre de la forme d’une carte à jouer.
ERRICO BEYLE
MILANESE
Visse, scrisse, amo
Quest’anima
Adorava Cimaroza, Mozart è Shakespeare
Mori de anni…
il… 18.
N’ajouter aucun signe sale, aucun ornement plat, faire graver cette inscription en caractères majuscules. Je hais Grenoble, je suis arrivé à Milan en mai 1800, j’aime cette ville. Là j’ai trouvé les plus grands plaisirs et les plus grandes peines, là surtout ce qui fait la patrie, j’ai trouvé les premiers plaisirs. Là je désire passer ma vieillesse et mourir.
Cette éducation du cœur, personne ne la lui avait donnée mieux que son oncle Gagnon, resté à Grenoble — dont il se rappelle, onze ans plus tard, les derniers conseils.
Mon oncle Gagnon né à Grenoble vers 1765 était réellement un homme charmant. Sa conversation qui était pour les hommes comme un roman emphatique et élégant était délicieuse pour les femmes. Il était toujours plaisant, délicat, rempli de ces phrases qui veulent tout dire si l’on veut. Il n’avait point cette gaieté qui fait peur qui est devenue mon lot. Il était difficile d’être plus joli et moins raisonnable que mon oncle Gagnon. Aussi n’a-t-il pas poussé loin sa fortune du côté des hommes. Les jeunes gens l’enviaient sans pouvoir l’imiter. Les gens mûrs, comme on dit à Grenoble, le trouvaient léger. Ce mot suffit pour tuer une réputation. Mon oncle quoique fort ultra, comme toute ma famille en 1815, ayant même émigré vers 1792, n’a jamais pu sous Louis XVIII être conseiller à la cour royale de Grenoble et cela quand on remplissait cette cour de coquins comme Faure, le notaire, etc., etc., et de gens qui se vantaient de n’avoir jamais lu l’abominable Code civil de la révolution. En revanche mon oncle a eu exactement toutes les jolies femmes qui, vers 1788, faisaient de Grenoble l’une des plus agréables villes de province. Le célèbre Laclos que je connus, vieux général d’artillerie, dans la loge de l’état-major à Milan et auquel je fis la cour à cause des Liaisons dangereuses, apprenant de moi que j’étais de Grenoble, s’attendrit.
Mon oncle donc quand il me vit partir pour l’école polytechnique en novembre 1799 me prit à part pour me donner deux louis que je refusai, ce qui lui fit plaisir sans doute, car il avait toujours deux ou trois appartements en ville et peu d’argent. Après quoi prenant un air paterne qui m’attendrit car il avait des yeux admirables, de ces grands yeux qui louchent un peu à la moindre émotion :
— Mon ami, me dit-il, tu te crois une bonne tête, tu es rempli d’un orgueil insupportable à cause de tes succès dans les écoles de mathématiques, mais tout cela n’est rien. On n’avance dans le monde que par les femmes. Or tu es laid, mais on ne te reprochera jamais ta laideur parce que tu as de la physionomie. Tes maîtresses te quitteront ; or, rappelle-toi ceci : dans le moment où l’on est quitté rien de plus facile que d’accrocher un ridicule. Après quoi un homme n’est plus bon à donner aux chiens aux yeux des autres femmes du pays. Dans les vingt-quatre heures où l’on t’aura quitté, fais une déclaration à une femme ; faute de mieux, fais une déclaration à une femme de chambre.
Sur quoi il m’embrassa et je montai dans le courrier de Lyon. Heureux si je me fusse souvenu des avis de ce grand tacticien ! Que de succès manqués ! Que d’humiliations reçues ! Mais si j’eusse été habile, je serais dégoûté des femmes jusqu’à la nausée, et par conséquent de la musique et de la peinture comme mes deux contemporains, MM. de la Rosière et Perrochin. Ils sont secs, dégoûtés du monde, philosophes. Au lieu de cela, dans tout ce qui touche aux femmes, j’ai eu le bonheur d’être dupe comme à vingt-cinq ans.
Écrire ce mémoire même l’a repris comme une passion, au point de lui faire oublier l’heure.
Avez-vous jamais vu, lecteur bénévole, un ver à soie qui a mangé assez de feuille de mûrier ? La comparaison n’est pas noble, mais elle est si juste ! Cette laide bête ne veut plus manger, elle a besoin de grimper et de faire sa prison de soie.
Tel est l’animal nommé écrivain. Pour qui a goûté de la profonde occupation d’écrire, lire n’est plus qu’un plaisir secondaire. Tant de fois je croyais être à deux heures, je regardais ma pendule : il était six heures et demie. Voilà ma seule excuse pour avoir noirci tant de papier.
Le manuscrit s’arrête sans conclusion — Stendhal, en 1832, ne dira pas encore qu’il écrira bientôt Le Rouge et le Noir. Mais lui-même, un jour de pluie à Paris, avait déjà rédigé d’avance sa propre notice nécrologique, jointe à ce livre par ses éditeurs.
Henri Beyle, né à Grenoble en 1783, vient de mourir à… (le… octobre 1820). Après avoir étudié les mathématiques, il fut quelque temps officier dans le 6e régiment des dragons (1800-1801-1802). Il y eut une courte paix, il suivit à Paris une femme qu’il aimait et donna sa démission, ce qui irrita beaucoup ses protecteurs. Après avoir suivi à Marseille une actrice qui y allait remplir les premiers rôles tragiques, il rentra dans les affaires en 1806, comme adjoint aux commissaires des guerres. Il vit l’Allemagne, en cette qualité, il assista à l’entrée triomphante de Napoléon à Berlin, qui le frappa beaucoup. Étant parent de M. Daru, ministre de l’armée et la troisième personne après Napoléon et le prince de Neufchâtel, M. B. vit de près plusieurs rouages de cette grande machine. Il fut employé à Brunswick en 1806, 1807 et 1808 et s’y distingua. Il étudia dans cette ville la langue et la philosophie allemande, en conçut assez de mépris pour Kant, Fichte, etc., hommes supérieurs qui n’ont fait que de savants châteaux de cartes.
En juillet 1819, passant par Bologne, il apprit la mort de son père. Il vint à Grenoble où il donne sa voix au plus honnête homme de France, au seul qui pût encore sauver la religion, à M. Henri Grégoire. Cela le mit encore plus mal avec la police de Milan. Son père devait, suivant la voix commune, lui laisser 5 ou 6.000 francs de rente. Il ne lui en laissa pas la moitié. Dès lors, M. Beyle chercha à diminuer ses besoins et y réussit. Il fit plusieurs ouvrages, entre autres 500 pages sur l’Amour qu’il n’imprima pas. En 1821 s’ennuyant mortellement de la comédie des manières françaises, il alla passer six semaines en Angleterre. L’amour a fait le bonheur et le malheur de sa vie. Mélanie, Thérèse, Gina et Léonore sont les noms qui l’ont occupé. Quoiqu’il ne fût rien moins que beau, il fut aimé quelquefois. Gina l’empêcha de revenir au retour de Napoléon qu’il sut le 6 mars. L’acte additionnel lui ôta tous ses regrets. Souvent triste à cause de ses passions du moment qui allaient mal, il adorait la gaieté. Il n’eut qu’un ennemi, ce fut Tr. Il pouvait s’en venger d’une manière atroce, il résista pour ne pas fâcher Léonore. La campagne de Russie lui laissa de violents maux de nerfs. Il adorait Shakespeare et avait une répugnance insurmontable pour Voltaire et Mme de Staël. Les lieux qu’il aimait le mieux sur la terre étaient le lac de Côme et Naples. Il adora la musique et fit une petite notice sur Rossini, pleine de sentiments vrais mais peut-être ridicules. Il aima tendrement sa sœur Pauline et abhorra Grenoble, sa patrie, où il avait été élevé d’une manière atroce. Il n’aima aucun de ses parents. Il était amoureux de sa mère, qu’il perdit à sept ans.
Cinq ans plus tard, en 1837, il recommencera cet exercice — et signera, cette fois en italien, la même épitaphe milanaise.
B… a fait son épitaphe en 1821.
Qui giace Arrigo Beyle Milanese,
Visse, scrisse, amo Se n’andiede di anni…
Nell 18… Il aima Cimarosa, Shakespeare, Mozart, Le Corrège. Il aima passionnément V… M… À… Ange, M… C…, et quoiqu’il ne fût rien moins que beau, il fut aimé beaucoup de quatre ou cinq de ces lettres initiales.
Il respecta un seul homme : Napoléon. Fin de cette notice non relue (afin de ne pas mentir).