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Vie de Henri Brulard

Vie de Henri Brulard
NOTE DE L’ÉDITEUR
1Nous tentons pour la première fois de donner au public lettré les œuvres complètes de Stendhal. L’édition publiée par MM. Calmann-Lévy, en volumes d’aspects et de mérites divers, n’est pas complète et ne répond pas aux exigences de la critique moderne, encore qu’elle ait rendu de grands services, que la notice de Mérimée, notamment, placée à la tête de la Correspondance ait été longtemps le seul guide des Stendhaliens, et que la publication récente du Journal d’Italie par M. Arbelet soit un modèle de sagace érudition. Les ouvrages posthumes sont dispersés chez différents libraires ou dans des revues quelquefois peu accessibles; plusieurs sont épuisés ou demeurent introuvables. Rien de plus difficile à constituer qu’une collection des œuvres de Stendhal comme celle qu’a réunie, au siège du Stendhal-Club, l’archiviste zélé et obligeant, M. Paupe.
2Si l’on songe à l’influence de Stendhal sur les esprits les plus notoires de notre génération, si l’on réfléchit à la substance de son œuvre, on reste surpris que le dessein d’en donner une édition complète n’ait tenté aucun de nos grands libraires si audacieux et si avisés. Sans doute ils ont jugé l’entreprise trop malaisée. Stendhal semble avoir pris plaisir à dérouter ses futurs éditeurs par l’énigme de son écriture, de ses signes particuliers, de son langage conventionnel. Il s’enveloppe d’ombre et de mystère. Il faut d’abord l’avoir bien prié, ou bien maltraité, pour qu’il se dévoile. Et c’est ainsi que m’a été laissé le soin de l’éditeur.
3Stendhal avait légué son manuscrit de Brulard au plus âgé des libraires de Londres et dont le nom commençait par un C.; ce sera le plus jeune des libraires de Paris dont le nom commence par un C. qui recueillera pieusement son legs.
4Un érudit plus qualifié avait accepté de diriger notre entreprise et de mener à bien cette lourde tâche. Il savait tout de Stendhal et n’ignorait rien de Beyle. J’ai nommé Casimir Stryienski, trop tôt enlevé aux lettres et aux études historiques. J’avais jugé naturel et nécessaire de lui offrir la direction de cette œuvre, il l’avait acceptée dans des termes dont je reste encore confus, mais je ne fus pas moins surpris de sa retraite quand je lui demandai de revoir les textes sur les manuscrits de Stendhal qui sont parvenus jusqu’à nous. «Toute réflexion faite, je ne puis me charger de ce grand labeur. Cette édition complète de Stendhal représente un travail considérable: recherches, corrections d’épreuves, contrôles divers. Tout cela est au-dessus de mes forces. Il y a dix ans j’aurais accepté. J’ai, du reste, des travaux nombreux en vue qui me suffisent, et je considère ma tâche stendhalienne comme finie. Que les autres profitent de tout ce que j’ai publié… Il va sans dire que je reste à la disposition de vos collaborateurs et que je serai très heureux de leur donner des conseils…» (19 février 1912).—«Je comprends votre insistance très aimable. Je vois bien, au point où j’en suis, quel profit vous retireriez de mon nom, mais permettez-moi de vous confesser que j’ai mieux à faire à mon âge…» (20 février 1912). Il s’était cependant «ravisé pour un unique volume (Brulard)», «le premier des œuvres complètes», mais ce projet fut définitivement abandonné quand j’exprimais ma volonté absolue de corriger les épreuves sur le manuscrit conservé à la Bibliothèque de Grenoble et d’y relever les variantes et les inédits. N’est-ce pas là un détail à noter au chapitre Brulard de l’excellente Histoire des œuvres?
5Je devais ces explications aux nombreux amis connus ou inconnus qui, au courant de mes projets, se sont étonnés de la publication en juin dernier d’une nouvelle édition de la Vie de Henri Brulard à la librairie de mon excellent confrère, M. Émile Paul. Si C. Stryienski l’a rééditée, quelques jours seulement avant le tragique accident où il devait trouver la mort, alors qu’il n’ignorait rien de mon projet, n’était-ce pas pour affirmer sa méthode d’éditeur? Il l’avait indiquée dès la première édition: «Fort de la permission de Beyle, j’ai reproduit presque entièrement le texte, me permettant toutefois de supprimer les redites et de couper quelques longueurs». «Toutefois», ajoutait-il, «j’ai fort peu profité de cette permission, je suppose que les lecteurs ne s’en plaindront pas». La réédition Émile Paul (1912), presque textuelle, sauf quelques corrections (dont l’une, proposée par M. J. Bédier, acceptée sans vérification, n’est pas confirmée par l’examen du manuscrit), affirme donc un dessein déterminé: elle soulève un problème de méthode, qui a ici son importance.
6M. Paul Arbelet, l’un des plus savants et des plus compétents beylistes, a défendu par avance la mémoire de celui qu’il désigne à juste titre comme l’inventeur de Stendhal1: «Il fallait glaner et extraire: œuvre personnelle que chacun entend à sa façon, œuvre difficile où l’on ne saurait contenter tout le monde, mais qui est ici inévitable. Et il faut admirer Stryienski si, du premier coup, il sut aller à l’essentiel…» Par l’effet de mon éducation peut-être, par scrupule de vérité historique certainement, je ne puis accepter cette manière de voir. Dès qu’il s’agit d’une autobiographie, on doit tout publier. Le lecteur fera lui-même son choix. Autrement l’on risque de trahir l’auteur; et même lorsqu’il vous invite à les faire, les coupures ne sont pas légitimes, puisqu’il ne les a pas opérées lui-même. «Souviens-toi de te méfier», disait cet ami de Stendhal, Prosper Mérimée, le malicieux auteur de H. B. Appliquons ici cet axiome. Qui jurerait qu’après la publication de ce nouveau Brulard que voici, avec cent et quelques pages inédites, qu’après la nouvelle édition du Journal et la publication des tomes dédaignés par les précédents éditeurs, un jugement comme celui de M. Paul Bourget, par exemple, ne serait pas à réviser? Et certainement les biographies, celle de E. Rod, celle de M. Arthur Chuquet, pourtant si studieuse et si bien documentée, les études de Stryienski lui-même, sont toutes à revoir, comme les Pages choisies de M. Léautaud à compléter. Nous ne croyons donc pas prudent de faire une œuvre personnelle en choisissant là où l’auteur n’a pas voulu le faire. Si nous ne publions pas tout des 72 in-folios manuscrits de la Bibliothèque de Grenoble, ce sera— absolument d’accord avec M. P. Arbelet—pour éliminer les versions latines de l’élève Beyle ou les copies d’ouvrages exécutés dans l’ennui d’un consulat. Je ne publierai pas comme de Stendhal des fragments du Dictionnaire philosophique de Bayle, et j’éviterai de rééditer le Code civil, quand Henri Beyle s’est calmé à en copier les articles les plus concis.
7Voici le plan de notre édition.
8En ce qui concerne les ouvrages de Stendhal dont nous avons pu retrouver des manuscrits authentiques dans les bibliothèques publiques ou privées, nous avons reproduit scrupuleusement la leçon de ces manuscrits. Quand les originaux ont disparu, nous suivons la dernière édition imprimée du vivant de l’auteur. Les variantes des éditions précédentes seront notées exactement, et, comme nous l’avons fait pour Brulard, rejetées à la fin, avec les notes. Celles-ci ne contiendront que l’essentiel. Chaque volume sera accompagné d’illustrations documentaires propres à situer l’œuvre et à l’éclairer.
9Les époques de publication seront variables: il paraîtra par an environ quatre volumes suivant, autant que possible, un ordre logique et rationnel. Après Brulard, où Stendhal raconte sa jeunesse, suivront le Journal et les Souvenirs d’égotisme, pour en finir avec l’autobiographie. Sans doute ne résisterons-nous pas au plaisir, avant de continuer l’édition des œuvres connues, de publier certains inédits. Il en est ainsi d’une série d’articles écrits par Stendhal sur la littérature, les beaux-arts et la société. Imprimés, après traduction, dans diverses revues anglaises, le Monthly Review, le London Magazine, la Revue Britannique, entre 1820 et 1830, ils ont été retrouvés et traduits en français par Miss Doris Gunnell, maître de conférences à l’université de Leeds, et sont comme les preuves de son très utile ouvrage Stendhal et l’Angleterre.
10Ils forment la matière de quatre volumes de manuscrits in-folios, et feront l’objet d’une publication à laquelle Miss Doris Gunnell et M. Émile Henriot ont accepté de donner leurs soins, en se chargeant de mettre en ordre et de présenter au public ces documents inédits.
11Les volumes publiés du vivant de Stendhal paraîtront dans l’ordre de leur première date de publication: Vies de Haydn, Mozart et Métastase; Histoire de la peinture en Italie; Rome, Naples, Florence, etc., etc.
12La correspondance sera réservée pour les derniers volumes: chaque jour elle s’augmente, et notre édition aidant, nos appels étant entendus, il ne restera plus bientôt, nous l’espérons, aucun trésor caché et nous pourrons enfin donner une édition complète des Lettres de Beyle.
13Je souhaite aussi que, certaines riches archives privées m’étant ouvertes, j’y puisse relever des annotations mises par l’auteur de la Chartreuse en marge de ses lectures. A en juger par celles qui ont été publiées déjà, la moindre de ses remarques a de l’intérêt—et elles en présentent toutes pour l’histoire de la formation intellectuelle de Stendhal.
14Le tout dernier volume sera consacré à une table générale des noms propres de personnes et de lieux, réels ou fictifs, figurant dans l’œuvre entière.
15Entre temps aura paru une bibliographie de Stendhal, due à M. Cordier, le savant membre de l’Institut. C’est le complément indispensable de toute édition. M. Cordier a fait ses preuves d’érudition stendhalienne. En nous apportant tout de suite le résultat de son expérience et de ses recherches, en éclairant l’œuvre parfois cachée et mystérieuse de Stendhal, en mettant de l’ordre et de la clarté dans les travaux des Stendhaliens, depuis qu’il y en a et qui écrivent, il aura rendu un inappréciable service tant à nous-mêmes qu’à nos lecteurs. Une notice iconographique par M. Octave Uzanne, avec l’indication des gravures, dessins, tableaux, est également dans notre programme.
16Chacun de nos volumes sera présenté à l’aide de substantielles préfaces par l’élite des écrivains contemporains que notre œuvre intéresse et qui l’encouragent: Charles Maurras (Rome, Naples, Florence); Rémy de Gourmont (De l’Amour); G. d’Annunzio (Promenades dans Rome); Henry Roujon (Mélanges d’Art), etc., pour n’en citer que quelques-uns et suivant l’ordre de publication. MM. Anatole France et Maurice Barrès nous ont promis leur précieux concours pour l’Abbesse de Castro et la Chartreuse de Parme. Notons ici que cette édition de la Chartreuse sera rendue nouvelle par les appendices où seront relevés, d’après l’exemplaire si précieux de l’érudit grenoblois M. Chaper, les corrections et additions qu’y fit Stendhal après le fameux article de Balzac, quand il cherchait «le caractère de perfection, le cachet d’irréprochable beauté» que lui conseillait le directeur de la Revue Parisienne.
17Le soin de mettre au point l’édition de Brulard, du Journal, de Lucien Leuwen, de Napoléon et en général de toutes les œuvres, inédites ou non, complètes ou ébauchées, que renferment les manuscrits de la Bibliothèque de Grenoble, est échu à M. Henry Debraye. Ancien élève de l’École des chartes, archiviste de la ville de Grenoble, M. Debraye s’est voué entièrement à l’édification de ce monument des Œuvres complètes. L’écriture hiéroglyphique de Stendhal n’a plus guère de secret pour lui: telle page de Brulard ou du Journal demeurée jusqu’à présent mystérieuse, il l’a déchiffrée avec une patience et une sagacité admirables, se défiant des interprétations de bon sens dont il faut souvent se garder en paléographie. Que l’on compare plutôt son édition et les précédentes! D’une page de Brulard, écrite en hâte et sans chandelle, deux mots ont pourtant échappé au déchiffrement de M. Debraye—la page entière échappait d’ailleurs le lendemain à Stendhal lui-même—nous avons décidé de la reproduire en fac-simile: bien que l’image soit légèrement réduite par les exigences de notre format, on pourra s’amuser à en tenter la lecture. Et on applaudira vite à la science du parfait paléographe qu’est Henry Debraye.
18Il m’est impossible de nommer à cette place toutes les personnes qui m’ont encouragé dans mon entreprise. Je tiens pourtant à remercier M. Élie-Joseph Bois, rédacteur au Temps, qui, le premier, a annoncé l’édition des Œuvres complètes; M. Henri Welschinger, qui a réalisé ce miracle de réconcilier Stendhal et l’Institut en lisant à l’Académie des Sciences morales des inédits ensuite insérés dans les Procès-verbaux officiels: M. Georges Cain, dont les Souvenirs stendhaliens (Figaro du 29 septembre 1912) me sont particulièrement chers; M. A. Paupe, dont le concours incessant m’est toujours précieux et dont l’ouvrage sous presse, Vie littéraire de Stendhal, Documents inédits, appendice aux Œuvres complètes, sera bien souvent cité dans nos études préliminaires. M. Georges Grappe s’est employé amicalement pour Brulard comme si cette œuvre était sienne. J’ai profité des conseils de M. Mario Roques que mon projet a toujours intéressé. Je dois aussi une reconnaissance toute particulière à M. Maignien, conservateur de la Bibliothèque de Grenoble, à ses bibliothécaires et à ses commis. M. Paillart, l’obligeant maître-imprimeur, a surveillé personnellement, dans ses ateliers d’Abbeville, la confection de cette édition, à qui M. Longuet, par d’admirables phototypies et M. Lafuma, par un impérissable papier pur chiffon, assurent, je puis le dire, l’immortalité.
19EDOUARD CHAMPION.
2016 Février 1913.
21[p. xviii]
22[p. xix]
INTRODUCTION
23LE MANUSCRIT DE LA VIE DE HENRI BRULARD
24Une lettre de Henri Beyle annonçait, le 11 novembre 1832, au libraire parisien Levavasseur: «J’écris maintenant un livre qui peut-être est une grande sottise; c’est Mes Confessions, au style près, comme Jean-Jacques Rousseau, avec plus de franchise.» Suivait un plan sommaire du nouvel ouvrage: «J’ai commencé par la campagne de Russie en 1812… A côté de la campagne de Russie et de la cour de l’Empereur, il y a les amours de l’auteur; c’est un beau contraste.»
25Stendhal faisait-il allusion à une première rédaction de son autobiographie, qu’il intitula plus tard la Vie de Henri Brulard?—C’est possible, mais peu probable, nous le verrons tout à l’heure; en tout cas, rien n’est resté de ce premier essai. Aurait-il été détruit par son auteur? Ce serait bien extraordinaire, car Beyle fut toujours très soucieux de conserver la moindre page de ses écrits.
26Dès 1832, cependant, Stendhal se préoccupait de raconter les différentes péripéties de son existence. Il écrivait, de Cività-Vecchia, le 12 juin, à son ami Di Fiore: «Quand je suis exilé ici, j’écris l’histoire de mon dernier voyage à Paris, de juin 1821 à novembre 1830. Je m’amuse à décrire toutes les faiblesses de l’animal; je ne l’épargne nullement…» Mais cette histoire porte le titre de Souvenirs d’Egotisme, elle n’a rien de commun avec la Vie de Henri Brulard.
27En 1833, nouvelle tentative: le 15 février, Beyle commence les Mémoires de Henri B., mais écrit à peine les quelques pages du premier chapitre du livre I, que nous donnons en annexe de la présente édition.
28Enfin, il se décida en 1835: le 23 novembre, il commençait son autobiographie, qu’il appela Vie de Henri Brulard, et dont il écrivit sans désemparer près de neuf cents pages.
29Son idée de 1832 le hantait encore: Stendhal débute ainsi: «Je me trouvais ce matin, 16 octobre 1832…,» et affirme, quelques pages plus loin: «Je ne continue que le 23 novembre 1835.» Fantaisie d’écrivain, car le premier feuillet porte bien la date du 23 novembre 1835, et celle du 16 octobre 1831 (sic), mise en surcharge, a été ajoutée postérieurement, lorsque Beyle a revu sa première rédaction: les mots: 16 octobre 1831, et les corrections, sont de la même encre.
30Le manuscrit, tel que le possède la Bibliothèque municipale de Grenoble, est formé de trois gros volumes, cotés R 299, du format 300 sur 210 millimètres, que Beyle lui-même fit relier, et, en outre, de deux cahiers, l’un compris dans le carton côté R 300, l’autre relié avec le tome XII de la collection en vingt-huit volumes, cotée R 5.896. Les trois volumes reliés contiennent respectivement les feuillets 21 à 248, 249 à 500, et 501 à 796; la fin de l’ouvrage (fol. 797 à 808) est dans le tome XII de la collection R 5.896; enfin, le cahier R 300 comprend (dans cet ordre) les chapitres XV, XIII et V de la présente édition. Le papier est rugueux, de couleur verdâtre, sauf à partir du feuillet 708, dans un angle duquel Stendhal a noté: «Nouveau papier, acheté à Cività-Vecchia.»
31Stendhal n’a pas économisé son papier: il a couvert seulement le recto des feuillets, son écriture est large, les lignes sont très espacées. Mais il corrigeait souvent, ajoutait à son texte, l’accompagnait de réflexions; aussi, en beaucoup d’endroits, les marges, les interlignes, le verso des pages ont été abondamment surchargés.
32Enfin, le texte lui-même ou bien le verso des feuillets est illustré de nombreux plans, dessinés à la diable, sans recherche des proportions ni de l’échelle, et cependant, en général, exacts dans l’ensemble. On se rappelle, en voyant ces croquis de mathématicien, que Beyle a préparé l’École polytechnique; ils dénotent un très grand souci de précision et permettent au lecteur de comprendre sans peine le texte2. Ils localisent, bien souvent, la situation exacte d’un évènement, et surtout d’une maison, d’un magasin. En plusieurs endroits, la légende qui accompagne le plan de Grenoble en 1793, annexé à la présente édition, a été précisée, après vérification, au moyen des dessins du manuscrit.
33La Vie de Henri Brulard se présente comme très homogène de pensée et de composition; elle a été écrite, presque sans interruption, entre le 23 novembre 1835 et le 17 mars 1836, tantôt à Rome, tantôt à Cività-Vecchia. Stendhal occupait tous ses moments de loisir à sa nouvelle œuvre, et en rédigeait en moyenne dix pages par jour, ou plutôt, comme il le dit lui-même dans l’une des notes marginales de son manuscrit, «ordinairement dix-huit ou vingt pages par jour et, les jours de courrier, quatre ou cinq, ou pas du tout». Au reste, «aucun travail les jours de voyage et le soir d’arrivée».
34Le résultat de ce travail est du plus haut intérêt pour le biographe et le critique, non seulement à cause du texte lui-même, mais aussi à cause des notes et des observations que Stendhal a semées dans les marges et au verso des feuillets. Manuscrit vivant entre tous, où l’auteur se raconte avec toute la sincérité dont il est susceptible, où parfois il se juge lui-même, où très souvent il met le lecteur au courant des plus petits faits de sa vie journalière; aussi, l’ouvrage est à la fois la synthèse de l’enfance et de la jeunesse de Beyle, et le tableau de son existence en Italie, ou plus exactement à Rome, à la fin de 1835 et au commencement de 1836.
35Cette autobiographie est certainement, de tous ses livres, celui que Stendhal a composé avec le plus de plaisir. Il dit, le premier jour: « J’ai fait allumer du feu et j’écris ceci, sans mentir, j’espère, sans me faire illusion, avec plaisir, comme une lettre à un ami.» Et il ajoute encore, le 6 avril 1836, après avoir rédigé la dernière page3: «Écrire ce qui suit était une consolation.»
36C’est même plus que du plaisir, c’est de la passion: à mesure que les souvenirs reviennent en foule, l’écriture se précipite, de mauvaise devient parfois énigmatique, surtout lorsque Beyle, emporté par son sujet, laisse tomber le jour et trace dans l’obscurité des signes presque indéchiffrables.
37Il est facile de constater, d’ailleurs, que la passion l’entraîne. Au début, Stendhal est résolu à produire une œuvre bien écrite et bien composée. Puis, le chaos de ses souvenirs l’embarrasse, le flot des pensées fait bouillonner tumultueusement le style, qui se charge d’incidentes, de parenthèses, de réflexions qui n’ont rien de commun avec le sujet, si bien que cet aveu échappe à l’auteur: «En relisant, il faudra effacer, ou mettre à une autre place, la moitié de ce manuscrit.»
38La Vie de Henri Brulard, en effet, telle que nous la possédons, n’est qu’une ébauche, et une ébauche inachevée. On dirait d’un livre écrit en voyage; et, de fait, c’est un peu cela: Beyle résidait le moins possible au siège de son consulat, et passait le plus clair de son temps à Rome; son manuscrit fit donc plusieurs fois le trajet de Rome à Cività-Vecchia. Et puis, le nerveux écrivain accuse d’autres causes: les devoirs de sa charge de consul, qu’il appelle dédaigneusement le «métier», ensuite le froid de l’hiver, et surtout l’ennui qui l’accable au milieu des «sauvages» d’Italie. Lui-même explique cet état d’esprit dans une longue note ajoutée à l’un des cahiers du manuscrit4:
39«Pourquoi Rome m’est pesante.
40«C’est que je n’ai pas une société, le soir, pour me distraire de mes idées du matin. Quand je faisais un ouvrage à Paris, je travaillais jusqu’à étourdissement et impossibilité de marcher. Six heures sonnant, il fallait pourtant aller dîner… J’allais dans un salon; là, à moins qu’il ne fût bien piètre, j’étais absolument distrait de mon travail du matin, au point d’en avoir oublié même le sujet en rentrant chez moi, à une heure.
41«Voilà ce qui me manque à Rome: la société est si languissante!…
42«Tout cela ne peut me distraire de mes idées du matin, de façon que, quand je reprends mon travail, le lendemain, au lieu d’être frais et délassé, je suis abîmé, éreinté, et, après quatre ou cinq jours de cette vie, je me dégoûte de mon travail, j’en ai réellement usé les idées en y pensant trop continuement. Je fais un voyage de quinze jours à Cività-Vecchia ou à Ravenne (1835, octobre); cet intervalle est trop long, j’ai oublié mon travail. Voilà pourquoi le Chasseur vert5 languit, voilà ce qui, avec le manque total de bonne musique, me déplaît dans Rome.»
43Stendhal réduisit cet inconvénient au minimum en ne se séparant de son manuscrit dans aucun de ses déplacements. Commencée à Rome le 23 novembre 1835, la Vie de Henri Brulard est continuée à Cività-Vecchia du 5 au 10 décembre; à Rome de nouveau du 13 décembre 1835 au 7 février 1836; à Cività-Vecchia du 24 février au 17 mars, avec quelques corrections, faites à Rome les 22 et 23 mars. Enfin Stendhal en reste là: le 26 mars 1836, dit-il, «annonce du congé pour Lutèce; l’imagination vole ailleurs, ce travail en est interrompu». Et il ajoute avec mélancolie: «L’ennui engourdit l’esprit, trop éprouvé de 1832 à 1836, Rome. Ce travail, interrompu sans cesse par le métier, se ressent sans doute de cet engourdissement6
44Stendhal cependant comptait faire de ses confessions un véritable livre, il écrivait pour la postérité. Les nombreux testaments, ou fragments de testaments, qu’il sème au hasard des feuillets, en sont la preuve. Je ne veux citer que les plus caractéristiques.
45L’un est du 24 novembre 1835:
46«Testament.
47«Je lègue et donne ce manuscrit: Vie de Henri Brulard, etc., et tous ceux relatifs à l’histoire de ma vie, à M. Abraham Constantin, chevalier de la Légion d’honneur, et, s’il ne l’imprime pas, à M. Alphonse Levavasseur, libraire, place Vendôme, et, s’il meurt avant moi, je le lègue successivement à MM. Ladvocat, Fournier, Amyot, Treutel et Wurtz, Didot, sous la condition: 1° qu’avant d’imprimer ce manuscrit, ils changeront tous les noms de femme: là où j’ai mis Pauline Sirot, ils mettront Adèle Bonnet, et il suffit de prendre les noms de la prochaine liste7, de changer absolument tous les noms de femmes et de ne changer aucun nom d’homme.— Seconde condition: envoyer des exemplaires aux bibliothèques d’Édimbourg, Philadelphie, New-York, Mexico, Madrid et Brunswick. Changer tous les noms de femme, condition sine qua non.
48H. BEYLE8
49Le deuxième testament a été écrit moins d’un mois après:
50«Je lègue et donne le présent volume à M. le chevalier Abraham Constantin (de Genève), peintre sur porcelaine. Si M. Constantin ne l’a pas fait[p. xxviii] imprimer dans les mille jours qui suivront celui de mon décès, je lègue et donne ce volume successivement à MM. Alphonse Levavasseur, libraire, n° 7, place Vendôme. Philarète Chasles, homme de lettres, Henri Fournier, libraire, rue de Seine, Paulin, libraire, Delaunay, libraire, et si aucun de ces Messieurs ne trouve son intérêt à faire imprimer dans les cinq ans qui suivront mon décès, je laisse ce volume au plus âgé des libraires habitant dans Londres et dont le nom commencera par un C.
51H. BEYLE.9»
52Désireux de laisser un livre digne de lui, Stendhal avait eu souci de la composition. Il eut certainement l’intention de reprendre sa première rédaction pour donner à l’ouvrage plus de cohésion, plus d’harmonie, pour rétablir enfin la chronologie un peu confuse des chapitres consacrés à son enfance et à sa première jeunesse.
53Il voulait consacrer au moins deux volumes à son autobiographie; la page 249 porte cette note: «Laisser le n° 249 à cette page et aller ainsi jusqu’à 1.000.» Et je trouve sur la feuille contenant la table du troisième tome cette mention: «Chapitre 42 [XLVII de la présente édition] commencera le quatrième volume.» Or, de ce quatrième volume, Stendhal a écrit à peine un chapitre.
54Il s’était également proposé d’établir un texte définitif, puisqu’il note à la page 783 de son manuscrit: «A placer ailleurs en recopiant10
55Malheureusement, le ministre des Affaires étrangères accorda un congé au consul de France à Cività-Vecchia; et, laissant là souvenirs et réflexions, Beyle partit pour Paris. Son congé se prolongea pendant trois ans. Au retour, la Vie de Henri Brulard était oubliée, elle ne fut jamais achevée, ni corrigée.
56Stendhal avait, avant d’écrire, dressé un plan général de son autobiographie. Le voici, tel qu’il nous est parvenu:
57«DIVISION.
58Pour la clarté, diviser cet ouvrage ainsi:
59LIVRE PREMIER.
60«De sa naissance à la mort de madame Henriette Gagnon.
61LIVRE SECOND.
62«Tyrannie Raillane (ainsi nommée non pour sa forme, mais pour ses effets pernicieux).
63LIVRE 3.
64«Le maître Durand.
65LIVRE 4.
66«L’École centrale, les mathématiques jusqu’au départ pour Paris, en novembre 1799.
67«Diviser en chapitres de vingt pages.
68«Plan: établir les époques, couvrir la toile, puis, en relisant, ajouter les souvenirs, par exemple: 1° l’abbé Chélan;—2° je me révolte (l’ouvrier chapelier, journée des Tuiles11).»
69De ce plan si soigneusement établi, ne prévoyant cependant que la première partie de l’ouvrage, Stendhal n’a pu respecter le cadre. Ses souvenirs étaient, chronologiquement, trop confus, et le nombre des épisodes trop inégal pour chacun des quatre livres projetés: les faits du temps de la «tyrannie Raillane» et ceux du «maître Durand», par exemple, ont une importance bien différente. Aussi, en cours de rédaction, Stendhal ébauche-t-il un nouveau plan, le livre II devant commencer à son premier séjour à Paris. Division sans doute aussi précaire que la première, puisque l’auteur ne prévoit pas un livre III lorsqu’il raconte son départ de Paris et son voyage jusqu’à Milan, à la suite de l’armée de réserve.
70Cette difficulté de proportionner à peu près également plusieurs livres, Stendhal la retrouve lorsqu’il s’agit de partager l’ouvrage en chapitres. Nous l’avons vu tout à l’heure indiquer une division « en chapitres de vingt pages». Dans le fait, cette méthode est à peu près respectée, mais elle a été appliquée a posteriori. La Vie de Henri Brulard a été écrite sans souci de chapitres divers, à part quelques périodes bien déterminées, qui exigeaient une coupure nette ou racontaient une anecdote spéciale: le chapitre III, où commencent les souvenirs de Beyle, le chapitre X, qui narre le début du préceptorat Durand, le chapitre XI, Amar et Merlinot, le chapitre XII, épisode du billet Gardon, le chapitre XIII, premier voyage aux Échelles, le chapitre XIV, mort du pauvre Lambert, le chapitre XXXI, commencement de la passion pour les mathématiques, le chapitre XXXVI, Paris. Plus on va, moins la division est précise. Stendhal, emporté par la passion, jette ses souvenirs, pêle-mêle, sur le papier, au fur et à mesure qu’ils lui viennent à l’esprit; puis, en revoyant une première fois son ébauche, il intercale, de vingt en vingt pages environ, un feuillet bis; ce feuillet indique la séparation du chapitre, dont il reproduit généralement la première page, ou seulement les premières lignes; enfin, ce premier travail une fois terminé, les chapitres sont numérotés.
71Travail factice, on le voit, et que Stendhal considérait lui-même comme provisoire, puisqu’il écrit à la fin de la table qui termine le premier volume: «Je laisse les chapitres XIII et XIV pour les augmentations à faire à ces premiers temps. J’ai quarante pages écrites à insérer12
72Stendhal doit cette incertitude dans la division et dans la mise en place de certains de ses chapitres à l’inexactitude de sa chronologie. Il connaît mal les dates auxquelles tels ou tels événements se sont passés. Il en convient à plusieurs reprises dans son texte: «Il faudrait, dit-il par exemple dans une note, acheter un plan de Grenoble et le coller ici. Faire prendre les extraits mortuaires de mes parents, ce qui me donnerait des dates, et l’extrait de naissance de my dearest mother et de mon bon grand-père13
73Nous retrouvons pareille incertitude dans la division matérielle des chapitres. J’en veux seulement pour preuve les chapitres XV et XVIII de la présente édition.
74Stendhal avait d’abord songé à incorporer le chapitre XV au chapitre XVII: il a d’abord occupé les feuillets 256 à 268, et le feuillet 255 fait précisément partie du chapitre XVII14. Ce feuillet, au[p. xxxiii] reste, se termine par ces mots, qui ont été rayés: «Ma pauvre mère dessinait fort…», et d’autre part l’ancien feuillet 256 continuait ainsi: « … bien, disait-on dans la famille.» Puis, Stendhal s’est ravisé, il a songé à placer le chapitre XV après le chapitre XVI: la dernière page de celui-ci est la deux cent quarante-huitième du manuscrit, et notre chapitre XV porte une nouvelle numérotation 249 à 260. Enfin, l’auteur s’est rendu compte que ce passage ne pouvait convenir ni à l’une, ni à l’autre place, et il a pris le parti de le placer ailleurs, «after the death of poor Lambert», après le récit de la mort du domestique Lambert, et d’en faire un chapitre spécial.
75Même difficulté pour le chapitre de «la première communion», le dix-huitième de la présente édition. Stendhal l’avait d’abord incorporé au chapitre X, «le maître Durand»: les deux passages, en effet, portent la même date, 10 décembre 1835, et l’un devait suivre l’autre, puisque les deux premiers feuillets du chapitre XVIII ont été chiffrés 168 et 169; puis un regret est venu, Beyle a continué son chapitre sans numéroter les pages et, incertain de la place définitive, il a inscrit dans son manuscrit deux mentions contradictoires; en tête du chapitre, on lit: «A placer après Amar et Merlinot», et d’autre part, à la fin du chapitre XVII, après le feuillet 259, une note indique: « First communion, à 260.» C’est la place que j’ai choisie, et c’est bien celle que lui attribuait Stendhal, puisqu’il a laissé sans les numéroter les feuillets 260 à 273, entre lesquels il a fait relier et le récit de sa première communion et ce hors-d’œuvre intitulé: « Encyclopédie du XIXe siècle», que j’ai rejeté parmi les annexes15.
76La Vie de Henri Brulard, telle qu’elle nous est parvenue, est donc une ébauche, un amoncellement de matériaux ramassés en vue de la construction d’une œuvre plus parfaite. Stendhal n’a exécuté qu’une partie du plan qu’il s’était tracé: il a «établi les époques», il a « couvert la toile», mais il n’a pu «en relisant ajouter les souvenirs », ou, plus exactement, tous les souvenirs. La valeur littéraire de l’ouvrage y perd peut-être, mais de quels avantages cette perte légère est-elle compensée! Nous y trouvons d’abord un Stendhal sincère, ou, plus exactement, aussi sincère qu’il peut l’être, car il dit lui-même: «Je n’ai pas grande confiance, au fond, dans tous les jugements dont j’ai rempli les 536 pages précédentes. Il n’y a de sûrement vrai que les sensations; seulement, pour parvenir à la vérité, il faut mettre quatre dièses à mes impressions. Je les rends avec la froideur et les sens amortis par l’expérience d’un homme de quarante ans16
77C’est Beyle jugé par Beyle, seulement à trente-cinq ou quarante-cinq ans de distance! Mais on y trouve aussi le Beyle de cinquante-deux ans, et celui-là tout entier. Le texte foisonne de jugements contemporains; de plus, de précieuses notes illustrent le manuscrit, soit dans les marges, soit en haut des feuillets, soit au verso. Au fur et à mesure qu’il écrit, Stendhal explique sa pensée, la justifie, et raconte ses impressions ou ses actions du jour.
78C’est ainsi qu’il s’excuse d’écrire ses Mémoires: «Droit que j’ai d’écrire ces Mémoires: quel être n’aime pas qu’on se souvienne de lui17?» Il s’excuse en même temps d’avoir dit souvent du mal de ses parents: «Qui pense à eux aujourd’hui que moi, et avec quelle tendresse, à ma mère, morte depuis quarante-six ans? Je puis donc parler librement de leurs défauts. La même justification pour Mme la baronne de Barckoff, Mme Alexandrine Petit, Mme la baronne Dembowski18 (que de temps que je n’ai pas écrit ce nom!), Virginie, deux Victorines, Angela, Mélanie, Alexandrine, Métilde, Clémentine, Julia, Alberthe de Rubempré, adorée pendant un mois seulement.»
79Il découvre un peu sa méthode d’investigation psychologique: «Je rumine sans cesse sur ce qui m’intéresse, à force de le regarder dans des positions d’âmes différentes, je finis par y voir du nouveau, et je le fais changer d’aspect19.» Plus loin, c’est un peu de sa méthode de composition qui transparaît: «Style, ordre des idées. Préparer l’attention par quelques mots en passant: 1° sur Lambert;—2° sur mon oncle, dans les premiers chapitres20». Et ailleurs: « Idée: aller passer trois jours à Grenoble, et ne voir Crozet que le troisième jour. Aller seul, incognito, à Claix, à la Bastille, à La Tronche[21].»
80Son style aussi le préoccupe; il écrit, au hasard d’une marge: « Style: pas de style soutenu22.» Cependant, il châtie sa langue, de nombreuses ratures en témoignent. Et, une fois, il écrit deux phrases de même sens, et note en face: «Style: choisir des deux rédactions23.» Il va jusqu’à juger ses effets: «Style. Ces mots, pour un instant, sont un repos pour l’esprit; je les eusse effacés en 1830. mais, en 1835, je regrette de ne pas en trouver de semblables dans le Rouge24.» Son ironie s’exerce même à ses propres dépens: racontant la journée[p. xxxvii] des Tuiles, qui marque le prélude de la Révolution à Grenoble, la mort de l’ouvrier chapelier et l’agitation de cette ridicule bonne femme qui se «révolte», il ajoute après coup cette phrase: «Le soir même, mon grand-père me conta la mort de Pyrrhus; «et il remarque en note: «Cette queue savante fait-elle bien25?» Il connaît si bien son caractère qu’il écrit en marge du chapitre VII: «Idée. Peut-être, en ne corrigeant pas ce premier jet, parviendrai-je à ne pas mentir par vanité26
81Le sort de son livre le préoccupe. Il pense à intéresser le public: « Non laisser cela tel quel. Dorer l’histoire Kably, peut-être ennuyeuse pour les Pasquier de cinquante ans. Ces gens sont cependant l’élite des lecteurs27.» Mais il se décourage parfois, il doute du succès, et s’écrie mélancoliquement: «Qui diable pourrait s’intéresser aux simples mouvements d’un cœur, décrits sans rhétorique28?» Ou encore: «J’ai été fort ennemi du mensonge en écrivant, mais n’ai-je point communiqué au lecteur bénévole l’ennui qui me faisait m’endormir au milieu du travail, au lieu des battements de cœur du n° 71, Richelieu29
82Stendhal serait bien rassuré, s’il revenait parmi[p. xxxviii] nous, en voyant avec quelle passion son récit autobiographique a été étudié et commenté, et quel cas ses fidèles font de ses confessions!
83Le manuscrit de la Vie de Henri Brulard a un autre intérêt encore: il contient de minutieux détails sur la vie au jour le jour d’Henri Beyle. Un petit nombre de privilégiés ont eu le bonheur de voir de leurs yeux le précieux manuscrit, c’est pourquoi nous avons tenu à reproduire aussi minutieusement que possible, dans les notes placées à la fin de l’ouvrage, la plupart des observations, réflexions et «idées» de Stendhal.
84L’auteur nous raconte les plus petits détails de son existence, tant à Rome qu’à Cività-Vecchia. Nous savons qu’il quitta la ville des papes le 3 ou le 4 décembre 1835 pour rejoindre son poste, qu’il fit un nouveau séjour à Rome entre le 11 ou le 12 décembre 1835 et le 24 février 1836, et qu’il y revint encore, après un court séjour à Cività-Vecchia, le 19 mars suivant.
85Nous savons aussi que le mois de décembre fut froid, à Rome, en 1835. Le 17, le pauvre Stendhal avoue: «Je souffre du froid, collé contre ma cheminée. La jambe gauche est gelée.» Le lendemain, encore, «froid de chien, avec nuages et soleil», et trois jours après, le 21, «pluie infâme» et «continue». Le 27, la chaleur n’est pas revenue, Stendhal a «froid aux jambes, surtout aux mollets, un peu de colique, envie de dormir. Le froid et le café du 24 décembre m’a donné sur les nerfs. Il faudrait un bain, mais comment, avec ce froid?» Le 4 janvier 1836, il est auprès de son feu, «se brûlant les jambes et mourant de froid au dos». La santé, au reste, n’est pas très bonne: «A trois heures, idée de goutte à la main droite, dessus; douleur dans un muscle de l’épaule droite.» Puis, c’est de nouveau la pluie au commencement de février; le 4, Beyle va voir le Tibre qui «monte au tiers de l’inscription sous le pont Saint-Ange».
86La température de Cività-Vecchia est plus clémente, car, le 6 décembre 1835, on peut s’habiller «la fenêtre ouverte, à neuf heures et demie; impossible à Rome, plus froide l’hiver».
87Mais qu’on s’ennuie dans ce triste port de mer! Tout excède Stendhal: les habitants de Cività-Vecchia, qui ne peuvent soutenir la moindre conversation spirituelle, le chancelier du consulat, Lysimaque Tavernier, sa charge elle-même, qu’il appelle avec dédain le «métier », le «gagne-pain». Aussi, notre consul passe-t-il le plus clair de son temps à Rome; là, du moins, les distractions ne manquent pas. Beyle assiste, le 2 décembre, à une messe de Bellini chantée à San Lorenzo-in-Damaso, admire le pape officiant à Saint-Pierre le jour de Noël, entend une messe grecque le 6 janvier et écoute, le 31 mars, les «vieux couplets barbares en latin rimé» du Stabat Mater, qui, du moins, ne sont pas infestés d’«esprit à la Marmontel».
88Le «métier» l’occupe toujours, mais peu, et il se console en lisant les œuvres du président de Brosses, le Chatterton d’Alfred de Vigny, le Scarabée d’Or d’Edgar Poë, en écrivant à ses amis Di Fiore, de Mareste, Romain Colomb. Il visite musées et expositions de peinture, et se promène dans les jardins de la villa Aldobrandini ou à San Pietro-in-Montorio, où l’idée de raconter sa vie lui vint, en 1832. Il dîne en ville, va au bal et y ébauche même une intrigue avec la comtesse Sandre, du 8 au 17 février. Quoique la musique romaine soit mauvaise, le concert l’attire, et le 19 décembre il écoute jouer la Filarmonia.
89Il se garderait de négliger le spectacle, qui l’a toujours passionné, et fréquente assidûment le théâtre della Valle. Il y entend, notamment, une «comédie de Scribe, par Bettini»; il y passe la soirée du 31 décembre 1835 et termine l’année, de onze heures trois quarts à minuit, chez M. Linpra, en devisant devant le feu avec son jeune ami Don Philippe Caetani.
90Cependant, nous l’avons déjà vu, Rome l’ennuie, il aspire à quitter l’Italie, et reçoit avec joie la lettre ministérielle qui lui accorde un congé. Des projets de voyage l’occupent: il ira en bateau à vapeur jusqu’à Marseille et y prendra la malle-poste, fût-ce celle de Toulouse ou de Bordeaux, afin d’éviter la route de Paris par Valence, Lyon, Semur et Auxerre, villes trop connues, dont le souvenir le remplit de dégoût.
91Le manuscrit de la Vie de Henri Brulard nous raconte tout cela, et beaucoup d’autres menus détails encore. Il vit, et de la vie la plus intense, il nous dit fidèlement les petites joies, les petits soucis du grand écrivain, il est le témoin le plus sûr d’une tranche de sa vie pendant quatre mois. Le lecteur ne me reprochera pas, je l’espère, d’avoir présenté les à-côtés du livre avant de lui en donner le texte enfin complet et, je veux croire, définitif.
92Je dois cependant dire encore quelques mots de ce manuscrit, si précieux dans l’histoire de la pensée et de la méthode stendhaliennes. Tout y est particulier, personnel, original: l’écriture, la ponctuation, l’orthographe, la forme même des noms.
93L’écriture, d’abord. Tout le monde connaît cette graphie fantaisiste, inquiète, élégante parfois mais plus souvent presque illisible, «en pieds de mouche», comme l’avoue Stendhal lui-même. On en trouvera des spécimens caractéristiques au cours de ces deux volumes. Il faut un œil exercé pour lire intégralement le manuscrit de la Vie de Henri Brulard, encore certains mois échappent-ils même à ceux qui fréquentent le plus assidûment les papiers stendhaliens.
94Beyle mettait d’ailleurs, à écrire mal, une sorte de coquetterie. Il considérait ses grimoires comme une bastille difficilement vulnérable, accessible aux seuls initiés. Il dit quelque part à ce sujet: «La vergogne de voir un indiscret lire dans mon âme en lisant mes papiers m’empêche, depuis l’âge de raison, ou plutôt pour moi de passion, d’écrire ce que je sens30.» Il faut croire qu’il jugea son écriture suffisamment indéchiffrable en rédigeant la Vie de Henri Brulard, car une des notes marginales porte: «Ma mauvaise écriture arrête les indiscrets.» Paroles qu’on jugerait naïves chez un autre que lui—car, après tout, le meilleur moyen de n’être jamais lu est de ne pas écrire!—mais qui n’étonnent pas de la part de cet esprit souvent mystificateur et toujours en contradiction avec lui-même.
95La vérité est plus simple, et Beyle n’est pas poussé à mal écrire par le désir de n’être pas lu. Son écriture a toujours été déplorable; celle de la jeunesse est déjà très défectueuse, et Stendhal va même jusqu’à dire que son griffonnage de 1800, du temps qu’il était commis auxiliaire au ministère de la Guerre, était «bien pire» que celui de 183631. Affirmation d’ailleurs inexacte: l’écriture de 1800 est, du moins en général, assez lisible.
96En fait, Beyle a toujours écrit fort vite32. Son esprit vif et mobile obligeait sa main à suivre le cours rapide de ses idées. Et, constatant le résultat de cette méthode: «Voilà, s’écrie-t-il, comment j’écris quand la pensée me talonne. Si j’écris bien, je la perds33.» Il répond en ces termes aux reproches de Romain Colomb: «Comment veut-on que j’écrive bien, forcé d’écrire aussi vite pour ne pas perdre mes idées34
97Et puis, Stendhal écrit sa Vie de Henri Brulard en hiver: il fait froid, et le soir tombe vite. Il confesse, le 1er janvier 1836, en écrivant la vingt-sixième page de la journée: «Toutes les plumes vont mal, il fait un froid de chien; au lieu de chercher à bien former mes lettres et de m’impatienter, io tiro avanti.» La passion d’écrire domine son impatience. Emporté par son sujet, il est parfois étreint par l’émotion, il laisse tomber le jour sans s’en apercevoir, et note alors en marge: «Écrit à la nuit tombante», ou: «Écrit de nuit», ou encore: «Écrit absolument de nuit.» Il est à remarquer que les passages les plus particulièrement difficiles à déchiffrer sont précisément ceux qu’il a écrits avec le plus de passion: le récit de la mort de sa mère, le premier séjour aux Échelles, le souvenir de l’arrivée à Milan, et certains passages où il cherche à s’analyser plus profondément.
98Une autre particularité complique les difficultés de lecture: c’est ce que j’appellerai le jargon de Stendhal. Certains mots paraissent illisibles d’abord, incompréhensibles ensuite; or, ce sont tout simplement des anagrammes; l’auteur s’est contenté d’en intervertir les syllabes ou les lettres.
99Le plus connu de ces anagrammes est le mot jésuite, que Stendhal écrit le plus souvent tejé, ou encore tejésui, tejessui. Cette méthode est, la plupart du temps, appliquée à des mots d’ordre religieux ou politique; Beyle, avec sa prudence habituelle et sa crainte maladive de la police, jargonne alors à plaisir: le jésuitisme devient tistmejésui, la religion s’écrit gionreli, ou gionré, ou abréviativement, gion; le prêtre est un reprêt, les prêtres, des trespré, le vicaire, un cairevi; un dévot est un votdé, une absurde dévotion, surdeab tiondévo; les pairs sont sairp ou sraip; des opinions républicaines deviennent kainesrépubli, et le congé qu’a demandé le consul de France s’appelle un gékon. Les noms propres sont aussi déformés, puisque Rome est mué en Omar ou Mero, M. Daru en M. Ruda, et le ministre Molé en Lémo. D’autres fois, Stendhal se contente d’écrire la première lettre du mot: au lecteur de deviner le reste. Enfin, la langue anglaise vient à son secours: Dieu est traduit God, et un roi s’appelle un king.
100Ces continuelles transpositions rendent souvent la lecture du texte assez pénible, aussi ai-je rétabli les formes régulières, et indiqué en note la forme originale. Mais j’ai conservé les mots en anglais et en italien, dont Stendhal aimait à charger son style.
101Mon respect du texte n’est pas allé non plus jusqu’à reproduire l’orthographe parfois fantaisiste de l’auteur; outre qu’il emploie des formes orthographiques maintenant désuètes, il tombe parfois dans l’irrégularité absolue. Il s’en excuse à plusieurs reprises, et remarque, par exemple: «Voilà l’orthographe de la passion: orreur! » Ou bien: «Voilà déjà que j’oublie l’orthographe, comme il m’arrive dans les grands transports de passion!»
102Ce tempérament passionné rend aussi la ponctuation des plus irrégulières. Stendhal eut rarement le souci de la virgule, du point et virgule, voire même du point. Il laissait à ses éditeurs le soin de mettre au net sa rédaction. Je n’ai cru devoir respecter scrupuleusement que ses coupures d’alinéas. J’estime que l’alinéa est plus qu’une élégance typographique, il marque les étapes de la pensée d’un écrivain.
103J’aurai donné une idée complète du manuscrit de la Vie de Henri Brulard en décrivant encore deux de ses particularités.
104Il forme, je l’ai déjà dit, trois gros volumes in-quarto, plus deux cahiers. C’est beaucoup pour 878 pages, même écrites au recto seulement, et pourvues parfois de bis, de ter et même de quater. Mais Beyle a laissé de nombreuses pages blanches à la fin, souvent même au milieu des chapitres. Dans quel but? Cela est difficile à démêler. Mieux vaut ne rien dire que d’échafauder de hasardeuses hypothèses.
105Enfin, le manuscrit est accompagné d’une vingtaine de gravures au trait; la plupart ont été insérées dans le premier volume, quelques-unes ornent le second, et le troisième en est complètement dépourvu. Ces gravures reproduisent des tableaux de vieux maîtres italiens aimés de Beyle: Pérugin, Mantegna, Titien, et surtout Raphaël et le Dominiquin. Certaines proviennent d’une revue d’art alors en faveur: L’Ape Italiana. Deux d’entre elles portent des notes au crayon, hâtivement griffonnées par Stendhal. Au bas de la Vocation des saints Pierre et André, l’auteur a écrit: «A Saint-André della Valle, admirable Dominiquin»; et, sous la Sainte Famille d’Annibal Carrache, il note: «Physionomie commune: les grands peintres ne vivaient qu’avec des ouvriers, Annibal Carrache par exemple (la Reine de Saba, aux Loges de Raphaël, canaille).»
106Outre ces gravures, Stendhal a joint au premier volume un petit portrait à l’aquarelle, peu poussé, mais de facture large et agréable. Il note de sa main que ce portrait est celui de Don Philippe Caetani. Deux ébauches au crayon accompagnent le portrait; des légendes de Stendhal annoncent le «baron Aulajani» et la «main de la comtesse Sandre». Une note de Casimir Stryienski attribue le portrait de Don Philippe—dubitativement d’ailleurs et sans aucune preuve—à Abraham Constantin, peintre sur porcelaine et miniaturiste, fort lié avec Beyle, et qui effectivement séjournait à Rome en 1835.
107Telle est cette masse touffue et cependant si vivante qui constitue le manuscrit de la Vie de Henri Brulard.
108Avec une piété fidèle, j’ai reproduit ce manuscrit dans son intégralité. En supprimant certaines parties, en en abrégeant d’autres, on risque de diminuer l’œuvre et d’égarer soit les biographes, soit les critiques. Sur la foi de l’édition de Casimir Stryienski M. Arthur Chuquet, l’auteur de Stendhal-Beyle, s’étonne (page 5) que Stendhal ait à peine mentionné ses camarades d’enfance, et n’ait pas dit un mot de Crozet. Étonnement injustifié, surtout en ce qui concerne Crozet.
109A dire vrai, les éditions de Casimir Stryienski, aussi bien celle de 1890 que celle de 1912, ont laissé beaucoup d’inédit dans le texte de la Vie de Henri Brulard, surtout dans la période de la formation[p. xlviii] intellectuelle du jeune Beyle. Elles sont souvent inexactes dans la lecture et ont même, une fois, ajouté au texte de Stendhal une réflexion de Romain Colomb.
110Loin de moi la pensée d’en faire un grief à Casimir Stryienski. Son mérite est assez grand, et il a rendu trop de services aux fidèles de Stendhal, pour qu’on ne puisse lui pardonner des péchés, en somme, véniels.
111Et, grâce à lui, cette Vie de Henri Brulard est bien autre chose qu’une banale réédition35.
112HENRY DEBRAYE.
CHAPITRE I
113Je me trouvais ce matin, 16 octobre 1832, à San Pietro in Montorio, sur le mont Janicule, à Rome. Il faisait un soleil magnifique; un léger vent de sirocco à peine sensible faisait flotter quelques petits nuages blancs au-dessus du mont Albano; une chaleur délicieuse régnait dans l’air, j’étais heureux de vivre. Je distinguais parfaitement Frascati et Castel-Gandolfo, qui sont à quatre lieues d’ici, la villa Aldobrandini où est cette sublime fresque de Judith du Dominiquin. Je vois parfaitement le mur blanc qui marque les réparations faites en dernier lieu par le prince F. Borghèse, celui-là même que je vis à Wagram colonel du régiment de cuirassiers, le jour où M. de M…, mon ami, eut la jambe emportée. Bien plus loin, j’aperçois la roche de Palestrina et la maison blanche de Castel San Pietro, qui fut autrefois sa forteresse. Au-dessous du mur contre lequel je m’appuie, sont les grands orangers du verger des Capucins, puis le Tibre et le prieuré de Malte, et un peu après, sur la droite, le tombeau de Cecilia Metella, Saint-Paul et la pyramide de Cestius. En face de moi, je vois2 Sainte-Marie-Majeure et les longues lignes du palais de Monte-Cavallo. Toute la Rome ancienne et moderne, depuis l’ancienne voie Appienne avec les ruines de ses tombeaux et de ses aqueducs jusqu’au magnifique jardin du Pincio, bâtis par les Français, se déploie à la vue.
114Ce lieu est unique au monde, me disais-je en rêvant; et la Rome ancienne, malgré moi, l’emportait sur la moderne, tous les souvenirs de Tite-Live me revenaient en foule. Sur le mont Albano, à gauche du couvent, j’apercevais les Prés d’Annibal.
115Quelle vue magnifique! C’est donc ici que la Transfiguration de Raphaël a été admirée pendant deux siècles et demi. Quelle différence avec la triste galerie de marbre gris où elle est enterrée aujourd’hui au fond du Vatican! Ainsi, pendant deux cent cinquante ans ce chef-d’œuvre a été ici, deux cent cinquante ans!… Ah! dans trois mois j’aurai cinquante ans, est-il bien possible! 1783, 93, 1803, je suis tout le compte sur mes doigts… et 1833, cinquante. Est-il bien possible! Cinquante! Je vais avoir la cinquantaine: et je chantais l’air de Grétry:
116Quand on a la cinquantaine.
117Cette découverte imprévue ne m’irrita point, je venais de songer à Annibal et aux Romains. De plus grands que moi sont bien morts!… Après tout, me dis-je, je n’ai pas mal occupé ma vie, occupé! Ah! c’est-à-dire que le hasard ne m’a pas donné trop de malheurs, car en vérité ai-je dirigé le moins du monde ma vie?
118Aller devenir amoureux de Mlle de Grisheim! Que pouvais-je espérer d’une demoiselle noble, fille d’un général en faveur deux mois auparavant, avant la bataille de Iéna! Brichaud avait bien raison quand il me disait, avec sa méchanceté habituelle: «Quand on aime une femme, on se dit: Qu’en veux-je faire?»
119Je me suis assis sur les marches de San Pietro et là j’ai rêvé une heure ou deux à cette idée: je vais avoir cinquante ans, il serait bien temps de me connaître. Qu’ai-je été, que suis-je, en vérité je serais bien embarrassé de le dire.
120Je passe pour un homme de beaucoup d’esprit et fort insensible, roué même, et je vois que j’ai été constamment occupé par des amours malheureuses. J’ai aimé éperdument Mlle Kably, Mlle de Grisheim, Mme de Diphortz, Métilde, et je ne les ai point eues, et plusieurs de ces amours ont duré trois ou quatre ans. Métilde a occupé absolument ma vie de 1818 à 1824. Et je ne suis pas encore guéri, ai-je ajouté, après avoir rêvé à elle seule pendant un gros quart d’heure peut-être. M’aimait-elle3?
121J’étais attendri, en prière, en extase. Et Menti4, dans quel chagrin ne m’a-t-elle pas plongé quand elle m’a quitté? Là, j’ai eu un frisson en pensant au 15 septembre 1826, à San Remo, à mon retour d’Angleterre. Quelle année ai-je passée du 15 septembre 1826 au 15 septembre 1827! Le jour de ce redoutable anniversaire, j’étais à l’île d’Ischia. Et je remarquai un mieux sensible; au lieu de songer à mon malheur directement, comme quelques mois auparavant, je ne songeais plus qu’au souvenir de l’état malheureux où j’étais plongé en octobre 1826 par exemple. Cette observation me consola beaucoup.
122Qu’ai-je donc été? Je ne le saurai. A quel ami, quelque éclairé qu’il soit, puis-je le demander? M. di Fiore lui-même ne pourrait me donner d’avis. A quel ami ai-je jamais dit un mot de mes chagrins d’amour?
123Et ce qu’il y a de singulier et de bien malheureux, me disais-je ce matin, c’est que mes victoires (comme je les appelais alors, la tête remplie de choses militaires) ne m’ont pas fait un plaisir qui fût la moitié seulement du profond malheur que me causaient mes défaites.
124La victoire étonnante de Menti ne m’a pas fait un plaisir comparable à la centième partie de la peine qu’elle m’a faite en me quittant pour M. de Bospier.
125Avais-je donc un caractère triste?
126… Et là, comme je ne savais que dire, je me suis mis sans y songer à admirer de nouveau l’aspect sublime des ruines de Rome et de sa grandeur moderne: le Colysée vis-à-vis de moi et sous mes pieds, le Palais Farnèse, avec sa belle galerie de choses modernes ouverte en arceaux, le palais Corsini sous mes pieds.
127Ai-je été un homme d’esprit? Ai-je eu du talent pour quelque chose? M. Daru5 disait que j’étais ignorant comme une carpe; oui, mais c’est Besançon qui m’a rapporté cela et la gaieté de mon caractère rendait fort jalouse la morosité de cet ancien secrétaire-général de Besançon6. Mais ai-je eu le caractère gai?
128Enfin, je ne suis descendu du Janicule que lorsque la légère brume du soir est venue m’avertir que bientôt je serais saisi par le froid subit et fort désagréable et malsain qui en ce pays suit immédiatement le coucher du soleil. Je me suis hâté de rentrer au Palazzo Conti (Piazza Minerva), j’étais harassé. J’étais en pantalon de…7 blanc anglais, j’ai écrit sur la ceinture, en dedans: 16 octobre 1832, je vais avoir la cinquantaine, ainsi abrégé pour n’être pas compris: J. vaisa voir la 58.
129Le soir, en rentrant assez ennuyé de la soirée de l’ambassadeur, je me suis dit: Je devrais écrire ma vie, je saurais peut-être enfin, quand cela sera fini, dans deux ou trois ans, ce que j’ai été, gai ou triste, homme d’esprit ou sot, homme de courage ou peureux, et enfin au total heureux ou malheureux, je pourrai faire lire ce manuscrit à di Fiore.
130Cette idée me sourit.—Oui, mais cette effroyable quantité de Je et de Moi! Il y a de quoi donner de l’humeur au lecteur le plus bénévole. Je et moi, ce serait, au talent près9, comme M. de Chateaubriand, ce roi des égotistes.
131De je mis avec moi tu fais la récidive…
132Je me dis ce vers à chaque fois que je lis une de ses pages. On pourrait écrire, il est vrai, en se servant de la troisième personne, il fit, il dit; oui, mais comment rendre compte des mouvements intérieurs de l’âme? C’est là-dessus surtout que j’aimerais à consulter di Fiore.
133Je ne continue que le 23 novembre 1835. La même idée d’écrire my life m’est venue dernièrement pendant mon voyage de Ravenne; à vrai dire, je l’ai eue bien des fois depuis 1832, mais toujours j’ai été découragé par cette effroyable difficulté des Je et des Moi, qui fera prendre l’auteur en grippe; je ne me sens pas le talent pour la tourner. A vrai dire, je ne suis rien moins que sûr d’avoir quelque talent pour me faire lire. Je trouve quelquefois beaucoup de plaisir à écrire, voilà tout10.
134S’il y a un autre monde, je ne manquerai pas d’aller voir Montesquieu; s’il me dit: «Mon pauvre ami, vous n’avez pas eu de talent du tout,» j’en serai fâché, mais nullement surpris. Je sens cela souvent, quel œil peut se voir soi-même? Il n’y a pas trois ans que j’ai trouvé ce pourquoi.
135Je vois clairement que beaucoup d’écrivains qui jouissent d’une grande renommée sont détestables. Ce qui serait un blasphème à dire aujourd’hui de M. de Chateaubriand (sorte de Balzac) sera un truism en 1880. Je n’ai jamais varié sur ce Balzac: en paraissant, vers 1803, le Génie de Chateaubriand m’a semblé ridicule11. Mais sentir les défauts d’un autre, est-ce avoir du talent? Je vois les plus mauvais peintres voir très bien les défauts les uns des autres: M. Ingres a toute raison contre M. Gros, et M. Gros contre M. Ingres (je choisis ceux dont on parlera peut-être encore en 1835).
136Voici le raisonnement qui m’a rassuré à l’égard de ces Mémoires. Supposons que je continue ce manuscrit et qu’une fois écrit je ne le brûle pas; je le léguerai non à un ami qui pourrait devenir dévot12 ou vendu à un parti, comme ce jeune serin de Thomas Moore, je le léguerai à un libraire, par exemple à M. Levavasseur (place Vendôme, Paris).
137Voilà donc un libraire qui, après moi, reçoit un gros volume relié de cette détestable écriture. Il en fera copier quelque peu, et lira; si la chose lui semble ennuyeuse, si personne ne parle plus de M. de Stendhal, il laissera là le fatras, qui sera peut-être retrouvé deux cents ans plus tard, comme les mémoires de Benvenuto Cellini.
138S’il imprime, et que la chose semble ennuyeuse, on en parlera au bout de trente ans comme aujourd’hui l’on parle du poème de la Navigation de cet espion d’Esménard, dont il était si souvent question aux déjeuners de M. Daru en 1802. Et encore cet espion était, ce me semble, censeur ou directeur de tous les journaux qui le poffaient (de to puff) à outrance toutes les semaines. C’était le Salvandy de ce temps-là, encore plus impudent, s’il se peut, mais avec bien plus d’idées.
139Mes Confessions n’existeront donc plus trente ans après avoir été imprimées, si les Je et les Moi assomment trop les lecteurs; et toutefois j’aurai eu le plaisir de les écrire, et de faire à fond mon examen de conscience. De plus, s’il y a succès, je cours la chance d’être lu en 1900 par les âmes que j’aime, les madame Roland, les Mélanie Guilbert, les…13 Par exemple, aujourd’hui 24 novembre 1835, j’arrive de la chapelle Sixtine, où je n’ai eu aucun plaisir, quoique muni d’une bonne lunette pour voir la voûte et le Jugement dernier de Michel-Ange; mais un excès de café commis avant-hier chez les Caetani par la faute d’une machine que Michel-Ange14 a rapportée de Londres, m’avait jeté dans la névralgie. Une machine trop parfaite. Ce café trop excellent, lettre de change tirée sur le bonheur à venir au profit du moment présent, m’a rendu mon ancienne névralgie, et j’ai été à la chapelle Sixtine comme un mouton, id est sans plaisir, jamais l’imagination n’a pu prendre son vol. J’ai admiré la draperie de brocart d’or, peinte à fresque à côté du trône, c’est-à-dire du grand fauteuil de bois de noyer du Pape. Cette, draperie, qui porte le nom de Sixte IV, Pape (Sixtus IIII, Papa), on peut la toucher de la main, elle est à deux pieds de l’œil où elle fait illusion après trois cent cinquante quatre ans.
140N’étant bon à rien, pas même à écrire des lettres officielles pour mon métier, j’ai fait allumer du feu, et j’écris ceci, sans mentir j’espère, sans me faire illusion, avec plaisir, comme une lettre à un ami. Quelles seront les idées de cet ami en 1880? Combien différentes des nôtres! Aujourd’hui c’est une énorme imprudence, une énormité pour les trois quarts de mes connaissances, que ces deux idées: le plus fripon des Kings et Tartare hypocrite15 appliquées à deux noms que je n’ose écrire; en 1880, ces jugements seront des truisms que même les Kératry de l’époque n’oseront plus répéter. Ceci est du nouveau pour moi; parler à des gens dont on ignore absolument la tournure d’esprit, le genre d’éducation, les préjugés, la religion16! Quel encouragement à être vrai, et simplement vrai, il n’y a que cela qui tienne. Benvenuto a été vrai, et on le suit avec plaisir, comme s’il était écrit d’hier, tandis qu’on saute les feuillets de ce jésuite17 de Marmontel qui pourtant prend toutes les précautions possibles pour ne pas déplaire, en véritable Académicien. J’ai refusé d’acheter ses mémoires à Livourne, à vingt sous le volume, moi qui adore ce genre d’écrits.
141Mais combien ne faut-il pas de précautions pour ne pas mentir!
142Par exemple, au commencement du premier chapitre, il y a une chose qui peut sembler une hâblerie: non, mon lecteur, je n’étais point soldat à Wagram en 1809.
143Il faut que vous sachiez que, quarante-cinq ans avant vous, il était de mode d’avoir été soldat sous Napoléon. C’est, doue aujourd’hui, 1835, un mensonge tout à fait digne d’être écrit que de faire entendre indirectement, et sans mensonge absolu (jesuitico18 more), qu’on a été soldat à Wagram.
144Le fait est que j’ai été maréchal des logis et sous-lieutenant au sixième dragons à l’arrivée de ce régiment en Italie, mai 1800, je crois, et que je donnai ma démission à l’époque de la petite paix de 1803. J’étais ennuyé à l’excès de mes camarades, et ne trouvais rien de si doux que de vivre à Paris, en philosophe, c’était le mot dont je me servais alors avec moi-même, au moyen de cent cinquante francs par mois que mon père me donnait. Je supposais qu’après lui j’aurais le double ou deux fois le double; avec l’ardeur de savoir qui me brûlait alors, c’était beaucoup trop.
145Je ne suis pas devenu colonel, comme je l’aurais été avec la puissante protection de M. le comte Daru, mon cousin, mais j’ai été, je crois, bien plus heureux. Je ne songeai bientôt plus à étudier M. de Turenne et à l’imiter, cette idée avait été mon but fixe pendant les trois ans que je fus dragon. Quelquefois elle était combattue par cette autre: faire des comédies comme Molière et vivre avec une actrice. J’avais déjà alors un dégoût mortel pour les femmes honnêtes et l’hypocrisie qui leur est indispensable. Ma paresse énorme l’emporta; une fois à Paris, je passais des six mois entiers sans faire de visites à ma famille (MM. Daru, Mme Le Brun, M. et Mme de Baure), je me disais toujours demain; je passai deux ans ainsi, dans un cinquième étage de la rue d’Angiviller, avec une belle vue sur la colonnade du Louvre, et lisant La Bruyère, Montaigne et J.-J. Rousseau, dont bientôt l’emphase m’offensa. Là se forma mon caractère. Je lisais beaucoup aussi les tragédies d’Alfieri, m’efforçant d’y trouver du plaisir, je vénérais Cabanis, Tracy et J.-B. Say, je lisais souvent Cabanis, dont le style vague me désolait. Je vivais solitaire et fou comme un Espagnol, à mille lieues de la vie réelle. Le bon père Jeki, Irlandais, me donnait des leçons d’anglais, mais je ne faisais aucun progrès, j’étais fou d’Hamlet.
146Mais je me laisse emporter, je m’égare, je serai inintelligible si je ne suis pas l’ordre des temps, et d’ailleurs les circonstances ne me reviendront pas si bien.
147Donc, à Wagram, en 1809, je n’étais pas militaire, mais au contraire adjoint aux commissaires des Guerres, place où mon cousin, M. Daru, m’avait mis pour me retirer du vice, suivant le style de ma famille. Car ma solitude de la rue d’Angiviller avait fini par vivre une année à Marseille avec une actrice charmante19 qui avait les sentiments les plus élevés et à laquelle je n’ai jamais donné un sou.
148D’abord, par la grandissime raison que mon père me donnait toujours cent cinquante francs par mois sur lesquels il fallait vivre, et cette pension était fort mal payée à Marseille, en 1805.
149Mais je m’égare encore. En octobre 1806, après Iéna, je fus adjoint aux commissaires des Guerres, place honnie par les soldats; en 1810, le 3 août, auditeur au Conseil d’Etat, inspecteur général du mobilier de la Couronne quelques jours après. Je fus en faveur, non auprès du maître, Napoléon ne parlait pas à des fous de mon espèce, mais fort bien vu du meilleur des hommes, M. le duc de Frioul (Duroc). Mais je m’égare.
150Brulard (Marie-Henry), né à Grenoble en 1786 (sic), d’une famille de bonne bourgeoisie qui prétendait à la noblesse, il n’y eut pas de plus fiers aristocrates qu’on pût voir dès 1752. Il fut témoin de bonne heure de la méchanceté et de l’hypocrisie de certaines gens, de là sa haine d’instinct pour la gion. Son enfance fut heureuse jusqu’à la mort de sa mère, qu’il perdit à sept ans, ensuite les prêtres en firent un enfer. Pour en sortir, il étudia les mathématiques avec passion et en 1797 ou 98 remporta le premier prix, tandis que cinq élèves reçus le mois après à l’École polytechnique n’avaient que le second. Il arriva à Paris le lendemain du 18 brumaire (9 novembre 1799), mais se garda bien de se présenter à l’examen pour l’École polytechnique. Il partit avec l’armée de réserve en amateur et passa le Saint-Bernard deux jours après le Premier Consul. A son arrivée à Milan, M. Daru, son cousin, alors inspecteur aux revues de l’armée, le fit entrer comme maréchal des logis, et bientôt sous-lieutenant, dans le 6e de Dragons, dont M. Le Baron, son ami, était colonel. Dans son régiment B., qui avait 150 francs de pension par mois et qui se disait riche, il avait 17 ans, fut envié et pas trop bien reçu; il eut cependant un beau certificat du Conseil d’administration. Un an après, il fut aide-de-camp du brave lieutenant-général Michaud, fit la campagne du Mincio contre le général Bellegarde, jugea la sottise du général Brune et fit des garnisons charmantes à Brescia et Bergame. Obligé de quitter le général Michaud, car il fallait être au moins lieutenant pour remplir les fonctions d’aide-de-camp, il rejoignit le 6e de Dragons à Alba et Savigliano, fièrement, fit une maladie mortelle à Saluces …
151Ennuyé de ses camarades, culottes de peau, B. vint à Grenoble, devint amoureux de Mlle Victorine M.; et, profitant de la petite paix, donna sa démission et alla à Paris, où il passa dix ans dans la solitude, croyant ne faire que s’amuser en lisant les Lettres Persanes, Montaigne, Cabanis, Tracy, et dans le fait finissant son éducation.»
CHAPITRE II
152Je tombai avec Napoléon en avril 1814. Je vins en Italie vivre comme dans la rue d’Angiviller2. En 1821, je quittai Milan, le désespoir dans l’âme à cause de Métilde, et songeant beaucoup à me brûler la cervelle. D’abord tout m’ennuya à Paris; plus tard, j’écrivis pour me distraire; Métilde mourut, donc inutile de retourner à Milan. J’étais devenu parfaitement heureux; c’est trop dire, mais enfin fort passablement heureux, en 1830, quand j’écrivais le Rouge et le Noir.
153Je fus ravi par les journées de juillet, je vis les balles sous les colonnes du Théâtre-Français, fort peu de danger de ma part; je n’oublierai jamais ce beau soleil, et la première vue du drapeau tricolore, le 29 ou le 303, vers huit heures, après avoir couché chez le commandeur Pinto, dont la nièce avait peur. Le 25 septembre, je fus nommé consul à Trieste par M. Molé4, que je n’avais jamais vu. De Trieste, je suis venu en 1831 à Cività-Vecchia et Rome5, où je suis encore et où je m’ennuie, faute de pouvoir faire échange d’idées. J’ai besoin de temps en temps de converser le soir avec des gens d’esprit, faute de quoi je me sens comme asphyxié.
154Ainsi, voici les grandes divisions de mon conte: né en 1783, dragon en 1800, étudiant de 1803 à 18066. En 1806, adjoint aux commissaires des Guerres, intendant à Brunswick. En 1809, relevant les blessés à Essling ou à Wagram, remplissant des missions le long du Danube, sur ses rives couvertes de neige, à Linz et Passau, amoureux de madame la comtesse Petit, pour la revoir demandant à aller en Espagne. Le 3 août 1810 nommé par elle, à peu près, auditeur au Conseil d’Etat. Cette vie de haute faveur et de dépenses me conduit à Moscou, me fait intendant à Sagan, en Silésie, et enfin tomber en avril 18147. Qui le croirait! quant à moi personnellement, la chute me fit plaisir.
155Après la chute, étudiant, écrivain, fou d’amour, faisant imprimer8 l’Histoire de la Peinture en Italie en 1817; mon père, devenu ultra, se ruine et meurt en 1819, je crois; je reviens à Paris en juin 1821. Je suis au désespoir à cause de Métilde, elle meurt, je l’aimais mieux morte qu’infidèle, j’écris, je me console, je suis heureux. En 1830, au mois de septembre, je rentre dans la carrière administrative où je suis encore, regrettant la vie d’écrivain au troisième étage de l’hôtel de Valois, rue de Richelieu, n° 71.
156J’ai été homme d’esprit depuis l’hiver 1826, auparavant je me taisais par paresse. Je passe, je crois, pour l’homme le plus gai et le plus insensible, il est vrai que je n’ai jamais dit un seul mot des femmes que j’aimais. J’ai éprouvé absolument à cet égard tous les symptômes du tempérament mélancolique décrit par Cabanis. J’ai eu très peu de succès.
157Mais, l’autre jour, rêvant à la vie dans le chemin solitaire au-dessus du lac d’Albano, je trouvai que ma vie pouvait se résumer par les noms que voici, et dont j’écrivais les initiales sur la poussière, comme Zadig, avec ma canne, assis sur le petit banc derrière les stations du Calvaire des Minori Menzati bâti par le frère d’Urbain VIII, Barberini, auprès de ces deux beaux arbres enfermés par un petit mur rond9:
158Virginie (Kably), Angela (Pietragrua), Adèle (Rebuffel), Mélanie (Guilbert), Mina (de Grisheim), Alexandrine (Petit), Angelina que je n’ai jamais aimée (Bereyter), Angela (Pietragrua), Métilde (Dembowski), Clémentine, Giulia. Et enfin, pendant un mois au plus, Mme Azur dont j’ai oublié le nom de baptême10, et, imprudemment, hier, Amalia (B.).
159La plupart de ces êtres charmants ne m’ont point honoré de leurs bontés; mais elles ont à la lettre occupé toute ma vie. A elles ont succédé mes ouvrages. Réellement je n’ai jamais été ambitieux, mais en 1811 je me croyais ambitieux.
160L’état habituel de ma vie a été celui d’amant malheureux, aimant la musique et la peinture, c’est-à-dire jouir des produits de ces arts et non les pratiquer gauchement. J’ai recherché avec une sensibilité exquise la vue des beaux paysages; c’est pour cela uniquement que j’ai voyagé. Les paysages étaient comme un archet qui jouait sur mon âme, et des aspects que personne ne citait, la ligne de rochers en approchant d’Arbois, je crois, en venant de Dole par la grande route, sont pour moi une image sensible et évidente de l’âme de Métilde. Je vois que la Rêverie a été ce que j’ai préféré à tout, même à passer pour homme d’esprit. Je ne me suis donné cette peine, je n’ai pris cet état d’improviser en dialogue, au profit de la société où je me trouvais, qu’en 1826, à cause du désespoir où je passai les premiers mois de cette année fatale.
161Dernièrement, j’ai appris, en le lisant dans un livre (les lettres de Victor Jacquemont, l’Indien) que quelqu’un avait pu me trouver brillant. Il y a quelques années, j’avais vu la même chose à peu près dans un livre, alors à la mode, de lady Morgan. J’avais oublié cette belle qualité qui m’a fait tant d’ennemis. (Ce n’était peut-être que l’apparence de la qualité, et les ennemis sont des êtres trop communs pour juger du brillant; par exemple, comment un comte d’Argout peut-il juger du brillant? Un homme dont le bonheur est de lire deux ou trois volumes de romans in-12, pour femme de chambre, par jour! Comment M. de Lamartine jugerait-il de l’esprit? D’abord il n’en a pas et, en second lieu, il dévore aussi deux volumes par jour des plus plats ouvrages. Vu à Florence en 1824 ou 1826.) Le grand drawback (inconvénient) d’avoir de l’esprit, c’est qu’il faut avoir l’œil fixé sur les demi-sots qui vous entourent, et se pénétrer de leurs plates sensations. J’ai le défaut de m’attacher au moins impuissant d’imagination et de devenir inintelligible pour les autres qui, peut-être, n’en sont que plus contents.
162Depuis que je suis à Rome, je n’ai pas d’esprit une fois la semaine et encore pendant cinq minutes, j’aime mieux rêver. Ces gens-ci ne comprennent pas assez les finesses de la langue française pour sentir les finesses de mes observations: il leur faut du gros esprit de commis-voyageur, comme Mélodrame qui les enchante (exemple: Michel-Ange Caetani) et est leur véritable pain quotidien. La vue d’un pareil succès me glace, je ne daigne plus parler aux gens qui ont applaudi Mélodrame. Je vois tout le néant de la vanité.
163Il y a deux mois donc, en septembre 1835, rêvant à écrire ces mémoires, sur la rive du lac d’Albano (à deux cents pieds du niveau du lac), j’écrivais sur la poussière, comme Zadig, ces initiales:
164V. Aa. Ad. M. Mi. Al. Aine. Apg. Mde. C. G. Ar.
1651 2 3 4 5 6
166(Mme Azur, dont j’ai oublié le nom de baptême).
167Je rêvais profondément à ces noms et aux étonnantes bêtises et sottises qu’ils m’ont fait faire (je dis étonnantes pour moi, non pour le lecteur, et d’ailleurs je ne m’en repens pas).
168Dans le fait je n’ai eu que six femmes que j’ai aimées.
169La plus grande passion est à débattre entre Mélanie, Alexandrine, Métilde et Clémentine.
1702 4
171Clémentine est celle qui m’a causé la plus grande douleur en me quittant. Mais cette douleur est-elle comparable à celle occasionnée par Métilde, qui ne voulait pas me dire qu’elle m’aimait?
172Avec toutes celles-là et avec plusieurs autres, j’ai toujours été un enfant; aussi ai-je eu très peu de succès. Mais, en revanche, elles m’ont occupé beaucoup et passionnément, et laissé des souvenirs qui me charment, quelques-uns après vingt-quatre ans, comme le souvenir de la Madone del Monte, à Varèse, en 1811. Je n’ai point été galant, pas assez, je n’étais occupé que de la femme que j’aimais, et quand je n’aimais pas, je rêvais au spectacle des choses humaines, ou je lisais avec délices Montesquieu ou Walter Scott. Par ainsi, comme disent les enfants, je suis si loin d’être blasé sur leurs ruses et petites grâces qu’à mon âge, cinquante-deux [ans]11, et en écrivant ceci, je suis encore tout charmé d’une longue chiacchierata qu’Amalia a eue hier avec moi au Th[éâtre] Valle.
173Pour les considérer le plus philosophiquement possible et tâcher ainsi de les dépouiller de l’auréole qui me fait aller les yeux, qui m’éblouit et m’ôte la faculté de voir distinctement, j’ordonnerai ces dames (langage mathématique) selon leurs diverses qualités. Je dirai donc, pour commencer par leur passion habituelle: la vanité, que deux d’entre elles étaient comtesses et une, baronne.
174La plus riche fut Alexandrine Petit, son mari et elle surtout dépensaient bien 80.000 francs par an. La plus pauvre fut Mina de Grisheim, fille cadette d’un général sans nulle fortune et favori d’un prince tombé, dont les app[ointement]s faisaient vivre la famille, ou Mlle Bereyter, actrice de l’Opera-Buffa.
175Je cherche à distraire le charme, le dazzling des événements, en les considérant ainsi militairement. C’est ma seule ressource pour arriver au vrai dans un sujet sur lequel je ne puis converser avec personne. Par pudeur de tempérament mélancolique (Cabanis), j’ai toujours été, à cet égard, d’une discrétion incroyable, folle. Quant à l’esprit, Clémentine l’a emporté sur toutes les autres. Métilde l’a emporté par les sentiments nobles, espagnols; Giulia, ce me semble, par la force du caractère, tandis que, au premier moment, elle semblait la plus faible: Angela P. a été catin sublime à italienne, à la Lucrèce Borgia, et Mme Azur, catin non sublime, à la Du Barry.
176L’argent ne m’a jamais fait la guerre que deux fois, à la fin de 1805 et en 1806 jusqu’en août, que mon père ne m’envoyait plus d’argent, et sans m’en prévenir, là était le mal; [il] fut une fois cinq mois sans payer ma pension de cent cinquante francs. Alors nos grandes misères avec le vicomte12, lui recevait exactement sa pension, mais la jouait régulièrement toute, le jour qu’il la recevait.
177En 1829 et 30, j’ai été embarrassé plutôt par manque de soin et insouciance que par l’absence véritablement de moyen, puisque de 1821 à 1830 j’ai fait trois ou quatre voyages en Italie, en Angleterre, à Barcelone, et qu’à la fin de cette période je ne devais que quatre cents francs.
178Mon plus grand manque d’argent m’a conduit à la démarche désagréable d’emprunter cent francs ou, quelquefois, deux cents à M. Beau. Je rendais après un mois ou deux; et enfin, en septembre 1830, je devais quatre cents francs à mon tailleur Michel. Ceux qui connaissent la vie des jeunes gens de mon époque trouveront cela bien modéré. De 1800 à 1830, je n’avais jamais dû un sou à mon tailleur Léger, ni à son successeur Michel (22, rue Vivienne).
179Mes amis d’alors, 1830, MM. de Mareste, Colomb, étaient des amis d’une singulière espèce, ils auraient fait sans doute des démarches actives pour me tirer d’un grand danger, mais lorsque je sortais avec un habit neuf ils auraient donné vingt francs, le premier surtout, pour qu’on me jetât un verre d’eau sale, (Excepté le vicomte de Barral et Bigillion (de Saint-Ismier), je n’ai guère eu, en toute ma vie, que des amis de cette espèce.) C’étaient de braves gens fort prudents qui avaient réuni 12 ou 15.000 [francs] d’appointements ou de rente par un travail ou une adresse assidue, et qui ne pouvaient souffrir de me voir allègre, insouciant, heureux avec un cahier de papier blanc et une plume, et vivant avec non plus de 4 ou 5.000 francs. Ils m’auraient aimé cent fois mieux s’ils m’eussent vu attristé et malheureux de n’avoir que la moitié ou le tiers de leur revenu, moi qui jadis les avais peut-être un peu choqués quand j’avais un cocher, deux chevaux, une calèche et un cabriolet, car jusqu’à cette hauteur s’était élevé mon luxe, du temps de l’Empereur. Alors j’étais ou me croyais ambitieux; ce qui me gênait dans cette supposition13, c’est que je ne savais quoi désirer. J’avais honte d’être amoureux de la comtesse Al. Petit, j’avais comme maîtresse entretenue Mlle A. Bereyter, actrice de l’Opera-Buffa, je déjeunais au café Hardy, j’étais d’une activité incroyable. Je revenais de Saint-Cloud à Paris exprès pour assister à un acte du Matrimonio segreto à l’Odéon (Madame Barilli, Barilli, Tachinardi. Mme Festa, Mlle Bereyter). Mon cabriolet attendait à la porte du café Hardy, voilà ce que mon beau-frère14 ne m’a jamais pardonné.
180Tout cela pouvait passer pour de la fatuité et pourtant n’en était pas. Je cherchais à jouir et à agir, mais je ne cherchais nullement à faire paraître plus de jouissances ou d’action qu’il n’y en avait réellement. M. Prunelle, médecin, homme d’esprit, dont la raison me plaisait fort, horriblement laid et depuis célèbre comme député vendu et maire de Lyon vers 1833, qui était de ma connaissance en ce temps-là, dit de moi: C’était un fier fat. Ce jugement retentit parmi mes connaissances. Peut-être au reste avaient-ils raison.
181Mon excellent et vrai bourgeois de beau-frère, M. Périer-Lagrange (ancien négociant qui se ruinait, sans le savoir, en faisant de l’agriculture près de La Tour-du-Pin), déjeunant avec moi au café Hardy et me voyant commander ferme aux garçons, car avec tous mes devoirs à remplir j’étais souvent pressé, fut ravi parce que ces garçons firent entre eux quelque plaisanterie qui impliquait que j’étais un fat, ce qui ne me fâcha nullement. J’ai toujours et comme par instinct (si bien vérifié depuis par les Chambres), profondément méprisé les bourgeois.
182Toutefois, j’entrevoyais aussi que parmi les bourgeois seulement se trouvaient les hommes énergiques tels que mon cousin Rebuffel15 (négociant rue Saint-Denis), le Père Ducros, bibliothécaire de la ville de Grenoble, l’incomparable Gros (de la rue Saint-Laurent), géomètre de la haute volée et mon maître, à l’insu de mes parents mâles, car il était jacobin et toute ma famille bigotement ultra. Ces trois hommes ont possédé toute mon estime et tout mon cœur, autant que le respect et la différence d’âge pouvaient admettre ces communications qui font qu’on aime. Même, je fus avec eux comme je fus plus tard avec les êtres que j’ai trop aimés, muet, immobile, stupide, peu aimable et quelquefois offensant à force de dévouement et d’absence du moi. Mon amour-propre, mon intérêt, mon moi avaient disparu en présence de la personne aimée, j’étais transformé en elle. Qu’était-ce quand cette personne était une coquine comme madame Piétragrua? Mais j’anticipe toujours. Aurai-je le courage d’écrire ces Confessions d’une façon intelligible? Il faut narrer, et j’écris des considérations sur des événements bien petits mais qui, précisément à cause de leur taille microscopique, ont besoin d’être contés très distinctement. Quelle patience il vous faudra, ô mon lecteur!
183Donc, suivant moi, l’énergie ne se trouvait, même à mes yeux (en 1811), que dans la classe qui est en lutte avec les vrais besoins.
184Mes amis nobles. MM. Raymond de Bérenger (tué à Lutzen), de Saint-Ferréol, de Sinard (dévot mort jeune), Gabriel Du B………. (sorte de filou ou d’emprunteur peu délicat, aujourd’hui pair de France et ultra par l’âme), MM. de Monval, m’avaient paru comme ayant toujours quelque chose de singulier, un respect effroyable pour les convenances (par exemple, Sinard). Ils cherchaient toujours à être de bon ton ou comme il faut, ainsi qu’on disait à Grenoble en 1793. Mais cette idée-là, j’étais loin de l’avoir clairement. Il n’y a pas un an que mon idée sur la noblesse est enfin arrivée à être complète. Par instinct, ma vie morale s’est passée à considérer attentivement cinq ou six idées principales, et à tâcher de voir la vérité sur elles.
185Raymond de Bérenger était excellent et un véritable exemple de la maxime: noblesse oblige, tandis que Monval (mort colonel et généralement méprisé vers 1829, à Grenoble) était l’idéal d’un député du centre. Tout cela se voyait déjà fort bien quand ces Messieurs avaient quinze ans, vers 1798.
186Je ne vois la vérité nettement sur la plupart de ces choses qu’en les écrivant, en 1835, tant elles ont été enveloppées jusqu’ici de l’auréole de la jeunesse, provenant de l’extrême vivacité des sensations.
187A force d’employer des méthodes philosophiques, par exemple à force de classer mes amis de jeunesse par genres, comme M. Adrien de Jussieu fait pour ses plantes (en botanique), je cherche à atteindre cette vérité qui me fuit. Je m’aperçois que ce que je prenais pour de hautes montagnes, en 1800, n’étaient la plupart que des taupinières; mais c’est une découverte que je n’ai faite que bien tard.
188Je vois que j’étais comme un cheval ombrageux, et c’est à un mot que me dit M. de Tracy (l’illustre comte Destutt de Tracy, pair de France, membre de l’Académie française et, bien mieux, auteur de la loi du 3 prairial16 sur les Écoles centrales), c’est à un mot que me dit M. de Tracy que je dois cette découverte.
189Il me faut un exemple. Pour un rien, par exemple une porte à demi ouverte, la nuit, je me figurais deux hommes armés m’attendant pour m’empêcher d’arriver à une fenêtre donnant sur une galerie où je voyais ma maîtresse. C’était une illusion, qu’un homme sage comme Abraham Constantin17, mon ami, n’aurait point eue. Mais au bout de peu de secondes (quatre ou cinq tout au plus) le sacrifice de ma vie était fait et parfait, et je me précipitais comme un héros au devant des deux ennemis, qui se changeaient en une porte à demi fermée.
190Il n’y a pas deux mois qu’une chose de ce genre, au moral toutefois, m’est encore arrivée. Le sacrifice était fait et tout le courage nécessaire était présent, quand après vingt heures je me suis aperçu, en relisant une lettre mal lue (de M. Herrard), que c’était une illusion. Je lis toujours fort vite ce qui me fait de la peine.
191Donc, en classant ma vie comme une collection de plantes, je trouvai:
192Enfance, première éducation, de 1786 à 1800 15 ans.
193Service militaire, de 1800 à 1803 3 — Seconde éducation, amours ridicules avec Mlle Adèle Clozel et avec sa mère, qui se donna l’amoureux de sa fille. Vie rue d’Angiviller. Enfin beau séjour à Marseille avec Mélanie, de 1803 à 1805 2 — Retour à Paris, fin de l’éducation 1 — Service sous Napoléon, de 1806 à la fin de 1815 (d’octobre 1806 à l’abdication en 1814) 7 1/2 Mon adhésion, dans le même numéro du Moniteur on se trouva l’abdication de Napoléon. Voyages, grandes et terribles amours, consolations en écrivant des livres, de 1814 à 1830 15 1/2 Second service, allant du 15 septembre 1830 au présent quart d’heure 5 — J’ai débuté dans le monde par le salon de Mme de Vaulserre, dévote à la figure singulière, sans menton, fille de M. le baron des Adrets et amie de ma mère. C’était probablement vers 1794. J’avais un tempérament de feu et la timidité décrite par Cabanis. Je fus excessivement touché de la beauté du bras de Mlle Bonne de Saint-Vallier, je pense, je vois la figure et les beaux bras, mais le nom est incertain, peut-être était-ce Mlle de Lavalette. M. de Saint-Ferréol, dont depuis je n’ai jamais ouï parler, était mon ennemi et mon rival, M. de Sinard, ami commun, nous calmait. Tout cela se passait dans un magnifique rez-de-chaussée donnant sur le jardin de l’hôtel des Adrets, maintenant détruit et changé en maison bourgeoise, rue Neuve, à Grenoble. A la même époque commença mon admiration passionnée pour le Père Ducros (moine cordelier sécularisé, homme du premier mérite, du moins il me semble). J’avais pour ami intime mon grand-père, M. Henri Gagnon, docteur en médecine.
194Après tant de considérations générales, je vais naître.
CHAPITRE III
195Mon premier souvenir est d’avoir mordu à la joue ou au front madame Pison-Dugalland, ma cousine, femme de l’homme d’esprit député à l’Assemblée constituante. Je la vois encore, une femme de vingt-cinq ans qui avait de l’embonpoint et beaucoup de rouge. Ce fut apparemment ce rouge qui me piqua. Assise au milieu du pré qu’on appelait le glacis de la porte de Bonne, sa joue se trouvait précisément à ma hauteur.
196«Embrasse-moi, Henri», me disait-elle. Je ne voulus pas, elle se fâcha, je mordis ferme. Je vois la scène, mais sans doute parce que sur-le-champ on m’en fit un crime et que sans cesse on m’en parlait.
197Ce glacis de la porte de Bonne était couvert de marguerites. C’est une jolie petite fleur dont je faisais un bouquet. Ce pré de 1786 se trouve sans doute aujourd’hui au milieu de la ville, au sud de l’église du collège[2].
198Ma tante Séraphie[3] déclara que j’étais un monstre et que j’avais un caractère atroce. Cette tante Séraphie avait toute l’aigreur d’une fille dévote qui n’a pas pu se marier. Que lui était-il arrivé? Je ne l’ai jamais su, nous ne savons jamais la chronique scandaleuse de nos parents, et j’ai quitté la ville pour toujours à seize ans, après trois ans de la passion la plus vive, qui m’avait relégué dans une solitude complète.
199Le second trait de caractère fut bien autrement noir.
200J’avais fait une collection de joncs, toujours sur le glacis de la porte de Bonne (Bonne de Lesdiguières. Demander le nom botanique du jonc, herbe de forme cylindrique comme une plume de poulet et d’un pied de long).
201On m’avait ramené à la maison, dont une fenêtre au premier étage donnait sur la Grande-rue, à l’angle de la place Grenette. Je faisais un jardin en coupant ces joncs en morceaux[4]
202de deux pouces de long que je plaçais dans l’intervalle entre le balcon et le jet d’eau de la croisée. Le couteau de cuisine dont je me servais m’échappa et tomba dans la rue, c’est-à-dire d’une douzaine de pieds, près d’une madame Chenavaz. C’était la plus méchante femme de toute la ville (mère de Candide Chenavaz qui, dans sa jeunesse, adorait la Clarisse Harlowe de Richardson, depuis l’un des trois cents de M. de Villèle et récompensé par la place de premier président de la cour royale de Grenoble; mort à Lyon non reçu).
203Ma tante Séraphie dit que j’avais voulu tuer madame Chenavaz; je fus déclaré pourvu d’un caractère atroce, grondé par mon excellent grand-père, M. Gagnon, qui avait peur de sa fille Séraphie, la dévote la plus en crédit dans la ville, grondé même par ce caractère élevé et espagnol, mon excellente grand’tante, Mlle Elisabeth Gagnon[5].
204Je me révoltai, je pouvais avoir quatre ans[6]. De cette époque date mon horreur pour la religion[7], horreur que ma raison a pu à grand’peine réduire à de justes dimensions, et cela tout nouvellement, il n’y a pas six ans. Presque en même temps prit sa première naissance mon amour filial instinctif, forcené dans ces temps-là, pour la… [8].
205Je n’avais pas plus de cinq ans[9].
206Cette tante Séraphie a été mon mauvais génie pendant toute mon enfance; elle était abhorrée, mais avait beaucoup de crédit dans la famille. Je suppose que dans la suite mon père fut amoureux d’elle, du moins il y avait de longues promenades aux Granges, dans un marais sous les murs de la ville, où j’étais le seul tiers incommode, et où je m’ennuyais fort. Je me cachais au moment de partir pour ces promenades. Là fit naufrage la très petite amitié que j’avais pour mon père.
207Dans le fait, j’ai été exclusivement élevé par mon excellent grand-père, M. Henri Gagnon. Cet homme rare avait fait un pèlerinage à Ferney pour voir Voltaire et en avait été reçu avec distinction. Il avait un petit buste de Voltaire, gros comme le poing, monté sur un pied de bois d’ébène de six pouces de haut. (C’était un singulier goût, mais les beaux-arts n’étaient le fort ni de Voltaire, ni de mon excellent grand-père.) Ce buste était placé devant le bureau où il écrivait; son cabinet était au fond d’un très vaste appartement donnant sur une terrasse élégante ornée de fleurs[10]. C’était pour moi une rare faveur d’y être admis, et une plus rare de voir et de toucher le buste de Voltaire.
208Et avec tout cela, du plus loin que je me souvienne, les écrits de Voltaire m’ont toujours souverainement déplu, ils me semblaient un enfantillage. Je puis dire que rien de ce grand homme ne m’a jamais plu. Je ne pouvais voir alors qu’il était le législateur et l’apôtre de la France, son Martin Luther.
209M. Henri Gagnon portait une perruque poudrée, ronde, à trois rangs de boucles, parce qu’il était docteur en médecine, et docteur à la mode parmi les dames, accusé même d’avoir été l’amant de plusieurs, entre autres madame Teisseire, l’une des plus jolies de la ville, que je ne me souviens pas d’avoir jamais vue, car alors on était brouillé, mais on me l’a fait comprendre plus tard d’une singulière façon. Mon excellent grand-père, à cause de sa perruque, m’a toujours semblé avoir quatre-vingts ans. Il avait des vapeurs (comme moi misérable), des rhumatismes, marchait avec peine, mais par principe ne montait jamais en voiture et ne mettait jamais son chapeau: un petit chapeau triangulaire à mettre sous le bras[11] et qui faisait ma joie quand je pouvais l’accrocher pour le mettre sur ma tête, ce qui était considéré par toute la famille comme un manque de respect; et enfin, par respect, je cessai de m’occuper du chapeau triangulaire et de la petite canne à pomme en racine de buis bordée d’écaille. Mon grand-père adorait la correspondance apocryphe d’Hippocrate, qu’il lisait en latin (quoiqu’il sût un peu de grec), et l’Horace de l’édition de Johannes Bond, imprimée en caractères horriblement menus. Il me communiqua ces deux passions et en réalité presque tous ses goûts, mais pas comme il l’aurait voulu, ainsi que je l’expliquerai plus tard.
210Si jamais je retourne à Grenoble, il faut que je fasse rechercher les extraits de naissance et de décès de cet excellent homme, qui m’adorait et n’aimait point son fils, M. Romain Gagnon, père de M. Oronce Gagnon, chef d’escadrons de dragons qui a tué son homme en duel il y a trois ans, ce dont je lui sais gré, probablement il n’est pas un niais. Il y a trente-trois ans que je ne l’ai vu, il peut en avoir trente-cinq.
211J’ai perdu mon grand-père pendant que j’étais en Allemagne, est-ce en 1807 ou en 1813, je n’ai pas de souvenir net. Je me souviens que je fis un voyage à Grenoble pour le revoir encore; je le trouvai fort attristé. Cet homme si aimable, qui était le centre des veillées où il allait, ne parlait presque plus. Il me dit: «C’est une visite d’adieu», et puis parla d’autres choses; il avait en horreur l’attendrissement de famille niais.
212Un souvenir me revient, vers 1807 je me fis peindre, pour engager Mme Alex. Petit à se faire peindre aussi, et comme le nombre des séances était une objection, je la conduisis chez un peintre vis-à-vis la Fontaine du Diorama qui peignait à l’huile, en une séance, pour cent-vingt francs[12]. Mon bon grand-père vit ce portrait, que j’avais envoyé à ma sœur, je crois, pour m’en défaire, il avait déjà perdu beaucoup de ses idées; il dit en voyant ce portrait: « Celui-là est le véritable», et puis retomba dans l’affaissement et la tristesse. Il mourut bientôt après, ce me semble, à l’âge de 82 ans, je crois.
213Si cette date est exacte, il devait avoir 61 ans en 1789 et être né vers 1728. Il racontait quelquefois la bataille de l’Assiette, assaut dans les Alpes, tenté en vain par le chevalier de Belle-Isle en 1742, je crois[13]. Son père, homme ferme, plein d’énergie et d’honneur, l’avait envoyé là comme chirurgien d’armée, pour lui former le caractère. Mon grand-père commençait ses études en médecine et pouvait avoir dix-huit ou vingt ans, ce qui indique encore 1724 comme époque de sa naissance.
214Il possédait une vieille maison située dans la plus belle position de la ville, sur la place Grenette, au coin de la Grande-rue, en plein midi et ayant devant elle la plus belle place de la ville, les deux cafés rivaux et le centre de la bonne compagnie. Là, dans un premier étage fort bas, mais d’une gaieté admirable, habita mon grand-père jusqu’en 1789.
215Il faut qu’il fût riche alors, car il acheta une superbe maison située derrière la sienne et qui appartenait aux dames de Marnais. Il occupa le second étage de sa maison, place Grenette, et tout l’étage correspondant de la maison de Marnais, et se fit le plus beau logement de la ville. Il y avait un escalier magnifique pour le temps et un salon qui pouvait avoir trente-cinq pieds sur vingt-huit.
216On fit des réparations aux deux chambres de cet appartement qui donnaient sur la place Grenette, et entre autres une gippe[14] (cloison formée par du plâtre et des briques placées de champ l’une sur l’autre) pour séparer la chambre de la terrible tante Séraphie, fille de M. Gagnon, de celle de ma grand’-tante Elisabeth, sa sœur. On posa des happes en fer dans cette gippe et sur le plâtre de chacune de ces happes j’écrivis: Henri Beyle, 1789. Je vois encore ces belles inscriptions qui émerveillaient mon grand-père.
217«Puisque tu écris si bien, me dit-il, tu es digne de commencer le latin.»
218Ce mot m’inspirait une sorte de terreur, et un pédant affreux par la forme, M. Joubert, grand, pâle, maigre, en couteau, s’appuyant sur une épine, vint me montrer, m’enseigner mura, la mûre. Nous allâmes acheter un rudiment chez M. Giroud, libraire, au fond d’une cour donnant sur la place aux Herbes. Je ne soupçonnais[15] guère alors quel instrument de dommage on m’achetait là.
219Ici commencent mes malheurs.
220Mais je diffère depuis longtemps un récit nécessaire, un des deux ou trois peut-être[16] qui me feront jeter ces mémoires au feu.
221Ma mère, madame Henriette Gagnon, était une femme charmante et j’étais amoureux de ma mère.
222Je me hâte d’ajouter que je la perdis quand j’avais sept ans.
223En l’aimant à six ans peut-être (1789), j’avais absolument le même caractère que, en 1828, en aimant à la fureur Alberthe de Rubempré. Ma manière d’aller à la chasse du bonheur n’avait au fond nullement changé, il n’y a que cette seule exception: j’étais, pour ce qui constitue le physique de l’amour, comme César serait, s’il revenait au monde, pour l’usage du canon et des petites armes. Je l’eusse bien vite appris et cela n’eût rien changé au fond de ma tactique.
224Je voulais couvrir ma mère de baisers et qu’il n’y eût pas de vêtements. Elle m’aimait à la passion et m’embrassait souvent, je lui rendais ses baisers avec un tel feu qu’elle était souvent obligée de s’en aller. J’abhorrais mon père quand il venait interrompre nos baisers. Je voulais toujours les lui donner à la gorge. Qu’on daigne se rappeler que je la perdis, par une couche, quand à peine j’avais sept ans.
225Elle avait de l’embonpoint, une fraîcheur parfaite, elle était fort jolie, et je crois que seulement elle n’était pas assez grande. Elle avait une noblesse et une sérénité parfaite dans les traits; brune, vive, avec une vraie cour et souvent elle manqua de commander à ses trois servantes et enfin[17] lisait souvent dans l’original la Divine Comédie de Dante, dont j’ai trouvé bien plus tard cinq à six livres d’éditions différentes dans son appartement resté fermé depuis sa mort.
226Elle périt à la fleur de la jeunesse et de la beauté, en 1790, elle pouvait avoir vingt-huit ou trente ans.
227Là commence ma vie morale.
228Ma tante Séraphie osa me reprocher de ne pas pleurer assez. Qu’on juge de ma douleur et de ce que je sentis! Mais il me semblait que je la reverrais le lendemain: je ne comprenais pas la mort.
229Ainsi, il y a quarante-cinq ans que j’ai perdu ce que j’aimais le plus au monde[18].
230Elle ne peut pas s’offenser de la liberté que je prends avec elle en révélant que je l’aimais; si je la retrouve jamais, je le lui dirais encore. D’ailleurs, elle n’a participé en rien à cet amour. Elle n’en agit pas à la Vénitienne, comme madame Benzoni avec l’auteur de Nella. Quant à moi, j’étais aussi criminel que possible, j’aimais ses charmes avec fureur.
231Un soir, comme par quelque hasard on m’avait mis coucher dans sa chambre par terre, sur un matelas, cette femme vive et légère comme une biche sauta par-dessus mon matelas pour atteindre plus vite à son lit [19].
232Sa chambre est restée fermée dix ans après sa mort[20]. Mon père me permit avec difficulté d’y placer un tableau de toile cirée et d’y étudier les mathématiques en 1798, mais aucun domestique n’y entrait, il eût été sévèrement grondé, moi seul j’en avais la clef. Ce sentiment de mon père lui fait beaucoup d’honneur à mes yeux, maintenant que j’y réfléchis.
233Elle mourut donc dans sa chambre, rue des Vieux-Jésuites, la cinquième ou sixième maison à gauche en venant de la Grande-rue[21], vis-à-vis la maison de M. Teisseire. Là j’étais né, cette maison appartenait à mon père qui la vendit lorsqu’il se mit à bâtir sa rue nouvelle et à faire des folies. Cette rue, qui l’a ruiné, fut nommée rue Dauphin (mon père était extrêmement ultra, partisan des pr[êtres] et des nobles) et s’appelle, je crois, maintenant rue Lafayette.
234Je passais ma vie chez mon grand-père, dont la maison était à peine à cent pas de la nôtre[22].
235[p. 42] [p. 43]
236[1] Le chapitre III comprend les feuillets 43 à 59.—Écrit à Rome, les 27 et 30 novembre 1835.
237[2] … au sud de l’église du collège.—La porte de Bonne, en effet, a été démolie en 1832, lors de l’agrandissement de la partie sud-est de l’enceinte de Grenoble par le général Haxo, de 1832 à 1836.
238[3] Ma tante Séraphie …—Sœur cadette de la mère de Beyle. Sur les membres de la famille Gagnon, voir plus loin, chapitre VII, et l’Annexe IV.
239[4] … coupant ces joncs en morceaux …—Variante: «Bouts.»
240[5] … Mlle Elisabeth Gagnon.—Elisabeth Gagnon, sœur d’Henri Gagnon, grand-père maternel de Beyle.
241[6] … je pouvais avoir quatre ans.—On lit, à ce sujet, sur un feuillet intercalé en face du fol. 8: «M. Gagnon achète la maison voisine de madame de Marnais, on change d’appartement, j’écris partout sur le plâtre des happes: «Henri Beyle, 1789.» Je vois encore cette belle inscription qui émerveillait mon bon grand-père.
242«Donc, mon attentat à la vie de madame Chenavaz est antérieur à 1789.»]
243[7] … mon horreur pour la religion …—Ms.: «Gion.»
244[8] … forcené dans ces temps-là, pour la …—Mot illisible.
245[9] Je n’avais pas plus de cinq ans.—Variante: «Je pouvais avoir quatre ou cinq ans.»
246[10] … une terrasse élégante ornée de fleurs.—Il s’agit du cabinet d’été d’Henri Gagnon. Voir notre plan de l’appartement Gagnon.
247[11] … un petit chapeau triangulaire à mettre sous le bras …—Dans la marge, Stendhal a fait un dessin grossier représentant le chapeau de son grand-père.
248[12] … pour cent-vingt francs …—Ce portrait est de Boilly. Il fait partie actuellement de la collection Lesbros.
249[13] … la bataille de l’Assiettex …en 1742, je crois.—Cette bataille eut lieu pendant la guerre de la Succession d’Autriche. Le 19 juillet 1747, le chevalier de Belle-Isle, frère du maréchal, voulant envahir le Piémont, fut repoussé au col de l’Assiette, entre Exiles et Fénestrelles.
250[14] … entre autres une gippe …—Terme local, encore en usage à Grenoble.
251[15] Je ne soupçonnais …—Variante: «Savais.»
252[16] … un des deux ou trois peut-être …—Stendhal a d’abord écrit: «un de ceux p», puis il continue: «des deux ou trois peut-être». Il semble que, dans ces conditions, la leçon «un de ceux p» doive être supprimée, quoique n’ayant pas été rayée par l’auteur.
253[17] … et enfin lisait …—La lecture de cette ligne et de la précédente est très incertaine. Cette partie du texte est fort mal écrite. Stendhal s’en excuse dans la marge en disant: «Écrit de nuit à la hâte.»
254[18] … ce que j’aimais le plus au monde.—Entre cet alinéa et le suivant, Stendhal a laissé un large espace où il a écrit le mot: «Chapitre.»
255[19] … pour atteindre plus vite à son lit.—Entre cet alinéa et le suivant, nouvel espace assez large, marqué d’une +.
256[20] Sa chambre est restée fermée dix ans après sa mort.—En marge de cet alinéa, Stendhal a fait un croquis représentant la chambre de sa mère, avec une notice explicative.
257[21] … en venant de la Grands-rue …—Aujourd’hui rue Jean-Jacques-Rousseau, n° 14.—Voir l’Appendice II, la Maison natale de Stendhal, par M. Samuel Chabert.
258[22] … à peine à cent pas de la nôtre.—Dans la marge, Stendhal a dessiné un croquis donnant la situation respective de la maison de son père, de celle de son grand-père, et de la maison de Marnais. Un autre dessin plus grand est ajouté au manuscrit. Il représente la «partie de la ville de Grenoble en 1793» comprise entre la rue Lafayette, la rue Saint-Jacques, la place Grenette (où sont figurés l’«arbre de la Liberté», l’ «arbre de la Fraternité» et la «pompe ancienne»), la Grande-rue et la rue des Vieux-Jésuites (aujourd’hui rue Jean-Jacques-Rousseau).—La maison occupée par Henri Gagnon porte actuellement le n° 20 de la Grande-rue et le n° 2 de la place Grenette.
259Au verso, nouveau testament, ainsi conçu:
260«Testament.
261Je lègue et donne la Vie de Henri Brulard, écrite par lui-même, à M. Alphonse Levavasseur, place Vendôme, et après lui à MM. Philarète Chasles, Henri Foumier, Amyot, sous la condition de changer tous les noms de femme et aucun nom d’homme.
262Cività-Vecchia, le 1er décembre 1835.
263H. BEYLE.»
CHAPITRE IV
264J’écrirais un volume sur les circonstances de la mort d’une personne si chère[2].
265C’est-à-dire: j’ignore absolument les détails, elle était morte en couches, apparemment par la maladresse d’un chirurgien nommé Hérault, sot choisi apparemment par pique contre un autre accoucheur, homme d’esprit et de talent, c’est ainsi à peu près que mourut Mme Petit en 1814. Je ne puis décrire au long que mes sentiments, qui probablement sembleraient exagérés ou incroyables au spectateur accoutumé à la nature fausse des romans (je ne parle pas de Fielding) ou à la nature étiolée des romans construits avec des cœurs de Paris.
266J’apprends au lecteur que le Dauphiné a une manière de sentir à soi, vive, opiniâtre, raisonneuse, que je n’ai rencontrée en aucun pays. Pour des yeux clairvoyants, à tous les trois degrés de latitude la musique, les paysages et les romans devraient changer. Par exemple, à Valence, sur le Rhône, la nature provençale finit, la nature bourguignonne commence à Valence et fait place, entre Dijon et Troyes, à la nature parisienne, polie, spirituelle, sans profondeur, en un mot songeant beaucoup aux autres.
267La nature dauphinoise a une ténacité, une profondeur, un esprit, une finesse que l’on chercherait en vain dans la civilisation provençale ou dans la bourguignonne, ses voisines. Là où le Provençal s’exhale en injures atroces, le Dauphinois réfléchit et s’entretient avec son cœur.
268Tout le monde sait que le Dauphiné a été un Etat séparé de la France et à-demi italien par sa politique jusqu’à l’an 1349[3]. Ensuite Louis XI, dauphin, brouillé avec son père, administra le pays pendant seize[4] ans, et je croirais assez que c’est ce génie profond et profondément timide et ennemi des premiers mouvements qui a donné son empreinte au caractère dauphinois. De mon temps encore, dans la croyance de mon grand-père et de ma tante Elisabeth, véritable type des sentiments énergiques et généreux de la famille, Paris n’était point un modèle, c’était une ville éloignée et ennemie dont il fallait redouter l’influence.
269Maintenant que j’ai fait la cour aux lecteurs peu sensibles par cette digression, je raconterai que, la veille de la mort de ma mère, on nous mena promener, ma sœur Pauline et moi, rue Montorge: nous revînmes le long des maisons à gauche de cette rue (au Nord). On nous avait établis chez mon grand-père, dans la maison sur la place Grenette. Je couchais sur le plancher, sur un matelas, entre le fenêtre et la cheminée, lorsque sur les deux heures du matin toute la famille rentra en poussant des sanglots.
270«Mais comment les médecins n’ont pas trouvé de remèdes?» disais-je à la vieille Marion (vraie servante de Molière, amie de ses maîtres mais leur disant bien son mot, qui avait vu ma mère fort jeune, qui l’avait vu marier dix ans auparavant, en 1780) et qui m’aimait beaucoup.
271Marie Thomasset, de Vinay, vrai type de caractère dauphinois, appelée du diminutif Marion, passa la nuit assise à côté de mon matelas, pleurant à chaudes larmes et chargée apparemment de me contenir. J’étais beaucoup plus étonné que désespéré, je ne comprenais pas la mort, j’y croyais peu.
272«Quoi, disais-je à Marion, je ne la reverrai jamais?
273—Comment veux-tu la revoir, si on l’emportera (sic) au cimetière?
274—Et où est-il, le cimetière?
275—Rue des Mûriers, c’est celui de la paroisse Notre-Dame.»
276Tout le dialogue de cette nuit m’est encore présent, et il ne tiendrait qu’à moi de le transcrire ici. Là véritablement a commencé ma vie morale, je devais avoir six ans et demi. Au reste, ces dates sont faciles à vérifier par les actes de l’état-civil.
277Je m’endormis; le lendemain, à mon réveil, Marion me dit:
278«Il faut aller embrasser ton père.
279—Comment, ma petite maman est morte! mais comment est-ce que je ne la reverrai plus?
280—Veux-tu bien te taire, ton père t’entend, il est là, dans le lit de la grand’tante.»
281J’allai avec répugnance dans la ruelle de ce lit qui était obscure parce que les rideaux étaient fermés. J’avais de l’éloignement pour mon père et de la répugnance à l’embrasser.
282Un instant après arriva l’abbé Rey, un homme fort grand, très froid, marqué[5] de petite vérole, l’air sans esprit et bon, parlant du nez, qui bientôt après fut grand vicaire. C’était un ami de la famille.
283Le croira-t-on? à cause de son état de prêtre j’avais de l’antipathie pour lui.
284M. l’abbé Rey se plaça près de la fenêtre, mon père se leva, passa sa robe de chambre, sortit de l’alcôve fermée par des rideaux de serge verte (il y avait d’autres beaux rideaux de taffetas rose, brodés de blanc, qui le jour cachaient les autres).
285L’abbé Rey embrassa mon père en silence, je trouvai mon père bien laid, il avait les yeux gonflés, et les larmes le gagnaient à tous moments. J’étais resté dans l’alcôve obscure et je voyais fort bien.
286«Mon ami, ceci vient de Dieu», dit enfin l’abbé; et ce mot, dit par un homme que je haïssais à un autre que je n’aimais guère, me fit réfléchir profondément.
287On me croira insensible, je n’étais encore qu’étonné de la mort de ma mère. Je ne comprenais pas ce mot. Oserai-je écrire ce que Marion m’a souvent répété depuis en forme de reproche? Je me mis à dire du mal de God.
288Au reste, supposons que je mente sur ces pointes d’esprit qui percent le sol, certainement je ne mens pas sur tout le reste. Si je suis tenté de mentir, ce sera plus tard, quand il s’agira de très grandes fautes, bien postérieures. Je n’ai aucune foi dans l’esprit des enfants annonçant un homme supérieur. Dans un genre moins sujet à illusions, car enfin les monuments restent, tous les mauvais peintres que j’ai connus ont fait des choses étonnantes vers huit ou dix ans et annonçant le génie.[6]
289Hélas! rien n’annonce le génie, peut-être l’opiniâtreté serait un signe [7].
290Le lendemain, il fut question de l’enterrement; mon père, dont la figure était réellement absolument changée, me revêtit d’une sorte de manteau en laine noire[8] qu’il me lia au cou. La scène se passa dans le cabinet de mon père, rue des Vieux-Jésuites: mon père était noir et tout le cabinet tapissé d’in-folio funèbres, horribles à voir. La seule Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, brochée en bleu, faisait exception à la laideur générale.
291Ce …. de droit avait[9] appartenu à M. de Brenier, mari de Mlle de Vaulserre et comte de…
292[10] Mlle de Vaulserre donna ce titre à son mari; dès lors on avait changé de nom. Vaulserre étant plus noble et plus beau que de Brenier. Depuis, elle s’était faite chanoinesse[11].
293Tous les parents et amis se réunirent dans le cabinet de mon père[12].
294Revêtu de ma mante noire, j’étais entre les genoux de mon père[en] 1 [13]. M. Picot, le père, notre cousin, homme sérieux, mais du sérieux d’un homme de cour, et fort respecté dans la famille comme esprit de conduite (il était maigre, cinquante-cinq ans et la tournure la plus distinguée), entra et se plaça en 3.
295UNE PAGE MAL ÉCRITE DU MANUSCRIT DE LA VIE DE HENRI BRULARD (Bibl. mun. de Grenoble: ms R 299, t. 1, fol. 69) Au lieu de pleurer et d’être triste, il se mit à faire la conversation comme à l’ordinaire et à parler de la Cour. (Peut-être était-ce la Cour du Parlement, c’est fort probable.) Je crus qu’il parlait des Cours étrangères et je fus profondément choqué de son insensibilité.
296Un instant après entra mon oncle, le frère de ma mère, jeune homme on ne peut pas mieux fait et on ne peut pas plus agréable et vêtu avec la dernière élégance. C’était l’homme à bonnes fortunes de la ville, lui aussi se mit à faire la conversation comme à l’ordinaire avec M. Picot; il se plaça en 4. Je fus violemment indigné et je me souvins que mon père l’appelait un homme léger. Cependant je remarquai qu’il avait les yeux fort rouges, et il avait la plus jolie figure, cela me calma un peu.
297Il était coiffé avec la dernière élégance et une poudre qui embaumait; cette coiffure consistait en une bourse carrée de taffetas noir et deux grandes oreilles de chien (tel fut leur nom six ans plus tard), comme en porte encore aujourd’hui M. le prince de Talleyrand.
298Il se fit un grand bruit, c’était la bière de ma pauvre mère que l’on prenait au salon pour l’emporter.
299«Ah! çà, je ne sais pas l’ordre de ces cérémonies», dit d’un air indifférent[14] M. Picot en se levant, ce qui me choqua fort; ce fut là ma dernière sensation sociale. En entrant au salon et voyant la bière couverte du drap noir où était ma mère, je fus saisi du plus violent désespoir, je comprenais enfin ce que c’était que la mort.
300Ma tante Séraphie m’avait déjà accusé d’être insensible.
301J’épargnerai au lecteur le récit de toutes les phases de mon désespoir à l’église paroissiale de Saint-Hugues. J’étouffais, on fut obligé, je crois, de m’emmener parce que ma douleur faisait trop de bruit. Je n’ai jamais pu regarder de sang-froid cette église de Saint-Hugues et la cathédrale qui est attenante[15]. Le son seul des cloches de la cathédrale, même en 1828, quand je suis allé revoir Grenoble, m’a donné une tristesse morne, sèche, sans attendrissement, de cette tristesse voisine de la colère.
302En arrivant au cimetière, qui était dans un bastion près de la rue des Mûriers[16]
303(aujourd’hui, du moins en 1828, occupé par un grand bâtiment, magasin du génie), je fis des folies que Marion m’a racontées depuis. Il paraît que je ne voulais pas qu’on jetât de la terre sur la bière de ma mère, prétendant qu’on lui ferait mal. Mais Sur les noires couleurs d’un si triste tableau Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau.
304Par suite du jeu compliqué des caractères de ma famille, il se trouva qu’avec ma mère finit toute la joie de mon enfance.
305[1] Le chapitre IV comprend les feuillets 60 à 74.—Écrit les 1er et 2 décembre 1835.
306[2] … les circonstances de la mort d’une personne si chère.—En surcharge: «Je remplirais des volumes si j’entreprenais de décrire tous les souvenirs enchanteurs des choses que j’ai vues ou avec ma mère, ou de son temps.» Ni le premier texte, ni celui-ci, ne conviennent absolument. Nous conservons la première leçon de Stendhal, qui n’a pas été rayée par lui, et qui correspond mieux au contexte.—Henriette Gagnon, mère de Stendhal, mourut le 23 novembre 1790.
307[3] … jusqu’à l’an 1349.—Une partie de la date est en blanc.—Le Dauphiné fut cédé au roi de France Philippe VI par le dauphin Humbert II.
308[4] …pendant seize ans …—Egalement en blanc.—Louis XI gouverna le Dauphiné depuis 1440 jusqu’à sa retraite auprès de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, en août 1456.
309[5] … marqué de petite vérole …—Variante: «Creusé.»
310[6] … et annonçant le génie.—Dans la marge du fol. 68, on lit: «Écrit de nuit, le 1er déc. 35.» De fait, l’écriture de ce passage est particulièrement mauvaise.
311[7] … peut-être l’opiniâtreté serait un signe.—Variante: «Peut-être l’opiniâtreté est-elle un signe.»
312[8] … en laine noire …—Variante: «Noir.»
313[9]—Ce … de droit avait …—Un mot illisible. La lecture des autres mots est incertaine.
314[10] … Mlle de Vaulserre et comte de …—Mot illisible. Ce titre de comte nous est totalement inconnu dans l’une comme dans l’autre des familles de Brenier et de Vaulserre.
315[11] Depuis elle s’était faite chanoinesse.—Angélique-Françoise-Marie-Louise-Elisabeth-Gabrielle de Vaulserre, née le 4 mars 1754, épousa, le 10 juillet 1780, Jean-Antoine de Brenier. Elle mourut le 11 février 1812.
316[12] Tous les parents et amis se réunirent dans le cabinet de mon père.—En haut du fol. 70 on lit la date: «2 décembre 1835.»
317Presque toute la page est occupée par un plan intitulé: «Corps de logis où je fus placé avec mon précepteur, M. l’abbé Raillane.» Stendhal y indique, dans le cabinet de son père, la place de celui-ci, «dans un fauteuil» (1), et celles de M. Picot (3) et de Romain Gagnon (4).]
318[13] … j’étais entre les genoux de mon père en 1.—Les numéros correspondent au plan ci-dessus: M. Beyle et Henri sont placés près de la cheminée, MM. Picot et Romain Gagnon contre le mur opposé.
319[14] … dit d’un air indifférent M. Picot …—Les mots: «d’un air indifférent» sont en interligne, entre les mots «cérémonies, dit M.» et: a choqua fort; ce fut.»
320[15] … la cathédrale qui est attenante.—En marge est un plan grossier de l’église Saint-Hugues et de la cathédrale. Le même plan, plus précis, se trouve reproduit en face du fol. 73 (verso du fol. 72).
321[16] … cimetière, qui était dans un bastion près de la rue des Mûriers …—Voir l’emplacement du cimetière sur notre plan de Grenoble en 1793.—Le cimetière de la rue des Mûriers a été désaffecté en l’an VIII.
CHAPITRE V
322PETITS SOUVENIRS DE MA PREMIÈRE ENFANCE
323A l’époque où nous[2] occupions le premier étage sur la place Grenette, avant 1790 ou plus exactement jusqu’au milieu de 1789, mon oncle, jeune avocat, avait un joli petit appartement au second, au coin de la place Grenette et de la Grande-rue[3]. Il riait avec moi, et me permettait de le voir dépouiller ses beaux habits et prendre sa robe de chambre, le soir, à neuf heures, avant souper. C’était un moment délicieux pour moi, et je redescendais tout joyeux au premier étage en portant devant lui le flambeau d’argent. Mon aristocrate famille se serait crue déshonorée si le flambeau n’avait pas été d’argent. Il est vrai qu’il ne portait pas la noble bougie, l’usage était alors de se servir de chandelle. Mais cette chandelle, on la faisait venir avec grand soin et en caisse des environs de Briançon; on voulait qu’elle fût faite avec du suif de chèvre, on écrivait pour cela en temps utile à un ami qu’on avait dans ces montagnes. Je me vois encore assistant au déballement de la chandelle et mangeant du lait avec du pain dans l’écuelle d’argent; le frottement de la cuiller contre le fond de l’écuelle mouillé de lait me frappait comme singulier. C’étaient presque des relations d’hôte à hôte, comme on les voit dans Homère, que celles qu’on avait avec cet ami de Briançon, suite naturelle de la défiance et de la barbarie générales[4].
324Mon oncle, jeune, brillant, léger, passait pour l’homme le plus aimable de la ville, au point que, bien des années après, madame Delaunay, voulant justifier sa vertu, laquelle pourtant avait fait tant de faux-pas: «Pourtant, disait-elle, je n’ai jamais cédé à M. Gagnon fils.»
325Mon oncle, dis-je, se moquait fort de la gravité de son père, lequel, le rencontrant dans le monde avec de riches habits qu’il n’avait pas payés, était fort étonné. «Je m’éclipsais au plus vite», ajoutait mon oncle qui me racontait ce cas.
326Un soir, malgré tout le monde (mais quels étaient donc les opposants avant 1790?), il me mena au spectacle. On jouait Le Cid.
327«Mais cet enfant est fou», dit mon excellent grand-père à mon retour, son amour pour les lettres l’avait empêché de s’opposer bien sérieusement à ma course[5] au spectacle. Je vis donc jouer Le Cid, mais, ce me semble, en habits de satin bleu de ciel avec des souliers de satin blanc.
328En disant les Stances, ou ailleurs, en maniant une épée avec trop de feu, le Cid se blessa à l’œil droit.
329«Un peu plus, dit-on autour de moi, il se crevait l’œil.» J’étais aux premières loges, la seconde à droite[6].
330Une autre fois, mon oncle eut la complaisance de me mener à la Caravane du Caire. (Je le gênais dans ses évolutions autour, auprès des dames. Je m’en apercevais fort bien[7].) Les chameaux me firent absolument perdre la tête, L’Infante de Zamora, où un poltron, ou bien un cuisinier, chantait une ariette, portant un casque avec un rat pour cimier, me charma jusqu’au délire. C’était pour moi le vrai comique.
331Je me disais, fort obscurément sans doute, et pas aussi nettement que je l’écris ici: «Tous les moments de la vie de mon oncle sont aussi délicieux que ceux dont je partage le plaisir au spectacle. La plus belle chose du monde est donc d’être un homme aimable, comme mon oncle. » Il n’entrait pas dans ma tête de cinq ans que mon oncle ne fût pas aussi heureux que moi en voyant défiler les chameaux de la Caravane.
332Mais j’allai trop loin: au lieu d’être galant, je devins passionné auprès des femmes que j’aimais, presque indifférent et surtout sans vanité pour les autres, de là le manque de succès et le fiasco. Peut-être aucun homme de la Cour de l’Empereur n’a eu moins de femmes que moi, que l’on croyait l’amant de la femme du premier ministre.
333Le spectacle, le son d’une belle cloche grave (comme à l’église de…[8], au-dessus de Rolle, en mai 1800, allant au Saint-Bernard) sont et furent toujours d’un effet profond sur mon cœur. La messe même, à laquelle je croyais si peu, m’inspirait de la gravité. Bien jeune encore, et certainement avant dix ans et le billet de l’abbé Gardon, je croyais que God méprisait ces jongleurs. (Après quarante-deux ans de réflexions, j’en suis encore la mystification, trop utile à ceux qui la pratiquent pour ne pas trouver toujours des continuateurs. Histoire de la médaille, que raconta avant-hier Umbert Guitri, décembre 1835.) J’ai le souvenir le plus net et le plus clair de la perruque ronde et poudrée de mon grand-père, elle avait trois rangs de boucles. Il ne portait jamais de chapeau.
334Ce costume avait contribué, ce me semble, à le faire connaître et respecter du peuple, duquel il ne prenait jamais d’argent pour ses soins comme médecin.
335Il était le médecin et l’ami de la plupart des maisons nobles. M. de Chaléon, dont je me rappelle encore le son des clercs[9] sonnés à Saint-Louis lors de sa mort; M. de Lacoste, qui eut une apoplexie dans les Terres-Froides, à La Frette; M. de Langon, d’une haute noblesse, disaient les sots; M. de Ravix, qui avait la gale et jetait son manteau à terre sur le plancher, dans la chambre de mon grand-père, qui me gronda avec une mesure parfaite parce que, après avoir parlé de cette circonstance, j’articulai le nom de[10] M. de Ravix; M. et Mme des Adrets, Mme de Vaulserre, leur fille, dans le salon de laquelle je vis le monde pour la première fois. Sa sœur, Mme de M……., me semblait bien jolie et passait pour fort galante[11].
336Il était et avait été depuis vingt-cinq ans, à l’époque où je l’ai connu, le promoteur de toutes les entreprises utiles et que, vu l’époque d’enfance politique de ces temps reculés (1760), on pourrait appeler libérales. On lui doit la Bibliothèque[12]. Ce ne fut pas une petite affaire. Il fallut d’abord l’acheter, puis la placer, puis doter le bibliothécaire.
337Il protégeait, d’abord contre leurs parents, puis plus efficacement, tous les jeunes gens qui montraient l’amour de l’étude. Il citait aux parents récalcitrants l’exemple de Vaucanson.
338Quand mon grand-père revint de Montpellier à Grenoble (docteur en médecine), il avait une fort belle chevelure, mais l’opinion publique de 1760 lui déclara impérieusement que s’il ne prenait pas perruque personne n’aurait confiance en lui. Une vieille cousine Didier, qui le fit héritier avec ma tante Elisabeth et mourut vers 1788, avait été de cet avis. Cette bonne cousine me faisait manger du pain jaune (avec du safran) quand j’allais la voir le jour de Saint-Laurent. Elle demeurait dans la rue auprès de l’église de Saint-Laurent. Dans la même rue mon ancienne bonne Françoise, que toujours j’adorai, avait une boutique d’épicerie, elle avait quitté ma mère pour se marier. Elle fut remplacée par la belle Geneviève, sa sœur, auprès de laquelle mon père, dit-on, était galant.
339La chambre de mon grand-père, au premier étage sur la Grenette, était peinte en gros vert et mon père me disait dès ce temps-là:
340«Le grand-papa, qui a tant d’esprit, n’a pas de bon goût pour les arts.»
341Le caractère timide des Français fait qu’ils emploient rarement les couleurs franches: vert, rouge, bleu, jaune vif; ils préfèrent les nuances indécises. A cela près, je ne vois pas ce qu’il y avait à blâmer dans le choix de mon grand-père. Sa chambre était en plein midi, il lisait énormément, il voulait ménager ses yeux, desquels il se plaignait quelquefois.
342Mais le lecteur, s’il s’en trouve jamais pour ces fadaises[13], verra sans peine que tous mes pourquoi, toutes mes explications, peuvent être très fautives. Je n’ai que des images fort nettes, toutes mes explications me viennent en écrivant ceci, quarante-cinq ans après les événements[14].
343Mon excellent grand-père, qui dans le fait fut mon véritable père et mon ami intime jusqu’à mon parti pris, vers 1796, de me tirer de Grenoble par les mathématiques, racontait souvent une chose merveilleuse.
344Ma mère m’ayant fait porter dans sa chambre (verte), le jour où j’avais un an, 23 janvier 1784[15], me tenait debout près de la fenêtre; mon grand-père, placé vers le lit, m’appelait, je me déterminai à marcher et arrivai jusqu’à lui.
345Alors je parlais un peu et pour saluer je disais hateus. Mon oncle plaisantait sa sœur Henriette (ma mère) sur ma laideur. Il paraît que j’avais une tête énorme, sans cheveux, et que je ressemblais au Père Brulard[16], un moine adroit, bon vivant et à grande influence sur son couvent, mon oncle ou grand-oncle, mort avant moi.
346J’étais fort entreprenant, de là deux accidents racontés avec terreur et regret par mon grand-père: vers le rocher de la Porte-de-France je piquai avec un morceau de fagot appointé, taillé en pointe avec un couteau, un mulet qui eut l’impudence de me camper ses deux fers dans la poitrine, il me renversa. «Un peu plus, il était mort», disait mon grand-père[17].
347Je me figure l’événement, mais probablement ce n’est pas un souvenir direct, ce n’est que le souvenir de l’image que je me formai de la chose, fort anciennement et à l’époque des premiers récits qu’on m’en fit.
348Le second événement tragique fut qu’entre ma mère et mon grand-père je me cassai deux dents de devant en tombant sur le coin d’une chaise. Mon bon grand-père ne revenait pas de son étonnement: «Entre sa mère et moi!» répétait-il, comme pour déplorer la force de la fatalité.
349Le grand trait, à mes yeux, de l’appartement au premier étage, c’est que j’entendais le bruissement de la barre de fer à l’aide de laquelle on pompait, ce gémissement prolongé et point aigre me plaisait fort.
350Le bon sens dauphinois se révolta à peu près contre la Cour. Je me souviens fort bien du départ de mon grand-père pour les Etats de Romans, il était alors patriote fort considéré, mais des plus modérés; on peut se figurer Fontenelle tribun du peuple.
351Le jour du départ, il faisait un froid à pierre fendre (ce fut (à vérifier) le grand hiver de 1789 à 1790[18], il y avait un pied de neige sur la place Grenette).
352Dans la cheminée de la chambre de mon grand-père, il y avait un feu énorme. La chambre était remplie d’amis qui venaient voir monter en voiture. Le plus célèbre avocat consultant de la ville, l’oracle en matière de droit, belle place dans une ville de Parlement, M. Barthélemy d’Orbane, ami intime de la famille, était en O et moi en H [19], devant le feu pétillant. J’étais le héros du moment, car je suis convaincu que mon grand-père ne regrettait que moi à Grenoble et n’aimait que moi.
353Dans cette position, M. Barthélemy d’Orbane m’apprit à faire des grimaces. Je le vois encore et moi aussi. C’est un art dans lequel je fis les plus rapides progrès, je riais moi-même des mines que je faisais pour faire rire les autres. Ce fut en vain qu’on s’opposa bientôt au goût croissant des grimaces, il dure encore, je ris souvent des mines que je fais quand je suis seul.
354Dans la rue un fat passe avec une mine affectée (M. Lysimaque[20], par exemple, ou M. le comte …, amant de Mme Del Monte), j’imite sa mine et je ris. Mon instinct est plutôt d’imiter les mouvements ou plutôt les positions affectées de la figure (face) que ceux du corps. Au Conseil d’Etat, j’imitais sans le vouloir et d’une façon fort dangereuse l’air d’importance du fameux comte Regnault de Saint-Jean-d’Angely, placé à trois pas de moi, particulièrement quand, pour mieux écouter le colérique abbé Louis, placé de l’autre côté de la salle vis-à-vis de lui, il abaissait les cols démesurément longs de sa chemise[21]. Cet instinct ou cet art que je dois à M. d’Orbane m’a fait beaucoup d’ennemis. Actuellement, le sage di Fiore me reproche l’ironie cachée, ou plutôt mal cachée, et apparente malgré moi dans le coin droit de la bouche.
355A Romans, il ne manqua que cinq voix à mon grand-père pour être député. «J’y serais mort», répétait-il souvent en se félicitant d’avoir refusé les voix de plusieurs bourgeois de campagne qui avaient confiance en lui et venaient le consulter le matin chez lui. Sa prudence à la Fontenelle l’empêchait d’avoir une ambition sérieuse, il aimait beaucoup cependant à faire un discours devant une assemblée choisie, par exemple à la Bibliothèque[22]. Je m’y vois encore, l’écoutant dans la première salle remplie de monde, et immense à mes yeux. Mais pourquoi ce monde? à quelle occasion? C’est ce que l’image ne me dit pas. Elle n’est qu’image.
356Mon grand-père nous racontait souvent qu’à Romans son encre, placée sur la cheminée bien chauffée, gelait au bout de sa plume. Il ne fut pas nommé, mais fit nommer un député ou deux dont j’ai oublié les noms, mais lui n’oubliait pas le service qu’il leur avait rendu et les suivait des yeux dans l’assemblée, où il blâmait leur énergie.
357J’aimais beaucoup M. d’Orbane ainsi que le gros chanoine son frère, j’allais les voir place des Tilleuls ou sous la voûte qui de la place Notre-Dame conduisait à celle des Tilleuls, à deux pas de Notre-Dame, où le chanoine chantait. Mon père ou mon grand-père envoyait à l’avocat célèbre des dindons gras à l’occasion de Noël[23].
358J’aimais aussi beaucoup le Père Ducros, cordelier défroqué (du couvent situé entre le Jardin-de-Ville et l’hôtel de Franquières lequel, à mon souvenir, me semble style de la Renaissance).
359J’aimais encore l’aimable abbé Chélan, curé de Risset près Claix, petit homme maigre, tout nerfs, tout feu, pétillant d’esprit, déjà d’un certain âge, qui me paraissait vieux, mais n’avait peut-être que quarante ou quarante-cinq ans et dont les discussions à table m’amusaient infiniment. Il ne manquait pas de venir dîner chez mon grand-père quand il venait à Grenoble, et le dîner était bien plus gai qu’à l’ordinaire.
360Un jour, à souper, il parlait depuis trois-quarts d’heure en tenant à la main une cuillerée de fraises[24]. Enfin il porta la cuiller à la bouche.
361«L’abbé, vous ne direz pas votre messe demain, dit mon grand-père.
362—Pardonnez-moi, je la dirai demain, mais non pas aujourd’hui, car il est minuit passé.» Ce dialogue fit ma joie pendant un mois, cela me paraissait pétillant d’esprit. Tel est l’esprit pour un peuple ou pour un homme jeune, l’émotion est en eux;—voir les réponses d’esprit admirées par Boccace ou Vasari.
363Mon grand-père, en ces temps heureux, prenait la religion fort gaiement, et ces Messieurs étaient de son avis; il ne devint triste et un peu religieux qu’après la mort de ma mère (en 1790), et encore, je pense, par l’espoir incertain de la retrouver—revoir—dans l’autre monde, comme M. de Broglie[25] qui dit en parlant de son aimable fille, morte à treize ans:
364«Il me semble que ma fille est en Amérique.»
365Je crois que M. l’abbé Chélan dînait à la maison[26] lors de la journée des tuiles. Ce jour-là, je vis couler le premier sang répandu par la Révolution française. C’était un malheureux ouvrier chapelier (S), blessé à mort par un coup de baïonnette (S’) au bas du dos.
366On quitta [la] table au milieu du dîner (T). J’étais en H et le curé Chélan en C.
367Je chercherai la date dans quelque chronologie. L’image est on ne peut plus nette chez moi, il y a peut-être de cela quarante-trois ans[27].
368Un M. de Clermont-Tonnerre, commandant en Dauphiné et qui occupait l’hôtel du Gouvernement, maison isolée donnant sur le rempart (avec une vue superbe sur les coteaux d’Eybens, une vue tranquille et belle, digne de Claude Lorrain) et une entrée par une belle cour rue Neuve, près de la rue des Mûriers, voulut, ce me semble, dissiper un rassemblement; il avait deux régiments, contre lesquels le peuple se défendit avec les tuiles qu’il jetait du liant des maisons, de là le nom: Journée des tuiles[28].
369Un des sous-officiers de ces régiments était Bernadotte, actuel roi de Suède, une âme aussi noble que celle de Murat, roi de Naples, mais bien autrement adroit. Lefèvre, perruquier et ami de mon père, nous a souvent raconté qu’il avait sauvé la vie au général Bernadotte (comme il disait en 1804), vivement pressé au fond d’une allée. Lefèvre était un bel homme fort brave, et le maréchal Bernadotte lui avait envoyé un cadeau.
370Mais tout ceci est de l’histoire, à la vérité racontée par des témoins oculaires, mais que je n’ai pas vue. Je ne veux dire à l’avenir, en Russie et ailleurs, que ce que j’ai vu.
371Mes parents ayant quitté le dîner avant la fin et moi étant seul à la fenêtre de la salle-à-manger, ou plutôt à la fenêtre d’une chambre donnant sur la Grande-rue, je vis une vieille femme qui, tenant à la main ses vieux souliers, criait de toutes ses forces: «Je me révorte! Je me révorte!»
372Elle allait de la place Grenette à la Grande-rue. Je la vis en R [29]. Le ridicule de cette révolte me frappa beaucoup. Une vieille femme contre un régiment me frappa beaucoup. Le soir même, mon grand-père me raconta la mort de Pyrrhus.
373Je pensais encore à la vieille femme quand je fus distrait[30] par un spectacle tragique en O. Un ouvrier chapelier, blessé dans le dos d’un coup de baïonnette, à ce qu’on dit, marchait avec beaucoup de peine, soutenu par deux hommes sur les épaules desquels il avait les bras passés. Il était sans habit, sa chemise et son pantalon de nankin ou blanc étaient remplis de sang, je le vois encore, la blessure d’où le sang sortait abondamment était au bas du dos, à peu près vis-à-vis le nombril.
374On le faisait marcher avec peine pour gagner sa chambre, située au sixième étage de la maison Périer[31], et en y arrivant il mourut.
375Mes parents me grondaient et m’éloignaient de la fenêtre de la chambre de mon grand-père pour que je ne visse pas ce spectacle d’horreur, mais j’y revenais toujours. Cette fenêtre appartenait à un premier étage fort bas.
376Je revis ce malheureux à tous les étages de l’escalier de la maison Périer, escalier éclairé par de grandes fenêtres donnant sur la place.
377Ce souvenir, comme il est naturel, est le plus net qui me soit resté de ces temps-là.
378Au contraire, je retrouve à grand’peine quelques vestiges du souvenir d’un feu de joie au Fontanil (route de Grenoble à Voreppe) où l’on venait de brûler Lamoignon. Je regrettai beaucoup la vue d’une grande figure de paille habillée, le fait est que mes parents, pensant bien et fort contrariés de tout ce qui s’écartait de l’ordre (l’ordre règne dans Varsovie, dit M. le général Sébastiani vers 1632), ne voulaient pas que je fusse frappé de ces preuves de la colère ou de la force du peuple. Moi, déjà à cet âge, j’étais de l’opinion contraire; on peut-être mon opinion à l’âge de huit ans est-elle cachée par celle, bien décidée, que j’eus à dix ans.
379Une fois, MM. Barthélemy d’Orbane, le chanoine Barthélemy, M. l’abbé Rey, M. Bouvier, tout le monde, parlait chez mon grand-père de la prochaine arrivée de M. le maréchal de Vaux.
380«Il vient faire ici une entrée de ballet», dit mon grand-père; ce mot que je ne compris pas me donna beaucoup à penser. Que pouvait-il y avoir de commun, me disais-je, entre un vieux maréchal et un balai?
381Il mourut[32], le son majestueux des cloches m’émut profondément. On me mena voir la chapelle ardente (ce me semble, dans l’hôtel du Commandement, vers la rue des Mûriers, souvenir presque effacé); le spectacle de cette tombe noire et éclairée en plein jour par une quantité de cierges, les fenêtres étant fermées, me frappa. C’était l’idée de la mort paraissant pour la première fois. J’étais mené par Lambert, domestique (valet de chambre) de mon grand-père et mon intime ami. C’était un jeune et bel homme très dégourdi.
382Un de ses amis à lui vint lui dire: «La fille du Maréchal n’est qu’une avare, ce qu’elle donne de drap noir aux tambours pour couvrir leur caisse ne suffit pas pour faire une culotte. Les tambours se plaignent beaucoup, l’usage est de donner ce qu’il faut pour faire une culotte. » De retour à la maison, je trouvai que mes parents parlaient aussi de l’avarice de cette fille du maréchal.
383Le lendemain fut un jour de bataille pour moi. J’obtins avec grande difficulté, ce me semble, que Lambert me mènerait voir passer le convoi. Il y avait une foule énorme. Je me vois au point H[33], entre la grande route et l’eau, près le four à chaux, à deux cents pas en-deçà et à l’orient de la Porte-de-France.
384Le son des tambours voilés par le petit coupon de drap noir non suffisant pour faire une culotte m’émut beaucoup. Mais voici bien une autre affaire: je me trouvais au point H, à l’extrême gauche d’un bataillon du régiment d’Austrasie, je crois, habit blanc et parements noirs, L est Lambert me donnant la main à moi, H. J’étais à six pouces du dernier soldat du régiment, S.
385Il me dit tout-à-coup:
386«Eloignez-vous un peu, afin qu’en tirant je ne vous fasse pas mal.»
387On allait donc tirer! et tant de soldats! ils portaient l’arme renversée.
388Je mourais de peur; je lorgnais de loin la voiture noire qui s’avançait lentement par le pont de pierre[34], tirée par six ou huit chevaux. J’attendais en frémissant la décharge. Enfin, l’officier fit un cri, immédiatement suivi de la décharge de feu. Je fus soulagé d’un grand poids. A ce moment, la foule se précipitait vers la voiture drapée que je vis avec beaucoup de plaisir, il me semble qu’il y avait des cierges.
389On fit une seconde, peut-être une troisième décharge, hors de la Porte-de-France, mais j’étais aguerri[35].
390Il me semble que je me souviens aussi un peu du départ pour Vizille (Etats de la province, tenus au château de Vizille, bâti par le connétable de Lesdiguières). Mon grand-père adorait les antiquités et me fit concevoir une idée sublime de ce château par la façon dont il en parlait. J’étais sur le point de concevoir de la vénération pour la noblesse, mais bientôt MM. de Saint-Ferréol et de Sinard, mes camarades, me guérirent.
391On portait des matelas attachés derrière les chaises de poste (à deux roues).
392Le jeune Mounier, comme disait mon grand-père, vint à la maison. C’est par l’effet d’une séparation violente que sa fille et moi n’avons pas conçu par la suite une passion violente l’un pour l’autre, dernière heure que je passai sous une porte cochère, rue Montmartre, vers le boulevard, pendant une averse, en 1803 ou 1804, lorsque M. Mounier alla remplir les fonctions de préfet à Rennes[36]. (Mes lettres à son fils Edouard, lettre de Victorine, à moi adressée. Le bon est qu’Edouard croit, ce me semble, que je suis allé à Rennes.) Le petit portrait raide et mal peint que l’on voit dans une chambre attenant à la bibliothèque publique de Grenoble, et qui représente M. Mounier en habit de préfet, si je ne me trompe, est ressemblant[37]. Figure de fermeté, mais tête étroite. Son fils, que j’ai beaucoup connu en 1803 et en Russie en 1812 (Viasma sur Tripes)[38], est un plat, adroit et fin matois, vrai type de Dauphinois ainsi que le ministre Casimir Périer, mais ce dernier a trouvé plus Dauphinois que lui. Edouard Mounier en a l’accent traînant, quoique élevé à Weimar, il est pair de France et baron, et juge bravement à la Cour de Paris (1835, décembre). Le lecteur me croira-t-il si j’ose ajouter que je ne voudrais pas être à la place de MM. Félix Faure et Mounier, pairs de France et jadis de mes amis?
393Mon grand-père, ami tendre et zélé de tous les jeunes gens qui aimaient à travailler, prêtait des livres à M. Mounier, et le soutenait contre le blâme de son père. Quelquefois, en passant dans la Grande-rue, il entrait dans la boutique de celui-ci et lui parlait de son fils. Le vieux marchand de drap, qui avait beaucoup d’enfants et ne songeait qu’à l’utile, voyait avec un chagrin mortel ce fils perdre son temps à lire.
394Le fort de M. Mounier fils était le caractère, mais les lumières ne répondaient pas à la fermeté. Mon grand-père nous racontait en riant, quelques années après, que madame Borel, qui devait être la belle-mère de M. Mounier, étant venue acheter du drap, M. Mounier, commis de son père, déploya la pièce, fit manier le drap, et ajouta:
395«Ce drap se vend vingt-sept livres l’aune.
396—Hé bien! monsieur, je vous en donnerai vingt-cinq», dit madame Borel.
397Sur quoi M. Mounier replia la pièce de drap, et la reporta[39] froidement dans sa case.
398«Mais, monsieur! monsieur! dit Mme Borel étonnée, j’irai bien jusqu’à vingt-cinq livres dix sous.
399—Madame, un honnête homme n’a que son mot.»
400La bourgeoise fut fort scandalisée.
401Ce même amour du travail chez les jeunes gens, qui rendrait mon grand-père si coupable aujourd’hui, lui faisait protéger le jeune Barnave[40].
402Barnave était notre voisin de campagne, lui à Saint-Robert, nous à Saint-Vincent (route de Grenoble à Voreppe et Lyon). Séraphie le détestait et bientôt après applaudit à sa mort et au peu de bien qui restait à ses sœurs, dont l’une s’appelait, ce me semble, madame Saint-Germain. A chaque fois que nous passions à Saint-Robert: «Ah! voilà la maison de Barnave», disait Séraphie, et elle le traitait en dévote piquée. Mon grand-père, très bien venu des nobles, était l’oracle de la bourgeoisie, et je pense que la mère de l’immortel Barnave, qui le voyait avec peine négliger les procès pour Mably et Montesquieu, était calmée par mon grand-père. Dans ces temps-là, notre compatriote Mably passait pour quelque chose, et deux ans après on donna son nom à la rue des Clercs[41].
403[1] Le chapitre V ne fait pas partie des trois volumes de la bibliothèque municipale de Grenoble cotés R 299. Il forme les feuillets 39 à 68 (numérotés en outre par Stendhal de 1 à 29) d’un cahier côté R 300, n° 1. Stendhal a écrit dans la marge du fol. 39: «A dicter et mettre à sa place page 75. Relier ce manuscrit à la fin du second.» Il indique encore, en marge du fol. 40: «Petits souvenirs. A placer à son rang vers 1791. Copier à gauche à son rang.» Enfin, un feuillet intercalaire porte: «Petits souvenirs, à placer after the recit of my mother death: Barthélémy d’Orbane. Départ pour Romans, grande neige. Départ pour Vizille. Haine de Séraphie pour les demoiselles Barnave. Décrire la campagne (maison de campagne) … (un mot illisible) nous passons à Saint-Robert.»
404D’autre part, Stendhal a écrit au verso du fol. 74 (ms. R 299, t. I): «A mon égard la plus noire méchanceté succède à la bonté et à la gaieté.
CHAPITRE 4 bis : SOMMAIRE
405Voici les souvenirs qui après 23 X 2 ans me restent des jours heureux passés du temps de ma mère: Salons. Soupers. Le Père Chérubin Beyle. L’abbé Chélan. Je me révorte! Départ pour Romans. Barthélémy d’Orbane. M. Barthélemy m’apprend les grimaces.»
406—En haut du fol. 39 (ms. R 300), on lit la date suivante: «17-22 décembre 1835, Omar.» On lit également au verso du fol. 38: «18 déc. 1835, de 2 à 4 h. 1/2, 14 pages. Je suis si absorbé par les souvenirs qui se dévoilent à mes yeux que je puis à peine former mes lettres.»
407[2] A l’époque où nous occupions le premier étage …—Variante: «Quand nous occupions …»
408[3] … au coin de la place Grenette et de la Grande-rue.—17 déc. 1835. Je souffre du froid, collé contre la cheminée. La cuisse gauche est gelée. (Note de Stendhal.) [4] … suite naturelle de la défiance et de la barbarie générales.—Style. Ordre des idées. Préparer l’attention par quelques mots en parlant: 1° de Lambert;—2° sur mon oncle, dans les premiers chapitres. 17 déc. 35. (Note de Stendhal.)—Autre note de Stendhal: «Style. Rapport des mots aux idées: directeur à l’Académie, artiste, Saint-Marc-Girardin, chevalier of Konig von Janfoutre, Débats.»
409[5] … de s’opposer bien sérieusement à ma course au spectacle.—Il y a un blanc dans le manuscrit entre «course» et «au spectacle».
410[6] J’étais aux premières loges, la seconde à droite.—Ici Stendhal a dessiné un plan de la salle du Théâtre, avec cette légende: «Infâme salle de spectacle de Grenoble, laquelle m’inspirait la vénération la plus tendre. J’en aimais même la mauvaise odeur. Vers 1794, 95 et 96, cet amour alla jusqu’à la fureur, du temps de Mlle Kably.»—En face, plan de la partie de la ville où est situé le théâtre, jusqu’à «la Bastille, fortifiée de 1826 à 1836 par le général Haxo (infatigable hâbleur)».
411[7] Je m’en apercevais fort bien.—Variante: «De quoi je m’apercevais.»
412[8] … comme à l’église de …—Le nom a été laissé en blanc.
413[9] … je me rappelle encore le son des clercs …—Ce mot est surmonté d’une croix. Ce signe revient plusieurs fois dans le manuscrit, à des passages incomplets ou obscurs. Il indique sans doute les endroits que Stendhal se proposait de corriger ultérieurement.
414[10] … j’articulai le nom de M. de Ravix …—Variante: «Je nommai.»
415[11] … Mme de M……, me semblait bien jolie et passait pour fort galante.—Tout cet alinéa est une addition, qui paraît avoir été écrite le lendemain, d’après la comparaison des écritures.
416[12] On lui doit la Bibliothèque.—Le nom de M. Henri Gagnon figure en effet parmi ceux des fondateurs de la bibliothèque municipale.
417[13] … s’il s’en trouve jamais pour ces fadaises …—Variantes: «Fariboles, puérilités.»
418[14] … en écrivant ceci quarante-cinq ans après les événements.—Suit un plan de l’appartement de M. Gagnon ayant vue sur la Grande-rue et la place Grenette. Stendhal n’y indique pas les chambres d’Elisabeth et de Séraphie Gagnon. Il dit à ce sujet: «Je ne vois pas où logeaient ma tante Séraphie et ma grand’tante Elisabeth. J’ai un souvenir vague d’une chambre entre la salle-à-manger et la Grande-rue.»—En face, plan du quartier Saint-Laurent entre le pont de pierre (aujourd’hui pont de l’Hôpital) et les premières maisons de La Tronche. La Tronche était l’«église de M. Dumolard, mon confesseur, curé de La Tronche et grand tejé». Dans l’enceinte de Grenoble, non loin de la Citadelle, Stendhal indique l’emplacement de la maison d’éducation de Mlle de La Sagne, ma sœur, son amie Mlle Sophie Gauthier». C’est l’ancien couvent des Ursulines, rue Sainte-Ursule, aujourd’hui occupé par les bureaux de la direction du Génie.
419[15] … le jour où j’avais un an, 23 janvier 1784 …—Stendhal indique 1783 (1786—3). Cette erreur est volontaire, car elle est reproduite dans un plan de l’appartement de M. Gagnon, dessina au verso du fol. 8, et portant: «Détail, 23 janvier 1788—5.»
420[16] … je ressemblais au Père Brulard …—Chérubin Beyle, né le 17 septembre 1709, religieux du couvent de Saint-François de Grenoble, fils de Joseph Beyle et oncle de Joseph-Chérubin Beyle, père de Stendhal. (Sur la famille paternelle de Stendhal, voir Ed. Maignien, La famille de Beyle-Stendhal, Grenoble, 1889, broch. in-8.) [17] «Un peu plus il était mort», disait mon grand-père.—En face, se trouve un croquis représentant une «coupe de la Porte-de-France», avec le «lieu de la ruade du mulet».
421[18] … le grand hiver de 1789 à 1790 …—En surcharge, au crayon, de la main de R. Colomb: «1788 à 1789». La session des Etats de Romans à laquelle Stendhal fait allusion a duré du 2 novembre 1788 au 16 janvier 1789.
422[19] … M. Barthélémy d’Orbane, ami intime de la famille, était en O et moi en H …—En face, est un plan d’une partie de l’appartement de M. Gagnon. Au coin à droite de la cheminée est Barthélémy d’Orbane et près de lui, devant le feu, le jeune Henri.
423[20] … M. Lysimaque …—Lysimaque Tavernier, chancelier du consulat de France à Cività-Vecchia.—Sur ce personnage, voir C. Stryienski, Soirées du Stendhal-Club (1899), p. 236-242, et A. Chuquet, Stendhal-Beyle (1904), p. 532-533.
424[21] … il abaissait les cols démesurément longs de sa chemise.—Dans la marge est un croquis donnant les places respectives de «l’Empereur», du «colérique abbé Louis (alors non voleur et fort estimé)», du «terrible comte Regnault», et des auditeurs au Conseil d’Etat, parmi lesquels Henri Beyle.
425[22] … devant une assemblée choisie, par exemple à la Bibliothèque.—La bibliothèque municipale était alors située dans le passage dit aujourd’hui du Lycée, près de l’École centrale, plus tard lycée de garçons (voir notre plan de Grenoble en 1793).
426[23] … A l’occasion de Noël.—Variante: «Pour Noël.»
427[24] … tenant à la main une cuillerée de fraises.—Dans l’interligne est cette addition, marquée de deux croix: «Comme il allait manger des fraises.»
428[25] … M. de Broglie.—Ms.: «Gliebro.» Sur les habitudes anagrammatiques de Stendhal, voir notre Introduction.
429[26] … M. l’abbé Chélan dînait à la maison …—Suit un plan d’une partie de l’appartement «au 1er étage», avec la table dans la salle-à-manger, la cuisine et une chambre à coucher. On y voit également, sur la place Grenette, l’emplacement où fut tué l’ouvrier chapelier (au pied des degrés qui conduisent aujourd’hui au n° 4 de la place Grenette).
430[27] … il y a peut-être de cela quarante-trois ans.—La journée des Tuiles eut lieu le 7 juin 1788. (Voir à ce sujet A. Prudhomme, Histoire de Grenoble, p. 587-590.) [28] Journée des tuiles.—J’ai laissé à Grenoble une vue de cette révolte-émeute à l’aquarelle, par M. Le Roy. (Note de Stendhal.) [29] Je la vis en R.—Plan indiquant la place de la vieille femme en R (Grande-rue) et «venant en R’» (place Grenette), et la situation en O (angle Nord de la place Grenette) de l’ouvrier blessé.
431[30] … quand je fus distrait …—Variante: «Mais bientôt après je fus distrait …»—En face, au verso du fol. 19, on lit: «Cette queue savante fait-elle bien? 22 décembre.»
432[31] … la maison Périer.—Maison Périer-Lagrange, aujourd’hui place Grenette, n° 4. (Voir notre plan de Grenoble en 1793.) [32] Il mourut …—Noël de Jourda, comte de Vaux, maréchal de France et lieutenant général du roi en Dauphiné, mourut à Grenoble le 14 septembre 1788.
433[33] Je me vois au point H …—Deux croquis expliquent la position des personnages; l’un est en coupe, l’autre en plan. Un autre dessin (en coupe) se trouve également au verso du fol. 10. Sur le bord de la route, du côté de l’Isère, est en H le «point d’où j’ai vu passer la voiture noire portant les restes du maréchal de Vaux, et, ce qui est bien pis, point d’où j’ai entendu la décharge à deux pieds de moi».
434[34] … le pont de pierre …—Aujourd’hui, pont de l’Hôpital.
435[35] … mais j’étais aguerri.—Ici, nouveau plan indiquant la place de Stendhal, en H, à la première et aux seconde et troisième décharges.
436[36] … M. Mounier alla remplir les fonctions de préfet à Rennes.—Mounier fut nommé préfet de l’Ille-et-Vilaine le 13 avril 1802 par Bonaparte, premier consul.
437[37] … M. Mounier en habit de préfet … est ressemblant.—Un portrait de Mounier existe en effet dans la galerie dauphinoise de la Bibliothèque municipale.
438[38] (Viazma sur Tripes …)—Viazma, chef-lieu de district du gouvernement de Smolensk, est situé sur deux rivières: la Viazma et la Bebréïa.
439[39] … et la reporta froidement dans sa case.—Variante: «Remit.»
440[40] … lui faisait protéger le jeune Barnave.—23 déc. 35. Fatigué du travail after 3 heures. (Note de Stendhal.) [41] … la rue des Clercs.—Le feuillet se termine par un plan indiquant la «grand’route» de Grenoble à Lyon, avec Saint-Robert et la maison de Barnave, le Fontanil et Saint-Vincent, avec la «chaumière pittoresque de mon grand-père», dit Stendhal.
441Au verso de ce feuillet, on lit: «A placer: Secret de la fortune de MM. Rothschild, vu par Dominique le 23 décembre 1835. Ils vendent ce dont tout le monde a envie, des rentes, et de plus s’en sont faits fabricants (id est en prenant les emprunts).»
442Au-dessous: «Il faudrait acheter un plan de Grenoble et le coller ici. Faire prendre les extraits mortuaires de mes parents, ce qui me donnerait des dates, et l’extrait de naissance de my dearest mother et de mon bon grand-père. Décembre 1835. —Qui pense à eux aujourd’hui que moi, et avec quelle tendresse, à ma mère, morte depuis quarante-six ans? Je puis donc parler librement de leurs défauts. La même justification pour madame la baronne de Barckoff, Mme Alex. Petit, Mme la baronne Dembowski (que de temps que je n’ai pas écrit ce nom!), Virginie, 2 Victorines, Angela, Mélanie, Alexandrine, Méthilde, Clémentine, Julia, Alberthe de Rubempré (adorée pendant un mois seulement).
443V. 2 V. A. M. A. M. C. I. A.
444Un homme plus positif dirait:
445A. M. C. I. A.»
446On lit encore: «Droit que j’ai d’écrire ces mémoires: quel être n’aime pas qu’on se souvienne de lui?»
447—Deux feuillets supplémentaires, numérotés 69 et 70 du cahier, portent: (Fol. 69 recto) «20 décembre 1835. Faits à placer en leur lieu, mis ci-derrière pour ne pas les oublier: nomination d’inspecteur du mobilier, derrière la page 254 de la présente numération.—A sept ans commencé le latin, donc en 1790.»
448(Fol. 69 verso): «Faits placés ici pour ne pas les oublier, à mettre en leur lieu: Pourquoi Omar m’est pesante.
449C’est que je n’ai pas une société le soir pour me distraire de mes idées du matin. Quand je faisais un ouvrage à Paris, je travaillais jusqu’à étourdissements et impossibilité de marcher. Six heures sonnant, il fallait pourtant aller dîner, sous peine de déranger les garçons du restaurateur, pour un dîner de 3 fr. 50, ce qui m’arrivait souvent, et j’en rougissais. J’allais dans un salon; là, à moins qu’il ne fût bien piètre, j’étais absolument distrait de mon travail du matin, au point d’en avoir oublié même le sujet en rentrant chez moi à une heure.»
450(Fol 70 verso): «20 décembre 1835. Fatigue du matin.
451Voilà ce qui me manque à Omar: la société est si languissante (Mme Sandre, the mother of Marieta), la comtesse Rave …, la princesse de Da … ne valent pas la peine de monter en voiture.
452Tout cela ne peut me distraire des idées du matin, de façon que quand je reprends mon travail le lendemain, au lieu d’être frais et soulagé je suis absolument éreinté.
453Et après quatre ou cinq jours de cette vie, je me dégoûte de mon travail, j’en ai réellement tué les idées en y pensant trop continuement. Je fais un voyage de quinze jours à Cività-Vecchia et à Ravenne (1835, octobre). Cet intervalle est trop long, j’ai oublié mon travail. Voilà pourquoi le Chasseur vert languit, voilà ce qui, avec le manque total de bonne musique, me déplaît dans Omar.»
CHAPITRE VI
454Après la mort de ma mère, mon grand-père fut au désespoir. Je vois, mais aujourd’hui seulement, que c’était un homme qui devait avoir un caractère dans le genre de celui de Fontenelle, modeste, prudent, discret, extrêmement aimable et amusant avant la mort de sa fille chérie. Depuis, il se renfermait souvent dans un silence discret. Il n’aimait au monde que cette fille et moi[2].
455Son autre fille, Séraphie, l’ennuyait et le vexait; il aimait la paix par-dessus tout, et elle ne vivait que de scènes. Mon bon grand-père, pensant à son autorité de père, se faisait de vifs reproches de ne pas montrer les dents (c’est une expression du pays; je les conserve, sauf à les traduire plus tard en français de Paris, je les conserve en ce moment pour mieux me rappeler les détails qui m’arrivent en foule). M. Gagnon estimait et craignait sa sœur, qui lui avait préféré dans la jeunesse un frère mort à Paris, chose que le frère survivant ne lui avait jamais pardonné, mais avec son caractère à la Fontenelle, aimable et pacifique, il n’y paraissait nullement; j’ai deviné cela plus tard.
456M. Gagnon avait une sorte d’aversion pour son fils, Romain Gagnon, mon oncle, jeune homme brillant et parfaitement aimable.
457C’est la possession de cette qualité qui brouillait, ce me semble, le père et le fils; ils étaient tous deux, mais dans des genres différents, les hommes les plus aimables de la ville. Mon grand-père était plein de mesure dans les plaisanteries et son esprit fin et froid pouvait passer inaperçu. Il était d’ailleurs un prodige de science pour ce temps-là (où florissait la plus drôle d’ignorance). Les sots ou les envieux (MM. Champel, Tournus (le cocu), Tourte) lui faisaient sans cesse, pour se venger, des compliments sur sa mémoire. Il savait, croyait et citait les auteurs approuvés sur toutes sortes de sujets.
458«Mon fils n’a rien lu», disait-il quelquefois avec humeur. Rien n’était plus vrai, mais il était impossible de s’ennuyer dans une société où était M. Gagnon le fils. Son père lui avait donné un charmant appartement dans sa maison et l’avait fait avocat. Dans une ville de parlement, tout le monde aimait la chicane, et vivait de la chicane, et faisait de l’esprit sur la chicane. Je sais encore un nombre de plaisanteries sur le pétitoire et le possessoire.
459Mon grand-père donnait le logement et la table à son fils, plus une pension de cent francs par mois, somme énorme à Grenoble en 1789, pour ses menus plaisirs, et mon oncle achetait des habits brodés de mille écus et entretenait des actrices.
460Je n’ai fait qu’entrevoir ces choses, que je pénétrais par les demi-mots de mon grand-père. Je suppose que mon oncle recevait des cadeaux de ses maîtresses riches, et avec cet argent s’habillait magnifiquement et entretenait les maîtresses pauvres. Il faut savoir que, dans notre pays et alors, il n’y avait rien de mal à recevoir de l’argent de Mme Dulauron, ou de Mme de Marcieu, ou de Mme de Sassenage, pourvu qu’on le dépensât hic et nunc et qu’on ne thésaurisât pas. Hic et nunc est une façon de parler que Grenoble devait à son parlement.
461Il est arrivé plusieurs fois que mon grand-père, arrivant chez M. de Quinsonnas ou dans un autre cercle, apercevait un jeune homme richement vêtu et que tout le monde écoutait, c’était son fils.
462«Mon père ne me connaissait pas ces habits, me disait mon oncle, je m’éclipsais au plus vite et rentrais pour reprendre le modeste frac. Quand mon père me disait: Mais faites-moi un peu le plaisir de me dire où vous prenez les frais de cette toilette.—Je joue et j’ai du bonheur, répondais-je.—Mais alors, pourquoi ne pas payer vos dettes?—Et madame Une telle qui voulait me voir avec le bel habit qu’elle m’avait acheté! continuait mon oncle. Je m’en tirais par quelque calembredaine.»
463Je ne sais si mon lecteur de 1880 connaît un roman fort célèbre encore aujourd’hui: les Liaisons dangereuses avaient été composées à Grenoble par M. Choderlos de Laclos, officier d’artillerie, et peignaient les mœurs de Grenoble.
464J’ai encore connu Mme de Merteuil, c’était Mme de Montmort, qui me donnait des noix confites, boiteuse qui avait la maison Drevon au Chevallon, près l’église de Saint-Vincent, entre le Fontanil et Voreppe, mais plus près du Fontanil. La largeur du chemin séparait le domaine de Mme de Montmort (ou loué par Mme de Montmort) et celui de M. Henri Gagnon. La jeune personne riche qui est obligée de se mettre au couvent a dû être une demoiselle de Blacons, de Voreppe.
465Cette famille est exemplaire par la tristesse, la dévotion, la régularité et l’ultracisme, ou du moins était exemplaire vers 1814, quand l’Empereur m’envoya commissaire dans la 7me division militaire avec le vieux sénateur comte de Saint-Vallier, un des roués de l’époque de mon oncle et qui me parla beaucoup de lui comme ayant fait faire d’insignes folies à mesdames N. et N., j’ai oublié les noms. Alors j’étais brûlé du feu sacré et ne songeais qu’aux moyens de repousser les Autrichiens, ou du moins de les empêcher d’entrer aussi vite.
466J’ai donc vu cette fin des mœurs de Mme de Merteuil, comme un enfant de neuf ou dix ans dévoré par un tempérament de feu peut voir ces choses, dont tout le monde évite de lui dire le fin mot.
467[p. 76] [p. 77]
468[1] Le chapitre VI est le chapitre IV bis du manuscrit (R 299, fol. 75 à 81).—Écrit à Rome, le 2 décembre 1835.
469[2] Il n’aimait au monde que cette fille et moi.—Et moi a été ajouté au crayon par Stendhal.
CHAPITRE VII
470La famille était clone composée, à l’époque de la mort de ma mère, vers 1790, de MM. Gagnon père, 60 ans; Romain Gagnon, son fils, 25; Séraphie, sa fille, 24; Elisabeth, sa sœur, 64; Chérubin Beyle, son gendre, 43; Henri, son fils, 7; Pauline, sa fille, 4; Zénaïde, sa fille, 2.
471Voilà les personnages du triste drame de ma jeunesse, qui ne me rappelle presque que souffrances et profondes contrariétés morales. Mais voyons un peu le caractère de ces personnages.
472Mon grand-père, Henri Gagnon (60 ans); sa fille Séraphie, ce diable femelle dont je n’ai jamais su l’âge, elle pouvait avoir 22 ou 24 ans; sa sœur Elisabeth Gagnon (64 ans), grande femme maigre, sèche, avec une belle figure italienne, caractère parfaitement noble, mais noble avec les raffinements et les scrupules de conscience espagnols. Elle a à cet égard formé mon cœur et c’est à ma tante Elisabeth que je dois les abominables duperies de noblesse à l’espagnole dans lesquelles je suis tombé pendant les premiers trente ans de ma vie. Je suppose que ma tante Elisabeth, riche (pour Grenoble), était restée fille à la suite d’une passion malheureuse. J’ai appris[2] quelque chose comme cela de la bouche de ma tante Séraphie dans ma première jeunesse.
473La famille était enfin composée de mon père.
474Joseph-Chérubin Beyle, avocat au Parlement du pays, ultra et chevalier de la Légion d’honneur, adjoint au maire de Grenoble, mort en 1819, à 72 ans, dit-on, ce qui le suppose né en 1747. Il avait donc, en 1790, quarante-trois ans[3].
475C’était un homme extrêmement peu aimable, réfléchissant toujours à des acquisitions et à des ventes de domaines, excessivement fin, accoutumé à vendre aux paysans et à acheter d’eux, archi-Dauphinois. Il n’y avait rien de moins espagnol et de moins follement noble que cette âme-là, aussi était-il antipathique à ma tante Elisabeth. Il était de plus excessivement ridé et laid, et déconcerté et silencieux avec les femmes, qui pourtant lui étaient nécessaires.
476Cette dernière qualité lui avait donné l’intelligence de la Nouvelle-Héloïse et des autres ouvrages de Rousseau, dont il ne parlait qu’avec adoration, tout en le maudissant comme impie, car la mort de ma mère le jeta dans la plus haute et la plus absurde dévotion[4]. Il s’imposa l’obligation de dire tous les offices d’un prêtre, il fut même question pendant trois ou quatre ans de son entrée dans les ordres, et probablement il fut retenu par le désir de me laisser sa place d’avocat; il allait être consistorial: c’était une distinction noble parmi les avocats, dont il parlait comme un jeune lieutenant de grenadiers parle de la croix. Il ne m’aimait pas comme individu, mais comme fils devant continuer sa famille.
477Il aurait été bien difficile qu’il m’aimât: 1° il voyait clairement que je ne l’aimais point, jamais je ne lui parlais sans nécessité, car il était étranger à toutes ces belles idées littéraires et philosophiques qui faisaient la base de mes questions à mon grand-père et des excellentes réponses de ce vieillard aimable. Je le voyais fort peu. Ma passion pour quitter Grenoble, c’est-à-dire lui, et ma passion pour les mathématiques,—seul moyen que j’avais de quitter cette ville que j’abhorrais et que je hais encore, car c’est là que j’ai appris à connaître les hommes,—ma passion mathématique me jeta dans une profonde solitude de 1797 à 1799. Je puis dire avoir travaillé pendant ces deux années et même pendant une partie de 1790 comme Michel-Ange travailla à la Sixtine.
478Depuis mon départ, à la fin d’octobre 1799,—je me souviens de la date parce que le 18 brumaire, 9 novembre, je me trouvais à Nemours,—je n’ai été pour mon père qu’un demandeur d’argent, la froideur a sans cesse augmenté, il ne pouvait pas dire un mot qui ne me déplût. Mon horreur était de vendre un champ à un paysan en finassant pendant huit jours, à l’effet de gagner 300 francs; c’était là sa passion.
479Rien de plus naturel. Son père, qui portait, je crois, le grand nom de Pierre Beyle, mourut de la goutte, à Claix, à l’improviste, à 63 ans. Mon père à 18 ans (c’était donc vers 1765) se trouva avec un domaine à Claix rendant 800 ou 1.800 francs, c’est l’un des deux, une charge de procureur et dix sœurs à établir, une mère, riche héritière, c’est-à-dire ayant peut-être 60.000 francs et en sa qualité d’héritière ayant le diable au corps. Elle m’a encore longtemps souffleté dans mon enfance quand je tirais la queue à son chien Azor (chien de Bologne à longues soies blanches). L’argent fut donc, et avec raison, la grande pensée de mon père, et moi je n’y ai jamais songé qu’avec dégoût. Cette idée me représente des peines cruelles, car en avoir ne me fait aucun plaisir, en manquer est un vilain malheur.
480Jamais peut-être le hasard n’a rassemblé deux êtres plus foncièrement antipathiques que mon père et moi.
481De là l’absence de tout plaisir dans mon enfance, de 1790 à 1799. Cette saison, que tout le monde[5] dit être celle des vrais plaisirs de la vie, grâce à mon père n’a été pour moi qu’une suite de douleurs amères et de dégoûts. Deux diables étaient déchaînés contre ma pauvre enfance, ma tante Séraphie et mon père, qui dès 1791 devint son esclave.
482Le lecteur peut se rassurer sur le récit de mes malheurs, d’abord il peut sauter quelques pages, parti que je le supplie de prendre, car j’écris à l’aveugle, peut-être des choses fort ennuyeuses même pour 1835, que sera-ce en 1880?
483En second lieu, je n’ai presque aucun souvenir de la triste époque 1790-1795, pendant laquelle j’ai été un pauvre petit bambin persécuté, toujours grondé à tout propos, et protégé seulement par un sage à la Fontenelle qui ne voulait pas livrer bataille pour moi, et d’autant qu’en ces batailles son autorité supérieure à tout lui commandait d’élever davantage la voix, or c’est ce qu’il avait le plus en horreur; et ma tante Séraphie qui, je ne sais pourquoi, m’avait pris en guignon, le savait bien aussi.
484Quinze ou vingt jours après la mort de ma mère, mon père et moi nous retournâmes coucher dans la triste maison, moi dans un petit lit vernissé fait en cage, placé dans l’alcôve de mon père. Il renvoya ses domestiques et mangea chez mon grand-père, qui jamais ne voulut entendre parler de pension. Je crois que c’est par intérêt[6] pour moi que mon grand-père se donna ainsi la société habituelle d’un homme qui lui était antipathique.
485Ils n’étaient réunis que par le sentiment d’une profonde douleur. A l’occasion de la mort de ma mère, ma famille rompit toutes ses relations de société, et, pour comble d’ennui pour moi, elle a depuis constamment vécu isolée.
486M. Joubert, mon pédant montagnard (on appelle cela à Grenoble Bet, ce qui veut dire un homme grossier né dans les montagnes de Gap), M. Joubert qui me montrait le latin, Dieu sait avec quelle sottise, en me faisant réciter les règles du rudiment, chose qui rebutait mon intelligence, et l’on m’en accordait beaucoup, mourut. J’allais prendre ses leçons sur la petite place Notre-Dame[7], je puis dire n’y avoir jamais passé sans me rappeler ma mère et la parfaite gaieté de la vie que j’avais menée de son temps. Actuellement, même mon bon grand-père en m’embrassant me causait du dégoût.
487Le pédant Joubert à figure terrible me laissa en legs le second volume d’une traduction française de Quinte-Curce, ce plat Romain qui a écrit la vie d’Alexandre.
488Cet affreux pédant, homme de cinq pieds six pouces, horriblement maigre et portant une redingote noire, sale et déchirée, n’était cependant pas mauvais au fond.
489Mais son successeur, M. l’abbé Raillane, fut dans toute l’étendue du mot un noir coquin. Je ne prétends pas qu’il ait commis des crimes, mais il est difficile d’avoir une âme plus sèche, plus ennemie de tout ce qui est honnête, plus parfaitement dégagée de tout sentiment d’humanité. Il était prêtre, natif d’un village de Provence; il était petit, maigre, très pincé, le teint vert, l’œil faux avec les sourcils abominables.
490Il venait de finir l’éducation de Casimir et Augustin Périer et de leurs quatre ou six frères[8].
491Casimir a été un ministre très célèbre et selon moi dupe de Louis-Philippe[9]. Augustin, le plus emphatique des hommes, est mort pair de France[10]. Scipion était mort un peu fou vers 1806[11]. Camille a été un plat préfet[12] et vient d’épouser en secondes noces une femme fort riche[13], il est un peu fou comme tous ses frères. Joseph, mari d’une jolie femme extrêmement affectueuse et qui a eu des amours célèbres, a peut-être été le plus sage de tous[14]. Un autre, Amédée[15], je crois, a peut-être volé au jeu vers 1815, aima mieux passer cinq ans à Sainte-Pélagie que payer.
492Tous ces frères étaient fous au mois de mai, eh bien! je crois qu’ils devaient départir cet avantage à notre commun précepteur, M. l’abbé Raillane.
493Cet homme, par adresse, ou par instinct de prêtre[16], était ennemi juré de la logique et de tout raisonnement droit.
494Mon père le prit apparemment par vanité. M. Périer milord[17], le père du ministre Casimir, passait pour l’homme le plus riche du pays. Dans le fait, il avait dix ou onze enfants et a laissé trois cent cinquante mille francs à chacun[18]. Quel honneur pour un avocat au parlement de prendre pour son fils le précepteur sortant de chez M. Périer!
495Peut-être M. Raillane fut-il renvoyé pour quelque méfait; ce qui me donne ce soupçon aujourd’hui, c’est qu’il y avait encore dans la maison Périer trois enfants fort jeunes, Camille de mon âge, Joseph et Amédée, je crois, beaucoup plus jeunes.
496J’ignore absolument les arrangements financiers que mon père fit avec l’abbé Raillane. Toute attention donnée aux choses d’argent était réputée vile et basse au suprême degré dans ma famille. Il y était en quelque sorte contre la pudeur de parler d’argent, l’argent était comme une triste nécessité de la vie et indispensable malheureusement, comme les lieux d’aisance, mais dont il ne fallait jamais parler. On parlait toutefois et par exception des sommes rondes que coûtait un immeuble, le mot immeuble était prononcé avec respect.
497M. Bellier a payé son domaine de Voreppe 20.000 écus. Pariset coûte plus de 12.000 écus (de trois livres) à notre cousin Colomb.
498Cette répugnance, si contraire aux usages de Paris, de parler d’argent venait, de je ne sais où et s'est complètement impatronisée dans mon caractère. La vue d’une grosse somme d’or ne réveille d’autre idée en moi que l’ennui de la garantir des voleurs, ce sentiment a souvent été pris pour de l’affectation, et je n’en parle plus.
499Tout l’honneur, tous les sentiments élevée et fiers de la famille nous venaient de ma tante Elisabeth; ces sentiments régnaient en despotes dans la maison, et toutefois elle en parlait fort rarement, peut-être une fois en deux ans; en général, ils étaient amenés par un éloge de son père. Cette femme, d’une rare élévation de caractère, était adorée, par moi, et pouvait avoir alors soixante-cinq ans, toujours mise avec beaucoup de propreté et employant à sa toilette fort modeste des étoiles chères. On conçoit bien que ce n’est qu’aujourd’hui et en y pensant que je découvre ces choses. Par exemple, je ne sais la physionomie d’aucun de mes parents et cependant, j’ai présents leurs traits jusque dans le plus petit détail. Si je me figure un lieu la physionomie de mon excellent grand-père, c’est à cause de la visite que je lui fis quand j’étais déjà auditeur ou adjoint aux commissaires des guerres; j’ai perdu absolument l’époque de cette visite. J’ai été homme fort tard pour le caractère, c’est ainsi que j’explique aujourd’hui ce manque de mémoire pour les physionomies. Jusqu’à vingt-cinq ans, que dis-je, souvent encore il faut que je me tienne à deux mains pour n’être pas tout à la sensation produite par les objets et pouvoir les juger raisonnablement, avec mon expérience. Mais que diable est-ce que cela fait au lecteur? Que lui fait tout cet ouvrage? Et cependant, si je n’approfondis pas ce caractère de Henri, si difficile à connaître pour moi, je ne me conduis pas en honnête auteur cherchant à dire sur son sujet tout ce qu’il peut savoir. Je prie mon éditeur, si jamais j’en ai un, de couper ferme ces longueurs.
500Un jour, ma tante Elisabeth Gagnon s’attendrit sur le souvenir de son frère, mort jeune à Paris; nous étions seuls, une après-dînée, dans sa chambre sur la Grenette. Evidemment cette âme élevée répondait à ses pensées, et comme elle m’aimait m’adressait la parole pour la forme.
501«… Quel caractère! (Ce qui voulait dire: quelle force de volonté.) Quelle activité! Ah! quelle différence!» (Cela voulait dire: quelle différence avec celui-ci, mon grand-père, Henri Gagnon.) Et aussitôt, se reprenant et songeant devant qui elle parlait, elle ajouta: « Jamais je n'en ai tant dit.»
502Moi: «Et à quel âge est-il mort?»
503Mlle Elisabeth: «A vingt-trois ans.»
504Le dialogue dura longtemps; elle vint à parler de son père. Parmi cent détails, de moi oubliés, elle dit:
505«A telle époque, il pleurait de rage en apprenant que l’ennemi s’approchait de Toulon.»
506(Mais quand l’ennemi s’est-il approché de Toulon? Vers 1736, peut-être, dans la guerre marquée par la bataille de l’Assiette, dont je viens de voir en 34 une gravure intéressante par la vérité.) Il aurait voulu que la milice marchât. Or, rien au monde n’était plus opposé aux sentiments de mon grand-père Gagnon, véritable Fontenelle, l’homme le plus spirituel et le moins patriote que j’aie jamais connu. Le patriotisme aurait distrait bassement mon grand-père de ses idées élégantes et littéraires. Mon père aurait calculé sur-le-champ ce qu’il pouvait lui rapporter. Mon oncle Romain aurait dit d’un air alarmé: «Diable! cela peut me faire courir quelque danger.» Le cœur de ma vieille tante et le mien auraient palpité[19] d’intérêt.
507Peut-être j’avance un peu les choses à mon égard et j’attribue à sept ou huit ans les sentiments que j’eus à neuf ou dix. Il est impossible pour moi de distinguer sur les même choses les sentiments de deux époques antiques.
508Ce dont je suis sûr, c’est que le portrait sérieux et rébarbatif de mon arrière-grand-père[20]
509dans son cadre doré à grandes rosaces d’un demi-pied de large, qui me faisait presque peur, me devint cher et sacré dès que j’eus appris les sentiments courageux et généreux que lui avaient inspiré les ennemis s’approchant de Toulon.
510PORTRAIT DE HENRI GAGNON. MÉDECIN (Bibl. mun. de Grenoble. collection de portraits Dauphinois) [1] Le chapitre VII est le chapitre V du manuscrit (fol. 81 à 99).—Écrit à Rome, le 2 décembre, et à Cività-Vecchia, le 5 décembre 1835.—On lit au verso du fol. 92: «Idée: Peut-être en ne corrigeant pas ce premier jet parviendrai-je à ne pas mentir par vanité. Omar, 3 décembre 1835.»
511[2] J’ai appris …—Variante: «Su.»
512[3] Il avait donc, en 1790, quarante-trois ans.—Chérubin-Joseph Beyle était né le 29 mars 1747. Il épousa le 20 février 1781 Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon et mourut le 20 juin 1819.
513[4] … la plus absurde dévotion.—Ms.: «Surdeab tiondévo.»
514[5] Cette saison, que tout le monde …—Variante: «Cet âge, que l’avis de tout le monde …»
515[6] Je crois que c’est par intérêt pour moi …—Variante: «Amitié.»
516[7] J’allais prendre ses leçons sur la petite place Notre-Dame …—A cette époque, la «voie centrale» (rue Président-Carnot) et l’avenue Maréchal-Randon n’étaient pas encore ouvertes. Voir notre plan de Grenoble en 1793.
517[8] … Casimir et Augustin Périer et de leurs quatre ou six frères.—Casimir et Augustin Périer étaient fils de Claude Périer. Claude Périer eut neuf fils et trois filles: Jacques-Prosper (mort enfant), Elisabeth-Joséphine, Euphrosine-Marine (morte enfant), Augustin-Charles, Alexandre-Jacques, Antoine-Scipion, Casimir-Pierre, Adélaïde-Hélène, surnommée Marine, Camille-Joseph, Alphonse, Amédée-Auguste et André-Jean-Joseph.
518[9] Casimir a été un ministre très célèbre …—Casimir-Pierre Périer, le ministre, était né à Grenoble le 11 octobre 1777; il mourut à Paris le 16 mai 1832.
519[10] Augustin … est mort pair de France.—Augustin-Charles Périer était né à Grenoble le 22 mai 1773. Pair de France à la mort de son frère Casimir (16 mai 1832), il mourut à Frémigny (Seine-et-Oise), le 2 décembre 1833.
520[11] Scipion était mort … vers 1806.—Scipion Périer est mort à Paris en 1821. (Note au crayon de R. Colomb.)—Il était né le 14 juin 1776.
521[12] Camille a été un plat préfet …—Camille-Joseph Périer, né a Grenoble le 15 août 1781. Préfet de la Corrèze depuis le 12 février 1810 jusqu’en 1815, et de la Meuse depuis le 10 février 1819 jusqu’en 1822. Plus tard député et pair de France, il est mort le 14 septembre 1844.
522[13] … et vient d’épouser en secondes noces une femme fort riche …—Erreur, Mlle de Sahune n’a pas eu un sou de dot. (Note au crayon de R. Colomb.)—Camille Périer épousa en premières noces Adèle Lecoulteux de Canteleux, et en secondes noces Amélie Pourcet de Sahune, cousine de Louise-Henriette de Berckeim, femme d’Augustin Périer.
523[14] Joseph, mari d'une jolie femme …—André-Joseph-Jean Périer, né à Grenoble le 27 novembre 1786, dirigea la banque Périer frères, à Paris. A l’époque où Stendhal écrivait la Vie de Henri Brulard, il était député de la Marne (Epernay) depuis le 15 novembre 1832. Il épousa Mlle Marie-Aglaé du Clavel de Kergonan et mourut à Paris le 18 décembre 1868.
524[15] … Amédée … a peut-être volé au jeu vers 1815 …—Amédée-Auguste Périer, né à Grenoble le 14 mars 1785, est mort à Paris en 1851.—L’histoire racontée par Stendhal nous est absolument inconnue et nous semble un produit de l’esprit caustique de notre auteur.
525[16] … par instinct de prêtre …—Ms.: «Reprêt.»
526[17] M. Périer milord …—Sur ce surnom de milord donné à Claude Périer, voir t. II, p. 149.
527[18] … a laissé trois cent cinquante mille francs à chacun.—-M. Périer a laissé dix enfants et 500.000 francs à chacun. (Note au crayon de R. Colomb.)—En réalité, Claude Périer eut douze enfants, dont deux moururent jeunes.
528[19] … auraient palpité …—Variante: «Palpitaient.»
529[20] … le portrait sérieux et rébarbatif de mon arrière-grand-père …—Le manuscrit porte: «Mon grand-père.»
CHAPITRE VIII
530A cette occasion, ma tante Elisabeth me raconta que mon arrière-grand-père était né à Avignon, ville de Provence, pays où venaient les oranges, me dit-elle avec l’accent du regret, et beaucoup plus rapprochée de Toulon que Grenoble. Il faut savoir que la grande magnificence de la ville c’étaient soixante ou quatre-vingts orangers en caisse, provenant peut-être du connétable de Lesdiguières, le dernier grand personnage produit par le Dauphiné, lesquels, à l’approche de l’été, étaient places en grande pompe dans les environs de la magnifique allée des Marronniers, plantée aussi, je crois, par Lesdiguières[2]. «Il y a donc un pays où les orangers viennent en pleine terre?» dis-je à ma tante. Je comprends aujourd’hui que, sans le savoir, je lui rappelais l’objet éternel de ses regrets.
531Elle me raconta que nous étions originaires d’un pays encore plus beau que la Provence (nous, c’est-à-dire les Gagnon), que le grand-père de son grand-père, à la suite d’une circonstance bien funeste, était venu se cacher à Avignon à la suite[3] d’un pape; que là il avait été obligé de changer un peu son nom et de se cacher, qu’alors il avait vécu du métier de chirurgien.
532Avec ce que je sais de l’Italie d’aujourd’hui, je traduirais ainsi: qu’un M. Guadagni ou Guadanianno, ayant commis quelque petit assassinat en Italie, était venu à Avignon vers 1650, à la suite de quelque légat. Ce qui me frappa beaucoup alors, c’est que nous étions venus (car je me regardais comme Gagnon et je ne pensais jamais aux Beyle qu’avec une répugnance qui dure encore en 1835), que nous étions venus d’un pays où les orangers croissent en pleine terre. Quel pays de délices, pensais-je!
533Ce qui me confirmerait dans cette idée d’origine italienne, c’est que la langue de ce pays était en grand honneur dans la famille, chose bien singulière dans une famille bourgeoise de 1780. Mon grand-père savait et honorait l’italien, ma pauvre mère lisait le Dante, chose fort difficile, même de nos jours; M. Artaud, qui a passé vingt ans en Italie et qui vient d’imprimer une traduction de Dante, ne met pas moins de deux contre-sens et d’une absurdité par page. De tous les Français de ma connaissance, deux seuls: M. Fauriel, qui m’a donné les histoires d’amour arabes, et M. Delécluze, des Débats, comprennent Dante, et cependant tous les écrivailleurs de Paris gâtent sans cesse ce grand nom en le citant et prétendant l’expliquer. Rien ne m’indigne davantage.
534Mon respect pour le Dante est ancien, il date des exemplaires que je trouvai dans le rayon de la bibliothèque paternelle occupé par les livres de ma pauvre mère et qui faisaient ma seule consolation pendant la tyrannie Raillane.
535Mon horreur pour le métier de cet homme et pour ce qu’il enseignait par métier arriva à un point qui frise la manie.
536Croirait-on que, hier encore, 4 décembre 1835, venant de R[ome] à C[ivit]à-V[ecchia], j’ai eu l’occasion de rendre, sans me gêner, un fort grand service à une jeune femme que je ne soupçonne pas fort cruelle. En route, elle a découvert mon nom malgré moi, elle était porteur d’une lettre de recommandation pour mon secrétaire. Elle a des yeux fort beaux et ces yeux m’ont regardé sans cruauté pendant les huit dernières lieues du voyage. Elle m’a prié de lui chercher un logement peu cher; enfin il ne tenait probablement qu’à moi d’en être bien traité; mais, comme j’écris ceci depuis huit jours, le fatal souvenir de M. l’abbé Raillane était réveillé. Le nez aquilin, mais un peu trop petit, de cette jolie Lyonnaise, Mme …[4], m’a rappelé celui de l’abbé, dès lors il m’a été impossible même de la regarder, et j’ai fait semblant de dormir en voiture. Même, après l’avoir fait embarquer par grâce et moyennant huit écus au lieu de vingt-cinq, j’hésitais à aller voir le nouveau lazaret pour n’être pas obligé de la voir et de recevoir ses remerciements.
537Comme il n’y a aucune consolation, rien que de laid et de sale, dans les souvenirs de l’abbé Raillane, depuis vingt ans au moins je détourne les yeux avec horreur du souvenir de cette terrible époque. Cet homme aurait dû faire de moi un coquin, c’était, je le vois maintenant, un parfait jésuite[5], il me prenait à part dans nos promenades le long de l’Isère, de la porte de la Graille[6] à l’embouchure du Drac, ou simplement à un petit bois au-delà du travers de l’île A[7] pour m’expliquer que j’étais imprudent en paroles: «Mais, Monsieur, lui disais-je en d’autres termes, c’est vrai, c’est ce que je sens.
538—N’importe, mon petit ami, il ne faut pas le dire, cela ne convient pas.» Si ces maximes eussent pris, je serais riche aujourd’hui, car trois ou quatre fois la fortune a frappé à ma porte. (J’ai refusé en mai 1814 la direction générale des subsistances (blé) de Paris, sous les ordres de M. le comte Beugnot, dont la femme avait pour moi la plus vive amitié; après son amant, M. Pépin de Bellile, mon ami intime, j’étais peut-être ce qu’elle aimait le mieux.) Je serais donc riche, mais je serais un coquin, je n’aurais pas les charmantes visions du beau, qui souvent remplissent ma tête à mon âge de fifty two.
539Le lecteur croit peut-être que je cherche à éloigner cette coupe fatale d’avoir à parler de l’abbé Raillane.
540Il avait un frère, tailleur au bout de la Grande-rue, près la place Claveyson, qui était l’ignoble en personne. Une seule disgrâce manquait à ce jésuite[8], il n’était pas sale, mais au contraire fort soigné et fort propre. Il avait le goût des serins des Canaries, il les faisait nicher et les tenait fort proprement, mais à côté de mon lit. Je ne conçois pas comment mon père souillait une chose aussi peu saine.
541Mon grand-père n’était jamais remonté dans la maison[9] après la mort de sa fille, il ne l’eût pas souffert, lui: mon père, Chérubin Beyle, comme je l’ai dit, m’aimait comme le soutien de son nom, mais nullement comme fils.
542La cage des serins, en fils de fer attachés à des montants en bois, eux-mêmes attachés au mur par des happes à plâtre, pouvait avoir neuf pieds de long, six de haut et quatre de profondeur. Dans cet espace voltigeaient tristement, loin du soleil, une trentaine de pauvres serins de toute couleur. Quand ils nichaient, l’abbé les nourrissait avec des jaunes d’œuf, et de tout ce qu’il faisait cela seul m’intéressait. Mais ces diables d’oiseaux me réveillaient au point du jour, bientôt après j’entendais la pelle de l’abbé qui arrangeait son feu avec un soin que j’ai reconnu plus tard appartenir aux jésuites [10]. Mais cette volière produisait beaucoup d’odeur, et à deux pieds de mon lit et dans une chambre humide, obscure, où le soleil ne donnait jamais. Nous n’avions pas de fenêtre sur le jardin Lamouroux, seulement un jour de souffrance (les villes de parlement sont remplies de mots de droit) qui donnait une brillante lumière à l’escalier L[11], ombragé par un beau tilleul, quoique l’escalier fût au moins à quarante pieds de terre. Ce tilleul devait être fort grand.
543L’abbé se mettait en colère calme, sombre et méchante d’un diplomate flegmatique, quand je mangeais le pain sec de mon goûter près de ses orangers. Ces orangers étaient une véritable manie, bien plus incommode encore que celle des oiseaux. Ils avaient les uns trois pouces et les autres un pied de haut, ils étaient placés sur la fenêtre O, à laquelle le soleil atteignait un peu pendant deux mois d’été. Le fatal abbé prétendait que les miettes qui tombaient de notre pain bis attiraient les mouches, lesquelles mangeaient ses orangers. Cet abbé aurait donné des leçons de petitesse aux bourgeois les plus bourgeois, les plus patets de la ville. (Patet, prononcez: Patais, extrême attention donnée aux plus petits intérêts.) Mes compagnons, MM. Chazel et Reytiers[12], étaient bien moins malheureux que moi. Chazel était un bon garçon déjà grand, dont le père, méridional je crois, Ce qui veut dire homme franc, brusque, grossier, et commis-commissionnaire de MM. Périer, ne tenait pas beaucoup au latin. Il venait seul (sans domestique) vers les dix heures, faisait mal son devoir latin et filait à midi et demi, souvent il ne venait pas le soir.
544Reytiers, extrêmement joli garçon, blond et timide comme une demoiselle, n’osait pas regarder en face le terrible abbé Raillane. Il était fils unique d’un père le plus timide des hommes et le plus religieux. Il arrivait dès huit heures, sous la garde sévère d’un domestique qui venait le reprendre comme midi sonnait à Saint-André (église à la mode de la ville, dont nous entendions fort bien les cloches). Dès deux heures, le domestique ramenait Reytiers avec son goûter dans un panier. En été, vers cinq heures M. Raillane nous menait promener, en hiver rarement, et alors c’était vers les trois heures. Chazel, qui était un grand, s’ennuyait de la promenade et nous quittait bien vite.
545Nous ambitionnions beaucoup aller du côté de l’île de l’Isère: d’abord la montagne, vue de là, a un aspect délicieux, et l’un des défauts littéraires de mon père et de M. Raillane était d’exagérer sans cesse les beautés de la nature (que ces belles âmes devaient bien peu sentir; ils ne pensaient qu’à gagner de l’argent). A force de nous parler de la beauté du rocher de la Buisserate[13], M. l’abbé Raillane nous avait fait lever la tête. Mais c’était un bien autre objet qui nous faisait aimer le rivage près l’île. Là nous voyions, nous autres pauvres prisonniers, des jeunes gens qui jouissaient de la liberté, allaient et venaient seuls et après se baignaient dans l’Isère et un ruisseau affluent nommé la Biole[14]. Excès de bonheur dont nous n’apercevions pas même la possibilité dans le lointain le plus éloigné.
546M. Raillane, comme un vrai journal ministériel de nos jours, ne savait nous parler que des dangers de la liberté. Il ne voyait jamais un enfant se baignant sans nous prédire qu’il finirait par se noyer, nous rendant ainsi le service de faire de nous des lâches, et il a parfaitement réussi à mon égard. Jamais je n’ai pu apprendre à nager. Quand je fus libre, deux ans après, vers 1795, je pense, et encore en trompant mes parents et faisant chaque jour un nouveau mensonge, je songeais déjà à quitter Grenoble, à quelque prix que ce fût, j’étais amoureux de Mlle Kably, et la nage n’était plus un objet assez intéressant pour moi pour l’apprendre. Toutes les fois que je me mettais à l’eau, Roland (Alphonse) ou quelque autre fort me faisait boire.
547Je n’ai point de dates pendant l’affreuse tyrannie Raillane; je devins sombre et haïssant tout le monde. Mon grand malheur était de ne pouvoir jouer avec d’autres enfants; mon père, probablement très fier d’avoir un précepteur pour son fils, ne craignait rien à l’égal de me voir aller avec des enfants du commun, telle était la locution des aristocrates de ce temps-là. Une seule chose pourrait me fournir une date: Mlle Marine Périer[15] (sœur du ministre Casimir Périer) vint voir M. Raillane, qui peut-être était son confesseur, peu de temps avant son mariage avec ce fou de Camille Teisseire, patriote enragé qui plus tard a brûlé ses exemplaires de Voltaire et de Rousseau, qui, en 1811, lui étant sous-préfet par la grâce de M. Crétet, son cousin, fut si stupéfait de la faveur dont il me vit jouir dans le salon[16] de madame la comtesse Daru (au rez-de-chaussée sur le jardin de l’hôtel de Biron, je crois, hôtel de la Liste civile, dernière maison à gauche de la rue Saint-Dominique, au coin du boulevard des Invalides). Je vois encore sa mine envieuse et la gaucherie de sa politesse à mon égard. Camille Teisseire s’était enrichi, ou plutôt son père s’était enrichi en fabriquant du ratafia de cerises, ce dont il avait une grande honte.
548En faisant rechercher dans les actes de l’état-civil de Grenoble (que Louis XVIII appelait Grelibre) l’acte de mariage de M. Camille Teisseire (rue des Vieux-Jésuites ou place Grenette, car sa vaste maison avait deux entrées) avec Mlle Marine Périer, j’aurais la date de la tyrannie Raillane.
549J’étais sombre, sournois, mécontent, je traduisais Virgile, l’abbé m’exagérait les beautés de ce poète et j’accueillais ses louanges comme les pauvres Polonais d’aujourd’hui doivent accueillir les louanges de la bonhomie russe dans leurs gazettes vendues; je haïssais l’abbé, je haïssais mon père, source des pouvoirs de l’abbé, je haïssais encore plus la religion[17] au nom de laquelle il me tyrannisait. Je prouvais à mon compagnon de chaîne, le timide Reytiers, que toutes les choses qu’on nous apprenait étaient des contes. Où avais-je pris ces idées? Je l’ignore. Nous avions une grande bible à estampes reliée en vert, avec des estampes gravées sur bois et insérées dans le texte, rien n’est mieux pour les enfants. Je me souviens que je cherchais sans cesse des ridicules à cette pauvre bible. Reytiers, plus timide, plus croyant, adoré par son père et par sa mère, qui mettait un pied de rouge et avait été une beauté, admettait mes doutes par complaisance pour moi.
550Nous traduisions donc Virgile à grand’peine, lorsque je découvris dans la bibliothèque de mon père une traduction de Virgile en quatre volumes in-8° fort bien reliés, par ce coquin d’abbé Desfontaines, je crois. Je trouvai le volume correspondant aux Géorgiques et au second livre que nous écorchions (réellement nous ne savions pas du tout le latin). Je cachai ce bienheureux volume aux lieux d’aisance, dans une armoire où l’on déposait les plumes des chapons consommés à la maison; et là, deux ou trois fois pendant notre pénible version, nous allions consulter celle de Desfontaines. Il me semble que l’abbé s’en aperçut par la débonnaireté de Reytiers, ce fut une scène abominable. Je devenais de plus en plus sombre, méchant, malheureux. J’exécrais tout le monde, et ma tante Séraphie superlativement.
551Un an après la mort de ma mère, vers 1791 ou 92, il me semble aujourd’hui que mon père en devint amoureux, de là d’interminables promenades aux Granges[18], où l’on méprenait en tiers en prenant la précaution de me faire marcher à quarante pas en avant dès que nous avions passé la porte de Bonne. Cette tante Séraphie m’avait pris en grippe, je ne sais pourquoi, et me faisait sans cesse gronder par mon père. Je les exécrais et il devait y paraître puisque, même aujourd’hui, quand j’ai de l’éloignement pour quelqu’un, les personnes présentes s’en aperçoivent sur-le-champ. Je détestais ma sœur cadette, Zénaïde (aujourd’hui Mme Alexandre Mallein[19]), parce qu’elle était chérie par mon père, qui chaque soir l’endormait sur ses genoux, et hautement protégée par Mlle Séraphie. Je couvrais les plâtres de la maison (et particulièrement des gippes) de caricatures[20] contre Zénaïde rapporteuse. Ma sœur Pauline (aujourd’hui Mme veuve Périer-Lagrange) et moi accusions Zénaïde de jouer auprès de nous le rôle d’espion, et je crois bien qu’il en était quelque chose. Je dînais toujours chez mon grand-père, mais nous avions fini de dîner comme une heure et quart sonnait à Saint-André, et à deux heures il fallait quitter le beau soleil de la place Grenette pour les chambres humides et froides que l’abbé Raillane occupait sur la cour de la maison paternelle, rue des Vieux-Jésuites. Rien n’était plus pénible pour moi; comme j’étais sombre et sournois, je faisais des projets de m’enfuir, mais où prendre de l’argent?
552Un jour, mon grand-père dit à l’abbé Raillane:
553«Mais, monsieur, pourquoi enseigner à cet enfant le système céleste de Ptolémée, que vous savez être faux?
554—Mais il explique tout, et d’ailleurs est approuvé par l’Eglise.»
555Mon grand-père ne put digérer cette réponse et souvent la répétait, mais en riant; il ne s’indignait jamais contre ce qui dépendait des autres, or mon éducation dépendait de mon père, et moins M. Gagnon avait d’estime pour son savoir, plus il respectait ses droits de père.
556Mais cette réponse de l’abbé, souvent répétée par mon grand-père, que j’adorais, acheva de faire de moi un impie forcené et d’ailleurs l’être le plus sombre. Mon grand-père savait l’astronomie, quoiqu’il ne comprit rien au calcul; nous passions les soirées d’été sur la magnifique terrasse de son appartement, là il me montrait la grande et la petite Ourse et me parlait poétiquement des bergers de la Chaldée et d’Abraham. Je pris ainsi de la considération pour Abraham, et je dis à Reytiers: Ce n’est pas un coquin comme ces autres personnages de la Bible.
557Mon grand-père avait à lui, ou emprunté à la bibliothèque publique, dont il avait été le promoteur, un exemplaire in-4° du voyage de Bruce en Nubie et Abyssinie. Ce voyage avait des gravures, de là son influence immense sur mon éducation.
558J’exécrais tout ce que m’enseignaient mon père et l’abbé Raillane. Or, mon père me faisait réciter par cœur la géographie de Lacroix, l’abbé avait continué; je la savais bien, par force, mais je l’exécrais.
559Bruce, descendant des rois d’Ecosse, me disait mon excellent grand-père, me donna un goût vif pour toutes les sciences dont il parlait. De là mon amour pour les mathématiques et enfin cette idée, j’ose dire de génie: Les mathématiques peuvent me faire sortir de Grenoble.
560[p. 102] [p. 103]
561[1] Le chapitre VIII est le chapitre VI du manuscrit (fol. 99 à 121).—Écrit à Cività-Vecchia, les 5 et 6 décembre 1835.
562[2] … la magnifique allée des Marronniers, plantée … par Lesdiguières.—Il s’agit de la promenade de la Terrasse du Jardin-de-Ville. Les orangers de la Ville de Grenoble proviennent en effet de Lesdiguières. Lors de la vente de l’hôtel de Lesdiguières aux Consuls de Grenoble pour en faire un Hôtel-de-Ville, il y eut une longue discussion au sujet de la cession de l’orangerie et des orangers. Ceux-ci furent définitivement compris dans le contrat de vente du 5 août 1719 (Arch. mun. de Grenoble, DD 101).—Il importe toutefois de noter que la terrasse et l’orangerie ne furent pas l’œuvre de Lesdiguières lui-même. Elles datent en effet de 1675 environ.—Les orangers sont encore aujourd’hui,—mais non plus «en grande pompe»,—placés dans le Jardin-de-Ville et sur la place Grenette.
563[3] … était venu se cacher à Avignon à la suite …—Après ces mots il y a dans le manuscrit un blanc d’une demi-ligne.
564[4]—cette jolie Lyonnaise, Mme …—Le nom a été laissé en blanc par Stendhal.
565[5] … un parfait jésuite …—Ms.: «Tejé.»
566[6] … la porte de la Graille …—Cette porte se trouvait sur l’actuel quai Créqui. Elle a été démolie en 1884, lors de l’agrandissement de l’enceinte. (Voir notre plan de Grenoble en 1793.) [7] … au-delà du travers de l’île A …—Ici un plan explicatif.—L’île a disparu aujourd’hui; elle s’appelait l’île Sirand.
567[8] Une seule disgrâce manquait à ce jésuite …—Ms.: «Tejé.»
568[9] Mon grand-père n’était jamais remonté dans la maison …—Suit un plan d’une partie de la «maison paternelle», rue des Vieux-Jésuites.
569[10] … que j’ai reconnu plus tard appartenir aux jésuites.—Ms.: «Tejés.»
570[11] … qui donnait une brillante lumière à l’escalier L …—Ainsi désigné par Stendhal dans son plan de la maison paternelle: «Escalier rejoignant celui de la maison.»
571[12] … Reytiers …—Teisseire. (Note de Stendhal.) [13] … la beauté du rocher de la Buisserate …—La montagne du Néron, appelée aussi, improprement, le Casque de Néron, qui se termine au-dessus de la Buisserate (hameau de Saint-Martin-le-Vinoux) par un rocher à pic de 300 mètres environ.
572[14] … un ruisseau affluent nommé la Biole.—Mot patois signifiant petit ruisseau. Il s’agit sans doute d’un petit cours d’eau, dénommé aujourd’hui canal de la Scierie, et qui du temps de Stendhal servait au colmatage des terrains voisins.
573[15] MlleMarine Périer …—Adélaïde-Hélène, dite Marine Périer, a épousé Camille-Hyacinthe Teisseire le 13 thermidor an II (31 juillet 1794).
574[16] … la faveur dont il me vit jouir dans le salon … —Variante: «Où il me vit établi dans …»
575[17] … je haïssais encore plus la religion …—Ms.: «Gion.»
576[18] … d’interminables promenades aux Granges …—Ce quartier suburbain, alors peuplé en grande partie de peigneurs de chanvre, est aujourd’hui à l’intérieur de la ville. Il est situé aux alentours de l’église Saint-Joseph. (Voir notre plan de Grenoble en 1793.) [19] … Mme Alexandre Mallein …—Marie-Zénaïde-Caroline Beyle, née le 10 octobre 1788, épousa le 30 mai 1815 Alexandre-Charles Mallein, contrôleur des Contributions directes.
577[20] Je couvrais les plâtres de la maison de caricatures …—Je me rappelle d’une fort plaisante. Zénaïde était représentée dévidant du fil placé sur un tour; elle y était dessinée en pied, assez grotesquement, avec cette devise au bas: «Zénaïde, jalousie rapportante, Caroline Beyle.» (Note au crayon de R. Colomb.)
CHAPITRE IX
578Malgré toute sa finesse dauphinoise, mon père, Chérubin Beyle, était un homme passionné. A sa passion pour Bourdaloue et Massillon avait succédé la passion de l’agriculture, qui, dans la suite, fut renversée par l’amour de la truelle (ou de la bâtisse), qu’il avait toujours eu, et enfin par l’ultracisme et la passion d’administrer la Ville de Grenoble au profit des Bourbons[2]. Mon père rêvait nuit et jour à ce qui était l’objet de sa passion, il avait beaucoup de finesse, une grande expérience des finasseries des autres Dauphinois, et je concilierais assez volontiers de tout cela qu’il avait du talent. Mais je n’ai pas plus d’idée de cela que de sa physionomie.
579Mon père se mit à aller deux fois la semaine à Claix; c’est un domaine (terme du pays qui veut dire une petite terre) de cent cinquante arpents, je crois, situé au midi de la ville, sur le penchant de la montagne, au-delà du Drac[3]. Tout le terrain de Claix et de Furonières est sec, calcaire, rempli de pierres. Un curé libertin inventa, vers 1750, de cultiver le marais au couchant du pont de Claix; ce marais a fait la fortune du pays.
580La maison de mon père était à deux lieues de Grenoble, j’ai fait ce trajet, à pied, mille fois peut-être. C’est sans doute à cet exercice que mon père a dû une santé parfaite qui l’a conduit jusqu’à soixante-douze ans, je pense. Un bourgeois, à Grenoble, n’est considéré qu’autant qu’il a un domaine. Lefèvre, le perruquier de mon père, avait un domaine à Corenc et manquait souvent sa pratique parce qu’il était allé à Corenc, excuse toujours bien reçue. Quelquefois nous abrégions en passant le Drac au bac de Seyssins, au point A.
581Mon père était si rempli de sa passion nouvelle qu’il m’en parlait sans cesse. Il fit venir (terme du pays, apparemment), il fit venir de Paris, ou de Lyon, la Bibliothèque agronomique ou économique, laquelle avait des estampes; je feuilletais beaucoup ce livre, ce qui me valut d’aller souvent à Claix (c’est-à-dire à notre maison de Furonières) les jeudis, jours de congé. Je promenais avec mon père dans les champs et j’écoutais de mauvaise grâce l’exposé de ses projets, toutefois le plaisir d’avoir quelqu’un pour écouter ces romans qu’il appelait des calculs fit que plusieurs fois je ne revenais à la ville que le vendredi; quelquefois nous partions dès le mercredi soir.
582Claix me déplaisait parce que j’y étais toujours assiégé de projets d’agriculture; mais bientôt je découvris[4] une grande compensation. Je trouvai moyen de voler des volumes de Voltaire[5] dans l’édition des quarante volumes encadrés que mon père avait à Claix (son domaine) et qui était parfaitement reliée, en veau imitant le marbre. Il y avait quarante volumes, je pense, fort serrés, j’en prenais deux et écartais un peu tous les autres, il n’y paraissait pas. D’ailleurs, ce livre dangereux avait été placé au rayon le plus élevé de la bibliothèque, en bois de cerisier et glaces, laquelle était souvent fermée à clef.
583Par la grâce de Dieu, même à cet âge les gravures me semblaient ridicules, et quelles gravures! Celles de la Pucelle.
584Ce miracle me faisait presque croire que Dieu m’avait destiné à avoir bon goût et à écrire un jour l’Histoire de la Peinture en Italie.
585Vous passions toujours les féries[6] à Claix, c’est-à-dire les mois de septembre et d’août. Mes maîtres se plaignaient que j’oubliais tout mon latin pendant ce temps de plaisir. Rien ne m’était si odieux[7] que quand mon père appelait nos courses à Claix nos plaisirs. J’étais comme un galérien que l’on forcerait à appeler ses plaisirs un système de chaînes un peu moins pesantes que les autres.
586J’étais outré et, je pense, fort méchant et fort injuste envers mon père et l’abbé Raillane. J’avoue, mais c’est avec un grand effort de raison, même en 1835, que je ne puis juger ces deux hommes. Ils ont empoisonné mon enfance dans toute l’énergie du mot empoisonnement. Ils avaient des visages sévères et m’ont constamment empêché d’échanger un mot avec un enfant de mon âge. Ce n’est qu’à l’époque des Écoles centrales (admirable ouvrage de M. de Tracy) que j’ai débuté dans la société des enfants de mon âge, mais non pas avec la gaieté et l’insouciance de l’enfance; j’y suis arrivé sournois, méchant, rempli d’idées de vengeance pour le moindre coup de poing, qui me faisait l’effet d’un soufflet entre hommes, en un mot tout, excepté traître.
587Le grand mal de la tyrannie Raillane, c’est que je sentais mes maux. Je voyais sans cesse passer sur la Grenette des enfants de mon âge qui allaient ensemble se promener et courir, or c’est ce qu’on ne m’a pas permis une seule fois. Quand je laissais entrevoir le chagrin qui me dévorait, on me disait: «Tu monteras en voiture», et madame Périer-Lagrange (mère de mon beau-frère), figure des plus tristes, me prenait dans sa voiture quand elle allait faire une promenade de santé; elle me grondait au moins autant que l’abbé Raillane, elle était sèche et dévote et avait, comme l’abbé, une de ces figures inflexibles qui ne rient jamais. Quel équivalent pour une promenade avec de petits polissons de mon âge! Qui le croirait, je n’ai jamais joué aux gobilles (billes) et je n’ai eu de toupie qu’à l’intercession de mon grand-père, auquel, pour ce sujet, sa fille Séraphie fit une scène.
588J’étais donc fort sournois, fort méchant, lorsque dans la belle bibliothèque de Claix je fis la découverte d’un Don Quichotte français. Ce livre avait des estampes, mais il avait l’air vieux, et j’abhorrais tout ce qui était vieux, car mes parents m’empêchaient de voir les jeunes et ils me semblaient extrêmement vieux. Mais enfin, je sus comprendre les estampes, qui me semblaient plaisantes: Sancho Pança monté sur son bon biquet est soutenu par quatre piquets, Ginès de Panamone a enlevé l’âne8.
589Don Quichotte me fit mourir de rire. Qu’on daigne réfléchir que depuis la mort de ma pauvre mère je n’avais pas ri, j’étais victime de l’éducation aristocratique et religieuse la plus suivie. Mes tyrans ne s’étaient pas démentis un moment. On refusait toute invitation. Je surprenais souvent des discussions dans lesquelles mon grand-père était d’avis qu’on me permît d’accepter. Ma tante Séraphie faisait opposition en termes injurieux pour moi, mon père, qui lui était soumis, faisait à mon grand-père des réponses jésuitiques, que je savais bien n’engager à rien. Ma tante Elisabeth haussait les épaules. Quand un projet de promenade avait résisté à une telle discussion, mon père faisait intervenir l’abbé Raillane pour un devoir dont je ne m’étais pas acquitté la veille et qu’il fallait faire précisément au moment de la promenade.
590Qu’on juge de l’effet de Don Quichotte au milieu d’une si horrible tristesse! La découverte de ce livre, lu sous le second tilleul de l’allée du côté du parterre, dont le terrain s’enfonçait d’un pied, et là je m’asseyais, est peut-être la plus grande époque de ma vie.
591Qui le croira? Mon père, me voyant pouffer de rire, venait me gronder, me menaçait de me retirer le livre, ce qu’il fit plusieurs fois, et m’emmenait dans ses champs pour m’expliquer ses projets de réparations (bonifications, amendements).
592Troublé, même dans la lecture de Don Quichotte, je me cachai dans les charmilles, petite salle de verdure à l’extrémité orientale du clos (petit parc), enceinte de murs9.
593Je trouvai un Molière avec estampes, les estampes me semblaient ridicules et je ne compris que l’Avare. Je trouvai les comédies de Destouches, et l’une des plus ridicules m’attendrit jusqu’aux larmes. Il y avait une histoire d’amour mêlé de générosité, c’était là mon faible. C’est en vain que je cherche dans ma mémoire le titre de cette comédie, inconnue même parmi les comédies inconnues de ce plat diplomate. Le Tambour nocturne, où se trouve une idée copiée de l’anglais, m’amusa beaucoup.
594Je trouve comme fait établi dans ma tête que, dès l’âge de sept ans, j’avais résolu de faire des comédies, comme Molière. Il n’y a pas dix ans que je me souvenais encore du comment de cette résolution.
595Mon grand-père fut charmé de mon enthousiasme pour Don Quichotte que je lui racontai, car je lui disais tout à peu près, cet excellent homme de 65 ans était, dans le fait, mon seul camarade.
596Il me prêta, mais à l’insu de sa fille Séraphie, le Roland furieux, traduit ou plutôt, je crois, imité de l’Arioste par M. de Tressan (dont le fils, aujourd’hui maréchal de camp, et en 1820, ultra assez plat, mais, en 1788, jeune homme charmant, avait tant contribué à me faire apprendre à lire en me promettant un petit livre plein d’images qu’il ne m’a jamais donné, manque de parole qui me choqua beaucoup).
597L’Arioste forma mon caractère, je devins amoureux fou de Bradamante, que je me figurais une grosse fille de vingt-quatre ans avec des appas de la plus éclatante blancheur.
598J’avais en horreur tous les détails bourgeois et bas qui ont servi à Molière pour faire connaître sa pensée. Ces détails me rappelaient trop ma malheureuse vie. Il n’y a pas trois jours (décembre 1835) que deux bourgeois de ma connaissance, allant donner entre eux une scène comique de petite dissimulation et de demi-dispute, j’ai fait dix pas pour ne pas entendre. J’ai horreur de ces choses-là, ce qui m’a empêché de prendre de l’expérience. Ce n’est pas un petit malheur.
599Tout ce qui est bas et plat dans le genre bourgeois me rappelle Grenoble, tout ce qui me rappelle Grenoble me fait horreur: non, horreur est trop noble, mal au cœur.
600Grenoble est pour moi comme le souvenir d’une abominable indigestion; il n’y a pas de danger, mais un effroyable dégoût. Tout ce qui est bas et plat sans compensation, tout ce qui est ennemi du moindre mouvement généreux, tout ce qui se réjouit du malheur de qui aime la patrie ou est généreux, voilà Grenoble pour moi.
601Rien ne m’a étonné dans mes voyages comme d’entendre dire par des officiers de ma connaissance que Grenoble était une ville charmante, pétillante d’esprit et où les jolies femmes ne s’oubliaient pas. La première fois que j’entendis ce propos, ce fut à table, chez le général Moncey (aujourd’hui maréchal, duc de Conegliano), en 1802, à Milan ou à Crémone; je fus si étonné que je demandai des détails d’un côté de la table à l’autre: alors sous-lieutenant riche, 150 francs par mois, je ne doutais de rien. Mon exécration pour l’état de mal au cœur et d’indigestion continue, auquel je venais seulement d’échapper, était au comble. L’officier d’état-major soutint fort bien son dire, il avait passé quinze ou dix-huit mois à Grenoble, il soutenait que c’était la ville la plus agréable de la province, il me cita mesdames Menand-Dulauron, Piat-Desvials, Tournus, Duchamps de Montmort, les demoiselles Rivière (filles de l’aubergiste, rue Montorge), les demoiselles Bailly, marchandes de modes, amies de mon oncle, messieurs Drevon, Drevon l’aîné et Drevon la Pareille, M. Dolle de la Porte-de-France10, et, pour la société aristocrate (mot de 1800, remplacé par ultra, puis par légitimiste), M. le chevalier de Marcieu, M. de Bailly.
602Hélas! à peine avais-je entendu prononcer ces noms aimables! Mes parents ne les rappelaient que pour déplorer leur folie, car ils blâmaient tout, ils avaient la jaunisse, il faut le répéter pour expliquer mon malheur d’une façon raisonnable. A la mort de ma mère, mes parents désespérés avaient rompu toute relation avec le monde; ma mère était l’âme et la gaieté de la famille, mon père, sombre, timide, rancunier, peu aimable, avait le caractère de Genève (on y calcule et jamais on n’y rit) et n’avait, ce me semble, jamais eu de relations qu’à cause de ma mère. Mon grand-père, homme aimable, homme du monde, l’homme de la ville dont la conversation était le plus recherchée par tous, depuis l’artisan jusqu’au grand seigneur, depuis Mme Barthélemy, cordonnière, femme d’esprit, jusqu’à M. le baron des Adrets, chez qui il continua à dîner une fois par mois, percé jusqu’au fond du cœur par la mort du seul être qu’il aimât et se voyant arrivé à soixante ans, avait rompu avec le monde par dégoût de la vie. Ma seule tante Elisabeth, indépendante et même riche (de la richesse de Grenoble en 1789), avait conservé des maisons où elle allait faire sa partie le soir (l’avant-souper, de 7 heures à 9). Elle sortait ainsi deux ou trois fois la semaine et quelquefois, quoique remplie de respect pour les droits paternels, par pitié pour moi, quand mon père était à Claix, elle prétendait avoir besoin de moi et m’emmenait, comme son chevalier, chez Mlle Simon, dans la maison neuve des Jacobins, laquelle mettait un pied de rouge. Ma bonne tante me fit même assister à un grand souper donné par Mlle Simon. Je me souviens encore de l’éclat des lumières et de la magnificence du service; il y eut au milieu de la table un surtout avec des statues d’argent. Le lendemain, ma tante Séraphie me dénonça à mon père et il y eut une scène. Ces disputes, fort polies dans la forme mais où l’on se disait de ces mots piquants qu’on n’oublie pas, faisaient le seul amusement de cette famille morose où mon mauvais sort m’avait jeté. Combien j’enviais le neveu de madame Barthélemy, notre cordonnière!
603Je souffrais, mais je ne voyais point les causes de tout cela, j’attribuais tout à la méchanceté de mon père et de Séraphie. Il fallait, pour être juste, voir des bourgeois bouffis d’orgueil et qui veulent donner à leur unique fils, comme ils m’appelaient, une éducation aristocratique. Ces idées étaient bien au-dessus de mon âge, et d’ailleurs qui me les aurait données? Je n’avais pour amis que Marion, la cuisinière, et Lambert, le valet de chambre de mon grand-père, et sans cesse, m’entendant rire à la cuisine avec eux, Séraphie me rappelait. Dans leur humeur noire, j’étais leur unique occupation, ils décoraient cette vexation du nom d’éducation et probablement étaient de bonne foi. Par ce contact continuel, mon grand-père me communiqua sa vénération pour les lettres. Horace et Hippocrate étaient bien d’autres hommes, à mes yeux, que Romulus, Alexandre et Numa. M. de Voltaire était bien un autre homme que cet imbécile de Louis XVI, dont il se moquait, ou ce roué de Louis XV, dont il réprouvait les mœurs sales; il nommait avec dégoût la du Barry, et l’absence du mot madame, au milieu de nos habitudes polies, me frappa beaucoup, j’avais horreur de ces êtres. On disait toujours: M. de Voltaire, et mon grand-père ne prononçait ce nom qu’avec un sourire mélangé de respect et d’affection.
604Bientôt arriva la politique. Ma famille était des plus aristocrates de la ville, ce qui fit que sur-le-champ je me sentis républicain enragé. Je voyais passer les beaux régiments de dragons allant en Italie, toujours quelqu’un était logé à la maison, je les dévorais des yeux; or, mes parents les exécraient. Bientôt, les prêtres se cachèrent, il y eut toujours à la maison un prêtre ou deux de caché. La gloutonnerie d’un des premiers qui vinrent, un gros homme avec des yeux hors de la tête lorsqu’il mangeait du petit salé, me frappa11 de dégoût. (Nous avions d’excellent petit salé que j’allais chercher à la cave avec le domestique Lambert, il était conservé dans une pierre creusée en bassin.) On mangeait, à la maison, avec une rare propreté et des soins recherchés. On me recommandait, par exemple, de ne faire aucun bruit avec la bouche. La plupart de ces prêtres, gens du commun, produisaient ce bruit de la langue contre le palais, ils rompaient le pain d’une manière sale, il n’en fallait pas tant pour que ces gens-là, dont la place était à ma gauche, me fissent horreur12.
605On guillotina un de nos cousins à Lyon (M. Senterre), et le sombre de la famille et son état de haine et de mécontentement de toutes choses redoubla.
606Autrefois, quand j’entendais parler des joies naïves de l’enfance, des étourderies de cet âge, du bonheur de la première jeunesse, le seul véritable de la vie, mon cœur se serrait. Je n’ai rien connu de tout cela; et bien plus, cet âge a été pour moi une époque continue de malheur, et de haine, et de désirs de vengeance toujours impuissants. Tout mon malheur peut se résumer en deux mots: jamais on ne m’a permis de parler à un enfant de mon âge. Et mes parents, s’ennuyant beaucoup par suite de leur séparation de toute société, m’honoraient d’une attention continue. Pour ces deux causes, à cette époque de la vie, si gaie pour les autres enfants, j’étais méchant, sombre, déraisonnable, esclave en un mot, dans le pire sens du mot, et peu à peu je pris les sentiments de cet état. Le peu de bonheur que je pouvais arracher était préservé par le mensonge. Sous un autre rapport, j’étais absolument comme les peuples actuels de l’Europe, mes tyrans me parlaient toujours avec les douces paroles de la plus tendre sollicitude, et leur plus ferme alliée ôtait la religion13. J’avais à subir des homélies continuelles sur l’amour paternel et les devoirs des enfants. Un jour, ennuyé des paroles de mon père, je lui dis: «Si tu m’aimes tant, donne-moi cinq sous par jour et laisse-moi vivre comme je voudrai. D’ailleurs, sois bien sûr d’une chose, c’est que dès que j’aurai l’âge je m’engagerai.»
607Mon père marcha sur moi comme pour m’anéantir, il était hors de lui. « Tu n’es qu’un vilain impie», me dit-il. Ne dirait-on pas l’empereur Nicolas et la municipalité de Varsovie, dont on parle tant le jour où j’écris (7 décembre 1835, Cività-Vecchia), tant il est vrai que toutes les tyrannies se ressemblent.
608Par un grand hasard, il me semble que je ne suis pas resté méchant, mais seulement dégoûté pour le reste de ma vie des bourgeois, des jésuites14 et des hypocrites de toutes les espèces. Je fus peut-être guéri de la méchanceté par mes succès de 1797, 98 et 99 et la conscience de mes forces. Outre mes autres belles qualités, j’avais un orgueil insupportable15.
609A vrai dire, en y pensant bien, je ne me suis pas guéri de mon horreur peu raisonnable pour Grenoble; dans le vrai sens du mot, je l’ai oubliée. Les magnifiques souvenirs de l’Italie, de Milan, ont tout effacé.
610Il ne m’est resté qu’un notable manque dans ma connaissance des hommes et des choses. Tous les détails qui forment la vie de Chrysale dans l’École des Femmes:
611Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats16, me font horreur… Si l’on veut me permettre une image aussi dégoûtante que ma sensation, c’est comme l’odeur des huîtres pour un homme qui a eu une effroyable indigestion d’huîtres.
612Tous les faits qui forment la vie de Chrysale sont remplacés chez moi par du romanesque. Je crois que cette tache dans mon télescope a été utile pour mes personnages de roman, il y a une sorte de bassesse bourgeoise qu’ils ne peuvent avoir, et pour l’auteur ce serait parler le chinois, qu’il ne sait pas. Ce mot: bassesse bourgeoise, n’exprime qu’une nuance, cela sera peut-être bien obscur en 1880. Grâce aux journaux, le bourgeois provincial devient rare, il n’y a plus de mœurs d’état: un jeune homme élégant de Paris, avec lequel je me rencontrais en compagnie fort gaie, était fort bien mis, sans affectation, et dépensait 8 ou 10.000 francs. Un jour je demandai:
613«Que fait-il?
614—C’est un avoué (procureur) fort occupé», me dit-on.
615Je citerai donc, comme exemple de la bassesse bourgeoise, le style de mon excellent ami M. Fauriel (de l’Institut), dans son excellente Vie de Dante, imprimée en 1834 dans la Revue de Paris. Mais, hélas! où seront ces choses en 1880? Quelque homme d’esprit écrivant bien se sera emparé des profondes recherches de l’excellent Fauriel, et les travaux de ce bon bourgeois si consciencieux seront complètement oubliés. Il a été le plus bel homme de Paris. Madame Condorcet (Sophie Grouchy), grande connaisseuse, se l’adjugea, le bourgeois Fauriel eut la niaiserie de l’aimer, et en mourant, vers 1820, je crois, elle lui a laissé 1.200 francs de rente, comme à un laquais. Il a été profondément humilié. Je lui dis, quand il me donna dix pages pour l’Amour, aventures arabes: «Quand on a affaire à une princesse ou à une femme trop riche, il faut la battre, ou l’amour s’éteint.» Ce propos lui fit horreur, et il le dit sans doute à la petite mademoiselle Clarke, qui est faite comme un point d’interrogation, comme Pope. Ce qui fit que, peu après, elle me fit faire une réprimande par un nigaud de ses amis (M. Augustin Thierry, membre de l’Institut), et je la plantai là. Il y avait une jolie femme dans cette société, madame Belloc, mais elle faisait l’amour avec un autre point d’interrogation, noir et crochu, mademoiselle de M….; et, en vérité, j’approuve ces pauvres femmes.
616[1] Le chapitre IX est le chapitre VII du manuscrit (fol. 122 à 144).—Écrit à Cività-Vecchia, les 6 et 7 décembre 1835.
617[2] … la passion d’administrer la Ville de Grenoble au profit des Bourbons …—Chérubin Beyle, le père de Stendhal, nommé adjoint au maire de Grenoble le 29 septembre 1803, était encore en fonctions lors de l’avènement de Louis XVIII. Il fut remplacé en 1816 par le marquis de Pina, qui devint la même année maire de la ville.
618[3] … sur le penchant de la montagne, au-delà du Drac.—Suit un plan des environs au midi de Grenoble. En «A, pont en fil de fer établi vers 1826;—B, pont de Claix, fort remarquable, à plein cintre;—C, citadelle;—G, place Grenette;—D, rocher de Comboire, à pic sur le Drac, lequel est fort rapide, rocher et bois remplis de renards;—R, maison de campagne qui joua le plus grand rôle dans mon enfance, que j’ai revue en 1828, vendue à un général».—Le pont suspendu sur le Drac, dit pont de Sussenage, remplaça en 1826 le bac de Seyasins, dont Stendhal parle un peu plus loin.
619[4] … mais bientôt je découvris …—Variante; «Trouvai.»
620[5] Je trouvai moyen de voler des volumes de Voltaire …—En surcharge: «Bientôt après, je volai des volumes.»
621[6] Nous passions toujours les fériés à Claix …—C’est-à-dire vacances. Nom latin francisé.
622[7] Rien ne m’était si odieux …—Le reste de la ligne a été laissé en blanc et marqué d’une +.
623[8] … Ginès de Panamone a enlevé l’âne.—Suit un grossier croquis de Sancho Pança sur son âne.
624[9] … petite salle de verdure … enceinte de murs.—Suit un plan de la propriété de Claix, avec la mention: «Ce clos a six journaux de 600 toises.»
625[10] … M. Dolle de la Porte-de-France …—Jean-Baptiste Dolle le jeune, qui avait construit à grands frais, au-dessus du rocher de la Porte-de-France, un beau jardin d’agrément. (Voir J. Vellein, L’habitation de plaisance d’un grenoblois au XVIIIe siècle. Les Jardins Dolle. Grenoble, 1896, br. in-8°.) Ces jardins sont aujourd’hui la propriété de la Ville de Grenoble; ils sont loués au Syndicat d’initiative de Grenoble, qui en a fait à nouveau une belle promenade publique.
626[11] … me frappa …—Ce mot est marqué d’une croix. Il était certainement destiné à être corrigé.
627[12] … me fissent horreur.—Ms.: «Fît».—Le bas du fol. 138 est occupé par deux plans: 1° «Voici le plan de la table chez mon grand-père, où j’ai mangé de 7 ans à 16 et demi»;—2° «Voici la salle-à-manger.» Celle-ci possède de nombreux dégagements: «D, porte sur le petit escalier tournant»; «R, porte de la cuisine»; «E, grand passage conduisant dans l’autre maison sur la place Grenette»; «N, entrée de la chambre de Lambert»; «T, grande porte sur le grand escalier», «très beau»; «K, porte de la chambre de mon grand-père.» (Voir notre plan de l’appartement Gagnon.) [13] … leur plus ferme alliée était la religion.—Ms.: «Gion.»
628[14] … des jésuites…—Ms.: «Tejé.»
629[15] … j’avais un orgueil insupportable.—Le fol. 141 commence de la manière suivante: «Quand j’arrivai à l’École centrale (en l’an V, je crois), dès l’année suivante je remportai des premiers prix, peut-être y a-t-il mémoire de cela dans les papiers du Département (depuis, préfecture). Quand j’arrivai à l’École centrale, j’y apportai tous ces vices abominables, dont je fus guéri à coups de poing.» Stendhal a ajouté dans la marge: «Renvoyé à l’article: École centrale.»
630[16] Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats.—Stendhal a voulu dire: «les Femmes Savantes» (Acte II, scène VII).
CHAPITRE X
631LE MAITRE DURAND
632Je ne trouve aucune mémoire de la manière dont je fus délivré de la tyrannie Raillane. Ce coquin-là aurait dû faire de moi un excellent jésuite2, digne de succéder à mon père, ou un soldat crapuleux, coureur de filles et de cabarets. Le tempérament eût, comme chez Fielding, absolument voilé l’ignoble. Je serais donc l’une ou l’autre de ces deux aimables choses, sans mon excellent grand-père qui, à son insu, me communiqua son culte pour Horace, Sophocle, Euripide et la littérature élégante. Par bonheur, il méprisait tous les galants écrivains ses contemporains, je ne fus point empoisonné par les Marmontel, Dorat et autres canailles. Je ne sais pourquoi il faisait à tous moments des protestations de respect en faveur des prêtres, qui dans le fait lui faisaient horreur comme quelque chose de sale. Les voyant impatronisés dans son salon par sa fille Séraphie et mon père, son gendre, il était parfaitement poli à leur égard comme avec tout le monde. Pour parler de quelque chose, il parlait littérature et, par exemple, des auteurs sacrés, quoiqu’il ne les aimât guère. Mais cet homme si poli avait toutes les peines du monde à dissimuler3 le profond dégoût que lui donnait leur ignorance. «Quoi, même l’abbé Fleury, leur historien, ils l’ignorent!» Je surpris un jour ce propos, qui redoubla ma confiance en lui.
633Je découvris bientôt après qu’il se confessait fort rarement. Il était extrêmement poli envers la religion4 plutôt que croyant. Il eut été dévot s’il avait pu croire de retrouver dans le ciel sa fille Henriette (M. le duc de Bro[glie] dit: «Il me semble que ma fille est en Amérique»), mais il n’était que triste et silencieux. Dès qu’il arrivait quelqu’un, par politesse il parlait et racontait des anecdotes.
634Peut-être M. Raillane fut-il obligé de se cacher pour refus de serment à la Constitution civile du clergé. Quoi qu’il en soit, son éloignement fut pour moi le plus grand événement possible, et je n’en ai pas de souvenir.
635Ceci constitue un défaut de ma tête, dont je découvre plusieurs exemples, depuis trois ans que m’est venue, sur l’esplanade de San Pietro in Montorio (Janicule), l’idée lumineuse que j’allais avoir cinquante5 ans et qu’il était temps de songer au départ, et auparavant de se donner le plaisir de regarder un instant en arrière. Je n’ai aucune mémoire des époques ou des moments où j’ai senti trop vivement. Une de mes raisons pour me croire brave, c’est que je me souviens avec une clarté parfaite des moindres circonstances des duels où je me suis trouvé engagé. A l’armée, quand il pleuvait, et que je marchais dans la boue, cette bravoure était suffisante tout juste; mais quand je n’avais pas été mouillé durant la nuit précédente, et que mon cheval ne glissait pas sous moi, la témérité la plus périlleuse était pour moi, à la lettre, un vrai plaisir. Mes camarades raisonnables devenaient sérieux et pâles, ou bien tout rouges, Mathis devenait plus gai, et Forisse plus raisonnable. C’est comme actuellement, je ne pense jamais à la possibilité of wanting of a thousand francs, ce qui me semble pourtant l’idée dominante, la grande pensée de mes amis de mon âge, qui ont une aisance dont je suis bien loin (par exemple, MM. Besan6, Kolon7, etc.); mais je m’égare. La grande difficulté d’écrire ces mémoires, c’est de n’avoir et de n’écrire juste que les souvenirs relatifs à l’époque que je tiens par les cheveux; par exemple, il s’agit maintenant des temps, évidemment moins malheureux, que j’ai passés sous le maître Durand.
636C’était un bonhomme de quarante-cinq ans peut-être, gros et rond de toutes les manières, qui avait un grand fils de dix-huit ans fort aimable, que j’admirais de loin et qui plus tard fut, je pense, amoureux de ma sœur. Il n’y avait rien de moins jésuite8 et de moins sournois que ce pauvre M. Durand; de plus il était poli, vêtu avec une stricte économie, mais jamais salement. A la vérité, il ne savait pas un mot de latin, mais ni moi non plus, et cela n’était pas fait pour nous brouiller.
637Je savais par cœur le Selectæ e profanis, et surtout l’histoire d’Androclès et de son lion, je savais de même l’Ancien Testament et peut-être un peu de Virgile et de Cornélius Nepos.
638Mais si l’on m’eût donné, écrite en latin, la permission d’un congé de huit jours, je n’y eusse rien compris. Le malheureux latin fait par des modernes, le De Viris illustribus, où l’on parlait de Romulus, que j’aimais fort, était inintelligible pour moi. Hé bien! M. Durand était de même, il savait par cœur les auteurs qu’il expliquait depuis vingt ans, mais mon grand-père ayant essayé une ou deux fois de le consulter sur quelque difficulté de son Horace non expliqué par Jean Bond (ce mot faisait mon bonheur; au milieu de tant d’ennuis, quel plaisir de pouvoir rire de Jambon!), M. Durand ne comprenait pas même ce qui faisait l’objet de la discussion.
639Ainsi la méthode était pitoyable et, si je le voulais, j’enseignerais le latin en dix-huit mois à un enfant d’une intelligence ordinaire. Mais n’était-ce rien que d’être accoutumé à manger de la vache enragée, deux heures le matin et trois heures le soir? C’est une grande question. (Vers 1819, j’ai enseigné l’anglais en vingt-six jours à M. Antonio Clerichetti, de Milan, qui souffrait sous un père avare. Le trentième jour, il vendit à un libraire sa traduction des interrogatoires de la princesse de Galles (Caroline de Brunswick), insigne catin que son mari, roi et prodiguant les millions, n’a pas pu convaincre de l’avoir fait ce que sont 95 maris sur 100.) Donc, je n’ai aucune souvenance de l’événement qui me sépara de M. Raillane.
640Après la douleur de tous les moments, fruit de la tyrannie de ce jésuite9 méchant, je me vois tout-à-coup établi chez mon excellent grand-père, couché dans un petit cabinet en trapèze à côté de sa chambre, et recevant des leçons de latin du bonhomme Durand qui venait, ce me semble, deux fois par jour, de dix à onze heures et de deux à trois. Mes parents tenaient toujours fermement au principe de ne pas me laisser avoir communication avec des enfants du commun. Mais les leçons de M. Durand avaient lieu en présence de mon excellent grand-père, en hiver dans sa chambre, au point M, en été dans le grand salon du côté de la terrasse, en M’, quelquefois en M” dans une antichambre où l’on ne passait presque jamais10.
641Les souvenirs de la tyrannie Raillane m’ont fait horreur jusqu’en 1814; vers cette époque je les ai oubliés, les événements de la Restauration absorbaient mon horreur et mon dégoût. C’est ce dernier sentiment tout seul que m’inspirent les souvenirs du maître Durand à la maison, car j’ai aussi suivi son cours à l’École centrale, mais alors j’étais heureux, du moins comparativement, je commençais à être sensible au beau paysage formé par la vue des collines d’Eybens et d’Echirolles et par le beau pré anglais de la porte de Bonne, sur lesquels dominait la fenêtre de l’École, heureusement située au troisième étage du collège11; on réparait le reste12.
642Il paraît qu’en hiver M. Durand venait me donner leçon de sept heures du soir à huit. Du moins, je me vois sur une petite table éclairée par une chandelle, M. Durand presque en rang d’oignons13 avec la famille, devant le feu de mon grand-père, et par un demi à droite faisant face à la petite table où moi, H, étais placé14.
643C’est là que M. Durand commença à m’expliquer les Métamorphoses d’Ovide. Je le vois encore, ainsi que la couleur jaune ou racine de buis de la couverture du livre. Il me semble qu’à cause du sujet trop gai il y eut une discussion entre Séraphie, qui avait le diable au corps plus que jamais, et son père. Par amour de la belle littérature, il tint ferme et au lieu des horreurs sombres de l’Ancien Testament15, j’eus les amours de Pyrame et de Thisbé, et surtout Daphné changée en laurier. Rien ne m’amusa autant que ce conte. Pour la première fois de ma vie, je compris qu’il pouvait être agréable de savoir le latin, qui faisait mon supplice depuis tant d’années.
644Mais ici la chronologie de cette importante histoire demande: «Depuis combien d’années?»
645En vérité, je n’en sais rien, j’avais commencé le latin à sept16 ans, en 1790. Je suppose que l’an VII de la République correspond à 1799 à cause du rébus:
646Lancette Laitue Rat17 affiché au Luxembourg à propos du Directoire.
647Il me semble qu’en l’an V j’étais à l’École centrale.
648J’y étais depuis un an, car nous occupions la grande salle des mathématiques, au premier, quand arriva l’assassinat de Roberjot à Rastadt18. C’était peut-être en 1794 que j’expliquais les Métamorphoses d’Ovide. Mon grand-père me permettait quelquefois de lire la traduction de M. Dubois-Fontanelle, je crois, qui plus tard fut mon professeur.
649Il me semble que la mort de Louis XVI, 21 janvier 1795, eut lieu pendant la tyrannie Raillane. Chose plaisante et que la postérité aura peine à croire, ma famille bourgeoise mais qui se croyait sur le bord de la noblesse, mon père surtout qui se croyait noble ruiné, lisait tous les journaux, suivait le procès du roi comme elle eut pu suivre celui d’un ami intime ou d’un parent.
650Arriva la nouvelle de la condamnation; ma famille fut au désespoir absolument. «Mais jamais ils n’oseront faire exécuter cet arrêt infâme », disait-elle. «Pourquoi pas, pensais-je, s’il a trahi?»
651J’étais dans le cabinet de mon père, rue des Veux-Jésuites, vers les sept heures du soir, nuit serrée, lisant à la lueur de ma lampe et séparé de mon père par une fort grande table19. Je faisais semblant de travailler, mais je lisais les Mémoires d’un homme de qualité de l’abbé Prévost, dont j’avais découvert un exemplaire tout gâté par le temps. La maison fut ébranlée par la voiture du courrier qui arrivait de Lyon et de Paris.
652«Il faut que j’aille voir ce que ces monstres auront fait», dit mon père en se levant.
653«J’espère que le traître aura été exécuté», pensai-je. Puis je réfléchis à l’extrême différence de mes sentiments et de ceux de mon père. J’aimais tendrement nos régiments, que je voyais passer sur la place Grenette de la fenêtre de mon grand-père, je me figurais que le roi cherchait à les faire battre par les Autrichiens. (On voit que, quoique à peine âgé de dix20 ans, je n’étais pas fort loin du vrai.) Mais j’avouerai qu’il m’eût suffi de l’intérêt que prenaient au sort de Louis XVI M. le grand vicaire Rey et les autres prêtres, amis de la famille, pour me faire désirer sa mort. Je regardais alors, en vertu d’un couplet de chanson que je chantais quand je ne craignais pas d’être entendu par mon père ou ma tante Séraphie, qu’il était de devoir étroit de mourir pour la patrie quand il le fallait. Qu’était-ce que la vie d’un traître qui par une lettre secrète pouvait faire égorger un de ces beaux régiments que je voyais passer sur la place Grenette? Je jugeais la cause entre ma famille et moi, lorsque mon père rentra. Je le vois encore, en redingote de molleton blanc qu’il n’avait pas ôtée pour aller à deux pas de la porte.
654«C’en est fait, dit-il avec un gros soupir, ils l’ont assassiné.»
655Je fus saisi d’un des plus vifs mouvements de joie que j’aie éprouvés en ma vie. Le lecteur pensera peut-être que je suis cruel, mais tel j’étais à dix ans, tel je suis à cinquante-deux21.
656Lorsqu’en décembre 1830 l’on n’a pas puni de mort cet insolent maraud de Peyronnet et les autres signataires des Ordonnances, j’ai dit des bourgeois de Paris: ils prennent l’étiolement de leur âme pour de la civilisation et de la générosité. Comment, après une telle faiblesse, oser condamner à mort un simple assassin?
657Il me semble que ce qui se passe en 1835 a justifié ma prévision de 1830.
658Je fus si transporté de ce grand acte de justice nationale que je ne pus pas continuer la lecture de mon roman, certainement l’un des plus touchants qui existent. Je le cachai, je mis devant moi le livre sérieux, probablement Rollin, que mon père me faisait lire, et je fermai les yeux pour pouvoir goûter en paix ce grand événement. C’est exactement ce que je ferais encore aujourd’hui, en ajoutant qu’à moins d’un devoir impérieux rien ne pourrait me déterminer à voir le traître que l’intérêt de la patrie envoie au supplice. Je pourrais remplir dix pages des détails de cette soirée, mais si les lecteurs de 1880 sont aussi étiolés que la bonne compagnie de 1835, la scène comme le héros leur inspireront un sentiment d’éloignement profond et allant presque jusqu’à ce que les âmes de papier mâché appellent de l’horreur. Quant à moi, j’aurais beaucoup plus de pitié d’un assassin condamné à mort sans preuves tout-à-fait suffisantes que d’un King qui se trouverait dans le même cas. La death of a King coupable est toujours utile in terrorem pour empêcher les étranges abus dans lesquels la dernière folie produite par le pouvoir absolu jette ces gens-là. (Voyez l’amour de Louis XV pour les fosses récemment recouvertes dans les cimetières de campagne qu’il apercevait de sa voiture en promenant dans les environs de Versailles. Voyez la folie actuelle de la petite reine Dona Maria de Poctugal.) La page que je viens d’écrire scandaliserait fort même mes amis de 1835. Je fus honni par le cœur chez Mme Bernonde, en 1829, pour avoir wished the death of the Duke of Bordeaux. M. Mignet même (aujourd’hui conseiller d’Etat) eut horreur de moi, et la maîtresse de la maison, que j’aimais (did like) parce qu’elle ressemblait à Cervantès, ne me l’a jamais pardonné, elle disait que j’étais souverainement immoral et fut scandalisée, en 1833, aux bains d’Aix, parce que madame la comtesse C…al22 prenait ma défense. Je puis dire que l’approbation des êtres que je regarde comme faibles m’est absolument indifférente. Ils me semblent fous, je vois clairement qu’ils ne comprennent pas le problème.
659Enfin, supposons que je sois cruel, hé bien, oui, je le suis, on en verra bien d’autres de moi si je continue à écrire.
660Je conclus de ce souvenir, si présent à mes yeux, qu’en 1793, il y a quarante-deux ans, j’allais à la chasse du bonheur précisément comme aujourd’hui, en d’autres termes plus communs, mon caractère était absolument le même qu’aujourd’hui. Tous les ménagements, quand il s’agit de la patrie, me semblent encore puérils.
661Je dirais criminels, sans mon mépris sans bornes pour les êtres faibles. (Exemple: M. Félix Faure, pair de France, Premier Président, parlant à son fils, à Saint-Ismier, été 1828, de la mort de Louis XVI: «Il a été mis à mort par des méchants.» C’est le même homme qui condamne aujourd’hui, à la Chambre des Pairs, les jeunes et respectables fous qu’on appelle les conspirateurs d’avril. Moi, je les condamnerais à un an de séjour à Cincinnati (Amérique), pendant laquelle année je leur donnerais deux cents francs par mois.) Je n’ai un souvenir aussi distinct que de ma première communion, que mon père me fit faire à Claix, en présence du dévot charpentier Charbonot, de Cossey23, vers 1795.
662Comme, en 1793, le courrier mettait cinq grandes journées et peut-être six, de Paris à Grenoble, la scène du cabinet de mon père est peut-être du 28 ou 29 janvier, à sept heures du soir. A souper, ma tante Séraphie me fit une scène sur mon âme atroce, etc. Je regardais mon père, il n’ouvrait pas la bouche, apparemment de peur de se porter et de me porter aux dernières extrémités. Quelque cruel et atroce que je sois, du moins je ne passais pas pour lâche dans la famille. Mon père était trop Dauphinois et trop fin pour ne pas avoir pénétré, même dans son cabinet (à sept heures), la sensation d’un enfant de dix24 ans.
663A douze ans, un prodige de science pour mon âge, je questionnais sans cesse mon excellent grand-père, dont le bonheur était de me répondre. J’étais le seul être à qui il voulût parler de ma mère. Personne dans la famille n’osait lui parler de cet être chéri. A douze ans donc, j’étais un prodige de science et, à vingt, un prodige d’ignorance.
664De 1796 à 1799, je n’ai fait attention qu’à ce qui pouvait me donner les moyens de quitter Grenoble, c’est-à-dire aux mathématiques. Je calculais avec anxiété les moyens de pouvoir consacrer au travail une demi-heure de plus par jour. De plus j’aimais, et j’aime encore, les mathématiques pour elles-mêmes, comme n’admettant pas l’hypocrisie et le vague, mes deux bêtes d’aversion.
665Dans cet état de l’âme, que me faisait une réponse sensée et développée de mon excellent grand-père renfermant une notice sur Sanchonioton, une appréciation des travaux de Court de Gebelin25, dont mon père, je ne sais comment, avait une belle édition in-4° (peut-être qu’il n’y en a pas d’in-12), avec une belle gravure représentant les organes de la voix chez l’homme?
666A dix ans, je fis en grande cachette une comédie en prose, ou plutôt un premier acte. Je travaillais peu parce que j’attendais le moment du génie, c’est-à-dire cet état d’exaltation qui alors me prenait peut-être deux fois par mois. Ce travail était un grand secret, mes compositions m’ont toujours inspiré la même pudeur que mes amours. Rien ne m’eût été plus pénible que d’en entendre parler. J’ai encore éprouvé vivement ce sentiment en 1830, quand M. Victor de Tracy m’a parlé de Le Rouge et le Noir (roman en deux volumes).
667[1] Le chapitre X est le chapitre VIII du manuscrit (fol. 146 ter à 169; les feuillets 145, 146, 146 bis et 153 sont numérotés, mais laissés en blanc).—Écrit les 9 et 10 décembre 1835.
668[2] … faire de moi un excellent jésuite …—Ms.: «Tejé.»
669[3] … toutes les peines du monde à dissimuler …—Variante: «Cacher.»
670[4] … extrêmement poli envers la religion …—Ms.: «Gionré.»
671[5] … j’allais avoir cinquante ans …—Ms.: «25 x 2.»
672[6] … Besan …—Besançon, c’est-à-dire le baron de Mareste.
673[7] … Kolon …—Romain Colomb.
674[8] … rien de moins jésuite …—Ms.: «Tejé.»
675[9] … la tyrannie de ce jésuite …—Ms.: «Tejé.»
676[10] … dans une antichambre où l’on ne passait presque jamais.—En face, plan explicatif. Le point M est en face de la cheminée de la chambre de Henri Gagnon, laquelle était meublée du «magnifique lit de damas rouge de mon grand-père», de «son armoire,» d’une «magnifique commode en marqueterie, surmontée d’une pendule: Mars offrant son bras à la France; la France avait un manteau garni de fleurs de lis, ce qui plus tard donna de grandes inquiétudes». Cette chambre était éclairée, sur la grande cour, par une «unique fenêtre en magnifiques verres de Bohême. L’un d’eux, en haut, à gauche, étant fendu, resta ainsi dix ans». Le point M’ est près d’une des fenêtres du «grand salon à l’italienne»; le point M” est devant la fenêtre de l’antichambre du salon. (Voir notre plan de l’appartement Gagnon.) [11] … située au troisième étage du collège …—La fortification passait alors derrière le collège, ou École centrale (aujourd’hui lycée de filles), lequel se trouvait non loin de la porte de Bonne. (Voir notre plan de Grenoble en 1793.) [12] … on réparait le reste.—Le fol. 153, numéroté par Stendhal, est resté en blanc.
677[13] … presque en rang d’oignons …—Le seigneur d’Oignon. (Note de Stendhal.) [14] … la petite table où moi, H, étais placé.—Suit un plan de la position des personnages dans la chambre de Henri Gagnon, voisine de la salle-à-manger. Ils sont en demi-cercle autour de la cheminée, la table d’Henri est juste en face de cette cheminée, et placée obliquement.
678[15]. … l’Ancien Testament …—Ms.: «Ment-testa», selon la méthode anagrammatique chère à Stendhal.
679[16] … j’avais commencé le latin à sept ans …—Ms.: «17—10.»
680[17] Lancette Laitue Rat.—«L’an VII les tuera». Après le mot «rat», Stendhal a fait un croquis très grossier représentant cet animal.
681[18] … l’assassinat de Roberjot à Rastadt.—28 avril 1799.
682[19] … séparé de mon père par une fort grande table.—Suit un plan indiquant les places respectives de Beyle et de son père. Celui-ci tournait le dos à son fils et était assis à son bureau, dans un angle de la pièce: «Mon père, placé à son bureau C et écrivant.»
683[20] … quoique à peine âgé de dix ans …—Ms.: «2 x 5.»
684[21] … tel j’étais à dix ans, tel je suis à cinquante-deux.—Ms.: «5 X 2» et «10 X 5 + 2».
685[22] … madame la comtesse C…al….—Le reste du nom est en blanc.
686[23] … Cossey …—Hameau de Claix.
687[24] … la sensation d’un enfant de dix ans.—Ms.: «2 X 5.»
688[25] … une appréciation des travaux de Court de Gebelin …—L’Histoire naturelle de la parole, de Court de Gebelin, parut en 1776, en un volume in-8°, accompagné de deux gravures.
CHAPITRE XI
689AMAR ET MERLINOT
690Ce sont deux représentants du peuple qui un beau jour arrivèrent à Grenoble[2] et quelque temps après publièrent une liste de 152 notoirement suspects (de ne pas aimer la République, c’est-à-dire le gouvernement de la patrie) et de 350 simplement suspects. Les notoirement devaient être placés en état d’arrestation; quant aux simplement, ils ne devaient être que simplement surveillés.
691J’ai vu tout cela d’en bas, comme un enfant, peut-être qu’en faisant des recherches dans le journal du Département, s’il en existait un à cette époque, ou dans les archives, on trouverait tout le contraire quant aux époques, mais pour l’effet sur moi et la famille il est certain. Quoiqu’il en soit, mon père était notoirement suspect et M. Henri Gagnon simplement suspect[3].
692La publication de ces deux listes fut un coup de foudre pour la famille. Je me hâte de dire que mon père n’a été délivré que le 6 thermidor (ah! voici une date. Délivré le 6 thermidor, trois jours avant la mort de Robespierre) et placé sur la liste pendant vingt-deux mois.
693Ce grand événement remonterait donc au 26 avril 1793[4]. Enfin je trouve dans ma mémoire que mon père fut vingt-deux mois sur la liste et n’a passé en prison que trente-deux jours ou quarante-deux jours[5].
694Ma tante Séraphie montra dans cette occasion beaucoup de courage et d’activité. Elle allait voir les membres du Département, c’est-à-dire de l’administration départementale, elle allait voir les représentants du peuple, et obtenait toujours des sursis de quinze jours ou vingt-deux jours, de cinquante jours quelquefois.
695Mon père attribue l’apparition de son nom sur la fatale liste à une ancienne rivalité d’Amar avec lui, lequel était aussi avocat, ce me semble6.
696Deux ou trois mois après cette vexation, de laquelle on parlait sans cesse le soir en famille, il m’échappa une naïveté qui confirma mon caractère atroce7. On exprimait en termes polis toute l’horreur qu’inspirait le nom d’Amar.
697«Mais, dis-je, à mon père, Amar t’a placé sur la liste comme notoirement suspect de ne pas aimer la République, il me semble qu’il est certain que tu ne l’aimes pas.»
698A ce mot, toute la famille rougit de colère, on fut sur le point de m’envoyer en prison dans ma chambre; et pendant le souper, pour lequel bientôt on vint avertir, personne ne m’adressa la parole. Je réfléchissais profondément. «Rien n’est plus vrai que ce que j’ai dit, mon père se fait gloire d’exécrer le nouvel ordre des choses (terme à la mode alors parmi les aristocrates); quel droit ont-ils de se fâcher?»
699Cette forme de raisonnement: Quel droit a-t-il? fut habituelle chez moi depuis les premiers actes arbitraires qui suivirent la mort de ma mère, aigrirent mon caractère et m’ont fait ce que je suis.
700Le lecteur remarquera sans doute que cette forme conduisait rapidement à la plus haute indignation.
701Mon père, Chérubin Beyle, vint s’établir dans la chambre O, appelée chambre de mon oncle8. (Mon aimable oncle Romain Gagnon s’était marié aux Échelles, en Savoie, et quand il venait à Grenoble, tous les deux ou trois mois, à l’effet de revoir ses anciennes amies, il habitait cette chambre meublée avec magnificence en damas rouge— magnificence de Grenoble vers 1793.) On remarquera encore la sagesse de l’esprit dauphinois. Mon père appelait se cacher traverser la rue et venir coucher chez son beau-père, où l’on savait qu’il dînait et soupait depuis deux ou trois ans. La Terreur fut donc très douce et j’ajouterai hardiment fort raisonnable, à Grenoble. Malgré vingt-deux ans de progrès, la Terreur de 1815, ou réaction du parti de mon père, me semble avoir été plus cruelle. Mais l’extrême dégoût que 1815 m’a inspiré m’a fait oublier les faits, et peut-être un historien impartial serait-il d’un autre avis. Je supplie le lecteur, si jamais j’en trouve, de se souvenir que je n’ai de prétention à la véracité qu’en ce qui touche mes sentiments; quant aux faits, j’ai toujours eu peu de mémoire. Ce qui fait, par parenthèse, que le célèbre Georges Cuvier me battait toujours dans les discussions qu’il daignait quelquefois avoir avec moi dans son salon, les samedis, de 1827 à 1830.
702Mon père, pour se soustraire à la persécution horrible, vint s’établir dans la chambre de mon oncle, O. C’était l’hiver, car il me disait: « Ceci est une glacière.»
703Je couchais à côté de son lit dans un joli lit fait en cage d’oiseau et duquel il était impossible de tomber. Mais cela ne dura pas. Bientôt je me vis dans le trapèze à côté de la chambre, de mon grand-père9.
704Il me semble maintenant que ce fut seulement à l’époque Amar et Merlinot que je vins habiter le trapèze, j’y étais fort gêné par l’odeur de la cuisine de M. Reyboz ou Reybaud, épicier, provençal, dont l’accent me faisait rire. Je l’entendis souvent grommeler contre sa fille, horriblement laide, sans quoi je n’eusse pas manqué d’en faire la dame de mes pensées. C’était là ma folie et elle a duré longtemps, mais j’eus toujours l’habitude d’une discrétion parfaite que j’ai retrouvée dans le tempérament mélancolique de Cabanis.
705Je fus bien étonné, en voyant mon père de plus près dans la chambre de mon oncle, de trouver qu’il ne lisait plus Bourdaloue, Massillon ou sa Bible de Sacy en vingt-deux volumes. La mort de Louis XVI l’avait jeté, ainsi que beaucoup d’autres, dans l’Histoire de Charles Ier de Hume; comme il ne savait pas l’anglais, il lisait la traduction, unique alors, d’un M. Belot, ou président Belot. Bientôt mon père, variable et absolu dans ses goûts, fut tout politique. Je ne voyais dans mon enfance que le ridicule du changement, aujourd’hui je vois le pourquoi. Peut-être que l’abandon de toute autre idée avec lequel mon père suivait ses passions (ou ses goûts) en faisait un homme un peu au-dessus du vulgaire.
706Le voilà donc tout Hume et Smolett et voulant me faire goûter ces livres comme, deux ans plus tôt, il avait voulu me faire adorer Bourdaloue. On juge de la façon dont fut accueillie cette proposition de l’ami intime de mon ennemie Séraphie.
707La haine de cette aigre dévote redoubla quand elle me vit établi chez son père sur le pied de favori. Nous avions des scènes horribles ensemble, car je lui tenais tête fort bien, je raisonnais et c’est ce qui la mettait en fureur.
708Mesdames Romagnier et Colomb, de moi tendrement aimées, mes cousines, femmes alors de trente-six ou quarante ans, et la seconde mère de M. Romain Colomb, mon meilleur ami (qui par sa lettre du . . décembre 1835, reçue hier, me fait une scène à l’occasion de la Préface de de Brosses, mais n’importe), venaient faire la partie de ma tante Elisabeth. Ces dames étaient étonnées des scènes que j’avais avec Séraphie, lesquelles allaient souvent jusqu’à interrompre le boston, et je croyais voir évidemment qu’elles me donnaient raison contre cette folle.
709En pensant sérieusement à ces scènes depuis leur époque, 1793, ce me semble, je les expliquerais ainsi: Séraphie, assez jolie, faisait l’amour10 avec mon père et haïssait passionnément en moi l’être qui mettait un obstacle moral ou légal à leur mariage. Reste à savoir si en 1793 l’autorité ecclésiastique eût permis un mariage entre beau-frère et belle-sœur. Je pense que oui, Séraphie était du premier sanhédrin dévot de la ville avec une Mme Vignon, son amie intime.
710Pendant ces scènes violentes, qui se renouvelaient une ou deux fois par semaine, mon grand-père ne disait rien, j’ai déjà averti qu’il avait un caractère à la Fontenelle, mais au fond je devinais qu’il était pour moi. Raisonnablement, que pouvait-il y avoir de commun entre une demoiselle de vingt-six ou trente ans et un enfant de dix ou douze ans?
711Les domestiques, savoir: Marion, Lambert d’abord et puis l’homme qui lui succéda, étaient de mon parti. Ma sœur Pauline, jolie jeune fille qui avait trois ou quatre ans de moins que moi, était de mon parti. Ma seconde sœur, Zénaïde (aujourd’hui madame Alexandre Mallein), était du parti de Séraphie et était accusée par Pauline et moi d’être son espion auprès de nous.
712Je fis une caricature dessinée à la mine de plomb sur le plâtre du grand passage de la salle à manger aux chambres de la Grenette, dans l’ancienne maison de mon grand-père. Zénaïde était représentée dans un prétendu portrait qui avait deux pieds de haut, au-dessous j’écrivis:
713Caroline-Zénaïde B…, rapporteuse.
714Cette bagatelle fut l’occasion d’une scène abominable et dont je vois encore les détails. Séraphie était furieuse, la partie fut interrompue. Il me semble que Séraphie prit à partie mesdames Romagnier et Colomb. Il était déjà huit heures. Ces dames, justement offensées des incartades de cette folle et voyant que ni son père (M. Henri Gagnon) ni sa tante (ma grand’tante Elisabeth) ne pouvaient ou n’osaient lui imposer silence, prirent le parti de s’en aller. Ce départ fut le signal d’un redoublement dans la tempête. Il y eut quelque mot sévère de mon grand-père ou de ma tante; pour repousser Séraphie voulant s’élancer sur moi, je pris une chaise de paille que je tins entre nous, et je m’en fus à la cuisine, où j’étais bien sûr que la bonne Marion, qui m’adorait et détestait Séraphie, me protégerait.
715A côté des images les plus claires, je trouve des manques dans ce souvenir, c’est comme une fresque dont de grands morceaux seraient tombés. Je vois Séraphie se retirant de la cuisine et moi faisant la conduite à l’ennemi le long du passage. La scène avait eu lieu dans la chambre de ma tante Elisabeth.
716Je me vois et je vois Séraphie au point S11. Comme j’aimais beaucoup la cuisine, occupée par mes amis Lambert et Marion et la servante de mon père, qui avaient le grand avantage de n’être pas mes supérieurs, là seulement je trouvais la douce égalité et la liberté. Je profitai de la scène pour ne pas paraître jusqu’au souper. Il me semble que je pleurai de rage pour les injures atroces (impie, scélérat, etc.) que Séraphie m’avait lancées, mais j’avais une honte amère de mes larmes.
717Je m’interroge depuis une heure pour savoir si cette scène est bien vraie, réelle, ainsi que vingt autres qui, évoquées des ombres, reparaissent un peu, après des années d’oubli; mais oui, cela est bien réel, quoique jamais dans une autre famille je n’aie rien observé de semblable. Il est vrai que j’ai vu peu d’intérieurs bourgeois, le dégoût m’en éloignait et la peur que je faisais par mon rang ou mon esprit (je demande pardon de cette vanité) empêchaient peut-être que de telles scènes eussent lieu en ma présence. Enfin, je ne puis douter de la réalité de celle de la caricature de Zénaïde et de plusieurs autres. Je triomphais surtout quand mon père était à Claix, c’était un ennemi de moins, et le seul réellement puissant.
718«Indigne enfant, je te mangerais!» me dit un jour mon père en s’avançant sur moi furieux; mais il ne m’a jamais frappé, ou tout au plus deux ou trois fois. Ces mots: indigne enfant, etc., me furent adressés un jour que j’avais battu Pauline qui pleurait et faisait retentir la maison.
719Aux yeux de mon père j’avais un caractère atroce, c’était une vérité établie par Séraphie et sur des faits: l’assassinat de Mme Chenavaz, mon coup de dent au front de Mme Pison-Dugalland, mon mot sur Amar. Bientôt arriva la fameuse lettre anonyme signée Gardon. Mais il faut des explications pour comprendre ce grand crime. Réellement ce fut un méchant tour, j’en ai eu honte pendant quelques années, quand je songeais encore à mon enfance avant ma passion pour Mélanie, passion qui finit en 1805, quand j’eus vingt-deux12 ans. Aujourd’hui que l’action d’écrire ma vie m’en fait apparaître de grands lambeaux, je trouve fort bien la tentative Gardon.
720[1] Le chapitre XI est le chapitre IX du ms. de Stendhal (fol. 172 à 187).—Les fol. 170 et 171 ont été numérotés par Stendhal, mais laissés en blanc.—En haut du fol. 172, on lit: «10 déc. 1835.» Et plus bas: «Chronologie: peut-être M. Durand ne vint-il dans la maison Gagnon qu’après Amar et Merlinot.» En face: «Voir la date dans les Fastes de Marrast.»—Ce chapitre a été écrit en partie à Cività-Vecchia, le 10 décembre 1835 (fol. 172 et 173), et en partie à Rome, le 13 décembre.
721[2] … deux représentants … arrivèrent à Grenoble …—Amar et Merlinot arrivèrent à Grenoble le 21 avril 1793.
722[3] … mon père était notoirement suspect et M. Henri Gagnon simplement suspect.—Cependant ni l’un ni l’autre n’ont été ni obligés de se cacher, ni emprisonnés. (Note au crayon de R. Colomb.)—Les listes ont été publiées le 26 avril 1793 avec un arrêté d’Amar et de Merlinot. Parmi les «personnes notoirement suspectes» figurait «Beyle, homme de loi, rue des Vieux-Jésuites»; mais le nom du docteur Gagnon n’est pas inscrit sur la liste des personnes «simplement suspectes». Le 6 thermidor correspondant au 24 juillet 1794, c’est donc pendant quinze mois seulement que Chérubin Beyle fut considéré comme notoirement suspect.
723[4] Ce grand événement remonterait donc au 26 avril 1793.—La date est en blanc dans le manuscrit.
724[5]. … n’a passé en prison que trente-deux jours ou quarante-deux jours.—Comme le dit plus haut R. Colomb, Chérubin Beyle ne fut jamais emprisonné.
725[6] … Amar … avocat, ce me semble.—Amar (né à Grenoble le 11 mai 1755) était au moment de la Révolution trésorier de France au bureau des Finances de Grenoble et avocat au Parlement de cette ville.
726[7] … qui confirma mon caractère atroce.—On lit en tête du fol. 175: «13 décembre 1835. Omar. Repris le travail of Life.» Et au verso du fol. 174: «Écrit de la page 93 à celle-ci à Cività-Vecchia du 3 au 13 décembre 1835.»
727[8] Mon père … vint s’établir dans la chambre O …—Au bas du fol. 176 est un plan de la partie de l’appartement Gagnon voisine de la maison Périer-Lagrange. On y voit, en O, la «chambre de mon oncle» occupée par «mon père, Chérubin Beyle, lisant Hume». Cette chambre s’ouvrait sur la «terrasse avec vue admirable» donnant sur le «jardin Périer» et, par delà celui-ci, sur le «jardin public nommé Jardin-de-Ville». Elle était voisine d’une «grande salle» où était un autel. (Voir notre plan de l’appartement Gagnon.) [9] Bientôt je me vis dans le trapèze à côté de la chambre de mon grand-père.—Suit un plan de la chambre de M. Gagnon et de la chambre en trapèze. Cette forme était nécessitée par l’escalier voisin. Le «trapèze» donnait sur une «petite cour. Odeur de cuisine de M. Rayboz».
728[10] Séraphie, assez jolie, faisait l’amour …—Italianisme à ôter. (Note de Stendhal.) [11] Je me vois et je vois Séraphie au point S.—Suit un plan des lieux de la scène: «La ligne pointillé marque la ligne de bataille», à travers la chambre d’Elisabeth Gagnon, le passage, la salle-à-manger et la cuisine. Le point S est situé dans le passage.
729[12] … quand j’eus vingt-deux ans.—Ms.: «11 x 2.»
CHAPITRE XII
730BILLET GARDON
731On avait formé les bataillons d’Espérance, ou l’armée d’Espérance (chose singulière, que je ne me rappelle pas même avec certitude le nom d’une chose qui a tant agité mon enfance). Je brûlais d’être de ces bataillons que je voyais défiler. Je vois aujourd’hui que c’était une excellente institution, la seule qui puisse déraciner le jésuitisme2 en France. Au lieu de jouer à la chapelle, l’imagination des enfants pense à la guerre et s’accoutume au danger. D’ailleurs, quand la patrie les appelle à vingt ans, ils savent l’exercice, et au lieu de frémir devant l’inconnu, ils se rappellent les jeux de leur enfance.
732La Terreur était si peu la Terreur à Grenoble que les aristocrates n’envoyaient pas leurs enfants.
733Un certain abbé Gardon, qui avait jeté le froc aux orties, dirigeait l’armée de l’Espérance. Je fis un faux, je pris un morceau de papier plus large que haut, de la forme d’une lettre de change (je le vois encore) et, en contrefaisant mon écriture, j’invitai le citoyen Gagnon à envoyer son petit-fils, Henri Beyle, à Saint-André, pour qu’il pût être incorporé dans le bataillon de l’Espérance. Cela finissait par:
734«Salut et fraternité, Gardon.»
735La seule idée d’aller à Saint-André était pour moi le bonheur suprême. Mes parents firent preuve de bien peu de lumières, ils se laissèrent prendre à cette lettre d’un enfant, qui devait contenir cent fautes contre la vraisemblance. Ils eurent besoin des conseils d’un petit bossu nommé Tourte, véritable toad-eater3, mangeur de crapauds, qui s’était faufilé à la maison par cet infâme métier. Mais comprendra-t-on cela en 1880?
736M. Tourte4, horriblement bossu et commis expéditionnaire à l’administration du Département, s’était faufilé à la maison comme être subalterne, ne s’offensant de rien, bon flatteur de tous. J’avais déposé mon papier dans l’entredeux des portes formant antichambre sur l’escalier tournant, au point A5.
737Mes parents, fort alarmés, appelèrent au conseil le petit Tourte qui, en sa capacité de scribe officiel, connaissait apparemment la signature de M. Gardon. Il demanda de mon écriture, compara avec sa sagacité de commis expéditionnaire, et mon pauvre petit artifice pour sortir de cage fut découvert. Pendant qu’on délibérait sur mon sort, on m’avait relégué dans le cabinet d’histoire naturelle de mon grand-père, formant vestibule sur notre magnifique terrasse6. Là je m’amusais à faire sauter en l’air (locution du pays) une boule de terre glaise rouge que je venais de pétrir. J’étais dans la position morale d’un jeune déserteur qu’on va fusiller. L’action de faire un faux me chicanait un peu.
738Il y avait dans ce vestibule de la terrasse une magnifique carte du Dauphiné7 de quatre pieds de large, accrochée au mur. Ma boule de terre glaise, en descendant du plafond fort élevé, toucha la précieuse carte, fort admirée par mon grand-père, et, comme elle était fort humide, y traça une longue raie rouge.
739«Ah! pour le coup, je suis flambé, pensai-je. Ceci est bien une autre affaire; j’offense mon seul protecteur.» J’étais en même temps fort affligé d’avoir fait une chose désagréable à mon grand-père.
740En ce moment on m’appela pour comparaître devant mes juges, Séraphie en tête, et à côté d’elle le hideux bossu Tourte. Je m’étais proposé de répondre en Romain, c’est-à-dire que je désirais servir la patrie, que c’était mon devoir aussi bien que mon plaisir, etc. Mais la conscience de ma faute envers mon excellent grand-père (la tache à la carte), que je voyais pâle à cause de la peur que lui avait fait le billet signé Gardon, m’attendrit, et je crois que je fus pitoyable. J’ai toujours eu le défaut de me laisser attendrir comme un niais par la moindre parole de soumission des gens contre lesquels j’étais le plus en colère, et tentatum contemni. En vain plus tard écrivis-je partout cette réflexion de Tite-Live, je n’ai jamais été sûr de garder ma colère.
741Je perdis malheureusement par ma faiblesse de cœur (non de caractère) ma position superbe. J’avais le projet de menacer d’aller moi-même déclarer à l’abbé Gardon ma résolution de servir la patrie. Je fis cette déclaration, mais d’une voix faible et timide. Mon idée fit peur et on vit que je manquais d’énergie. Mon grand-père même me condamna, la sentence fut que pendant trois jours je ne dînerais pas à table. A peine condamné, ma tendresse se dissipa et je redevins un héros.
742«J’aime bien mieux, leur dis-je, dîner seul qu’avec des tyrans qui me grondent sans cesse.»
743Le petit Tourte voulut faire son métier:
744«Mais, monsieur Henri, il me semble…
745—Vous devriez avoir honte et vous taire, lui dis-je en l’interrompant. Est-ce que vous êtes mon parent pour parler ainsi?» etc.
746—Mais, monsieur, dit-il, devenu tout rouge derrière les lunettes dont son nez était armé, comme ami de la famille…
747—Je ne me laisserai jamais gronder par un homme tel que vous.»
748Cette allusion à sa bosse énorme supprima son éloquence.
749En sortant de la chambre de mon grand-père, où la scène s’était passée, pour aller faire du latin tout seul dans le grand salon, j’étais d’une humeur noire. Je sentais confusément que j’étais un être faible; plus je réfléchissais, plus je m’en voulais.
750Le fils d’un notoirement suspect, toujours hors de prison au moyen de sursis successifs, venant demander à l’abbé Gardon de servir la patrie, que pouvaient répondre mes parents, avec leur messe de quatre-vingts personnes tous les dimanches?
751Aussi, dès le lendemain on me fit la cour. Mais cette affaire, que Séraphie ne manqua pas de me reprocher dès la première scène qu’elle me fit, éleva comme un mur entre mes parents et moi. Je le dis avec peine, je commençai à moins aimer mon grand-père, et aussitôt je vis clairement son défaut: Il a peur de sa fille, il a peur de Séraphie! Ma seule tante Elisabeth m’était restée fidèle. Aussi mon affection pour elle redoubla-t-elle8.
752Elle combattait, je m’en souviens, ma haine pour mon père, et me gronda vertement parce qu’une fois, en lui parlant de lui, je l’appelai cet homme.
753Sur quoi je ferai deux observations9:
7541° Cette haine de mon père pour moi et de moi pour lui était chose tellement convenue dans ma tête, que ma mémoire n’a pas daigné garder10 souvenir du rôle qu’il a dû jouer dans la terrible affaire du billet Gardon.
7552° Ma tante Elisabeth avait l’âme espagnole. Son caractère était la quintessence de l’honneur. Elle me communiqua pleinement cette façon de sentir et de là ma suite ridicule de sottises par délicatesse et grandeur d’âme. Cette sottise n’a un peu cessé en moi qu’en 1810, à Paris, quand j’étais amoureux de Mme Petit. Mais encore aujourd’hui l’excellent Fiore (condamné à mort à Naples en 1800) me dit:
756«Vous tendez vos filets trop haut.» (Thucydide.) Ma tante Elisabeth disait encore communément, quand elle admirait excessivement quelque chose:
757«Cela est beau comme le Cid.»
758Elle sentait, éprouvait[11], mais n’exprimait jamais, un assez grand mépris pour le Fontenellisme de son frère (Henri Gagnon, mon grand-père). Elle adorait ma mère, mais elle ne s’attendrissait pas en en parlant, comme mon grand-père. Je n’ai jamais vu pleurer, je crois, ma tante Elisabeth. Elle m’eût pardonné tout au monde plutôt que d’appeler mon père cet homme.
759«Mais comment veux-tu que je puisse l’aimer? lui disais-je. Excepté me peigner quand j’avais la rache[12], qu’a-t-il jamais fait pour moi?
760—Il a la bonté de te mener promener.
761—J’aime bien mieux rester à la maison, je déteste la promenade aux Granges.»
762(Vers l’église de Saint-Joseph et au sud-est de cette église, que l’on comprend maintenant dans la place de Grenoble que le général Haxo fortifie[13], mais, en 1794, les environs de Saint-Joseph étaient occupés par des tasses à chanvre et d’infâmes routoirs (trous à demi pleins d’eau pour faire rouir le chanvre), où je distinguais les œufs gluants de grenouilles qui me faisaient horreur: horreur est le mot propre, je frisonne en y pensant.) En me parlant de ma mère, un jour, il échappa à ma tante de dire qu’elle n’avait point eu d’inclination pour mon père. Ce mot fut pour moi d’une portée immense. J’étais encore, au fond de l’âme, jaloux de mon père.
763J’allai raconter ce mot à Marion, qui me combla d’aise en me disant qu’à l’époque du mariage de ma mère, vers 1780, elle avait dit un jour à mon père qui lui faisait la cour: «Laissez-moi, vilain laid.»
764Je ne vis point alors l’ignoble et l’improbabilité d’un tel mot, je n’en vis que le sens, qui me charmait. Les tyrans sont souvent maladroits, c’est peut-être la chose qui m’a fait rire le plus en ma vie.
765Nous avions un cousin Senterre[14], homme trop galant, trop gai et, comme tel, assez haï de mon grand-père, beaucoup plus prudent et peut-être pas tout-à-fait exempt d’envie pour ce pauvre Senterre, maintenant sur l’âge et assez pauvre. Mon grand-père prétendait ne faire que le mépriser à cause de ses mauvaises mœurs passées. Ce pauvre Senterre était fort grand, creusé (marqué) de petite vérole, les yeux bordés de rouge et assez faibles, il portait des lunettes et un chapeau rabattu à grands bords.
766Tous les deux jours, ce me semble, enfin quand le courrier arrivait de Paris, il venait apporter à mon grand-père cinq ou six journaux adressés à d’autres personnes et que nous lisions avant ces autres personnes.
767M. Senterre venait le matin, vers les onze heures, on lui donnait à déjeuner un demi-verre de vin et du pain, et la haine de mon grand-père alla plusieurs fois jusqu’à rappeler en ma présence la fable de la Cigale et de la Fourmi, ce qui voulait dire que le pauvre Senterre venait à la maison attiré par le doigt de vin et le crochon de pain [15].
768La bassesse de ce reproche révoltait ma tante Elisabeth, et moi peut-être encore plus. Mais l’essentiel de la sottise des tyrans, c’est que mon grand-père mettait ses lunettes et lisait haut à la famille tous les journaux. Je n’en perdais pas une syllabe.
769Et dans mon cœur je faisais des commentaires absolument contraires à ceux que j’entendais faire.
770Séraphie était une bigote enragée, mon père, souvent absent de ces lectures, aristocrate excessif, mon grand-père, aristocrate, mais beaucoup plus modéré; il haïssait les Jacobins surtout comme gens mal vêtus et de mauvais ton.
771«Quel nom: Pichegru!» disait-il. C’était là sa grande objection contre ce fameux traître qui alors conquérait la Hollande. Ma tante Elisabeth n’avait horreur que des condamnations à mort.
772Les titres de ces journaux, que je buvais, étaient: Le Journal des hommes libres, Perlet, dont je vois encore le titre, dont le dernier mot était formé par une griffe imitant la signature de ce Perlet [16]; le Journal des Débats; le Journal des défenseurs de la Patrie. Plus tard, ce me semble, ce journal, qui partait par courrier extraordinaire, rejoignait la malle, partie vingt-quatre heures avant lui.
773Je fonde mon idée que M. Senterre ne venait pas tous les jours sur le nombre de journaux qu’il y avait à lire. Mais peut-être, au lieu de plusieurs numéros du même journal, y avait-il seulement un grand nombre de journaux.
774Quelquefois, quand mon grand-père était enrhumé, j’étais chargé de la lecture. Quelle maladresse chez mes tyrans! C’est comme the Papes fondant une bibliothèque au lieu de brûler tous les livres comme Omar (dont on conteste cette belle action).
775Pendant toutes ces lectures qui duraient, ce me semble, encore un an après la mort de Robespierre et qui prenaient bien deux heures chaque matin, je ne me souviens pas d’avoir été une seule fois de l’avis que j’entendais exprimer par mes parents. Par prudence, je me gardais bien de parler, et si quelquefois je voulais parler, au lieu de me réfuter on m’imposait silence. Je vois maintenant que cette lecture était un remède à l’effroyable ennui dans lequel ma famille s’était plongée trois ans auparavant, à la mort de ma mère, en rompant absolument avec le monde.
776Le petit Tourte prenait mon excellent grand-père pour confident de ses amours avec une de nos parentes que nous méprisions comme pauvre et faisant tort à notre noblesse. Il était jaune, hideux, l’air malade. Il se mit à montrer à écrire à ma sœur Pauline, et il me semble que l’animal en devint amoureux. Il amena à la maison l’abbé Tourte, son frère, qui avait la figure abîmée d’humeurs froides. Mon grand-père ayant dit qu’il était dégoûté quand il invitait cet abbé à dîner, ce sentiment devint excessif chez moi.
777M. Durand continuait à venir une ou deux fois le jour à la maison, mais il me semble que c’était deux fois, voici pourquoi: j’étais arrivé à cette époque incroyable de sottise où l’on fait faire des vers à l’écolier latin (on veut essayer s’il a le génie poétique), et de cette époque date mon horreur pour les vers. Même dans Racine, qui me semble fort éloquent, je trouve force chevilles.
778Pour développer chez moi le génie poétique, M. Durand apporta un grand in-12 dont la reliure noire était horriblement grasse et sale.
779La saleté m’eût fait prendre en horreur l’Arioste de M. de Tressan, que j’adorais, qu’on juge du volume noir de M. Durand, assez mal mis lui-même. Ce volume contenait le poème d’un jésuite sur une mouche qui se noie dans une jatte de lait. Tout l’esprit était fondé sur l’antithèse produite par la blancheur du lait et la noirceur du corps de la mouche, la douceur qu’elle cherchait dans le lait et l’amertume de la mort.
780On me dictait ces vers en supprimant les épithètes, par exemple:
781Musca (épit.) duxerit annos (ép.) multos (synonime).
782J’ouvrais le Gradus ad Parnassum; je lisais toutes les épithètes de la mouche: volucris, avis, nigra, et je choisissais, pour faire la mesure de mes hexamètres et de mes pentamètres, nigra, par exemple, pour musca, felices pour annos.[17]
783La saleté du livre et la platitude des idées me donnèrent un tel dégoût que régulièrement tous les jours, vers les deux heures, c’était mon grand-père qui faisait mes vers en ayant l’air de m’aider.
784M. Durand revenait à sept heures du soir et me faisait remarquer et admirer la différence qu’il y avait entre mes vers et ceux du Père jésuite.
785Il faut absolument l’émulation pour faire avaler de telles inepties. Mon grand-père me racontait ses exploits au collège, et je soupirais après le collège, là du moins j’aurais pu échanger des paroles avec des enfants de mon âge.
786Bientôt je devais avoir cette joie: on forma une École centrale, mon grand-père fut du jury organisateur, il fit nommer professeur M. Durand.
787[1] Le chapitre XII est le chapitre X du manuscrit de Stendhal (fol. 188 à 210).—Écrit à Rome, le 14 décembre 1835.
788[2] … qui puisse déraciner le jésuitisme …-Ms.: «Tisjésui.»
789[3] … toad-eater …—Expression anglaise signifiant littéralement: mangeur de crapauds, et, au figuré: flagorneur, flatteur, parasite.
790[4] M. Tourte …—Donnait des leçons d’écriture à Pauline; je le vois encore, taillant des plumes, d’un air important, avec des lunettes dont les verres avaient l’épaisseur d’un fond de gobelet. (Note au crayon de R. Colomb.) [5] … l’entredeux des portes formant antichambre … au point A.—Suit un plan de cette partie de l’appartement; dans l’antichambre, en A, entre les deux fenêtres donnant sur la première cour, est la place où le jeune Beyle avait placé le billet Gardon.
791[6] … formant vestibule sur notre magnifique terrasse.—En face, est un plan de cette partie de l’appartement Gagnon. Au fond du grand salon à l’Italienne, en «A, autel où je servais la messe tous les dimanches»; dans la pièce voisine, donnant accès sur la terrasse, était pendue la «carte du Dauphiné dressée par M. de Bourcet, père du Tartufe et grand-père de mon ami à Brunswick, le général Bourcet, aide-de-camp du maréchal Oudinot, maintenant cocu et, je crois, fou».
792Dans le cabinet de M. Gagnon, également voisin du grand salon, se trouvait, dans un angle, un «tas de romans et autres mauvais livres ayant appartenu à mon oncle et sentant l’ambre ou le musc d’une lieue». Enfin, depuis «la terrasse, mur sarrazin large de quinze pieds et haut de quarante», Stendhal indique une vue «magnifique vers les montagnes en S (montagne de Seyssins et Sassenage), B (Bastille, que le général Haxo fortifie en 1835) et R (tour de Rabot)».
793[7] … une magnifique carte du Dauphiné …—La carte du Dauphiné par Bourcet est en effet très belle. Elle est composée de dix feuilles in-folio, portant ce titre: Carte géométrique du haut Dauphiné et de la frontière ultérieure, levée par ordre du Roi, sous la direction de M. de Bourcet, maréchal de camp, par MM. les ingénieurs géographes de Sa Majesté, pendant les années 1749 jusqu’en 1754. Dressé par le sieur Villaret, capitaine ingénieur géographe du Roi.— Sur la famille de Bourcet, voir: Edmond Maignien, L’ingénieur militaire Bourcet et sa famille. Grenoble, 1890, in-8°.
794[8] Aussi mon affection pour elle redoubla-t-elle.—On lit au verso du fol. 197: «Écrit de 188 à 197 en une heure, grand froid et beau soleil, le 14 décembre 1835.»
795[9] Sur quoi je ferai deux observations.—«Je sens bien que tout ceci est trop long, mais je m’amuse à voir reparaître ces temps primitifs, quoique malheureux, et je prie M. Levavasseur d’abréger ferme, s’il imprime. H. BEYLE.»
796[10] … ma mémoire n’a pas daigné garder …-Variante: «N’a pas gardé.»
797[11] Elle sentait, éprouvait …—Une partie de la ligne a été laissée en blanc.
798[12] … quand j’avais la roche …—Affection du cuir chevelu chez les enfants, que le patois dauphinois étend, mais à tort, à la croûte de lait.
799[13] … la place de Grenoble que le général Haxo fortifie …—L’agrandissement de l’enceinte par le général Haxo fut effectué entre 1832 et 1836.
800[14] … cousin Senterre …—Il était contrôleur de la poste à Grenoble; en sa qualité de mon grand-oncle, il m’administrait force taloches; et lorsque je pleurais trop haut, il me faisait avaler des verres de kirsch, pour obtenir du silence et son pardon. (Note au crayon de R. Colomb.) [15] … le crochon de pain.—Terme dauphinois signifiant un morceau de pain, avec de la croûte.
801[16] … la signature de ce Perlet …—A la suite du nom, Stendhal a tracé une imitation de la signature de Perlet.
802[17] … felices pour annos.—On lit au verso du fol. 209: «Le 14 décembre 1835, écrit 24 pages et fini la Vie de Costard, fou intéressant …»
CHAPITRE XIII
803PREMIER VOYAGE AUX ÉCHELLES
804Il faut parler de mon oncle, cet homme aimable qui portait la joie dans la famille quand des Échelles (Savoie), où il était marié, il venait à Grenoble.
805En écrivant ma vie en 1835, j’y fais bien des découvertes; ces découvertes sont de deux espèces: d’abord, 1° ce sont de grands morceaux de fresques sur un mur, qui depuis longtemps oubliés apparaissent tout-à-coup, et à côté de ces morceaux bien conservés sont, comme je l’ai dit plusieurs fois, de grands espaces où l’on ne voit que les briques du mur. L’éparvérage, le crépi sur lequel la fresque était peinte est tombé[2], et la fresque est à jamais perdue. A côté des morceaux de fresque conservés il n’y a pas de date, il faut que j’aille à la chasse des dates actuellement, en 1835. Heureusement, peu importe un anachronisme, une confusion d’une ou de deux années. A partir de mon arrivée à Paris en 1799, comme ma vie est mêlée avec les événements de la gazette, toutes les dates sont sûres.
8062° en 1835, je découvre la physionomie et le pourquoi des événements. Mon oncle (Romain Gagnon) ne venait probablement à Grenoble, vers 1795 ou 96, que pour voir ses anciennes maîtresses et pour se délasser des Échelles où il régnait, car les Échelles sont un bourg, composé alors de manants enrichis par la contrebande et l’agriculture, et dont le seul plaisir était la chasse. Les élégances de la vie, les jolies femmes gaies, frivoles et bien parées, mon oncle ne pouvait les trouver qu’à Grenoble.
807Je fis un voyage aux Échelles, ce fut comme un séjour dans le ciel, tout y fut ravissant pour moi. Le bruit du Guiers, torrent qui passait à deux cents pas devant les fenêtres de mon oncle, devint un son sacré pour moi, et qui sur-le-champ me transportait dans le ciel.
808Ici déjà les phrases me manquent, il faudra que je travaille et transcrive les morceaux, comme il m’arrivera plus tard pour mon séjour à Milan; où trouver des mots pour peindre le bonheur parfait goûté avec délices et sans satiété par une aine sensible jusqu’à l’anéantissement et la folie?
809Je ne sais si je ne renoncerai pas à ce travail. Je ne pourrais, ce me semble, peindre ce bonheur ravissant, pur, frais, divin, que par l’énumération des maux et de l’ennui dont il était l’absence complète. Or, ce doit être une triste façon de peindre[3] le bonheur.
810Une course de sept heures dans un cabriolet léger par Voreppe, la Placette et Saint-Laurent-du-Pont me conduisit au Guiers, qui alors séparait la France de la Savoie[4]. Donc, alors la Savoie n’était point conquise par le général Montesquiou, dont je vois encore le plumet; elle fut occupée vers 1792, je crois. Mon divin séjour aux Échelles est donc de 1790 ou 91. J’avais sept ou huit ans.
811Ce fut un bonheur subit, complet, parfait, amené et maintenu par un changement de décoration. Un voyage amusant de sept heures fait disparaître à jamais Séraphie, mon père, le rudiment, le maître de latin, la triste maison Gagnon de Grenoble, la bien autrement triste maison de la rue des Vieux-Jésuites.
812Séraphie, le cher père[5], tout ce qui était si terrible et si puissant à Grenoble me manque aux Échelles. Ma tante Camille Poucet, mariée à mon oncle Gagnon, grande et belle personne, était la bonté et la gaieté même. Un an ou deux avant ce voyage, près du pont de Claix, du côté de Claix, au point A[6], j’avais entrevu un instant sa peau blanche à deux doigts au-dessus des genoux, comme elle descendait de notre charrette couverte. Elle était pour moi, quand je pensais à elle, un objet du plus ardent désir. Elle vit encore, je ne l’ai pas vue depuis trente ou trente-trois ans, elle a toujours été parfaitement bonne. Etant jeune, elle avait une sensibilité vraie. Elle ressemble beaucoup à ces charmantes femmes de Chambéry (où elle allait souvent, à cinq lieues de chez elle) si bien peintes par J.-J. Rousseau (Confessions)[7]; elle avait une sœur de la beauté la plus fine, du teint le plus pur, avec laquelle il me semble que mon oncle faisait un peu l’amour. Je ne voudrais pas jurer qu’il n’honorât aussi de ses attentions la Fanchon, la femme de chambre factotum, la meilleure et la plus gaie des filles, quoique point jolie.
813Tout fut sensations exquises et poignantes de bonheur dans ce voyage, sur lequel je pourrais écrire, vingt pages de superlatifs.
814La difficulté, le regret profond de mal peindre et de gâter ainsi un souvenir céleste, où le sujet surpasse trop le disant, me donne une véritable peine au lieu du plaisir d’écrire. Je pourrai bien ne pas décrire du tout par la suite le passage du Mont-Saint-Bernard avec l’armée de réserve (16 au 18 mai 1800) et le séjour à Milan dans la Casa Castelbarco ou dans la Casa Bovara.
815Enfin, pour ne pas laisser en blanc le voyage des Échelles, je noterai quelques souvenirs qui doivent donner une idée aussi inexacte que possible des objets qui les causèrent. J’avais huit ans lorsque j’eus cette vision du ciel.
816Une idée me vient, peut-être que tout le malheur de mon affreuse vie de Grenoble, de 1790 à 1799, a été un bonheur, puisqu’il a amené le bonheur, que pour moi rien ne peut surpasser, du séjour aux Échelles et du séjour à Milan du temps de Marengo.
817Arrivé aux Échelles, je fus l’ami de tout le monde, tout le monde me souriait comme à un enfant rempli d’esprit. Mon grand-père, homme du monde, m’avait dit: «Tu es laid, mais personne ne te reprochera jamais ta laideur.»
818J’ai appris, il y a une dizaine d’années, qu’une des femmes qui m’a le mieux ou du moins le plus longtemps aimé, Victorine Bigillion, parlait de moi dans les mêmes termes après vingt-cinq ans d’absence.
819Aux Échelles, je fis mon amie intime de la Fauchon, comme on l’appelait. J’étais en respect devant la beauté de ma tatan Camille et n’osais guère lui parler, je la dévorais des yeux. On me conduisit chez MM. Bonne ou de Bonne, car ils prétendaient fort à la noblesse, je ne sais même s’ils ne se disaient pas parents de Lesdiguières.
820J’ai, quelques années après, retrouvé trait pour trait le portrait de ces bonnes gens dans les Confessions de Rousseau, à l’article Chambéry.
821Bonne l’aîné, qui cultivait le domaine de Berlandet, à dix minutes des Échelles, où il donna une fête charmante avec des gâteaux et du lait, où je fus monté sur un âne mené par Grubillon fils, était le meilleur des hommes; son frère M. Biaise, le notaire, en était le plus nigaud. On se moquait toute la journée de M. Blaise, qui riait avec les autres. Leur frère, Bonne-Savardin, négociant à Marseille, était fort élégant: mais le courtisan de la famille, le roué que tous regardaient avec respect, était au service du roi à Turin, et je ne fis que l’entrevoir.
822Je ne me souviens de lui que par un portrait que Mme Camille Gagnon a maintenant dans sa chambre à Grenoble (la chambre de feu mon grand-père; le portrait, garni d’une croix rouge, dont toute la famille est fière, est placé entre la cheminée et le petit cabinet[8]).
823Il y avait aux Échelles une grande et belle fille, Lyonnaise réfugiée. (Donc la Terreur avait[9] commencé à Lyon, ceci pourrait me donner une date certaine. Ce délicieux voyage eut lieu avant la conquête de la Savoie par le général Montesquiou, comme on disait alors, et après que les royalistes se sauvaient de Lyon.) Mlle Cochet était sous la tutelle de sa mère, mais accompagnée par son amant, un beau jeune homme, M…[10], brun et qui avait l’air assez triste. Il me semble qu’ils venaient seulement d’arriver de Lyon. Depuis, Mlle Cochet a épousé un bel imbécile de mes cousins (M. Doyat, de La Terrasse, et a eu un fils à l’École polytechnique. Il me semble qu’elle a été un peu la maîtresse de mon père). Elle était grande, bonne, assez jolie et, quand je la connus aux Échelles, fort gaie. Elle fut charmante à la partie de Berlandet. Mais Mlle Poncet, sœur de Camille (aujourd’hui madame veuve Blanchet), avait une beauté plus fine; elle parlait fort peu.
824La mère de ma tante Camille et de MMlle …[11], madame Poncet, sœur des Bonne et de madame Giraud, et belle-mère de mon oncle, était la meilleure des femmes. Sa maison, où je logeais, était le quartier général de la gaieté[12].
825Cette maison délicieuse avait une galerie de bois, et un jardin du côté du torrent le Guiers. Le jardin était traversé obliquement par la digue du Guiers[13].
826À une seconde partie à Berlandet je me révoltai par jalousie, une demoiselle que j’aimais avait bien traité un rival de vingt ou vingt-cinq ans. Mais quel était l’objet de mes amours? Peut-être cela me reviendra-t-il comme beaucoup de choses me reviennent en écrivant. Voici le lieu de la scène[14], que je vois aussi nettement que si je l’eusse quitté il y a huit jours, mais sans physionomie.
827Après ma révolte par jalousie, du point A je jetai des pierres à ces dames. Le grand Corbeau (officier en semestre) me prit et me mit sur un pommier ou mûrier en M, au point O, entre deux branches dont je n’osais pas descendre. Je sautai, je me lis mal, je m’enfuis vers Z.
828Je m’étais un peu foulé le pied et je fuyais en boitant; l’excellent Corbeau me poursuivit, me prit et me porta sur ses épaules jusqu’aux Échelles.
829Il jouait un peu le rôle de patito, me disant qu’il avait été amoureux de Mlle Camille Poncet, ma tante, qui lui avait préféré le brillant Romain Gagnon, jeune avocat de Grenoble revenant d’émigration à Turin[15].
830J’entrevis à ce voyage Mlle Thérésine Maistre, sœur de M. le comte de Maistre, surnommé Bance, et c’est Bance, auteur du Voyage autour de ma Chambre, dont j’ai vu la montée à Rome vers 1832; il n’est plus qu’un ultra fort poli, dominé par une femme russe, et s’occupant encore de peinture. Le génie et la gaieté ont disparu, il n’est resté que la bonté.
831Que dirai-je d’un voyage à la Grotte[16]? J’entends encore les gouttes silencieuses tomber du haut des grands rochers sur la route. On fit quelques pas dans la grotte avec ces dames: Mlle Poncet eut peur, Mlle Cochet montra plus de courage. Au retour, nous passâmes par le pont Jean-Lioud (Dieu sait quel est son vrai nom).
832Que dirai-je d’une chasse dans le bois de Berland, rive gauche du Guiers, près le pont Jean-Lioud? Je glissais souvent sous les immenses hêtres. M…, l’amant de Mlle Cochet, chassait avec … (les noms et les images sont échappés). Mon oncle donna à mon père un chien énorme, nommé Berland, de couleur noirâtre. Au bout d’un an ou deux, ce souvenir d’un pays délicieux pour moi mourut de maladie, je le vois encore.
833Sous les bois de Berland je plaçai les scènes de l’Arioste.
834Les forets de Berland et les précipices en forme de falaises qui les bornent du côté de la route de Saint-Laurent-du-Pont devinrent pour moi un type cher et sacré. C’est là que j’ai placé tous les enchantements d’Ismène de la Jérusalem délivrée. A mon retour à Grenoble, mon grand-père me laissa lire la traduction de la Jérusalem par Mirabaud, malgré toutes les observations et réclamations de Séraphie.
835Mon père, le moins élégant, le plus finasseur, le plus politique, disons tout en un mot, le plus Dauphinois des hommes, ne pouvait pas n’être pas jaloux de l’amabilité, de la gaieté, de l’élégance physique et morale de mon oncle.
836Il l’accusait de broder (mentir); voulant être aimable comme mon oncle à ce voyage aux Échelles, je voulus broder pour l’imiter.
837J’inventai je ne sais quelle histoire de mon rudiment. (C’est un volume caché par moi sous mon lit pour que le maître de latin (était-ce M. Joubert ou M. Durand?) ne me marquât pas (avec l’ongle) les leçons à apprendre aux Échelles.) Mon oncle découvrit sans peine le mensonge d’un enfant de huit ou neuf ans; je n’eus pas la prudence d’esprit de lui dire: «Je cherchais à être aimable comme toi!» Comme je l’aimais, je m’attendris, et la leçon me fit une impression profonde.
838En me grondant (reprenant) avec cette raison et cette justice, on eût tout fait de moi. Je frémis en y pensant: si Séraphie eût eu la politesse et l’esprit de son frère, elle eût fait de moi un jésuite [17].
839(Je suis tout confit de mépris aujourd’hui. Que de bassesse et de lâcheté il y a dans les généraux de l’Empire! Voilà le vrai défaut du genre de génie de Napoléon: porter aux premières dignités un homme parce qu’il est brave et a le talent de conduire une attaque. Quel abîme de bassesse et de lâcheté morales que les Pairs[18] qui viennent de condamner le sous-officier Samto à une prison perpétuelle, sous le soleil de Pondichéry, pour une faute méritant à peine six mois de prison! Et six pauvres jeunes gens ont déjà subi vingt mois (18 décembre 1835)!
840Dès que j’aurai reçu mon Histoire de la Révolution de M. Thiers, il faut que j’écrive dans le blanc du volume de 1793 les noms de tous les généraux Pairs[19] qui viennent de condamner M. Thomas, afin de les mépriser suffisamment tout en lisant les belles actions qui les firent connaître vers 1793. La plupart de ces infâmes ont maintenant soixante-cinq à soixante-dix ans. Mon plat ami Félix Faure a la bassesse infâme sans les belles actions. Et M. d’Houdetot[20]! Et Dijon! Je dirai comme Julien: Canaille! Canaille! Canaille!) Excusez cette longue parenthèse, ô lecteur de 1880! Tout ce dont je parle sera oublié à cette époque. La généreuse indignation qui fait palpiter mon cœur m’empêche d’écrire davantage sans ridicule. Si en 1880 on a un gouvernement passable, les cascades, les rapides, les anxiétés par lesquelles la Fr[ance] aura passé pour y arriver seront oubliées, l’histoire n’écrira qu’un seul mot à celui du nom de Louis-Philippe: le plus fripon des Kings.
841M. de Corbeau, devenu mon ami depuis qu’il m’avait rapporté sur son dos de Berlandet aux Échelles, me menait à la pêche de la truite à la ligne dans le Guiers. Il pêchait entre les portes de Chailles, au bas des précipices du défilé de Chailles, et le pont des Échelles, quelquefois vers le pont Jean-Lioud. Sa ligne avait quinze ou vingt pieds. Vers Chailles, en relevant vivement l’hameçon, sa ligne de crin blanc passa sur un arbre, et la truite de trois-quarts de livre[21] nous apparut pendant à vingt pieds de terre au haut de l’arbre, qui était sans feuilles. Quelle joie pour moi[22]!
842[p. 166] [p. 167]
843[1] Le chapitre XIII se trouve dans un cahier séparé, côté B 300 (Bibl. mun. de Grenoble), en même temps que les chapitres V et XV. Il va du feuillet 15 au feuillet 38, et porte une foliotation spéciale, de 1 à 24. En tête, Stendhal indique: «Dicter ceci et le faire écrire sur le papier blanc à la fin du 1er volume. Relier ce chapitre à la fin du second volume. 18 décembre.» Il ajoute: «Placer ce morceau vers 1792 à son rang, vers 1791.» Un feuillet intercalaire porte encore: «A placer à son époque, avant la conquête de la Savoie par le général Montesquiou, avant 1792. A faire copier sur le papier blanc. Placer a la fin du 1er volume.»—Le chapitre XIII a été écrit à Rome le 18 décembre 1835, par un «froid de chien».
844[2] … le crépi sur lequel la fresque était peinte est tombé …—On lit en tête du fol. 2: «18 décembre 1835. Omar. Froid de chien, avec nuages au ciel.»
845[3] … triste façon de peindre le bonheur.—Variante: «Rendre.»
846[4] … qui alors séparait la France de la Savoie.—On lit en tête du fol. 5: «18 déc. Froid de loup près du feu.»
847[5] … le cher père …—Lecture incertaine.
848[6] …du côté de Claix, au point A …—En face, dans la marge, est un dessin représentant une coupe du pont de Claix. Le point A est sur la route, au sud du pont, sur la rive gauche du Drac.
849[7] … J.-J. Rousseau (Confessions) …—On lit en tête du fol. 7: «18 décembre 1835. Froid à deux pieds de mon feu. Omar.»
850[8] … entre la cheminée et le petit cabinet.—En face, est un plan de la chambre, avec la place du portrait, près de la cheminée.
851[9] Donc la Terreur avait commencé …—Variante: «Etait commencée.»
852[10] … un beau jeune homme, M …—Le nom est en blanc.
853[11] La mère de ma tante Camille et de Mlle …—Le nom est en blanc. Il s’agit sans doute de Marie Poncet, sœur de madame Romain Gagnon.
854[12] Sa maison, où je logeais …—Plan des Échelles et de ses environs, avec la maison Poncet (M). «Aux points AA étaient les poteaux avec les armes de Savoie du cité de la rive droite.»
855[13] … par la digue du Guiers.—Ici, un plan de la maison Poncet, avec le jardin traversé par la digue du Guiers.
856[14] Voici le lieu de la scène …—Suit un plan grossier de la scène: derrière une haie se trouve Beyle jetant des pierres aux dames, assises sur une «pente rapide en gazon». C’est une «pente de huit ou dix pieds où toutes ces dames étaient assises, On riait, on buvait du ratafia de Teisseire (Grenoble), les verres manquant, dans des dessus de tabatière d’écaillé». Plus haut est l’arbre M dans la fourche duquel fut placé Beyle, en O; tout près est un ruisseau, le long duquel il s’enfuit.
857[15] … revenant d’émigration à Turin.—En tête du fol. 17 on lit: «18 décembre 1835. Froid; jambe gauche gelée.»
858[16] Que dirai-je d’un voyage à la Grotte?—Au verso du fol. 17 est un plan des environs des Échelles. La grotte y est figurée, avec son entrée sur la «route de Chambéry», non loin des «roches énormes coupées par Philibert-Emmanuel» et de la «coupure dans le roc par Napoléon». Y sont figurés l’ «ancienne route» des Échelles, la «nouvelle route que je n’ai jamais vue, faite vers 1810», et le sentier conduisant, au «pont Jean-Lioud, à 100 pieds ou 80 au-dessus du torrent».—Au verso du fol. 18 est encore un plan du défilé de Chailles; Stendhal y a indiqué la situation de «Corbaron, domaine de M. de Corbeau». Dessous est un «détail des Portes de Chailles»: «là sont quatre diocèses».
859Le pont Jean-Lioud, que Stendhal orthographie Janliou, est jeté sur le Guiers-Mort, lequel avait son cours entièrement en France. C’est le Guiers-Vif qui servait de frontière entre la France et la Savoie.—Actuellement, le pont Jean-Lioud est une passerelle en bois, utilisée par le charmant chemin qui va d’Entre-deux-Guiers à Villette, près Saint-Laurent-du-Pont.]
860[17] … elle eût fait de moi un jésuite.—Ms.: «Tejé.»
861[18] …les Pairs …—Ms.: «Sraip.»
862[19] … tous les généraux Pairs …—Ms.: «Sairp.»
863[20] … M. d’Houdetot …—Ms.: «Detothou.»
864[21] … la truite de trois-quarts de livre …—Suit une parenthèse comprenant trois ou quatre mots illisibles.
865[22] Quelle joie pour moi!—Le chapitre est inachevé. On lit à la fin: «A 4 h. 50 m., manque de jour; je m’arrête.»
CHAPITRE XIV
866MORT DU PAUVRE LAMBERT
867Je place ici, pour ne pas le perdre, un dessin[2] dont j’ai orné ce matin une lettre que j’écris à mon ami R. Colomb, qui à son âge, en homme prudent, a été mordu du chien de la Métromanie, ce qui l’a porté à me faire des reproches parce que j’ai écrit une préface pour la nouvelle édition de de Brosses; or, lui aussi avait fait une préface. Cette carte est faite pour répondre à Colomb, qui dit que je vais le mépriser.
868J’ajoute: s’il y a un autre monde, j’irai vénérer Montesquieu, il me dira peut-être: «Mon pauvre ami, vous n’avez eu aucun talent dans l’autre inonde.» J’en serai fâché, mais point surpris: l’œil ne se voit pas lui-même.
869Mais ma lettre à Colomb ne fera que blanchir tous les gens à argent; quand ils sont arrivés au bien-être, ils se mettent à haïr les gens qui ont été lus du public. Les commis des Affaires étrangères seraient bien aises de me donner quelque petit déboire dans mon métier. Cette maladie est plus maligne quand l’homme à argent, arrivé à cinquante ans, prend la manie de se faire écrivain. C’est comme les généraux de l’Empire qui, voyant, vers 1820, que la Restauration ne voulait pas d’eux, se mirent à aimer passionnément, c’est-à-dire comme un pis aller, la musique.
870Revenons à 1794 ou 95. Je proteste de nouveau que je ne prétends pas peindre les choses en elles-mêmes, mais seulement leur effet sur moi. Comment ne serais-je pas persuadé de cette vérité par cette simple observation: je ne me souviens pas de la physionomie de mes parents, par exemple de mon excellent grand-père, que j’ai regardé si souvent et avec toute l’affection dont un enfant ambitieux est capable.
871Comme, d’après le système barbare adopté par mon père et Séraphie, je n’avais point d’ami ou de camarade de mon âge, ma sociabilité (inclination à parler librement de tout) s’était divisée en deux branches.
872Mon grand-père était mon camarade sérieux et respectable.
873Mon ami, auquel je disais tout, était un garçon fort intelligent, nommé Lambert, valet de chambre de mon grand-père. Mes confidences ennuyaient souvent Lambert et, quand je le serrais de trop près, il me donnait une petite calotte bien sèche et proportionnée à mon âge. Je ne l’en aimais que mieux. Son principal emploi, qui lui déplaisait fort, était d’aller chercher des pêches à Saint-Vincent (près le Fontanil), domaine de mon grand-père. Il y avait près de cette chaumière, que j’adorais, des espaliers fort bien exposés qui produisaient des pêches magnifiques. Il y avait des treilles qui produisaient d’excellent lardan (sorte de chasselas, celui de Fontainebleau n’en est que la copie). Tout cela arrivait à Grenoble dans deux paniers placés à l’extrémité d’un bâton plat, et ce bâton se balançait sur l’épaule de Lambert, qui devait faire ainsi[3] les quatre milles qui séparent Saint-Vincent de Grenoble.
874Lambert avait de l’ambition, il était mécontent de son sort; pour l’améliorer, il entreprit d’élever des vers à soie, à l’exemple de ma tante Séraphie, qui s’abîmait la poitrine en faisant des vers à soie à Saint-Vincent. (Pendant ce temps je respirais, la maison de Grenoble, dirigée par mon grand-père et la sage Elisabeth, devenait agréable pour moi. Je me hasardais quelquefois à sortir sans l’indispensable compagnie de Lambert.) Ce meilleur ami que j’eusse avait acheté un mûrier (près de Saint-Joseph), il élevait ses vers à soie dans la chambre de quelque maîtresse.
875En ramassant (cueillant) lui-même les feuilles de ce mûrier, il tomba, on nous le rapporta sur une échelle. Mon grand-père le soigna comme un fils. Mais il y avait commotion au cerveau, la lumière ne faisait plus d’impression sur ses pupilles, il mourut au bout de trois jours. Il poussait dans le délire, qui ne le quitta jamais, des cris lamentables qui me perçaient le cœur.
876Je connus la douleur pour la première fois de ma vie. Je pensai à la mort.
877L’arrachement produit par la perte de ma mère avait été de la folie où il entrait, à ce qui me semble, beaucoup d’amour. La douleur de la mort de Lambert fut de la douleur comme je l’ai éprouvée tout le reste de ma vie, une douleur réfléchie, sèche, sans larmes, sans consolation. J’étais navré et sur le point de tomber (ce qui fut vertement blâmé par Séraphie) en entrant dix fois le jour dans la chambre de mon ami dont je regardais la belle figure, il était mourant et expirant.
878Je n’oublierai jamais ses beaux sourcils noirs et cet air de force et de santé que son délire ne faisait qu’augmenter. Je le voyais saigner, après chaque saignée je voyais tenter l’expérience de la lumière devant les yeux (sensation qui me fut rappelée le soir de la bataille de Landshut, je crois, 1809).
879J’ai vu une fois, en Italie, une figure de saint Jean regardant crucifier son ami et son Dieu qui, tout-à-coup, me saisit par le souvenir de ce que j’avais éprouvé, vingt-cinq ans auparavant, à la mort du pauvre Lambert, c’est le nom qu’il prit dans la famille après sa mort. Je pourrais remplir encore cinq ou six pages de souvenirs clairs qui me restent de cette grande douleur. On le cloua dans sa bière, on l’emporta…
880Sunt lacrimae rerum.
881Le même côté de mon cœur est ému par certains accompagnements de Mozart dans Don Juan.
882La chambre du pauvre Lambert était située sur le grand escalier, à côté de l’armoire aux liqueurs[4].
883Huit jours après sa mort, Séraphie se mit fort justement en colère parce qu’on lui servit je ne sais quel potage (à Grenoble: soupe) dans une petite écuelle de faïence ébréchée, que je vois encore (quarante ans après l’événement), et qui avait servi à recevoir le sang de Lambert pendant une des saignées. Je fondis en larmes tout-à-coup, au point d’avoir des sanglots qui m’étouffaient. Je n’avais jamais pu pleurer à la mort de ma mère. Je ne commençai à pouvoir pleurer que plus d’un an après, seul, pendant la nuit, dans mon lit. Séraphie, en me voyant pleurer Lambert, me fit une scène. Je m’en allai à la cuisine en répétant à demi-voix et comme pour me venger: infâme! infâme!
884Mes plus doux épanchements avec mon ami avaient lieu pendant qu’il travaillait à scier le bois au bûcher[5], séparé de la cour, en C, par une cloison à jours, formée de montants de noyer façonnés au tour, comme une balustrade de jardin[6].
885Après sa mort, je me plaçais dans la galerie, au second étage de laquelle j’apercevais parfaitement les montants de la balustrade, qui me semblaient superbes pour faire des toupies. Quel âge pouvais-je avoir alors? Cette idée de toupie indique du moins l’âge de ma raison. Je pense à une chose, je puis faire rechercher l’extrait mortuaire du pauvre Lambert, mais Lambert était-il un nom de baptême ou de maison? Il me semble que son frère, qui tenait un petit café de mauvais ton, rue de Bonne, près de la caserne, s’appelait aussi Lambert. Mais quelle différence, grand Dieu! Je trouvais alors qu’il n’y avait rien de si commun que ce frère, chez lequel Lambert me conduisait quelquefois. Car, il faut l’avouer, malgré mes opinions parfaitement et foncièrement républicaines[7] mes parents m’avaient parfaitement communiqué leurs goûts aristocratiques et réservés. Ce défaut m’est resté et par exemple m’a empêché, il n’y a pas dix jours, de cueillir une bonne fortune. J’abhorre la canaille (pour avoir des communications avec), en même temps que sous le nom de peuple je désire passionnément son bonheur, et que je crois qu’on ne peut le procurer qu’en lui faisant des questions sur un objet important, c’est-à-dire en l’appelant à se nommer des députés.
886Mes amis, ou plutôt prétendus amis, partent de là pour mettre en doute mon sincère libéralisme. J’ai horreur de ce qui est sale, or le peuple est toujours sale à mes yeux. Il n’y a qu’une exception pour Rome, mais là la saleté est cachée par la férocité. (Par exemple, l’unique saleté du petit abbé sarde Crobras; mais mon respect sans bornes pour son énergie. Son procès de cinq ans avec ses chefs. Ubi missa, ibi menia. Peu d’hommes sont de cette force. Les princes Caetani savent parfaitement ces histoires de M. Crobras, de Sartène, je crois, en Sardaigne[8].) Les …..[9] que je me donnais au point H sont incroyables. C’était au point de me faire éclater une veine. Je viens de me faire mal en les mimiquant au moins quarante ans après. Qui se souvient de Lambert aujourd’hui, autre que le cœur de son ami!
887J’irai plus loin, qui se souvient d’Alexandrine, morte en janvier 1815, il y a vingt ans?
888Qui se souvient de Métilde, morte en 1825? Ne sont-elles pas à moi, moi qui les aime mieux que tout le reste du monde? Moi qui pense passionnément à elles dix fois la semaine, et souvent deux heures de suite[10]?
889[p. 174] [p. 175]
890[1] Le chapitre XIV est le chapitre XI du manuscrit (Bibl. de Grenoble, R 299, fol. 211 à 225).—Écrit à Rome, le 15 décembre 1835.
891[2] Je place ici … un dessin …—Ce dessin représente un carrefour où aboutissent quatre voies. Au centre, au point A, est le moment de la naissance; à droite, horizontalement, la route de la fortune par le commerce ou les places; au milieu et perpendiculairement, la route de la considération: Félix Faure est fait pair de France; à gauche et obliquement, la route de l’art de se faire lire; à gauche, horizontalement, la route de la folie.
892[3] … Lambert, qui devait faire ainsi …—Variante: «Qui faisait ainsi.»
893[4] La chambre du pauvre Lambert était située …—En face, est un plan d’une partie de l’appartement. On y voit la chambre de Lambert, voisine de la salle-à-manger, où se trouvait, dans un angle, l’armoire aux liqueurs. Cette chambre avait une «fenêtre éclairant mal, donnant sur l’escalier, mais fort grande et fort belle»; elle contenait une «grande armoire de noyer pour le linge de la famille. Le linge était regardé avec une sorte de respect». (Voir notre plan de l’appartement Gagnon.) [5] … scier le bois au bûchier …—Plan du bûcher indiquant sa position au sud de la grande cour, près du grand escalier.
894[6] … séparé de la cour …—Plan de la cour, avec le bûcher et la galerie. Stendhal y a joint des dessins représentant un chevalet avec une bûche, la scie de Lambert et les balustres du bûcher.
895[7] … mes opinions parfaitement et foncièrement républicaines …—Ms.: «Kainesrépubli.»
896[8] … M. Crobras, de Sartène, je crois, en Sardaigne.—Erreur: Sartène est en Corse.
897[9] Les … que je me donnais …—Deux mots illisibles. Stendhal doit faire allusion ici à quelque grimace d’enfant. Dans un croquis du fol. 221 il indique le point H dans la galerie du second étage, qui longeait la grande cour de la maison Gagnon: «H, moi. De là, je contemplais les barreaux de bois du bûcher et je me donnais des (les mêmes mots, toujours illisibles) en portant le sang à la tête et ouvrant la bouche.»
898[10] … souvent deux heures de suite?—On lit au verso du fol. 225: «Idée: Aller passer trois jours à Grenoble, et ne voir Crozet que le troisième jour. Aller seul incognito à Claix, à la Bastille, à La Tronche.»
CHAPITRE XV
899Ma mère avait eu un rare talent pour le dessin, disait-on souvent dans la famille. «Hélas! que ne faisait-elle pas bien?» ajoutait-on avec un profond soupir. Après quoi, silence triste et long. Le fait est qu’avant la Révolution, qui changea tout dans ces provinces reculées, on enseignait le dessin à Grenoble aussi ridiculement que le latin. Dessiner, c’était faire avec de la sanguine des hachures bien parallèles et imitant la gravure; on donnait peu d’attention au contour.
900Je trouvais souvent de grandes têtes à la sanguine dessinées par ma mère.
901Mon grand-père allégua cet exemple, ce précédent tout-puissant, et malgré Séraphie j’allai apprendre à dessiner chez M. Le Roy. Ce fut un grand point de gagné; comme M. Le Roy demeurait dans la maison Teisseire, avant le grand portail des Jacobins[2], peu à peu on me laissa aller seul chez lui et surtout revenir.
902Cela était immense pour moi. Mes tyrans, je les appelais ainsi en voyant courir les autres enfants, souffraient que j’allasse seul de P en R[3]. Je compris qu’en allant fort vite, car on comptait les minutes, et la fenêtre de Séraphie donnait précisément sur la place Grenette, je pourrais faire un tour sur la place de la Halle, à laquelle on arrivait par le portail L. Je n’étais exposé que pendant le trajet de R en L. L’horloge de Saint-André, qui réglait la ville, sonnait les quarts, je devais sortir à trois heures et demie ou quatre heures (je ne me souviens pas bien lequel) de chez M. Le Roy et cinq minutes après être rentré. M. Le Roy, ou plutôt madame Le Roy, une diablesse de trente-cinq ans, fort piquante et avec des yeux charmants, était spécialement chargée sous menace, je pense, de perdre un élève payant bien, de ne me laisser sortir[4] qu’à trois heures et quart. Quelquefois, en montant, je m’arrêtais des quarts d’heure entiers, regardant par la fenêtre de l’escalier, en F, sans autre plaisir que de me sentir libre; dans ces rares moments, au lieu d’être employée à calculer les démarches de mes tyrans, mon imagination se mettait à jouir de tout.
903Ma grande affaire fut bientôt de deviner si Séraphie serait à la maison à trois heures et demie, heure de ma rentrée. Ma bonne amie Marion (Marie Thomasset, de Vinay), servante de Molière et qui détestait Séraphie, m’aidait beaucoup. Un jour que Marion m’avait dit que Séraphie sortait après le café, vers trois heures, pour aller chez sa bonne amie madame Vignon, la boime[5], je me hasardai à aller au Jardin-de-Ville (rempli de petits polissons gamins). Pour cela, je traversai la place Grenette en passant derrière la baraque des châtaignes et la pompe, et en me glissant par la voûte du jardin.
904Je fus aperçu, quelque ami ou protégé de Séraphie me trahit, scène le soir devant les grands-parents. Je mentis, comme de juste, sur la demande de Séraphie:
905«As-tu été au Jardin-de-Ville?»
906Là-dessus, mon grand-père me gronda doucement et poliment, mais ferme, pour le mensonge. Je sentais vivement ce que je ne savais exprimer. Mentir n’est-il pas la seule ressource des esclaves? Un vieux domestique, successeur du pauvre Lambert, sorte de La Rancune, fidèle exécuteur des ordres des parents et qui disait avec morosité en parlant de soi: «Je suis assassineur (sic) de pots-de-chambre», fut chargé de me conduire chez M. Le Roy. J’étais libre les jours où il allait à Saint-Vincent chercher des fruits.
907Cette lueur de liberté me rendit furieux. «Que me feront-ils après tout, me dis-je, où est l’enfant de mon âge qui ne va pas seul?»
908Plusieurs fois j’allai au Jardin-de-Ville; si l’on s’en apercevait on me grondait, mais je ne répondais pas. On menaça de supprimer le maître de dessin, mais je continuai mes courses. Alléché par un peu de liberté, j’étais devenu féroce. Mon père commençait à prendre sa grande passion pour l’agriculture et il allait souvent à Claix[6]. Je crus m’apercevoir qu’en son absence je commençais à faire peur à Séraphie. Ma tante Elisabeth, par fierté espagnole, n’ayant pas d’autorité légitime, restait neutre; mon grand-père, d’après son caractère à la Fontenelle, abhorrait les cris; Marion et ma sœur Pauline étaient hautement pour moi. Séraphie passait pour folle aux yeux de bien des gens, et par exemple aux yeux de nos cousines, mesdames Colomb et Romagnier, femmes excellentes. (J’ai pu les apprécier après que j’ai eu l’âge de raison et quelque expérience de la vie.) Dans ces temps-là un mot de Mme Colomb me faisait rentrer en moi-même, ce qui me fait supposer qu’avec de la douceur on eût tout fait de moi, probablement un plat Dauphinois bien retors. Je me mis à résister à Séraphie, j’avais à mon tour des accès de colère abominables.
909«Tu n’iras plus chez M. Le Roy», disait-elle.
910Il me semble, en y pensant bien, qu’il y eut une victoire de Séraphie, et par conséquent, interruption dans les leçons de dessin.
911La Terreur était si douce à Grenoble que mon père, de temps à autre, allait habiter sa maison, rue des Vieux-Jésuites. Là, je vois M. Le Roy me donnant leçon sur le grand bureau[7] noir du cabinet de mon père[8], et me disant à la fin de la leçon:
912«Monsieur, dites à votre cher père que je ne puis plus venir pour trente-cinq (ou quarante- cinq) francs par mois.»
913Il s’agissait d’assignats qui dégringolaient ferme (terme du pays). Mais quelle date donner à cette image fort nette qui m’est revenue tout-à-coup? Peut-être était-ce beaucoup plus tard, à l’époque où je peignais à la gouache.
914Les dessins de M. Le Roy étaient ce qui m’importait le moins. Ce maître me faisait faire[9]
915des yeux de profil et de face, et des oreilles à la sanguine d’après d’autres dessins gravés à la manière du crayon.
916M. Le Roy était un Parisien fort poli, sec et faible, vieilli par le libertinage le plus excessif (telle est mon impression, mais comment pouvais-je justifier ces mots: le plus excessif?), du reste poli, civilisé comme on l’est à Paris, ce qui me faisait l’effet de: excessivement poli, à moi accoutumé à l’air froid, mécontent, nullement civilisé qui fait la physionomie ordinaire de ces Dauphinois si fins. (Voir le caractère de Sorel père, dans le Rouge, mais où diable sera le Rouge en 1880?—Il aura passé les sombres bords.) Un soir, à la nuit tombante, il faisait froid, j’eus l’audace de m’échapper, apparemment en allant rejoindre ma tante Elisabeth chez madame Colomb; j’osai entrer à la Société des Jacobins, qui tenait ses séances dans l’église de Saint-André. J’étais rempli des héros de l’histoire romaine, je me voyais un jour un Camille ou un Cincinnatus, ou tous les deux à la fois[10]. Dieu sait à quelle peine je m’expose, me disais-je, si quelque espion de Séraphie (c’est mon idée d’alors) m’aperçoit ici? Le président était en P, des femmes mal mises en F, moi en H[11].
917On demandait la parole et on parlait avec assez de désordre. Mon grand-père se moquait habituellement, et gaiement, de leurs façons de parler. Il me sembla sur-le-champ que mon grand-père avait raison, l’impression fut peu favorable, je trouvai horriblement vulgaires ces gens que j’aurais voulu aimer[12]. Cette église étroite et haute était fort mal éclairée, j’y trouvai beaucoup de femmes de la dernière classe. En un mot, je fus alors comme aujourd’hui, j’aime le peuple, je déteste les oppresseurs, mais ce serait pour moi un supplice de tous les instants de vivre avec le peuple.
918J’emprunterai pour un instant[13] la langue de Cabanis. J’ai la peau beaucoup trop fine, une peau de femme (plus tard j’avais toujours des ampoules après avoir tenu mon sabre pendant une heure), je m’écorche les doigts, que j’ai fort bien, pour un rien, en un mot la superficie de mon corps est de femme. De là peut-être une horreur incommensurable pour ce qui a l’air sale, ou humide, ou noirâtre. Beaucoup de ces choses se trouvaient aux Jacobins de Saint-André.
919En rentrant, une heure après, chez madame Colomb, ma tante au caractère espagnol me regarda d’un air fort sérieux. Nous sortîmes: quand nous fûmes seuls dans la rue, elle me dit:
920«Si tu t’échappes ainsi, ton père s’en apercevra…
921—Jamais de la vie, si Séraphie ne me dénonce pas.
922—Laisse-moi parler… Et je ne me soucie pas d’avoir à parler de toi avec ton père. Je ne te mènerai plus chez Mme Colomb.»
923Ces paroles, dites avec beaucoup de simplicité, me touchèrent; la laideur des Jacobins m’avait frappé, je fus pensif le lendemain et les jours suivants: mon idole était ébranlée. Si mon grand-père avait deviné ma sensation, et je lui aurais tout dit s’il m’en eût parlé au moment où nous arrosions les fleurs sur la terrasse, il pouvait ridiculiser à jamais les Jacobins et me ramener au giron de l’Aristocratie (ainsi nommée alors, aujourd’hui parti légitimiste ou conservateur). Au lieu de diviniser les Jacobins, mon imagination eut été employée à se figurer et à exagérer la saleté de leur salle de Saint-André.
924Cette saleté laissée à elle-même fut bientôt effacée par quelque récit de bataille gagnée qui faisait gémir ma famille.
925Vers cette époque, les arts s’emparaient de mon imagination, par la voie des sens, dirait un prédicateur. Il y avait dans l’atelier de M. Le Roy un grand et beau paysage: une montagne rapide très voisine de l’œil, garnie de grands arbres; au pied de cette montagne un ruisseau peu profond, mais large, limpide, coulait de gauche à droite au pied des derniers arbres. Là, trois femmes presque nues (ou sans presque) se baignaient gaiement. C’était presque le seul point clair dans cette toile de trois pieds et demi sur deux et demi.
926Ce paysage, d’une verdure charmante, trouvant une imagination préparée par Félicia, devint pour moi l’idéal du bonheur. C’était un mélange de sentiments tendres et de douce volupté. Se baigner ainsi avec des femmes si aimables[14]!
927L’eau était d’une limpidité qui faisait un beau contraste avec les puants ruisseaux des Granges, remplis de grenouilles et recouverts d’une pourriture verte. Je prenais la plante verte qui croît sur ces sales ruisseaux pour une corruption. Si mon grand-père m’eût dit: « C’est une plante, le moisi même qui gâte le pain est une plante», mon horreur eût rapidement cessé. Je ne l’ai surmontée tout-à-fait qu’après que M. Adrien de Jussieu, dans notre voyage à Naples (1832), (cet homme si naturel, si sage, si raisonnable, si digne d’être aimé), m’eut parlé au long de ces petites plantes, toujours un peu signes de pourriture à mes yeux, quoique je susse vaguement que c’étaient des plantes.
928Je n’ai qu’un moyen d’empêcher mon imagination de me jouer des tours, c’est de marcher droit à l’objet. Je vis bien cela en marchant sur les deux pièces de canon (dont il est parlé dans le certificat du général Michaud)[15].
929Plus tard, je veux dire vers 1805, à Marseille, j’eus le plaisir délicieux de voir ma maîtresse, supérieurement bien faite, se baigner dans l’Huveaune couronnée de grands arbres (dans la bastide de madame Roy).
930Je me rappelai vivement le paysage de M. Le Roy, qui pendant quatre ou cinq ans avait été pour moi l’idéal du bonheur voluptueux. J’aurais pu m’écrier, comme je ne sais quel niais d’un des romans de 1832: Voilà mon idéal!
931Tout cela, comme on sent, est fort indépendant du mérite du paysage, qui était probablement un plat d’épinards, sans perspective aérienne.
932Plus tard, le Traité nul, opéra de Gaveau, fut pour moi le commencement de la passion qui s’est arrêtée au Matrimonio segreto, rencontré à Ivrée (fin de mai 1800), et à Don Juan.
933[p. 184] [p. 185]
934[1] Chapitre XV.—Comme les chapitres V et XIII, le présent chapitre se trouve dans un cahier séparé côté R 300 à la bibliothèque municipale de Grenoble, fol. I à 14. Stendhal a indiqué en tête de ce chapitre, qu’il intitule «chapitre 13»: «A placer after the death of poor Lambert.»—Écrit à Rome, le 17 décembre 1835; corrigé, à partir du fol. 11, le 25 décembre.—On lit en tête du fol. I: «17 déc. 35. Grand froid à la jambe gauche gelée.»
935[2] … M. Le Roy demeurait dans la maison Teisseire, avant le grand portail des Jacobins …—Aujourd’hui, place Grenette, no 5, à l’angle de la rue de la République (autrefois rue de la Halle). La voûte qui séparait la rue de la Halle de la place Grenette a été démolie en 1908.
936[3] Mes tyrans … souffraient que j’allasse seul de P en R …—Au verso du fol. 2 est un plan des environs de la place Grenette. On y voit les «portes de la maison de M. Gagnon (il me semble jurer quand je dis: M. Gagnon).»
937[4] … de ne me laisser sortir …—Variante: «De ne me lâcher.»
938[5] … la boime …—Terme dauphinois, que Stendhal définit ainsi: «Boime à Grenoble veut dire hypocrite, doucereuse, jésuite-femelle.» (Voir plus loin, chapitre XVII.) [6] … il allait souvent à Claix.—En face, au verso du fol. 5, est une carte grossière de la campagne située au midi de Grenoble, avec les chemins suivis pour aller à Claix et au hameau de Furonières, où se trouvait la propriété des Beyle. Stendhal ajoute en note: «Pour aller à Claix, c’est-à-dire à Furonières, nous prenions le chemin Meney par O F, le Cours (appelé le Course)[cours de Saint-André], le pont de Claix et les chemins R et R’, quelquefois le chemin E du Moulin-de-Canel et le bac de Seyssins. Mon ami Crozet y a fait un pont en fil de fer vers 1826.»—Louis Crozet fut inspecteur divisionnaire des Ponts et Chaussées; il exerça les fonctions de maire de Grenoble entre 1853 et 1858.
939[7] … sur le grand bureau …—Variante: «Table.»
940[8] … cabinet de mon père …—Un plan des situations respectives des personnages accompagne le récit.
941[9] Ce maître me faisait faire …—Variante: «M. Le Roy me faisait faire …»
942[10] … tous les deux à la fois.—Variante: «En même temps.»
943[11] … des femmes mal mises en F, moi en H.—En face du fol. 8 (verso du fol. 7) est un plan de l’église Saint-André et de ses abords, et notamment, dans la Grande-rue, la «maison où habitaient Mmes Colomb et Romagnier.»
944[12] … ces gens que j’aurais voulu aimer.—On lit en haut du fol. 9: «17 décembre 1835.—Je souffre du froid devant mon feu, à deux pieds et demi du foyer, grand froid for Omar.»
945[13] J’emprunterai pour un instant la langue de Cabanis.—On lit fol. 8 V°: «Style. Ces mots: pour un instant, je les eusse effacés en 1830, mais en 35 je regrette de ne pas en trouver de semblables dans le Rouge. 25 décembre 1835.»
946[14] Se baigner ainsi avec des femmes si aimables!—On trouve en tête du fol. 13 un dessin schématique du «Paysage de M. Le Roy», et au verso du fol. 12 un plan de l’atelier.
947[15] …(dont il est parle dans le certificat du général Michaud).—«M. Colomb doit avoir ce certificat,» (Note de Stendhal.) «Oui,» a ajouté au crayon R. Colomb.
CHAPITRE XVI
948Je travaillais sur une petite table au point P[2], près de la seconde fenêtre du grand salon à l’italienne, je traduisais avec plaisir Virgile ou les Métamorphoses d’Ovide, quand un sombre murmure d’un peuple immense, rassemblé sur la place Grenette, m’apprit qu’on venait de guillotiner deux prêtres[3].
949C’est le seul sang que la Terreur de 93 ait fait couler à Grenoble.
950Voici un de mes grands torts: mon lecteur de 1880, éloigné de la fureur et du sérieux des partis, me prendra en grippe quand je lui avouerai que cette mort, qui glaçait d’horreur mon grand-père, qui rendait Séraphie furibonde, qui redoublait le silence hautain et espagnol de ma tante Elisabeth, me fit pleasure. Voilà le grand mot écrit.
951Il y a plus, il y a bien pis, j’aime encore in 1835 the man of 1794.
952(Voici encore un moyen d’accrocher une date véritable. Le registre du tribunal criminel, actuellement Cour royale, place Saint-André, doit donner la date de la mort de MM. Revenas et Guillabert[4].) Mon confesseur, M. Dumolard, du Bourg-d’Oisans[5], (prêtre borgne et assez bonhomme en apparence, depuis 1815 jésuite furieux[6]), me montra, avec des gestes qui me semblèrent ridicules, des prières ou des vers latins écrits par MM. Revenas et Guillabert, qu’il voulait à toute force me faire considérer comme généraux de brigade.
953Je lui répondis fièrement:
954«Mon bon papa (grand-père) m’a dit qu’il y a vingt ans on pendit à la même place deux ministres protestants.
955—Ah! c’est bien différent!
956—Le Parlement condamna les deux premiers pour leur religion, le tribunal civil criminel vient de condamner ceux-ci pour avoir trahi la patrie.»
957Si ce ne sont les mots, c’est du moins le sens.
958Mais je ne savais pas encore que discuter avec les tyrans est dangereux, on devait lire dans mes yeux mon peu de sympathie pour deux traîtres à la patrie. (Il n’y avait pas en 1795 et il n’y a pas à mes yeux, en 1835, de crime seulement comparable.) On me fit une querelle abominable, mon père se mit contre moi dans une des plus grandes colères dont j’aie souvenance. Séraphie triomphait. Ma tante Elisabeth me fit la morale en particulier. Mais je crois, Dieu me pardonne, que je la convainquis que c’était la peine du talion.
959Heureusement pour moi, mon grand-père ne se joignit pas à mes ennemis, en particulier il fut tout-à-fait d’avis que la mort des deux ministres protestants était aussi condamnable.
960«C’est petit: sous le tyran Louis XV la patrie n’était pas en danger.»
961Je ne dis pas tyran, mais ma physionomie devait le dire.
962Si mon grand-père, qui déjà avait été contre moi dans la bataille abbé Gardon, se fût montré de même dans cette affaire, c’en était fait [7], je ne l’aimais plus. Nos conversations sur la belle littérature, Horace, M. de Voltaire, le chapitre XV de Bélisaire, les beaux endroits de Télémaque, Séthos, qui ont formé mon esprit, eussent cessé et j’eusse été bien plus malheureux dans tout le temps qui s’écoula de la mort des deux malheureux prêtres à ma passion exclusive pour les mathématiques: printemps ou été 1797.
963Tous les après-midi d’hiver se passaient, les jambes au soleil, dans la chambre de ma tante Elisabeth, qui donnait sur la Grenette au point A[8]. Par-dessus l’église de Saint-Louis ou à côté, pour mieux dire, on voyait le trapèze T de la montagne du Villard-de-Lans[9]. Là était mon imagination, dirigée[10] par l’Arioste de M. de Tressan, elle ne voyait, rêvait qu’un pré au milieu de hautes montagnes. Mon griffonnage d’alors ressemblait beaucoup à l’écriture ci-jointe de mon illustre compatriote[11].
964Mon grand-père avait coutume de dire en prenant son excellent café, sur les deux heures après-midi, les jambes au soleil: «Dès le 15 février, dans ce climat, il fait bon au soleil.»
965Il aimait beaucoup les idées géologiques et aurait été un partisan ou un adversaire des soulèvements de M. Elie de Beaumont, qui m’enchantent. Mon grand-père me parlait avec passion, c’est là l’essentiel, des idées géologiques d’un M. Guettard[12], qu’il avait connu, ce me semble.
966Je remarquai avec ma sœur Pauline, qui était de mon parti, que la conversation dans le plus beau moment de la journée, en prenant le café, consistait toujours en gémissements. On gémissait de tout.
967Je ne puis pas donner la réalité des faits, je n’en puis présenter que l’ombre.
968Nous passions les soirées d’été, de sept à neuf et demie (à neuf heures, le sein ou saint[13]
969sonnait à Saint-André, les beaux sons de cette cloche me donnaient une vive émotion). Mon père, peu sensible à la beauté des étoiles (je parlais sans cesse constellations avec mon grand-père), disait qu’il s’enrhumait et allait faire la conversation dans la chambre attenante avec Séraphie.
970Cette terrasse, formée par l’épaisseur d’un mur nommé Sarrasin[14], mur qui avait quinze ou dix-huit pieds, avait une vue magnifique sur la montagne de Sassenage; là, le soleil se couchait en hiver; sur le rocher[15] de Voreppe, coucher d’été, et au nord-ouest de la Bastille, donc la montagne (maintenant transformée par le général Haxo) s’élevait au-dessus de toutes les maisons et sur la tour de Rabot, qui fut, ce me semble, l’ancienne entrée de la ville avant qu’on eût coupé le rocher de la Porte-de-France[16].
971Mon grand-père fit beaucoup de dépenses pour cette terrasse. Le menuisier Poncet vint s’établir pendant un an dans le cabinet d’histoire naturelle, dont il fit les armoires en bois blanc; il fit ensuite des caisses de dix-huit pouces de large et deux pieds de haut, en châtaignier, remplies de bonne terre, de vigne et de fleurs. Deux ceps montaient du jardin de M. Périer-Lagrange, bon imbécile, notre voisin.
972Mon grand-père avait fait établir des portiques en liteaux de châtaignier. Ce fut un grand travail dont fut chargé un menuisier nommé Poncet, bon ivrogne de trente ans assez gai. Il devint mon ami, car enfin avec lui je trouvais la douce égalité.
973Mon grand-père arrosait ses fleurs tous les jours, plutôt deux fois qu’une; Séraphie ne venait jamais sur cette terrasse, c’était un moment de répit. J’aidais toujours mon grand-père à arroser les fleurs, et il me parlait de Linné et de Pline, non pas par devoir, mais avec plaisir.
974Voilà la grande et extrême obligation que j’ai à cet excellent homme. Par surcroît de bonheur, il se moquait fort des pédants (les Lerminier, les Salvandy, les…[17]
975d’aujourd’hui), il avait un esprit dans le genre de M. Letronne, qui vient de détrôner Memnon[18] (ni plus ni moins que la statue de Memnon). Mon grand-père me parlait avec le même intérêt de l’Egypte, il me fit voir la momie achetée, par son influence, pour la bibliothèque publique; là, l’excellent Père Ducros (le premier homme supérieur auquel j’ai parlé dans ma vie) eut mille complaisances pour moi. Mon grand-père, fort blâmé par Séraphie appuyée du silence de mon père, me fit lire Séthos (lourd roman de l’abbé Terrasson), alors divin pour moi. Un roman est comme un archet, la caisse du violon qui rend les sons, c’est l’âme du lecteur. Mon âme alors était folle, et je vais dire pourquoi.
976Pendant que mon grand-père lisait, assis dans un fauteuil en D[19], vis-à-vis le petit buste de Voltaire en V, je regardais sa bibliothèque placée en B, j’ouvrais les volumes in-4° de Pline, traduction avec texte en regard. Là je cherchais surtout l’histoire naturelle de la femme.
977L’odeur excellente, c’était de l’ambre ou du musc (qui me font malade depuis seize ans, c’est peut-être la même odeur ambre et musc), enfin je fus attiré vers un tas de livres brochés jetés confusément en L. C’étaient de mauvais romans non reliés que mon oncle avait laissés à Grenoble lors de son départ pour s’établir aux Échelles (Savoie, près le Pont-de-Beauvoisin). Cette découverte fut décisive pour mon caractère. J’ouvris quelques-uns de ces livres, c’étaient de plats romans de 1780, mais pour moi c’était l’essence de la volupté.
978Mon grand-père me défendit d’y toucher, mais j’épiais le moment où il était le plus occupé dans son fauteuil à lire les livres nouveaux dont, je ne sais comment, il avait toujours grande abondance, et je volais un volume des romans de mon oncle. Mon grand-père s’aperçut sans doute de mes larcins, car je me vois établi dans le cabinet d’histoire naturelle, épiant que quelque malade vînt le demander. Dans ces circonstances, mon grand-père gémissait de se voir enlevé à ses chères études et allait recevoir le malade dans sa chambre ou dans l’antichambre du grand appartement. Crac! je passais dans le cabinet d’études, en L, et je volais un volume.
979Je ne saurais exprimer la passion avec laquelle je lisais ces livres. Au bout d’un mois ou deux, je trouvai Félicia ou mes fredaines. Je devins fou absolument, la possession d’une maîtresse réelle, alors l’objet de tous mes vœux, ne m’eût pas plongé dans un tel torrent de volupté.
980Dès ce moment, ma vocation fut décidée: vivre à Paris en faisant des comédies, comme Molière.
981Ce fut là mon idée fixe, que je cachai sous une dissimulation profonde, la tyrannie de Séraphie m’avait donné les habitudes d’un esclave.
982Je n’ai jamais pu parler de ce que j’adorais, un tel discours m’eût semblé un blasphème.
983Je sens cela aussi vivement en 1835 que je le sentais en 1794.
984Ces livres de mon oncle portaient l’adresse de M. Falcon[20], qui tenait alors l’unique cabinet littéraire; c’était un chaud patriote, profondément méprisé par mon grand-père et parfaitement haï par Séraphie et mon père.
985Je me mis par conséquent à l’aimer, c’est peut-être le Grenoblois que j’ai le plus estimé. Il y avait dans cet ancien laquais de madame de Brizon (ou d’une autre dame de la rue Neuve, chez laquelle[21] mon grand-père avait été servi à table par lui), il y avait dans ce laquais une âme vingt fois plus noble que celle de mon grand-père, de mon oncle, je ne parlerai pas de mon père et du jésuite Séraphie. Peut-être ma seule tante Elisabeth lui était-elle comparable. Pauvre, gagnant peu et dédaignant de gagner de l’argent, Falcon plaçait un drapeau tricolore en dehors de sa boutique à chaque victoire des armées et les jours de fête de la République.
986Il a adoré cette République du temps de Napoléon comme sous les Bourbons, et est mort à quatre-vingt-deux ans, vers 1820, toujours pauvre, mais honnête jusqu’à la plus extrême délicatesse.
987En passant, je lorgnais la boutique de Falcon, qui avait un grand toupet à l’œil au royal, parfaitement poudré, et arborait un bel habit rouge à grands boutons d’acier, la mode d’alors, les jours heureux pour sa chère République. C’est le plus bel échantillon[22] du caractère dauphinois. Sa boutique était vers la place Saint-André, je me rappelle son déménagement. Falcon vint occuper la boutique A[23], dans l’ancien Palais des Dauphins, où siégeait le Parlement et ensuite la Cour royale. Je passais exprès sous le passage B pour le voir. Il avait une fille fort laide, le sujet ordinaire des plaisanteries de ma tante Séraphie, qui l’accusait de faire l’amour avec les patriotes qui venaient lire les journaux dans le cabinet littéraire de son père.
988Plus tard, Falcon s’établit en A’. Alors j’avais la hardiesse d’aller lire chez lui. Je ne sais pas si, dans le temps où je volais les livres de mon oncle, j’eus la hardiesse de m’abonner chez lui; il me semble que, d’une façon quelconque, j’avais de ses livres.
989Mes rêveries furent dirigées puissamment par la Vie et les aventures de Mme de *[24], roman extrêmement touchant, peut-être fort ridicule, car l’héroïne était prise par les sauvages. Je prêtai, ce me semble, ce roman à mon ami Romain Colomb, qui encore aujourd’hui en a gardé le souvenir.
990Bientôt je me procurai la Nouvelle-Héloïse, je crois que je la pris au rayon le plus élevé de la bibliothèque de mon père, à Claix.
991Je la lus couché sur mon lit dans mon trapèze[25] à Grenoble, après avoir eu soin de m’enfermer à clef, et dans des transports de bonheur et de volupté impossibles à décrire. Aujourd’hui, cet ouvrage me semble pédantesque et, même en 1819, dans les transports de l’amour le plus fou, je ne pus pas en lire vingt pages de suite. Dès lors, voler des livres devint ma grande affaire.
992J’avais un coin à côté du bureau de mon père; rue des Vieux-Jésuites, où je déposais, à demi cachés par leur humble position, les livres qui me plaisaient; c’étaient des exemplaires du Dante avec des gravures sur bois bizarres, des traductions de Lucien par Perrot d’Ablancourt (les belles infidèles), la correspondance de milord All-eye avec milord All-ear, du marquis d’Argens, et enfin les Mémoires d’un homme de qualité retiré du monde.
993Je trouvai moyen de me faire ouvrir le cabinet de mon père, qui était désert depuis la fatale tyrannie Amar et Merlinot, et je passai une revue exacte de tous les livres. Il avait une superbe collection d’Elzévirs, mais malheureusement je ne comprenais rien au latin, quoique sachant par cœur le Selectae e profanis. Je trouvai quelques livres in-12 au-dessus de la petite porte communiquant au salon, et j’essayai de lire quelques articles de l’Encyclopédie. Mais qu’était-ce que tout cela à côté de Félicia et de la Nouvelle-Héloïse?
994Ma confiance littéraire en mon grand-père était extrême, je comptais bien qu’il ne me trahirait pas envers Séraphie et mon père. Sans avouer que j’avais lu la Nouvelle-Héloïse, j’osai lui en parler avec éloge. Sa conversion au jésuitisme[26] ne devait pas être ancienne, au lieu de m’interroger avec sévérité il me raconta que M. le baron des Adrets (le seul des amis chez qui il eût continué à dîner deux ou trois fois par mois, depuis la mort de ma mère), dans le temps que parut la Nouvelle-Héloïse (n’est-ce pas 1770[27]?), se fît attendre un jour à dîner chez lui; Mme des Adrets le fit avertir une seconde fois, enfin cet homme si froid arriva tout en larmes.
995«Qu’avez-vous donc, mon ami? lui dit Mme des Adrets, tout alarmée.
996—Ah! Madame, Julie est morte! » Et il ne mangea presque pas.
997Je dévorais les annonces de livres à vendre qui arrivaient avec les journaux. Mes parents recevaient alors, ce me semble, un journal en société avec quelqu’un.
998J’allai m’imaginer que Florian devait être un livre sublime, apparemment d’après les titres: Gonsalve de Cordoue, Estelle, etc.
999Je mis un petit écu (3 francs) dans une lettre et j’écrivis à un libraire de Paris de m’envoyer un certain ouvrage de Florian. C’était hardi, qu’eût dit Séraphie à l’arrivée du paquet?
1000Mais enfin il n’arriva jamais, et avec un louis que mon grand-père m’avait donné le jour de l’an j’achetai un Florian. Ce fut des œuvres de ce grand homme que je tirai ma première comédie[28].
1001[1] Le chapitre XVI est le chapitre XII du manuscrit (R 299, fol. 226 à 248).—Écrit à Rome, les 15 et 16 décembre 1835.
1002[2] Je travaillais sur une petite table au point P …—Un fol. 226 bis est rempli par un plan d’une partie de l’appartement Gagnon, avec le «grand salon à l’Italienne». (Voir notre plan de l’appartement Gagnon.) [3] … m’apprit qu’on venait de guillotiner deux prêtres.—Variante: «Deux généraux de brigade.» Voir l’explication de ce terme donnée plus loin par l’abbé Dumolard au jeune Henri.
1003[4] … date de la mort de MM. Revenus et Guillabert—Les abbés Revenas et Guillabert furent guillotinés le 26 juin 1794. (Voir A. Prudhomme, Histoire de Grenoble, p. 645.) [5] … M. Dumolard, du Bourg-d’Oisans …—L’abbé Dumolard était curé de La Tronche, près Grenoble.
1004[6] … depuis 1815, jésuite furieux …—Ms:«Tejé.»
1005[7] … c’en était fait …—Ici une croix et un blanc d’une demi-ligne.
1006[8] … qui donnait sur la Grenette au point A.—Plan de la place Grenette, avec en A la chambre d’Elisabeth Gagnon, à l’extrémité Nord de l’appartement (voir notre plan). En B, à l’angle de la place et de la Grande-rue, «salle-à-manger du premier étage, occupé par mon grand-père avant notre passage à la maison de Marnais».
1007[9] … le trapèze T de la montagne du Villard-de-Lans.—Croquis indiquant le trapèze formé, en haut par la crête de la montagne, et sur les trois autres cités par l’église Saint-Louis et les toits des maisons. La crête de la montagne, ainsi limitée, correspond à l’arête des montagnes de Lans, entre le Moucherotte et le col de l’Arc.
1008[10] … mon imagination, dirigée …—Variante: «Formée.»
1009[11] … l’écriture ci-jointe de mon illustre compatriote.—Avec le manuscrit est relié (après les fol. 99 et 231) un fac-similé lithographique de l’écriture de Barnave. Ce fac-similé porte les légendes suivantes: «Extrait d’un album de Barnave … L’original de cet écrit, tracé par Barnave en 1792, nous a été communiqué par MMmes ses sœurs.»
1010[12] … M. Guettard.—Guettard (1715-1786), minéralogiste grenoblois, a laissé un ouvrage intitulé: Mémoires sur la minéralogie du Dauphiné (Paris, 1779, deux vol. in-4°).
1011[13] … le sein ou saint …—Le sing (de signum, signal) annonçait aux habitants de Grenoble la fermeture des portes de la ville; cette coutume fut conservée jusqu’en 1877, quoique depuis 1864 on ne fermât plus les portes de l’enceinte.
1012[14] Cette terrasse, formée par l’épaisseur d’un mur nommé Sarrasin …—Ce mur, qui porte encore aujourd’hui le nom de mur sarrasin, est en réalité le mur de l’ancienne enceinte romaine de Grenoble. Il n’en reste plus qu’un vestige: la terrasse dont parle Stendhal, et qui se prolonge à travers toute la maison presque jusqu’à la Grande-rue. (Voir notre plan de l’appartement Gagnon.) [15] … sur le rocher de Voreppe …—Stendhal a oublié un mot; nous le rétablissons d’après le sens du contexte.
1013[16] … l’ancienne entrée de la ville avant qu’on eût coupé le rocher de la Porte-de-France.—La route qui passe au pied du rocher de Rabot date de la construction de la Porte-de-France par Lesdiguières en 1620. Avant cette date, on arrivait en effet à Grenoble par la tour de Rabot et la rue ou «montée» de Chalemont, et la «montée» du Rabot.
1014En face du fol. 234, Stendhal a figuré la terrasse, avec l’emplacement du «cabinet en losanges de châtaignier avec forme d’architecture de mauvais goût, à la Bernin». Y est également figuré le cabinet d’été de M. Gagnon; dans le cabinet voisin, «où s’établit Poncet», est indiqué le «banc de menuisier à côté duquel je passais ma vie». Dans le lointain est figurée la silhouette de la «montagne de Sassenage», avec la position du soleil à son coucher en juin et en décembre.
1015[17] …(les Lerminier, les Salvandy, les …—Le nom est en blanc dans le manuscrit.
1016[18] … dans le genre de M. Letronne, qui vient de détrôner Memnon …—Jean-Antoine Letronne, célèbre archéologue français (1787-1848), était en 1835 directeur de la Bibliothèque royale. Il avait publié en 1833 un mémoire sur la Statue vocale de Memnon.
1017[19] Pendant que mon grand-père lisait, assis dans un fauteuil en D …—Plan du cabinet de M. Gagnon. Le fauteuil du grand-père de Beyle était placé devant la cheminée, où se trouvait le buste de Voltaire; derrière lui était la bibliothèque et dans un coin, en L, le tas des livres brochés laissés par Romain Gagnon.
1018[20] Ces livres de mon oncle portaient l’adresse de M. Falcon …—Le libraire Falcon (1753-1830) prit une part très active au mouvement révolutionnaire. Il fut secrétaire, puis président (22 juillet-18 août 1794) de la Société populaire, qui se réunissait dans l’église Saint-André. La boutique de Falcon servait de lieu de réunion aux patriotes exaltés, si bien que le 24 thermidor an III (11 août 1795) le Conseil général de la commune de Grenoble prit une délibération pour interdire à «ceux qui ont participé aux horreurs commises sous la tyrannie de se rendre dans la boutique de Falcon et le café Dumas et dans tout autre lieu public, à peine de huit jours de détention et même de plus grande peine, s’il y échoit …» Il était en outre enjoint à Falcon «de tenir sa boutique fermée à six heures du soir …, sous les mêmes peines». (Archives municipales de Grenoble, LL 8, page 227.) [21] … une autre dame de la rue Neuve, chez laquelle …—Ms.: «Lequel.»
1019[22] C’est le plus bel échantillon …—Variante: «Exemple.»
1020[23] Falcon vint occuper la boutique A …—Plan de la place Saint-André, avec la situation, en A, de la première boutique de Falcon, à l’angle du passage du Palais, B, «avec têtes en relief, comme à Florence» (ces têtes sont actuellement au Musée de Grenoble, mais des copies ornent encore, à leur ancienne place, l’entrée du Palais de Justice). En A’, près de la «salle de spectacle», est l’emplacement de la seconde boutique de Falcon.
1021[24] … la Vie et les aventures de Mme de*** …—Voici le titre: Vie, faiblesses et repentir d’une femme. J’en ai un exemplaire, mis en très mauvais état par l’humidité. (Note au crayon de Romain Colomb.) [25] Je la lus couché sur mon lit dans mon trapèze …—Voir notre plan de l’appartement de Henri Gagnon.
1022[26] Sa conversion au jésuitisme …—Ms.: «Tismejésui.»
1023[27] … dans le temps que parut la Nouvelle Héloïse (n’est-ce pas 1770?) …—La Nouvelle-Héloïse parut en 1761.
1024[28] —On lit sur l’avant-dernier feuillet du premier volume: «27 décembre 1835. Lacenaire aussi écrit ses Mémoires. On en dit brûlé un volume dans l’incendie de la rue du Pont-de-Fer.» Le dernier feuillet contient une table. Elle se termine ainsi: «Je laisse les chapitre XIII et XIV pour les augmentations à faire à ces premiers temps. J’ai 40 pages écrites à insérer. Le volume 2 commence par le chapitre XV.—Book commencé the twenty third of november 35, il y a 31 days.»
CHAPITRE XVII
1025Séraphie avait fait son amie intime d’une certaine madame Vignon, la première boime de la ville[2]. (Boime, à Grenoble, veut dire hypocrite doucereuse, jésuite femelle.) Mme Vignon demeurait au troisième étage, place Saint-André, et était femme d’un procureur, je crois, mais respectée comme une mère de l’Eglise, plaçant les prêtres et en ayant toujours chez elle de passage. Ce qui me touchait, c’est qu’elle avait une fille de quinze ans qui ressemblait assez à un lapin blanc, dont elle avait les yeux gros et rouges. J’essayai, mais en vain, d’en devenir amoureux pendant un voyage d’une semaine ou deux que nous finies à Claix. Là, mon père ne se cachait nullement et a toujours habité sa maison, la plus belle du canton.
1026A ce voyage il y avait Séraphie, Mme et Mlle Vignon, ma sœur Pauline, moi, et peut-être un M. Blanc, de Seyssins, personnage ridicule qui admirait beaucoup les jambes nues de Séraphie. Elle sortait jambes nues, sans bas, le malin, dans le clos.
1027J’étais tellement emporté par le diable[3] que les jambes de ma plus cruelle ennemie me firent impression. Volontiers j’eusse été amoureux de Séraphie. Je me figurais un plaisir délicieux à serrer[4] dans mes bras cette ennemie acharnée.
1028Malgré sa qualité de demoiselle à marier, elle fit ouvrir une grande porte condamnée qui, de sa chambre, donnait sur l’escalier de la place Grenette, et à la suite d’une scène abominable, dans laquelle je vois encore sa figure, fit faire une clef. Apparemment, son père lui refusait celle de cette porte[5].
1029Elle introduisait ses amies par cette porte, en entre autres cette Mme Vignon, Tartufe femelle, qui avait des oraisons particulières pour les saints, et que mon bon grand-père eut eu en horreur si son caractère à la Fontenelle lui eût permis: 1° de sentir l’horreur;—2° de l’exprimer.
1030Mon grand-père employait son grand juron contre cette madame Vignon: Le Diable te crache au cul!
1031Mon père se cachait toujours à Grenoble, c’est-à-dire qu’il habitait [6] chez mon grand-père et ne sortait pas de jour. La passion politique ne dura que dix-huit mois. Je me vois allant de sa part chez Allier, libraire, place Saint-André, avec cinquante francs en assignats, pour acheter la Chimie de Fourcroy, qui le conduisit à la passion pour l’agriculture. Je conçois bien la naissance de ce goût: il ne pouvait promener qu’à Claix.
1032Mais tout cela ne fut-il pas causé par ses amours avec Séraphie, si amour y a? Je ne puis voir la physionomie des choses, je n’ai que ma mémoire d’enfant. Je vois des images, je me souviens des effets sur mon cœur, mais pour les causes et la physionomie, néant. C’est toujours comme les fresques du [Campo-Santo][7] de Pise, où l’on aperçoit fort bien un bras, et le morceau d’à côté, qui représentait la tête, est tombé. Je vois une suite d’images fort nettes, mais sans physionomie autre que celle qu’elles eurent à mon égard. Bien plus, je ne vois cette physionomie que par le souvenir de l’effet qu’elle produisit sur moi[8].
1033Mon père éprouva bientôt une sensation digne du cœur d’un tyran. J’avais une grive privée qui se tenait ordinairement sous les chaises de la salle-à-manger. Elle avait perdu un pied à la bataille et marchait en sautant. Elle se défendait contre les chats, chiens, et tout le monde la protégeait, ce qui était fort obligeant pour moi, car elle remplissait le plancher de taches blanches peu propres. Je nourrissais cette grive d’une façon peu propre, avec les chaplepans [9] noyés dans la benne de la cuisine (cafards noyés dans le seau de l’eau sale de la cuisine).
1034Sévèrement séparé de tout être de mon âge, ne vivant qu’avec des vieux, cet enfantillage avait du charme pour moi.
1035Tout-à-coup, la grive disparut, personne ne voulut me dire comment: quelqu’un, par inadvertance, l’avait écrasée en ouvrant une porte. Je crus que mon père l’avait tuée par méchanceté; il le sut, cette idée lui fit peine, un jour il m’en parla en termes fort indirects et fort délicats.
1036Je fus sublime, je rougis jusqu’au blanc des yeux, mais je n’ouvris pas la bouche. Il me pressa de répondre, même silence; mais les yeux, que j’avais fort expressifs à cet âge, devaient parler.
1037Me voilà vengé, tyran, de l’air doux et paternel avec lequel tu m’as forcé tant de fois d’aller à cette détestable promenade des Granges, au milieu des champs arrosés avec les voitures de minuit (poudrette de la ville).
1038Pendant plus d’un mois je fus fier de cette vengeance; j’aime cela dans un enfant[10].
1039La passion de mon père pour son domaine de Claix et pour l’agriculture devenait extrême. Il faisait faire de grandes réparations, amendements, par exemple miner le terrain, le défoncer à deux pieds et demi de profondeur et emporter dans un coin du champ toutes les pierres plus grosses qu’un œuf. Jean Vial, notre ancien jardinier, Charrière, Mayousse, le vieux …[11], ancien soldat, exécutaient ces travaux par prix faits, par exemple vingt écus (soixante francs) pour miner une tière, espace de terre compris entre deux rangées de hautaies ou bien d’érables porteurs de vignes.
1040Mon père planta les grandes Barres, ensuite la Jomate, où il arracha la vigne basse. Il obtint par échange de l’hôpital (qui l’avait eue, ce me semble, par le testament d’un M. Gutin, marchand de draps) la vigne du Molard (entre le verger et notre Molard à nous), il l’arracha, la mina en enterrant le Murger (tas de pierres de sept à dix pieds de haut), et enfin la planta.
1041Il m’entretenait longuement de tous ces projets, il était devenu un vrai propriétaire du Midi.
1042C’est un genre de folie qui se rencontre souvent au midi de Lyon et de Tours; cette manie consiste à acheter des champs qui rendent un ou deux pour cent, à retirer, pour cela faire, de l’argent prêté au cinq ou six, et quelquefois à emprunter au cinq pour s’arrondir, c’est le mot, en achetant des champs qui rapportent le deux. Un ministre de l’Intérieur qui se douterait de son métier entreprendrait une mission contre cette manie qui détruit l’aisance et toute la partie du bonheur qui tient à l’argent, dans les vingt départements au midi de Tours et de Lyon.
1043Mon père fut un exemple mémorable de cette manie, qui a sa source à la fois dans l’avarice, l’orgueil et la manie nobiliaire[12].
1044DEUX CHAPITRES SUR LA MÊME PAGE-DÉBUT DES CHAP. XVIII ET XIX (Bibl. mun. de Grenoble: ms R 299. t. II, fol. 260bis) [1] Le chapitre XVII est le chapitre XV de Stendhal (fol. 249 à 258).—Écrit à Rome, les 16, 17 et 25 décembre 1835.— Avec ce chapitre commence le second volume du manuscrit.
1045[2] … la première boime de la ville.—On lit en tête du fol. 249 bis: «16 déc. 1835.—Envoyé la fin du chapitre XII.— Laisser le n° 249 à cette page et aller jusqu’à 1.000.—Faire suivre aussi les numéros des chapitres.»
1046[3] J’étais tellement emporté par le diable …—Variante: «Par l’âge.»
1047[4] Je me figurais un plaisir délicieux à serrer …—Variante: «Tenir.»
1048[5] … son père lui refusait celle de cette porte.—En face, au verso du fol. 250, plan d’une partie de l’appartement Gagnon, avec la «chambre de Séraphie» et la porte sur l’escalier de la place Grenette. A côté, dans la «chambre de ma tante Elisabeth», «la famille au soleil». A l’angle de la Grande-rue et de la place Grenette, en «O, logement de mon oncle, au second étage, avant son mariage». Sur ce plan sont également indiquées les rues voisines: rue des Clercs, «ici logeaient Mably et Condillac»; rue du Département (aujourd’hui rue Diodore-Rahoult), au point «G’, là je m’élevai à 7 avec Mr Galice»; place Saint-André, où sont indiquées les maisons de Mme Vignon et de Falcon. (Voir nos plans de l’appartement Gagnon et de Grenoble en 1793.) [6] … il habitait …—Variante: «Logeait.»
1049[7] … les fresques du Campo-Santo …—Le nom a été laissé en blanc dans le manuscrit.
1050[8] … l’effet qu’elle produisit sur moi.—On lit dans la marge: «Mettre un mot des promenades forcées aux Granges.»
1051[9] … avec les chaplepans …—Ce mot signifie, en patois du Dauphiné, gâcheur de pain (de chapla, briser en petits morceaux, et pan, pain).
1052[10] … j’aime cela dans un enfant.—On lit au verso du fol. 254: «20 décembre 1835, faits à placer en leur temps, mis ici pour ne pas l’oublier: inspecteur du mobilier de la Couronne, comment, 1811.—Après l’objection de l’Empereur, je devins inspecteur du mobilier au moyen de mon acte de naissance, 2° du certificat Michaud, 3° de l’addition de nom. La faute est de ne pas avoir mis: Brulard de la Jomate (la Jomate étant à nous.) M. de Bor (Baure) était un magistrat parfaitement sage et poli de la fin du XVIIIe siècle; il aimait ce qui était honnête et droit, et n’aurait commis une mauvaise action qu’à la dernière nécessité et à son corps défendant. Du reste, de l’esprit, disert, bien disant, possédant une grande connaissance des auteurs, ami particulier de M. le colonel de Beaussac et de M. de Villaret, évêque (de l’ (un mot illisible)), grand, maigre, digne, avec de petits yeux malins et un nez infini; il me fut un excellent et très digne archer. Il souffrait pour de l’argent ce que je n’aurais souffert pour rien, d’être vilipendé par M. le comte Daru, dont il était le secrétaire général. Ce fut lui qui, pour obliger M. Petit (car moi, avec mon étourderie et mes idées de haute et franche vertu, je devais le choquer vingt fois par jour), moyenne toute ma nomination après l’objection de l’Empereur. Mourut à Amsterdam le … septembre ou novembre 1811.»
1053[11] … Charrière, Mayousse, le vieux …—Le nom est en blanc dans le manuscrit.
1054[12] … cette manie, qui a sa source à la fois dans l’avarice, l’orgueil et la manie nobiliaire.—Variante: «Cette manie, qui tient à la fois à l’avarice, à l’argent et à la manie nobiliaire.»
CHAPITRE XVIII
1055LA PREMIÈRE COMMUNION
1056Cette manie, qui a fini par ruiner radicalement mon père et par me réduire, pour tout potage, à mon tiers de la dot de ma mère, me procura beaucoup de bien-être vers 1794[2].
1057Mais avant d’aller plus loin, il faut dépêcher l’histoire de ma première communion antérieure, ce me semble, au 21 juillet 1794[3].
1058Ce fut un pr[être][4] infiniment moins coquin que l’abbé Raillane, il faut l’avouer, qui fut chargé de cette grande opération de ma première communion, à laquelle mon père, fort dévot dans ce temps-là, attachait la plus grande importance. Le jésuitisme de l’abbé Raillane faisait peur même à mon père; c’est ainsi que M. Coissi a fait peur, ici même, au jésuite[5].
1059Ce bon prêtre, si bonhomme en apparence, s’appelait Dumolard et était un paysan rempli de simplesse et né dans les environs de la Matheysine ou de La Mure, près le Bourg d’Oisans. Depuis, il est devenu un grand jésuite[6] et a obtenu la charmante cure de La Tronche, à dix minutes de Grenoble. (C’est comme la sous-préfecture de Sceaux pour un sous-préfet, âme damnée des ministres ou qui épouse une de leurs bâtardes.) Dans ce temps-là, M. Dumolard était tellement bonhomme que je pus lui prêter une petite édition italienne de l’Arioste en quatre volumes in-18. Peut-être pourtant ne la lui ai-je prêtée qu’en 1803.
1060La figure de M. Dumolard n’était pas mal, à cela près d’un œil qui était toujours fermé; il était borgne, puisqu’il faut le dire, mais ses traits étaient bien et exprimaient non seulement la bonhomie, mais, ce qui est bien plus ridicule, une franchise gaie et parfaite. Réellement il n’était pas coquin en ce temps-là, et pour ainsi dire, en y réfléchissant, ma pénétration de douze ans, exercée par une solitude complète, fut complètement trompée, car depuis il a été un des plus profonds jésuites[7] de la ville, et d’ailleurs son excellentissime cure, à portée des dévotes de la ville, jure pour lui et contre ma niaiserie de douze ans.
1061M. le Premier Président de Barrai, l’homme le plus indulgent et le mieux élevé, me dit vers 1816, je crois, en me promenant dans son magnifique jardin de La Tronche, qui touchait la cure:
1062«Ce Dumolard est un des plus fieffés co[quins] de la troupe.
1063—Et M. Raillane? lui dis-je.
1064—Oh! le Raillane les passe tous. Comment M. votre père avait-il pu choisir un tel homme?
1065—Ma foi, je l’ignore, je fus victime et non pas complice.»
1066Depuis deux ou trois ans, M. Dumolard disait la messe souvent chez nous, dans le salon à l’italienne de mon grand-père. La Terreur, qui jamais ne fut Terreur en Dauphiné, ne s’aperçut jamais que quatre-vingts ou cent dévotes sortaient de chez mon grand-père tous les dimanches, à midi. J’ai oublié de dire que tout petit on me faisait servir ces messes[8], et je ne m’en acquittais que trop bien. J’avais un air très décent et très sérieux. Toute ma vie les cérémonies religieuses m’ont extrêmement ému. J’avais longtemps servi la messe de ce coquin d’abbé Raillane, qui allait la dire à la Propagation, au bout de la rue Saint-Jacques, à gauche; c’était un couvent et nous disions notre messe dans la tribune.
1067Nous étions tellement enfants, Reytiers et moi, qu’un grand événement, un jour, fut que Reytiers, apparemment par timidité, fit pipi pendant la messe, que je servais, sur un prie- Dieu de sapin. Le pauvre diable cherchait à absorber[9] l’humidité produite à sa grande honte en frottant son genou contre la planche horizontale du prie-Dieu. Ce fut une grande scène. Nous entrions souvent chez les nonnes; l’une d’elles, grande et bien faite, me plaisait beaucoup, on s’en aperçut sans doute, car en ce genre j’ai toujours été un grand maladroit, et je ne la vis plus. Une de mes remarques fut que madame l’abbesse avait une quantité de points noirs au bout du nez; je trouvais cela horrible.
1068Le Gouvernement était tombé dans l’abominable sottise de persécuter les prêtres. Le bon sens de Grenoble et sa méfiance de Paris nous sauvèrent de ce que cette sottise avait de trop âpre.
1069Les prêtres se disaient bien persécutés, mais soixante dévotes venaient, à onze heures du matin, entendre leur messe dans le salon de mon grand-père. La police ne pouvait même faire semblant de l’ignorer. La sortie de notre messe faisait foule dans la Grande-rue[10].
1070[1] Le chapitre XVIII est le chapitre XVI de Stendhal (fol. 260 à 266; le fol. 259 est blanc).—La leçon que je donne de ce chapitre ne suit pas d’une manière absolue l’ordre du manuscrit. Le premier alinéa est suivi de cette observation de Stendhal: «Ici, ma première communion.» Conformément à cette indication, j’ai inséré à cette place le récit de la première communion, lequel, dans le manuscrit, se trouve relié immédiatement avant, sans pagination. Le folio 260 bis a été écrit le 25 décembre 1835, alors que «la première communion» est du 10 décembre. Ce dernier texte commence ainsi: «Ce qui me console un peu de l’impertinence d’écrire tant de je et de moi, c’est que je suppose que beaucoup de gens fort ordinaires de ce XIXe siècle font comme moi. On sera donc inondé de Mémoires vers 1880 et avec mes je et mes moi, je ne serai que comme tout le monde. M. de Talleyrand, M. Molé, écrivent leurs Mémoires, M. Delécluze aussi.» J’ai cru devoir alléger le récit de cet alinéa.
1071En tête du récit de sa première communion, Stendhal avait écrit: «A placer après Amar et Merlinot. 10 décembre 1835, corrigé le 3 janvier 1836.» Je n’ai pas suivi cette indication, qui déjà n’a pu être respectée exactement dans l’édition Stryienski, et je me suis conformé à la note de Stendhal indiquée ci-dessus, opinion justifiée encore par ce fait que le fragment: «La première communion», est relié immédiatement avant le fol. 260, c’est-à-dire à peu près à sa place logique.
1072[2] … me procura beaucoup de bien-être vers 1794.—Le fol. 260 bis est daté: «25 décembre 1835.» Il comprend le début du chapitre XVIII et celui du chapitre suivant, que Stendhal a marqué dans la marge par cette note: «Chapitre commençant à: «Mon père fut rayé.» Le lecteur pourra se rendre compte de la méthode que j’ai adoptée dans rétablissement du texte du commencement des chapitres XVIII et XIX, en se reportant à la planche reproduisant le fol. 260 bis.
1073[3] Mais avant d’aller plus loin …—Ainsi que le lecteur peut s’en rendre compte sur l’illustration, cet alinéa ne fait pas immédiatement suite au précédent sur le manuscrit. Je l’ai cependant placé ici, à cause du contexte, et parce qu’il fait une transition voulue par Stendhal lui-même.
1074[4] Ce fut un prêtre …—Le feuillet 261 et tous ceux qui constituent désormais notre chapitre XVIII n’ont pas été numérotés par Stendhal. Notre foliotation (261 à 266) est factice. Cette numérotation ne nuit pas à la foliotation indiquée par Stendhal lui-même, car l’auteur a laissé en blanc les feuillets compris entre les chiffres 261 et 273. C’est ainsi que nous verrons le chapitre XIX commencer au fol. 260 bis pour continuer au fol. 274.
1075[5] … a fait peur, ici même, au jésuite.—Ms.: «Tejê.»
1076[6] … devenu un grand jésuite …—Ms.: «Tejê.»
1077[7] … un des plus profonds jésuites …—Ms.: «Tejê.»
1078[8] … on me faisait servir ces messes …—A cette époque, je servais une et quelquefois deux messes par jour, ce qui probablement m’a empêché de me rappeler que l’auteur faisait la même besogne. (Note au crayon de R. Colomb.) [9] Le pauvre diable cherchait à absorber …—Variantes: «Consommer, essuyer.»
1079[10] La sortie de notre messe faisait foule dans la Grande-rue.—Suit un plan du quartier où était située la maison Gagnon. On voit, sur la Grande-rue, en «A’, porte par laquelle sortaient les soixante ou quatre-vingts dévotes, vers les onze heures et demie».
1080A la suite de ce chapitre est un fragment intitulé: «Encyclopédie du XIXe siècle.» Stendhal l’a accompagné de cette note: «A placer après ma first communion.» Ce fragment n’ayant rien de commun avec le récit, nous l’avons rejeté en annexe.
CHAPITRE XIX
1081Mon père fut rayé de la liste des suspects (ce qui, pendant vingt-et-un mois, avait été l’objet unique de notre ambition) le 21 juillet 1794, à l’aide des beaux yeux de ma jolie cousine Joséphine Martin.
1082Il fit alors de longs séjours à Claix (c’est-à-dire à Furonières [2]). Mon indépendance prit naissance comme la liberté dans les villes d’Italie vers le VIIIe siècle[3], par la faiblesse de mes tyrans.
1083Pendant les absences de mon père, j’inventai d’aller travailler rue des Vieux-Jésuites dans le salon de notre appartement, où, depuis quatre ans, personne n’avait mis les pieds[4].
1084Cette idée, fille du besoin du moment, comme toutes les inventions de la mécanique, avait d’immenses avantages. D’abord, j’allais seul rue des Vieux-Jésuites, à deux cents pas de la maison Gagnon; secondo, j’y étais à l’abri des incursions de Séraphie qui, chez mon grand-père, venait, quand elle avait le diable au corps plus qu’à l’ordinaire, visiter mes livres et fourrager mes papiers.
1085Tranquille dans le salon silencieux où était le beau meuble brodé par ma pauvre mère, je commençai à travailler avec plaisir. J’écrivis ma comédie appelée, je crois, M. Piklar.
1086Pour écrire, j’attendais toujours le moment du génie.
1087Je n’ai été corrigé de cette manie que bien tard. Si je l’eusse chassée plus tôt, j’aurais fini ma comédie de Letellier et Saint-Bernard, que j’ai portée à Moscou et, qui plus est, rapportée (et qui est dans mes papiers, à Paris). Cette sottise a nui beaucoup à la quantité de mes travaux. Encore en 1806, j’attendais le moment du génie pour écrire. Pendant tout le cours de ma vie, je n’ai jamais parlé de la chose pour laquelle j’étais passionné, la moindre objection m’eût percé le cœur. Mais je n’ai jamais parlé littérature. Mon ami, alors intime, M. Adolphe de Mareste (né à Grenoble vers 1782), m’écrivit à Milan pour me donner son avis sur la Vie de Haydn, Mozart et Métastase. Il ne se doutait nullement que j’eu fusse the author.
1088Si j’eusse parlé, vers 1795, de mon projet d’écrire, quelque homme sensé m’eût dit: «Ecrivez tous les jours pendant deux heures, génie ou non.» Ce mot m’eût fait employer dix ans de ma vie dépensés niaisement à attendre le génie.
1089Mon imagination avait été employée à prévoir le mal que me faisaient mes tyrans et à les maudire; dès que je fus libre, en H[5], dans le salon de ma mère, j’eus le loisir d’avoir du goût pour quelque chose. Ma passion fut: les médailles moulées en plâtre sur des moules ou creux de soufre. J’avais eu auparavant une petite passion: l’amour des épinaux[6], bâtons noueux pris dans les haies d’aubépine, je crois; la chasse.
1090Mon père et Séraphie avaient comprimé les deux. Celle pour les épinaux disparut sous les plaisanteries de mon oncle; celle pour la chasse, appuyée sur les rêveries de volupté nourries par le paysage de M. Le Roy et sur les images vives que mon imagination avait fabriquées en lisant l’Arioste, devint une fureur, me fit adorer la Maison rustique, Buffon, me fit écrire sur les animaux, et enfin n’a péri que par la satiété. A Brunswick, en 1808, je fus un des chefs de chasses où l’on tuait cinquante ou soixante lièvres avec des battues faites par des paysans. J’eus horreur de tuer une biche, cette horreur a augmenté. Rien ne me semble plus plat aujourd’hui que de changer un oiseau charmant en quatre onces de chair morte.
1091Si mon père, par peur bourgeoise, m’eût permis d’aller à la chasse, j’eusse été plus leste, ce qui m’eût servi pour la guerre. Je n’y ai été leste qu’à force de force.
1092Je reparlerai de la chasse, revenons aux médailles[7].
1093[1] Le chapitre XIX est le chapitre XVI du manuscrit (fol. 260 bis et 274 à 279; les fol. 261 à 273 sont blancs).—Écrit à Rome, les 25 et 26 décembre 1835.—Au sujet de l’établissement du texte du début de ce chapitre, voir les notes du début du chapitre XVIII, et la reproduction du fol. 260 bis.
1094[2] … Furonières …—Hameau de la commune de Claix.
1095[3] … les villes d’Italie vers le VIIIe siècle …—A vérifier sur la dissertation 55 de Muratori, lue il y a quinze jours et déjà oubliée quant à la date. (Note de Stendhal.) [4] … où, depuis quatre ans, personne n’avait mis les pieds—En face, au verso du fol. 273, plan du quartier des maisons Gagnon et Beyle. On y voit, à l’angle de la Grande-rue et de la rue du Département, l’emplacement du «café tenu par M. Genou, père de M. de Genoude, de la Gazette de France». (Voir notre plan de Grenoble en 1793.) A ce sujet, on lit cette note au crayon de R. Colomb: «Le café Genou était sur la place Saint-André, dans la maison qu’habitait Mme Vignon, je crois; celui de la Grande-rue était tenu par Charréa.»
1096[5] … dès que je fus libre, en H …—En face, au verso du fol. 274, plan de l’appartement Beyle, rue des Vieux-Jésuites. On voit dans le salon, près de la fenêtre, en «H, table de travail» de Beyle.
1097[6] … l’amour des épinaux …—La lecture du dernier mot est incertaine.
1098[7] Je reparlerai de la chasse, revenons aux médailles.—On lit au verso du fol. 279, avec la date du 26 décembre: «A placer: «Caractère of my father Chérubin Beyle.—Il n’était point avare, mais bien passionné. Rien ne lui coûtait pour satisfaire la passion dominante: ainsi pour faire miner une tière, il ne m’envoyait pas à Paris les 150 francs par mois, sans lesquels je ne pouvais vivre.
1099Il eut la passion pour l’agriculture et pour Claix, puis un an ou deux de passion pour bâtir (la maison de la rue de Bonne, dont j’eus la sottise de faire le plan avec Mante). Il empruntait à huit ou dix pour cent à l’effet de terminer une maison qui un jour lui rendrait le six. Ennuyé de la maison, il se livra à la passion d’administrer pour les Bourbons, au point incroyable de passer dix-sept mois sans aller à Claix, à deux lieues de la ville. Il s’est ruiné de 1814 à 1819, je crois, époque de sa mort. Il aimait les femmes avec excès, mais timide comme un enfant de douze ans; Mme Abraham Mallein, née Pascal, se moquait ferme de lui à cet égard.»]
CHAPITRE XX
1100Après quatre ou cinq ans du plus profond et du plus plat malheur, je respirai seulement alors, quand je me vis seul et fermé à clef dans l’appartement de la rue des Vieux-Jésuites, jusque-là abhorré par moi. Pendant ces quatre ou cinq ans, mon cœur fut rempli du sentiment de la haine impuissante. Sans mon goût pour la volupté, je serais peut-être devenu, par une telle éducation, dont ceux qui la donnaient ne se doutaient pas, un scélérat noir ou un coquin gracieux et insinuant, un vrai jésuite[2], et je serais sans doute fort riche. La lecture de la Nouvelle-Héloïse et les scrupules de Saint-Preux me formèrent profondément honnête homme; je pouvais encore, après cette lecture faite avec larmes et dans des transports d’amour pour la vertu, faire des coquineries, mais je me serais senti coquin. Ainsi, c’est un livre lu en grande cachette et malgré mes parents qui m’a fait honnête homme.
1101L’histoire romaine du cotonneux Rollin, malgré ses plates réflexions, m’avait meublé la tête de faits d’une solide vertu (basée sur l’utilité et non sur le vaniteux honneur des monarchies; Saint-Simon est une belle pièce justificative pour la manière de Montesquieu, l’honneur bas des monarchies; il n’est pas mal d’avoir vu cela en 1734 dans l’état d’enfance où, à cette époque, était encore la raison des Français).
1102Avec les faits appris dans Rollin, confirmés, expliqués, illustrés par la conversation continue de mon excellent grand-père et les théories de Saint-Preux, rien n’était égal à la répugnance et au mépris profond que j’avais pour les…[3] expliqués par des prêtres que je voyais chaque jour s’affliger des victoires de la patrie et désirer que les troupes françaises fussent battues.
1103La conversation de mon excellent grand-père, auquel je dois tout, sa vénération pour les bienfaiteurs de l’humanité, si contraire aux idées du ch[ristian]isme, m’empêcha sans doute d’être pris comme une mouche dans les toiles d’araignée par mon respect pour les cérémonies. (Je vois aujourd’hui que c’était la première forme de mon amour pour la musique, 1, la peinture, 2, et l’art de Vigano, 3.) Je croirais volontiers que mon grand-père était un nouveau converti vers 1793. Peut-être s’était-il fait dévot[4] à la mort de ma mère (1790), peut-être la nécessité d’avoir l’appui du clergé dans son métier de médecin lui avait-elle imposé un léger vernis d’hypocrisie en même temps que la perruque à trois rangs de boucles. Je croirais plutôt ce dernier, car je le trouvai ami, et de longue date, de M. l’abbé Sadin, curé de Saint-Louis (sa paroisse), de M. le chanoine Rey et de Mlle Rey, sa sœur, chez lequel nous allions souvent (ma tante Elisabeth y faisait sa partie), petite rue derrière Saint-André, plus tard rue du Département[5], même l’aimable et trop aimable abbé Hélie, curé de Saint-Hugues, qui m’avait baptisé et me l’a rappelé depuis au café de la Régence, à Paris, où je déjeûnais vers 1803 pendant mon éducation véritable, rue d’Angiviller.
1104Il faut remarquer qu’en 1790 les prêtres ne prenaient pas les conséquences de la théorie et étaient bien loin d’être intolérants et absurdes[6] comme nous les voyons en 1835. On souffrait fort bien que mon grand-père travaillât en présence de[7] son petit buste de Voltaire et que sa conversation, excepté sur un seul sujet, fût ce qu’elle eût été dans le salon de Voltaire, et les trois jours qu’il avait passés dans ce salon étaient cités[8] par lui comme les plus beaux de sa vie, quand l’occasion s’en présentait. Il ne s’interdisait nullement l’anecdote critique ou scandaleuse sur les prêtres, et pendant sa longue carrière d’observations cet esprit sage et froid en avait recueilli des centaines. Jamais il n’exagérait, jamais il ne mentait, ce qui me permet, ce me semble, d’avancer aujourd’hui que quant à l’esprit ce n’était pas un bourgeois; mais il était apte[9] à concevoir des haines éternelles à l’occasion de torts très minimes [10], et je ne crois pas laver son âme du reproche de bourgeoisie.
1105Je retrouve le type bourgeois, même à Rome, chez M. … et sa famille, … M. Bois, le beau-frère, enrichi …[11].
1106Mon grand-père avait une vénération et un amour pour les grands hommes qui choquèrent bien M. le curé actuel de Saint-Louis et M. le grand vicaire[12] actuel de l’évêque de Grenoble, lequel se fait un point d’honneur de ne pas rendre sa visite au préfet, en sa qualité de prince de Grenoble[13], je crois (raconté par M. Rubichon et avec approbation, Cività-Vecchia, juin 1835).
1107Le Père Ducros, ce cordelier que je suppose homme de génie, avait perdu sa santé en empaillant des oiseaux avec des poisons. Il souffrait beaucoup des entrailles et mon oncle m’apprit par ses plaisanteries qu’il avait un …[14]. Je ne compris guère cette maladie, qui me semblait toute naturelle. Le Père Ducros aimait beaucoup mon grand-père, son médecin, et auquel il devait en partie sa place de bibliothécaire; mais il ne pouvait s’empêcher de méprisoter un peu la faiblesse de son caractère, il ne pouvait tolérer les incartades de Séraphie, qui allaient souvent jusqu’à interrompre la conversation, troubler la société, et forcer les amis à se retirer[15].
1108Les caractères à la Fontenelle sont fort sensibles à cette nuance de mépris non exprimé, mon grand-père combattait donc souvent mon enthousiasme pour le Père Ducros. Quelquefois, quand le Père Ducros arrivait à la maison avec quelque chose d’intéressant à dire, on m’envoyait à la cuisine; je n’étais nullement piqué, mais fâché de ne pas savoir la chose curieuse. Ce philosophe fut sensible à mes empressements et au goût vif que je montrais pour lui, et qui faisait que je ne quittais jamais la chambre quand il y était.
1109Il faisait cadeau à ses amis et amies de cadres dorés de deux pieds et demi sur trois, garnis d’une grande vitre, derrière laquelle il disposait six ou huit douzaines de médailles en plâtre de dix-huit lignes de diamètre. C’étaient tous les empereurs romains et les impératrices, un autre cadre présentait tous les grands hommes de France, de Clément Marot à Voltaire, Diderot et d’Alembert. Que dirait le M. Rey d’aujourd’hui à une telle vue?
1110Ces médailles étaient environnées, avec beaucoup de grâce, de petits cartons dorés sur tranche, et des volutes exécutées en même matière remplissaient les intervalles entre les médailles. Les ornements de ce genre étaient fort rares alors et je puis avouer que l’opposition de la couleur blanc mat des médailles et des ombres légères, fines, bien dessinées, qui marquaient les traits des personnages, avec la tranche dorée des cartons et leur couleur jaune d’or, faisaient un effet très élégant.
1111Les bourgeois de Vienne, Romans, La Tour du Pin, Voiron, etc., qui venaient dîner chez mon grand-père ne se lassaient pas d’admirer ces cadres. Moi, de mon côté, monté sur une chaise, je ne me lassais pas d’étudier les traits de ces hommes illustres dont j’aurais voulu imiter la vie et lire les œuvres.
1112Le Père Ducros écrivait dans le haut de la partie la plus élevée de ces cartons[16]:
1113HOMMES ILLUSTRES DE FRANCE
1114ou EMPEREURS ET IMPÉRATRICES.
1115À Voiron, par exemple, chez mon cousin Allard du Plantier[17] (descendant de l’historien et antiquaire Allard), ces cadres étaient admirés comme des médailles antiques; je ne sais pas même si le cousin, qui n’était pas fort, ne les prenait pas pour des médailles antiques. (C’était un fils étiolé par un père homme d’esprit, comme Monseigneur par Louis XIV.) Un jour, le Père Ducros me dit:
1116«Veux-tu que je t’apprenne à faire des médailles?»
1117Ce fut pour moi les cieux ouverts.
1118J’allai dans son appartement, vraiment délicieux pour un homme qui aime à penser, tel que je voudrais bien en avoir un pareil pour y finir mes jours.
1119Quatre petites chambres de dix pieds de haut, exposées au midi et au couchant, avec très jolie vue sur Saint-Joseph, les coteaux d’Eybens, le pont de Claix et les montagnes à l’infini vers Gap.
1120Ces chambres étaient remplies de bas-reliefs et de médailles moulées sur l’antique ou sur du moderne passable.
1121Les médailles étaient, la plupart, en soufre rouge (rougi par un mélange de cinabre), ce qui est beau et sérieux; enfin, il n’y avait pas un pied carré de la surface de cet appartement qui ne donnât une idée. Il y avait aussi des tableaux. «Mais je ne suis pas assez riche, disait le Père Ducros, pour acheter ceux qui me plairaient.» Le principal tableau représentait une neige, ce n’était pas absolument mal.
1122Mon grand-père m’avait mené plusieurs fois dans cet appartement charmant. Dès que j’étais seul avec mon grand-père, hors de la maison, loin de la portée de mon père et de Séraphie, j’étais d’une gaieté parfaite. Je marchais fort lentement, car mon bon grand-père avait des rhumatismes, que je suppose goutteux (car moi, son véritable petit-fils et qui ai le même corps, j’ai eu la goutte en mai 1835 à Cività-Vecchia).
1123Le Père Ducros, qui avait de l’aisance, car il a fait son héritier M. Navizet, de Saint-Laurent, ancien entrepreneur de chamoiserie, était fort bien servi par un grand et gros valet, bonhomme qui était garçon de bibliothèque, et une excellente servante. Je donnais l’étrenne à tout cela, par avis de ma tante Elisabeth.
1124J’étais neuf autant que possible par le miracle de cette abominable éducation solitaire et de toute une famille s’acharnant sur un pauvre enfant pour l’endoctriner, dont le système avait été fort bien suivi parce que la douleur de la famille mettait ce système dans ses goûts.
1125Cette inexpérience des choses les plus simples me fit faire bien des gaucheries chez M. Daru le père, de novembre 1799 à mai 1800.
1126Revenons aux médailles. Le Père Ducros s’était procuré, je ne sais comment, une quantité de médailles en plâtre. Il les imbibait d’huile et sur cette huile coulait du soufre mêlé avec de l’ardoise bien sèche et pulvérisée.
1127Quand ce moule ôtait bien froid[18], il y mettait un peu d’huile, l’entourait d’un papier huilé, haut, de A en B, de trois lignes, le moule au fond.
1128Sur le moule il versait du plâtre liquide fait à l’instant, et sur-le-champ du plâtre moins fin et plus fort, de façon à donner quatre lignes d’épaisseur à la médaille en plâtre. Voilà ce que je ne parvins jamais à bien faire. Je ne gâchais pas mon plâtre assez vite, ou plutôt je le laissais s’éventer. C’est en vain que Saint-…[19], le vieux domestique, m’apportait du plâtre en poudre. Je retrouvais mon plâtre en gelée, cinq ou six heures après l’avoir placé sur le moule en soufre.
1129Mais ces moules-là étant les plus difficiles, je les fis sur-le-champ, et fort bien, seulement trop épais. Je n’épargnais pas la matière.
1130J’établis mon atelier de plâtrerie dans le cabinet de toilette de ma pauvre mère, pénétrais dans cette chambre où personne n’entrait depuis cinq ans qu’avec un sentiment religieux; j’évitais de regarder vers le lit. Je n’aurais jamais ri dans cette chambre, tapissée de papier de Lyon imitant bien le damas rouge.
1131Quoique je ne parvinsse jamais à faire un cadre de médailler comme le Père Ducros, je me préparais éternellement à ce grand renom en faisant une quantité de moules en soufre (en B, dans la cuisine)[20].
1132J’achetai une grande armoire renfermant douze ou quinze tiroirs de trois pouces de haut, où j’emmagasinais mes richesses.
1133Je laissai tout cela à Grenoble en 1799. Dès 1796 je n’en faisais plus de cas; on aura fait des allumettes de ces précieux moules (ou creux) en soufre de couleur d’ardoise.
1134Je lus le dictionnaire des médailles de l’Encyclopédie méthodique [21].
1135Un maître adroit qui eût su profiter de ce goût m’eût fait étudier avec passion toute l’histoire ancienne; il fallait me faire lire Suétone, puis Denis d’Halicarnasse, à mesure que ma jeune tête eût pu recevoir les idées sérieuses.
1136Mais le goût régnant alors à Grenoble portait à lire et à citer les épîtres d’un M. de Bonnard, c’est, je pense, du petit Dorât (comme on dit: du petit Mâcon). Mon grand-père nommait avec respect la Grandeur des Romains de Montesquieu, mais je n’y comprenais rien; chose peu difficile à croire, j’ignorais les événements sur lesquels Montesquieu a dressé ses magnifiques considérations.
1137Il fallait au moins me faire lire Tite-Live. Au lieu de cela, on me faisait lire et admirer les hymnes de Santeuil: «Ecce sede louantes… » On peut se figurer la façon dont j’accueillais cette religion[22] de mes tyrans.
1138Les prêtres qui dînaient à la maison cherchaient à reconnaître l’hospitalité de mes parents en me faisant du pathos sur la Bible de Royaumont, dont le ton patelin et mielleux m’inspirait le plus profond dégoût. J’aimais cent fois mieux le Nouveau Testament eu latin, que j’avais appris par cœur tout entier dans un exemplaire in-18. Mes parents, comme les rois d’aujourd’hui, voulaient que la religion me maintint en soumission[23], et moi je ne respirais que révolte.
1139Je voyais défiler la légion Allobroge (celle, je crois, qui fut commandée par M. Caffe, mort aux Invalides, à 85 ans, en novembre ou décembre 1835), ma grande pensée était à l’armée. Ne ferais-je pas bien de m’engager?
1140Je sortais souvent seul, j’allais au Jardin[24], mais je trouvais les autres enfants trop familiers, de loin je brûlais de jouer avec eux, de près je les trouvais grossiers.
1141Je commençais même, je crois, à aller au spectacle, que je quittais [25] au moment le plus intéressant, à neuf heures en été, quand j’entendais sonner le sing (ou saint)[26].
1142Tout ce qui était tyrannie me révoltait, et je n’aimais pas le pouvoir. Je faisais mes devoirs (thèmes, traductions, vers sur la mouche noyée dans une jatte de lait[27]) sur une jolie petite table de noyer, dans l’antichambre du grand salon à l’italienne, excepté le dimanche pour notre messe; la porte sur le grand escalier était toujours fermée. Je m’avisai d’écrire sur le bois de cette table les noms de tous les assassins de princes, par exemple: Poltrot, duc de Guise, en 1562. Mon grand-père, en m’aidant à faire mes vers, ou plutôt en les faisant lui-même, vit cette liste; son âme assez tranquille, ennemie de toute violence, en fut navrée, d’en conclut presque que Séraphie avait raison quand elle me représentait comme pourvu d’une âme atroce. Peut-être avais-je été conduit à faire ma liste d’assassins par l’action de Charlotte Corday—11 ou 12 juillet 1793—dont j’étais fou. J’étais dans ce temps-là grand enthousiaste de Caton d’Utique, les réflexions doucereuses et chrétiennes du bon Rollin, comme l’appelait mon grand-père, me semblaient le comble de la niaiserie.
1143Et en même temps j’étais si enfant qu’ayant trouvé dans l’Histoire ancienne de Rollin, je crois, un personnage qui s’appelait Aristocrate, je fus émerveillé de cette circonstance et fis partager mon enthousiasme à ma sœur Pauline, qui était libérale et de mon parti contre Zénaïde-Caroline, attachée au parti de Séraphie et appelée espionne par nous.
1144Avant ou après, j’avais eu un goût violent pour l’optique, qui me porta à lire l’Optique de Smith à la bibliothèque publique. Je faisais des lunettes pour voir le voisin en ayant l’air de regarder devant moi[28]. On pouvait encore, avec un peu d’adresse, par ce moyen-là, facilement me lancer dans la science de l’optique et me faire emporter un bon morceau de mathématiques. De là à l’astronomie, il n’y avait qu’un pas.
1145[1] Le chapitre XX est le chapitre XVII du manuscrit (fol. 280 à 298).—Écrit à Rome, les 26, 27 et 29 décembre 1835.
1146[2] … un vrai jésuite …—Ms.: «Tejê.»
1147[3] … j’avaie pour les …—Suivent quelques mots anglais illisibles.
1148[4] Peut-être s’était-il fait dévot …—Ms.: «Votdé.»
1149[5] … plue tard rue du Département …—Plus tard encore, rue Saint-André, aujourd’hui rue Diodore-Rahoult.
1150[6] … intolérants et absurdes …—Ms.: «Surdesab.»
1151[7] … que mon grand-père travaillât en présence de …—Variante: «Devant.»
1152[8] … dans ce salon étaient cités par lui …—Variante: «Rappelés.»
1153[9] … mais il était apte …—Variante: «Facile.»
1154[10] … à l’occasion de torts très minimes …—Variante: «Pour des torts très petits.»
1155[11] … chez M … et sa famille, … M. Bois, le beau-frère, enrichi …—Trois mots illisibles.
1156[12] … M. le grand vicaire …—Ms.: «Cairevi.»
1157[13] … en sa qualité de prince de Grenoble …—L’évêque de Grenoble avait le titre d’évêque-prince.
1158[14] … mon oncle m’apprit par ses plaisanteries qu’il avait un …—Un mot illisible.
1159[15] … forcer les amis à se retirer.—En face, au verso du fol. 285, on lit: «Réponse à un reproche: comment veut-on que j’écrive bien, forcé d’écrire aussi vite pour ne pas perdre mes idées? 27 décembre 1835. Réponse à MM. Colomb, etc.»
1160[16] Le Père Ducros écrivait dans le haut de la partie la plue élevée de ces cartons.—Au verso du fol. 287, Stendhal a dessiné le modèle de l’un de ces cadres, avec la légende suivante: «Cadre de médailles en plâtre blanc par le Père Ducros, bibliothécaire de la Ville de Grenoble (vers 1790), mort vers 1806 ou 1818.»
1161[17] … mon cousin Allard du Plantier …—Allard du Plantier (1721-1801), avocat au Parlement de Grenoble, fut élu en 1788 député du Tiers-Etat du Dauphiné aux États-Généraux. Il se retira à Voiron en 1790.
1162[18] Quand ce moule était bien froid …—Dessin du moule. Le papier huilé est plus haut (de A en B) que l’épaisseur du moule, de manière à pouvoir recevoir le plâtre coulé.
1163[19] C’est en vain que Saint-…—Le reste du nom est en blanc.
1164[20] ( …en B, dans la cuisine).—Au verso du fol. 291 est un plan d’une partie de l’appartement Beyle. Dans la «chambre de ma mère», en «A, atelier de mon plâtre»; dans la cuisine, en «B, fourneau où je faisais mes soufres». On lit au-dessous: «Maison paternelle, vendue en 1804. En 1816, nous logions au coin de la rue de Bonne et de la place Grenette, où je fis l’amour à Sophie Vernier et à Mlle Elise, en 1814 et 1816, mais pas assez, je me serais moins ennuyé. De là j’entendis guillotiner David, qui fait la gloire de M. le duc Decazes.»
1165[21] …l’Encyclopédie méthodique.—On lit au verso du fol. 293: «27 décembre 1835. Fatigué après 13 pages. Froid aux jambes, surtout au mollet; un peu de colique; envie de dormir. Le froid et le café du 24 décembre m’ont donné sur les nerfs. Il faudrait un bain, mais comment, avec ce froid? Comment supporterai-je le froid de Paris?»
1166[22] … j’accueillais cette religion …—Ms.: «Gionreli.»
1167[23] … me maintînt en soumission …—Variante: «Abjection.»
1168[24] … j’allais au Jardin …—Il s’agit du Jardin-de-Ville.
1169[25] … à aller au spectacle que je quittais …—Variante: «Dont je sortais.»
1170[26] … quand j’entendais sonner le sing (ou saint).—Sur le sing. voyez plus haut, notes du chapitre XVI, p. 244.
1171[27] … vers sur la mouche noyée dans une jatte de lait …—Allusion à la pièce de vers latin déjà citée plus haut, chapitre XII.
1172[28] Je faisais des lunettes pour voir le voisin en ayant l’air de regarder devant moi.—Suit un grossier croquis représentant une lunette munie d’un miroir incliné.
CHAPITRE XXI
1173Quand je demandais de l’argent à mon père par justice, par exemple parce qu’il me l’avait promis, il murmurait, se fâchait, et au lieu de six francs promis m’en donnait trois. Cela m’outrait; comment? n’être pas fidèle à sa promesse?
1174Les sentiments espagnols communiqués par ma tante Elisabeth me mettaient dans les nues, je ne songeais qu’à l’honneur, qu’à l’héroïsme. Je n’avais pas la moindre adresse, pas le plus petit art de me retourner, pas la moindre hypocrisie doucereuse (ou jésuite[2]).
1175Ce défaut a résisté à l’expérience, au raisonnement, au remords d’une infinité de duperies où, par espagnolisme, j’étais tombé.
1176J’ai encore ce manque d’adresse: tous les jours, par espagnolisme, je suis trompé d’un paul ou deux en achetant la moindre chose. Le remords que j’en ai, une heure après, a fini par me donner l’habitude de peu acheter. Je me laisse manquer une année de suite d’un petit meuble qui me coûtera douze francs par la certitude d’être trompé, ce qui me donnera de l’humeur, et cette humeur est supérieure au plaisir d’avoir le petit meuble.
1177J’écris ceci debout, sur un bureau à la Tronchin fait par un menuisier qui n’avait jamais vu telle chose, il y a un an que je m’en prive par l’ennui d’être trompé. Enfin, j’ai pris la précaution de n’aller pas parler au menuisier en revenant du café, à onze heures du matin, alors mon caractère est dans sa fougue (exactement comme en 1803 quand je prenais du café enflammé rue Saint-Honoré, au coin de la rue de Grenelle ou d’Orléans), mais dans les moments de fatigue, et mon bureau à la Tronchin ne m’a coûté que quatre écus et demi (ou 4 X 5,45 = 24 fr. 52[3]).
1178Ce caractère faisait que mes conférences d’argent, chose si épineuse entre un père de cinquante-et-un[4] ans et un fils de quinze, finissaient ordinairement de ma part par un accès de mépris profond et d’indignation concentrée.
1179Quelquefois, non par adresse mais par pur hasard, je parlais avec éloquence à mon père de la chose que je voulais acheter, sans m’en douter je l’enfiévrais (je lui donnais un peu de ma passion), et alors sans difficulté, même avec plaisir, il me donnait tout ce qu’il me fallait. Un jour de foire place Grenette, pendant qu’il se cachait, je lui parlai de mon désir d’avoir de ces caractères mobiles percés dans une feuille de laiton grande comme une carte à jouer[5]; il me donna six ou sept assignats de quinze sous, au retour j’avais tout dépensé.
1180«Tu dépenses toujours tout l’argent que je te donne.»
1181Comme il avait mis à me donner ces assignats de quinze sous ce que dans un caractère aussi disgracieux on pouvait appeler de la grâce, je trouvai son reproche fort juste. Si mes parents avaient su me mener, ils auraient fait de moi un niais comme j’en vois tant en province. L’indignation que j’ai ressentie dès mon enfance et au plus haut point, à cause de mes sentiments espagnols, m’a créé, en dépit d’eux, le caractère que j’ai. Mais quel est ce caractère? Je serais bien en peine de le dire. Peut-être verrai-je la vérité à soixante-cinq ans, si j’y arrive[6].
1182Un pauvre qui m’adresse la parole en style tragique, comme à Rome, ou en style de comédie, comme en France, m’indigne: 1° je déteste être troublé dans ma rêverie;—2° je ne crois pas un mot de ce qu’il me dit.
1183Hier, en passant dans la rue, une femme du peuple de quarante ans, mais assez bien, disait à un homme qui marchait avec elle: Bisogna camprar (il faut vivre toutefois). Ce mot, exempt de comédie, m’a touché jusqu’aux larmes. Je ne donne jamais aux pauvres qui me demandent, je pense que ce n’est pas par avarice. Le gros garde de santé (le 11 décembre) à Cività-Vecchia, me parlant d’un pauvre Portugais au lazaret qui ne demande que six … [7] par jour, sur-le-champ je lui ai donné six ou huit pauls en monnaie. Comme il les refusait, de peur de se compromettre avec son chef (un paysan grossier, venant de Finevista, nommé Manelli), j’ai pensé qu’il serait plus digne d’un consul de donner un écu, ce que j’ai fait; ainsi, six pauls par véritable humanité, et quatre à cause de la broderie de l’habit.
1184A propos de colloque financier d’un père avec son fils: le marquis Torrigiani, de Florence (gros joueur dans sa jeunesse et fort accusé de gagner comme il ne faut pas), voyant que ses trois fils perdaient quelquefois dix ou quinze louis au jeu, pour leur éviter l’ennui de lui en demander, a remis trois mille francs à un vieux portier fidèle, avec, ordre de remettre cet argent à ses fils quand ils auraient perdu, et de lui en demander d’autre quand les trois mille francs seraient dépensés.
1185Cela est fort bien en soi, et d’ailleurs le procédé a touché les fils, qui se sont modérés. Ce marquis, officier de la Légion d’honneur, est père de madame Pozzi, dont les beaux yeux m’avaient inspiré une si vive admiration en 1817. L’anecdote sur le jeu de son père m’aurait fait une peine horrible en 1817 à cause de ce maudit espagnolisme de mon caractère, dont je me plaignais naguère. Cet espagnolisme m’empêche d’avoir le génie comique:
11861° je détourne mes regards et ma mémoire de tout ce qui est bas; 2° je sympathise, comme à dix ans lorsque je lisais l’Arioste, avec tout ce qui est contes d’amour, de forêts (les bois et leur vaste silence), de générosité.
1187Le conte espagnol le plus commun, s’il y a de la générosité, me fait venir les larmes aux yeux, tandis que je détourne les yeux du caractère de Chrysale de Molière, et encore plus du fond méchant de Zadig, Candide, le pauvre Diable et autres ouvrages de Voltaire, dont je n’adore vraiment que:
1188Vous êtes, lui dit-il, l’existence et l’essence, Simple avec attribut et de pure substance.
1189Barral (le comte Paul de Barral, né à Grenoble vers 1785) m’a communiqué bien jeune son goût pour ces vers, que son père, le Premier Président, lui avait appris.
1190Cet espagnolisme, communiqué par ma tante Elisabeth, me fait passer, même à mon âge, pour un enfant privé d’expérience, pour un fou de plus en plus incapable d’aucune affaire sérieuse, ainsi que dit mon cousin Colomb (dont ce sont les propres termes), vrai bourgeois.
1191La conversation du vrai bourgeois sur les hommes et la vie, qui n’est qu’une collection de ces détails laids, me jette dans un spleen profond quand je suis forcé par quelque convenance de l’entendre un peu longtemps.
1192Voilà le secret de mon horreur pour Grenoble vers 1816, qu’alors je ne pouvais m’expliquer.
1193Je ne puis pas encore m’expliquer aujourd’hui, à cinquante-deux[8] ans, la disposition au malheur que me donne le dimanche. Cela est au point que je suis gai et content—au bout de deux cents pas dans la rue, je m’aperçois que les boutiques sont fermées: Ah! c’est dimanche, me dis-je.
1194A l’instant, toute disposition intérieure au bonheur s’envole.
1195Est-ce envie pour l’air content des ouvriers et bourgeois endimanchés?
1196J’ai beau me dire: Mais je perds ainsi cinquante-deux dimanches par an et peut-être dix fêtes; la chose est plus forte que moi, je n’ai de ressource qu’un travail obstiné.
1197Ce défaut—mon horreur pour Chrysale—m’a peut-être maintenu jeune. Ce serait donc un heureux malheur, comme celui d’avoir eu peu de femmes (des femmes comme Bianca Milai, que je manquai à Paris, un malin, vers 1829, uniquement, pour ne m’être aperçu de l’heure du berger—elle avait une robe de velours noir ce jour-là, vers la rue du Helder ou du Mont-Blanc).
1198Comme je n’ai presque pas eu de ces femmes-là (vraies bourgeoises), je ne suis pas blasé le moins du monde à cinquante ans[9]. Je veux dire blasé au moral, car le physique, comme de raison, est émoussé considérablement, au point de passer très bien quinze jours ou trois semaines sans femme; ce carême-là ne me gêne que la première semaine.
1199La plupart de mes folies apparentes, surtout la bêtise de ne pas avoir saisi au passage l’occasion. qui est chauve, comme dit Don Japhet d’Arménie, toutes mes duperies en achetant, etc., etc., viennent de l’espagnolisme communiqué par ma tante Elisabeth, pour laquelle j’eus toujours le plus profond respect, un respect si profond qu’il empêchait mon amitié d’être tendre, et, ce me semble, de la lecture de l’Arioste faite si jeune et avec tant de plaisir. (Aujourd’hui, les héros de l’Arioste me semblent des palefreniers dont la force fait l’unique mérite, ce qui me met en dispute avec les gens d’esprit qui préfèrent hautement l’Arioste au Tasse, tandis qu’à mes yeux, quand par bonheur le Tasse oublie d’imiter Virgile ou Homère, il est le plus touchant des poètes.) En moins d’une heure, je viens d’écrire ces douze pages, et en m’arrêtant de temps en temps pour tâcher de ne pas écrire des choses peu nettes, que je serais obligé d’effacer.
1200Comment aurais-je pu écrire bien physiquement, M. Colomb?—Mon ami Colomb, qui m’accable de ce reproche dans sa lettre d’hier et dans les précédentes, braverait les supplices pour sa parole, et pour moi. (Il est né à Lyon vers 1785, son père, ancien négociant fort loyal, se retira à Grenoble vers 1788. M. Romain Colomb a 20 ou 25.000 francs de revenu et trois filles, rue Godot-de-Mauroy, Paris[10].) [1] Le chapitre XXI est le chapitre XVIII du manuscrit (fol. 299 à 311).—Écrit à Rome, le 30 décembre 1835.
1201[2] … hypocrisie doucereuse (ou jésuite).—Ms.: «Tejé.»
1202[3] … mon bureau à la Tronchin ne m’a coûté que quatre écus et demi (ou 4 X 5.45 = 24 fr. 52).—Nous reproduisons sans le modifier, le calcul de Stendhal.
1203[4] … un père de cinquante-et-un ans …—Cinquante-et-un est en blanc dans le manuscrit.
1204[5] … ces caractères mobiles percés dans une feuille de laiton grande comme une carte à jouer …—Suit une figure représentant un B en laiton.
1205[6] … verrai-je la vérité à soixante-cinq ans, si j’y arrive.—On lit en face, au verso du fol. 302: «A placer. Touchant mon caractère. On me dira: Mais êtes-vous un prince ou un Émile pour que quelque Jean-Jacques Rousseau se donne la peine d’étudier et de guider votre caractère? Je répondrai: Toute ma famille se mêlait de mon éducation. Après la haute imprudence d’avoir tout quitté à la mort de ma mère, j’étais pour eux le seul remède à l’ennui, et ils me donnaient tout l’ennui que je leur ôtais. Ne jamais parler à aucun autre enfant de mon âge!
1206—Écriture: les idées me galopent, si je ne les note pas vite, je les perds. Comment écrirais-je vite (sic)? Voila, M. Colomb, comment je prends l’habitude de mal écrire. Omar, thirthent december 1835, revenant de San Gregorio et du Foro boario.»]
1207[7] … qui ne demande que six …—Un mot illisible.
1208[8] … à cinquante-deux ans …—Ms.: «26 X 2.»
1209[9] … à cinquante ans.—Ms.: «25 X 2.»
1210[10] … rue Godot-de-Mauroy, Paris.—Justification de ma mauvaise écriture: les idées me galopent et s’en vont si je ne les saisis pas. Souvent, mouvement nerveux de la main. (Note de Stendhal.) Au verso du fol. 311 est ce testament de Stendhal: «J’exige (sine qua non conditio) que tous les noms de femme soient changés avant l’impression. Je compte que cette précaution et la distance des temps empêcheront tout scandale. Cività-Vecchia, le 31 décembre 1835. H. BEYLE.»
CHAPITRE XXII
1211Le siège de Lyon agitait[2] tout le Midi: j’étais pour Kellermann et les républicains, mes parents pour les émigrés et Précy (sans Monsieur, comme ils disaient).
1212Le cousin Senterre, de la poste, dont le cousin ou neveu[3] se battait dans Lyon[4], venait à la maison deux fois par jour; comme c’était l’été, nous prenions le café au lait du matin dans le cabinet d’histoire naturelle sur la terrasse.
1213C’est au point H[5] que j’ai peut-être éprouvé les plus vifs transports d’amour de la patrie et de haine pour les aristocrates (légitimistes de 1835) et les prêtres[6], ses ennemis.
1214M. Senterre, employé à la poste aux lettres[7], nous apportait constamment six ou sept journaux dérobés aux abonnés, qui ne les recevaient que deux heures plus tard à cause de notre curiosité. Il avait son doigt de vin et son pain et écoutait les journaux. Souvent, il avait des nouvelles de Lyon.
1215Je venais le soir, seul, sur la terrasse, pour tâcher d’entendre le canon de Lyon. Je vois dans la Table chronologique, le seul livre que j’aie à Rome[8], que Lyon fut pris le 9 octobre 1793. Ce fut donc pendant l’été de 1793, à dix[9] ans, que je venais écouter le canon de Lyon; je ne l’entendis jamais. Je regardais avec envie la montagne de Méaudre (prononcez Mioudre)[10], de laquelle on l’entendait. Notre brave cousin Romagnier (cousin pour avoir épousé une demoiselle Blanchet, parente de la femme de mon grand-père), je crois, était de Méaudre[11], où il allait tous les deux mois voir son père. Au retour, il faisait palpiter mon cœur en me disant: «Nous entendons fort bien le canon de Lyon, surtout le soir, au coucher du soleil, et quand le vent est au nord-ouest (nordoua).»
1216Je contemplais avec le plus vif désir d’y aller le point B, mais c’était un désir qu’il fallait bien se garder d’énoncer.
1217J’aurais peut-être dû placer ce détail bien plus haut, mais je répète que pour mon enfance je n’ai que des images fort nettes, sans date comme sans physionomie.
1218Je les écris un peu comme cela me vient.
1219Je n’ai aucun livre et je ne veux lire aucun livre, je m’aide à peine de la stupide Chronologie qui porte le nom de cet homme fin et sec, M. Loïs Weymar. Je ferai de même pour la campagne de Marengo (1800), pour celle de 1809, pour la campagne de Moscou, pour celle de 1813, où je fus intendant à Sagan (Silésie, sur la Bober); je ne prétends nullement écrire une histoire, mais tout simplement noter mes souvenirs afin de deviner quel homme j’ai été: bête ou spirituel, peureux ou courageux, etc., etc. C’est la réponse au grand mot:
1220Γνωτι σεαυτον Durant cet été de 1793, le siège de Toulon m’agitait beaucoup; il va sans dire que mes parents approuvaient les traîtres qui le rendirent, cependant ma tante Elisabeth, avec sa fierté castillane, me dit … [12].
1221Je vis partir le général Carteau ou Cartaud, qui parada sur la place Grenette. Je vois encore son nom sur les fourgons[13] défilant lentement et à grand bruit par la rue Montorge pour aller à Toulon.
1222Un grand événement se préparait pour moi, j’y fus fort sensible dans le moment, mais il était trop tard, tout lien d’amitié était à jamais rompu entre mon père et moi, et mon horreur pour les détails bourgeois et pour Grenoble était désormais invincible.
1223Ma tante Séraphie était malade depuis longtemps. Enfin, on parla de danger; ce fut la bonne Marion (Marie Thomasset), mon amie, qui prononça ce grand mot. Le danger devint pressant, les prêtres affluèrent.
1224Un soir d’hiver, ce me semble, j’étais dans la cuisine, vers les sept heures du soir[14], au point H, vis-à-vis l’armoire de Marion. Quelqu’un vint dire: «Elle est passée.» Je me jetai à genoux au point H pour remercier Dieu de cette grande délivrance.
1225Si les Parisiens sont aussi niais en 1880 qu’en 1835, cette façon de prendre la mort de la sœur de ma mère me fera passer pour barbare, cruel, atroce.
1226Quoi qu’il en soit, telle est la vérité. Après la première semaine de messes des morts et de prières, tout le monde se trouva grandement soulagé[15] dans la maison. Je crois que mon père même fut bien aise d’être délivré de cette maîtresse diabolique, si toutefois elle a été sa maîtresse, ou de cette amie intime diabolique.
1227Une de ses dernières actions avait été, un soir que je lisais sur la commode de ma tante Elisabeth[16], au point H, la Henriade ou Bélisaire, que mon grand-père venait de me prêter, de s’écrier: « Comment peut-on donner de tels livres à cet enfant! Qui lui a donné ce livre?»
1228Mon excellent grand-père, sur ma demande importune, venait d’avoir la complaisance, malgré le froid, d’aller avec moi jusque dans son cabinet de travail, touchant la terrasse, à l’autre bout de la maison, pour me donner ce livre dont j’avais soif ce soir-là.
1229Toute la famille était en rang d’oignons devant le feu, au point D [17]. On répétait souvent, à Grenoble, ce mot: rang d’oignons[18]. Mon grand-père, au reproche insolent de sa fille, ne répondit, en haussant les épaules, que: «Elle est malade.»
1230J’ignore absolument la date de cette mort; je pourrai la faire prendre sur les registres de l’état-civil à Grenoble[19].
1231Il me semble que bientôt après j’allai à l’École centrale, chose que Séraphie n’eût jamais souffert. Je crois que ce fut vers 1797 et que je ne fus que trois ans à l’École centrale.
1232[p. 236] [p. 237]
1233[1] Chapitre XXII.—Ce chapitre, non numéroté par Stendhal, va du fol. 311 ter au fol. 315 bis.—Le chapitre commence ainsi: «Le fameux siège de Lyon (dont plus tard j’ai tant connu le chef, M. de Précy, à Brunswick, 1806-1809, mon premier modèle d’homme de bonne compagnie, après M. de Tressan, dans ma première enfance).»
1234—Le fol. 311 bis porte simplement ces deux mentions: «Tome second», et: «Siège de Lyon, été de 1793.»
1235[2] Le siège de Lyon agitait …—Variante: «Agita.»
1236[3] … dont le cousin ou neveu …—Les deux mots: cousin ou, ont été rayés au crayon par R. Colomb.
1237[4] … se battait dans Lyon …—Il ne se battait pas; sa condamnation à mort fut motivée sur une lettre écrite à une dame de ses amies et interceptée par Dubois de Crancé. (Note au crayon de R. Colomb.) [5] C’est au point H que j’ai peut-être éprouvé …—En face, au verso du fol. 311 ter, se trouve un plan de la scène: dans le «cabinet d’histoire naturelle», garni sur ses deux plus grands murs d’ «armoires fermées contenant minéraux, coquillages», est la «table de déjeuner avec café au lait excellent et fort bons petits pains très cuits, griches perfectionnées»; autour de la table, en «S, M. Senterre avec son chapeau à larges bords, à cause de ses yeux faibles et bordés de rouge»; en «H, moi, dévorant ses nouvelles». La terrasse est voisine; au bout se trouve en «J, mon jardin particulier, à côté de la pierre à eau».
1238[6] … et les prêtres …—Ms.: «Tresp.»
1239[7] M. Senterre, employé à la poste aux lettres …—Stendhal a déjà parlé de son cousin Senterre et de la scène des journaux. Voir plus haut, chapitre XII.
1240[8] … le seul livre que j’ai à Rome …—Ms.: «Mero.»
1241[9] … à dix ans …—Ms.: «Ten.»
1242[10] … la montagne de Méandre (prononcez Mioudre)…—En face, au verso du fol 312, est un dessin représentant la silhouette des plateaux de Saint-Nizier (A) et de Sornin (B) jusqu’à la vallée de l’Isère (V). «Méaudre ou Mioudre en M, dans la vallée entre les deux montagnes A et B»; «V, vallée de Voreppe, adorée par moi comme étant le chemin de Paris».
1243[11] … Méaudre …—Ms.: «Mioudre.»—Méaudre est un village de 784 habitants situé à 1.012 m. d’altitude, dans la vallée de la Bourne.
1244[12] … ma tante Elisabeth, avec sa fierté castillane, me dit …—Le reste de la page a été laissé en blanc par Stendhal. Cet alinéa et le suivant, accompagnés d’un grand blanc, étaient certainement destinés à être développés.
1245[13] … sur les fourgons …—Variante: «Ses fourgons.»
1246[14] … j’étais dans la cuisine vers les sept heures du soir …—Suit un plan de la cuisine. Sur la «grande table» de milieu, en «O, boîte à poudre qui éclata». En H, le jeune Henri devant l’armoire. (Voir notre plan de l’appartement Gagnon.) [15] … se trouva grandement soulagé …—Variante: «Délivré.»
1247[16] … un soir que je lisais sur la commode de ma tante Elisabeth …—En face, au verso du fol. 313 quater, est un plan de la partie de l’appartement Gagnon occupé par les chambres d’Elisabeth et Séraphie Gagnon. Dans la chambre d’Elisabeth, en «H, moi lisant la Henriade ou Bélisaire, dont mon grand-père admirait beaucoup le quinzième chapitre ou le commencement: Justinien vieillissait … Quel tableau de la vieillesse de Louis XV, disait-il!»—Dans un angle de la place Grenette est figuré l’«escalier et perron de la maison Périer-Lagrange. François, le fils aîné, bon et bête, grand homme de cheval, épousa ma sœur Pauline pendant les campagnes d’Allemagne».
1248[17] Toute la famille était en rang d’oignons devant le feu au point D.—Plan de la chambre d’Elisabeth Gagnon en haut du fol. 314; autour de la cheminée, en D, la famille en rang d’oignons; en face de la cheminée, le jeune Beyle lisant sur la commode.
1249[18] … rang d’oignons.—On lit en haut du fol. 315 bis: «30 décembre 1835. Omar.»—Le fol. 315 porte simplement: «Chapitre XIX.» Ce chapitre commence au milieu de la page 315 bis, suivant une indication de Stendhal lui-même.
1250[19] … sur les registres de l’état civil à Grenoble.—Séraphie Gagnon est morte le 9 janvier 1797, à dix heures du soir.
CHAPITRE XXIII
1251ÉCOLE CENTRALE
1252Bien des années après, vers 1817, j’appris de M. de Tracy que c’était lui, en grande partie, qui avait fait la loi excellente des Écoles centrales[2].
1253Mon grand-père fut le très digne chef du jury chargé de présenter à l’administration départementale les noms des professeurs et d’organiser l’école. Mon grand-père adorait les lettres et l’instruction, et, depuis quarante ans, était à la tête de tout ce qui s’était fait de littéraire et de libéral à Grenoble.
1254Séraphie l’avait vertement blâmé d’avoir accepté ces fonctions de membre du jury d’organisation, mais le fondateur de la bibliothèque publique devait à sa considération dans le monde d’être le chef de l’École centrale[3].
1255Mon maître Durand, qui venait à la maison me donner des leçons, fut professeur de latin; comment ne pas aller à son cours à l’École centrale? Si Séraphie eût vécu, elle eût trouvé une raison, mais, dans l’état des choses, mon père se borna à dire des mots profonds et sérieux sur le danger des mauvaises connaissances pour les mœurs. Je ne me sentais pas de joie; il y eut une séance d’ouverture de l’École dans les salles de la bibliothèque, où mon grand-père fit un discours.
1256C’est peut-être là cette assemblée si nombreuse dans la première salle SS[4], dont je trouve l’image dans ma tête.
1257Les professeurs étaient MM. Durand, pour la langue latine; Gattel, grammaire générale et même logique, ce me semble; Dubois-Fontanelle, auteur de la tragédie d’Ericie[5] ou la Vestale et rédacteur pendant vingt-deux ans de la Gazette des Deux-Ponts[6], belles-lettres; Trousset, jeune médecin, la chimie; Jay, grand hâbleur de cinq pieds dix pouces, sans l’ombre de talent, mais bon pour enfiévrer (monter la tête des enfants), le dessin,—il eut bientôt trois cents élèves; Chalvet (Pierre, Vincent), jeune pauvre libertin, véritable auteur sans aucun talent, l’histoire—et chargé de recevoir l’argent des inscriptions qu’il mangea en partie avec trois sœurs, fort catins de leur métier, qui lui donnèrent une nouvelle v…, de laquelle il mourut bientôt après; enfin Dupuy, le bourgeois le plus emphatique et le plus paternel que j’aie jamais vu, professeur de mathématiques—sans l’ombre de talent. C’était à peine un arpenteur, on le nomma dans une ville qui avait un Gros! Mais mon grand-père ne savait pas un mot de mathématiques et les haïssait, et d’ailleurs l’emphase du père Dupuy (comme nous l’appelions; lui nous disait: mes enfants) était bien faite pour lui conquérir l’estime générale à Grenoble. Cet homme si vide disait cependant une grande parole: «Mon enfant, étudie la Logique de Condillac, c’est la base de tout.»
1258On ne dirait pas mieux aujourd’hui, en remplaçant toutefois le nom de Condillac par celui de Tracy.
1259Le bon, c’est que je crois que M. Dupuy ne comprenait pas le premier mot de cette logique de Condillac, qu’il nous conseillait; c’était un fort mince volume petit in-12. Mais j’anticipe, c’est mon défaut, il faudra peut-être en relisant effacer toutes ces phrases qui offensent l’ordre chronologique.
1260Le seul homme parfaitement à sa place était M. l’abbé Gattel, abbé coquet, propret, toujours dans la société des femmes, véritable abbé du XVIIe siècle; mais il était fort sérieux en faisant son cours et savait, je crois, tout ce qu’on savait alors des habitudes principales des mouvements d’instinct et en second lieu de facilité et d’analogie que les peuples ont suivie en formant les langues.
1261M. Gattel avait fait un fort bon dictionnaire où il avait osé noter la prononciation, et dont je me suis toujours servi. Enfin, c’était un homme qui savait travailler cinq à six heures tous les jours, ce qui est rare en province, où l’on ne sait que baguenauder toute la journée.
1262Les niais de Paris blâment cette peinture de la prononciation saine, naturelle. C’est par lâcheté et par ignorance. Ils ont peur d’être ridicules en notant la prononciation d’Anvers (ville), de cours, de vers. Ils ne savent pas qu’à Grenoble, par exemple, on dit: J’ai été au Cour-ce, ou: j’ai lu des ver-ce sur Anver-se et Calai-se. Si l’on parle ainsi à Grenoble, ville d’esprit et tenant encore un peu aux pays du Nord, qui pour la langue ont évincé le Midi, que sera-ce à Toulouse, Béziers, Pézenas, Digne? Pays où l’on devrait afficher la prononciation française à la porte des églises.
1263Un ministre de l’Intérieur qui voudrait faire son métier, au lieu d’intriguer auprès du roi et dans les Chambres, comme M. Guizot[7], devrait demander un crédit de deux millions par an pour amener[8] au niveau d’instruction des autres Français les peuples qui habitent dans le fatal triangle qui s’étend entre Bordeaux, Bayonne et Valence. On croit aux sorciers, on ne sait pas lire et on ne parle pas français en ces pays. Ils peuvent produire par hasard un homme supérieur comme Lannes, Soult, mais le général …[9] y est d’une ignorance incroyable. Je pense qu’à cause du climat et de l’amour et de l’énergie qu’il donne à la machine, ce triangle devrait produire les premiers hommes de France. La Corse me conduit à cette idée.
1264Avec ses 180.000 habitants, cette île a donné huit ou dix hommes de mérite à la Révolution et le département du Nord, avec ses 900.000 habitants, à peine un. Encore j’ignore le nom de cet un. Il va sans dire que les prêtres[10] sont tout-puissants dans ce fatal triangle. La civilisation est de Lille à Rennes et cesse vers Orléans et Tours. Au sud de Grenoble est sa brillante limite[11].
1265Nommer les professeurs à l’École centrale[12] coûtait peu et était bientôt fait, mais il y avait de grandes réparations à faire aux bâtiments. Malgré la guerre, tout se faisait dans ces temps d’énergie. Mon grand-père demandait sans cesse des fonds à l’administration départementale.
1266Les cours s’ouvrirent au printemps, je crois, dans des salles provisoires.
1267Celle de M. Durand avait une vue délicieuse et enfin, après un mois, j’y fus sensible. C’était un beau jour d’été et une brise douce agitait les foins des glacis de la porte de Bonne, sous nos yeux[13], à soixante ou quatre-vingts pieds plus bas.
1268Mes parents me vantaient sans cesse, et à leur manière, la beauté des champs, de la verdure, des fleurs, etc., des renoncules, etc.
1269Ces plates phrases m’ont donné, pour les fleurs et les plates-bandes, un dégoût qui dure encore.
1270Par bonheur, la vue magnifique que je trouvai tout seul à une fenêtre du collège, voisine de la salle du latin, où j’allais rêver tout seul, surmonta le profond dégoût causé par les phrases de mon père et des prêtres, ses amis.
1271C’est ainsi que, tant d’années après, les phrases nombreuses et prétentieuses de MM. Chateaubriand et de Salvandy m’ont fait écrire le Rouge et le Noir d’un style trop haché. Grande sottise, car dans vingt ans, qui songera aux fatras hypocrites de ces Messieurs? Et moi, je mets un billet à une loterie, dont le gros lot se réduit à ceci: être lu en 1935.
1272C’est la même disposition d’âme qui me faisait fermer les yeux aux paysages des extases de ma tante Séraphie. J’étais en 1794 comme le peuple de Milan[14] est en 1835: les autorités allemandes et abhorrées veulent lui faire goûter Schiller, dont la belle âme, si différente de celle du plat Goethe, serait bien choquée de voir de tels apôtres à sa gloire.
1273Ce fut une chose bien étrange pour moi que de débuter, au printemps de 1791 ou 95, à onze ou douze ans, dans une école où j’avais dix ou douze camarades.
1274Je trouvai la réalité bien au-dessous des folles images de mon imagination. Ces camarades n’étaient pas assez gais, pas assez fous, et ils avaient des façons bien ignobles.
1275Il me semble que M. Durand, tout enflé de se voir professeur d’une École centrale, mais toujours bonhomme, me mit à traduire Salluste, De Bello Jugurtino. La liberté produisit ses premiers fruits, je revins au bon sens en perdant ma colère et goûtai fort Salluste.
1276Tout le collège était rempli d’ouvriers, beaucoup de chambres de notre troisième étage étaient ouvertes, j’allais y rêver seul.
1277Tout m’étonnait dans cette liberté tant souhaitée, et à laquelle j’arrivais enfin. Les charmes que j’y trouvais n’étaient pas ceux que j’avais rêvés, ces compagnons si gais, si aimables, si nobles, que je m’étais figurés, je ne les trouvais pas, mais à leur place, des polissons très égoïstes.
1278Ce désappointement, je l’ai eu à peu près dans tout le courant de ma vie. Les seuls bonheurs d’ambition en ont été exempts, lorsque, en 1810[15], je fus auditeur et, quinze jours après, inspecteur du mobilier. Je fus ivre de contentement, pendant trois mois, de n’être plus commissaire des Guerres et exposé à l’envie et aux mauvais traitements de ces héros si grossiers qui étaient les manœuvres de l’Empereur à Iéna et à Wagram. La postérité ne saura jamais la grossièreté et la bêtise de ces gens-là, hors de leur champ de bataille. Et même sur ce champ de bataille, quelle prudence! C’étaient des gens comme l’amiral Nelson, le héros de Naples (voir Caletta et ce que m’a conté M. Di Fiore), comme Nelson, songeant toujours à ce que chaque blessure leur rapporterait en dotations et en croix. Quels animaux ignobles, comparés à la haute vertu du général Michaud, du colonel Mathis! Non, la postérité ne saura jamais quels plats jésuites ont été ces héros des bulletins de Napoléon, et comme je riais en recevant le Moniteur, à Vienne, Dresde, Berlin, Moscou, que personne presque ne recevait à l’armée afin qu’on ne pût pas se moquer des messages. Les Bulletins étaient des machines de guerre, des travaux de campagne, et non des pièces historiques.
1279Heureusement pour la pauvre vérité, l’extrême lâcheté de ces héros, devenus pairs de France et juges en 1835, mettra la postérité au fait de leur héroïsme en 1809. Je ne fais exception que pour l’aimable Lasalle et pour Exelmans, qui depuis… Mais alors il n’était pas allé rendre visite au maréchal Bournon, ministre de la Guerre. Moncey aussi n’aurait pas fait certaines bassesses, mais Suchet…[16] J’oubliais le grand Gouvion-Saint-Cyr avant que l’âge l’eût rendu à-demi imbécile, et celte imbécillité remonte à 1814. Il n’eut plus, après cette époque, que le talent d’écrire. Et dans l’ordre civil, sous Napoléon, quels plats bougres[17] que M. de B…., venant persécuter M. Daru à Saint-Cloud, au mois de novembre, dès sept heures du matin, que le comte d’Argout, bas flatteur du général Sébastiani[18]!
1280Mais, bon Dieu, où en suis-je? A l’école de latin, dans les bâtiments du collège.
1281[p. 246] [p. 247]
1282[1] Le chapitre XXIII est le chapitre XIX du manuscrit (fol. 315 bis à 331 bis).—Écrit à Rome, les 30 et 31 décembre 1835, et 1er janvier 1836.
1283[2] … la loi excellente des Écoles centrales.—Stendhal avait d’abord écrit: «La loi excellente des Écoles centrales avait été faite, ce me semble, par un comité dont M. de Tracy était le chef avec 6.000 francs d’appointements, lui qui avait commencé avec 200.000 livres de rente; mais ceci arrivera plus tard.»—Sur l’enseignement donné dans les Écoles centrales en général et dans celle de Grenoble, en particulier, ainsi que sur les camarades et amis d’Henri Beyle, voir l’ouvrage de M. A. Chuquet, Stendhal-Beyle (1904).
1284[3] … d’être le chef de l’École centrale.—Peut-être aussi la crainte des patriotes entra-t-elle pour quelque chose dans l’acceptation de cette fonction. (Note au crayon de R. Colomb.) [4] … dans la première salle SS …—Plan de cette salle, à l’entrée de laquelle se trouvait le «bureau du bibliothécaire, le R. P. Ducros».—Au verso du fol. 314, Stendhal a figuré un plan du collège (aujourd’hui le Lycée de filles), alors situé entre la «rue Neuve, le faubourg Saint-Germain de Grenoble», et les «remparts de la ville en 1795». On y voit au rez-de-chaussée la «première salle des mathématiques» et la «salle de la chimie, professée par M. le Dr Trousset»; au premier étage, la «seconde salle où j’ai remporté le premier prix, sur sept ou huit élèves admis un mois après à l’École polytechnique»; enfin la «salle de latin, au second ou troisième, vue délicieuse» sur les «montagnes d’Echirolles» et sur des sommets recouverts par des «neiges éternelles ou de huit mois de l’année au moins».
1285[5] … la tragédie d’Ericie …—Ms.: «Aricie.»
1286[6] … la Gazette des Deux-Ponts …—La Gazette universelle de politique et de littérature des Deux-Ponts, fondée en 1770. Dubois-Fontanelle n’y collabora que jusqu’au 1er juin 1776.
1287[7] … M. Guizot …—Ms.: «Zotgui.»
1288[8] … pour amener …—Variante: «Porter.»
1289[9] … mais le général …—Le mot est en blanc dans le manuscrit.
1290[10] Il va sans dire que les prêtres …—Ms.: «Tresp.»
1291[11] Au sud de Grenoble est sa brillante limite.—On lit en tête du fol. 324: «31 décembre 1835. Omar.»—Ce feuillet n’a qu’une seule ligne écrite; le reste est blanc.
1292[12] Nommer les professeurs à l’École centrale …—On lit en haut du fol. 325: «31 décembre 1835. Omar. Commencé ce livre, dont voici la trois cent vingt-cinquième page, et cent, me ferait quatre cents le … 1835.»—Le verso du même feuillet porte: «Rapidité: le 3 décembre 1835, j’en étais à 93, le 31 décembre à 325. 232 en 28 jours. Sur quoi il y a eu voyage à Cività-Vecchia. Aucun travail les jours de voyage et le soir d’arrivée ici, soit un ou deux sans écrire. Donc, en 23 jours, 232, ou dix pages par jour, ordinairement dix-huit ou vingt pages par jour, et les jours de courrier quatre ou cinq ou pas du tout. Comment pourrais-je écrire bien physiquement? D’ailleurs, ma mauvaise écriture arrête les indiscrets. 1er janvier 1836.»
1293—En interligne (aux mots: les professeurs de l’École centrale), Stendhal a écrit: «MM. Gattel, Dubois-Fontanelle, Trousset, Villars (paysan des Hautes-Alpes), Jay, Durand, Dupuy, Chabert, les voilà à peu près par ordre d’utilité pour les enfants; les trois premiers avaient du mérite.»—En face (fol. 324 verso) est encore un plan du «Collège ou École centrale».]
1294[13] … sous nos yeux …—Variante: «Vis-à-vis de nous.»
1295[14] … le peuple de Milan …—Ms.: «Lanmi.»
1296[15] … lorsque, en 1810 …—Ms.: «1811.»
1297[16] … mais Suchet …—Suit un blanc d’un quart de ligne.
1298[17] … quels plats bougres …—Ms.: «Ougresb.»
1299[18] … général Sébastiani!—Ms.: «Bastiani-sebas.»
CHAPITRE XXIV
1300Je ne réussissais guère avec mes camarades; je vois aujourd’hui que j’avais alors un mélange fort ridicule de hauteur et de besoin de m’amuser. Je répondis à leur égoïsme le plus âpre par mes idées de noblesse espagnole. J’étais navré quand, dans leurs jeux, ils me laissaient de côté; pour comble de misère, je ne savais point ces jeux, j’y portais une noblesse d’âme, une délicatesse qui devaient leur sembler de la folie absolue. La finesse et la promptitude de l’égoïsme, un égoïsme, je crois, hors de mesure, sont les seules choses qui aient du succès parmi les enfants.
1301Pour achever mon peu de succès, j’étais timide envers le professeur, un mot de reproche contenu et dit par hasard par ce petit bourgeois pédant avec un accent juste, me faisait venir les larmes aux yeux. Ces larmes étaient de la lâcheté aux yeux de MM. Gauthier frères, Saint-Ferréol, je crois, Robert (directeur actuel du théâtre Italien, à Paris), et surtout Odru. Ce dernier était un paysan très fort et encore plus grossier, qui avait un pied de plus qu’aucun de nous et que nous appelions Goliath; il en avait la grâce, mais nous donnait de fières taloches quand sa grosse intelligence s’apercevait enfin que nous nous moquions de lui.
1302Son père, riche paysan de Lumbin ou d’un autre village dans la vallée[2]. (On appelle ainsi par excellence l’admirable vallée de l’Isère, de Grenoble à Montmélian. Réellement, la vallée s’étend jusqu’à la dent de Moirans, de cette sorte[3].) Mon grand-père avait profité du départ de Séraphie pour me faire suivre les cours de mathématiques, de chimie et de dessin.
1303M. Dupuy, ce bourgeois si emphatique et si plaisant, était, en importance citoyenne, une sorte de rival subalterne de M. le docteur Gagnon. Il était à plat ventre devant la noblesse, mais cet avantage qu’il avait sur M. Gagnon était compensé par l’absence totale d’amabilité et d’idées littéraires, qui alors formaient comme le pain quotidien de la conversation. M. Dupuy, jaloux de voir M. Gagnon membre du jury d’organisation et son supérieur, n’accueillit point la recommandation de ce rival heureux en ma faveur, et je n’ai gagné ma place dans la salle de mathématiques qu’à force de mérite, et en voyant ce mérite, pendant trois ans de suite, mis continuellement en question. M. Dupuy, qui parlait sans cesse et (jamais trop) de Condillac et de sa Logique, n’avait pas l’ombre de logique dans la tête. Il parlait noblement et avec grâce, et il avait une figure imposante et des manières fort polies.
1304Il eut une idée bien belle en 1794, ce fut de diviser les cent élèves qui remplissaient la salle au rez-de-chaussée, à la première leçon de mathématiques, en brigades de six ou de sept ayant chacune un chef.
1305Le mien était un grand, c’est-à-dire un jeune homme au-delà de la puberté et ayant un pied de plus que nous. Il nous crachait dessus, en plaçant adroitement un doigt devant sa bouche. Au régiment, un tel caractère s’appelle arsouille. Nous nous plaignions de cet arsouille, nommé, je crois, Raimonet, à M. Dupuy, qui fut admirable de noblesse en le cassant. M. Dupuy avait l’habitude de donner leçon aux jeunes officiers d’artillerie de Valence et était fort sensible à l’honneur (au coup d’épée).
1306Nous suivions le plat cours de Bezout, mais M. Dupuy eut le bon esprit de nous parler de Clairaut et de la nouvelle édition que M. Biot (ce charlatan travailleur) venait d’en donner.
1307Clairaut était fait pour ouvrir l’esprit, que Bezout tendait à laisser à jamais bouché. Chaque proposition, dans Bezout, a l’air d’un grand secret appris d’une bonne femme voisine.
1308Dans la salle de dessin, je trouvai que M. Jay et M. Couturier (au nez cassé), son adjoint, me faisaient une terrible injustice. Mais M. Jay, à défaut de tout autre mérite, avait celui de l’emphase, laquelle emphase, au lieu de nous faire rire, nous enflammait. M. Jay obtenait un beau succès, fort important pour l’École centrale, calomniée par les prêtres. Il avait deux ou trois cents élèves.
1309Tout cela était distribué par bancs de sept ou huit[4], et chaque jour il fallait faire construire de nouveaux bancs. Et quels modèles! de mauvaises académies dessinées par MM. Pajou et Jay lui-même; les jambes, les bras, tout était en à peu près, bien patauds, bien lourds, bien laids. C’était le dessin de M. Moreau jeune, ou de ce M. Cachoud qui parle si drôlement de Michel-Ange et du Dominiquin dans ses trois petits volumes sur l’Italie.
1310Les grandes têtes étaient dessinées à la sanguine ou gravées à la manière du crayon. Il faut avouer que la totale ignorance du dessin y paraissait moins que dans les académies (figures nues). Le grand mérite de ces têtes, qui avaient dix-huit pouces de haut, était que les hachures fussent bien parallèles; quant à imiter la nature, il n’en était pas question.
1311Un nommé Moulezin, bête et important à manger du foin et aujourd’hui riche et important bourgeois de Grenoble, et sans doute l’un des plus rudes ennemis du sens commun, s’immortalisa bientôt par le parallélisme parfait de ses hachures à la sanguine. Il faisait des académies et avait été élève de M. Villonne (de Lyon); moi, élève de M. Le Roy, que la maladie et le bon goût parisien avaient empêché de son vivant d’être aussi charlatan que M. Villonne à Lyon, dessinateur pour étoffes, je ne pus obtenir que les grandes têtes, ce qui me choqua fort, mais eut le grand avantage d’être une leçon de modestie.
1312J’en avais grand besoin, puisqu’il faut parler net. Mes parents, dont j’étais l’ouvrage, s’applaudissaient de mes talents devant moi, et je me croyais le jeune homme le plus distingué de Grenoble.
1313Mon infériorité dans les jeux avec mes camarades de latin commença à m’ouvrir les yeux. Le banc des grandes têtes, vers H[5], où l’on me plaça, tout près des deux fils d’un cordonnier, à figures ridicules (quelle inconvenance pour le petit-fils de M. Gagnon!), m’inspira la volonté de crever ou d’avancer[6].
1314Voici l’histoire de mon talent pour le dessin: ma famille, toujours judicieuse, avait décidé, après un an ou dix-huit mois de leçons chez cet homme si poli, M. Le Roy, que je dessinais fort bien.
1315Le fait est que je ne me doutais pas seulement que le dessin est une invention de la nature. Je dessinais avec un crayon noir et blanc une tête en demi-relief. (J’ai vu à Rome, au Braccio nuovo, que c’est la tête de Musa, médecin d’Auguste.) Mon dessin était propre, froid, sans aucun mérite, comme le dessin d’un jeune pensionnaire.
1316Mes parents, qui avec toutes leurs phrases sur les beautés de la campagne et les beaux paysages, n’avaient aucun sentiment des arts, pas une gravure passable à la maison, me déclarèrent très fort en dessin. M. Le Roy vivait encore et peignait[7] des paysages à la gouache (couleur épaisse), moins mal que le reste.
1317J’obtins de laisser là le crayon et de peindre à la gouache.
1318M. Le Roy avait fait une vue du pont de la Vence, entre la Buisserate et Saint-Robert, prise du point A[8].
1319Je passais ce pont plusieurs fois l’an pour aller à Saint-Vincent, je trouvais que le dessin, surtout la montagne en M, ressemblait fort, je fus illusionné. Donc, d’abord, et avant tout, il faut qu’un dessin ressemble à la nature!
1320Il n’était plus question de hachures bien parallèles. Après cette belle découverte, je fis de rapides progrès.
1321Le pauvre M. Le Roy vint à mourir, je le regrettai. Cependant, j’étais encore esclave alors, et tous les jeunes gens allaient chez M. Villonne, dessinateur pour étoffes chassé de Commune-Affranchie par la guerre et les échafauds. Commune-Affranchie était le nouveau nom donné à Lyon depuis sa prise.
1322Je communiquai à mon père (mais par hasard et sans avoir l’esprit d’y songer) mon goût pour la gouache, et j’achetai de Mme Le Roy, au triple de leur valeur, beaucoup de gouaches de son mari.
1323Je convoitais fort deux volumes des Contes de La Fontaine, avec gravures fort délicatement faites, mais fort claires.
1324«Ce sont des horreurs, me dit Mme Le Roy avec ses beaux yeux de soubrette bien hypocrites; mais ce sont des chefs-d’œuvre.»
1325Je vis que je ne pouvais escamoter le prix des Contes de La Fontaine sur celui des gouaches. L’École centrale s’ouvrit, je ne songeai plus à la gouache, mais ma découverte me resta[9]: il fallait imiter la nature, et cela empêcha peut-être que mes grandes têtes, copiées d’après ces plats dessins, fussent aussi exécrables qu’elles auraient dû l’être. Je me souviens du Soldat indigné, dans Héliodore chassé, de Raphaël; je ne vois jamais l’original (au Vatican) sans me souvenir de ma copie; le mécanisme du crayon, tout-à-fait arbitraire, même faux, brillait surtout dans le dragon qui surmonte le casque.
1326Quand nous avions fait un ouvrage passable, M. Jay s’asseyait à la place de l’élève, corrigeait un peu la tête et raisonnait avec emphase, mais enfin en raisonnant, et enfin signait la tête par derrière, apparemment ne varietur, pour qu’elle pût, au milieu ou à la fin de l’année, être présentée au concours. Il nous enflammait, mais n’avait pas la plus petite notion du beau. Il n’avait fait en sa vie qu’un tableau indigne, une Liberté copiée d’après sa femme, courte, ramassée, sans forme. Pour l’alléger, il avait occupé le premier plan par un tombeau derrière lequel la Liberté paraissait cachée jusqu’aux genoux[10].
1327La fin de l’année arriva, il y eut des examens en présence du jury, et, je crois, d’un membre du Département.
1328Je n’obtins qu’un misérable accessit, et encore pour faire plaisir, je pense, à M. Gagnon, chef du jury, et à M. Dausse, autre membre du jury, fort ami de M. Gagnon.
1329Mon grand-père en fut humilié, et il me le dit avec une politesse et une mesure parfaites. Son mot si simple fit sur moi tout l’effet possible. Il ajouta en riant: «Tu ne savais que nous montrer ton gros derrière!»
1330Cette position peu aimable avait été remarquée au tableau de la salle de mathématiques.
1331C’était une ardoise de six pieds sur quatre, soutenue, à cinq pieds de haut, par un châssis fort solide; on y montait par trois degrés.
1332M. Dupuy faisait démontrer une proposition, par exemple le carré de l’hypoténuse ou ce problème: un ouvrage coûte sept livres, quatre sous, trois deniers la toise; l’ouvrier en a fait deux toises, cinq pieds, trois pouces. Combien lui revient-il?
1333Dans le courant de l’année, M. Dupuy avait toujours appelé au tableau M. de Monval, qui était noble, M. de Pina, noble et ultra. M. Anglès, M. de Renneville, noble, et jamais moi, ou une seule fois[11].
1334Le cadet Monval, buse à figure de buse, mais bon mathématicien (terme de l’école), a été massacré par les brigands en Calabre, vers 1806, je crois. L’aîné, étant avec Paul-Louis Courier dans sa prise…[12], devint un sale vieux ultra. Il fut colonel, ruina d’une vilaine façon une grande dame de Naples; à Grenoble, voulut souffler le froid et le chaud vers 1830, fut découvert et généralement méprisé. Il est mort de ce mépris général, et richement mérité, fort loué par les dévots (voir la Gazette de 1832 ou 1833). C’était un joli homme, coquin à tout faire.
1335M. de P…, maire à Grenoble de 1825 à 1830. Ultra à tout faire et oubliant la probité en faveur de ses neuf ou dix enfants, il a réuni 60 ou 70.000 francs de rente. Fanatique sombre et, je pense, coquin à tout faire, vrai jésuite[13].
1336Anglès, depuis préfet de police, travailleur infatigable, aimant l’ordre, mais en politique coquin à tout faire, mais, selon moi, infiniment moins coquin que les deux précédents, lesquels, dans le genre coquin, tiennent la première place dans mon esprit.
1337La jolie Mme la comtesse Anglès était amie de Mme la comtesse Daru[14], dans le salon de laquelle je la vis. Le joli comte de Meffrey (de Grenoble, comme M. Anglès) était son amant. La pauvre femme s’ennuyait beaucoup, ce me semble, malgré les grandes places du mari.
1338Ce mari, fils d’un avare célèbre, et avare lui-même, était l’animal le plus triste et avait l’esprit le plus pauvre, le plus anti-mathématique. D’ailleurs, lâche jusqu’au scandale; je conterai plus tard l’histoire de son soufflet et de sa queue. Vers 1826 ou 29, il perdit la préfecture de police et alla bâtir un beau château dans les montagnes, près de Roanne, et y mourut fort brusquement bientôt après, jeune encore. C’était un triste animal, il avait tout le mauvais du caractère dauphinois, bas, fin, cauteleux, attentif aux moindres détails.
1339M. de Renneville, cousin des Monval, était beau et bête à manger du foin. Son père était l’homme le plus sale et le plus fier de Grenoble. Je n’ai plus entendu parler de lui depuis l’école.
1340M. de Sinard, bon écolier, réduit à la mendicité par l’émigration, protégé et soutenu par M. de Vaulserre, fut mon ami.
1341Monté au tableau, on écrivait en O[15]. La tête du démontrant était bien à huit pieds de haut. Moi, placé en évidence une fois par mois, nullement soutenu par M. Dupuy, qui parlait à Monval ou à M. de Pina pendant que je démontrais, j’étais pénétré de timidité et je bredouillais. Quand je montai au tableau à mon tour, devant le jury, ma timidité redoubla, je m’embrouillai en regardant ces Messieurs, et surtout le terrible M. Dausse, assis à côté et à droite du tableau. J’eus la présence d’esprit de ne plus les regarder, de ne plus faire attention qu’à mon opération, et je m’en tirai correctement, mais en les ennuyant. Quelle différence avec ce qui se passa en août 1799! Je puis dire que c’est à force de mérite que j’ai percé aux mathématiques et au dessin, comme nous disions à l’École centrale[16].
1342J’étais gros et peu grand, j’avais une redingote gris clair, de là le reproche.
1343«Pourquoi donc n’as-tu pas eu de prix? me disait mon grand-père.
1344—Je n’ai pas eu le temps.»
1345Les cours n’avaient, je crois, duré, cette première année, que quatre ou cinq mois.
1346J’allai à Claix, toujours fou de la chasse; mais en courant les champs, malgré mon père, je réfléchissais profondément à ce mot: «Pourquoi n’as-tu pas eu de prix?»
1347Je ne puis me rappeler si je suis allé pendant quatre ans ou seulement pendant trois à l’École centrale. Je suis sûr de la date de sortie, examen de la fin de 1799, les Russes attendus à Grenoble.
1348Les aristocrates et mes parents, je crois, disaient:
1349O Rus, quando ego le adspiciam!
1350Pour moi, je tremblais pour l’examen qui devait me faire sortir de Grenoble! Si j’y reviens jamais, quelques recherches dans les archives de l’Administration départementale, à la Préfecture, m’apprendront si l’École centrale a été ouverte en 1796 ou seulement en 1797[17].
1351On comptait alors par les années de la République, c’était l’an V ou l’an VI. Ce n’est que longtemps après, quand l’Empereur l’a bêtement voulu, que j’ai appris à connaître 1796, 1797. Je voyais les choses de près, alors[18].
1352L’Empereur commença alors à élever le trône des Bourbons, et fut secondé par la lâcheté sans bornes de M. de Laplace. Chose singulière, les poètes ont du cœur, les savants proprement dits sont serviles et lâches. Quelle n’a pas été la servilité et la bassesse vers le pouvoir de M. Cuvier! Elle faisait horreur même au sage Sutton Sharpe. Au Conseil d’Etat, M. le baron Cuvier était toujours de l’avis le plus lâche.
1353Lors de la création de l’ordre de la Réunion, j’étais dans le plus intime de la Cour; il vint pleurer, c’est le mot, pour l’avoir. Je rapporterai en son temps la réponse de l’Empereur. Arrivés par la lâcheté: Bacon, Laplace, Cuvier. M. Lagrange fut moins plat, ce me semble.
1354Sûrs de leur gloire par leurs écrits, ces Messieurs espèrent que le savant couvrira l’homme d’Etat: en affaires d’argent, comme on le sait, ils courent à l’utile. Le célèbre Legendre, géomètre de premier ordre, recevant la croix de la Légion d’honneur, l’attacha à son habit, se regarda à son miroir, et sauta de joie.
1355L’appartement était bas, sa tête heurta le plafond, il tomba, à moitié assommé. Digne mort c’eût été pour ce successeur d’Archimède!
1356Que de bassesses n’ont-ils pas faites à l’Académie des Sciences, de 1825 à 1830 et depuis, pour s’escamoter des croix! Cela est incroyable, j’en ai su le détail par MM. de Jussieu, Edwards, Milne-Edwards, et par le salon de M. le baron Gérard. J’ai oublié tant de saletés.
1357Un Maupeou[19] est moins bas en ce qu’il dit ouvertement: «Je ferai tout ce qu’il faut pour avancer[20].»
1358[p. 260] [p. 261]
1359[1] Le chapitre XXIV est le chapitre XX du manuscrit (fol. 331 bis à 355).—Écrit à Rome, le 1er janvier 1836. Stendhal note au fol. 335: «Froid en écrivant.»
1360[2] … un autre village dans la vallée.—Du Versoud. (Note au crayon de R. Colomb.) [3] … la vallée s’étend jusqu’à la dent de Moirans, de cette sorte.—Suit une carte-esquisse, d’ailleurs inexacte. Stendhal appelle Dent de Moirans le Bec de l’Echaillon, situé sur la rive droite de l’Isère, au-dessus de Veurey. Entre Moirans et Voreppe, il signale des «campagnes comparables à celle de Lombardie et de Marmande, les plus belles du monde».
1361[4] Tout cela était distribuée par bancs de sept ou huit …—Suit un plan de la classe de dessin; entre les deux rangées, «le grand Jay arpentant sa salle avec l’air de gémir et en tenant la tête renversée». La place du jeune Beyle était en H, dans les bancs placés du côté de la rue Neuve.
1362[5] Le banc des grandes têtes, vers H …—Cette référence se rapporte au plan décrit ci-dessus.
1363[6] … la volonté de crever ou d’avancer.—Rapidité, raison de la mauvaise écriture. 1er janvier 1836. Il n’est que deux heures, j’ai déjà écrit seize pages, il fait froid, la plume va mal; au lieu de me mettre en colère, je vais en avant, écrivant comme je puis. (Note de Stendhal.) [7] M. Le Roy vivait encore et peignait …—Variante: «Faisait.»
1364[8] M. Le Roy avait fait une vue du pont de la Vence, … prise du point A …—Suit un croquis schématique du point de vue. Le point A est au bas du pont, sur le bord du torrent, et l’arche du pont encadre la montagne M.
1365[9] … mais ma découverte me resta …—Stendhal a, par inadvertance, oublié un mot en passant d’un feuillet à un autre.
1366[10] … la Liberté paraissait cachée jusqu’aux genoux.—-Le fol. 345 est aux trois-quarts blanc.
1367[11] … et jamais moi, ou une seule fois.—En face, au verso du fol. 346, est un plan de la partie du collège contenant la «salle de dessin» et la «salle des mathématiques». Dans celle-ci, près du tableau, en «D, M. Dupuy, homme de cinq pieds huit pouces, avec sa grande canne, dans son immense fauteuil». Parmi les élèves, en «H, moi, mourant d’envie d’être appelé pour monter au tableau, et me cachant pour n’être pas appelé, mourant de peur et de timidité».
1368[12] … avec Paul-Louis Courier dans sa prise …—Un mot illisible. La lecture du mot prise n’est pas certaine.
1369[13] … vrai jésuite.—Ms.: «Tejé.»
1370[14] … Mme la comtesse Daru …—Ms.: «Ruda.»
1371[15] Monté au tableau, on écrivait en O.—Croquis représentant un élève au tableau.
1372[16] … comme nous disions à l’École centrale.—Suit une phrase que Stendhal n’a pas effacée, mais que nous supprimons cependant, car il l’a accompagnée de cette mention: répétition. «Pour ne pas m’embrouiller dans une longue opération d’arithmétique, je me mis à ne regarder que le tableau.»
1373[17] … si l’École centrale a été ouverte en 1796 ou seulement en 1797.—L’École centrale de Grenoble, créée par le décret de la Convention du 7 ventôse an III, fut inaugurée le 11 frimaire an V (1er décembre 1796). Des prix furent décernés aux élèves le 30 fructidor an V (16 septembre 1797), le 10 germinal an VI (30 mars 1798), jour de la fête de la Jeunesse, le 30 fructidor an VI (16 septembre 1798) et le 17 brumaire an VII (7 novembre 1798).
1374[18] Je voyais les choses de près, alors.—Écriture. Le 1er janvier 1836, 26 pages. Toutes les plumes vont mal, il fait un froid de chien; au lieu de chercher à bien former mes lettres et de m’impatienter, io tiro avanti. M. Colomb me reproche dans chaque lettre d’écrire mal. (Note de Stendhal.) [19] Un Maupeou …—Ms.: «Maudpw.»
1375[20]—On lit à la fin du chapitre: «Le 1er janvier 1836, 29 pages. Je cesse, faute de lumière au ciel, à quatre heures trois quarts.»
CHAPITRE XXV
1376Mon âme délivrée de la tyrannie commençait à prendre quelque ressort. Peu à peu je n’étais plus continuellement obsédé de ce sentiment si énervant: la haine impuissante.
1377Ma bonne tante Elisabeth était ma providence. Elle allait presque tous les soirs faire sa partie chez mesdames Colomb ou Romagnier. Ces excellentes sœurs n’avaient de bourgeois que quelques manies de prudence et quelques habitudes. Elles avaient de belles âmes, chose si rare en province, et étaient tendrement attachées à ma tante Elisabeth.
1378Je ne dis pas assez de bien de ces bonnes cousines; elles avaient l’âme grande, généreuse; elles en avaient donné des preuves singulières dans les grandes occasions de leur vie.
1379Mon père, de plus en plus absorbé par sa passion pour l’agriculture et pour Claix, y passait trois ou quatre jours par semaine. La maison de M. Gagnon, où il dînait et soupait tous les jours depuis la mort de ma mère, ne lui était plus aussi agréable à beaucoup près. Il ne parlait à cœur ouvert qu’à Séraphie. Les sentiments espagnols de ma tante Elisabeth le tenaient en respect, il y avait toujours très peu de conversation entre eux. La petite finesse dauphinoise de tous les instants et la timidité désagréable de l’un s’alliait mal à la sincérité noble et à la simplicité de l’autre. Mademoiselle Gagnon n’avait aucun goût[2] pour mon père qui, d’un autre côté, n’était pas de force à soutenir la conversation avec M. le docteur Gagnon; il était respectueux et poli, M. Gagnon était très poli, et voilà tout. Mon père ne sacrifiait donc rien en allant passer trois ou quatre jours par semaine à Claix. Il me dit deux ou trois fois, quand il me forçait à l’accompagner à Claix, qu’il était triste, à son âge, de ne pas avoir un chez-soi.
1380Rentrant le soir pour souper avec ma tante Elisabeth, mon grand-père et mes deux sœurs, je n’avais pas à craindre un interrogatoire bien sévère. En général, je disais en riant que j’étais allé chercher ma tante chez mesdames Romagnier et Colomb; souvent, en effet, de chez ces dames je l’accompagnais jusqu’à la porte de l’appartement et je redescendais en courant pour aller passer une demi-heure à la promenade du Jardin-de-Ville qui, le soir, en été, au clair de lune, sous de superbes marronniers de quatre-vingts pieds de haut, servait de rendez-vous à tout ce qui était jeune et brillant dans la ville.
1381Peu à peu je m’enhardis, j’allai plus souvent au spectacle, toujours au parterre debout.
1382Je sentais un tendre intérêt à regarder une jeune actrice, nommée Mlle Kably. Bientôt j’en fus éperdument amoureux; je ne lui ai jamais parlé.
1383C’était une jeune femme mince, assez grande, avec un nez aquilin, jolie, svelte, bien faite. Elle avait encore la maigreur de la première jeunesse, mais un visage sérieux et souvent mélancolique.
1384Tout fut nouveau pour moi dans l’étrange folie qui, tout-à-coup, se trouva maîtresse de toutes mes pensées. Tout autre intérêt s’évanouit pour moi. A peine je reconnus le sentiment dont la peinture m’avait charmé dans la Nouvelle Héloïse, encore moins était-ce la volupté de Félicia. Je devins tout-à-coup indifférent et juste pour tout ce qui m’environnait, ce fut[3] l’époque de la mort de ma haine pour feu ma tante Séraphie.
1385Mlle Kably jouait dans la comédie les rôles de jeunes premières, elle chantait aussi dans l’opéra-comique.
1386On sent bien que la vraie comédie n’était pas à mon usage. Mon grand-père m’étourdissait sans cesse du grand mot: la connaissance du cœur humain. Mais que pouvais-je savoir sur ce cœur humain? Quelques prédictions tout au plus, accrochées dans les livres, dans Don Quichotte particulièrement, le seul presque qui ne m’inspirât pas de la méfiance; tous les autres avaient été conseillés par mes tyrans, car mon grand-père (nouveau converti, je pense) s’abstenait de plaisanter sur les livres que mon père et Séraphie me faisaient lire [4].
1387Il me fallait donc la comédie romanesque, c’est-à-dire le drame peu noir, présentant des malheurs d’amour et non d’argent (le drame noir et triste s’appuyant sur le manque d’argent m’a toujours fait horreur comme bourgeois et trop vrai).
1388Mlle Kably brillait dans Claudine, de Florian.
1389Une jeune Savoyarde, qui a eu un petit enfant, au Montanvert, d’un jeune voyageur élégant, s’habille en homme et, suivie de son petit marmot, fait le métier de décrotteur sur une place de Turin. Elle retrouve son amant qu’elle aime toujours, elle devient son domestique, mais cet amant va se marier.
1390L’auteur qui jouait l’amant, nommé Poussi, ce me semble,—ce nom me revient huit à coup après tant d’années,—disait avec un naturel parfait: «Claude! Claude!» dans un certain moment où il grondait son domestique qui lui disait du mal de sa future. Ce ton de voix retentit encore dans mon âme, je vois l’acteur.
1391Pendant plusieurs mois, cet ouvrage, souvent redemandé par le public, me donna les plaisirs les plus vifs, et je dirais les plus vifs que m’aient donnés les ouvrages d’art, si, depuis longtemps, mon plaisir n’avait été l’admiration tendre, la plus dévouée et la plus folle.
1392Je n’osais pas prononcer le nom de Mlle Kably; si quelqu’un la nommait devant moi, je sentais un mouvement singulier près du cœur, j’étais sur le point de tomber. Il y avait comme une tempête dans mon sang.
1393Si quelqu’un disait la Kably, au lieu de: Mademoiselle Kably, j’éprouvais un sentiment de haine et d’horreur[5], que j’étais à peine maître de contenir.
1394Elle chantait de sa pauvre petite voix faible dans Le Traité nul, opéra de Gaveau (pauvre d’esprit, mort fou quelques années plus tard).
1395Là commença mon amour pour la musique, qui a peut-être été ma passion la plus forte et la plus coûteuse; elle dure encore à cinquante-deux[6] ans, et plus vive que jamais. Je ne sais combien de lieues je ne ferais pas à pied, ou à combien de jours de prison je ne me soumettrais pas pour entendre Don Juan ou le Matrimonio Segreto, et je ne sais pour quelle autre chose je ferais cet effort. Mais, pour mon malheur, j’exècre la musique médiocre (à mes yeux elle est un pamphlet satyrique contre la bonne, par exemple le Furioso de Donizetti, hier soir, Rome, Valle[7]. Les Italiens, bien différents de moi, ne peuvent souffrir une musique dès qu’elle a plus de cinq ou six ans. L’un d’eux disait devant moi, chez madame …[8]: «Une musique qui a plus d’un an peut-elle être belle?») Quelle parenthèse, grand Dieu[9]! En relisant, il faudra effacer, ou mettre à une autre place, la moitié de ce manuscrit[10].
1396J’appris par cœur, et avec quels transports! ce filet de vinaigre continu et saccadé qu’on appelait Le Traité nul.
1397Un acteur passable, qui jouait gaiement le rôle du valet (je vois aujourd’hui qu’il avait la véritable insouciance d’un pauvre diable qui n’a que de tristes pensées à la maison, et qui se livre à son rôle avec bonheur), me donna les premières idées du comique, surtout au moment où il arrange la contre-danse qui finit par: Mathurine nous écoutait…
1398Un paysage de la forme et de la grandeur d’une lettre de change, où il y avait beaucoup de gomme-gutte fortifiée par du bistre, surtout sur le premier plan à gauche, que j’avais acheté chez M. Le Roy, et que je copiais alors avec délices, me semblait absolument la même chose que le jeu de cet acteur comique, qui me faisait rire de bon cœur quand Melle Kably n’était pas en scène; s’il lui adressait la parole, j’étais attendri, enchanté. De là vient, peut-être qu’encore aujourd’hui la même sensation m’est souvent donnée par un tableau ou par un morceau de musique. Que de fois j’ai trouvé cette identité dans le musée Brera, à Milan (1814-1812)!
1399Cela est d’un vrai et d’une force que j’ai peine à exprimer, et que d’ailleurs on croirait difficilement.
1400Le mariage, l’union intime de ces deux beaux-arts, a été à jamais cimenté, quand j’avais douze ou treize ans, par quatre ou cinq mois du bonheur le plus vif et de la sensation de volupté la plus forte, et allant presque jusqu’à la douleur, que j’aie jamais éprouvée.
1401Actuellement, je vois (mais je vois de Rome, à cinquante-deux[11] ans) que j’avais le goût de la musique avant ce Traité nul si sautillant, si filet de vinaigre, si français, mais que je sais encore par cœur. Voici mes souvenirs: 1° le son des cloches de Saint-André, surtout sonnées pour les élections, une année que mon cousin Abraham Mallein (père de mon beau-frère Alexandre) était président ou simplement électeur;—2° le bruit de la pompe de la place Grenette, quand les servantes, le soir, pompaient avec la grande barre de fer;—3° enfin, mais le moins de tous, le bruit d’une flûte que quelque commis marchand jouait, au quatrième étage, sur la place Grenette.
1402Ces choses m’avaient déjà donné des plaisirs qui, à mon insu, étaient des plaisirs musicaux.
1403Mademoiselle Kably jouait aussi dans l’Epreuve villageoise de Grétry, infiniment moins mauvaise que le Traité nul. Une situation tragique me fit frémir dans Raoul, sire de Créqui; en un mot, tous les mauvais petits opéras de 1794 furent portés au sublime pour moi, par la présence de Melle Kably; rien ne pouvait être commun ou plat dès qu’elle paraissait.
1404J’eus, un jour, l’extrême courage de demander à quelqu’un où logeait Melle Kably. C’est probablement l’action la plus brave de ma vie.
1405«Rue des Clercs», me répondit-on.
1406J’avais eu le courage, bien auparavant, de demander si elle avait un amant. A quoi l’interrogé me répondit par quelque dicton[12] grossier; il ne savait rien sur son genre de vie.
1407Je passais par la rue des Clercs à mes jours de grand courage: le cœur me battait, je serais peut-être tombé si je l’eusse rencontrée; j’étais bien délivré quand, arrivé au bas de la rue des Clercs, j’étais sûr de ne pas la rencontrer.
1408Un matin, me promenant seul au bout de l’allée des grands marronniers, au Jardin-de-Ville, et pensant à elle, comme toujours, je l’aperçus à l’autre bout du jardin, contre le mur de l’Intendance, qui venait vers la terrasse. Je faillis me trouver mal[13] et enfin je pris la fuite, comme si le diable m’emportait, le long de la grille, par la ligne F; elle était, je crois, en K’[14]. J’eus le bonheur de n’en être pas aperçu. Notez qu’elle ne me connaissait d’aucune façon. Voilà un des traits les plus marqués de mon caractère, tel j’ai toujours été (même avant-hier). Le bonheur de la voir de près, à cinq ou six pas de distance, était trop grand, il me brûlait, et je fuyais cette brûlure, peine fort réelle.
1409Cette singularité me porterait assez à croire que, pour l’amour, j’ai le tempérament mélancolique de Cabanis.
1410En effet, l’amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires, ou plutôt la seule. Jamais je n’ai eu peur de rien que de voir la femme que j’aime regarder un rival avec intimité. J’ai très peu de colère contre le rival: il fait son affaire, pensé-je, mais ma douleur est sans bornes et poignante; c’est au point que j’ai besoin de m’abandonner sur un banc de pierre, à la porte de la maison. J’admire tout dans le rival préféré (le chef d’escadrons Gibory et Mme Martin, palazzo Aguissola, Milan).
1411Aucun autre chagrin ne produit chez moi la millième partie de cet effet.
1412Auprès de l’Empereur, j’étais attentif, zélé, ne pensant nullement à ma cravate, à la grande différence des autres. (Exemple: un soir, à 7 heures, à …[15], en Lusace, campagne de 1813, le lendemain de la mort du duc de Frioul.) Je ne suis ni timide, ni mélancolique en écrivant et m’exposant au risque d’être sifflé; je me sens plein de courage et de fierté quand j’écris une phrase qui serait repoussée par l’un de ces deux géants (de 1835): MM. de Chateaubriand ou Villemain.
1413Sans cloute, en 1880, il y aura quelque charlatan adroit, mesuré, à la mode, comme ces Messieurs aujourd’hui. Mais si on lit ceci on me croira envieux, ceci me désole; ce plat vice bourgeois est, ce me semble, le plus étranger à mon caractère.
1414Réellement, je ne suis que mortellement jaloux des gens qui font la cour à une femme que j’aime; bien plus, je le suis même de ceux qui lui ont fait la cour, dix ans avant moi. (Par exemple, le premier amant de Babet, à Vienne, en 1809.
1415«Tu le recevais dans ta chambre!
1416—Tout était chambre pour nous, nous étions seuls dans le château, et il avait les clefs.»
1417Je sens encore le mal que me firent ces paroles, c’était pourtant en 1809, il y a vingt-sept ans; je vois cette naïveté parfaite de la jolie Babet; elle me regardait.) Je trouve[16] sans doute beaucoup de plaisir à écrire depuis une heure, et à chercher à peindre bien juste mes sensations du temps de Melle Kably[17], mais qui diable aura le courage de lire cet amas excessif de je et de moi? Cela me paraît puant à moi-même. C’est là le défaut de ce genre d’écrit et, d’ailleurs, je ne puis relever la fadeur par aucune sauce de charlatanisme. Oserais-je ajouter: comme les confessions de Rousseau? Non, malgré l’énorme absurdité de l’objection, l’on va encore me croire envieux ou plutôt cherchant à établir une comparaison. effroyable par l’absurde, avec le chef-d’œuvre de ce grand écrivain.
1418Je proteste de nouveau et une fois pour toutes que je méprise souverainement et sincèrement M. Pariset, M. de Salvandy, M. Saint-Marc Girardin et les autres hâbleurs, pédants gagés et jésuites[18] du Journal des Débats, mais pour cela je ne m’en crois pas plus près des grands écrivains. Je ne me crois d’autre garant de mérite que de peindre ressemblante la nature, qui m’apparaît si clairement en de certains moments.
1419Secondement, je suis sûr de ma parfaite bonne foi, de mon adoration pour le vrai: troisièmement, et du plaisir que j’ai à écrire, plaisir qui allait jusqu’à la folie en 1817, à Milan, chez M. Peroult, corsia del Giardino[19].
1420[p. 272] [p. 273]
1421[1] Le chapitre XXV est le chapitre XXI du manuscrit (fol. 356 à 370; le bas du fol. 370 et le fol. 371, d’abord écrits par Stendhal, ont été barrés avec cette mention: «Longueur»).—Écrit à Rome, les 2 et 3 janvier 1836.
1422[2] Mademoiselle Gagnon n’avait aucun goût …—Variante: «Pas de goût.»
1423[3] … ce fut l’époque …—Mot oublié inconsciemment par Stendhal, en passant d’un feuillet à un autre.
1424[4] … que mon père et Séraphie me faisaient lire.—Style. Pas de style soutenu. (Note de Stendhal.) [5] … un sentiment de haine et d’horreur …—Stendhal orthographie: «Orreur.» Et il ajoute en note: «Voilà l’orthographe de la passion: orreur».
1425[6] … elle dure encore à cinquante-deux ans …—Ms.: «26 X 2.»
1426[7] …hier soir, Rome, Valle.—Au théâtre della Valle, à Rome. (Note au crayon de R. Colomb.) [8] … chez madame …—Nom en blanc.
1427[9] Quelle parenthèse, grand Dieu !—On lit en tête du fol. 363: «1836, corrigé 4 janvier 1836, auprès de mon feu, me brûlant les jambes et mourant de froid au dos.»
1428[10] … la moitié de ce manuscrit.—Stendhal a écrit à ce sujet, au verso du fol. 362, la note suivante: «Non laisser cela tel quel. Dorer l’histoire Kably, peut-être ennuyeuse pour les Pasquier de 51 ans. Ces gens sont cependant l’élite des lecteurs.»
1429[11] … (mais je vois de Rome, à cinquante-deux ans) …—Ms.: «26 X 2.»
1430[12] … par quelque dicton …—Variante: «Lieu commun.»
1431[13] Je faillis me trouver mal …—Variante: «Tomber.»
1432[14] …elle était, je croie, en K’—Suit un plan de la scène. En outre, au verso du fol. 366, plan du Jardin-de-Ville et de ses abords. Stendhal se trouvait sur la terrasse. Il note à ce sujet: «J’ai laissé à Grenoble un petit tableau à l’huile de M.
1433Le Roy, qui rend fort bien cette promenade-ci.» Mlle Kably se trouvait dans l’allée qui longeait la rue du Quai (aujourd’hui rue Hector-Berlioz). A cette époque, un mur séparait le jardin de la rue: «Mur en 1794, bêtement remplacé par une belle grille vers 1814.»
1434—Ce mur est appelé par Stendhal «mur de l’Intendance», parce que le rez-de-chaussée de l’Hôtel-de-Ville fut occupé, jusqu’à la Révolution, par les bureaux de l’intendant de la province.]
1435[15] … un soir, à 7 heures, à … en Lusace …—Le nom est en blanc.
1436[16] Je trouve …—Variante: «J’ai.»
1437[17] … mes sensations du temps de Mlle Kably …—Variante: «Mes sensations d’alors.»
1438[18] … pédants gagés et jésuites …—Ms.: «Tejê.»
1439[19] … chez M. Peroult, corsia del Giardino.-Peut-être tout le feuillet 370 est-il mal placé, mais la fadeur de l’amour Kably doit être relevée par une pensée plus substantielle. (Note de Stendhal.)
CHAPITRE XXVI
1440Mais revenons à Mlle Kably. Que j’étais loin de l’envie, et de songer à craindre l’imputation d’envie, et de songer aux autres de quelque façon que ce fût dans ce temps-là! La vie commençait pour moi.
1441Il n’y avait qu’un être au monde: Mlle Kably; qu’un événement: devait-elle jouer ce soir-là, ou le lendemain?
1442Quel désappointement quand elle ne jouait pas, et qu’on donnait quelque tragédie!
1443Quel transport de joie pure, tendre, triomphante, quand je lisais son nom sur l’affiche! Je la vois encore, cette affiche, sa forme, son papier, ses caractères.
1444J’allais successivement lire ce nom chéri à trois ou quatre des endroits auxquels on affichait: à la porte des Jacobins[2], à la voûte du Jardin[3], à l’angle[4] de la maison de mon grand-père. Je ne lisais pas seulement son nom, je me donnais le plaisir de relire toute l’affiche. Les caractères un peu usés du mauvais imprimeur qui fabriquait cette affiche devinrent chers et sacrés pour moi, et, durant de longues années, je les ai aimés, mieux que de plus beaux[5].
1445Même, je me rappelle ceci: en arrivant à Paris, en novembre 1799, la beauté des caractères me choqua; ce n’étaient plus ceux qui avaient imprimé le nom de Kably[6].
1446Elle partit, je ne puis dire l’époque. Pendant longtemps je ne pus plus aller au spectacle. J’obtins d’apprendre la musique, ce ne fut pas sans peine: la religion de mon père était choquée d’un art si profane, et mon grand-père n’avait pas le plus petit goût pour cet art.
1447Je pris un maître de violon, nommé Mention, l’homme le plus plaisant: c’était là l’ancienne gaieté française mêlée de bravoure et d’amour. Il était fort pauvre, mais il avait le cœur d’artiste; un jour que je jouais plus mal qu’à l’ordinaire, il ferma le cahier, disant: «Je ne donne plus leçon.»
1448J’allai chez un maître de clarinette, nommé Hoffmann (rue de Bonne), bon allemand; je jouais un peu moins mal. Je ne sais comment je quittai ce maître pour passer chez M. Holleville, rue Saint-Louis, vis-à-vis Mme Barthélemy, notre cordonnière. Violon fort passable, il était sourd, mais distinguait la moindre fausse note. Je me rencontrais là avec M. Félix Faure (aujourd’hui pair de France, Premier Président, jugeur d’août 1835). Je ne sais comment je quittai Holleville.
1449Enfin, j’allai prendre leçon de musique vocale, à l’insu de mes parents, à six heures du matin, place Saint-Louis, chez un fort bon chanteur.
1450Mais rien n’y faisait: j’avais horreur tout le premier des sons que je produisais. J’achetais des airs italiens, un, entre autres, où je lisais Amore, ou je ne sais quoi, nello cimento: je comprenais: dans le ciment, dans le mortier. J’adorais ces airs italiens auxquels je ne comprenais rien. J’avais commencé trop tard. Si quelque chose eût été capable de me dégoûter de la musique, c’eût été les sons exécrables qu’il faut produire pour l’apprendre. Le seul piano eût pu me faire tourner la difficulté, mais j’étais né dans une famille essentiellement inharmonique.
1451Quand, dans la suite, j’ai écrit sur la musique, mes amis m’ont fait une objection principale de cette ignorance. Mais je dois dire sans affectation aucune qu’au même moment je sentais dans le morceau qu’on exécutait des nuances qu’ils n’apercevaient pas. Il en est de même pour les nuances des physionomies dans les copies du même tableau. Je vois ces choses aussi clairement qu’à travers un cristal. Mais, grand Dieu! on va me croire un sot!
1452Quand je revins à la vie après quelques mois de l’absence de Mlle Kably, je me trouvai un autre homme.[7]
1453Je ne haïssais plus Séraphie, je l’oubliais; quant à mon père, je ne désirais qu’une chose: ne pas me trouver auprès de lui. J’observai, avec remords, que je n’avais pas pour lui une goutte de tendresse ni d’affection.
1454Je suis donc un monstre, me disais-je. Et pendant de longues années je n’ai pas trouvé de réponse à cette objection. On parlait sans cesse et à la nausée de tendresse dans ma famille. Ces braves gens appelaient tendresse la vexation continue dont ils m’honoraient depuis cinq ou six ans. Je commençai à entrevoir qu’ils s’ennuyaient mortellement et qu’ayant trop de vanité pour reprendre avec le monde, qu’ils avaient imprudemment quitté à l’époque d’une perte cruelle, j’étais leur[8] ressource contre l’ennui.
1455Mais rien ne pouvait plus m’émouvoir après ce que je venais de sentir. J’étudiai ferme le latin et le dessin, et j’eus un premier prix, je ne sais dans lequel de ces deux cours, et un second. Je traduisis avec plaisir la Vie d’Agricola de Tacite, ce fut presque la première fois que le latin me causa quelque plaisir. Ce plaisir était gâté amèrement par les taloches que me donnait le grand Odru, gros et ignare paysan de Lumbin, qui étudiait avec nous et ne comprenait rien à rien. Je me battais ferme avec Giroud, qui avait un habit rouge. J’étais encore un enfant pour une grande moitié de mon existence.
1456Et toutefois, la tempête morale à laquelle j’avais été en proie durant plusieurs mois m’avait mûri, je commençai à me dire sérieusement:
1457«Il faut prendre un parti et me tirer de ce bourbier.»
1458Je n’avais qu’un moyen au monde: les mathématiques. Mais on me les expliquait si bêtement que je ne faisais aucun progrès; il est vrai que mes camarades en faisaient encore moins, s’il est possible. Ce grand M. Dupuy nous expliquait les propositions comme une suite de recettes pour faire du vinaigre[8].
1459Cependant, Bezout était ma seule ressource pour sortir de Grenoble. Mais Bezout était si bête! C’était une tête comme celle de M. Dupuy, notre emphatique professeur.
1460Mon grand-père connaissait un bourgeois à tête étroite, nommé Chabert, lequel montrait les mathématiques en chambre. Voilà le mot du pays et qui va parfaitement à l’homme. J’obtins avec assez de peine d’aller dans cette chambre de M. Chabert; on avait peur d’offenser M. Dupuy, et d’ailleurs il fallait payer douze francs par mois, ce me semble.
1461Je répondis que la plupart des élèves du cours de mathématiques, à l’École centrale, allaient chez M. Chabert, et que si je n’y allais pas je resterais le dernier à l’École centrale. J’allai donc chez M. Chabert. M. Chabert était un bourgeois assez bien mis, mais qui avait toujours l’air endimanché et dans les transes de gâter son habit et son gilet et sa jolie culotte de Casimir merde d’oie; il avait aussi une assez jolie figure bourgeoise. Il logeait rue Neuve[9], près la rue Saint-Jacques et presque en face de Bourbon, marchand de fer, dont le nom me frappait, car ce n’était qu’avec les signes du plus profond respect et du plus véritable dévouement que mes bourgeois de parents prononçaient ce nom. On eût dit que la vie de la France y eût été attachée.
1462Mais je retrouvai chez M. Chabert ce manque de faveur qui m’assommait à l’École centrale et ne me faisait jamais appeler au tableau. Dans une petite pièce et au milieu de sept à huit élèves réunis autour d’un tableau de toile cirée, rien n’était plus disgracieux que de demander à monter au tableau, c’est-à-dire à aller expliquer pour la cinquième ou sixième fois une proposition que quatre ou cinq élèves avaient déjà expliquée. C’est cependant ce que j’étais obligé de faire quelquefois chez M. Chabert, sans quoi je n’eusse jamais démontré. M. Chabert me croyait un minus habens et est resté dans cette abominable opinion. Rien n’était drôle, dans la suite, comme de l’entendre parler de mes succès en mathématiques.
1463Mais dans ces commencements ce fut un étrange manque de soin et, pour mieux dire, d’esprit, de la part de mes parents, de ne pas demander si j’étais en état de démontrer, et combien de fois par semaine je montais au tableau; ils ne descendaient pas dans ces détails. M. Chabert, qui faisait profession d’un grand respect pour M. Dupuy, n’appelait guère au tableau que ceux qui y parvenaient[10] à l’École centrale. Il y avait un certain M. de Renneville, que M. Dupuy appelait au tableau comme noble et comme cousin des Monval; c’était une sorte d’imbécile presque muet et les yeux très ouverts; j’étais choqué à déborder quand je voyais M. Dupuy et M. Chabert le préférer à moi.
1464J’excuse M. Chabert, je devais être le petit garçon le plus présomptueux et le plus méprisant. Mon grand-père et ma famille me proclamaient une merveille: n’y avait-il pas cinq ans qu’ils me donnaient tous leurs soins?
1465M. Chabert était, dans le fait, moins ignare que M. Dupuy. Je trouvai chez lui Euler et ses problèmes sur le nombre d’œufs qu’une paysanne apportait au marché, lorsqu’un méchant lui en vole un cinquième, puis elle laisse toute la moitié du reste, etc., etc.
1466Cela m’ouvrit l’esprit, j’entrevis ce que c’était que se servir de l’instrument nommé algèbre. Du diable si personne me l’avait jamais dit, sans cesse M. Dupuy faisait des phrases emphatiques sur ce sujet, mais jamais ce mot simple: c’est une division du travail qui produit des prodiges, comme toutes les divisions du travail, et permet à l’esprit de réunir toutes ses forces sur un seul côté des objets, sur une seule de leurs qualités.
1467Quelle différence pour nous si M. Dupuy nous eût dit: Ce fromage est mou, ou il est dur; il est blanc, il est bleu; il est vieux, il est jeune; il est à moi, il est à toi; il est léger, ou il est lourd. De tant de qualités ne considérons absolument que le poids. Quel que soit ce poids, appelons-le A. Maintenant, sans plus penser absolument au fromage, appliquons à A tout ce que nous savons des quantités.
1468Cette chose si simple, personne ne nous la disait dans cette province reculée; depuis cette époque, l’École polytechnique et les idées de Lagrange auront reflété vers la province.
1469Le chef-d’œuvre de l’éducation de ce temps-là était un petit coquin vêtu de vert, doux, hypocrite, gentil, qui n’avait pas trois pieds de haut et apprenait par cœur les propositions que l’on démontrait, mais sans s’inquiéter s’il les comprenait le moins du monde[11]. Ce favori de M. Chabert non moins que de M. Dupuy s’appelait, si je ne me trompe, Paul-Émile Teisseire. L’examinateur pour l’École polytechnique, frère du grand géomètre, qui a écrit cette fameuse sottise (au commencement de la Statique), ne s’aperçut pas que tout le mérite de Paul-Émile était une mémoire étonnante.
1470Il arriva à l’École; son hypocrisie complète, sa mémoire et sa jolie figure de fille n’y eurent pas le même succès qu’à Grenoble; il en sortit bien officier, mais bientôt fut touché de la grâce et se fit prêtre. Malheureusement, il mourut de la poitrine: j’aurais suivi de l’œil sa fortune avec plaisir. J’avais quitté Grenoble avec une envie démesurée de pouvoir un jour, à mon aise, lui donner une énorme volée de calottes.
1471Il me semble que je lui avais déjà donné un à-compte chez M. Chabert, où il me primait avec raison par sa mémoire imperturbable.
1472Pour lui, il ne se fâchait jamais de rien et passait avec un sang-froid parfait sous les volées de: petit hypocrite, qui lui arrivaient de toutes parts, et qui redoublèrent un jour que nous le vîmes couronné de roses et faisant le rôle d’ange dans une procession.
1473C’est à peu près le seul caractère que j’aie remarqué à l’École centrale. Il faisait un beau contraste avec le sombre Benoît, que je rencontrai au cours de belles-lettres de M. Dubois-Fontanelle et qui faisait consister la sublime science dans l’amour socratique, que le docteur Clapier, le fou, lui avait enseigné.
1474Il y a peut-être dix ans que je n’ai pensé à M. Chabert; peu à peu je me rappelle qu’il était effectivement beaucoup moins borné que M. Dupuy, quoiqu’il eût un parler plus traînard encore et une apparence bien plus piètre et bourgeoise.
1475Il estimait Clairaut et c’était une chose immense que de nous mettre en contact avec cet homme de génie, et nous sortions un peu du plat Bezout. Il avait Bruce, l’abbé Marie, et de temps à autre nous faisait étudier un théorème dans ces auteurs. Il avait même en manuscrit quelques petites choses de Lagrange, de ces choses bonnes pour notre petite portée.
1476Il me semble que nous travaillions avec une plume sur un cahier de papier et à un tableau de toile cirée[12].
1477Ma disgrâce s’étendait à tout, peut-être venait-elle de quelque gaucherie de mes parents, qui avaient oublié d’envoyer un dindon, à Noël, à M. Chabert ou à ses sœurs, car il en avait et de fort jolies, et sans ma timidité je leur eusse bien fait la cour. Elles avaient beaucoup de considération pour le petit-fils de M. Gagnon, et d’ailleurs venaient à la messe à la maison, le dimanche.
1478Nous allions lever des plans au graphomètre et à la planchette; un jour nous levâmes un champ à côté du chemin des Boiteuses[13]. Il s’agit du champ B C D E. M. Chabert fit tirer les lignes à tous les autres sur la planchette, enfin mon tour vint, mais le dernier ou l’avant-dernier, avant un enfant. J’étais humilié et fâché; j’appuyai trop la plume.
1479«Mais c’était une ligne que je vous avais dit de tirer, dit M. Chabert avec son accent traînard, et c’est une barre que vous avez faite là.»
1480Il avait raison. Je pense que cet état de défaveur marquée chez MM. Dupuy et Chabert, et d’indifférence marquée chez M. Jay, à l’école de dessin, m’empêcha d’être un sot. J’y avais de merveilleuses dispositions, mes parents, dont la morosité bigote déclamait sans cesse contre l’éducation publique, s’étaient convaincus sans beaucoup de peine qu’avec cinq ans de soins, hélas! trop assidus, ils avaient produit un chef-d’œuvre, et ce chef-d’œuvre, c’était moi.
1481Un jour, je me disais, mais, à la vérité, c’était avant l’École centrale: Ne serais-je point le fils d’un grand prince, et tout ce que j’entends dire de la Révolution, et le peu que j’en vois, une fable destinée à faire mon éducation, comme dans Émile?
1482Car mon grand-père, homme d’aimable conversation, en dépit de ses résolutions pieuses, avait nommé Émile devant moi, parlé de la Profession[14] de foi du vicaire savoyard, etc., etc. J’avais volé ce livre à Claix, mais je n’y avais rien compris, pas même les absurdités de la première page, et après un quart d’heure l’avais laissé. Il faut rendre justice au goût de mon père, il était enthousiaste de Rousseau et il en parlait quelquefois, pour laquelle chose et pour son imprudence devant un enfant il était bien grondé de ma tante Séraphie.
1483[p. 284] [p. 285]
1484[1] Le chapitre XXVI est le chapitre XXII du manuscrit (fol. 372 à 386).—Écrit a Rome, les 3, 4 et 6 janvier 1836.—En face du feuillet commençant le chapitre, on lit: «Treize pages en une heure et demie. Froid du diable. 3 janvier 1836.»
1485[2] … à la porte des Jacobins …—La porte des Jacobins était située place Grenette, à remplacement de l’actuelle rue de la République.
1486[3] … à la voûte du Jardin …—Le Jardin-de-Ville.
1487[4] … à l’angle de la maison …—Stendhal orthographie: «Engle.» Et il ajoute: «Engle, orthographe de la passion, peinture des sons, et rien autre.»
1488—Au verso du fol. 372 est un plan de la place Grenette et de ses environs, avec les emplacements où étaient collées les affiches théâtrales.]
1489[5] … mieux que de plus beaux.—-On lit en haut du fol. 373: «4 janvier 1836. A trois heures, idée de goutte à la main droite, dessus, douleur dans un muscle de l’épaule droite.» Aussi Stendhal n’a-t-il écrit ce jour-là qu’une page et un tiers environ.
1490[6] … le nom de Kably.—Les deux tiers du fol. 373 ont été laissés en blanc.
1491[7] … j’étais leur ressource …—Un blanc d’un tiers de ligne.
1492[8] … recettes pour faire du vinaigre.—Le fol. 379, qui se termine ici, est aux trois-quarts blanc. On lit en tête du fol. 380, qui suit: «6 janvier 1836. Les Rois. Le froid est revenu et me donne sur les nerfs. Envie de dormir.»
1493[9] Il logeait rue Neuve …—Aujourd’hui rue du Lycée. Un plan du carrefour des rues Neuve, Saint-Jacques et de Bonne est dessiné au verso du fol. 380. On y voit l’appartement de M. Chabert, figuré au troisième étage de l’immeuble portant actuellement le n° 15 de la rue du Lycée. A l’angle de la rue de Bonne et de la place Grenette, «ici fut dix ans plus tard la maison bâtie sur mes plans et qui a ruiné mon père».
1494[10] … ceux qui y parvenaient …—Variante: «Montaient.»
1495[11] … s’il les comprenait le moins du monde.—La première moitié du fol. 383 a été laissée en blanc.
1496[12] … sur un cahier de papier et à un tableau de toile cirée.—Suit un plan de la salle d’études.
1497[13] … un jour noue levâmes un champ à côté du chemin des Boiteuses.—Suit un plan explicatif.—Le chemin des Boiteuses allait depuis la porte de Bonne jusqu’au cours de Saint-André. Il est remplacé aujourd’hui par les rues Lakanal et de Turenne. Stendhal y figure, non loin de la porte de Bonne, en «T, maison de ce fou de Camille Teisseire, jacobin qui, en 1811, veut brûler Rousseau et Voltaire»; plus loin, en «A, hôtel de la Bonne Femme; elle est représentée sans tête, cela me frappait beaucoup». Cet établissement, dit de la Femme sans Tête, a subsiste longtemps rue Lakanal; il a disparu il y a une huitaine d’années, en 1905.
1498[14] … parlé de la Profession de foi du vicaire savoyard …—Ms.: «Confession.»
CHAPITRE XXVII
1499J’avais, et j’ai encore, les goûts les plus aristocrates; je ferais tout pour le bonheur du peuple, mais j’aimerais mieux, je crois, passer quinze jours de chaque mois en prison que de vivre avec les habitants des boutiques.
1500Vers ce temps-là, je me liai, je ne sais comment, avec François Bigillion[2] (qui depuis s’est tué, je crois, par ennui de sa femme).
1501C’était un homme simple, naturel, de bonne foi, qui ne cherchait jamais à faire entendre par une réponse ambitieuse qu’il connaissait le monde, les femmes, etc. C’était là notre grande ambition et notre principale fatuité au collège. Chacun de ces marmots voulait persuader à l’autre qu’il avait eu des femmes et connaissait le monde; rien de pareil chez le bon Bigillion. Nous faisions de longues promenades ensemble, surtout vers la tour de Rabot et la Bastille. La vue magnifique dont on jouit de là, surtout vers Eybens, derrière lequel apparaissent les plus hautes Alpes, élevait notre âme. Rabot et la Bastille sont le premier une vieille tour, la seconde une maisonnette, situées à deux hauteurs bien différentes[3], sur la montagne qui enferme l’enceinte de la ville, fort ridicule en 1795, mais que l’on rend bonne en 1836[4].
1502Dans ces promenades nous nous faisions part, avec toute franchise, de ce qui nous semblait de cette foret terrible, sombre et délicieuse, dans laquelle nous étions sur le point d’entrer. On voit qu’il s’agit de la société et du monde.
1503Bigillion avait de grands avantages sur moi:
15041° Il avait vécu libre depuis son enfance, fils d’un père qui ne l’aimait point trop, et savait s’amuser autrement qu’en faisant de son fils sa poupée.
15052° Ce père, bourgeois de campagne fort aisé, habitait Saint-Ismier, village situé à une porte de Grenoble, vers l’Est, dans une position fort agréable dans la vallée de l’Isère. Ce bon campagnard, amateur du vin, de la bonne chère et des Fauchons paysannes, avait loué un petit appartement à Grenoble pour ses deux fils qui y faisaient leur éducation. L’aîné se nommait Bigillion, suivant l’usage de notre province, le cadet Rémy, humoriste, homme singulier, vrai Dauphinois, mais généreux, un peu jaloux, même alors, de l’amitié que Bigillion et moi avions l’un pour l’autre.
1506Fondée sur la plus parfaite bonne foi, cette amitié fut intime au bout de quinze jours. Il avait pour oncle un moine savant et, ce me semble, très peu moine, le bon Père Morlon, bénédictin peut-être, qui, dans mon enfance, avait bien voulu, par amitié pour mon grand-père, me confesser une ou deux fois. J’avais été bien surpris de son ton de douceur et de politesse, bien différent de l’âpre pédantisme des cuistres morfondus, auxquels mon père me livrait le plus souvent, tels que M. l’abbé Rambault.
1507Ce bon Père Morlon a eu une grande influence sur mon esprit; il avait Shakespeare traduit par Letourneur, et son neveu Bigillion emprunta pour moi, successivement, tous les volumes de cet ouvrage considérable[5] pour un enfant, dix-huit ou vingt volumes.
1508Je crus renaître en le lisant. D’abord, il avait l’immense avantage de n’avoir pas été loué et prêché par mes parents, comme Racine. Il suffisait qu’ils louassent une chose de plaisir pour me la faire prendre en horreur.
1509Pour que rien ne manquât au pouvoir de Shakespeare sur mon cœur, je crois même que mon père m’en dit du mal.
1510Je me méfiais de ma famille sur toutes choses[6]; mais en fait de beaux-arts ses louanges suffisaient pour me donner un dégoût mortel pour les plus belles choses. Mon cœur, bien plus avancé que l’esprit [7], sentait vivement qu’elle les louait comme les kings louent aujourd’hui la religion[8], c’est-à-dire avec une seconde foi. Je sentais bien confusément, mais bien vivement et avec un feu que je n’ai plus, que tout beau moral, c’est-à-dire d’intérêt dans l’artiste, tue tout ouvrage d’art. J’ai lu continuellement Shakespeare de 1796 à 1799. Racine, sans cesse loué par mes parents, me faisait l’effet d’un plat hypocrite. Mon grand-père m’avait conté l’anecdote de sa mort pour n’avoir plus été regardé par Louis XIV. D’ailleurs, les vers m’ennuyaient comme allongeant la phrase et lui faisant perdre de sa netteté. J’abhorrais coursier au lieu de cheval. J’appelais cela de l’hypocrisie.
1511Comment, vivant solitaire dans le sein d’une famille parlant fort bien, aurais-je pu sentir le langage plus ou moins noble? Où aurais-je pris le langage non élégant?
1512Corneille me déplaisait moins. Les auteurs qui me plaisaient alors à la folie furent Cervantès, Don Quichotte, et l’Arioste (tous les trois traduits), dans des traductions. Immédiatement après venait Rousseau, qui avait le double défaut (drawback) de louer les prêtres et d’être loué par mon père. Je lisais avec délices les Contes de La Fontaine et Félicia. Mais ce n’étaient pas des plaisirs littéraires. Ce sont de ces livres qu’on ne lit que d’une main, comme disait Mme *[9].
1513Quand, en 1824, au moment de tomber amoureux de Clémentine, je m’efforçais de ne pas laisser absorber mon âme par la contemplation de ses grâces (je me souviens d’un grand combat, un soir, au concert de M. du Bignon, où j’étais à côté du célèbre général Foy; Clémentine, ultra, n’allait pas dans cette maison), quand, dis-je, j’écrivis Racine et Shakespeare, on m’accusa de jouer la comédie et de renier mes premières sensations d’enfance, on voit combien était vrai, ce que je me gardai de dire (comme incroyable), que mon premier amour avait été pour Shakespeare, et entre autres pour Hamlet et Roméo et Juliette.
1514Les Bigillion habitaient rue Chenoise (je ne suis pas sûr du nom [10]), cette rue qui débouchait entre la voûte de Notre-Dame et une petite rivière sur laquelle était bâti le couvent des Augustins. Là était un fameux bouquiniste que je visitais souvent. Au-delà était l’oratoire où mon père avait été en prison[11] quelques jours avec M. Colomb[12], père de Romain Colomb, le plus ancien de mes amis (en 1836)[13].
1515Dans cet appartement, situé au troisième étage, vivait avec les Bigillion leur sœur, Mlle Victorine Bigillion, fort simple, fort jolie, mais nullement d’une beauté grecque; au contraire, c’était une figure profondément allobroge[14]. Il me semble qu’on appelle cela aujourd’hui la race Galle. (Voir le Dr Edwards et M. Antoine de Jussieu; c’est du moins ce dernier qui m’a fait croire à cette classification.) Mademoiselle Victorine avait de l’esprit et réfléchissait beaucoup; elle était la fraîcheur même. Sa figure était parfaitement d’accord avec les fenêtres à croisillons de l’appartement qu’elle occupait avec ses deux frères, sombre quoique au midi et au troisième étage; mais la maison vis-à-vis était énorme. Cet accord parfait me frappait, ou plutôt j’en sentais l’effet, mais je n’y comprenais rien.
1516Là, souvent j’assistais au souper des deux frères et de la sœur. Une servante de leur pays, simple comme eux, le leur préparait, ils mangeaient du pain bis, ce qui me semblait incompréhensible, à moi qui n’avais jamais mangé que du pain blanc.
1517Là était tout mon avantage à leur égard; à leurs yeux, j’étais d’une classe supérieure: le petit-fils[15] de M. Gagnon, membre du jury de l’École centrale, était noble et eux, bourgeois tendant au paysan. Ce n’est pas qu’il y eut chez eux regret ni sotte admiration; par exemple, ils aimaient mieux le pain bis que le pain blanc, et il ne dépendait que d’eux de faire bluter leur farine pour avoir du pain blanc[16].
1518Nous vivions là en toute innocence, autour de cette table de noyer couverte d’une nappe de toile écrue, Bigillion, le frère aîné, 14 ou 15 ans, Rémy 12, Mlle Victorine 13, moi 13, la servante 17.
1519Nous formions une société bien jeune[17], comme on voit, et aucun grand parent pour nous gêner. Quand M. Bigillion, le père, venait à la ville pour un jour ou deux, nous n’osions pas désirer son absence, mais il nous gênait.
1520Peut-être bien avions-nous tous un an de plus, mais c’est tout au plus, mes deux dernières années 1799 et 1798 furent entièrement absorbées par les mathématiques et Paris au bout; c’était donc 1797 ou plutôt 1796, or en 1796 j’avais treize ans[18].
1521Nous vivions alors comme de jeunes lapins jouant dans un bois tout en broutant le serpolet. Mlle Victorine était la ménagère; elle avait des grappes de raisin séché dans une feuille de vigne serrée par un fil, qu’elle me donnait et que j’aimais presque autant que sa charmante figure. Quelquefois, je lui demandais une seconde grappe, et souvent elle me refusait, disant: «Nous n’en avons plus que huit, et il faut finir la semaine.»
1522Chaque semaine, une ou deux fois, les provisions venaient de Saint-Ismier. C’est l’usage à Grenoble. La passion de chaque bourgeois est son domaine, et il préfère une salade qui vient de son domaine à Montbonnot, Saint-Ismier, Corenc, Voreppe, Saint-Vincent ou Claix, Echirolles, Eybens, Domène, etc., et qui lui revient[19] à quatre sous, à la même salade achetée deux sous à la place aux Herbes. Ce bourgeois avait 10.000 francs placés au 5% chez les Périer (père et cousin de Casimir, ministre en 1832), il les place en un domaine qui lui rend le 2 ou le 2 1/2, et il est ravi. Je pense qu’il est payé en vanité et par le plaisir de dire d’un air important: Il faut que j’aille à Montbonnot, ou: Je viens de Montbonnot.
1523Je n’avais pas d’amour pour Victorine, mon cœur était encore tout meurtri du départ de Mlle Kably et mon amitié pour Bigillion était si intime qu’il me semble que, d’une façon abrégée, de peur du rire, j’avais osé lui confier ma folie.
1524Il ne s’en était point effarouché, c’était l’être le meilleur et le plus simple, qualités précieuses qui allaient[20] réunies avec le bon sens le plus fin, bon sens caractéristique de cette famille et qui était fortifié chez lui par la conversation de Rémy, son frère et son ami intime, peu sensible, mais d’un bon sens bien autrement inexorable. Rémy passait souvent des après-midi entières sans desserrer les dents.
1525Dans ce troisième étage passèrent les moments les plus heureux de ma vie. Peu après, les Bigillion quittèrent cette maison pour aller habiter à la Montée du Pont-de-Bois; ou plutôt c’est tout le contraire, du Pont-de-Bois ils vinrent dans la rue Chenoise, ce me semble, certainement celle à laquelle aboutit la rue du Pont-Saint-Jaime. Je suis sûr de ces trois fenêtres à croisillons, en B[21], et de leur position à l’égard de la rue du Pont-Saint-Jaime. Plus que jamais je fais des découvertes en écrivant ceci (à Rome, en janvier 1836). J’ai oublié aux trois-quarts ces choses, auxquelles je n’ai pas pensé six fois par an depuis vingt ans.
1526J’étais fort timide envers Victorine, dont j’admirais la gorge naissante, mais je lui faisais confidence de tout, par exemple les persécutions de Séraphie, dont j’échappais à peine, et je me souviens qu’elle refusait de me croire, ce qui me faisait une peine mortelle. Elle me faisait entendre que j’avais un mauvais caractère.
1527[p. 294] [p. 295]
1528[1] Le chapitre XXVII est le chapitre XXIII du manuscrit (fol. 387 à 398).—Écrit à Rome, les 6 et 10 janvier 1836.
1529[2] Vers ce temps-là, je me liai … avec François Bigillion …—C’est par l’intermédiaire de Romain Colomb, qui s’était lié avec les deux frères, pour les avoir rencontrés dans la maison Faure, lors de leur arrivée à Grenoble. (Note au crayon de R. Colomb.) [3] Rabot et la Bastille sont … situes à des hauteurs bien différentes …—Le fort Rabot est à l’altitude de 270 mètres environ, et la plateforme de la Bastille à 470 mètres.
1530[4] … mais que l’on rend bonne en 1836.—On lit en tête du fol. 389: «10 janvier 1836. Le métier m’a occupé depuis huit jours. Froid du diable, 6 degrés le lundi.»
1531[5] … cet ouvrage considérable …—Variante: «Grand.»
1532[6] … sur toutes choses …—Variante: «Sur tous les objets.»
1533[7] … bien plus avancé que l’esprit …—Variante: «Ma tête.»
1534[8] … louent aujourd’hui la religion …—Ms.: «Gionreli.»
1535[9] … comme disait Mme ***.—Duclos.
1536[10] Les Bigillion habitaient rue Chenoise (je ne suis pas sûr du nom) …—Il s’agit, en effet, de la rue Chenoise.
1537[11] … l’oratoire où mon père avait été en prison …—Erreur; son père a pu se cacher, mais n’a jamais été en prison, surtout à l’Oratoire, où il n’y avait que des femmes et trois enfants: les deux Monval et moi. Le guichetier, dur et renfrogné, s’appelait Pilon. (Note au crayon de R. Colomb.) [12] … avec M. Colomb …—M. Colomb père a fait toute sa prison à la Conciergerie, place Saint-André; j’ai couché quelquefois avec lui, dans cette prison. (Note au crayon de R. Colomb.) [13] … Romain Colomb, le plus ancien de mes amis.—Stendhal écrit ensuite: «Voici cette rue, dont le nom est à peu près effacé, mais non l’aspect.» Et il dessine au-dessous un plan de la partie de la ville où se trouvait la rue Chenoise.—-La maison où logeaient les Bigillion se trouvait entre la Montée du Pont de Bois (aujourd’hui rue de Lionne) et la rue du Pont-Saint-Jaime.
1538[14] … c’était une figure profondément allobroge.—Elle était plutôt laide que jolie, mais piquante et bonne fille; Victorine jouait avec nous, sans se douter que nous appartenions à des sexes différents. (Note au crayon de R. Colomb.) [15] … le petit-fils de M. Gagnon …—Ms.: «Le fils.»
1539[16] … faire bluter leur farine pour avoir du pain blanc.—En face, au verso du fol. 393, est un plan des environs de la maison où logeaient les Bigillion, ainsi qu’un croquis représentant le Pont-de-Bois, situé au bout de la Montée du Pont-de-Bois. Stendhal note à ce sujet: «J’ai laissé à Grenoble une vue du pont de Bois, achetée par moi à la veuve de M. Le Roy. Elle est à l’huile et sbiadita, doucereuse, à la Dorat, à la Florian, mais enfin c’est ressemblant quant aux lignes; les couleurs seules sont adoucies et florianisées».
1540[17] Nous formions une société bien jeune …—Variante: «C’était un ménage bien jeune.»
1541[18] … en 1796 j’avais treize ans.—Ms.: «10 + 3.»
1542[19] … qui lui revient à quatre sous …—Variante: «Qui lui coûte.»
1543[20] … qualités précieuses qui allaient …—Un blanc d’une demi-ligne.
1544[21] Je suis sûr de ces trois fenêtres à croisillons, en B …—Cette référence se rapporte au plan cité plus haut.
CHAPITRE XXVIII
1545Le sévère Rémy aurait vu de fort mauvais œil que je fisse la cour à sa sœur, Bigillion me le fit entendre et ce fut le seul point sur lequel il n’y eut pas franchise parfaite entre nous. Souvent, vers la tombée de la nuit, après la promenade, comme je faisais mine de monter chez Victorine, je recevais un adieu hâtif qui me contrariait fort. J’avais besoin d’amitié et de parler avec franchise, le cœur ulcéré par tant de méchancetés, dont, à tort ou à raison, je croyais fermement avoir été l’objet.
1546J’avouerai pourtant que cette conversation toute simple, je préférais de beaucoup l’avoir avec Victorine qu’avec ses frères. Je vois aujourd’hui mon sentiment d’alors, il me semblait incroyable de voir de si près cet animal terrible, une femme, et encore avec des cheveux superbes, un bras divinement fait quoique un peu maigre, et enfin une gorge charmante, souvent un peu découverte à cause de l’extrême chaleur. Il est vrai qu’assis contre la table de noyer, à deux pieds de Mlle Bigillion, l’angle de la table entre nous, je ne parlais aux frères que pour être bien sage. Mais pour cela je n’avais aucune envie d’être amoureux, j’étais scolato (brûlé, échaudé), comme on dit en italien, je venais d’éprouver que l’amour était une chose sérieuse et terrible. Je ne me disais pas, mais je sentais fort bien qu’au total mon amour pour Mlle Kably m’avait probablement causé plus de peines que de plaisirs.
1547Pendant ce sentiment pour Victorine, tellement innocent en paroles et même en idées, j’oubliais de haïr et surtout de croire qu’on me haïssait.
1548Il me semble qu’après un certain temps la jalousie fraternelle de Rémy se calma; ou bien il alla passer quelques mois à Saint-Ismier. Il vit peut-être que réellement je n’aimais pas, ou eut quelque affaire à lui; nous étions tous des politiques de treize ou quatorze ans. Mais dès cet âge on est très fin en Dauphiné, nous n’avons ni l’insouciance ni le… [2] du gamin de Paris, et de bonne heure les passions s’emparent de nous. Passions pour des bagatelles, mais enfin le fait est que nous désirons passionnément.
1549Enfin, j’allais bien cinq fois la semaine, à partir de la tombée de la nuit ou sing[3] (cloche de neuf heures, sonnée à Saint-André), passer la soirée chez Mlle Bigillion.
1550Sans parler nullement de l’amitié qui régnait entre nous, j’eus l’imprudence de nommer cette famille, un jour, en soupant avec mes parents. Je fus sévèrement puni de ma légèreté. Je vis mépriser, avec la pantomime la plus expressive, la famille et le père de Victorine.
1551«N’y a-t-il pas une fille? Ce sera quelque demoiselle de campagne.»
1552Je ne me rappelle que faiblement les termes d’affreux mépris et la mine de froid dédain qui les accompagnait. Je n’ai mémoire que pour l’impression brûlante que fit sur moi ce mépris.
1553Ce devait être absolument l’air de mépris froid et moqueur que M. le baron des Adrets employait sans doute en parlant de ma mère ou de ma tante.
1554Ma famille, malgré l’état de médecin et d’avocat, se croyait être sur le bord de la noblesse, les prétentions de mon père n’allaient même à rien moins que celles de gentilhomme déchu. Tout le mépris qu’on exprima, ce soir-là, pendant tout le souper, était fondé sur l’état de bourgeois de campagne de M. Bigillion, père de mes amis, et sur ce que son frère cadet, homme très fin, était directeur de la prison départementale, place Saint-André, une sorte de geôlier bourgeois.
1555Cette famille avait reçu saint Bruno à la Grande-Chartreuse en….[4]. Rien n’était mieux prouvé, cela était autrement respectable que la famille B[ey]le, juge du village de Sassenage sous les seigneurs du moyen-âge. Mais le bon Bigillion père, homme de plaisir, fort aisé dans son village, ne dînait point chez M. de Marcieu ou chez Mme de Sassenage et saluait le premier mon grand-père du plus loin qu’il l’apercevait, et, de plus, parlait de M. Gagnon avec la plus haute considération.
1556Cette sortie de hauteur amusait une famille qui, par habitude, mourait d’ennui, et dans tout le souper j’avais perdu l’appétit en entendant traiter ainsi mes amis. On me demanda ce que j’avais. Je répondis que j’avais goûté fort tard. Le mensonge est la seule ressource de la faiblesse. Je mourais de colère contre moi-même: quoi! j’avais été assez sot pour parler à mes parents de ce qui m’intéressait?
1557Ce mépris me jeta dans un trouble profond; j’en vois le pourquoi en ce moment, c’était Victorine. Ce n’était donc pas avec cet animal terrible, si redouté, mais si exclusivement adoré, une femme comme il faut et jolie, que j’avais le bonheur de faire, chaque soir, la conversation presque intime?
1558Au bout de quatre ou cinq jours de peine cruelle, Victorine l’emporta, je la déclarai plus aimable et plus du monde que ma famille triste, ratatinée (ce fut mon mot), sauvage, ne donnant jamais à souper, n’allant jamais dans un salon où il y eût dix personnes, tandis que Mlle Bigillion assistait souvent chez M. Faure, à Saint-Ismier, et chez les parents de sa mère, à Chapareillan, à des dîners de vingt-cinq personnes. Elle était même plus noble, à cause de la réception de saint Bruno, en 1080[5].
1559Bien des années après, j’ai vu le mécanisme de ce qui se passa alors dans mon cœur et, faute d’un meilleur mot, je l’ai appelé cristallisation (mot qui a si fort choqué ce grand littérateur, ministre de l’Intérieur en 1833, M. le comte d’Argout, scène plaisante racontée par Clara Gazul[6]).
1560Cette absolution du mépris dura bien cinq ou six jours, pendant lesquels je ne songeais à autre chose. Cette insulte si glorieusement mince mit un fait nouveau entre Mlle Kably et mon état actuel. Sans que mon innocence s’en doutât, c’était un grand point: entre le chagrin et nous il faut mettre des faits nouveaux, fût-ce de se casser le bras.
1561Je venais d’acheter un Bezout d’une bonne édition, et de le faire relier avec soin (peut-être existe-t-il encore à Grenoble, chez M. Alexandre Mallein, directeur des Contributions); j’y traçai une couronne de feuillage, et au milieu un V majuscule[7]. Tous les jours je regardais ce monument.
1562Après la mort de Séraphie j’aurais pu, par besoin d’aimer, me réconcilier avec ma famille; ce trait de hauteur mit Victorine[8] entre eux et moi; j’aurais pardonné l’imputation d’un crime à la famille Bigillion, mais le mépris! Et mon grand-père était celui qui l’avait exprimé avec le plus de grâce, et par conséquent d’effet!
1563Je me gardai bien de parler à mes parents d’autres amis que je fis à cette époque: MM. Galle, La Bayette…[9]
1564Galle était fils d’une veuve qui l’aimait uniquement et le respectait, par probité, comme le maître de la fortune; le père devait être quelque vieil officier. Ce spectacle, si singulier pour moi, m’attachait et m’attendrissait. Ah! si ma pauvre mère eût vécu, me disais-je. Si, du moins, j’avais eu des parents dans le genre de madame Galle, comme je les eusse aimés! Mme Galle me respectait beaucoup, comme le petit-fils de M. Gagnon, le bienfaiteur des pauvres, auxquels il donnait des soins gratuits, et même deux livres de bœuf pour faire du bouillon. Mon père était inconnu.
1565Galle était pâle, maigre, crinche, marqué de petite vérole, d’ailleurs d’un caractère très froid, très modéré, très prudent. Il sentait qu’il était maître absolu de la petite fortune et qu’il ne fallait pas la perdre. Il était simple, honnête, et nullement hâbleur ni menteur. Il me semble qu’il quitta Grenoble et l’École centrale avant moi pour aller à Toulon et entrer dans la marine.
1566C’était aussi à la marine que se destinait l’aimable La Bavette, neveu ou parent de l’amiral (c’est-à-dire contre-amiral ou vice-amiral) Morard de Galles.
1567Il était aussi aimable et aussi noble que Galle était estimable. Je me souviens encore des charmantes après-midi que nous passions, devisant ensemble à la fenêtre de sa petite chambre. Elle était au troisième étage d’une maison donnant sur la nouvelle place du Département[10]. Là, je partageais son goûter: des pommes et du pain bis. J’étais affamé de toute conversation sincère et sans hypocrisie. A ces deux mérites, communs à tous mes amis, La Bavette joignait une grande noblesse de sentiments et de manières[11] et une tendresse d’âme non susceptible de passion profonde, comme Bigillion, mais plus élégante dans l’expression.
1568Il me semble qu’il me donna de bons conseils dans le temps de mon amour pour Mlle Kably, dont j’osai lui parler, tant il était sincère et bon. Nous mettions ensemble toute notre petite expérience des femmes, ou plutôt toute notre petite science puisée dans les romans lus par nous. Nous devions être drôles à entendre.
1569Bientôt après le départ de ma tante Séraphie, j’avais lu et adoré les Mémoires secrets de Duclos[12], que lisait mon grand-père.
1570Ce fut, ce me semble, à la salle de mathématiques que je fis la connaissance de Galle et de La Bayette; ce fut certainement là que je pris de l’amitié pour Louis de Barral (maintenant le plus ancien et le meilleur de mes amis; c’est l’être au monde qui m’aime le plus, il n’est aussi, ce me semble, aucun sacrifice que je ne fisse pour lui).
1571Il était alors fort petit, fort maigre, fort crinche, il passait pour porter à l’excès une mauvaise habitude que nous avions tous, et le fait est qu’il en avait la mine. Mais la sienne était singulièrement relevée par un superbe uniforme de lieutenant du génie, on appelait cela être adjoint du génie; c’eût été un bon moyen d’attacher à la Révolution les familles riches, ou du moins de mitiger leur haine.
1572Anglès aussi, depuis comte Anglès et préfet de police, enrichi par les Bourbons, était adjoint du génie, ainsi qu’un être subalterne par essence, orné de cheveux rouges et qui s’appelait Giroud, différent du Giroud à l’habit rouge avec lequel je me battais assez souvent. Je plaisantais ferme le Giroud garni d’une épaulette d’or et qui était beaucoup plus grand que moi, c’est-à-dire qui était un homme de dix-huit ans tandis que j’étais encore un bambin de treize ou quatorze. Cette différence de deux ou trois ans est immense au collège, c’est à peu près celle du noble au roturier en Piémont.
1573Ce qui fit ma conquête net dans Barral, la première fois que nous parlâmes ensemble (il avait alors, ce me semble, pour surveillant Pierre-Vincent Chalvet, professeur d’histoire et fort malade de la sœur aînée de la petite vérole), ce qui donc fit ma conquête dans Barral, ce fut: 1° la beauté de son habit, dont le bleu me parut enchanteur;—2° sa façon de dire ces vers de Voltaire, dont je me souviens encore:
1574Vous êtes, lui dit-il, l’existence et l’essence, Simple…[13]
1575Sa mère, fort grande dame, c’était une Grolée[14], disait mon grand-père avec respect, fut la dernière de son ordre à en porter le costume; je la vois encore près de la statue d’Hercule, au Jardin [15], avec une robe à ramages, c’est-à-dire de satin blanc ornée de fleurs, ladite robe retroussée dans les poches comme ma grand-mère (Jeanne Dupéron, veuve Beyle[16]), avec un énorme chignon poudré et peut-être un petit chien sur le bras. Les petits polissons la suivaient à distance avec admiration, et quant à moi j’étais mené, ou porté, par le fidèle Lambert: je pouvais avoir trois ou quatre ans lors de cette vision. Cette grande dame avait les mœurs de la Chine, M. le marquis de Barrai, sou mari et Président, ou même Premier Président au Parlement, ne voulut point émigrer, ce pourquoi il était honni de ma famille comme s’il eût reçu vingt soufflets.
1576Le sage M. Destutt de Tracy eût la même idée à Paris et fut obligé de prendre des plans, comme M. de Barral, qui, avant la Révolution, s’appelait M. de Montferrat, c’est-à-dire M. le marquis de Montferrat (prononcez: Monferâ, a très long); M. de Tracy fut réduit à vivre avec les appointements de la place de commis de l’Instruction publique, je crois; M. de Barral avait conservé 20 ou 25.000 francs de rente, dont en 1793 il donnait la moitié ou les deux-tiers non à la patrie, mais à la peur de la guillotine. Peut-être avait-il été retenu en France par son amour pour Mme Brémont, que depuis il épousa. J’ai rencontré M. Brémont fils à l’armée, où il était chef de bataillon, je crois, puis sous-inspecteur des Revues, et toujours homme de plaisir.
1577Je ne dis pas que son beau-père, M. le Premier Président de Barral (car Napoléon le fit Premier Président en créant les Cours impériales[17]) fût un génie, mais à mes yeux il était tellement le contraire de mon père et avait tant d’horreur de la pédanterie et de froisser l’amour-propre de son fils qu’en sortant de la maison pour aller à la promenade dans les délaissés du Drac, si le père disait: Bonjour, le fils répondait Toujours, le père Oie, fils Lamproie, et la promenade se passait ainsi à dire des rimes, et à tâcher de s’embarrasser.
1578Ce père apprenait à son fils les Satires de Voltaire (la seule chose parfaite, selon moi, qu’ait faite ce grand réformateur).
1579Ce fut alors que j’entrevis le vrai bon ton, et il fit sur-le-champ ma conquête.
1580Je comparais sans cesse ce père faisant des rimes et plein d’attentions délicates pour l’amour-propre de ses enfants avec le noir pédantisme du mien. J’avais le respect le plus profond pour la science de M. Gagnon, je l’aimais sincèrement, je n’allais pas jusqu’à me dire:
1581«Ne pourrait-on pas réunir[18] la science sans bornes de mon grand-père et l’amabilité si gaie et si gentille de M. de Barral?»
1582Mais mon cœur, pour ainsi dire, pressentait cette idée, qui devait par la suite devenir fondamentale pour moi.
1583J’avais déjà vu le bon ton, mais à demi défiguré, masqué par la dévotion dans les soirées pieuses où Mme de Vaulserre réunissait, au rez-de-chaussée de l’hôtel des Adrets, M. du Bouchage (pair de France, ruiné), M. de Saint-Vallier (le grand Saint-Vallier), Scipion, son frère. M. de Pina (ex-maire de Grenoble, jésuite[19] profond, 80.000 francs de rente et dix-sept enfants), MM. de Sinard, de Saint-Ferréol, moi, Mlle Bonne de Saint-Vallier (dont les beaux bras blancs et charmants, à la Vénitienne, me touchaient si fort).
1584Le curé Chélan, M. Barthélemy d’Orbane étaient aussi des modèles. Le Père Ducros avait le ton du génie. (Le mot génie était alors, pour moi, comme le mot Dieu pour les bigots.) [p. 306] [p. 307]
1585[1] Le chapitre XXVIII est le chapitre XXIII du manuscrit. Stendhal a mis par erreur le chiffre XXIII, au lieu de XXIV, et cette erreur se perpétue jusqu’à la fin de l’ouvrage.—Comprend les fol. 399 à 416.—Écrit à Rome, les 10, 11 et 12 janvier 1836.
1586[2] … ni l’insouciance ni le … du gamin de Paris …—Le mot est en blanc dans le manuscrit.
1587[3] … à partir de la tombée de la nuit ou sing …—Ms.: «Saint.»
1588[4] Cette famille avait reçu saint Bruno à la Grande-Chartreuse en …—La date est en blanc.
1589[5] … à cause de la réception de Saint-Bruno, en 1080.—Date: Saint Bruno, mort en 1101 en Calabre. (Note de Stendhal.)—Cette date est exacte, mais c’est en 1084 seulement que saint Bruno vint à Grenoble et fonda la Grande-Chartreuse, dont l’église fut consacrée en 1085.
1590[6] … scène plaisante racontée par Clara Gazul.—Le Théâtre de Clara Gazul, de Mérimée, a paru en 1825.—Mérimée est appelé, la plupart du temps, Clara par Stendhal.
1591[7] … j’y traçai une couronne de feuillage, et au milieu un V majuscule.—Suit un croquis de cette lettre ornée.—En face, au verso du fol. 403, Stendhal écrit: «Mettre ceci ici, coupé trop net, le placer en son temps, à 1806 ou 10. A l’un de mes voyages (retours) à Grenoble, vers 1806, une personne bien informée me dit que Mlle Victorine était amoureuse.
1592J’enviai fort la personne. Je supposais que c’était Félix Faure. Plus tard, une autre personne me dit: «Mlle Victorine, me parlant de la personne qu’elle a aimé si longtemps, m’a dit: Il n’est peut-être pas beau, mais jamais on ne lui reproche sa laideur … C’est l’homme qui a eu le plus d’esprit et d’amabilité parmi les jeunes gens de mon temps. En un mot, ajouta cette personne, c’est vous.»—10 janvier 1836.—Lu de Brosses.»
1593[8] … ce trait de hauteur mit Victorine …—Ms.: «Virginie.»—Ce mot est surmonté d’une croix.
1594[9] MM. Galle, La Bayette …—Une ligne est restée en blanc après ces deux noms.
1595[10] … la nouvelle place du Département.—Près du Jardin-de-Ville. Aujourd’hui place de Gordes. Cette place a été créée en 1791.—Au verso du fol. 406 est un plan de la place et de ses alentours.
1596[11] … La Bayette joignait une grande noblesse de sentiments et de manières …—Nous faisions dans sa chambre des pique-niques, à cinq ou six sous par tête, pour manger ensemble du Mont-d’Or, avec des griches, le tout arrosé d’un petit vin blanc qui nous semblait délicieux. La Bayette avait un charmant caractère: il était aimant et avait beaucoup d’expansion. (Note au crayon de R. Colomb.) [12] … les Mémoires secrets de Duclos …—Les Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et de Louis XV furent publiés en 1791, dix-neuf ans après la mort de Duclos.
1597[13] Vous êtes, lui dit-il, l’existence et l’essence, Simple …—On lit en tête du fol. 411: «12 janvier 1836. Omar. Sirocco après trente ou quarante jours de froid infâme …»
1598[14] Sa mère, fort grande dame, c’était une Grolée …—La famille de Grolée était l’une des familles les plus anciennes et les plus estimées du Dauphiné.
1599[15] … près de la statue d’Hercule, au Jardin …—Au Jardin-de-Ville. Au milieu du jardin se trouve une statue du connétable de Lesdiguières sous les traits d’Hercule, attribuée à Jacob Richier. Cette statue, primitivement érigée dans l’île de l’étang du château de Lesdiguières, à Vizille, a été acquise par la Ville de Grenoble en 1740.
1600[16] … Jeanne Dupéron, veuve Beyle …—Jeanne Dupéron, fille de Pierre, banquier à Grenoble, et de Dominique Bérard, épousa le 14 septembre 1734 Pierre Beyle, procureur au Parlement. (Voir Ed. Maignien, La famille de Beyle-Stendhal, notes généalogiques. Grenoble, 1889.) [17] … les Cours impériales …—Ms.: «Royales.»—M. de Barral fut Premier Président depuis 1804 jusqu’en décembre 1815.
1601[18] Ne pourrait-on pas réunir …—Variante: «Avoir.»
1602[19] … ex-maire de Grenoble, jésuite …—Ms.: «Tejé.»—Jean-François-Calixte, marquis de Pina, remplaça comme adjoint au maire de Grenoble, en 1816, Joseph-Chérubin Beyle. Il fut nommé maire la même année, resta en fonctions jusqu’au 13 octobre 1818. Puis il fut encore maire de Grenoble entre le 26 août 1824 et la révolution de 1830.
CHAPITRE XXIX
1603Je ne voyais pas M. de Barral aussi en beau alors, il était la bête noire de mes parents pour avoir émigré.
1604La nécessité me rendant hypocrite (défaut dont je me suis trop corrigé et dont l’absence m’a tant nui, à Rome[2], par exemple), je citais à ma famille les noms de MM. de La Bayette et de Barrai, mes nouveaux amis.
1605«La Bayette! bonne famille, dit mon grand-père; son père était capitaine de vaisseau, son oncle, M. de …[3], Président au Parlement. Pour Montferrat, c’est un plat.»
1606Il faut avouer qu’un matin, à deux heures du matin, des municipaux, et M. de Barral avec eux, étaient venus pour arrêter M. d’Anthon[4], ancien conseiller au Parlement, qui habitait le premier étage, et dont l’occupation constante était de se promener dans sa grande salle en se rongeant les ongles. Le pauvre diable perdait la vue et de plus était notoirement suspect, comme mon père. Il était dévot jusqu’au fanatisme, mais à cela près point méchant. On trouvait indigne dans M. de Barral d’être venu arrêter un des conseillers jadis ses camarades quand il était Président au Parlement[5].
1607Il faut convenir[6] que c’était un plaisant animal qu’un bourgeois de France vers 1794, quand j’ai pu commencer à le comprendre, se plaignant amèrement de la hauteur des nobles et entre eux n’estimant un homme absolument qu’à cause de sa naissance. La vertu, la bonté, la générosité n’y faisaient rien; même, plus un homme était distingué, plus fortement ils lui reprochaient le manque de naissance, et quelle naissance!
1608Vers 1803, quand mon oncle Romain Gagnon vint à Paris et logea chez moi, rue de Nemours, je ne le présentai pas chez Mme de Neuilly; il y avait une raison pour cela: cette dame n’existait pas. Choquée de cette absence de présentation, ma bonne tante Elisabeth dit:
1609«Il faut qu’il y ait quelque chose d’extraordinaire, autrement Henri aurait mené son oncle chez cette dame; on est bien aise de montrer qu’on n’est pas né sous un chou.»
1610C’est moi, s’il vous plaît, qui ne suis pas né sous un chou.
1611Et quand notre cousin Clet, horriblement laid, figure d’apothicaire et, de plus, apothicaire effectif, pharmacien militaire, fut sur le point de se marier en Italie, ma tante Elisabeth répondait au reproche de tournure abominable:
1612«Il faut convenir que c’est un vrai Margageat, disait quelqu’un.
1613—A la bonne heure, mais il y a la naissance! Cousin du premier médecin de Grenoble, n’est-ce rien?»
1614Le caractère de cette excellente[7] fille était un exemple bien frappant de la maxime: Noblesse oblige. Je ne connais rien de généreux, de noble, de difficile qui fût au-dessus d’elle et de son désintéressement[8]. C’est à elle en partie que je dois de bien parler; s’il m’échappait un mot bas, elle disait: «Ah! Henri!» Et sa figure exprimait un froid dédain dont le souvenir me hantait (me poursuivait longtemps).
1615J’ai connu des familles où l’on parlait aussi bien, mais pas une où l’on parlât mieux que dans la mienne. Ce n’est point à dire qu’on n’y fît pas communément les huit ou dix fautes dauphinoises.
1616Mais, si je me servais d’un mot peu précis ou prétentieux, à l’instant[9] une plaisanterie m’arrivait, et avec d’autant plus de bonheur, de la part de mon grand-père, que c’étaient à peu près les seules que la piété morose de ma tante Séraphie permît au pauvre homme. Il fallait, pour éviter le regard railleur de cet homme d’esprit, employer la tournure la plus simple et le mot propre, et toutefois il ne fallait pas s’aviser de se servir d’un mot bas.
1617J’ai vu les enfants, dans les familles riches de Paris, employer toujours la tournure la plus ambitieuse pour arriver au style noble, et les parents applaudir à cet essai d’emphase. Les jeunes Parisiens diraient volontiers coursier au lieu de cheval; de là, leur admiration pour MM. de Salvandy, Chateaubriand, etc.
1618Il y avait d’ailleurs, en ce temps-là, une profondeur et une vérité de sentiment dans le jeune Dauphinois de quatorze ans que je n’ai jamais aperçues chez le jeune Parisien. En revanche, nous disions: J’étais au Cour-se, où M. Passe-kin (Pasquin) m’a lu une pièce de ver-se, sur le voyage d’Anver-se à Calai-ce.
1619Ce n’est qu’en arrivant à Paris, en 1799, que je me suis douté qu’il y avait une autre prononciation. Dans la suite, j’ai pris des leçons du célèbre La Rive et de Dugazon pour chasser les derniers restes du parler traînard de mon pays. Il ne me reste plus que deux ou trois mots (côte, kote, au lieu de kaute, petite élévation; le bon abbé Gattel a donc eu toute raison de noter la prononciation dans son bon dictionnaire, chose blâmée dernièrement par un nigaud d’homme de lettres de Paris), et l’accent ferme et passionné du Midi qui, décelant la force du sentiment, la vigueur avec laquelle on aime ou on hait, est, sur-le-champ, singulier et partant voisin du ridicule, à Paris.
1620C’est donc en disant chose au lieu de chause, cote au lieu de caute, Calai-ce au lieu de Kalai (Calais), que je faisais la conversation avec mes amis Bigillion, La Bavette, Galle, Barral.
1621Ce dernier venait, ce me semble, de La Tronche chaque matin passer la journée chez Pierre-Vincent Chalvet, professeur d’histoire, logé au collège sous la voûte[10]; vers B, il y avait une assez jolie allée de tilleuls, allée fort étroite, mais les tilleuls étaient vieux et touffus, quoique taillés, la vue était délicieuse; là je me promenais avec Barral, qui venait du point C, très voisin; M. Chalvet, occupé de ses catins, de sa v… et des livres qu’il fabriquait, et de plus le plus insouciant des hommes, le laissait volontiers s’échapper.
1622Je crois que c’est en nous promenant au point P[11] que nous rencontrâmes Michoud, figure de bœuf, mais homme excellent (qui n’a eu que le tort de mourir ministériel pourri, et conseiller à la Cour royale, vers 1827). Je croirais assez que cet excellent homme croyait que la probité n’est d’obligation qu’entre particuliers et qu’il est toujours permis de trahir ses devoirs de citoyen pour arracher quelque argent au Gouvernement. Je fais une énorme différence entre lui et son camarade Félix Faure; celui-ci est né avec l’âme basse, aussi est-il pair de France et Premier Président de la Cour royale de Grenoble.
1623Mais quels qu’aient été les motifs du pauvre Michoud pour vendre la patrie aux désirs du Procureur général, vers 1795, c’était le meilleur, le plus naturel, le plus fin, mais le plus simple de cœur des camarades.
1624Je crois qu’il avait appris à lire avec Barral chez Mlle Chavand, ils parlaient souvent de leurs aventures dans cette petite classe. (Déjà les rivalités, les amitiés, les haines du monde!) Comme je les enviais! Je crois même que je mentis une fois ou deux en laissant entendre à d’autres de mes compagnons que moi aussi j’avais appris à lire chez Mlle Chavand.
1625Michoud m’a aimé jusqu’à sa mort, et il n’aimait pas un ingrat; j’avais la plus haute estime pour son bon sens et sa bonté. Une autre fois, nous nous donnâmes des coups de poing, et comme il était deux fois plus gros que moi, il me rossa.
1626Je me reprochai mon incartade, non pas à cause des coups reçus, mais comme ayant méconnu son extrême bonté. J’étais malin et je disais des bons mots qui m’ont valu force coups de poing, et ce même caractère m’a valu, en Italie et en Allemagne, à l’armée, quelque chose de mieux et, à Paris, des critiques acharnées dans la petite littérature.
1627Quand un mot me vient, je vois sa gentillesse et non sa méchanceté. Je suis toujours surpris de sa portée comme méchanceté, par exemple: C’est Ampère ou A. de Jussieu qui m’ont fait voir la portée du mot à ce faquin de vicomte de La Passe (Cività-Vecchia, septembre 1831 ou 1832): «Oserais-je vous demander votre nom?» que le La Passe ne pardonnera jamais.
1628Maintenant, par prudence, je ne dis plus ces mots, et, l’un de ces jours, Don Philippe Caetani me rendait cette justice que j’étais l’un des hommes les moins méchants qu’il eût jamais vus, quoique ma réputation fût homme d’infiniment d’esprit, mais bien méchant et encore plus immoral (immoral, parce que j’ai écrit sur les femmes dans l’Amour et parce que, malgré moi, je me moque des hypocrites, corps respectable à Paris, qui le croirait? plus encore qu’à Rome[12]).
1629Dernièrement, Mme Toldi, de Valle, dit, comme je sortais de chez elle, au prince Caetani:
1630«Mais c’est M. de S[tendhal], cet homme de tant d’esprit, si immoral.»
1631Une actrice qui a un bambin[13] du prince Léopold de Syracuse de Naples! Le bon Don Filippo me justifia fort sérieusement du reproche d’immoralité.
1632Même en racontant qu’un cabriolet jaune vient de passer dans la rue, j’ai le malheur d’offenser mortellement les hypocrites, et même les niais.
1633Mais au fond, cher lecteur, je ne sais pas ce que je suis: bon, méchant, spirituel, sot. Ce que je sais parfaitement, ce sont les choses qui me font peine ou plaisir, que je désire ou que je hais.
1634Un salon de provinciaux enrichis, et qui étalent du luxe, est ma bête noire, par exemple. Ensuite, vient un salon de marquis et de grands-cordons de la Légion d’honneur, qui étalent de la morale.
1635Un salon de huit ou dix personnes dont toutes les femmes ont eu des amants, où la conversation est gaie, anecdotique, et où l’on prend du punch léger à minuit et demi, est l’endroit du monde où je me trouve le mieux; là, dans mon centre, j’aime infiniment mieux entendre parler un autre que de parler moi-même. Volontiers je tombe dans le silence du bonheur et, si je parle, ce n’est que pour payer mon billet d’entrée, mot employé dans ce sens, que j’ai introduit dans la société de Paris; il est comme fioriture (importé par moi) et que je rencontre sans cesse; je rencontre plus rarement, il faut en convenir, cristallisation[14] (voir l’Amour). Mais je n’y tiens pas le moins du monde: si l’on trouve un meilleur mot, plus apparenté, dans la langue, pour la même idée, je serai le premier à y applaudir et à m’en servir.
1636[1] Le chapitre XXIX est le chapitre XXIV du manuscrit (fol. 416 à 431).—Écrit à Rome, les 12 et 13 janvier 1836.
1637[2] … dont l’absence m’a tant nui, à Rome …—Ms.: «Omar.»
1638[3] … son oncle, M. de …—Le nom a été laissé en blanc.
1639[4] … M. d’Anthon …—Jean-Jacques-Gabriel de Vidaud d’Anthon de La Tour, né le 28 mars 1745, avait été nommé conseiller au Parlement par lettres patentes du 2 juillet 1766.
1640[5] … quand il était Président au Parlement.—Le reste du feuillet est blanc, ainsi que tout le fol. 419.
1641[6] Il faut convenir …—On lit en tête du fol. 419 bis: «12 janvier 36. Omar.—13 janvier, sans feu après ce froid si long de 3 à 7 degrés.»
1642[7] … cette excellente fille…—Variante: «Noble.»
1643[8] Je ne connais rien de généreux, de noble, de difficile, qui fût au-dessus d’elle et de son désintéressement.—Variante: «Aucun sacrifice n’eût été au-dessus de sa générosité et de son désintéressement.»
1644[9] … un mot peu précis ou prétentieux, à l’instant …—Variante: «Un mot peu précis ou prétendant à l’effet, sur-le-champ.»
1645[10] … au collège sous la voûte …—Aujourd’hui passage du Lycée, allant de la rue du Lycée à la place Jean-Achard, celle-ci occupée à la fin du XVIIIe siècle par les remparts de la ville. Stendhal donne un croquis des lieux. B est l’allée de tilleuls, sur les remparts. (Voir notre plan de Grenoble en 1793.) [11] Je crois que c’est en nous promenant au point P …—En face, au verso du fol. 425, est un plan des lieux. A l’extrémité de la rue des Mûriers, qui longeait le rempart et le derrière de l’École centrale est, en «P, commencement de la promenade de vieux tilleuls écourtés (maimed) par la taille;» entre la rue des Mûriers et la promenade, en «L, jardin en contrebas de M. de Plainville, commandant ou adjudant de la place, père de Plainville, l’ami de Barral». (Voir notre plan de Grenoble en 1793.) [12] … plus encore qu’à Rome.—Ms.: «Omar.»
1646[13] Une actrice qui a un bambin …—Variante: «Bâtard.»
1647[14] … il faut en convenir, cristallisation …—Sorte de folie qui fait voir toutes les perfections et tout tourner à perfection dans l’objet qui fait effet sur la matrice. Il est pauvre, ah! que je l’en aime mieux! Il est riche, ah! que je l’en aime mieux! (Note de Stendhal.) NOTES FEUILLETS DE GARDE
1648Le premier volume du manuscrit (côté R 299) de la Vie de Henri Brulard commence par un testament:
1649«Je lègue et donne le présent volume à M. le chevalier Abraham Constantin (de Genève), peintre sur porcelaine. Si M. Constantin ne l’a pas fait imprimer dans les mille jours qui suivront celui de mon décès, je lègue et donne ce volume, successivement, à MM. Alphonse Levavasseur, libraire, n° 16, place Vendôme, Philarète Chasles, homme de lettres, Henry Fournier, libraire, rue de Seine, Paulin, libraire, Delaunay, libraire; et si aucun de ces Messieurs ne trouve son intérêt à faire imprimer dans les cinq ans qui suivront mon décès, je laisse ce volume au plus âgé des libraires habitant dans Londres et dont le nom commence par un C.
1650Cività-Vecchia, le 24 décembre 1835.»
1651On lit encore, sur un feuillet intercalé en face du fol. 8, le fragment suivant: «… de n’imprimer, si cela en vaut la peine, que quinze mois après mon décès. Rome, le 29 novembre 1835. H. BEYLE.»
1652—Sur un autre feuillet, on lit:
1653«PETITS FAITS A PLACER
16541. Mauvaise odeur de gens qui assistaient aux vêpres, à la Charité (M. Beyle, supérieur).
16552. L’abbé Rey me fait entrer dans le chœur, à Saint-André. D’ordinaire, je me tenais tout près de la grande grille du chœur. Sermons.
1656Tout cela, avant la clôture des églises; mais à quelle époque furent-elles fermées à Grenoble?
16573. Enterrement, ou plutôt obsèques, à Notre-Dame, de l’évêque intrus, appelé l’abbé Pouchot avec dédain par ma famille.»
1658Stendhal a pris soin de répéter le titre de son auto-biographie en tête de chacun des volumes de son manuscrit. Il y ajoute diverses indications destinées à dérouter les investigations possibles de la police, dont il avait une crainte maladive. Voici les diverses mentions placées sur les feuillets de garde des trois volumes:
CHAPITRE XXX
1659Je vois aujourd’hui qu’une qualité commune à tous mes amis était le naturel ou l’absence de l’hypocrisie. Mme Vignon et ma tante Séraphie m’avaient donné, pour cette première des conditions de succès dans la société actuelle, une horreur qui m’a bien nui et qui va jusqu’au dégoût physique. La société prolongée avec un hypocrite me donne un commencement de mal de cœur (comme, il y a un mois, l’italien du chevalier Naytall oblige la comtesse Sandre à desserrer sou corset).
1660Ce n’était pas par le naturel que brillait le pauvre Grand-Dufay, garçon d’infiniment d’esprit; aussi ne fut-il jamais que mon ami littéraire, c’est-à-dire rempli de jalousie chez lui, et chez moi de défiance, et tous deux nous estimant beaucoup.
1661Il remporta le premier prix de grammaire générale la même année, ce me semble, que je remportais le premier prix de belles-lettres. Mais quelle lut cette année? Fut-ce 1796 ou 1795[2]? J’aurais grand besoin des archives de la Préfecture; nos noms étaient imprimés en pancarte in-folio et affichés. La sage loi de M. de Tracy environnait les examens de beaucoup de pompe. Ne s’agissait-il pas de l’espoir de la patrie? C’était un enseignement pour le membre de l’administration départementale, produit moral du despotisme de Mme Du Barry, autant que pour l’élève.
1662Qu’y avait-il à faire, en 1706, de tous les hommes qui avaient plus de vingt ans? Sauver la Patrie du mal qu’ils étaient disposés à lui faire, et attendre tant bien que mal leur death[3].
1663Cela est aussi vrai que triste à dire. Quel allègement pour le vaisseau de l’Etat, en 1836, si tout ce qui a plus de cinquante ans passait tout d’un coup ad patres! Excepté, bien entendu, le Roi, ma Femme et Moi.
1664Dans une des nombreuses illuminations qui avaient lieu tous les mois, de 1789 à 1791, un bourgeois mit ce transparent:
1665VIVE LE ROI MA FEMME ET MOI[4]
1666Grand-Dufay, l’aîné de quatre ou cinq frères, était un petit, être maigre et peu fourni de chairs, avec une grosse tête, une figure fortement marquée; de petite vérole et cependant fort rouge[5], des yeux brillants, mais faux et ayant un peu la vivacité inquiétante du sanglier. Il était cauteleux et jamais imprudent dans ses propos, toujours occupé à louer mais avec les termes le plus mesurés possible. On aurait dit un membre de l’Institut. Du reste, de l’esprit le plus vif et saisissant admirablement les choses, mais dès cet âge si tendre dévoré d’ambition. Il était le fils aîné et l’enfant gâté (terme du pays) d’une mère du même caractère, et ce n'était pas sans raison: la famille était pauvre.
1667Quel admirable P…….. (c’est-à-dire avocat général vendu au pouvoir et sachant colorer les injustices les plus infâmes) Dufay n’eût-il pas fait[6]?
1668Mais il ne vécut pas et, à sa mort, à Paris, vers 1803, j’aurai à m’accuser d’un des plus mauvais sentiments de ma vie, d’un de ceux qui m’ont fait le plus hésiter à continuer ces Mémoires. Je l’avais oublié depuis 1803 ou 1804, époque de cette mort. Il est singulier de combien de choses je me souviens depuis que j’écris ces Confessions. Elles m’arrivent tout-à-coup, et il me semble que je les juge avec impartialité. A chaque instant je vois le mieux que je n’ai pas fait.
1669Mais qui diable aura la patience de les lire, ces choses?
1670Mes amis, quand je sors dans la rue avec un habit neuf et bien fait, donneraient un écu pour qu’on me jetât un verre d’eau sale. La phrase est mal faite, mais la chose est vraie (j’excepte, bien entendu, l’excellent comte de Barral; c’est le caractère de La Fontaine).
1671Où se trouvera le lecteur qui, après quatre ou cinq volumes de je et de moi, ne désirera pas qu’on me jette, non plus un verre d’eau sale, mais une bouteille d’encre? Cependant, ô mon lecteur, tout le mal n’est que dans ces sept[7] lettres: B, R, U, L, A, R, D, qui forment mon nom, et qui intéressent mon amour-propre. Supposez que j’eusse écrit BERNARD, ce livre ne serait plus, comme le Vicaire de Wakefield (mon émule en innocence), qu’un roman écrit à la première personne.
1672Il faudra tout au moins que la personne à laquelle j’ai légué cette œuvre posthume en fasse abréger tous les détails par quelque rédacteur à la douzaine, le M. Amédée Pichot ou le M. Courchamp de ce temps-là. On a dit que l’on ne va jamais si loin en opéra d’inchiostro[8]
1673que quand on ne sait où l’on va: s’il en était toujours ainsi, les présents Mémoires, qui peignent un cœur d’homme, comme disent MM. Victor Hugo, d’Arlincourt, Soulié, Raymond, etc., etc., devraient être une bien belle chose. Les je et les moi me bourrelaient hier soir (14 janvier 1836) pendant que j’écoutais le Moïse de Rossini. La bonne musique me fait songer avec plus d’intensité et de clarté à ce qui m’occupe. Mais il faut pour cela que le temps du jugement soit passé; il y a si longtemps que j’ai jugé le Moïse (en 1823) que j’ai oublié le prononcé du jugement, et je n’y pense plus; je ne suis plus que l’Esclave de l’Anneau, comme disent les Nuits arabes[9].
1674Les souvenirs se multiplient sous ma plume. Voilà que je m’aperçois que j’ai oublié un de mes amis les plus intimes, Louis Crozet, maintenant ingénieur en chef, et très digne ingénieur en chef, à Grenoble, mais enseveli comme le Baron enterré vis-à-vis de sa femme[10] et par elle noyé dans l’égoïsme étroit d’une petite et jalouse bourgeoisie d’un bourg de la montagne de notre pays (La Mure, Corps ou le Bourg d’Oisans).
1675Louis Crozet était fait pour être à Paris un des hommes les plus brillants; il eût battu dans un salon Koreff, Pariset, Lagarde, et moi après eux, s’il est permis de se nommer. Il eût été, la plume à la main, un esprit dans le genre de Duclos, l’auteur de l’Essai sur les Mœurs (mais ce livre sera peut-être mort en 1880), l’homme qui, au dire de d’Alembert, avait le plus d’esprit dans un temps donné.
1676C’est, je crois, au latin (comme nous disions), chez M. Durand, que je me liai avec Crozet, alors l’enfant le plus laid et le plus disgracieux de l’Ecole centrale; il doit être né vers 1784[11].
1677Il avait une figure ronde et blafarde, fort marquée de petite vérole, et de petits yeux bleus fort vifs, mais avec des bords attaqués, éraillés par cette cruelle maladie. Tout cela était complété par un petit air pédant et de mauvaise humeur: marchant mal et comme avec des jambes torses, toute sa vie l’antipode de l’élégance et par malheur cherchant l’élégance, et avec cela Un esprit tout divin. (La Fontaine.) Sensible rarement, mais, quand il l’était, aimant la Patrie avec passion et, je pense, capable d’héroïsme s’il l’eût fallu. Il eût été un héros dans une assemblée délibérant sur Hampden, et pour moi c’est tout dire. (Voir la Vie de Hampden, par lord King ou Dacre, son arrière-petit-fils[12].) Enfin, c’est, sans comparaison, celui des Dauphinois auquel j’ai connu le plus d’esprit et de sagacité, et il avait cette audace mêlée de timidité nécessaire pour briller dans un salon de Paris; comme le général Foy, il s’animait en parlant.
1678Il me fut bien utile par cette dernière qualité (la sagacité) qui naturellement me manquait tout-à-fait et que, ce me semble, il est parvenu à m’inoculer en partie. Je dis en partie, car il faut toujours que je m’y force. Et si je découvre quelque chose, je suis sujet à m’exagérer ma découverte et à ne plus voir qu’elle.
1679J’excuse ce défaut de mon esprit en l’appelant: effet nécessaire et sine qua non d’une sensibilité extrême.
1680Quand une idée se saisit trop de moi au milieu de la rue, je tombe. Exemple: rue de la Rochelle, près la rue des Filles-Saint-Thomas, unique chûte pendant cinq ou six ans, causée, vers 1820, par ce problème: M. Debelleyme doit-il ou ne doit-il pas, dans l’intérêt de son ambition, se faire nommer député? C’était le temps où M. Debelleyme, préfet de police (le seul magistrat populaire du temps des Bourbons de la branche aînée), cherchait maladroitement à se faire député[13].
1681Quand les idées m’arrivent au milieu de la rue, je suis toujours sur le point de donner contre un passant, de tomber ou de me faire écraser par les voitures. Vers la rue d’Amboise, un jour, à Paris (un trait entre cent), je regardais le Dr Edwards sans le reconnaître. C’est-à-dire, il y avait deux actions; l’une disait bien: Voilà le Dr Edwards; mais la seconde, occupée de la pensée, n’ajoutait pas: Il faut lui dire bonjour, et lui parler. Le docteur fut très étonné, mais pas fâché; il ne prit pas cela pour la comédie du génie (comme l’eussent fait MM. Prunelle, ancien maire de Lyon, l’homme le plus laid de France, Jules-César Boissat, l’homme le plus fat, Félix Faure, et bien d’autres de mes connaissances et amis).
1682J’ai eu le bonheur de retrouver souvent Louis Crozet, à Paris, en 1800; à Paris, de 1803 à 1806; à Plancy, de 1810 à 1814? où je l’allais voir et où je mis mes chevaux en pension pendant je ne sais quelle mission de l’Empereur. Enfin, nous couchâmes dans la même chambre (hôtel de Hambourg, rue de l’Université) le soir de la prise de Paris en 1814. De chagrin il eut une indigestion dans la nuit; moi, qui perdais tout, je considérais davantage la chose comme un spectacle. Et d’ailleurs, j’avais de l’humeur de la stupide correspondance du duc de Bassano avec moi, quand j’étais dans la 7e division militaire avec ce vieillard rimbambito[14], M. le comte de Saint-Vallier.
1683J’avais encore de l’humeur, je l’avoue à la honte de mon esprit, de la conduite de l’Empereur avec la députation du Corps législatif, où se trouvait cet imbécile sensible et éloquent nommé Laisné (de Bordeaux), depuis vicomte et pair de France, mort en 1835, en même temps que cet homme sans cœur, absolument pur de toute sensibilité, nommé Rœderer.
1684Avec Crozet, pour ne pas perdre notre temps en bavardage admiratif de La Fontaine, Corneille, ou Shakespeare, nous écrivions ce que nous appelions des Caractères (je voudrais bien en voir quelqu’un aujourd’hui).
1685C’étaient six ou huit pages in-folio rendant compte (sous un nom supposé) du caractère de quelqu’un de notre connaissance à tous deux à un jury composé d’Helvétius, Tracy et Machiavel, ou Helvétius, Montesquieu et Shakespeare. Telles étaient nos admirations d’alors.
1686Nous lûmes ensemble Adam Smith et J.-B. Say, et nous abandonnâmes cette science comme y trouvant des points obscurs ou même contradictoires. Nous étions de la première force en mathématiques, et après ses trois ans d’Ecole polytechnique Crozet était si fort eu chimie qu’on lui offrit une place analogue à celle de M. Thénard (aujourd’hui pair de France mais, à nos yeux d’alors, homme sans génie: nous n’adorions que Lagrange et Monge: Laplace même n’était presque, pour nous, qu’un esprit de lumière destiné à faire comprendre, mais non à inventer). Crozet et moi nous lûmes Montaigne, je ne sais combien de fois Shakespeare de Letourneur (quoique nous sussions fort bien l’anglais).
1687Nous avions[15] des séances de travail de cinq ou six heures après avoir pris du café à l’hôtel de Hambourg, rue de l’Université, avec vue sur le Musée des Monuments français, charmante création, bien voisine de la perfection, anéantie par ces plats B[ourb]ons.
1688Il y a orgueil peut-être dans la qualification d’excellent mathématicien à moi attribuée ci-dessus. Je n’ai jamais su le calcul différentiel intégral, mais dons un temps je passais ma vie à songer avec plaisir à l’art de mettre en équation, à ce que j’appellerais, si je l’osais, la métaphysique des mathématiques. J’ai remporté le premier prix (et sans nulle faveur; au contraire, ma hauteur avait indisposé) sur huit jeunes gens qui, un mois après, à la fin de 1799, ont tous été reçus élèves de l’Ecole polytechnique.
1689J’ai bien eu avec Louis Crozet six à huit cents séances de travail improbus, de cinq à six heures chacune. Ce travail, sérieux et les sourcils froncés, nous l’appelions piocher, d’un mot en usage à l’Ecole polytechnique. Ces séances ont été ma véritable éducation littéraire, c’était avec un extrême plaisir que nous allions ainsi à la découverte de la vérité, au grand scandale de Jean-Louis Basset (maintenant M. le baron de Richebourg, auditeur, ancien sous-préfet, ancien amant d’une Montmorency, riche et fat, sans nul esprit, mais sans méchanceté). Cet être, haut de quatre pieds trois pouces et au désespoir de s’appeler Basset, logeait avec Crozet à l’hôtel de Hambourg. Je ne lui connais pas d’autre mérite que d’avoir reçu un coup de baïonnette dans la poitrine. Les revers de son habit, un jour que du parterre nous prîmes d’assaut la scène du Théâtre Français en l’honneur de Mlle Duchesnois (mais, bon Dieu! j’empiète), actrice excellente dans deux ou trois rôles, morte en 1835[16].
1690Nous ne nous passions rien, Crozet et moi, en travaillant ensemble; nous avions toujours peur de nous laisser égarer par la vanité, ne trouvant aucun de nos amis capable de raisonner avec nous sur ces matières.
1691Ces amis étaient les deux Basset, Louis de Barral (mon ami intime, ami intime aussi de Louis Crozet), Plana (professeur à Turin, membre de toutes les Académies et de tous les ordres de ce pays). Crozet et Plana, tous deux mes amis, étaient, pour les mathématiques, d’un an en arrière sur moi; ils apprenaient l’arithmétique tandis que j’étais à la trigonométrie et aux éléments d’algèbre.
1692[1] Le chapitre XXX est le chapitre XXV du manuscrit (fol. 432 à 450).—Ecrit à Rome, les 13, 14 et 15 janvier 1836.
1693[2] Fut-ce 1796 ou 1795?—Le jeune Beyle obtint à la distribution des prix du 30 fructidor an V (16 septembre 1797), une mention honorable pour le dessin (classe des grandes têtes) et une mention honorable pour les mathématiques (arithmétique et géométrie, non compris la trigonométrie). Il remporta le premier prix de belles-lettres à la distribution des prix du 30 fructidor an VI (16 septembre 1798), et reçut à cette occasion Les Œuvres d’Homère, traduites par Bitaubé. Le même jour, il obtenait un accessit de dessin (ronde bosse).—Le prix de grammaire générale fut attribué cette année-là non à Grand-Dufay, mais à Perrier. C’est à la distribution des prix du 17 brumaire an VII (7 novembre 1798) que Grand-Dufay obtint le prix de grammaire générale.
1694A la même distribution des prix du 17 brumaire an VII, Henri Beyle obtint le premier prix de mathématiques (1re division), en même temps que Marcellin Charvet, Jean-Jacques Bret, Casimir Mathieu, Félix Faure, Jacques Miège, Frédéric Giély, Louis Crozet et Charles Cheminade. Le palmarès ajoute (p. 17): «La précision que le citoyen Beyle a mise dans ses réponses et la facilité avec laquelle il a opéré ses calculs lui ont mérité l’ouvrage ci-après, sans tirer au sort: L’introduction à l’analyse infinitésimale (édition latine), donné par un citoyen.» (Arch. départ, de l’Isère, L 378 et 380, et Arch. mun. de Grenoble, LL 219 et 223).
1695[3] … leur death.—Leur mort.
1696[4] … un bourgeois mit ce transparent.—Je me le rappelle très bien; mais dans quelle rue? (Note au crayon de R. Colomb.) [5] … une grosse tête, une figure fortement marquée de petite vérole et cependant fort rouge …—Variante: «Une grosse tête, un teint animé, des traits marqués de petite vérole.»
1697[6] … et sachant colorer les injustices les plus infâmes) Dufay n’eût-il pas fait?—Variante: «Et sachant donner couleur aux plus grandes iniquités, coquineries, Dufay aurait fait.»
1698[7] … tout le mal n’est que dans ces sept lettres …—Ms.: «Cinq.»—Equivoque avec le nom de l’auteur, qui effectivement est composé de cinq lettres.
1699[8] … opéra d’inchiostro …—Ouvrage littéraire. Mot-à-mot: travail d’encre.
1700[9] … les Nuits arabes.—La célèbre traduction des Mille et une Nuits, par Galland, parut entre 1704 et 1717.
1701[10] … le Baron enterré vis-à-vis de sa femme …—Vers de l’Homme du Jour:
1702Ci-gît, sans avoir rendu l’âme, Le Baron enterré vis-à-vis de sa femme.
1703(Note de Stendhal.) [11] … Crozet … né vers 1784.—Louis Crozet est effectivement né à Grenoble en 1784.
1704[12] … la Vie de Hampden, par lord King ou Dacre …—La vie de Hampden a été l’objet d’un ouvrage de lord Nugent, sous ce titre: Some Memorials of John Hampden, his party and his time.
1705[13] … cherchait maladroitement à se faire député.—On lit en tête du fol. 442: «J’écris, sans y voir, le 14 janvier, à cinq heures douze minutes.»
1706[14] … ce vieillard rimbambito …—Terme italien signifiant: tombé en enfance.
1707[15] Nous avions des séances de travail …—Variante: «Faisions.»
1708[16] … Mlle Duchesnois …—Mademoiselle Duchesnois, née en 1777, est morte, en effet, en 1835.
1709[p. 12] [p. 13]
CHAPITRE XXXI
1710Mon grand-père n’aimait point M. Dubois-Fontanelle; il était tout-à-fait homme de vanité cultivée et implacable, homme du grand monde à l’égard d’une infinité de personnes dont il parlait en bons termes, mais qu’il n’aimait point.
1711Je pense qu’il avait peur d’être méprisé, tout considéré, comme littérateur par ce pauvre M. Dubois, qui avait fait une tragédie, laquelle avait eu l’honneur d’envoyer son libraire aux galères. Il s’agit d’Ericie, ou la Vestale.[2] C’était évidemment Ericie, ou la Religieuse, ou la Mélanie de cet intrigant de Laharpe, dont le froid génie avait, je pense, volé ce sujet au pauvre M. Dubois-Fontanelle, toujours si pauvre qu’il avait pris une écriture horriblement fine pour moins user de papier.
1712Le pauvre M. Dubois alla à Paris assez jeune avec l’amour du beau. Une pauvreté constante le força à chercher l’utile, il ne put jamais s’élever au rang des Jean Sucres de la première ligne, tels que Laharpe, Marmontel, etc. Le besoin le força à accepter la rédaction des articles politiques du Journal des Deux-Ponts, et, bien pis, là il épousa une grosse et grande Allemande, ex-maîtresse du roi de Bavière Maximilien-Joseph, alors prince Max et colonel français.
1713Sa fille aînée, fille du roi, fut mariée à un M. Renauldon, personnage vaniteux, fait exprès pour être bon maire d’une grande ville de province. En effet, il fut bon maire de Grenoble de 1800 à 1814, je crois[3], et de plus outrageusement codifié par mon cousin Pelot, le roi des sots, lequel en fut déshonoré et obligé de sortir du pays avec une place dans les Droits réunis que lui donna le bienfaisant Français (de Nantes), financier puissant sous l’Empereur et qui donna une place à Parny. Je l’ai beaucoup connu comme littérateur sous le nom de M. Jérôme[4], vers 1826. Tous ces gens d’esprit, malheureux dans l’ambition, prennent les lettres pour leur pis-aller. Par leur science d’intrigue et leurs amis politiques ils obtiennent des semblants de succès et, dans le fait, accrochent des ridicules. Tel j’ai vu M. Rœderer, M. Français (de Nantes) et même M. le comte Daru[5], quand par son poème de l’Astronomie (publié après sa mort) il se fit associé libre de l’Académie des Sciences. Ces trois hommes de beaucoup d’esprit, de finesse et certainement au premier rang des conseiller d’Etat et des préfets, n’avaient, jamais vu cette petite figure de géométrie inventée par moi[6], simple auditeur, il y a un mois.
1714Si, en arrivant à Paris, le pauvre M. Dubois, qui se nomma Fontanelle[7], avait trouvé une pension de cent louis à condition d’écrire (comme Beethoven vers 1805, à Vienne), il eût cultivé le Beau, c’est-à-dire imité non la nature, mais Voltaire.
1715Au lieu de cela, il fut obligé de traduire les Métamorphoses d’Ovide[8] et, bien pis, des livres anglais. Cet excellent homme me donna l’idée d’apprendre l’anglais et me prêta le premier volume de Gibbon[9], et je vis à cette occasion qu’il prononçait: Té istory of té fall. Il avait appris l’anglais sans maître, à cause de la pauvreté, et à coups de dictionnaire.
1716Je n’ai appris l’anglais que bien des années après, quand j’inventai d’apprendre par cœur les quatre premières pages du Vicaire de Wakefield (Ouaikefilde). Ce fut, ce me semble, vers 1805. Quelqu’un a eu la même idée à Rome[10], je crois, et je ne l’ai su qu’en 1815, quand j’accrochai quelques Edinburg Reviews en Allemagne.
1717M. Dubois-Fontanelle était presque perclus de goutte, ses doigts n’avaient plus de forme, il était poli, obligeant, serviable, du reste son caractère avait été brisé par l’infortune constante.
1718Le Journal des Deux-Ponts ayant été conquis par les armées de la Révolution, M. Dubois ne devint point aristocrate pour cela, mais, chose singulière, resta toujours citoyen français. Ceci paraîtra simple vers 1880, mais n’était rien moins qu’un miracle en 1796.
1719Voyez mon père qui, à la Révolution, gagnait de prendre rang par ses talents, qui fut premier adjoint faisant fonctions de maire de Grenoble, chevalier de la Légion d’honneur, et qui abhorrait cette Révolution qui l’avait tiré de la crotte.
1720Le pauvre et estimable M. Fontanelle, abandonné par son journal, arriva à Grenoble avec sa grosse femme allemande qui, malgré son premier métier, avait des manières basses et peu d’argent. Il fut trop heureux d’être professeur, logé, et alla même occuper un appartement à l’angle sud-ouest de la cour du Collège, avant qu’il ne fût terminé[11].
1721En B était sa belle édition de Voltaire in-8°, de Kehl, le seul de ses livres que cet excellent homme ne prêtât pas. Ses livres avaient des notes de son écriture, heureusement presque impossible à lire sans loupe. Il m’avait prêté Emile et fut fort inquiet parce que, à cette folle déclamation de J.-J. Rousseau: «La mort de Socrate est d’un homme, celle de Jésus-Christ est d’un Dieu», il avait joint un papillon(bout de papier collé) fort raisonnable et fort peu éloquent, et qui finissait par la maxime contraire.
1722Ce papillon lui eût beaucoup nui, même aux yeux de mon grand-père. Qu’eût-ce été si mon père l’eût vu? Vers ce temps, mon père n’acheta pas le Dictionnaire de Bayle, à la vente de notre cousin Drier (homme de plaisir), pour ne pas compromettre ma religion, et il me le dit.
1723M. Fontanelle était trop brisé par le malheur et par le caractère de sa diablesse de femme pour être enthousiaste, il n’avait pas la moindre étincelle du feu de M. l’abbé Ducros; aussi n’eut-il guère d’influence sur mon caractère.
1724Il me semble que je suivis le cours avec ce petit jésuite[12] de Paul-Emile Teisseire. le gros Marquis (bon et fat jeune homme riche de Rives ou de Moirans), Benoît, bon enfant qui se croyait sincèrement un Platon parce que le médecin Clapier lui avait enseigné l’amour (de l’évêque de Clogher).
1725Cela ne nous faisait pas horreur parce que nos parents en auraient eu horreur, mais cela nous étonnait. Je vois aujourd’hui que ce que nous ambitionnions était la victoire sur cet animal terrible: une femme aimable, juge du mérite des hommes, et non pas le plaisir. Nous trouvions le plaisir partout. Le sombre Benoît ne fit aucun prosélyte.
1726Bientôt le gros Marquis, un peu mon parent, ce me semble, ne comprit plus rien au cours et nous laissa. Il me semble que nous avions aussi un Penet, un ou deux Gauthier, minus habens sans conséquence[13].
1727Il y eut à ce cours, comme à tous les autres, un examen au milieu de l’année. J’y eus un avantage marqué sur ce petit jésuite[14] de Paul-Emile, qui apprenait tout par cœur et qui, pour cette raison, me faisait grand peur; car je n’ai aucune mémoire.
1728Voilà un des grands défauts de ma tête: je rumine sans cesse sur ce qui m’intéresse; à force de le regarder dans des positions d’âme différentes, je finis par y voir du nouveau, et je le fais changer d’aspect.
1729Je tire les tuyaux de lunette dans tous les sens, ou je les fais rentrer, suivant l’image employée par M. de Tracy (voir la Logique).
1730Ce petit jésuite de Paul-Emile, avec son ton doucereux et faux, me faisait grande peur pour cet examen. Heureusement, un M. Tortelebeau[15], de Vienne, membre de l’Administration départementale, me poussa des questions. Je fus obligé d’inventer des réponses et je l’emportai sur Paul-Emile, qui seulement savait par cœur le sommaire des leçons du cours.
1731Dans ma composition écrite, il y eut même une espèce d’idée à propos de J.-J. Rousseau et des louanges qu’il méritait[16].
1732Tout ce que j’apprenais aux l[eçons] de M. Dubois-Fontanelle était, à mes yeux, comme une science extérieure ou fausse.
1733Je me croyais du Génie,—où diable avais-je pris cette idée?—du génie pour le métier de Molière et de Rousseau.
1734Je méprisais sincèrement et souverainement le talent de Voltaire: je le trouvais puéril. J’estimais sincèrement Pierre Corneille, l’Arioste, Shakespeare, Cervantes et, en paroles, Molière. Ma peine était de les mettre d’accord.
1735Mon idée sur le beau littéraire, au fond, est la même qu’en 1796. mais chaque six mois elle se perfectionne, ou, si l’on veut, elle change un peu.
1736C’est le travail unique de toute ma vie.
1737Tout le reste n’a été que gagne-pain, gagne-pain joint à un peu de vanité de le gagner aussi bien qu’un autre; j’en excepte l’Intendance à Brunswick après le départ de Martial. Il y avait l’attrait de la nouveauté et le blâme exprimé par M. Daru à l’intendant de Magdebourg, M. Chaalons, ce me semble.
1738Mon beau idéal littéraire a plutôt l’apport à jouir des œuvres des autres et à les estimer, à ruminer sur leur mérite, qu’à écrire moi-même.
1739Vers 1794, j’attendais niaisement le moment du génie, à peu près comme la voix de Dieu parlant du buisson ardent à Moïse. Cette nigauderie m’a fait perdre bien du temps, mais peut-être m’a empêché de me contenter du demi-plat, comme font tant d’écrivains de mérite (par exemple, M. Loïs Weymar).
1740Quand je me mets à écrire, je ne songe plus à mon beau idéal littéraire, je suis assiégé par des idées que j’ai besoin de noter. Je suppose que M. Villemain est assiégé par des formes de phrases; et ce qu’on appelle un poète, un Delille, un Racine, par des formes de vers.
1741Corneille était agité par des formes de réplique:
1742Hé bien! prends-en ta part et me laisse la mienne …
1743d’Emile à Cinna.
1744Comme donc mon idée de perfection a changé tous les six mois, il m’est impossible de noter ce qu’elle était vers 1795 ou 1796, quand j’écrivais un drame dont j’ai oublié le nom. Le personnage principal s’appelait Picklar peut-être et était peut-être pris à Florian.
1745La seule chose que je voie clairement, c’est que, depuis quarante-six[17] ans, mon idéal est de vivre à Paris, dans un quatrième étage, écrivant un drame ou un livre.
1746Les bassesses infinies et l’esprit de conduite nécessaire pour faire jouer un drame m’ont empêché d’en faire, bien malgré moi; il n’y a pas huit jours que j’en avais des remords abominables. J’en ai esquissé plus de vingt, toujours trop de détails, et trop profonds, trop peu intelligibles pour le public bête comme M. Ternaux, dont la révolution de 1789 a peuplé le parterre et les loges.
1747Quand, par son immortel pamphlet Qu’est-ce que le Tiers? Nous sommes à genoux, levons-nous, M. l’abbé Sieyès porta le premier coup à l’aristocratie politique, il fonda sans le savoir l’aristocratie littéraire. (Cette idée m’est venue en novembre 1835), faisant une préface à de Brosses[18] qui a choqué Colomb.) [1] Le chapitre XXXI est le chapitre XXVI du manuscrit (fol. 451 à 468).—Ecrit à Rome, les 16 et 19 janvier 1836. On lit en haut du fol. 451: «16 janv. 1836. Le 15, excès de lecture, battements de cœur, ou plutôt cœur resserré.»
1748[2] … Ericie, ou la Vestale.—Ericie, ou la Vestale, présentée au Théâtre Français en 1767, fut considérée par la Censure comme attaquant les couvents. On en référa à l’archevêque de Paris, qui soumit le cas à la Sorbonne. De là, grand bruit sur le nom de Dubois-Fontanelle; tout le monde veut lire son drame, soit dans des copies manuscrites, soit dans des éditions clandestines. Trois colporteurs accusés, à Lyon, d’avoir vendu des exemplaires d’Ericie, furent condamnés aux galères (1768).—La Mélanie de Laharpe est de 1770.
1749[3] … Renauldon, … maire de Grenoble de 1800 à 1814 …—Renauldon fut maire de Grenoble du 28 fructidor an VIII (15 septembre 1800) jusqu’au 21 avril 1815.
1750[4] … M. Jérôme …—Sous ce nom, Français de Nantes a publié deux ouvrages: Le manuscrit de feu M. Jérôme (1825) et Recueil de fadaises, par M. Jérôme (1826).
1751[5] … M. le comte Daru …—Daru publia, en outre, divers ouvrages historiques et littéraires qui lui ouvrirent les portes de l’Académie française. Il fit paraître notamment une traduction en vers des Epîtres d’Horace (1798) et une Histoire de la République de Venise (1819).
1752[6] … cette petite figure de géométrie inventée par moi …—Suit la figure géométrique annoncée. C’est un carrefour de six routes au milieu duquel se trouve l’homme, en «A, moment de la naissance». A droite, en «R, route de l’argent: Rotschild» et en «P, route des bons préfets et conseillers d’Etat: MM. Daru, Rœderer, Français, Beugnot»; au milieu, une seule route est dénommée, la «route de la considération publique»; à gauche s’ouvrent en «L, route de l’art de se faire lire: Le Tasse, J.-J. Rousseau, Mozart», et en «F, route de la folie». Quatre d’entre elles (Argent, Bons Préfets et Conseillers d’Etat, Considération publique et Folie) sont dénommées: «B, routes prises à sept ans, souvent à notre insu. Il est souverainement absurde de vouloir, à cinquante ans, laisser la route R et la route P pour la route L. Frédéric II ne s’est guère fait lire, et dès vingt ans il songeait à la route L.»(Voir notre reproduction du fol. 454 du manuscrit.) [7] … Fontanelle.—Dubois-Fontanelle était nommé M. de Fontanelle dans le monde littéraire de son temps. (Voir, par exemple, les Mémoires secrets de Bachaumont.) [8] … il fut obligé de traduire les Métamorphoses d’Ovide …—Dubois-Fontanelle donna sept éditions de sa traduction des Métamorphoses entre 1762 et 1806.
1753[9] … le premier volume de Gibbon …—L’ouvrage de Gibbon, dont la première édition, en six volumes, parut entre 1776 et 1788, porte le titre suivant: The history of the décline and the Fall of the roman Empire.
1754[10] Quelqu’un a eu la même idée à Rome …—Ms.: «Erom.»
1755[11] … à l’angle sud-ouest de la cour du Collège …—Suit un plan sommaire indiquant l’appartement de Dubois-Fontanelle. Le point B, où se trouvait l’édition de Voltaire, est situé dans son cabinet. Un autre plan, au verso du fol. 459, indique l’appartement de Dubois-Fontanelle et plusieurs salles du collège, notamment celle du cours de belles-lettres.
1756[12] … avec ce petit jésuite …—Ms.: «Tejé.»
1757[13] … minus habens sans conséquence.—Au verso du fol. 461, on lit: «En une heure et demie, de 450 à 461, onze pages.»
1758[14] … ce petit jésuite …—Ms.: «Tejé.»
1759[15] … M. Tortelebeau …—Père de feu Mme la comtesse Français de Nantes. (Note au crayon de R. Colomb.) [16] … des louanges qu’il méritait.—Suit un blanc de plusieurs lignes.
1760[17] … depuis quarante-six ans …—Ms.: «4 X 10 + 6.»
1761[18] … une préface à de Brosses …—Cette préface a paru en 1836 dans la Revue de Paris, sous ce titre: La comédie est impossible en 1836. Elle se trouve dans l’édition Michel Lévy de 1855, à la fin des Chroniques italiennes.
CHAPITRE XXXII
1762J’avais donc un certain beau littéraire dans la tête en 1790 ou 1797, quand je suivais le cours de M. Dubois-Fontanelle; ce beau était fort différent du sien. Le trait le plus marquant de cette différence était mon adoration pour la vérité tragique et simple de Shakespeare, contrastant avec la puérilité emphatique de Voltaire.
1763Je me souviens, entre autres, que M. Dubois nous récitait avec enthousiasme de certains vers de Voltaire ou de lui, où il y avait: dans la plaie … retournant le couteau. Ce mot couteau me choquait à fond, profondément, parce qu’il appliquait mal ma règle, mon amour pour la simplicité. Je vois ce pourquoi aujourd’hui; j’ai senti vivement toute ma vie, mais je ne vois le pourquoi que longtemps après.
1764Hier seulement, 18 janvier 1836, fête de la catedra de Saint-Pierre, en sortant de Saint-Pierre à quatre heures, et, me retournant pour regarder le dôme, pour la première fois de ma vie je l’ai regardé comme on regarde un autre édifice: j’y ai vu le balcon de fer du tambour, je me suis dit: je vois ce qui est pour la première fois; jusqu’ici je l’ai regardé comme on regarde la femme qu’on aime. Tout m’en plaisait (je parle du tambour et de la coupole), comment aurais-je pu y trouver des défauts?
1765Voilà que par un autre chemin, un autre côté, je reviens à avoir la vue de ce défaut que j’ai noté plus haut dans ce mien véridique récit, le manque de sagacité.
1766Mon Dieu! comme je m’égare! J’avais donc une doctrine intérieure quand je suivais le cours de M. Dubois, je n’apprenais tout ce qu’il me disait que comme une fausseté utile. Quand il blâmait Shakespeare surtout, je rougissais intérieurement.
1767Mais j’apprenais d’autant mieux cette doctrine littéraire que je n’en étais pas enthousiaste.
1768Un de mes malheurs a été de ne pas plaire aux gens dont j’étais enthousiaste (exemple Mme Pasta et M. de Tracy); apparemment, je les aimais à ma manière et non à la leur.
1769De même, je manque souvent l’exposition d’une doctrine que j’adore: on me contredit, les larmes me viennent aux yeux, et je ne puis plus parler. Je dirais, si je l’usais: Ah! vous me percez le cœur! Je me souviens de deux exemples bien frappants pour moi:
17701° Louange du Corrège à propos de Prud’hon, parlant à Mareste dans le Palais-Royal, et allant à un pique-nique avec MM. Duvergier de Hauranne, l’aimable Dittmer et le vilain Cavé.
1771Le second, parlant de Mozart à MM. Ampère et Adrien de Jussieu, en revenant de Naples vers 1832 (un mois après le tremblement de terre qui a écorné Foligno).
1772Littérairement parlant, le cours de M. Dubois[2] (imprimé depuis en quatre volumes par son petit-fils, Ch. Renauldon) me fut utile comme me donnant une vue complète du champ littéraire et empêchant mon imagination d’en exagérer les parties inconnues, comme Sophocle, Ossian. etc.
1773Ce cours fut très utile à ma vanité en confirmant les autres définitivement dans l’opinion qui me plaçait dans les sept à huit garçons d’esprit de l’Ecole. Il me semble toutefois que Grand-Dufay était placé avant moi; j’ai oublié le nom des autres.
1774L’âge d’or de M. Fontanelle le temps dont il parlait avec attendrissement, c’était son arrivée à Paris vers 1750. Tout était plein alors du nom de Voltaire et des ouvrages qu’il envoyait sans cesse de Ferney. (Etait-il déjà à Ferney?) Tout cela manquait son effet sur moi, qui abhorrais la puérilité de Voltaire dans l’histoire et sa basse envie contre Corneille; il me semble que dès cette époque j’avais remarqué le ton prêtre du Commentaire de Voltaire dans la belle édition de Corneille avec estampes, qui occupait un des hauts rayons de la bibliothèque fermée de glaces de mon père à Claix, bibliothèque dont je volais la clef et où j’avais découvert, ce me semble, la Nouvelle-Héloïse quelques années avant, et certainement depuis Grandisson[3], que je lisais en fondant en larmes de tendresse dans un galetas du second étage de la maison de Claix, où je me croyais en sûreté.
1775M. Jay, ce grand hâbleur, si nul comme peintre, avait un talent marqué[4] pour allumer l’émulation la plus violente dans nos cœurs et, à mes yeux maintenant, c’est là le premier talent d’un professeur. Combien je pensais différemment vers 1796! J’avais le culte du génie et du talent.
1776Un fantasque faisant tout par à coup, comme en agit d’ordinaire un homme de génie, n’eût pas eu quatre cents ou trois cent cinquante élèves, comme M. Jay.
1777Enfin, la rue Neuve était encombrée quand nous sortions de son cours, ce qui redoublait les airs importants et emphatiques du professeur[5].
1778Je fus ravi, comme du plus difficile et du plus bel avancement possible, quand, vers le milieu d’une année, ce me semble. M. Jay me dit avec son air majestueux et paterne:
1779«Allons, monsieur B[eyle], prenez votre carton et allez, allez vous installer à la Bosse[6].»
1780Ce mot: monsieur, d’un usage si fréquent à Paris, était tout-à-fait insolite à Grenoble, en parlant à un enfant, et m’étonnait toujours, à moi adressé.
1781Je ne sais pas si je dus cet avancement à quelque mot de mon grand-père adressé à M. Jay ou à mon mérite à faire des hachures bien parallèles dans la classe des Académies, où depuis peu j’avais été admis. Le fait est qu’il surprit moi et les autres.
1782Admis parmi les douze ou quinze bosses, mes dessins aux crayons noirs et blancs, d’après les têtes de Niobé et de Démothène (ainsi nommées par nous), surprirent M. Jay, qui avait l’air scandalisé de me trouver autant de talent qu’aux autres. Le plus fort de cette classe était un M. Ennemond Hélie (depuis notaire en cour); c’était l’homme le plus froid, il avait été, disait-on, à l’armée. Ses ouvrages tendaient, au genre de Philippe de Champaigne, mais c’était un homme et non un enfant, comme nous autres, il y avait de l’injustice à le faire concourir avec nous.
1783Bientôt à la Bosse j’obtins un prix. Nous l’obtînmes à deux ou trois, on tira au sort et j’eus l’Essai sur la Poésie et la Peinture, de l’abbé Dubos, que je lus avec le plus vif plaisir. Ce livre répondait aux sentiments de mon cœur, sentiments inconnus à moi-même.
1784Moulezin, l’idéal du provincial timide, dépourvu de toute idée et fort soigneux, excellait à tirer des hachures bien parallèles avec un crayon de sanguine bien taillé. Un homme de talent, à la place de M. Jay, nous eût dit en nous montrant Moulezin: «Messieurs, voilà comment il ne faut pas faire.»Au lieu de cela, Moulezin était le rival d’Ennemond Hélie.
1785Le spirituel Dufay faisait des dessins fort originaux, disait M. Jay, il se distingua surtout quand M. Jay eut l’excellente idée de nous faire tous poser tour à tour pour l’étude des têtes. Nous avions aussi le gros Hélie, surnommé le bedot (le bête, le lourd), et les deux Monval, que leur faveur aux mathématiques avait suivi à l’école de dessin. Nous travaillions avec une ardeur et une rivalité incroyables deux ou trois heures de chaque après-midi.
1786Un jour qu’il y avait deux modèles, le grand Odru, du latin, m’empêchait de voir; je lui donnai un soufflet de toutes mes forces en O[7]. Un instant après, moi rassis à ma place en H, il tira ma chaise par derrière et me fit tomber sur le derrière. C’était un homme; il avait un pied de plus que moi, mais il me haïssait fort. J’avais dessiné, dans l’escalier du latin, de concert avec Gauthier et Crozet, ce me semble, une caricature énorme comme lui, sous laquelle j’avais écrit: Odruas Kambin. Il rougissait quand on l’appelait Odruas, et disait kambin, au lieu de: quand bien.
1787A l’instant, il fut décidé que nous devions nous battre au pistolet. Nous descendîmes dans la cour; M. Jay voulant s’interposer, nous primes la fuite; M. Jay retourna à l’autre salle. Nous sortîmes, mais tout le collège nous suivit. Nous avions peut-être deux cents suivants.
1788J’avais prié Diday, qui s’était trouvé là, de me servir de témoin; j’étais fort troublé, mais plein d’ardeur. Je ne sais comment il se fit que nous nous dirigeâmes vers la porte de la Graille, fort incommodés par notre cortège. Il fallait avoir des pistolets, ce n’était pas facile. Je finis par obtenir un pistolet de huit pouces de long. Je voyais Odru marcher à vingt pas de moi, il m’accablait d’injures. On ne nous laissait pas approcher; d’un coup de poing, il m’aurait tué.
1789Je ne répondais pas à ses injures, mais je tremblais de colère. Je ne dis pas que j’eusse été exempt de peur si le duel eût été arrangé comme à l’ordinaire, quatre ou six personnes allant froidement ensemble, à six heures du matin, dans un fiacre, à une grande lieue d’une ville.
1790La garde de la porte de la Graille fut sur le point de prendre les armes.
1791Cette procession de polissons, ridicule et fort incommode pour nous, redoublait ses cris: Se battront-ils? ne se battront-ils pas? dès que nous nous arrêtions pour faire quelque chose. J’avais grand’peur d’être rossé par Odru, plus grand d’un pied que ses témoins et que les miens. Je me rappelle du seul Maurice Diday comme mon témoin (depuis plat ultra, maire de Domène, et écrivant dans les journaux des lettres ultra, sans orthographe). Odru était furieux.
1792Enfin, après une heure et demie de poursuite, comme la nuit approchait, les polissons nous laissèrent un peu de tranquillité entre les portes de Bonne et Très-Cloîtres. Nous descendîmes dans les fossés de la ville, tracés par Louis Royer, à un pied de profondeur, ou nous nous arrêtâmes sur le bord de ces fossés.
1793Là, on chargea les pistolets, on mesura un nombre de pas effroyable, peut-être vingt, et je me dis: Voici le moment d’avoir du courage. Je ne sais comment, Odru dut tirer le premier, je regardai fixement un petit morceau de rocher en forme de trapèze[8] qui se trouvait au-dessus de lui, le même que l’on voyait de la fenêtre de ma tante Elisabeth, à côté du toit de l’église Saint-Louis.
1794Je ne sais comment on ne fit pas feu. Probablement, les témoins n’avaient pas chargé les pistolets. Il me semble que je n’eus pas à viser. La paix fut déclarée, mais sans loucher de mains ni encore moins embrassade. Odru, fort en colère, m’aurait, rossé[9].
1795Dans la rue Très-Cloîtres, marchant avec mon témoin Diday[10], je lui dis:
1796«Pour ne pas avoir peur, tandis qu’Odru me visait, je regardais le petit rocher au-dessus de Seyssins[11].
1797—Tu ne dois jamais dire ça, une telle parole ne doit jamais sortir de ta bouche», me dit-il, en me grondant ferme.
1798Je fus fort étonné et, en y réfléchissant, fort scandalisé de cette réprimande.
1799Mais, dès le lendemain, je me trouvai un remords horrible d’avoir laissé arranger cette affaire. Cela blessait toutes mes rêveries espagnoles: comment oser admirer le Cid après ne s’être pas battu? Comment penser aux héros de l’Arioste? Comment admirer et critiquer les grands personnages de l’histoire romaine dont je relisais souvent les hauts faits dans le doucereux Rollin?
1800En écrivant ceci, j’éprouve la sensation de passer la main sur la cicatrice d’une blessure guérie.
1801Je n’ai pas pensé deux fois à ce duel depuis mon autre duel arrangé avec M. Raindre (chef d’escadron ou colonel d’artillerie légère, à Vienne, en 1809, pour Babet).
1802Je vois qu’il a été le grand remords de tout le commencement de ma jeunesse, et la vraie raison de mon outrecuidance (presque insolence) dans le duel de Milan, où Cardon fut témoin.
1803Dans l’affaire Odru, j’étais étonné, troublé, me laissant faire, distrait par la peur d’être rossé par le colossal Odru, je me préparais de temps en temps à avoir peur. Pendant les deux heures que dura la procession des deux cents gamins, je me disais: Quand les pas seront mesurés, c’est alors qu’il y aura du danger. Ce qui me faisait horreur, c’était d’être rapporté à la maison sur une échelle, comme j’avais vu rapporter le pauvre Lambert. Mais je n’eus pas un instant l’idée la plus éloignée que l’affaire serait arrangée.
1804Arrivé au grand moment, pendant qu’Odru me visait et, ce me semble, que son pistolet ratait plusieurs fois, j’étudiais les contours du petit rocher[12]. Le temps ne me sembla point long (comme il semblait long, à la Moskowa, au très brave et excellent officier Andrea Corner, mon ami).
1805En un mot, je ne jouai point la comédie, je fus parfaitement naturel, point vantard, mais très brave.
1806J’eus tort, il fallait blaguer; avec ma vraie résolution de me battre, je me serais fait une réputation dans notre ville, où l’on se battait beaucoup, non pas comme les Napolitains de 1836, parmi lesquels les duels produisent très peu de cadavres, ou point, mais en braves gens. Par contraste avec mon extrême jeunesse (ce devait être en 1796, donc treize[13] ans, ou peut-être 1795) et mes habitudes retirées et d’enfant noble si j’eusse eu l’esprit de parler un peu je me faisais une réputation admirable.
1807M. Châtel, une de nos connaissances et de nos voisins, Grande-rue, avait tué six hommes. De mon temps, c’est-à-dire de 1798 à 1805, deux de mes connaissances, le fils Bernard et Rover Gros-bec, ont été tués en duel, M. Rover à quarante-cinq pas, à la nuit tombante, dans les délaissés du Drac, prés l’endroit où fut établi, depuis, le pont de fil de fer[14].
1808Ce fat de Bernard[15] (fils d’un autre fat, depuis juge à la Cour de Cassation, ce me semble, et ultra), ce fat de Bernard reçut au moulin de Canel[16] un petit coup d’épée de l’aimable Meffrey (M. de Meffrey, receveur général, mari de la dame d’honneur complaisante de Mme la duchesse de Berry. et depuis heureux héritier du gros Vourey). Bernard tomba mort, M. de Meffrey s’enfuit à Lyon; la querelle était presque de caste, Mareste fut, ce me semble, témoin de Meffrey et m’a raconté la chose.
1809Quoi qu’il en soit, je gagnai un remords profond:
18101° A cause de mon espagnolisme, défaut exilant encore en 1830, ce que Fiore a reconnu et qu’il appelle avec Thucydide: Vous tendez, vos filets trop haut.
18112° Faute de blague. Dans les grands dangers, je suis naturel et simple. Cela fut de bon goût à Smolensk, aux yeux du duc de Frioul. M. Daru, qui ne m’aimait pas, écrivit la même chose à sa femme, de Vilna, je pense, après la retraite de Moscou. Mais, aux yeux du vulgaire, je n’ai pas joué le rôle brillant auquel je n’avais qu’à étendre la main pour atteindre.
1812Plus j’y réfléchis, plus il me semble que cette dispute est de 1795, bien antérieure à ma passion pour les mathématiques, à mon amitié pour Bigillion, à mon amitié tendre pour Mlle Victorine.
1813Je respectais infiniment Maurice Diday[17]:
18141° parce que mon excellent grand-père, ami peut-être intime de sa mère, le louait beaucoup:
18152° je l’avais vu plusieurs fois en uniforme de soldat d’artillerie et il était allé à son corps, plus loin que Montmélian:
18163° enfin, et surtout, il avait l’honneur d’être amoureux de Mlle Létourneau, peut-être la plus jolie fille de Grenoble et fille de l’homme certainement le plus gai, le plus insouciant, le plus philosophe, le plus blâmé par mon père et mes parents. En effet, M. Létourneau leur ressemblait bien peu; il s’était ruinoté et avait épousé une demoiselle Borel, je crois, une sœur de la mère de Victorine Mounier, qui fut cause de mon abandon de l’état militaire et de ma fuite à Paris en 1803.
1817Mlle Létourneau était une beauté dans le genre lourd (comme les figures de Tiarini. Mort de Cléopatre et d’Antoine, au musée du Louvre). Diday l’épousa par la suite mais eut bientôt la douleur de la perdre, après six ans d’amour; on dit qu’il en fut hébété et se retira à la campagne, à Domène[18].
1818Après mon prix, au milieu de l’année, à la Bosse, qui scandalisa tous les courtisans plus avancés que moi à la cour de M. Jay, mais que personne n’osa dire immérité, mon rang changea au dessin, comme nous disions. Je me serais mis au feu pour obtenir aussi un prix à la fin de l’année; il me semble que je l’obtins, sinon je trouverais le souvenir[19] du chagrin de l’avoir manqué.
1819J’eus le premier prix de belles-lettres avec acclamation, j’eus un accessit ou un second prix aux mathématiques, et celui-là fut dur à enlever. M. Dupuy avait une répugnance marquée pour ma manie raisonnante.
1820Il appelait tous les jours au tableau et en les tutoyant MM. de Monval—ou les Monvaux, comme nous les appelions, parce qu’ils étaient nobles, lui-même prétendait à la noblesse[20],—Sinard, Saint-Ferréol, nobles, le bon Aribert, qu’il protégeait, l’aimable Mante, etc., etc., et moi le plus rarement qu’il pouvait, et quand j’y étais, il ne m’écoutait pas, ce qui m’humiliait et me déconcertait beaucoup car, les autres, il ne les perdait pas de l’œil. Malgré cela, mon amour, qui commençait à être sérieux, pour les mathématiques, faisait que quand je trouvais une difficulté je la lui exposais, moi étant au tableau, H[21], et M. Dupuy dans son immense fauteuil bleu de ciel en D; mon indiscrétion l’obligeait à répondre, et c’était là le diable. Il me demandait sans cesse de lui exposer mes doutes en particulier, prétendant que cela faisait perdre du temps à la classe.
1821Il chargeait le bon Sinard de me lever mes doutes. Sinard, beaucoup plus fort mais de bonne foi, passait une heure ou deux à nier ces doutes, puis à les comprendre, et finissait par avouer qu’il ne savait que répondre.
1822Il me semble que tous ces braves gens-là, Mante excepté, faisaient des mathématiques une simple affaire de mémoire. M. Dupuy eut l’air fort attrapé de mon premier prix, si triomphant, au cours de belles-lettres. Mon examen qui eut lieu, comme tous les autres, en présence des membres du Département, des membres du jury, de tous les professeurs et de deux, ou trois cents élèves, fut amusant pour ces Messieurs. Je parlai bien, et les membres de l’administration départementale, étonnés de ne pas s’ennuyer, me firent compliment et, mon examen terminé, me dirent:
1823«Monsieur B[eyle], vous avez le prix; mais, pour notre plaisir, veuillez bien répondre encore à quelques questions.»
1824Manuscript LE JEUNE BEYLE AU TABLEAU (Bibl. mun. de Grenoble; ms R 399. t. II. fol. 496) Ce triomphe précéda, je crois, l’examen de mathématiques et me donnait un rang et une assurance qui pour l’année suivante forçaient M. Dupuy à m’appeler souvent au tableau.
1825Si jamais je repasse par Grenoble, il faut que je fasse faire des recherches dans les archives de la Préfecture pour les années de 1794 à 1799 inclusivement. Le procès-verbal imprimé de la distribution des prix me donnerait la date de tous ces petits événements dont, après tant d’années, le souvenir me revient avec plaisir. J’étais à la montée de la vie, et avec quelle imagination de feu ne me figurais-je pas les plaisirs à venir?… Je suis à la descente[22].
1826Après ce mois d’août triomphant, mon père n’osa plus s’opposer d’une façon aussi ferme à ma passion pour la chasse. Il me laissa prendre de mauvaise grâce son fusil et même un fusil de calibre de munition, plus solide, qui avait été fait de commande pour feu M. Rey, notaire, son beau-frère.
1827Ma tante Rey[23] était une jolie femme que j’allais voir dans son joli appartement, dans la cour du Palais. Mon père ne voulait pas que je me liasse[24] avec Edouard Rey, son second fils, inique polisson lié avec la pire canaille. (C’est aujourd’hui le colonel d’artillerie Rey, insigne Dauphinois, plus fin et plus trompeur à lui tout seul que quatre procureurs grenoblois, du reste archi-cocu, bien peu aimable, mais qui doit être un bon colonel dans cette arme qui a tant de détails. Il me semble qu’en 1831 il était employé à Alger. Il a été amant de M. P.[25]) [1] Le chapitre XXXII est le chapitre XXVII du manuscrit (fol. 469 à 500).—Ecrit à Rome, les 19 et 20 janvier 1836.
1828[2] … le cours de M. Dubois (imprimé depuis en quatre volumes …—Dubois-Fontanelle, Cours de Belles-lettres. Paris, Dufour, 1813-1820, 4 volumes in-8°.
1829[3] … Grandisson …—Roman épistolaire de Richardson, publié en 1753.
1830[4] … ce grand hâbleur, si nul comme peintre, avait un talent marqué …—Variante: «Ce grand hâbleur, qui avait si peu de talent comme peintre, en avait un fort grand…. »
1831[5] … les airs importants et emphatiques du professeur.—Variante: «Maître.»
1832[6] … allez vous installer à la Bosse.—Au verso du fol. 466 est un plan de l’Ecole centrale.
1833[7] … je lui donnai un soufflet de toutes mes forces en O.—Suit un croquis des places respectives des élèves autour des modèles.
1834[8] … un petit morceau de rocher en forme de trapèze …—Suit une silhouette du rocher.—A ce sujet, voir plus haut, t. I, chapitre XVI, p. 187-188.
1835[9] Odru, fort en colère, m’aurait rossé.—Plan du lieu du duel et de la position des adversaires.
1836[10] … mon témoin Diday …—Ms.: «Baudry.»
1837[11] … le petit rocher au-dessus de Seyssins.—De nouveau une silhouette de ce rocher.
1838[12] … j’étudiais les contours du petit rocher.—Pour la troisième fois, Stendhal figure la silhouette de ce rocher.
1839[13] … en 1796, donc treize ans …—Ms.: «10 + 3.»
1840[14] … le pont de fil de fer.—Le pont suspendu, aujourd’hui situé à l’extrémité du cours Berriat.
1841[15] Ce fat de Bernard …—A ce duel figuraient: MM. Didier, Madier de Montjeau, de Vourey et de Mareste. (Note au crayon de R. Colomb.) [16] … au moulin de Canel …—Voisin du cours de Saint-André.
1842[17] … Maurice Diday.—Ms.: «Baudry.» Stendhal avait d’abord écrit: Diday, puis a remplacé ce nom par celui de Baudry.
1843[18] … et se retira à la campagne, à Domène.—Erreur. Il fut directeur des contributions indirectes et n’a quitté cette administration que pour prendre sa retraite, de 1830 à 1833, je crois. (Note au crayon de R. Colomb.)—Pierre-Maurice Diday épousa, le 20 octobre 1808, Marie-Caroline-Ernestine Létourneau.—Suit un croquis de la vallée du Graisivaudan, «vallée admirable»; Stendhal y a figuré Grenoble, Saint-Ismier, Domène et Fort-Barraux, et, à Saint-Ismier, les maisons de MM. Bigillion et Faure.
1844[19] … je trouverais le souvenir …—Variante: «Je me souviendrais.»
1845[20] … lui-même prétendait à la noblesse …—Dupuy portait le nom de Dupuy de Bordes.
1846[21] … moi étant au tableau. H …—Suit un croquis du jeune Beyle au tableau. (Voir notre planche.) [22] Je suis à la descente.—Au-dessous, Stendhal a figuré la courbe de son existence. La période culminante va de 1810, «ma nomination d’auditeur, 3 août 1810», à 1821, «mon retour de Milan, en juin 1821».
1847[23] Ma tante Rey …—Sophie-Eléonore Beyle, née le 6 janvier 1752, avait épousé M. Rey, notaire à Grenoble.
1848[24] … que je me liasse …—Variante: «Que je fisse amitié.»
1849[25]—A la fin du chapitre, au verso du fol. 500, Stendhal note: «En sept quarts d’heure, de 483 à 500, dix-sept pages.»
CHAPITRE XXXIII
1850Je fais de grandes découvertes sur mon compte en écrivant ces Mémoires. La difficulté n’est plus de trouver et de dire la vérité, mais de trouver qui la lise. Peut-être le plaisir des découvertes et des jugements ou appréciations qui les suivent me déterminera-t-il à continuer; l’idée d’être lu s’évanouit de plus en plus. Me voici à la page 501, et je ne suis pas encore sorti de Grenoble!
1851Ce tableau des révolutions d’un cœur ferait un gros volume in-8°, avant d’arriver à Milan. Qui lirait de telles fadaises? Quel talent de peintre ne faudrait-il pas pour les bien peindre, et j’abhorre presque également la description de Walter Scott et l’emphase de Rousseau. Il me faudrait pour lecteur une Madame Roland, et encore peut-être le manque de description des charmants ombrages de notre vallée de d’Isère lui ferait jeter le livre. Que de choses à dire pour qui aurait la patience de décrire juste! Quels beaux groupes d’arbres, quelle végétation vigoureuse et luxuriante dans la plaine, quels jolis bois de châtaigniers sur les côteaux, et au-dessus quel grand caractère impriment à tout cela les neiges éternelles de Taillefer! Quelle basse sublime à cette jolie[2] mélodie!
1852Ce fut, je crois, cet automne-là que j’eus le délicieux plaisir de tuer un tourdre[3], dans le sentier de la vigne au-dessus de la grande pièce, précisément en face du sommet arrondi et blanc de la montagne de Taillefer[4]. Ce fut un des plus vifs bonheurs de ma vie[5]. Je venais de courir les vignes de Doyatières, j’entrais dans le sentier étroit entre deux haies hautes et touffues, de H en P, quand tout-à-coup un gros tourdre s’élança avec un petit cri de la vigne en T’ tout au haut de l’arbre T, un cerisier, je crois, fort élancé et peu chargé de feuillage.
1853Je le vis, je tirai dans une position à peu près horizontale, car je n’étais pas encore descendu. Le tourdre tomba en donnant à la terre un coup que j’entends encore. Je descendis le sentier, ivre de joie.
1854Je rentrai, j’allai dire à un vieux domestique grognon et un peu chasseur:
1855«Barbier, votre élève est digne de vous!»
1856Cet homme eût été beaucoup plus sensible au don d’une pièce de douze sous, et d’ailleurs ne comprit pas un mot à ce que je lui disais.
1857Dès que je suis ému, je tombe dans l’espagnolisme communiqué par[6] ma tante Elisabeth, qui disait encore: Beau comme le Cid.
1858Je rêvais profondément en parcourant, un fusil à la main, les vignes et les hautaies des environs de Furonières. Comme mon père, soigneux de me contrarier, défendait la chasse, et tout au plus la tolérait à grand’peine par faiblesse, j’allais rarement et presque jamais à la chasse avec de vrais chasseurs, quelquefois à la chasse au renard dans les précipices du rocher de Comboire avec Joseph Brun, le tailleur de nos hautaies[7]. Là, placé pour attendre un renard, je me grondais de ma rêverie profonde, de laquelle il eût fallu[8] me réveiller si l’animal eût paru. Il parut un jour à quinze pas de moi, il venait à moi au petit trot, je tirai et ne vis rien; je le manquai fort bien. Les dangers des précipices à plomb sur le Drac étaient si terribles pour moi que je pensais fort, ce jour-là, au péril du retour[9]; on se glisse sur des rebords comme A et B avec la perspective du Drac mugissant au pied du rocher. Les paysans avec lesquels j’allais (Joseph Brun et son fils, Sébastien Charrière, etc.) avaient gardé leurs troupeaux de moutons dans ces pentes rapides dès l’âge de six ans et nus de pieds; au besoin ils ôtaient leurs souliers. Pour moi, il n’était pas question d’ôter les miens, et j’allai deux ou trois fois au plus dans ces rochers.
1859J’eus une peur complète le jour que je manquai le renard, bien plus grande que celle que j’eus, arrêté dans un chanvre, en Silésie (campagne de 1813), et voyant venir vers moi, tout seul, dix-huit ou vingt cosaques. Le jour de Comboire, je regardais à ma montre, qui était d’or, comme je fais dans les grandes circonstances pour avoir un souvenir net au moins de l’heure, et comme fit M. de La Valette au moment de sa condamnation à mort (par les Bourbons). Il était huit heures, on m’avait fait lever avant jour, ce qui me brouille toujours toute la matinée. J’étais rêvant au beau paysage, à l’amour, et probablement aussi aux dangers du retour, quand le renard vint à moi au petit trot. Sa grosse queue me le fit reconnaître pour un renard, car au premier moment je le pris pour un chien[10]. En S, le sentier pouvait avoir deux pieds, et en S’ deux pouces, il fallait que le renard fît un saut pour passer de S’ en H, sur mon coup de fusil il sauta sur des broussailles en B, à cinq ou six pieds au-dessous de nous.
1860Les sentiers possibles, praticables même pour un renard, sont en petit nombre dans ce précipice; trois ou quatre chasseurs les occupent, un autre lance les chiens, le renard monte, et fort probablement il arrive sur quelque chasseur.
1861Une chasse dont ces chasseurs parlaient sans cesse est celle des chamois, au Peuil de Claix[11], mais la défense de mon père était précise, jamais aucun d’eux n’osa m’y mener. Ce fut en 1795, je pense, que j’eus cette belle peur dans les rochers de Comboire.
1862Je tuai bientôt mon second tourdre (tourdre: grive), mais plus petit que le premier, à la nuit tombée, le distinguant à peine, sur un noyer dans le champ de M. de La Peyrouse, je crois, au-dessus de notre Pelissone (id est: de notre vigne Pelissone).
1863Je tuai le troisième et dernier sur un petit noyer bordant le chemin au nord de notre petit verger. Ce tourdre, fort petit, était presque verticalement sur moi et me tomba presque sur le nez. Il tomba sur le mur à pierres sèches, et avec lui de grosses gouttes de sang que je vois encore.
1864Ce sang était signe de victoire. Ce ne fut qu’à Brunswick, en 1808, que la pitié me dégoûta de la chasse; aujourd’hui, elle me semble un meurtre inhumain et dégoûtant, et je ne tuerais pas un cousin sans nécessité. La dernière caille que j’ai tuée à Cività-Vecchia ne m’a pas fait pitié pourtant. Les perdrix, cailles, lièvres, me semblent des poulets nés pour aller à la broche.
1865Si on les consultait avant de les faire naître dans des fours à l’Egyptienne, au bout des Champs-Elysées, probablement ils ne refuseraient pas.
1866Je me souviens de la sensation délicieuse, un matin, partant avant jour avec Barbier et trouvant une belle lune et un vent chaud. C’était le temps des vendanges, je ne l’ai jamais oublié. Ce jour-là, j’avais extorqué de mon père la permission de suivre Barbier, factotum pour la direction de l’agriculture du domaine, à une foire à Sassenage ou Les Balmes[12]. Sassenage est le berceau de ma famille. Ils y étaient juges ou b[eyles], et la branche aînée y était encore établie en 1795 avec quinze ou vingt mille francs de rente qui, sans une certaine loi du 13 germinal, ce me semble, me seraient tombés en entier. Mon patriotisme n’en fut point ébranlé; il est vrai qu’à cet âge, ne sachant pas ce que c’était que manquer et travailler désagréablement pour gagner le nécessaire, l’argent n’était pour moi que satisfaction de fantaisies; or, je n’avais pas de fantaisies, n’allant jamais en société et ne voyant aucune femme; l’argent n’était donc rien à mes yeux.
1867J’étais alors comme un grand fleuve qui va se précipiter dans une cascade, comme le Rhin au-dessus de Schaffouse, dont le cours est encore tranquille, mais qui va se précipiter dans une immense cascade. Ma cascade fut l’amour des mathématiques qui d’abord, comme moyen de quitter Grenoble, la personnification du genre bourgeois et de la nausée exactement parlant, et ensuite par amour pour elles-mêmes, absorbèrent tout.
1868La chasse, qui me portait à lire avec attendrissement la Maison rustique et à faire des extraits de l’Histoire des Animaux de Buffon, dont l’emphase me choquait, dès cet âge tendre, comme cousine germaine de l’hypocrisie des p[rêtres], de mon père, la chasse fut le dernier signe de vie de mon âme, avant les mathématiques.
1869J’allais bien le plus souvent que je pouvais chez Mlle Victorine Bigillion, mais elle fit, ce me semble, de grands séjours à la campagne ces années-là. Je voyais aussi beaucoup Bigillion, son frère aîné, La Bayette, Galle, Barral, Michoud, Colomb, Mante, mais le cœur était aux mathématiques.
1870Encore un récit, et puis je serai tout hérissé d’x et d’y.
1871C’est une conspiration contre l’arbre de la Fraternité.
1872Je ne sais pourquoi je conspirai. Cet arbre était un malheureux jeune chêne très élancé, haut de trente pieds au moins, qu’on avait transplanté, à son grand regret, au milieu de la place Grenette, fort en deçà de l’arbre de la Liberté, qui avait toute ma tendresse.
1873L’arbre de la Fraternité, peut-être rival de l’autre, avait été planté immédiatement contre la cabane des châtaignes, vis-à-vis les fenêtres de feu M. Le Roy[13].
1874Je ne sais à quelle occasion on avait attaché à l’arbre de la Fraternité un écriteau blanc sur lequel M. Jay avait peint en jaune, et avec son talent ordinaire, une couronne, un sceptre, des chaînes, tout cela au bas d’une inscription et en attitude de choses vaincues.
1875L’inscription avait plusieurs lignes[14] et je n’en ai aucune mémoire, quoique ce fût contre elle que je conspirai.
1876Ceci est bien une preuve de ce principe: un peu de passion augmente l’esprit, beaucoup l’éteint. Contre quoi conspirâmes-nous? Je l’ignore. Je ne me souviens encore vaguement que de cette maxime: il est de notre devoir de nuire à ce que nous haïssons autant qu’il est en nous. Et encore ceci est bien vague. Du reste, pas le moindre souvenir de ce que nous haïssions et des motifs de notre haine, seulement l’image du fait et voilà tout, mais celle-ci fut nette.
1877Moi seul j’eus l’idée de la chose[15], il fallut la communiquer aux autres, qui d’abord furent froids: le corps de garde est si près! disaient-ils; mais, enfin, ils furent aussi résolus que moi. Les conspirateurs furent Mante, Treillard, Colomb et moi, peut-être un ou deux de plus.
1878Pourquoi ne tirai-je pas le coup de pistolet? Je l’ignore. Il me semble que ce fut Treillard ou Mante[16].
1879Il fallut se procurer ce pistolet-là, il avait huit pouces de long. Nous le chargeâmes jusqu’à la gueule. L’arbre de la Fraternité pouvait avoir trente-six ou quarante pieds de haut, l’écriteau était attaché à dix ou douze pieds, il me semble qu’il y avait une barrière autour de l’arbre[17].
1880Le danger pouvait venir du corps de garde C, dont les soldats se promenaient dans l’espace non pavé, de P en P’.
1881Quelques passants provenant de la rue Montorge ou de la Grande-rue pouvaient nous arrêter. Les quatre ou cinq d’entre nous qui ne tirèrent pas observaient les soldats du corps de garde; peut-être fût-ce là mon poste, comme le plus dangereux, mais je n’en ai aucune souvenance. D’autres observaient la rue Montorge et la Grande-rue.
1882Vers les huit heures du soir, il faisait nuit noire,—et pas trop froid, nous étions en automne ou au printemps,—il y eut un moment de solitude sur la place, nous nous promenions nonchalamment, et donnâmes le mot à Mante ou à Treillard[18].
1883Le coup partit et fit un bruit effroyable, le silence était profond, et le pistolet chargé à crever. Au même instant, les soldats du poste furent sur nous. Je pense que nous n’étions pas les seuls à haïr l’inscription et qu’on pensait qu’elle pourrait être attaquée.
1884Les soldats nous touchaient presque, nous nous sauvâmes dans la porte G de la maison de mon grand-père, mais on nous vit fort bien: tout le monde était aux fenêtres, beaucoup rapprochaient les chandelles et illuminaient[19].
1885Cette porte G, sur la Grenette, communiquait par un passage étroit au second étage avec la porte G’, sur la Grande-rue. Mais ce passage n’était ignoré de personne.
1886Pour nous sauver nous suivîmes donc la ligne FFF[20]. Quelques-uns de nous se sauvèrent aussi, ce me semble, par la grande porte des Jacobins, ce qui me porte à croire que nous étions plus nombreux que je ne l’ai dit. Prié était peut-être des nôtres.
1887Moi et un autre, Colomb peut-être[21], nous nous trouvâmes le plus vivement poursuivis. Ils sont entrés dans cette maison, entendions-nous crier tout près de nous.
1888Nous ne continuâmes pas de monter jusqu’au passage au-dessus du second étage; nous sonnâmes vivement au premier sur la place Grenette, à l’ancien appartement de mon grand-père, loué actuellement à Mlles Caudey, vieilles marchandes de modes fort dévotes. Heureusement elles ouvrirent, nous les trouvâmes fort effrayées du coup de pistolet et occupées à lire la Bible[22].
1889En deux mots nous leur disons: on nous poursuit, dites que nous avons passé ici la soirée. Nous nous asseyons, presque en même temps on sonne à arracher la sonnette; pour nous, nous sommes assis à écouter la Bible, je crois même que l’un de nous prend le livre.
1890Les commissaires entrent. Qui ils étaient, je n’en sais rien; je les regardais fort peu, apparemment.
1891«Ces citoyens ont-ils passé la soirée ici?
1892—Oui, messieurs; oui, citoyens,»dirent en se reprenant les pauvres dévotes effrayées. Je crois que leur frère, M. Caudey, vieux commis employé depuis quarante-cinq ans à l’hôpital, était avec elles.
1893Il fallait que ces commissaires ou citoyens zélés fussent bien peu clairvoyants ou bien disposés pour M. Gagnon, qui était vénéré de toute la ville, à partir de M. le baron des Adrets jusqu’à Poulet, le gargotier, car notre trouble devait nous faire faire une étrange figure au milieu de ces pauvres dévotes hors d’elles-mêmes par la peur. Peut-être cette peur, qui était aussi grande que la nôtre, nous sauva, toute l’assemblée devait avoir la même mine effarée.
1894Les commissaires répétèrent deux ou trois fois leur question: «Les citoyens ont-ils passé ici toute la soirée? Personne n’est-il entré depuis que vous avez entendu tirer le coup de pistolet?»
1895Le miraculeux, auquel nous songeâmes depuis, c’est que ces vieilles jansénistes aient voulu mentir. Je crois qu’elles se laissèrent aller à ce péché par vénération pour mon grand-père.
1896Les commissaires prirent nos noms et enfin déguerpirent.
1897Les compliments furent courts de nous à ces demoiselles. Nous prêtâmes l’oreille; quand nous n’entendîmes plus les commissaires, nous sortîmes, et continuâmes à monter vers le passage[23].
1898Mante et Treillard[24], plus agiles que nous et qui étaient entrés dans la porte G[25] avant nous, nous contèrent le lendemain que quand ils parvinrent à la porte G’, sur la Grande-rue, ils la trouvèrent occupée par deux gardes. Ces Messieurs se mirent à parler de l’amabilité des demoiselles avec qui ils avaient passé la soirée, les gardes ne leur firent aucune question et ils filèrent.
1899Leur récit m’a fait tellement l’impression de la réalité que je ne saurais dire si ce ne fut pas Colomb et moi qui sortîmes[26] en parlant de l’amabilité de ces demoiselles.
1900Il me semblerait plus naturel que Colomb et moi entrâmes dans la maison, puis il s’en alla une demi-heure après.
1901Le piquant fut les discussions auxquelles mon père et ma tante Elisabeth se livraient sur les auteurs présumés de la révolte. Il me semble que je contai tout à ma sœur Pauline, qui était mon amie.
1902Le lendemain, à l’Ecole centrale, Monval (depuis colonel et méprisé), qui ne m’aimait pas, me dit:
1903«Hé bien! toi et les tiens vous avez tiré un coup de pistolet sur l’arbre de la Fraternité!»
1904Le délicieux fut d’aller contempler l’état de l’écriteau: il était criblé.
1905Les sceptres, couronnes et autres attributs vaincus étaient peints au midi, du côté qui regardait l’arbre de la Liberté. Les couronnes, etc., étaient peintes en jaune clair sur du papier tendu sur une toile ou sur une toile préparée pour la peinture à l’huile.
1906Je n’ai pas pensé à cette affaire depuis quinze ou vingt ans. J’avouerai que je la trouve fort belle. Je me répétais souvent, avec enthousiasme, dans ce temps-là, et j’ai encore répété, il n’y a pas quatre jours, ce vers d’Horace:
1907Albe vous a nommé, je ne vous connais plus!
1908Cette action était bien d’accord avec cette admiration.
1909Le singulier, c’est que je n’aie pas tiré moi-même le coup de pistolet; mais je ne pense pas que ç‘ait été par prudence blâmable. Il me semble, mais je l’entrevis d’une façon douteuse et comme à travers un brouillard, que Treillard, qui arrivait de son village (Tullins, je pense[27]), voulut absolument tirer le coup de pistolet comme pour se donner le droit de bourgeoisie parmi nous[28].
1910En écrivant ceci, l’image de l’arbre de la Fraternité apparaît à mes yeux, ma mémoire fait des découvertes. Je crois voir que l’arbre de la Fraternité était environné d’un mur de deux pieds de haut garni de pierre de taille et soutenant une grille de fer de cinq ou six pieds de haut[29].
1911Jomard[30] était un gueux de prêtre, comme plus tard Ming, qui se fit guillotiner pour avoir empoisonné son beau-père, un M. Martin, de Vienne, ce me semble, ancien membre du Département, comme on disait. Je vis juger ce coquin-là, et ensuite guillotiner. J’étais sur le trottoir, devant la pharmacie de M. Plana.
1912Jomard avait laissé croître sa barbe, il avait les épaules drapées dans un drap rouge, comme parricide.
1913J’étais si près qu’après l’exécution je voyais les gouttes de sang se former le long du couteau avant de tomber. Cela me fit horreur, et pendant je ne sais combien de jours je ne pus manger de bouilli (bœuf).
1914[1] Le chapitre XXXIII est le chapitre XXVIII du manuscrit (fol. 501 à 526).—Ecrit à Rome, les 20, 22 et 24 janvier.— On lit en tête du fol. 501: «20 janvier 1836. Le 3 décembre, j’en étais à 93.»
1915[2] … cette jolie mélodie!—Variante: «Belle.»
1916[3] … tuer un tourdre …—Ancien nom de la grive.
1917[4] … la montagne de Taillefer.—Le Taillefer (2.861 m. d’altitude) ferme l’horizon vers le sud-est, à 23 kilomètres environ à vol d’oiseau de Furonières, près Claix.
1918[5] Ce fut un des plus vifs bonheurs de ma vie.—Suit un croquis de la scène: en haut d’une pente assez forte, mais courte, le jeune Beyle en H; au milieu de cette pente, en «T’, vigne d’où se leva le tourdre en entendant le bruit de mon approche», et en T, le cerisier; au bas, la grande pièce s’étend horizontalement.
1919[6] … l’espagnolisme communiqué par …—Variante: «L’espagnolisme de.»
1920[7] … Joseph Brun, le tailleur de nos hautaies.—En face, au verso du fol. 503, est une carte-esquisse du rocher de Comboire et de la vallée du Drac depuis le pont de Claix jusqu’au pont suspendu de Grenoble. Au bord du rocher de Comboire («précipices de deux ou trois cents pieds de haut»), en «H, moi; j’avais une vue superbe sur les côteaux d’Echirolles et de Jarrie, et mon regard enfilait la vallée». A propos du pont suspendu, Stendhal écrit: «Pont de fil de fer, dit de Seyssins, qui succéda au bac vers 1827, construit par mon ami Louis Crozet; le plat colonel Monval, méprisé de tout le monde (et loué à sa mort dans la Quotidienne), était actionnaire de ce pont, et ne voulait pas que Crozet, ingénieur en chef, fît l’épreuve complète. Par une lithographie les Périer (Casimir, Augustin, etc.) veulent ôter cette gloire à Crozet et la donner à un de leurs neveux. En tout les Périer trompeurs, finasseurs, de mauvaise foi, plats, bas.»
1921[8] … de laquelle il eût fallu …—Variante: «Il fallait.»
1922[9] … je pensais fort, ce jour-là, au péril du retour …—Suit un profil des précipices du rocher de Comboire, avec ressauts coupant la pente en A et en B.
1923[10] … je le pris pour un chien.—Suit un croquis de la scène. En outre, au verso du fol. 508, Stendhal a figuré, en coupe, le profil de la pente du rocher de Comboire avec quatre sentiers horizontaux A, B, C, D. Ces sentiers naturels sont fréquents dans les Alpes calcaires du Dauphiné, où ils portent le nom de «sangles».
1924[11] … au Peuil de Claix …—Le Peuil de Claix est un plateau étroit et long, assez marécageux, situé à l’est et au nord-est de Claix, au pied des escarpements calcaires des montagnes du Vercors sur la vallée du Drac, à 1.000 mètres environ d’altitude. Depuis longtemps les chamois ont déserté ce lieu, aujourd’hui assez fréquenté.—Au verso du fol. 508, Stendhal a figuré deux profits des pentes, depuis Claix jusqu’à la crête des montagnes. Il a noté au bas de l’un: «Toutes ces pentes sont exagérées;»mais il dit de l’autre: «Ceci est plus correct.»
1925[12] … Les Balmes.—Les Balmes, commune de Fontaine, entre Seyssins et Sassenage.
1926[13] … vis-à-vis les fenêtres de feu M. Le Roy.—Suit un plan de la place Grenette. En «F était cet arbre, qui peut-être n’avait qu’un bouquet de feuilles au haut de la tige»; en «P était la pompe»; en «C, la porte de la maison de mon grand-père si souvent mentionnée, et dont le premier étage était occupé par les demoiselles Caudey, dévotes». (Voir notre plan de Grenoble en 1793.) [14] L’inscription avait plusieurs lignes …—Voici l’inscription, faite non par M. Jay, mais par un peintre vitrier: Mort à la Royauté. Constitution de l’an III. Il n’y avait pas autre chose. (Note au crayon de R. Colomb.) [15] Moi seul j’eus l’idée de la chose …—C’est chez R[omain] C[olomb] que le complot fut arrêté; l’idée première appartient-elle à R. C. ou à H. B.? C’est ce que je ne saurais dire. Mais l’un des deux eût fait la chose, quand même ils n’auraient eu aucun complice; il pouvait y en avoir une douzaine en tout: Casimir Prié, les trois Faure, Robin. (Note au crayon de R. Colomb.) [16] … ce fut Treillard ou Mante.—Ce dernier. (Note au crayon de R. Colomb.) [17] … il me semble qu’il y avait une barrière autour de l’arbre.—Oui. (Note au crayon de R. Colomb.) Suit un plan de la scène. La ligne PP’ est l’espace compris entre l’arbre de la Liberté et celui de la Fraternité.
1927[18] … et donnâmes le mot à Mante ou à Treillard.—Le pistolet, appartenant à H. B., fut chargé jusqu’au bout chez R. C., sur son lit, et en partie avec ses munitions. La charge se composait de deux coups ordinaires de poudre, de chevrotines et de gros plombs de lièvre, en fer coulé. H. B. et R. C. étaient avec Mante, qui lâcha le coup et vint immédiatement se réunir aux deux premiers, dans l’allée de la maison Gagnon, sur la place Grenette. L’un de ces trois grands coupables, H. B., se réfugia chez mesdemoiselles Caudey, marchande de modes, au premier étage, tandis que R.
1928C. et Mante grimpaient dans les greniers pour se soustraire aux recherches que la police ne manquerait pas de faire. En montant l’escalier, Mante remit le pistolet à R. C., qui voyait tous les jours H. B. Arrivés dans une espèce de bûcher, R. C., enrhumé de la poitrine, se remplit la bouche de suc de réglisse, afin que sa toux n’attirât pas l’attention des explorateurs de la maison. Au milieu de cette situation assez critique, R. C. se rappela qu’il existait dans ces greniers un corridor, au moyen duquel on communiquait à un escalier de service donnant dans la Grande-rue. Ce souvenir sauva les deux amis qui, arrivés dans l’allée et voyant à la porte deux personnes qu’ils prirent pour des agents de police, se mirent à causer tranquillement, et comme des enfants, des jeux qui venaient de les occuper; de là, ils regagnèrent paisiblement leur logis, R. C. porteur du pistolet. (26 octobre 1838.) (Note au crayon de R. Colomb.) [19] … beaucoup rapprochaient les chandelles et illuminaient.—Erreur. Tout ceci eut lieu quatre minutes après le coup; alors nous étions tous trois dans la maison, comme il est dit ci-devant, page 518. (Note au crayon de R. Colomb.) [20] … nous suivîmes donc la ligne FFF.—Un plan de cette scène est figuré au verso du fol. 518, et un autre au verso du fol. 514. La ligne FFF va du point M (arbre de la Fraternité) au point M’, porte de la maison Gagnon sur la Grande-rue, «sortie la nuit du coup de pistolet», en passant par l’entrée de la maison sur la place Grenette.
1929[21] Moi et un autre, Colomb peut-être …—Mante, Beyle et Colomb. (Note au crayon de R. Colomb.) [22] … occupées à lire la Bible.—Il n’y a que H. B. qui entra chez les demoiselles Caudey; R. C. et Mante filèrent par le passage dans les greniers et atteignirent ainsi la Grande-rue (voir page 518). (Note au crayon de R. Colomb.) [23] … et continuâmes à monter vers le passage.-Erreur. (Note au crayon de R. Colomb.) [24] Mante et Treillard …—Treillard n’était pas avec nous trois; voir page 518. (Note au crayon de R. Colomb.) [25] … qui étaient entrés dans la porte G …—G est la porte de la maison Gagnon sur la place Grenette et G’ la porte de la même maison sur la Grande-rue.
1930[26] … ce ne fut pas Colomb et moi qui sortîmes …—C’était C. et Mante, qui se quittèrent à quelques pas de la porte d’allée. C. rentra chez lui, peu rassuré sur les suites de l’affaire et assez embarrassé de sa contenance. Au souper, son père, qui se trouvait dans une maison de la place Grenette, au moment où le coup fut tiré, et se doutant qu’il était pour quelque chose dans cette affaire, lui adressa une verte réprimande. M. C. et toute sa famille ayant été longtemps emprisonnés, la coopération de son fils pouvait lui être fatale. (Note au crayon de R. Colomb.) [27] … qui arrivait de son village (Tullins, je pense) …—Bompertuis, à une lieue de Voiron. (Note au crayon de R. Colomb.) [28] … pour se donner le droit de bourgeoisie parmi nous.—Ce fut Mante. (Note au crayon de R. Colomb.) [29] … une grille de fer de cinq ou six pieds de haut.—Non. (Note au crayon de R. Colomb.) [30] Jomard …—En surcharge, de la main de R. Colomb: «Zomard.»
CHAPITRE XXXIV
1931Je crois que j’ai expédié tout ce dont je voulais parler avant d’entrer dans le dernier récit que j’aurai à faire des choses de Grenoble, je veux dire de ma cascade dans les mathématiques.
1932Mlle Kably était partie depuis longtemps et il ne m’en restait plus qu’un souvenir tendre; Mlle Victorine Bigillion était beaucoup à la campagne; mon seul plaisir en lecture était Shakespeare et les Mémoires de Saint-Simon, alors en sept volumes, que j’achetai plus tard en douze volumes, avec les Caractères de …[2], passion qui a duré comme celle des épinards en physique et qui est aussi forte pour le moins à cinquante-trois[3] qu’à treize ans.
1933J’aimais d’autant plus les mathématiques que je méprisais davantage mes maîtres, MM. Dupuy et Chabert. Malgré l’emphase et le bon ton, l’air de noblesse et de douceur, qu’avait M. Dupuy en adressant la parole à quelqu’un, j’eus assez de pénétration pour deviner qu’il était infiniment plus ignare que M. Chabert. M. Chabert qui, dans la hiérarchie sociale des bourgeois de Grenoble, se voyait tellement au-dessous de M. Dupuy, quelquefois, le dimanche ou le jeudi matin, prenait un volume d’Euler ou de …[4] et se battait ferme avec la difficulté. Il avait cependant toujours l’air d’un apothicaire qui sait de bonnes recettes, mais rien ne montrait comment ces recettes naissent les unes des autres, nulle logique, nulle philosophie dans cette tête; par je ne sais quel mécanisme d’éducation ou de vanité, peut-être par religion, le bon M. Chabert haïssait jusqu’au nom de ces choses.
1934Avec ma tête d’aujourd’hui, j’avais il y a deux minutes l’injustice de m’étonner comment je ne vis pas sur-le-champ le remède. Je n’avais aucun secours, par vanité mon grand-père répugnait aux mathématiques, qui étaient la seule borne de sa science presque universelle. Cet homme, ou plutôt monsieur Gagnon n’a jamais rien oublié de ce qu’il a lu, disait-on avec respect à Grenoble. Les mathématiques formaient la seule réponse de ses ennemis. Mon père abhorrait les mathématiques par religion, je crois, il ne leur pardonnait un peu que parce qu’elles apprennent à lever le plan des domaines. Je lui faisais sans cesse des copies du plan de ses biens à Claix, à Echirolles, à Fontagnier, au Chayla (vallée près … [5]), où il venait de faire une bonne affaire.
1935Je méprisais Bezout, autant que MM. Dupuy et Chabert.
1936Il y avait bien cinq à six forts à l’Ecole centrale, qui furent reçus à l’Ecole polytechnique en 1797 ou 98, mais ils ne daignaient pas répondre à mes difficultés[6], peut-être exposées peu clairement, ou plutôt qui les embarrassaient.
1937J’achetai ou je reçus en prix les œuvres de l’abbé Marie, un volume in-8°. Je lus ce volume avec l’avidité d’un roman. J’y trouvai les vérités exposées en d’autres termes, ce qui me fit beaucoup de plaisir et récompensa ma peine, mais du reste rien de nouveau.
1938Je ne veux pas dire qu’il n’y ait pas réellement du nouveau, peut-être je ne le comprenais pas, je n’étais pas assez instruit pour le voir.
1939Pour méditer plus tranquillement, je m’étais établi dans le salon meublé de douze beaux fauteuils brodés par ma pauvre mère et que l’on n’ouvrait qu’une ou deux fois l’an, pour ôter la poussière. Cette pièce m’inspirait le recueillement, j’avais encore, dans ce temps-là, l’image des jolis soupers donnés par ma mère. On quittait ce salon étincelant de lumières pour passer, à dix heures sonnant, dans la belle salle-à-manger, où l’on trouvait un poisson énorme. C’était le luxe de mon père; il avait encore cet instinct dans l’état de dévotion et de spéculations d’agriculture où je l’ai vu abaissé.
1940C’est sur la table T[7] que j’avais écrit[8] le premier acte ou les cinq actes de mon drame, que j’appelais comédie, en attendant le moment du génie, à peu près comme si un ange eût dû m’apparaître.
1941Mon enthousiasme pour les mathématiques avait peut-être eu pour base principale mon horreur pour l’hypocrisie, l’hypocrisie, à mes yeux, c’était ma tante Séraphie, madame Vignon et leurs p[rêtres].
1942Suivant moi, l’hypocrisie était impossible en mathématiques et, dans ma simplicité juvénile, je pensais qu’il en était ainsi dans toutes les sciences où j’avais ouï dire qu’elles s’appliquaient. Que devins-je quand je m’aperçus que personne ne pouvait m’expliquer comment il se faisait que: moins par moins donne plus (-X-= +)? (C’est une des bases fondamentales de la science qu’on appelle algèbre.) On faisait bien pis que ne pas m’expliquer cette difficulté (qui sans doute est explicable, car elle conduit à la vérité), on me l’expliquait par des raisons évidemment peu claires pour ceux qui me les présentaient[9].
1943M. Chabert, pressé par moi, s’embarrassait, répétait sa leçon, celle précisément contre laquelle je faisais des objections, et finissait par avoir l’air de me dire:
1944«Mais c’est l’usage, tout le monde admet cette explication. Euler et Lagrange, qui apparemment valaient autant que vous, l’ont bien admise. Nous savons que vous avez beaucoup d’esprit (cela voulait dire: Nous savons que vous avez remporté un premier prix de belles-lettres et bien parlé à M. Tortelebeau et aux autres membres du Département), vous voulez apparemment vous singulariser.»
1945Quant à M. Dupuy, il traitait mes timides objections (timides à cause de son ton d’emphase) avec un sourire de hauteur voisin de l’éloignement. Quoique beaucoup moins fort que M. Chabert, il était moins bourgeois, moins borné, et peut-être jugeait sainement de son savoir en mathématiques. Si aujourd’hui je voyais ces Messieurs huit jours, je saurais sur-le-champ à quoi m’en tenir. Mais il faut toujours en revenir à ce point.
1946Elevé sous une cloche de verre par des parents dont le désespoir rendait encore l’esprit plus étroit, sans aucun contact avec les hommes, j’avais des sensations vives à quinze ans, mais j’étais bien plus incapable qu’un autre enfant de juger les hommes et de deviner leurs diverses comédies. Ainsi, je n’ai pas grande confiance, au fond, dans tous les jugements dont j’ai rempli[10] les 536 pages précédentes. Il n’y a de sûrement vrai que les sensations, seulement pour parvenir à la vérité il faut mettre quatre dièses à mes impressions. Je les rends avec la froideur et les sens amortis par l’expérience d’un homme de quarante ans[11].
1947Je me rappelle distinctement que, quand je parlais de ma difficulté de moins par moins à un fort, il me riait au nez; tous étaient plus ou moins comme Paul-Emile Teisseire et apprenaient par cœur. Je leur voyais dire souvent au tableau[12], à la fin des démonstrations:
1948«Il est donc évident que», etc.
1949Rien n’est moins évident pour vous, pensais-je. Mais il s’agissait de choses évidentes pour moi, et desquelles, malgré la meilleure volonté, il était impossible de douter.
1950Les mathématiques ne considèrent qu’un petit coin des objets (leur quantité), mais sur ce point elles ont l’agrément de ne dire que des choses sûres, que la vérité, et presque toute la vérité.
1951Je me figurais à quatorze ans, en 1797, que les hautes mathématiques, celles que je n’ai jamais sues, comprenaient tous ou à peu près tous les côtés des objets, qu’ainsi, en avançant, je parviendrais à savoir des choses sûres, indubitables, et que je pourrais me prouver à volonté, sur toutes choses.
1952Je fus longtemps à me convaincre que mon objection sur: moins par moins donne plus, ne pourrait pas absolument entrer dans la tête de M. Chabert, que M. Dupuy n’y répondrait jamais que par un sourire de hauteur, et que les forts auxquels je faisais des questions se moqueraient toujours de moi.
1953J’en fus réduit à ce que je me dis encore aujourd’hui: il faut bien que moins par moins donne plus soit vrai, puisque évidemment, en employant à chaque instant cette règle dans le calcul, on arrive à des résultats vrais et indubitables.
1954Mon grand malheur était cette figure:
1955Supposons que RP soit la ligne qui sépare le positif du négatif, tout ce qui est au-dessus est positif, comme négatif tout ce qui est au-dessous; comment, en prenant le carré B autant de fois qu’il y a d’unités dans le carré A, puis-je parvenir à faire changer de côté au carré C?
1956Et, en suivant une comparaison gauche, que l’accent souverainement traînard et grenoblois de M. Chabert rendait encore plus gauche, supposons que les quantités négatives sont les dettes d’un homme, comment, en multipliant 10.000 francs de dette par 500 francs, cet homme aura-t-il et parviendra-t-il à avoir une fortune de cinq millions?
1957M. Dupuy et M. Chabert sont-ils des hypocrites comme les p[rêtres] qui viennent dire la [messe] chez mon grand-père, et mes chères mathématiques ne sont-elles qu’une tromperie? Je ne savais comment arriver à la vérité. Ah! qu’alors un mot sur la logique ou l’art de trouver la vérité eût été avidement écouté par moi! Quel moment pour m’expliquer la Logique de M. de Tracy! Peut-être j’eusse été un autre homme, j’aurais eu une bien meilleure tête [13].
1958Je conclus, avec mes pauvres petites forces, que M. Dupuy pouvait bien être un trompeur, mais que M. Chabert était un bourgeois vaniteux qui ne pouvait comprendre qu’il existât des objections non vues par lui.
1959Mon père et mon grand-père avaient l’Encyclopédie in-folio de Diderot et d’Alembert; c’est, ou plutôt c’était, un ouvrage de sept à huit cents francs. Il faut une terrible influence pour engager un provincial à mettre un tel capital en livres, d’où je conclus, aujourd’hui, qu’il fallait qu’avant ma naissance mon père et mon grand-père eussent été tout-à-fait du parti philosophique[14].
1960Mon père ne me voyait feuilleter l’Encyclopédie qu’avec chagrin. J’avais la plus entière confiance en ce livre-là, à cause de l’éloignement de mon père et de la haine décidée qu’il inspirait aux p[rêtres] qui fréquentaient la maison. Le grand vicaire et chanoine Rey, grande figure de papier mâché, haut de cinq pieds dix pouces, faisait une singulière grimace en prononçant de travers les noms de Diderot et de d’Alembert. Cette grimace me donnait une jouissance intime et profonde, je suis encore fort susceptible de ce genre de plaisir[15]. Je le goûtai quelquefois en 1815, en voyant les nobles refuser le courage à Nicolas Bonaparte, car alors tel était le nom de ce grand homme, et cependant dès 1807 j’avais désiré passionnément qu’il ne conquît pas l’Angleterre; où se réfugier alors?
1961Je cherchai donc à consulter les articles mathématiques de d’Alembert dans l’Encyclopédie; leur ton de fatuité, l’absence de culte pour la vérité me choqua fort, et d’ailleurs j’y compris peu. De quelle ardeur j’adorais la vérité alors Avec quelle sincérité je la croyais la reine du monde, dans lequel j’allais entrer! Je ne lui voyais absolument d’autres ennemis que les p[rêtres].
1962Si moins par moins donne plus m’avait donné beaucoup de chagrin, on peut penser quel noir s’empara de mon âme quand je commençai la Statique de Louis Monge, le frère de l’illustre Monge, et qui allait venir faire les examens pour l’Ecole polytechnique.
1963Au commencement de la géométrie, on dit: On donne le nom de PARALLÈLES à deux lignes qui, prolongées à l’infini, ne se rencontreraient jamais. Et, dès le commencement de la Statique, cet insigne animal de Louis Monge a mis à peu près ceci: Deux lignes parallèles peuvent être considérées comme se rencontrant, si on les prolonge à l’infini.
1964Je crus lire un catéchisme[16], et encore un des plus maladroits. Ce fut en vain que je demandai des explications à M. Chabert.
1965«Mon petit, dit-il en prenant cet air paterne qui va si mal au renard dauphinois, l’air d’Edouard Mounier (pair de France en 1836), mon petit, vous saurez cela plus tard.»
1966Et le monstre, s’approchant de son tableau en toile cirée et traçant deux lignes parallèles et très voisines, me dit:
1967«Vous voyez bien qu’à l’infini on peut dire qu’elles se rencontrent.»
1968Je faillis tout quitter. Un cafard, adroit et bon jésuite[17], aurait pu me convertir à ce moment en commentant cette maxime:
1969«Vous voyez que tout est erreur, ou plutôt qu’il n’y a rien de faux, rien de vrai, tout est de convention, adoptez les conventions qui vous feront le mieux recevoir dans le monde. Or, la canaille est patriote et toujours salira ce côté de la question; faites-vous donc aristocrate, comme vos parents, et nous trouverons moyen de vous envoyer à Paris et de vous recommander à des dames influentes.»
1970[1] Le chapitre XXXIV est le chapitre XXIX du manuscrit (fol. 528 à 550; il n’y a pas de fol. 527).—Ecrit à Rome, du 24 au 26 janvier 1836.
1971[2] … les Caractères de …—Un mot illisible.
1972[3] … à cinquante-trois qu’à treize ans.—Ms.: «25 x √4 + 3.»
1973[4] … un volume d’Euler ou de …—Le nom a été laissé en blanc.
1974[5] … au Chayla (vallée près …) …—Le nom a été laissé en blanc.
1975[6] … répondre à mes difficultés …—Variante: «Questions.»
1976[7] C’est sur la table T …—Suit un plan d’une partie de l’appartement Beyle, rue des Vieux-Jésuites. Dans le salon, en face de la fenêtre, en T, est la table où travaillait le jeune Henri; dans la «chambre toujours fermée de ma mère»était un «tableau en toile cirée».
1977[8] … que j’avais écrit …—Variante: «Composé.»
1978[9] … pour ceux qui me les présentaient—On lit en face du fol. 535 (fol. 534 verso): «Testament,—Je donne et lègue ce volume et tous les volumes de la Vie de Henri Brulard à M. Abraham Constantin, chevalier de la Légion d’honneur, et après lui, s’il ne les imprime pas, à MM. Levavasseur, libraire, place Vendôme, Philarète Chasles, homme de lettres, Amyot, Pourret, libraires. Rome, le 20 janvier 1836. H. BEYLE.»
1979[10] … tous les jugements dont j’ai rempli …—Variante: «Que j’ai écrits dans … »
1980[11] … l’expérience d’un homme de quarante ans.—Les trois quarts du feuillet sont blancs.
1981[12] Je leur voyais dire souvent au tableau …—Suit un croquis représentant un élève au tableau, et au pied de l’estrade «M. Dupuy dans son grand fauteuil».
1982[13] … j’aurais eu une bien meilleure tête.—En face, au verso du fol. 542, est un plan de l’appartement Beyle, rue des Vieux-Jésuites; dans le salon, près de la fenêtre, la table du jeune Henri «piochant l’abbé Marie», accompagnée de cette inscription: «Bonheur solitaire. Là j’étais à l’abri des vexations de Séraphie. Misanthropie anticipée, à quatorze ans.»
1983[14] … mon père et mon grand-père eussent été tout-à-fait du parti philosophique.—Cette conséquence peut être fausse. Au moment où l’Encyclopédie parut, tout le monde en raffola. L’abbé Rochas, mon petit-oncle, dont le revenu ne dépassait probablement pas douze ou quinze cents francs, eut son Encyclopédie, dont les images ont commencé à me donner le goût des gravures, tableaux, etc. Et il était fort bon prêtre, sincèrement attaché à Rome! (Note au crayon de R.
1984Colomb.) [15] … je suis encore fort susceptible de ce genre de plaisir.—Qui diable pourrait s’intéresser aux simples mouvements d’un cœur, décrits sans rhétorique? Omar, avril 1836. (Note de Stendhal.) [16] Je crus lire un catéchisme …—Ms.: «Chismek.»
1985[17] … adroit et bon jésuite …—Ms.: «Tejé.»
CHAPITRE XXXV
1986Cela, dit avec entraînement, je devenais un coquin et j’aurais une grande fortune aujourd’hui.
1987Je me figurais le monde, à treize ans, uniquement d’après les Mémoires secrets de Duclos et les Mémoires de Saint-Simon en sept volumes. Le bonheur suprême était de vivre à Paris, faisant des livres, avec cent louis de rente. Marion me dit que mon père me laisserait bien plus[2].
1988Il me semble que je me dis: Vraies ou fausses, les mathématiques me sortiront de Grenoble, de cette fange qui me fait mal au cœur.
1989Mais je trouve ce raisonnement bien avancé pour mon âge. Je continuais à travailler, ç‘aurait été un trop grand chagrin d’interrompre, mais j’étais profondément inquiet et attristé.
1990Enfin, le hasard voulut que je visse un grand homme et que je ne devinsse pas un coquin. Ici, pour la seconde fois le sujet surmonte le disant. Je tâcherai de n’être pas exagéré.
1991Dans mon adoration pour les mathématiques, j’entendais parler depuis quelque temps d’un jeune homme, fameux Jacobin, grand et intrépide chasseur, et qui savait les mathématiques bien mieux que MM. Dupuy et Chabert, mais qui n’en faisait pas métier. Seulement, comme il était fort peu riche, il avait donné des leçons à cet esprit faux, Anglès (depuis comte et préfet de police, enrichi par Louis XVIII à l’époque des emprunts).
1992Mais j’étais timide, comment oser l’aborder? Mais ensuite, ses leçons étant horriblement chères, douze sous par leçon, comment payer? (Ce prix me paraît trop ridicule; c’était peut-être vingt-quatre ou quarante sous.) Je contai tout cela avec plénitude de cœur à ma bonne tante Elisabeth, qui peut-être alors avait quatre-vingts ans, mais son excellent cœur et sa meilleure tête, s’il est possible, n’avaient que trente ans. Généreusement elle me donna beaucoup d’écus de six francs. Mais ce n’était pas l’argent qui devait coûter à cette âme[3]: remplie de l’orgueil le plus juste et le plus délicat, il fallait que je prisse ces leçons en cachette de mon père; et à quels reproches légitimes ne s’exposait-elle pas?
1993Séraphie vivait-elle encore? Je ne répondrais pas du contraire. Cependant, j’étais bien enfant à la mort de ma tante Séraphie, car, en apprenant sa mort dans la cuisine, vis-à-vis de l’armoire de Marion[4], je me jetai à genoux pour remercier Dieu d’une si grande délivrance.
1994Cet événement, les écus donnés si noblement par ma tante Elisabeth pour me faire prendre en secret des leçons de cet affreux jacobin, m’a empêché à tout jamais d’être un coquin. Voir un homme sur le modèle des Grecs et des Romains, et vouloir mourir plutôt que de n’être pas comme lui, ne fut qu’un moment: punto (Non sia che un punto (Alfieri)[5].
1995Je ne sais comment moi, si timide, je me rapprochai de M. Gros. (La fresque est tombée en cet endroit, et je ne serais qu’un plat romancier, comme Don Rugiero Caetani, si j’entreprenais d’y suppléer. Allusion aux fresques du Campo-Santo de Pise et à leur état actuel.) Sans savoir comment j’y suis arrivé, je me vois dans la petite chambre que Gros occupait à Saint-Laurent, le quartier le plus ancien et le plus pauvre de la ville. C’est une longue et étroite rue, serrée entre la montagne et la rivière. Je n’entrai pas seul dans cette petite chambre, mais quel était mon compagnon d’étude? Etait-ce Cheminade? Là-dessus, oubli le plus complet, toute l’attention de l’âme était apparemment pour Gros. (Ce grand homme est mort depuis si longtemps que je crois pouvoir lui ôter le Monsieur[6].) C’était un jeune homme d’un blond foncé, fort actif, mais fort gras, il pouvait avoir vingt-cinq à vingt-six ans; ses cheveux étaient extrêmement bouclés et assez longs, il était vêtu d’une redingote[7] et nous dit:
1996«Citoyens[8], par où commençons-nous? Il faudrait savoir ce que vous savez déjà.
1997—Mais nous savons les équations du second degré.»
1998Et, en homme de sens, il se mit à nous montrer ces équations, c’est-à-dire la formation d’un carré de a + b, par exemple, qu’il nous fit élever à la seconde puissance: a2 + 2 ab + b2, la supposition que le premier membre de l’équation était un commencement de carré, le complément de ce carré, etc.
1999C’étaient les cieux ouverts pour nous, ou du moins pour moi. Je voyais enfin le pourquoi des choses, ce n’était plus une recette d’apothicaire tombée du ciel pour résoudre les équations.
2000J’avais un plaisir vif, analogue à celui de lire un roman entraînant. Il faut avouer que tout ce que Gros nous dit sur les équations du second degré était à peu près dans l’ignoble Bezout, mais là notre œil ne daignait pas le voir. Cela était si platement exposé que je ne me donnais la peine d’y faire attention.
2001A la troisième ou quatrième leçon, nous passâmes aux équations du troisième degré, et là Gros fut entièrement neuf. Il me semble qu’il nous transportait d’emblée à la frontière de la science et vis-à-vis la difficulté à vaincre, ou devant le voile qu’il s’agissait de soulever. Par exemple, il nous montrait l’une après l’autre les diverses manières de résoudre les équations du troisième degré, quels avaient été les premiers essais de Cardan[9], peut-être ensuite les progrès, et enfin la méthode présente[10].
2002Nous fûmes fort étonnés qu’il ne nous fît pas démontrer la même proposition l’un après l’autre. Dès qu’une chose était bien comprise, il passait à une autre.
2003Sans que Gros fût le moins du monde charlatan, il avait l’effet de cette qualité si utile dans un professeur, comme dans un général en chef, il occupait toute mon âme. Je l’adorais et le respectais tant que peut-être je lui déplus. J’ai rencontré si souvent cet effet désagréable et surprenant que c’est peut-être par une erreur de mémoire que je l’attribue à la première de mes passions d’admiration. J’ai déplu à M. de Tracy et à Madame Pasta pour les admirer avec trop d’enthousiasme[11].
2004Un jour de grande nouvelle, nous parlâmes politique toute la leçon et, à la fin, il ne voulut pas de notre argent. J’étais tellement accoutumé au genre sordide des professeurs dauphinois, MM. Chabert, Durand, etc., que ce trait fort simple redoubla mon admiration et mon enthousiasme. Il me semble, à cette occasion, que nous étions trois, peut-être Cheminade, Félix Faure et moi, et il me semble aussi que nous mettions, sur la petite table A, chacun une pièce de douze sous.
2005Je ne me souviens presque de rien pour les deux dernières années 1798 et 1799. La passion pour les mathématiques absorbait tellement mon temps que Félix Faure m’a dit que je portais alors mes cheveux trop longs, tant je plaignais la demi-heure qu’il faudrait perdre pour les faire couper[12].
2006Vers la fin de l’été 1799, mon cœur de citoyen était navré de nos défaites en Italie, Novi et les autres, qui causaient à mes parents une vive joie, mêlée cependant d’inquiétude. Mon grand-père, plus raisonnable, aurait voulu que les Russes et les Autrichiens n’arrivassent pas à Grenoble. Mais, à vrai dire, je ne puis presque parler de ces vœux de ma famille que par supposition, l’espoir de la quitter bientôt et l’amour vif et direct pour les mathématiques m’absorbaient au point de ne plus donner que bien peu d’attention aux discours de mes parents. Je ne me disais pas distinctement peut-être, mais je sentais ceci: Au point où j’en suis, que me font ces radotages!
2007Bientôt, une crainte égoïste vint se mêler à mon chagrin de citoyen. Je craignais qu’à cause de l’approche des Russes il n’y eût pas d’examen à Grenoble.
2008Bonaparte débarqua à Fréjus. Je m’accuse d’avoir eu ce désir sincère: ce jeune Bonaparte, que je me figurais un beau jeune homme comme un colonel d’opéra-comique, devrait se faire roi de France.
2009Ce mot ne réveillait en moi que des idées brillantes et généreuses. Cette plate erreur était le fruit de ma plus plate éducation. Mes parents étaient comme des domestiques à l’égard du Roi. Au seul nom de Roi et de Bourbon, les larmes leur venaient aux yeux.
2010Je ne sais pas si, ce plat sentiment, je l’eus en 1797, en me délectant au récit des batailles de Lodi, d’Arcole, etc., etc., qui désolaient mes parents qui longtemps cherchèrent à ne pas y croire, ou si je l’eus en 1799, à la nouvelle du débarquement de Fréjus. Je penche pour 1797.
2011Dans le fait, l’approche de l’ennemi fit que M. Louis Monge, examinateur de l’Ecole polytechnique, ne vint pas à Grenoble. Il faudra que nous allions à Paris, dîmes-nous tous. Mais, pensais-je, comment obtenir un tel voyage de mes parents? Aller dans la Babylone moderne, dans la ville de la corruption, à seize ans et demi! Je fus extrêmement agité, mais je n’ai aucun souvenir distinct.
2012Les examens du cours de mathématiques de M. Dupuy arrivèrent et ce fut un triomphe pour moi.
2013Je remportai le premier prix sur huit ou neuf jeunes gens, la plupart plus âgés et plus protégés que moi, et qui tous, deux mois plus tard, furent reçus élèves de l’Ecole polytechnique.
2014Je fus éloquent au tableau; c’est que je parlais d’une chose à laquelle je réfléchissais passionnément depuis quinze mois au moins, et que j’étudiais depuis trois ans (à vérifier), depuis l’ouverture du cours de M. Dupuy dans la salle du rez-de-chaussée de l’Ecole centrale. M. Dausse, homme obstiné et savant, voyant que je savais, me fit les questions les plus difficiles et les plus propres à m’embarrasser. C’était un homme d’un aspect terrible et jamais encourageant. (Il ressemblait à Domeniconi, un excellent acteur que j’admire à Valle en janvier 1836.) M. Dausse, ingénieur en chef, ami de mon grand-père (qui était présent à mon examen et avec délices), ajouta au premier prix un volume in-4° d’Euler. Peut-être ce don fut-il fait en 1798, année à la fin de laquelle je remportai aussi le premier prix de mathématiques. (Le cours de M. Dupuy se composait de deux années, ou même de trois.) Aussitôt après l’examen, le soir, ou plutôt le soir du jour que mon nom fut affiché avec tant de gloire («Mais à cause de la façon dont le citoyen «B[eyle] a répondu, de l’exactitude, de la facilité «brillante…»), c’est le dernier effort de la politique de M. Dupuy; sous prétexte de ne pas nuire à mes sept ou huit camarades, le plus fort avait été de leur faire obtenir le premier prix, sous prétexte de ne pas leur nuire pour l’admission à l’Ecole polytechnique; mais M. Dausse, entêté en diable, fit mettre dans le procès-verbal, et par conséquent imprimer, une phrase comme la précédente.
2015Je me vois passant dans le bois du Jardin-de-Ville, entre la statue d’Hercule et la grille, avec Bigillion et deux ou trois autres, enivrés de mon triomphe, car tout le monde le trouva juste et on voyait bien que M. Dupuy ne m’aimait pas; le bruit des leçons que j’étais allé prendre de ce jacobin de Gros, moi qui avais l’avantage de suivre son cours, de lui M. Dupuy, n’était pas pour me réconcilier avec lui.
2016Donc, passant par là, je disais à Bigillion, en philosophant comme notre habitude:
2017«En ce moment, on pardonnerait à tous ses ennemis.
2018—Au contraire, dit Bigillion, on s’approcherait d’eux pour les vaincre.»
2019La joie m’enivrait un peu, il est vrai, et je faisais des raisonnements pour la cacher; cependant, au fond, cette réponse marque la profonde bassesse de Bigillion, plus terre-à-terre que moi, et, en même temps, l’exaltation espagnole à laquelle[13] j’eus le malheur d’être sujet toute ma vie[14].
2020Je vois des circonstances: Bigillion, mes compagnons et moi, nous venions de lire l’affiche avec la phrase sur moi.
2021Sous la voûte du concert, le procès-verbal des examens, signé des membres de l’administration départementale, était affiché à la porte de la Salle des Concerts.
2022Après cet examen triomphant, j’allai à Claix. Ma santé avait un besoin impérieux de repos[15]. Mais j’avais une inquiétude nouvelle, à laquelle je rêvais dans le petit bois de Doyatières et dans les broussailles des îlots le long du Drac et de la pente à 45 degrés de Comboire[16] (je ne portais plus un fusil que pour la forme): mon père me donnerait-il de l’argent pour aller m’engouffrer dans la nouvelle Babylone, dans ce centre d’immoralité, à seize ans et demi?
2023Ici encore, l’excès de la passion, de l’émotion a détruit tout souvenir. Je ne sais nullement comment mon départ s’arrangea.
2024Il fut question d’un second examen par M. Dupuy, j’étais harassé, excédé de travail, réellement les forces étaient à bout. Repasser l’arithmétique, la géométrie, la trigonométrie, l’algèbre, les sections coniques, la statique, de façon à subir un nouvel examen, était une atroce corvée. Réellement, je n’en pouvais plus. Ce nouvel effort, auquel je m’attendais bien, mais en décembre, m’aurait fait prendre en horreur mes chères mathématiques. Heureusement, la paresse de M. Dupuy, occupé de ses vendanges de Noyarey, vint au secours de la mienne. Il me dit en me tutoyant, ce qui était le grand signe de faveur, qu’il connaissait parfaitement ce que je savais, qu’un nouvel examen était inutile, et il me donna d’un air digne et sacerdotal un superbe certificat certifiant une fausseté, à savoir qu’il m’avait fait subir un nouvel examen pour mon admission à l’Ecole polytechnique et que je m’en étais tiré supérieurement.
2025Mon oncle me donna deux ou quatre louis d’or que je refusai. Probablement, mon excellent grand-père et ma tante Elisabeth me firent des cadeaux, dont je n’ai aucune mémoire.
2026Mon départ fut arrangé avec un M. Rosset, connaissance de mon père, et qui retournait à Paris où il était établi.
2027Ce que je vais dire n’est pas beau. Au moment précis du départ, attendant la voiture, mon père reçut mes adieux au Jardin-de-Ville, sous les fenêtres des maisons faisant face à la rue Montorge.
2028Il pleuvait un peu. La seule impression que me firent ses larmes fut de le trouver bien laid.
2029Si le lecteur me prend en horreur, qu’il daigne se souvenir des centaines de promenades forcées aux Granges avec ma tante Séraphie, des promenades où l’on me forçait, pour me faire plaisir. C’est cette hypocrisie qui m’irritait le plus et qui m’a fait prendre ce vice en exécration.
2030L’émotion m’a ôté absolument tout souvenir de mon voyage avec M. Rosset, de Grenoble à Lyon, et de Lyon à Nemours.
2031C’était dans les premiers jours de novembre 1799, car à Nemours, à vingt ou vingt-cinq lieues de Paris, nous apprîmes les événements du 18 brumaire (ou 9 novembre 1799), qui avaient eu lieu la veille.
2032Nous les apprîmes le soir, je n’y comprenais pas grand’chose, et j’étais enchanté que le jeune général Bonaparte se fît roi de France. Mon grand-père parlait souvent et avec enthousiasme de Philippe-Auguste et de Bouvines, tout roi de France était, à mes yeux, un Philippe-Auguste, un Louis XIV ou un voluptueux Louis XV, comme je l’avais vu dans les Mémoires secrets de Duclos.
2033La volupté ne gâtait rien à mon imagination. Mon idée fixe, en arrivant à Paris, l’idée à laquelle je revenais quatre ou cinq fois le jour, en sortant, à la tombée de la nuit, à ce moment de rêverie, était qu’une jolie femme, une femme de Paris, bien autrement belle que Mlle Kably ou ma pauvre Victorine, verserait en ma présence ou tomberait dans quelque grand danger duquel je la sauverais, et je devais partir de là pour être son amant. Ma raison était une raison de chasseur.
2034Je l’aimerais avec tant de transport que je devais la trouver!
2035Cette folie, jamais avouée à personne, a peut-être duré six ans. Je ne fus un peu guéri que par la sécheresse des dames de la cour de Brunswick, au milieu desquelles je débutai, en novembre 1806.
2036[1] Le chapitre XXXV est le chapitre XXX du manuscrit (fol. 550 à 579).—Ecrit à Rome, les 26, 27, 29 et 30 janvier 1836.
2037[2] … mon père me laisserait bien plus.—Variante: «Davantage.»
2038[3] Mais ce n était pas l’argent qui devait coûter à cette âme …—Variantes: «Ce n’était pas là ce qui devait lui sembler pénible,»et: «Ce n’était pas l’argent qui coûtait à cette âme.»
2039[4] … dans la cuisine, vis-à-vis de l’armoire de Marion …—Suit un plan de la cuisine.
2040[5] (Non sia che un punto (Alfieri).—La moitié de la page a été laissée en blanc.
2041[6] … que je crois pouvoir lui ôter le Monsieur.—On lit, en face, au verso du fol. 555: «A placer: courses à la Grande-Chartreuse et Sarcenas.»
2042[7] … il était vêtu d’une redingote …—Gros était plus que négligé dans sa toilette; je l’ai vu lors de mon examen au cours d’histoire ancienne, dans l’été (1797 ou 1798), avec un pantalon large en nankin et sans bas. Autant que je puis m’en souvenir, il faisait payer chaque leçon trois francs, somme énorme, si on considère la valeur de l’argent, à Grenoble, à cette époque! (Note au crayon de R. Colomb.) [8] «Citoyens, par où commençons-nous?—Suit un plan de la salle d’études, dans l’appartement de Gros, rue Saint-Laurent. En «C, petit mauvais tableau, en toile cirée». A côté du plan, en «C, coupe de ce mauvais tableau; R, rebord où il y avait de la mauvaise craie blanche qui s’écrasait sous le doigt en écrivant sur le tableau. Je n’ai jamais rien vu de si pitoyable.»
2043[9] … Cardan …—Jérôme Cardan, mathématicien italien (1501-1576), découvrit la formule, ou du moins la démonstration, de l’équation du troisième degré, qui a pris le nom de formule de Cardan.
2044[10] … enfin la méthode présente.—La moitié du fol. 559 est en blanc.
2045[11] … avec trop d’enthousiasme.—On lit en tête du fol. 561: «29 janvier 1836. Pluie et temps froid, promenade à San Pietro in Montorio, où j’eus l’idée de ceci vers 1832.»
2046[12] … qu’il faudrait perdre pour les faire couper.—La moitié de ce fol. a été laissée en blanc. Les fol. 563 et 564 sont blancs.
2047[13] … l’exaltation espagnole à laquelle …—Ms.: «Auquel.»
2048[14] … j’eus le malheur d’être sujet toute ma vie.—En face, au verso du fol. 571, est un plan du bois du Jardin-de-Ville. Le bois était entouré d’une grille, et au milieu se trouvait la statue d’Hercule.—Cette statue est placée aujourd’hui plus au nord, dans la partie du jardin dite Jardin Français.
2049[15] Ma santé avait un besoin impérieux de repos.—En face, au verso du fol. 572, on lit: «Rome, 28 janvier 1836. Testament: Je lègue et donne ce volume et les deux précédents de la Vie de Henri Brulard à M. Abraham Constantin, chevalier de la Légion d’honneur, peintre sur porcelaine, domicilié à Genève, et après lui, s’il n’imprime pas, à MM. Romain Colomb, rue Godot-de-Mauroy, n° 35, à Paris, Levavasseur, libraire, Paulin, libraire, l’un après l’autre, Philarète Chastes, homme de lettres. Le manuscrit appartiendra à celui de ces Messieurs qui trouvera de son intérêt de l’imprimer, en abrégé ou en totalité. Rome, le 28 janvier 1836. H. BEYLE.»
2050[16] … la pente à 45 degrés de Comboire …—Suit un croquis du rocher de Comboire.
2051[p. 76] [p. 77]
CHAPITRE XXXVI
2052Paris M. Rosset me déposa dans un hôtel à l’angle des rues de Bourgogne et Saint-Dominique; on y entrait par la rue Saint-Dominique. On voulait me mettre près de l’Ecole polytechnique, où l’on croyait que j’allais entrer.
2053Je fus fort étonné du son des cloches qui sonnaient l’heure. Les environs de Paris m’avaient semblé horriblement laids; il n’y avait point de montagnes! Ce dégoût augmenta rapidement les jours suivants.
2054Je quittai l’hôtel et, par économie, pris une chambre sur le quinconce des Invalides. Je fus un peu recueilli et guidé par les mathématiciens qui, l’année précédente, étaient entrés à l’Ecole. Il fallut les aller voir.
2055Il fallut aller voir aussi mon cousin Daru.
2056C’était exactement la première visite que je faisais de ma vie.
2057M. Daru, homme du monde, âgé de quelque soixante-cinq ans, dut être bien scandalisé de ma gaucherie et cette gaucherie dut être bien dépourvue de grâce.
2058J’arrivais à Paris avec le projet arrêté d’être un séducteur de femmes, ce que j’appellerais aujourd’hui un Don Juan (d’après l’opéra de Mozart).
2059M. Daru avait été longtemps secrétaire général de M. de Saint-Priest, intendant du Languedoc, qui forme, ce me semble, sept départements aujourd’hui. On peut avoir vu dans les histoires que le fameux Basville[2], ce sombre tyran, avait été intendant ou plutôt roi du Languedoc de 1685 à 1710 peut-être. C’était un pays d’Etat, ce vestige de discussion publique et de liberté exigeait un secrétaire général habile sous un intendant espèce de grand seigneur, comme M. de Saint-Priest[3], qui fut peut-être intendant de 1775 à 1786.
2060M. Daru, sorti de Grenoble, fils d’un bourgeois prétendant à la noblesse, mais pauvre par orgueil, comme toute ma famille, était fils de ses œuvres, et sans voler avait peut-être réuni quatre ou cinq cent mille francs. Il avait traversé la Révolution avec adresse, et sans se laisser aveugler par l’amour ou la haine qu’il pouvait avoir pour les préjugés, la noblesse et le clergé. C’était un homme sans passion autre que l’utile de la vanité ou la vanité de l’utile, je l’ai vu trop d’en bas pour discerner lequel. Il avait acheté une maison rue de Lille, n° 505, au coin de la rue de Bellechasse, dont il n’occupait modestement que le petit appartement au-dessus de la porte cochère.
2061Le premier au fond de la cour était loué à Mme Rebuffel[4], femme d’un négociant du premier mérite, et homme à caractère et à âme chaude, tout le contraire de M. Daru. M. Rebuffel, neveu de M. Daru, lequel s’accommodait, par son caractère pliant et tout à tous, de son oncle.
2062M. Rebuffel venait, chaque jour, passer un quart d’heure avec sa femme et sa fille Adèle, et du reste vivait rue Saint-Denis, à sa maison de commission (commerce), avec Mlle Barberen, son associée et sa maîtresse, fille active, commune, de trente ou trente-cinq ans, qui m’avait fort la mine de faire des scènes et des cornes à son amant et de le désennuyer ferme.
2063Je fus accueilli avec affection et ouverture de cœur par l’excellent M. Rebuffel, tandis que M. Daru le père me reçut avec des phrases d’affection et de dévouement pour mon grand-père, qui me serraient le cœur et me rendaient muet.
2064M. Daru était un grand et assez beau vieillard avec un grand nez, chose assez rare en Dauphiné; il avait un œil un peu de travers et l’air assez faux. Il avait avec lui une petite vieille toute ratatinée, toute provinciale, qui était sa femme; il l’avait épousée jadis, à cause de sa fortune, qui était considérable, et du reste elle n’osait pas souffler devant lui.
2065Mme Daru était bonne au fond et fort polie, avec un petit air de dignité convenable à une sous-préfète de province. Du reste, je n’ai jamais rencontré d’être qui fût plus complètement privé du feu céleste. Rien au monde n’aurait pu émouvoir cette âme pour quelque chose de noble et de généreux. La prudence la plus égoïste, et dont on se glorifie, occupe chez ces sortes d’âmes la possibilité, la place de l’émotion colérique ou généreuse.
2066Cette disposition prudente, sage, mais peu aimable, formait le caractère de son fils aîné, M. le comte Daru, ministre secrétaire d’Etat de Napoléon, qui a tant influé sur ma vie, de Mlle Sophie, depuis Mme de Baure, sourde, de Mme Le Brun, maintenant Mme la marquise de Graves[5].
2067Son second fils, Martial Daru, n’avait ni tête, ni esprit, mais un bon cœur; il lui était impossible de faire du mal à quelqu’un.
2068Madame Cambon, fille aînée de M. et de Mme Daru, avait peut-être un caractère élevé, mais je ne fis que l’entrevoir: elle mourut quelques mois après mon arrivée à Paris.
2069Est-il besoin d’avertir que j’esquisse le caractère de ces personnages tel que je lai vu depuis? Le trait définitif, qui me semble le vrai, m’a fait oublier tous les traits antérieurs (terme de dessin).
2070Je ne conserve que des images de ma première entrée dans le salon de M. Daru.
2071Par exemple, je vois fort bien la petite robe d’indienne rouge que portait une aimable petite fille de cinq ans, la petite-fille de M. Daru et de laquelle il s’amusait, comme le vieux et ennuyé Louis XIV de Mme la duchesse de Bourgogne. Cette aimable petite fille, sans laquelle un silence morne eût régné souvent dans le petit salon de la rue de Lille, était Mlle Pulchérie Le Brun (maintenant Mme la marquise de Brossard, fort impérieuse, dit-on, avec la taille d’un tonneau[6], et qui commande à la baguette à son mari, M. le général de Brossard, qui commande lui-même le département de la Drôme).
2072M. de B….. est un panier percé qui se prétend de la plus haute noblesse, descendant de Louis le Gros, je crois, hâbleur, finasseur, peu délicat sur les moyens de restaurer ses finances toujours en désarroi. Total: caractère de noble pauvre, c’est un vilain caractère et qui s’allie d’ordinaire à beaucoup de malheurs. (J’appelle caractère d’un homme sa manière habituelle d’aller à la chasse du bonheur, en termes plus clairs, mais moins qualificatifs, l’ensemble de ses habitudes morales.) Mais je m’égare. J’étais bien loin de voir les choses, même physiques, aussi nettement en décembre 1799. J’étais tout émotion, et cet excès d’émotion ne m’a laissé que quelques images fort nettes, mais sans explications des comment et des pourquoi.
2073Ce que je vois aujourd’hui fort nettement, et qu’en 1799 je sentais fort confusément, c’est qu’à mon arrivée à Paris, deux grands objets de désirs constants et passionnés tombèrent à rien, tout-à-coup. J’avais adoré Paris et les mathématiques. Paris sans montagnes m’inspira un dégoût si profond qu’il allait presque jusqu’à la nostalgie. Les mathématiques ne furent plus pour moi que comme l’échafaudage du feu de joie de la veille (chose vue à Turin, le lendemain de la Saint-Jean 1802).
2074J’étais tourmenté par ces changements dont je ne voyais, bien entendu, à seize ans et demi, ni le pourquoi ni le comment.
2075Dans le fait, je n’avais aimé Paris que par dégoût profond pour Grenoble.
2076Quant aux mathématiques, elles n’avaient été qu’un moyen. Je les haïssais même un peu en novembre 1799, car je les craignais. J’étais résolu à ne pas me faire examiner à Paris, comme firent les sept ou huit élèves qui avaient remporté le premier prix, après moi, à l’Ecole centrale, et qui tous furent reçus. Or, si mon père avait pris quelque soin, il m’eût forcé à cet examen, je serais entré à l’Ecole, et je ne pouvais plus vivre à Paris en faisant des comédies.
2077De toutes mes passions, c’était la seule qui me restât.
2078Je ne conçois pas, et cette idée me vient pour la première fois trente-sept ans après les événements, en écrivant ceci, je ne conçois pas comment mon père ne me força pas à me faire examiner. Probablement, il se fiait à l’extrême passion qu’il m’avait vue pour les mathématiques. Mon père, d’ailleurs, n’était ému que de ce qui était près de lui. J’avais cependant une peur du diable d’être forcé à entrer à l’Ecole, et j’attendais avec la dernière impatience l’annonce de l’ouverture des cours. En sciences exactes, il est impossible de prendre un cours à la troisième leçon.
2079Venons aux images qui me restent.
2080Je me vois prenant mon dîner, seul et délaissé, dans une chambre économique que j’avais louée sur le quinconce des Invalides, au bout, entre l’extrémité (de ce côté du quinconce) des rues de l’Université et Saint-Dominique, à deux pas de cet hôtel de la liste civile de l’Empereur où je devais, quelques années plus tard, jouer un rôle si différent.
2081Le profond désappointement de trouver Paris peu aimable m’avait embarrassé l’estomac. La boue de Paris, l’absence de montagnes, la vue de tant de gens occupés, passant rapidement dans de belles voitures à côté de moi, comme des personnes n’ayant rien à faire, me donnaient un chagrin profond.
2082Un médecin qui se fût donné la peine d’étudier mon état, assurément peu compliqué, m’eût donné de l’émétique et ordonné d’aller tous les trois jours à Versailles ou à Saint-Germain.
2083Je tombai dans les mains d’un insigne charlatan et encore plus ignorant, c’était un chirurgien d’armée, fort maigre, établi dans les environs des Invalides, quartier alors fort misérable, et dont l’office était de soigner les blennorrhagies des élèves de l’Ecole polytechnique. Il me donna des médecines noires que je prenais seul et abandonné dans ma chambre, qui n’avait qu’une fenêtre à sept ou huit pieds d’élévation, comme une prison. Là, je me vois tristement assis à côté d’un petit poële de fer, ma tisane posée par terre.
2084Mais mon plus grand mal, en cet état, était cette idée qui revenait sans cesse: Grand Dieu! quel mécompte! mais que dois-je donc désirer?
2085[1] Le chapitre XXXVI est le chapitre XXXI en manuscrit (fol. 580 à 596). Ecrit du 30 janvier au 2 février 1836.—Ce chapitre commence le livre II de la Vie de Henri Brulard. L’ouvrage n’ayant pas été terminé, je n’ai pas cru devoir conserver la division primitivement adoptée par Stendhal.
2086[2] … le fameux Basville …—Nicolas de Lamoignon, 2e fils du président Guillaume de Lamoignon, prit à la mort de son père (1677) le titre de marquis de Basville, sous lequel il est connu. Il fut intendant du Languedoc depuis le 13 août 1685 jusqu’au mois de mai 1718.
2087[3] … M. de Saint-Priest …—Marie-Joseph-Emmanuel de Guignard de Saint-Priest, né à Grenoble en 1732, obtint la survivance de l’intendance du Languedoc en 1764. Il fut remplacé, en 1786, par Ballainvilliers.
2088[4] … Mme Rebuffel …—Stendhal a écrit en surcharge: «Deruffel.»
2089[5] … Mme la marquise de Graves.—Le nom est en blanc.
2090[6] … avec la taille d’émotion un tonneau …—Variante: «Grosse comme un tonneau.»
CHAPITRE XXXVII
2091Il faut convenir que la chûte était grande, affreuse. Et c’était un jeune homme de seize ans et demi, une des âmes les moins raisonnables et les plus passionnées[2] que j’aie jamais rencontrées qui l’éprouvait!
2092Je n’avais confiance en personne.
2093J’avais entendu les p[rêtres] de Séraphie et de mon père se glorifier de la facilité avec laquelle ils menaient, c’est-à-dire ils trompaient, telle personne ou telle réunion de personnes.
2094La r[eligion] me semblait une machine noire et puissante, j’avais encore quelque croyance en l’en[fer], mais aucune en ses p[rêtres]. Les images de l’e[nfer] que j’avais vues dans la B[ible] in-8° reliée en parchemin vert, avec figures, et dans les éditions du Dante de ma pauvre mère me faisaient horreur; mais pour les p[rêtres], néant. J’étais loin de voir ce qu’elle est en réalité, une corporation puissante et à laquelle il est si avantageux d’être affilié, témoin mon contemporain et compatriote le jeune Genoude qui, sans bas, m’a souvent servi du café au café Genoude, au coin de la Grande-Rue et de la rue du Département[3], et qui depuis vingt ans est à Paris M. de Genoude.
2095Je n’avais pour appui que mon bon sens et ma croyance dans l’esprit d’Helvétius. Je dis croyance exprès: élevé sous une machine pneumatique, saisi d’ambition, à peine émancipé par mon envoi à l’Ecole centrale, Helvétius ne pouvait être pour moi que prédiction des choses que j’allais rencontrer. J’avais confiance dans cette vague prédiction parce que deux ou trois petites prédictions, aux yeux de ma si courte expérience, s’étaient vérifiées.
2096Je n’étais point ficelle, fin, méfiant, sachant me tirer avec un excès d’adresse et de méfiance d’un marché de douze sous, comme la plupart de mes camarades, en comptant les morceaux de cotterets qui devaient former les falourdes fournies par l’hôte, comme les Monval, mes camarades, que je venais de retrouver à Paris et à l’Ecole, où ils étaient depuis un an. J’étais, dans les rues de Paris, un rêveur passionné, regardant au ciel et toujours sur le point d’être écrasé par un cabriolet.
2097En un mot, je n’étais point habile aux choses de la vie, et par conséquent je ne pouvais être apprécié, comme dit ce matin je ne sais quel journal de 1836, en style de journal qui veut faire illusion sur la[4] pensée nulle ou puérile par l’insolite du style.
2098Voir cette vérité sur mon compte eût été être habile aux choses de la vie.
2099Les Monval me donnaient des avis fort sages, tendant à ne pas me laisser voler deux ou trois sous par jour, et leurs idées me faisaient horreur, ils devaient me trouver un imbécile sur le chemin des Petites-Maisons. Il est vrai que, par orgueil, j’exprimais peu mes idées[5]. Il me semble que ce furent les Monvaux, ou d’autres élèves arrivés un an auparavant à l’Ecole, qui me procurèrent ma chambre et mon médecin à bon marché.
2100Fut-ce Sinard? Etait-il mort de la poitrine à Grenoble un an avant, ou n’y mourut-il qu’un an ou deux ans après?
2101Au milieu de ces amis, ou plutôt de ces enfants remplis de bon sens et disputant trois sous par jour à l’hôte qui sur chacun de nous, pauvres diables, gagnait peut-être légitimement huit sous par jour et en volait trois, total: onze sous, j’étais plongé dans des extases involontaires, dans des rêveries interminables, dans des inventions infinies (comme dit le journal avec importance[6]).
2102J’avais ma liste des liens combattant les passions, par exemple: prêtre et amour, père et amour de la Patrie, ou Brutus, qui me semblait la clef du sublime en littérature. Cela était tout-à-fait inventé par moi. Je l’ai oublié depuis vingt-six ans peut-être, il faut que j’y revienne.
2103J’étais, constamment, profondément ému. Que dois-je donc aimer, si Paris ne me plaît pas? Je me répondais: «Une charmante femme versant à dix pas de moi; je la relèverai, et nous nous adorerons, elle connaîtra mon âme et verra combien je suis différent des Monvaux.»
2104Mais cette réponse, étant du plus grand sérieux, je me la faisais deux ou trois fois le jour, et surtout à la tombée de la nuit, qui souvent pour moi est encore un moment d’émotion tendre, je suis disposé à embrasser ma maîtresse les larmes aux yeux (quand j’en ai).
2105Mais j’étais un être constamment ému et ne songeant jamais que dans de rares moments de colère a empêcher notre hôtesse de me voler trois sous sur les falourdes.
2106Oserai-je le dire? Mais peut-être c’est faux, j’étais un poète. Non pas, il est vrai, comme cet aimable abbé Delille que je connus deux ou trois ans après par Cheminade (rue des Francs-Bourgeois, au Marais), mais comme le Tasse, comme un centième du Tasse, excusez l’orgueil. Je n’avais pas cet orgueil en 1799, je ne savais pas faire un vers. Il n’y a pas quatre ans que je me dis qu’en 1799 j’étais bien près d’être un poète. Il ne me manquait que l’audace d’écrire, qu’une cheminée par laquelle le génie pût s’échapper.
2107Après poète voici le génie, excusez du peu.
2108«Sa sensibilité est devenue trop vive: ce qui ne fait qu’effleurer les autres, le blesse jusqu’au sang.»Tel j’étais en 1799, tel je suis encore en 1836, mais j’ai appris à cacher tout cela sous l’ironie imperceptible au vulgaire, mais que Fiore a fort bien devinée.
2109«Les affections et les tendresses de sa vie sont écrasantes et disproportionnées, ses enthousiasmes excessifs l’égarent, ses sympathies sont trop vraies[7], ceux qu’il plaint souffrent moins que lui.»
2110Ceci est à la lettre pour moi. (A l’emphase et à l’importance près (self importance), ce journal a raison.) Ce qui fait marquer ma différence avec les niais importants du journal, et qui portent leur tête comme un saint-sacrement, c’est que je n’ai jamais cru que la société me dût la moindre chose, Helvétius me sauva de cette énorme sottise. La société paie les services qu’elle voit.
2111L’erreur et le malheur du Tasse fut de se dire: «Comment! toute l’Italie, si riche, ne pourra pas faire une pension de deux cents sequins (2.300 francs) à son poète!»
2112J’ai lu cela dans une de ses lettres.
2113Le Tasse ne voyait pas, faute d’Helvétius, que les cent hommes qui, sur dix millions, comprennent le beau qui n’est pas imitation ou perfectionnement du beau déjà compris par le vulgaire, ont besoin de vingt ou trente ans pour persuader aux vingt mille âmes, les plus sensibles après les leurs, que ce nouveau beau est réellement beau.
2114J’observerai qu’il y a exception quand l’esprit de parti s’en mêle. M. de Lamartine a fait peut-être en sa vie deux cents beaux vers. Le parti ultra, vers 1818, étant accusé de bêtise (on les appelait M. de la Jobardière), sa vanité blessée vanta l’œuvre d’un noble avec la force de l’irruption d’un lac orageux qui renverse[8] sa digue[9].
2115Je n’ai donc jamais eu l’idée que les hommes fussent injustes envers moi. Je trouve souverainement ridicule le malheur de tous nos soi-disant poètes, qui se nourrissent de cette idée et qui blâment les contemporains de Cervantès et du Tasse.
2116Il me semble que mon père me donnait alors cent francs par mois, ou cent cinquante francs. C’était un trésor, je ne songeais nullement à manquer d’argent, par conséquent, je ne songeais nullement à l’argent.
2117Ce qui me manquait, c’était un cœur aimant, c’était une femme.
2118Les filles me faisaient horreur. Quoi de plus simple que de faire comme aujourd’hui, prendre une jolie fille pour un louis, rue des Moulins?
2119Les louis ne me manquaient pas. Sans doute mon grand-père et ma grand’tante Elisabeth m’en avaient donné, et je ne les avais certainement pas dépensés. Mais le sourire d’un cœur aimant! mais le regard de Mlle Victorine Bigillion!
2120Tous les contes gais, exagérant la corruption et l’avidité des filles, que me faisaient les mathématiciens faisant fonctions d’amis autour de moi, me faisaient mal au cœur.
2121Ils parlaient des pierreuses, des filles à deux sous, sur les pierres de taille, à deux cents pas de la porte de notre chétive maison[10].
2122Un cœur ami, voilà ce qui me manquait. M. Sorel[11] m’invitait à dîner quelquefois, M. Daru aussi, je suppose, mais je trouvais ces hommes si loin de mes extases sublimes, j’étais si timide par vanité, surtout avec les femmes, que je ne disais rien.
2123Une femme? une fille? dit Chérubin. A la beauté près, j’étais Chérubin, j’avais des cheveux noirs très frisés et des yeux dont le feu faisait peur.
2124L’homme que j’aime, ou: Mon amant est laid, mais personne ne lui reproche sa laideur, il a tant d’esprit! Voilà ce que disait, vers ce temps, Mlle Victorine Bigillion à Félix Faure, qui ne sut que longues années après de qui il s’agissait.
2125Il tourmentait un jour sa jolie voisine, Mlle Victorine Bigillion, sur son indifférence. Il me semble que Michel ou Frédéric Faure, ou lui Félix, voulait faire la cour à Mlle Victorine.
2126(Félix Faure, pair de France, Premier Président de la Cour royale de Grenoble, être plat et physique usé.) Frédéric Faure, Dauphinois fin, exempt de toute générosité, de l’esprit, mort capitaine d’artillerie à Valence.
2127Michel, encore plus fin, encore plus Dauphinois, peut-être peu brave, capitaine de la garde impériale, connu par moi à Vienne en 1809, directeur du dépôt de mendicité à Saint-Robert, près Grenoble (dont j’ai fait M. Valenod dans le Rouge).
2128Bigillion, excellent cœur, honnête homme, fort économe, greffier en chef du Tribunal de première instance, s’est tué vers 1827, ennuyé, je crois, d’être cocu, mais sans colère contre sa femme.
2129Je ne veux pas me peindre comme un amant malheureux à mon arrivée à Paris, en novembre 1799, ni même comme un amant. J’étais trop occupé du monde et de ce que j’allais faire dans ce monde si inconnu pour moi.
2130Ce problème était ma maîtresse, de là mon idée que l’amour, avant un état et le début dans le monde, ne peut pas être dévoué et entier comme l’amour chez un être qui se figure savoir ce que c’est que le monde.
2131Cependant, souvent je rêvais avec transport à nos montagnes du Dauphiné; et Mlle Victorine passait plusieurs mois, chaque année, à la Grande-Chartreuse, où ses ancêtres avaient reçu saint Bruno en 1100. La Grande-Chartreuse était la seule montagne que je connusse. Il me semble que j’y étais déjà allé une ou deux fois avec Bigillion et Rémy.
2132J’avais un souvenir tendre de Mlle Victorine, mais je ne doutais pas un instant qu’une jeune fille de Paris ne lui fût cent fois supérieure. Toutefois, le premier aspect de Paris me déplaisait souverainement[12].
2133Ce déplaisir profond, ce désenchantement, réunis à un exécrable médecin, me rendirent, ce me semble, assez malade. Je ne pouvais plus manger.
2134M. Daru me fit-il soigner dans cette première maladie?
2135Tout-à-coup, je me vois dans une chambre, au troisième étage, donnant sur la rue du Bac; on entrait dans ce logement par le passage Sainte-Marie, aujourd’hui si embelli et si changé. Ma chambre était une mansarde et le dernier étage de l’escalier, indigne[13].
2136Il faut que je fusse bien malade, car M. Daru père m’amena le fameux docteur Portai, dont la figure m’effraya. Elle avait l’air de se résigner en voyant un cadavre. J’eus une garde, chose bien nouvelle pour moi.
2137J’ai appris depuis que je fus menacé d’une hydropisie de poitrine. J’eus, je pense, du délire, et je fus bien trois semaines ou un mois au lit.
2138Félix Faure venait me voir, ce me semble. Je crois qu’il m’a conté et, en y pensant, j’en suis sûr, que, dans le délire, je l’exhortais, lui qui faisait fort bien des armes, à retourner à Grenoble et appeler en duel ceux qui se moqueraient de nous parce que nous n’étions pas entrés à l’Ecole polytechnique. Si je reparle jamais à ce juge des prisonniers d’avril, lui faire des questions sur notre vie de 1799. Cette âme froide, timide et égoïste doit avoir des souvenirs exacts, d’ailleurs il doit être de deux ans plus âgé que moi et être né vers 1781[14].
2139Je vois deux ou trois images de la convalescence.
2140Ma garde-malade me faisait le pot-au-feu, près de ma cheminée, ce qui me semblait bas, et l’on me recommandait fort de ne pas prendre froid; comme j’étais souverainement ennuyé d’être au lit, je prenais garde aux recommandations. Les détails de vie physique de Paris me choquaient.
2141Sans aucun intervalle, après la maladie, je me vois logé dans une chambre au second étage de la maison de M. Daru, rue de Lille (ou de Bourbon, quand il y a des Bourbons en France), n° 505[15]. Cette chambre donnait sur quatre jardins, elle était assez vaste, un peu en mansarde; le …[16] entre les deux fenêtres était incliné à quarante-cinq degrés.
2142Cette chambre me convenait fort. Je pris un cahier de papier pour écrire des comédies.
2143Ce fut à cette époque, je crois, que j’osai aller chez M. Cailhava pour acheter un exemplaire de son Art de la comédie, que je ne trouvais chez aucun libraire. Je déterrai ce vieux garçon dans une chambre du Louvre, je crois. Il me dit que son livre était mal écrit, ce que je niai bravement. Il dut me prendre pour un fou.
2144Je n’ai jamais trouvé qu’une idée dans ce diable de livre, et encore elle n’était pas de Cailhava, mais bien de Bacon. Mais n’est-ce rien qu’une idée, dans un livre? Il s’agit de la définition du rire.
2145Ma cohabitation passionnée avec les mathématiques m’a laissé un amour fou pour les bonnes définitions, sans lesquelles il n’y a que des à peu près[17].
2146[1] Le chapitre XXXVII est le chapitre XXXII du manuscrit (fol. 597 à 618). Ecrit à Rome, les 2 et 3 février 1836. Stendhal note, le 2 février, une «pluie infâme».
2147[2] … une des âmes les moins raisonnables et les plus passionnées …—Variante: «Susceptibles d’émotion.»
2148[3] … la rue du Département …—Place Saint-André. (Note au crayon de R. Colomb.)—Voir notre plan de Grenoble en 1793.
2149[4] … qui veut faire illusion sur la pensée …—Variante: «Qui veut remplacer la …»
2150[5] … j’exprimais peu mes idées.—Variante: «Je me communiquais peu. »
2151[6] … (comme dit le journal avec importance).—Chatterton de M. de Vigny, p. 9 (Note de Stendhal.) [7] … ses sympathies sont trop vraies …—Variante: «Vives.»
2152[8] … l’irruption d’un lac orageux qui renverse …-Variante: «D’un torrent qui emporte …»
2153[9] … sa digue.—Vrai. Le pouvoir déclare qu’il est étranger à l’intelligence, dont il a ombrage. (Note de Stendhal.) [10] … à deux cents pas de la porte de notre chétive maison.—En face du texte est un plan du quartier habité par Stendhal, entre la rue Saint-Dominique, l’esplanade des Invalides et la Seine. La maison qu’il habitait était située sur l’esplanade, entre les rues Saint-Dominique et de l’Université. Stendhal remarque dans une note: «Peut-être notre maison garnie était-elle entre la me Saint-Dominique et la rue de Grenelle.»
2154[11] M. Sorel …—Le même que Stendhal a appelé Rosset et qui l’a accompagné dans son voyage de Grenoble à Paris.
2155[12] … me déplaisait souverainement.—Un tiers du feuillet 613 environ a été laisse en blanc par Stendhal.
2156[13] Ma chambre était une mansarde …—En face de son texte, Stendhal a encore dessiné un plan du quartier où se trouvait la maison garnie habitée par lui, sur l’esplanade des Invalides, entre la rue de Grenelle et la rue Saint-Dominique. Stendhal note à ce sujet: «Mon premier logement. Les habitants étaient des élèves de l’Ecole polytechnique.»—Dans le texte même, Stendhal a figuré un plan de sa chambre chez les Daru. En «A, lit où je faillis mourir»; en «F, fenêtre en mansarde sur la rue du Bac».—Ce plan est à nouveau reproduit un peu plus loin. Il est accompagné d’un détail de l’entrée du logement sur le «passage Sainte-Marie, tel qu’il était en 1799».
2157[14] … il doit être de deux ans plus âgé que moi et être né vers 1781.—Félix Faure était né à Grenoble le 18 août 1780.
2158[15] … la maison de M. Daru, rue de Lille …, n° 505.—Ce n° 505 ne me paraît pas possible dans une rue composée, en grande partie, d’hôtels. (Note au crayon de R. Colomb.) [16] … le … entre les deux fenêtres …—Le mot est en blanc dans le manuscrit.
2159[17] … il n’y a que des à peu près.—Travail: le 2 février 1836, pluie infâme; de midi à 3 heures, écrit 26 pages et parcouru 50 pages de Chatterton. Diri et Sandre, pas pu finir Chatterton.
2160Dieu! Que Diri est bête! Quel animal! prenant tout en mal.]
21613 février 1836. Ce soir, le Barbier à Valle, avec une comédie de Scribe par Bettini. (Notes de Stendhal.) [p. 96] [p. 97]
CHAPITRE XXXVIII
2162Mais une fois l’art de la comédie sur ma table[2], j’agitai sérieusement cette grande question: devais-je me faire compositeur d’opéras, comme Grétry? ou faiseur de comédies?
2163A peine je connaissais les notes (M. Mention m’avait renvoyé comme indigne de jouer du violon), mais je me disais: les notes ne sont que l’art d’écrire les idées, l’essentiel est d’en avoir. Et je croyais en avoir. Ce qu’il y a de plaisant, c’est que je le crois encore aujourd’hui, et je suis souvent fâché de n’être pas parti de Paris pour être laquais de Paisiello à Naples.
2164Je n’ai aucun goût pour la musique purement instrumentale, la musique même de la Chapelle Sixtine et du chœur du chapitre de Saint-Pierre ne me fait aucun plaisir (rejugé ainsi le.. janvier 1836, jour de la Catedra de San-Pietro).
2165La seule mélodie vocale me semble le produit du génie. Un sot a beau se faire savant, il ne peut, suivant moi, trouver un beau chant, par exemple: Se amor si gode in pace (premier acte et peut-être première scène du Matrimonio segreto).
2166Quand un homme de génie se donne la peine d’étudier la mélodie, il arrive à la belle instrumentation du quartetto de Bianca e Faliero (de Rossini) ou du duo d’Armide, du même.
2167Dans les beaux temps de mon goût pour la musique, à Milan, de 1814 à 1821, quand le matin d’un opéra nouveau j’allais retirer mon libretto à la Scala, je ne pouvais m’empêcher en le lisant d’en faire toute la musique, de chanter les airs et les duos. Et oserai-je le dire? quelquefois, le soir, je trouvais ma mélodie plus noble et plus tendre que celle du maëstro.
2168Comme je n’avais et je n’ai absolument aucune science, aucune manière de fixer la mélodie sur un morceau de papier, pour pouvoir la corriger sans crainte d’oublier la cantilène primitive, cela était comme la première idée d’un livre qui me vient. Elle est cent fois plus intelligible qu’après l’avoir travaillée.
2169Mais enfin cette première idée, c’est ce qui ne se trouve jamais dans les livres des écrivains médiocres. Leurs phrases les plus fortes me semblent comme le trait de Priam, sine ictu.
2170Par exemple, j’ai fait, ce me semble, une charmante mélodie (et j’ai vu l’accompagnement) pour ces vers de La Fontaine (critiqués par M. Nodier comme peu pieux, mais vers 1820, sous les B[ourbon]s):
2171Un mort s’en allait tristement S’emparer de son dernier gîte, Un curé s’en allait gaiement Enterrer ce mort au plus vite.
2172C’est peut-être la seule mélodie que j’aie faite sur des paroles françaises. J’ai horreur de l’obligation de prononcer gî-teu, vi-teu. Le Français me semble avoir le métalent le plus marqué pour la musique.
2173Comme l’Italien a le métalent le plus étonnant pour la danse.
2174Quelquefois, disant des bêtises exprès avec moi-même, pour me faire rire, pour fournir des plaisanteries au parti contraire (que souvent je sens parfaitement en moi), je me dis: Mais comment aurais-je du talent pour la musique à la Cimarosa, étant Français?
2175Je réponds: par ma mère, à laquelle je ressemble, je suis peut-être de sang italien. Le Gagnoni qui se sauve à Avignon après avoir assassiné un homme en Italie, s’y maria peut-être avec la fille d’un Italien attaché au vice-légat.
2176Mon grand-père et ma tante Elisabeth avaient évidemment une figure italienne, le nez aquilin, etc.
2177Et actuellement que cinq ans de séjour continu à R[ome] m’ont fait pénétrer davantage dans la connaissance de la structure physique des Romains, je vois que mon grand-père avait exactement la taille, la tête, le nez romains.
2178Bien plus, mon oncle Romain Gagnon avait une tête évidemment presque Romaine, au teint près[3], qu’il avait fort beau.
2179Je n’ai jamais vu un beau chant trouvé par un Français, les plus beaux ne s’élevant pas au-dessus du caractère grossier qui convient au chant populaire, c’est-à-dire qui doit plaire à tous; tel est:
2180Allons, enfants de la patrie…
2181de Rouget de Liste, capitaine, chant trouvé en une nuit, à Strasbourg.
2182Ce chant me semble extrêmement supérieur à tout ce qu’a jamais fait une tête française, mais, par son genre, nécessairement inférieur à:
2183Là, ci darem la mono, Là, mi dirai di si…
2184de Mozart[4].
2185J’avouerai que je ne trouve parfaitement beaux que les chants de ces deux seuls auteurs: Cimarosa et Mozart, et l’on me pendrait plutôt que de me faire dire avec sincérité lequel je préfère à l’autre.
2186Quand mon mauvais sort m’a fait connaître deux salons ennuyeux, c’est toujours celui d’où je sors qui me semble le plus pesant.
2187Quand je viens d’entendre Mozart ou Cimarosa, c’est toujours le dernier entendu qui me semble peut-être un peu préférable à l’autre.
2188Paisiello me semble de la piquette assez agréable et que l’on peut même rechercher et boire avec plaisir, dans les moments où l’on trouve le vin trop fort.
2189J’en dirai autant de quelques airs de quelques compositeurs inférieurs à Paisiello, par exemple: Senza spose non mi lasciate, signor governatore (je ne me souviens pas des vers) des Cantatrici Villane, de Fioravanti.
2190Le mal de cette piquette, c’est qu’au bout d’un moment on la trouve plate. Il n’en faut boire qu’un verre[5].
2191Presque tous les auteurs sont vendus à la religion quand ils écrivent sur les races d’hommes. Le très petit nombre des gens de bonne foi confond les faits prouvés avec les suppositions. C’est quand une science commence qu’un homme qui n’en est pas, comme moi, peut hasarder d’en parler.
2192Je dis donc que c’est en vain qu’on demanderait à un chien de chasse l’esprit d’un barbet, ou à un barbet de faire connaître que six heures auparavant un lièvre a passé par ici.
2193Il peut y avoir des exceptions individuelles, mais la vérité générale c’est que le barbet et le chien de chasse ont chacun leur talent.
2194Il est probable qu’il en est de même des races d’hommes.
2195Ce qui est certain, observé par moi et par Constantin[6], c’est que nous avons vu toute une société romaine ( …[7], vu en 1834, je crois) qui s’occupe exclusivement de musique et qui chante fort bien les finales de la Sémiramide de Rossini et la musique la plus difficile, valser toute une soirée sur de la musique de contredanse, à la vérité mal jouée quant à la mesure. Le Romain, et même l’Italien en général, a le métalent le plus marqué pour la danse.
2196J’ai mis la charrue devant les bœufs, exprès pour ne pas révolter les Français de 1880, quand j’oserai leur faire lire que rien n’était égal au métalent de leurs aïeux de 1830 pour juger de la musique chantée ou l’exécuter.
2197Les Français sont devenus savants en ce genre depuis 1820, mais toujours barbares au fond, je n’en veux pour preuve que le succès de Robert le Diable, de Meyerbeer.
2198Le Français est moins insensible à la musique allemande, Mozart excepté.
2199Ce que les Français goûtent dans Mozart, ce n’est pas la nouveauté terrible du chant par lequel Leporello invite la statue du commandeur à souper, c’est plutôt l’accompagnement. D’ailleurs, on a dit à cet être, vaniteux avant tout et par-dessus tout, que ce duo ou trio est sublime.
2200Un morceau de rocher chargé de fer, que l’on aperçoit à la surface du terrain, fait penser qu’en creusant un puits et des galeries profondes on parviendra à trouver une quantité de métal satisfaisante, peut-être aussi on ne trouvera rien.
2201Tel j’étais pour la musique en 1799. Le hasard a fait que j’ai cherché à noter les sons de mon âme par des pages imprimées. La paresse et le manque d’occasion d’apprendre le physique, le bête de la musique, à savoir jouer du piano et noter mes idées, ont beaucoup de part à cette détermination qui eût été tout autre, si j’eusse trouvé un oncle ou une maîtresse aimant la musique. Quant à la passion, elle est restée entière.
2202Je ferais dix lieues à pied par la crotte, la chose que je déteste le plus au monde, pour assister à une représentation de Don Juan bien joué. Si l’on prononce un mot italien de Don Juan, sur-le-champ le souvenir tendre de la musique me revient et s’empare de moi.
2203Je n’ai qu’une objection, mais peu intelligible: la musique me plaît-elle comme signe, comme souvenir du bonheur de la jeunesse, ou par elle-même?
2204Je suis pour ce dernier avis. Don Juan me charmait avant d’entendre Bonoldi s’écrier (à la Scala, à Milan) par sa petite fenêtre:
2205Falle passar avanti, Di che ci fan onore?
2206Mais ce sujet est délicat, j’y reviendrai quand je m’engouffrerai dans les discussions sur les arts pendant mon séjour à Milan, si passionné et, je puis dire, au total, la fleur de ma vie de 1814 à 1821.
2207L’air: «Tra quattro muri», chanté par Mme Festa, me plaît-il comme signe, ou par son mérite intrinsèque?
2208«Per te ogni mese un pajo», des Pretendenti delusi, ne me ravit-il pas comme signe?
2209Oui, j’avoue le signe pour ces deux derniers, aussi ne les vanté-je jamais comme des chefs-d’œuvre. Mais je ne crois pas du tout au signe pour le Matrimonio segreto, entendu soixante ou cent fois à l’Odéon par Mme Barilli; était-ce en 1803 ou 1810[8]?
2210Certainement, aucun opera d’inchiostro, aucun ouvrage de littérature, ne me fait un plaisir aussi vif que Don Juan.
2211La feuille quatorzième de la nouvelle édition de de Brosses, lue dernièrement, en janvier 1836, en a toutefois beaucoup approché.
2212Une grande preuve de mon amour pour la musique, c’est que l’opéra-comique de Feydeau m’aigrit.
2213Maître de la loge de ma cousine de Longueville[9], je n’ai pu y subir qu’une demi-représentation. Je vais à ce théâtre tous les deux ou trois ans, vaincu par la curiosité, et j’en sors au second acte, comme le Vicomte. (Le Vicomte, indigné, sortait au second acte, aigri pour toute la soirée.) L’opéra français m’a aigri encore plus puissamment jusqu’en 1830, et m’a encore complètement déplu en 1833, avec Moncrif et Mme Damoreau.
2214Je me suis étendu, puisqu’on est toujours mauvais juge des passions ou goûts qu’on a, surtout quand ces goûts sont de bonne compagnie. Il n’est pas de jeune homme affecté du faubourg Saint-Germain, comme M. de Blancmesnil, par exemple, qui ne se dise fou de la musique. Moi, j’abhorre tout ce qui est romance française. Le Panseron[10] me met en fureur, il me fait haïr ce que j’aime à la passion.
2215La bonne musique me fait rêver avec délices à ce qui occupe mon cœur dans le moment. De là, les moments délicieux que j’ai trouvés à la Scala, de 1814 à 1821.
2216[1] Le chapitre XXXVIII est le chapitre XXXIII du manuscrit (fol. 619 à 635). Ecrit a Rome, du 3 au 5 février 1836. Stendhal note le 3 février: «Pluie infâme et sirocco donnant mal à la tête»; le 4 février, «pluie continue; le Tibre monte au tiers de l’inscription sous le pont Saint-Ange»; le 5 février, «vu le Tibre».
2217[2] Mais une foie l’art de la comédie sur ma table …—Suit un plan de la chambre de Stendhal. Sa table est près de l’une des deux fenêtres.
2218[3] … au teint près …—Ms.: «Presque.»
2219[4] … Mozart.—Don Juan.
2220[5] Il n’en faut boire qu’un verre.—Une partie du fol. 626 a été laissée en blanc.
2221[6] … observé par moi et par Constantin …—Abraham Constantin, peintre sur porcelaine, ami de Stendhal, auquel est légué, dans les divers testaments de l’auteur, le manuscrit de la Vie de Henri Brulard.
2222[7] … nous avons vu toute une société romaine …—Trois noms abrégés et illisibles.
2223[8] … entendu soixante ou cent fois à l’Odéon par Mme Barilli …—Mme Barilli chantait à l’Odéon en 1810. (Note au crayon de R. Colomb.) [9] … ma cousine de Longueville …—Ce nom a été rayé au crayon.
2224[10] … comme M. de Blancmesnil … Le Panseron …—Les mots Blancmesnil et Panseron ont été rayés au crayon.
2225[p. 106] [p. 107]
CHAPITRE XXXIX
2226Ce n’était rien que de loger chez M. Daru, il fallait y dîner, ce qui m’ennuyait mortellement.
2227La cuisine de Paris me déplaisait presque autant que son manque de montagnes, et apparemment par la même raison. Je ne savais ce que c’était que manquer d’argent. Pour ces deux raisons, rien ne me déplaisait comme ces dîners dans l’appartement exigu de M. Daru.
2228Comme je l’ai dit, il était situé sur la porte cochère[2].
2229C’est dans ce salon et cette salle-à-manger que j’ai cruellement souffert, en recevant cette éducation des autres à laquelle mes parents m’avaient si judicieusement soustrait.
2230Le genre poli, cérémonieux, accomplissant scrupuleusement toutes les convenances, me manquant encore aujourd’hui, me glace et me réduit au silence. Pour peu que l’on y ajoute la nuance religieuse et la déclamation sur les grands principes de la morale, je suis mort.
2231Que l’on juge de l’effet de ce venin en janvier 1800, quand il était appliqué sur des organes tout neufs et dont l’extrême attention n’en laissait pas perdre une goutte.
2232J’arrivais dans le salon à cinq heures et demie; là, je frémissais en songeant à la nécessité de donner la main à Mlle Sophie ou à Mme Cambon, ou à Mme Le Brun, ou à Mme Daru elle-même, pour aller à table.
2233(Mme Cambon succomba peu à peu à une maladie qui, dès lors, la rendait bien jaune. Mme Le Brun est marquise en 1836; il en est de même de Mlle Sophie, devenue Mme de Baure.
2234Nous avons perdu depuis longues années Mme Daru la mère et M. Daru le père. Mlle Pulchérie Le Brun est Mme la marquise de Brossard en 1836. MM. Pierre et Martial Daru sont morts, le premier vers 1829, le second deux ou trois ans plus tôt. Mme Le Brun = Mme la marquise de Graves, ancien ministre de la Guerre[3].) A table, placé au point H[4], je ne mangeais pas un morceau qui me [plût][5]. La cuisine parisienne me déplaisait souverainement, et me déplaît encore après tant d’années. Mais ce désagrément n’était rien à mon âge, je l’éprouvais bien quand je pouvais aller chez un restaurateur.
2235C’était la contrainte morale qui me tuait.
2236Ce n’était pas le sentiment de l’injustice et de la haine contre ma tante Séraphie, comme à Grenoble.
2237Plût à Dieu que j’en eusse été quitte pour ce genre de malheur! C’était bien pis: c’était le sentiment continu des choses que je voulais faire et auxquelles je ne pouvais atteindre.
2238Qu’on juge de l’étendue de mon malheur! Moi qui me croyais à la fois un Saint-Preux et un Valmont (des Liaisons Dangereuses, imitation de Clarisse, qui est devenu le bréviaire des provinciaux), moi qui, me croyant une disposition infinie à aimer et à être aimé, croyais que l’occasion seule me manquait, je me trouvais inférieur et gauche en tout dans une société que je jugeais triste et maussade; qu’aurait-ce été dans un salon aimable!
2239C’était donc là ce Paris que j’avais tant désiré!
2240Je ne conçois pas aujourd’hui comment je ne devins pas fou du 10 novembre 1799 au 20 août [1800] à peu près, que je partis pour Genève.
2241Je ne sais pas si, outre le dîner, je n’étais pas encore obligé d’assister au déjeuner.
2242Mais comment faire concevoir ma folie? Je me figurais la société uniquement et absolument par les Mémoires secrets de Duclos, les trois ou sept volumes de Saint-Simon alors publiés, et les romans.
2243Je n’avais vu le monde, et encore par le cou d’une bouteille, que chez madame de Montmort, l’original de la madame de Merteuil des Liaisons dangereuses. Elle était vieille maintenant, riche et boiteuse. Cela, j’en suis sûr; quant au moral, elle s’opposait à ce que l’on ne me donnât qu’une moitié de noix confite; quand j’allais chez elle au Chevallon[6], elle m’en faisait toujours donner une tout entière. «Cela fait tant de peine aux enfants!» disait-elle. Voilà tout ce que j’ai vu de moral. Mme de Montmort avait loué ou acheté la maison des Drevon, jeunes gens de plaisir, intimes de mon oncle R. Gagnon, et qui s’étaient à peu près ruinés[7].
2244Le détail original de madame de Merteuil est peut-être déplacé ici, mais j’ai voulu faire voir par l’anecdote de la noix confite ce que je connaissais du monde.
2245Ce n’est pas tout, il y a bien pis. Je m’imputais à honte, et presque à crime, le silence qui régnait trop souvent à la cour d’un vieux bourgeois despote et ennuyé tel qu’était M. Daru le père.
2246C’était là mon principal chagrin. Un homme devait être, selon moi, amoureux passionné et, en même temps, portant la joie et le mouvement dans toutes les sociétés où il se trouvait.
2247Et encore cette joie universelle, cet art de plaire à tous, ne devaient pas être fondés sur l’art de flatter les goûts et les faiblesses de tous, je ne me doutais pas de tout ce côté de l’art de plaire qui m’eût probablement révolté; l’amabilité que je voulais était la joie pure de Shakespeare dans ses comédies, l’amabilité qui règne à la cour du duc exilé dans la forêt des Ardennes.
2248Cette amabilité pure et aérienne à la cour d’un vieux préfet libertin, et ennuyé, et dévot, je crois!!!
2249L’absurde ne peut pas aller plus loin, mais mon malheur, quoique fondé sur l’absurde, n’en était pas moins fort réel.
2250Ces silences, quand j’étais dans le salon de M. Daru, me désolaient.
2251Qu’étais-je dans ce salon? Je n’y ouvrais pas la bouche, à ce que m’a dit depuis Mme Lebrun, marquise de Graves[8]. Mme la comtesse d’Ornisse[9] m’a dit dernièrement que Mme Le Brun a de l’amitié pour moi; lui demander quelques éclaircissements sur la figure que je faisais dans le salon de M. Daru à cette première apparition, au commencement de 1800[10].
2252Je mourais de contrainte, de désappointement, de mécontentement de moi-même. Qui m’eût dit que les plus grandes joies de ma vie devaient me tomber dessus cinq mois après!
2253Tomber est le mot propre, cela me tomba du ciel, mais toutefois cela venait de mon âme, elle était aussi ma seule ressource pendant les quatre ou cinq mois que j’habitai la chambre chez M. Daru le père.
2254Toutes les douleurs du salon et de la salle-à-manger disparaissaient quand, seul dans ma chambre sur les jardins, je me disais: «Dois-je me faire compositeur de musique, ou bien faire des comédies, comme Molière?»Je sentais, bien vaguement il est vrai, que je ne connaissais assez ni le monde ni moi-même pour me décider[11].
2255J’étais distrait de ces hautes pensées par un autre problème beaucoup plus terrestre et bien autrement prenant. M. Daru, cet homme exact, ne comprenait pas pourquoi je n’entrais pas à l’Ecole polytechnique ou, si cette année était perdue, pourquoi je ne continuais pas mes études pour me présenter aux examens de la saison suivante, septembre 1800.
2256Ce vieillard sévère me faisait entendre avec beaucoup de politesse et de mesure qu’une explication entre nous à cet égard était nécessaire. C’étaient premièrement cette mesure et cette politesse si nouvelle pour moi, qui m’entendais appeler Monsieur par ce parent pour la première fois de ma vie, qui mettaient aux champs ma timidité et mon imagination folles[12].
2257J’explique cela maintenant. Je voyais fort bien la question au fond, mais ces préparations polies et insolites me faisaient soupçonner des abîmes inconnus et effroyables dont je ne pourrais me tirer. Je me sentais terrifié par les façons diplomatiques de l’habile ex-préfet, auxquelles j’étais bien loin alors de pouvoir donner leurs noms propres. Tout cela me rendait incapable de soutenir mon opinion de vive voix.
2258L’absence complète de collège faisait de moi un enfant de dix ans pour mes rapports avec le monde. Le seul aspect d’un personnage si imposant et qui faisait trembler tout le monde chez lui, à commencer par sa femme et son fils aîné, me parlant tête-à-tête et la porte fermée, me mettait dans l’impossibilité de dire deux mots de suite. Je vois aujourd’hui que cette figure de M. Daru père, avec un œil un peu de travers, était exactement pour moi Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate.
2259Ne pas la voir était le plus grand bonheur qu’elle pût me donner.
2260Le trouble extrême chez moi détruit la mémoire. Peut-être M. Daru le père m’avait-il dit quelque chose comme: «Mon cher cousin, il conviendrait de prendre un parti d’ici à huit jours.»
2261Dans l’excès de ma timidité, de mon angoisse et de mon désarroi, comme on dit à Grenoble, et comme je disais alors, il me semble que j’écrivis d’avance la conversation que je voulais avoir avec M. Daru.
2262Je ne me rappelle qu’un seul détail de cette terrible entrevue. Je dis, en termes moins clairs:
2263«Mes parents me laissent à peu près le maître du parti à prendre.
2264—Je ne m’en aperçois que trop», répondit M. Daru, avec une intonation riche de sentiment et qui me frappa fort chez un homme si plein de mesure et d’habitudes périphrasantes et diplomatiques.
2265Ce mot me frappa; tout le reste est oublié.
2266J’étais fort content de ma chambre sur les jardins, entre les rues de Lille et de l’Université, avec un peu de vue sur la rue de Bellechasse.
2267La maison avait appartenu à Condorcet, dont la jolie veuve vivait alors avec M. Fauriel (aujourd’hui de l’Institut, un vrai savant, aimant la science pour elle-même, chose si rare dans ce corps).
2268Condorcet, pour n’être pas harcelé par le monde, avait fait faire une échelle de meunier, en bois, au moyen de laquelle il grimpait au troisième (j’étais au second), dans une chambre au-dessus de la mienne. Combien cela m’eût frappé trois mois plus tôt! Condorcet, l’auteur de cette Logique des Progrès futurs que j’avais lue avec enthousiasme deux ou trois fois!
2269Hélas! mon cœur était changé. Dès que j’étais seul et tranquille, et débarrassé de ma timidité, ce sentiment profond revenait:
2270«Paris, n’est-ce que çà?»
2271Cela voulait dire: Ce que j’ai tant désiré comme le souverain bien, la chose à laquelle j’ai sacrifié ma vie depuis trois ans, m’ennuie. Ce n’était pas le sacrifice de trois ans qui me touchait; malgré la peur d’entrer à l’Ecole polytechnique l’année suivante, j’aimais les mathématiques, la question terrible que je n’avais pas assez d’esprit pour voir nettement était celle-ci: Où est donc le bonheur sur la terre? Et quelquefois j’arrivais jusqu’à celle-ci: Y a-t-il un bonheur sur la terre?
2272N’avoir pas de montagnes perdait absolument Paris à mes yeux.
2273Avoir dans les jardins des arbres taillés l’achevait.
2274Toutefois, ce qui me fait plaisir à distinguer aujourd’hui (en 1836), je n’étais pas injuste pour le beau vert de ces arbres.
2275Je sentais, bien plus que je ne me le disais nettement: leur forme est pitoyable, mais quelle verdure délicieuse et formant masse, avec de charmants labyrinthes où l’imagination se promène! Ce dernier détail est d’aujourd’hui. Je sentais alors, sans trop distinguer les causes. La sagacité, qui n’a jamais été mon fort, me manquait tout-à-fait, j’étais comme un cheval ombrageux qui ne voit pas ce qui est, mais des obstacles ou périls imaginaires. Le bon, c’est que mon cœur se montait, et je marchais fièrement aux plus grands périls. Je suis encore ainsi aujourd’hui.
2276Plus je me promenais dans Paris, plus il me déplaisait. La famille Daru avait de grandes bontés pour moi, Mme Cambon me faisait compliment sur ma redingote à l’artiste, couleur olive, avec revers en velours.
2277«Elle vous va fort bien», me disait-elle.
2278Mme Cambon voulut bien me conduire au Musée avec une partie de la famille et un M. Gorse ou Gosse, gros garçon commun, qui lui faisait un peu la cour. Elle, mourait de mélancolie pour avoir perdu, un an auparavant, une fille unique de seize ans.
2279On quitta le Musée, on m’offrit une place dans le fiacre; je revins à pied dans la boue et, amadoué par la bonté de Mme Cambon, j’ai la riche idée d’entrer chez elle. Je la trouve en tête à tête avec M. Gorse.
2280Je sentis cependant toute l’étendue ou une partie de l’étendue de ma sottise.
2281«Mais pourquoi n’êtes-vous pas monté en voiture?»me disait Mme Cambon étonnée.
2282Je disparus au bout d’une minute. M. Gorse en dut penser de belles sur mon compte. Je devais être un singulier problème dans la famille Daru; la réponse devait varier entre: C’est un fou, et: C’est un imbécile.
2283[1] Le chapitre XXXIX est le chapitre XXXIV du manuscrit (fol. 636 à 655).—Ecrit les 5, 7 et 29 février 1836, à Rome, puis à Cività-Vecchia. Stendhal indique lui-même au fol. 648 bis: «7 février 1836. recopié le 29 février 1836. Made de 648 à 811 du 24 février au 19 mars 1836.» Le fol. 811 est le dernier du manuscrit de la Vie de Henri Brulard.
2284[2] … il était situé sur la porte cochère.—Suit un plan de la maison Daru, à l’angle de la rue de Lille et de la rue de Bellechasse. Sur la rue de Lille, en «A, porte cochère»menant à une tour carrée. A droite, en «B, perron, ou plutôt pas de perron, escalier tournant montant au premier. Tout le premier, A C D, appartement de M. Daru, le même espace, au second, appartement de MM. Pierre et Martial Daru, ses fils.»Au fond de la cour, en «E, perron conduisant à l’escalier par lequel je montais à ma chambre».—Au fol. 638, plan de l’ «appartement de M. Daru, au premier»; Stendhal s’est figuré, dans le salon, au milieu de la famille Daru. Un plan analogue se trouve encore un peu plus loin.
2285[3] … ancien ministre de la Guerre.—Stendhal explique cette longue parenthèse de la manière suivante: «Pour la clarté.»
2286[4] A table, placé au point H …—Suit un plan de la table, avec les places respectives de M., de Mme Daru et de Stendhal.
2287[5] … je ne mangeais pas un morceau qui me plût.—Mot oublié par l’auteur en passant du fol. 640 au fol. 641.
2288[6] … j’allais chez elle au Chevallon …—Hameau de Voreppe, sur la route de Lyon à Grenoble, non loin du Fontanil, où se trouvait la maison de campagne des Gagnon.
2289[7] … qui s’étaient à peu près ruinés.—Suit un plan de la route du Fontanil au Chevallon, avec la situation respective de la «maison de Mme de Montmort»et la «chaumière, adorée par moi, de mon grand-père».
2290[8] … Mme Lebrun, marquise de Graves.—Le nom a été laissé en blanc par Stendhal. Voir ci-dessus, t. II, p. 108.
2291[9] Mme la comtesse d’Ornisse …—La lecture de ce nom est très incertaine.
2292[10] … au commencement de 1800.—Folie de Dominique. Dates: 4 mars 1818. Commencement d’une grande phrase musicale. Piazza delle Galine. Cela n’a réellement fini que rue du Faubourg-Saint-Denis, mai 1824. Septembre 1826, San Remo. (Note de Stendhal.)—Dominique, c’est Stendhal lui-même.
2293[11] … je ne connaissais assez ni le monde ni moi-même pour me décider.—Sacrifice fait: Comtesse Sandre (8-17 février 1836). Voilà le beau de ce caractère, c’est que le sacrifice était fait au bal Alibert, du mardi 16 février, quand D[on] F[ilippo] me parla. La brouille avec moi durait depuis le bal Anglais, 8 février 1836. Je ne connais ce caractère que depuis que je l’étudié la plume à la main à 25 X 2 + √9. Je suis tellement différent de ce que j’étais il y a vingt ans qu’il me semble faire des découvertes sur un autre.
2294Du 7 au 17, rien fait, ce me semble. Romanelli et Carnaval (Carnaval et d’abord grande lettre de quatorze pages serrées sur l’office Romanelli). (Note de Stendhal.) [12] … ma timidité et mon imagination folles.—On lit en haut du fol. 648 bis: «7 février 1836, recopié le 29 février 1836. Made de 648 à 811 du 24 février au 19 mars 1836.»—Les feuillets 648 et 648 bis sont en effet la copie, légèrement retouchée, d’un premier feuillet 648 que Stendhal n’a pas détruit et qui se trouve incorporé au manuscrit.
CHAPITRE XL
2295Madame Le Brun, aujourd’hui marquise de [Graves][2], m’a dit que tous les habitants de ce petit salon étaient étonnés de mon silence complet.
2296Je me taisais par instinct, je sentais que personne ne me comprendrait, quelles figures pour leur parler de ma tendre admiration pour Bradamante! Ce silence, amené par le hasard, était de la meilleure politique, c’était le seul moyen de conserver un peu de dignité personnelle.
2297Si jamais je revois cette femme d’esprit, il faut que je la presse de questions pour qu’elle me dise. ce que j’étais alors. En vérité, je l’ignore. Je ne puis que noter le degré de bonheur senti par cette machine. Comme j’ai toujours creusé les mêmes idées depuis, comment savoir où j’en étais alors? Le puits avait dix pieds de profondeur, chaque année j’ai ajouté cinq pieds; maintenant, à cent quatre-vingt-dix pieds, comment avoir l’image de ce qu’il était en février 1800, quand il n’avait que dix pieds?
2298On admirait mon cousin Marc (mon chef de bureau au Commerce), l’être prosaïque par excellence, parce que, rentrant le soir, vers dix heures, chez M. Daru, rue de Lille, n° 505, il remontait à pied pour aller manger certains petits pâtés au carrefour Gaillon.
2299Cette simplicité, cette naïveté de gourmandise, qui me feraient rire aujourd’hui dans un enfant de seize ans, me comblaient d’étonnement en 1800. Je ne sais pas même si, un soir, je ne ressortis pas, par cette abominable humidité de Paris, que j’exécrais, pour aller manger de ces petits pâtés. Cette démarche était un peu pour le plaisir et beaucoup pour la gloire. Le plaisir fut pire que le mal, et la gloire aussi, apparemment; si l’on s’en occupa, on dut y voir une plate imitation. J’étais bien loin de dire naïvement ce pourquoi de ma démarche, j’eusse été à mon tour original et naïf, et peut-être mon équipée de dix heures du soir eût donné un sourire à cette famille ennuyée.
2300Il faut que la maladie, qui fit grimper le docteur Portal dans mon troisième étage du passage Sainte-Marie, eût été sérieuse, car je perdis tous mes cheveux. Je ne manquai pas d’acheter une perruque et mon ami Edmond Cardon[3] ne manqua pas de la jeter sur la corniche d’une porte, un soir, dans le salon de sa mère.
2301Cardon était très mince, très grand, très bien élevé, fort riche, d’un ton parfait, une admirable poupée, fils de Mme Cardon, femme de chambre de la reine Marie-Antoinette.
2302Quel contraste entre Cardon et moi! et pourtant nous nous liâmes. Nous avons été amis du temps de la bataille de Marengo, il était alors aide-de-camp du ministre de la guerre Carnot; nous nous sommes écrit jusqu’en 1804 ou 1805. En 1815, cet être élégant, noble, charmant, se brûla la cervelle en voyant arrêter le maréchal Ney, son parent par alliance. Il n’était compromis en rien, ce fut exactement folie éphémère, causée par l’extrême vanité de courtisan de s’être vu un maréchal et un prince pour cousin. Depuis 1803 ou 1804, il se faisait appeler Cardon de Montigny, il me présenta à sa femme, élégante et riche, bégayant un peu, qui me sembla avoir peur de l’énergie féroce de ce montagnard allobroge. Le fils de cet être bon et aimable s’appelle M. de Montigny et est conseiller ou auditeur à la cour royale de Paris.
2303Ah! qu’un bon conseil m’eût fait de bien alors! Que ce même conseil m’eût fait de bien en 1821! Mais du diable, jamais personne ne me l’a donné. Je l’ai vu vers 1826, mais il était à peu près trop tard, et d’ailleurs il contrariait trop mes habitudes. J’ai vu clairement depuis que c’est le sine qua non à Paris, mais aussi il y aurait eu moins de vérité et d’originalité dans mes pensées littéraires.
2304Quelle différence si M. Daru ou Mme Cambon m’avait dit, en janvier 1800:
2305«Mon cher cousin, si vous voulez avoir quelque consistance dans la société, il faut que vingt personnes aient intérêt à dire du bien de vous. Par conséquent, choisissez un salon, ne manquez pas d’y aller tous les mardis (si tel est le jour), faites-vous une affaire d’être aimable, ou du moins très poli, pour chacune des personnes qui vont dans ce salon. Vous serez quelque chose dans le monde, vous pourrez espérer de plaire à une femme aimable quand vous serez porté par deux ou trois salons. Au bout de dix années de constance, ces salons, si vous les choisissez dans notre rang de la société, vous porteront à tout. L’essentiel est la constance et être un des fidèles tous les mardis.»
2306Voilà ce qui m’a éternellement manqué. Voilà le sens de l’exclamation de M. Delécluze (des Débats, vers 1828): «Si vous aviez un peu plus d’éducation!»
2307Il fallait que cet honnête homme fût bien plein de cette vérité, car il était furieusement jaloux de quelques mots qui, à ma grande surprise, firent beaucoup d’effet; par exemple, chez lui: «Bossuet … c’est de la blague sérieuse.»
2308En 1800, la famille Daru traversait la rue de Lille et montait au premier étage chez Mme Cardon, ancienne femme de chambre de Marie-Antoinette, laquelle était tout aise d’avoir la protection de deux commissaires des guerres aussi accrédités que MM. Daru, commissaire ordonnateur, et Martial Daru, simple commissaire. J’explique ainsi la liaison aujourd’hui et j’ai tort, faute d’expérience je ne pouvais juger de rien en 1800. Je prie donc le lecteur de ne pas s’arrêter à ces explications qui m’échappent en 1836; c’est du roman plus ou moins probable, ce n’est plus de l’histoire.
2309J’étais donc, ou plutôt il me semblait être très bien reçu dans le salon de Mme Cardon, en janvier 1800.
2310On y jouait des charades avec déguisements, on y plaisantait sans cesse. La pauvre Mme Cambon n’y venait pas toujours; cette folie offensait sa douleur, dont elle mourut quelques mois après.
2311M. Daru (depuis ministre) venait de publier la Cléopédie, je crois, un petit poème dans le genre jésuitique, c’est-à-dire dans le genre des poèmes latins faits par des jésuites vers 1700. Cela me sembla plat et coulant; il y a bien trente ans que je ne l’ai lu.
2312M. Daru qui au fond n’avait pas d’esprit (mais je devine cela, en grand secret, seulement en écrivant ceci), était trop fier d’être président à la fois de quatre Sociétés littéraires. Ce genre de niaiserie pullulait en 1800, et n’était pas si vide que cela nous semble aujourd’hui. La société renaissait après la Terreur de 93 et la demi-peur des années suivantes. Ce fut M. Daru le père qui m’apprit avec une douce joie cette gloire de son fils aîné.
2313Comme il revenait d’une de ces sociétés littéraires, Edmond, déguisé en fille, alla le raccrocher dans la rue à vingt pas de la maison. Cela n’était pas mal gai. Mme Cardon avait encore la gaieté de 1788, cela scandaliserait notre pruderie de 1836.
2314M. Daru, en arrivant, se vit suivi dans l’escalier par la fille qui détachait ses jupons.
2315«J’ai été très étonné, nous dit-il, de voir notre quartier infesté.»
2316Quelque temps après, il me conduisit à une des séances d’une des Sociétés qu’il présidait. Celle-ci se réunissait dans une rue qui a été démolie pour agrandir la place du Carrousel, vers la partie de la nouvelle galerie, au nord du Carrousel, qui avoisine l’axe de la rue Richelieu, à quarante pas plus au couchant.
2317Il était sept heures et demie du soir, les salles étaient peu illuminées. La poésie me fit horreur: quelle différence avec l’Arioste et Voltaire! Cela était bourgeois et plat (quelle bonne école j’avais déjà!), mais j’admirais fort et avec envie la gorge de Mme Constance Pipelet, qui lut une pièce de vers. Je le lui ai dit depuis; elle était alors femme d’un pauvre diable de chirurgien herniaire, et je lui ai parlé chez Mme la comtesse Beugnot, quand elle était princesse de Salm-Dyck, je crois. Je conterai son mariage, précédé par deux mois de séjour chez le prince de Salm, avec son amant, pour voir si le château ne lui déplairait point trop, et le prince nullement trompé, mais sachant tout et s’y soumettant; et il avait raison.
2318J’allai au Louvre chez Renault, l’auteur de l’Education d’Achille, plat tableau, gravé par l’excellent Berwick, et je fus élève de son Académie. Toutes les étrennes à donner pour cartables, droits de chaise, etc., m’étonnèrent fort, et j’ignorais parfaitement[4] tous ces usages parisiens et, à vrai dire, tous les usages possibles. Je dus paraître avare.
2319Je promenais partout mon effroyable désappointement.
2320Trouver plat et détestable ce Paris, que je m’étais figuré le souverain bien! Tout m’en déplaisait, jusqu’à la cuisine qui n’était pas celle de la maison paternelle, cette maison qui m’avait[5] semblé la réunion de tout ce qui était mal.
2321Pour m’achever, la peur d’être forcé de passer un examen pour l’Ecole me faisait haïr mes chères mathématiques.
2322Il me semble que le terrible M. Daru le père me disait: «Puisque, d’après les certificats dont vous êtes porteur, vous êtes tellement plus fort que vos sept camarades qui ont été reçus, vous pourriez, même aujourd’hui, si vous étiez reçu, les rattraper facilement dans les cours qu’ils suivent.»
2323M. Daru me parlait en homme accoutumé à avoir du crédit et obtenir des exceptions.
2324Une chose dut, heureusement pour moi, ralentir les instances de M. Daru pour reprendre l’étude des mathématiques. Mes parents m’annonçaient sans doute comme un prodige en tout genre; mon excellent grand-père m’adorait et d’ailleurs j’étais son ouvrage, au fond je n’avais eu de maître que lui, les mathématiques excepté. Il faisait avec moi mes thèmes de latin, il faisait presque seul mes vers latins sur une mouche qui trouve une mort noire dans du lait blanc.
2325Tel était l’esprit du Père jésuite auteur du poème dont je refaisais les vers. Sans les auteurs lus en cachette, j’étais fait pour avoir cet esprit-là et pour admirer la Cléopédie[6] du comte Daru et l’esprit de l’Académie française. Aurait-ce été[7] un mal? J’aurais eu des succès de 1815 à 1830, de la réputation, de l’argent, mais mes ouvrages seraient bien plus plats et bien mieux écrits qu’ils sont[8]. Je crois que l’affectation, qu’on appelle bien écrire en 1825-1836, sera bien ridicule vers 1860, dès que la France, délivrée des révolutions politiques tous les quinze ans, aura le temps de penser aux jouissances de l’esprit. Le gouvernement fort et violent de Napoléon (dont j’aimai tant la personne) n’a duré que quinze ans, 1800-1815. Le gouvernement à faire vomir de ces Bourbons imbéciles (voir la chanson de Béranger) a duré quinze ans aussi, de 1815 à 1830. Combien durera un troisième? Aura-t-il plus …
2326Mais je m’égare; nos neveux devront pardonner ces écarts, nous tenons la plume d’une main et l’épée de l’autre (en écrivant ceci j’attends la nouvelle de l’exécution de Fieschi et du nouveau ministère de mars 1836, et je viens, pour mon métier, de signer trois lettres, adressées à des ministres dont je ne sais pas le nom).
2327Revenons à janvier ou février 1800. Réellement, j’avais l’expérience d’un enfant de neuf ans et probablement un orgueil du diable. J’avais été réellement l’élève le plus remarquable de l’Ecole centrale. De plus, ce qui valait bien mieux, j’avais des idées justes sur tout, j’avais énormément lu, j’adorais la lecture: un livre nouveau, à moi inconnu, me consolait de tout.
2328Mais la famille Daru, malgré les succès de l’auteur de la traduction d’Horace, n’était pas du tout littéraire, c’était une famille de courtisans de Louis XIV tels que les dépeint Saint-Simon. On n’aimait dans M. Daru fils aîné que le fait de son succès, toute discussion littéraire eût été un crime politique, comme tendant à mettre en doute la gloire de la maison.
2329Un des malheurs de mon caractère est d’oublier le succès et de me rappeler profondément mes sottises. J’écrivis vers février 1800 à ma famille: «Mme Cambon exerce l’empire de l’esprit, et Mme Rebuffel celui des sens.»
2330Quinze jours après, j’eus une honte profonde de mon style et de la chose.
2331C’était une fausseté, c’était bien pis encore, c’était une ingratitude. S’il y avait un lieu où je fusse moins gêné et plus naturel, c’était le salon de cette excellente et jolie Mme Rebuffel, qui habitait le premier étage de la maison, qui me donnait une chambre au second; ma chambre était, ce me semble, au-dessus du salon de Mme Rebuffel. Mon oncle Gagnon m’avait raconté comme quoi il l’avait émue à Lyon en admirant son joli pied et l’engageant à le placer sur une malle pour le mieux voir. Une fois, sans M. Bartelon, M. Rebuffel eût surpris mon oncle dans une position peu équivoque.
2332Mme Rebuffel, ma cousine, avait une fille, Adèle, qui annonçait beaucoup d’esprit; il me semble qu’elle n’a pas tenu parole. Après nous être un peu aimés (amours d’enfants), la haine et puis l’indifférence ont remplacé les enfantillages, et je l’ai entièrement perdue de vue depuis 1804. Le journal de 1835 m’a appris que son sot mari, M. le baron Auguste Petiet[9], le même qui m’a donné un coup de sabre au pied gauche, venait de la laisser veuve avec un fils à l’Ecole polytechnique.
2333Etait-ce en 1800 que Mme Rebuffel avait pour amant M. Chieze, gentilhomme assez empesé de Valence, en Dauphiné, ami de ma famille à Grenoble, ou ne fut-ce qu’en 1803? Etait-ce en 1800 ou 1803 que l’excellent Rebuffel, homme de cœur et d’esprit, homme à jamais respectable à mes yeux, me donnait à dîner dans la rue Saint-Denis, au roulage qu’il tenait avec une demoiselle Barberen, son associée et sa maîtresse?
2334Quelle différence pour moi si mon grand-père Gagnon avait eu l’idée de me recommander à M. Rebuffel au lieu de M. Daru! M. Rebuffel était neveu de M. Daru, quoique moins âgé seulement de sept à huit ans, et, à cause de sa dignité politique ou plutôt administrative, secrétaire général de tout le Languedoc (sept départements), M. Daru prétendait tyranniser M. Rebuffel, lequel, dans les dialogues qu’il me racontait, alliait divinement le respect à la fermeté. Je me souviens que je comparais le ton qu’il prenait à celui de J.-J. Rousseau dans sa Lettre à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris.
2335M. Rebuffel eût tout fait de moi, j’aurais été plus sage si le hasard m’avait mis sous sa direction. Mais mon destin était de tout conquérir à la pointe de l’épée. Quel océan de sensations violentes j’ai eues en ma vie, et surtout à cette époque!
2336J’en eus beaucoup au sujet du petit événement que je vais conter, mais dans quel sens? Que désirais-je avec passion? Je ne m’en souviens plus.
2337M. Daru fils aîné (je l’appellerai le comte Daru, malgré l’anachronisme: il ne fut comte que vers 1809, je crois, mais j’ai l’habitude de l’appeler ainsi), le comte Daru donc, si l’on veut me permettre de l’appeler ainsi, était en 1809 secrétaire général du ministère de la Guerre. Il se tuait de travail, mais il faut avouer qu’il en parlait sans cesse et avait toujours de l’humeur en venant dîner. Quelquefois, il faisait attendre son père et toute la famille une heure ou deux. Il arrivait enfin avec la physionomie d’un bœuf, excédé de peine et des yeux rouges. Souvent il retournait le soir à son bureau; dans le fait, tout était à réorganiser et l’on préparait en secret la campagne de Marengo.
2338Je vais naître, comme dit Tristram Shandy; et le lecteur va sortir des enfantillages.
2339Un beau jour, M. Daru le père me prit à part et me fit frémir; il me dit: «Mon fils vous conduira travailler avec lui au bureau de la Guerre.»Probablement, au lieu de remercier, je restai dans le silence farouche de l’extrême timidité.
2340Le lendemain matin, je marchais à côté du comte Daru, que j’admirais mais qui me faisait frémir, et jamais je n’ai pu m’accoutumer à lui, ni, ce me semble, lui à moi. Je me vois marchant le long de la rue Hillerin-Bertin[10], fort étroite alors. Mais où était ce ministère de la Guerre, où nous allions ensemble[11]?
2341Je ne vois que ma place, à ma table, en H ou en H’; à celui de ces deux bureaux que je n’occupais pas était M. Mazoyer, auteur de la tragédie de Thésée, pâle imitation de Racine.
2342[1] Le chapitre XL est le chapitre XXXV du manuscrit (fol. 655 à 674). Ecrit à Cività-Vecchia, les 29 février et 1er mars 1836.
2343[2] Madame Le Brun, aujourd’hui marquise de Graves …—Le nom a été laissé en blanc par Stendhal.
2344[3] … mon ami Edmond Cardon …—Sur Edmond Cardon, voir A. Chuquet, Stendhal-Beyle, p. 479-480.
2345[4] … j’ignorais parfaitement …—Variante: «Profondément.»
2346[5] … qui m’avait semblé …—Ms.: «M’était.»
2347[6] … la Cléopédie …—Ms.: «Ciropédie.»
2348[7] Aurait-ce été …—Variante: «Etait-ce.»
2349[8] … mieux écrits qu’ils sont.—Ms.: «De ce qu’ils sont.»
2350[9] … M. le baron Auguste Petiet …—Fils de l’ancien ministre de la guerre, qui fut adjoint à Berthier pour administrer la Lombardie, en 1800. Il semble que l’observation de Stendhal soit inexacte: Augustin, dit Auguste Petiet (né en 1784) était en 1836 général de brigade et ne mourut qu’en 1858.—Cf. A. Chuquet, Stendhal-Beyle, p. 48-49.
2351[10] … la rue Hillerin-Bertin …—Cette rue a perdu son nom. Elle est représentée aujourd’hui par la portion de la rue de Bellechasse située entre les rues de Grenelle et de Varenne.
2352[11] Mais où était ce ministère de la Guerre, où nous allions ensemble?—Suit un plan indiquant la place occupée par Stendhal dans un bureau du ministère de la guerre, en H ou en H’, près d’une fenêtre donnant sur les tilleuls du jardin.
2353[p. 130] [p. 131]
CHAPITRE XLI
2354Au bout du jardin étaient de malheureux tilleuls taillés de près, derrière lesquels nous allions pisser. Ce furent les premiers amis que j’eus à Paris. Leur sort me fit pitié: être ainsi taillés! Je les comparais aux beaux tilleuls de Claix, qui avaient le bonheur de vivre au milieu des montagnes.
2355Mais aurais-je voulu retourner dans ces montagnes?
2356Oui, ce me semble, si j’avais dû n’y pas retrouver mon père, et y vivre avec mon grand-père, à la bonne heure, mais libre.
2357Voilà à quel point mon extrême passion pour Paris était tombée. Et il m’arrivait de dire que le véritable Paris était invisible à mes yeux. Les tilleuls du ministère de la guerre rougirent par le haut. M. Mazoyer, sans doute, me rappela le vers de Virgile:
2358Nunc erusbescit ver.
2359Ce n’est pas cela, mais je me le rappelle en écrivant pour la première fois depuis trente-six ans; Virgile me faisait horreur au fond, comme protégé par les prêtres[2] qui venaient dire la messe et me parler de latin chez mes parents. Jamais, malgré tous les efforts de ma raison, Virgile ne s’est relevé pour moi des effets de cette mauvaise compagnie.
2360Les tilleuls prirent des bourgeons. Enfin ils eurent des feuilles, je fus profondément attendri; j’avais donc des amis à Paris!
2361Chaque fois que j’allais pisser derrière ces tilleuls, au bout du jardin, mon âme était rafraîchie par la vue de ces amis. Je les aime encore après trente-six ans de séparation.
2362Chaque fois que j’allais pisser derrière ces tilleuls, au bout du jardin, mon âme était rafraîchie par la vue de ces amis. Je les aime encore après trente-six ans de séparation.
2363Mais ces bons amis existent-ils? On a tant bâti dans ce quartier! Peut-être le ministère où je pris la plume officielle pour la première fois est-il encore le ministère rue de l’Université, vis-à-vis la place dont j’ignore le nom?
2364Là, M. Daru m’établit à un bureau et me dit de copier une lettre. Je ne dirai rien de mon écriture en pieds de mouche, bien pire que la présente; mais il découvrit que j’écrivais cela par deux l: cella.
2365C’était donc là ce littérateur, ce brillant humaniste qui discutait le mérite de Racine et qui avait remporté tous les prix à Grenoble!!
2366J’admire aujourd’hui, mais aujourd’hui seulement, la bonté de toute cette famille Daru. Que faire d’un animal si orgueilleux et si ignorant?
2367Et le fait est pourtant que j’attaquais très bien Racine dans mes conversations avec M. Mazoyer. Nous étions là quatre commis, et les deux autres, ce me semble, m’écoutaient, quand j’escarmouchais avec M. Mazoyer.
2368J’avais une théorie intérieure que je voulais rédiger sous le titre de: Filosofia nova, titre moitié italien, moitié latin. J’avais une admiration vraie, sentie, passionnée pour Shakespeare, que pourtant je n’avais vu qu’à travers les phrases lourdes et emphatiques de M. Letourneur et de ses associés.
2369L’Arioste avait aussi beaucoup de pouvoir sur mon cœur (mais l’Arioste de M. de Tressan, père de l’aimable capitaine jouant de la clarinette, qui avait contribué à me faire apprendre à lire, extrême plat ultra et maréchal de camp vers 1820).
2370Je crois voir que ce qui me défendait du mauvais goût d’admirer la Cléopédie[3] du comte Daru et bientôt après l’abbé Delille, c’était cette doctrine intérieure fondée sur le vrai plaisir, plaisir profond, réfléchi, allant jusqu’au bonheur, que m’avaient donné Cervantès, Shakespeare, Corneille, Arioste, et une haine pour le puérile de Voltaire et de son école. Là-dessus, quand j’osais parler, j’étais tranchant jusqu’au fanatisme, car je ne faisais aucun doute[4] que tous les hommes bien portants et non gâtés par une mauvaise éducation littéraire ne pensassent comme moi. L’expérience m’a appris que la majorité laisse diriger la sensibilité aux arts, qu’elle peut avoir naturellement, par l’auteur à la mode; c’était Voltaire en 1788, Walter Scott en 1828. Et qui est-ce aujourd’hui 1836? Heureusement, personne.
2371Cet amour pour Shakespeare, l’Arioste, et la Nouvelle-Héloïse au second rang, qui étaient les maîtres de mon cœur littéraire à mon arrivée à Paris à la fin de 1799, me préserva du mauvais goût (Delille, moins la gentillesse) qui régnait dans les salons Daru et Cardon, et qui était d’autant plus dangereux pour moi, d’autant plus contagieux, que le comte Daru était un auteur produisant actuellement et que sous d’autres rapports tout le monde admirait et que j’admirais moi-même. Il venait d’être ordonnateur en chef, je crois, de cette armée d’Helvétie qui venait de sauver la France à Zurich sous Masséna. M. Daru le père nous répétait sans cesse que le général Masséna disait à tout le monde, en parlant de M. Daru: «Voilà un homme que je puis présenter à mes amis et à mes ennemis.»
2372Pourtant Masséna, de moi bien connu, était voleur comme une pie, ce qui veut dire par instinct, on parle encore de lui à Rome (ostensoir de la famille Doria, à Sainte-Agnès, place Navone, je crois), et M. Daru n’a jamais volé un centime.
2373Mais, grand Dieu, quel bavardage! Je ne puis arriver à parler de l’Arioste, dont les personnages, palefreniers et portefaix par la force, m’ennuient tellement aujourd’hui. De 1796 à 1804, l’Arioste ne me faisait pas sa sensation propre. Je prenais tout-à-fait au sérieux les passages tendres et romanesques. Ils frayèrent, à mon insu, le seul chemin par lequel l’émotion puisse arriver à mon âme. Je ne puis être touché jusqu’à l’attendrissement qu’après un passage comique.
2374De là mon amour presque exclusif pour l’opera buffa, de là l’abîme qui sépare mon âme de celle de M. le baron Poitou (voir à la fin du volume la préface de de Brosses qui a fâché Colomb) et de tout le vulgaire de 1830, qui ne voit le courage que sous la moustache.
2375Là seulement, dans l’opera buffa, je puis être attendri jusqu’aux larmes. La prétention de toucher qu’a l’opera séria à l’instant fait cesser pour moi la possibilité de l’être. Même dans la vie réelle, un pauvre qui demande l’aumône avec des cris piteux, bien loin de me faire pitié, me fait songer, avec toute la sévérité philosophique possible, à l’utilité d’une maison pénitentiaire.
2376Un pauvre qui ne m’adresse pas la parole, qui ne pousse pas des cris lamentables et tragiques, comme c’est l’usage à Rome, et mange une pomme en se traînant à terre, comme le cul-de-jatte d’il y a huit jours, me touche presque jusqu’aux larmes à l’instant.
2377De là mon complet éloignement pour la tragédie, mon éloignement jusqu’à l’ironie pour la tragédie en vers.
2378Il y a une exception pour cet homme simple et grand, Pierre Corneille, suivant moi immensément supérieur à Racine, ce courtisan rempli d’adresse et de bien-dire. Les règles d’Aristote, ou prétendues telles, étaient un obstacle ainsi que les vers pour ce poète original. Racine n’est original, aux yeux des Allemands, Anglais, etc., que parce qu’ils n’ont pas eu encore une cour spirituelle, comme celle de Louis XIV, obligeant tous les gens riches et nobles d’un pays à passer tous les jours huit heures ensemble dans les salons de Versailles.
2379La suite des temps portera les Anglais, Allemands, Américains et autres gens à argent ou revenu antilogique, à comprendre l’adresse courtisane de Racine, même l’ingénue la plus innocente, Junie ou Aricie, et confite en adresse d’honnête catin; Racine n’a jamais pu faire une Mlle de La Vallière, mais toujours une fille extrêmement adroite et peut-être physiquement vertueuse, mais certes pas moralement. Vers 1900, peut-être que les Allemands, Américains, Anglais, arriveront à comprendre tout l’esprit courtisanesque de Racine. Un siècle peut-être après, ils arriveront à sentir qu’il n’a jamais pu faire une La Vallière.
2380Mais comment ces gens faibles pourront-ils apercevoir une étoile tellement rapprochée du soleil? L’admiration de ces rustres polis et avares pour la civilisation qui donnait un vernis charmant même au maréchal de Boufflers (mort vers 1712[5]), qui était un sot, les empêchera de sentir le manque total de simplicité et de naturel chez Racine, et à comprendre ce vers de Camille:
2381Tout ce que je voyais me semblait Curiace.
2382Que j’écrive cela à cinquante-trois ans[6], rien de plus simple, mais que je le sentisse en 1800, que j’eusse une sorte d’horreur pour Voltaire et l’affectation gracieuse d’Alzire, avec mon mépris si voisin de la haine pour lui et à si bon droit, voilà ce qui m’étonne, moi, élève de M. Gagnon, qui s’estimait pour avoir été trois jours l’hôte de Voltaire à Ferney, moi élevé au pied du petit buste de ce grand homme, monté sur un pied d’ébène.
2383Est-ce moi ou le grand homme qui suis sur le pied d’ébène?
2384Enfin, j’admire ce que j’étais littérairement en février 1800, quand j’écrivais: cella[7].
2385M. le comte Daru, si immensément supérieur à moi et à tant d’autres comme homme de travail, comme avocat consultant, n’avait pas l’esprit qu’il fallait pour soupçonner la valeur de ce fou orgueilleux.
2386M. Mazoyer, le commis mon voisin, qui apparemment s’ennuyait moins de ma folie mélangée d’orgueil que de la stupidité des deux autres commis à 2.500 francs, fit quelque cas de moi, et j’y fus indifférent. Je regardais tout ce qui admirait cet adroit courtisan nommé Racine comme incapable de voir et de sentir le vrai beau qui, à mes yeux, était la naïveté d’Imogène s’écriant:
2387«Salut, pauvre maison, qui te gardes toi-même!»
2388Les injures adressées à Shakespeare par M. Mazoyer, et avec quel mépris, en 1800, m’attendrissaient jusqu’aux larmes en faveur de ce grand poète. Dans la suite, rien ne m’a fait adorer madame Dembowski[8] comme les critiques que faisaient d’elle les prosaïques de Milan. Je puis nommer cette femme charmante, qui pense à elle aujourd’hui? Ne suis-je pas le seul peut-être, après onze ans qu’elle a quitté la terre? J’applique ce même raisonnement à la comtesse Alexandrine Petit. Ne suis-je pas aujourd’hui son meilleur ami, après vingt-deux ans? Et quand ceci paraîtra (si jamais un libraire ne craint pas de perdre son temps et son papier!), quand ceci paraîtra après ma mort à moi, qui songera encore à Métilde et à Alexandrine? Et malgré leur modestie de femme et cette horreur d’occuper le public que je leur ai vue, si elles voient public ce livre du lieu où elles sont, n’en seront-elles pas bien aises?
2389For who to dumb forgetfulness a prey[9] n’est pas bien aise, après tant d’années, de voir prononcer son nom par une bouche amie?
2390Mais où diable en étais-je?—A mon bureau, où j’écrivais cela, cella[10].
2391Pour peu que le lecteur ait l’âme commune, il s’imaginera que cette digression a pour but de cacher ma honte d’avoir écrit cella. Il se trompe, je suis un autre homme. Les erreurs de celui de 1800 sont des découvertes que je fais, la plupart, en écrivant ceci. Je ne me souviens, après tant d’années et d’événements, que du sourire de la femme que j’aimais. L’autre jour, j’avais oublié la couleur d’un des uniformes que j’ai portés. Or, avez-vous éprouvé, ô lecteur bénévole, ce que c’est qu’un uniforme dans une armée victorieuse, et unique objet de l’attention de la nation, comme l’armée de Napoléon?
2392Aujourd’hui, grâce au ciel, la Tribune a obscurci l’Armée.
2393Décidément, je ne puis me rappeler la rue où était situé ce bureau dans lequel je saisis pour la première fois la plume administrative. C’était au bout de la rue Hillerin-Bertin, alors bordée de murs de jardin. Je me vois marchant sérieusement à côté du comte Daru, allant à son bureau après le sombre et froid déjeuner de la maison n° 505, au coin de la rue de Bellechasse et de celle de Lille, comme disaient les bons écrivains de 1800.
2394Quelle différence pour moi, si M. Daru m’avait dit: «Quand vous avez une lettre à faire, réfléchissez bien à ce que vous voulez dire, et ensuite à la couleur de réprimande ou d’ordre que le ministre qui signera votre lettre voudrait y donner. Votre parti pris, écrivez hardiment.»
2395Au lieu de cela, je tâchais d’imiter la forme des lettres de M. Daru, il répétait trop souvent le mot en effet, et moi je farcissais mes lettres de en effet.
2396Qu’il y a loin de là aux grandes lettres que j’inventais à Vienne, en 1809, ayant une vérole[11] horrible, le soin d’un hôpital de 4.000 blessés (l’oiseau vole), une maîtresse que j’enfilais et une maîtresse que j’adorais! Tout ce changement s’est opéré par mes seules réflexions, M. Daru ne m’a jamais donné d’autre avis que sa colère quand il biffait mes lettres.
2397Le bon Martial Daru était toujours avec moi sur le ton plaisant. Il venait souvent au bureau de la Guerre; c’était la Cour pour un commissaire des guerres. Il avait la police de l’hôpital du Val-de-Grâce, ce me semble, en 1800, et sans doute M. le comte Daru, la meilleure tête de ce ministère en 1800 (ce n’est pas beaucoup dire), avait le secret de l’armée de réserve. Toutes les vanités du corps des commissaires des guerres étaient en ébullition pour la création du corps et, bien plus, pour la fixation de l’uniforme des Inspecteurs aux Revues.
2398Il me semble que je vis alors le général Olivier, avec sa jambe de bois, récemment nommé Inspecteur en chef aux Revues. Cette vanité, portée au comble par le chapeau brodé et l’habit rouge, était la base de la conversation dans les maisons Daru et Cardon. Edmond Cardon, poussé par une mère habile[12] et qui flattait ouvertement le comte Daru, avait la promesse d’une place d’adjoint aux commissaires des guerres.
2399Le bon Martial me fit bientôt entrevoir la possibilité pour moi de ce charmant uniforme.
2400Je crois découvrir en écrivant que Cardon le porta: habit bleu de roi, broderie d’or au collet et aux parements des manches.
2401A cette distance, pour les choses de vanité (passion secondaire chez moi), les choses imaginées et les choses vues se confondent.
2402L’excellent Martial étant donc venu me voir à mon bureau trouva que j’avais envoyé[13]
2403une lettre dans le bureau avec le mot Renseignements.
2404«Diable! me dit-il en riant, vous faites déjà courir les lettres ainsi!»
2405C’était, ce me semble, un peu le privilège au moins d’un sous-chef de bureau, moi dernier des surnuméraires.
2406Sur ce mot Renseignements, le bureau de la Solde, par exemple, donnait les renseignements relatifs à la solde, le bureau de l’Habillement, ceux de l’habillement. Supposons l’affaire d’un officier d’habillement du 7me léger devant restituer sur sa solde 107 francs, montant de la serge qu’il a reçue indûment, il me fallait des renseignements des deux bureaux susnommés pour pouvoir faire la lettre que M. Daru, secrétaire général, devait signer.
2407Je suis persuadé que bien peu de mes lettres allaient jusqu’à M. Daru; M. Barthomeuf, homme commun, mais bon commis, commençait alors sa carrière comme son secrétaire particulier (c’est-à-dire commis payé par la Guerre), employé dans le bureau où écrivait M. Daru, et avait à souffrir ses étranges incartades et les excès de travail que cet homme terrible à soi et aux autres exigeait de tout ce qui l’approchait. J’eus bientôt pris la contagion de la terreur inspirée par M. Daru, et ce sentiment ne m’a jamais quitté à son égard. J’étais né excessivement sensible, et la dureté de ses paroles était sans bornes ni mesure.
2408De longtemps cependant je ne fus pas assez considérable pour être malmené par lui. Et maintenant que j’y réfléchis sensément, je vois que jamais je n’en ai été réellement maltraité. Je n’ai pas souffert la centième partie de ce qu’a enduré M. de Baure, ancien avocat général du Parlement de Pau. (Y avait-il un tel Parlement[14]? Je n’ai aucun livre à Cività-Vecchia pour le chercher, mais tant mieux, ce livre-ci, fait uniquement avec ma mémoire, ne sera pas fait avec d’autres livres.) J’aperçois qu’entre M. Daru et moi il y a toujours eu comme un morceau d’affût emporté par le boulet ennemi qui fait matelas sur le corps de la pièce que vient frapper ce boulet (connue au Tésin, en 1800).
2409Mon matelas a été Joinville (aujourd’hui le baron Joinville, intendant militaire de la 1re division, Paris[15]), ensuite M. de Baure. J’arrive à cette idée bien nouvelle pour moi: M. Daru m’aurait-il ménagé? Il est bien possible. Mais la terreur a toujours été telle que cette idée ne me vient qu’en mars 1836.
2410Tout le monde, à la Guerre, frémissait en abordant le bureau de M. Daru. Pour moi, j’avais peur rien qu’en en regardant la porte. Sans doute M. Daru père vit ce sentiment dans ma gêne, et, avec le caractère que je lui vois maintenant (caractère timide, à qui la terreur inspirée faisait rempart), ma peur dut lui faire ma cour.
2411Les êtres grossiers, comme me semblait M. Barthomeuf, devaient sentir moins les paroles étranges dont ce bœuf furibond affublait tout ce qui l’approchait dans les moments où le travail l’accablait.
2412Avec cette terreur il faisait marcher les sept à huit cents commis du bureau de la Guerre dont les chefs, quinze ou vingt importants, la plupart sans aucun talent, nommés chefs de bureau, étaient malmenés d’importance par M. Daru. Ces animaux, loin d’abréger et de simplifier les affaires, cherchaient souvent à les embrouiller, même pour M. Daru. Je conviens que cela est fait pour faire donner au diable un homme qui voit placées à gauche, sur son bureau, vingt ou trente lettres pressées à répondre. Et de ces lettres, demandant des ordres, j’en ai souvent vu un pied de haut sur le bureau de M. Daru; et encore est-il peu de gens qui seraient charmés de pouvoir vous dire: «Je n’ai pas reçu à temps les ordres de Votre Excellence …»et avec la perspective d’un Napoléon se fâchant à Schœnbrünn et disant qu’il y a eu négligence, etc.
2413[1] Le chapitre XLI est le chapitre XXXVI du manuscrit (fol. 675 à 696). Ecrit à Cività-Vecchia les 1er, 3 et 4 mars 1836. Le 2 mars, «métier: quatre lettres au Ministère».
2414[2] … protégé par les prêtres …—Ms.: «Trepr.»
2415[3] … la Cléopédie …—Ms.: «Ciropédie.»
2416[4] … je ne faisais aucun doute …—Variante: «Je ne doutais pas.»
2417[5] … maréchal de Boufflers (mort vers 1712) …—Le maréchal de Boufflers est mort en 1711.
2418[6] Que j’écrive cela à cinquante-trois ans …—Ms.: «5 X 10 + √9»
2419[7] … quand j’écrivais: cella.—Un tiers du fol. 685 a été laissé en blanc par Stendhal.
2420[8] … madame Dembowski …—Métilde. Voir contexte et aussi le chapitre Ier.
2421[9] For who to dumb forgetfulness a prey …—Vers de Gray (Elégies, 1750, stance XXII), dont le sens est: Qui tombe en proie à l’oubli silencieux …
2422[10] A mon bureau, où j’écrivais cela, cella.—Suit un plan du bureau du ministère de la guerre où travaillaient M. Mazoyer, Beyle et les deux autres commis. «J’étais au bureau H ou H’, les deux commis communs en A et B.»
2423[11] … ayant une vérole horrible …—Ms.: «Rolevé.» —La maladie de Stendhal dut se déclarer dans le courant de 1808. Dans les papiers conservés à la bibliothèque municipale de Grenoble se trouve (R 5896, vol. XV, fol. 195) une ordonnance du docteur Richerand, datée du 14 décembre 1808, contenant de minutieuses prescriptions contre des manifestations syphilitiques chez son client. L’ordonnance se termine ainsi: «Ce traitement suivi avec exactitude durant six semaines détruira les excroissances et fera disparaître la fièvre lente qui revient chaque soir.
2424Paris, le 14 décembre 1808.
2425RICHERAND,
2426Professeur de l’Ecole spéciale de Médecine, etc.»
2427[12] Edmond Cardon, poussé par une mire habile …—Sur Mme Cardon et son fils Edmond, voir A. Chuquet, Stendhal-Beyle, p. 40-42 et 479-480.
2428[13] … que j’avais envoyé …—Variante: «Expédié.»
2429[14] … Parlement de Pau.—Le parlement de Pau, qui comprenait dans sa juridiction la Navarre et le Béarn, fut créé en 1620.
2430[15] … le baron Joinville, intendant militaire de la 1re division …—Sur Joinville, voir A. Chuquet, Stendhal-Beyle, p. 48-50.
CHAPITRE XLII
2431Mes relations avec M. Daru, commencées ainsi en février ou janvier 1800, n’ont fini qu’à sa mort, en 1829. Il a été mon bienfaiteur, en ce sens qu’il m’a employé de préférence à bien d’autres, mais j’ai passé bien des jours de pluie, avec mal à la tête pour un poêle trop chauffé, à écrire de dix heures du matin à une heure après minuit, et cela sous les yeux d’un homme furieux et constamment en colère parce qu’il avait toujours peur. C’étaient les ricochets de son ami Picard: il avait une peur mortelle de Napoléon et j’avais une peur mortelle de lui.
2432On verra à Erfurt, 1809, le nec plus ultra de notre travail. M. Daru et moi, nous avons fait toute l’intendance générale de l’armée pendant trois ou huit jours. Il n’y avait pas même un copiste. Emerveillé de ce qu’il faisait, M. Daru ne se fâcha peut-être que deux ou trois fois par jour; ce fut une partie de plaisir. J’étais en colère contre moi d’être ému par ses paroles dures. Cela ne faisait ni chaud ni froid à mon avancement et, d’ailleurs, je n’ai jamais été fou pour l’avancement. Je le vois aujourd’hui, je cherchais le plus possible à être séparé de M. Daru, ne fût-ce que par une porte à demi fermée. Ses propos durs sur les présents et les absents m’étaient insupportables.
2433Quand j’écrivais cela par deux, au bureau de la Guerre, au bout de la rue Hillerin-Bertin, j’étais bien loin de connaître encore toute la dureté de M. Daru, ce volcan d’injures. J’étais tout étonné, j’avais à peine l’expérience d’un enfant de neuf ans, et toutefois je venais d’en avoir dix-sept[2] au 23 janvier 1800.
2434Ce qui me désolait, c’était la conversation incessante des commis, mes compagnons, qui m’empêchait de travailler et de penser! Pendant plus de six semaines, arrivé à quatre heures j’en étais hébété.
2435Félix Faure, mon camarade assez intime à Grenoble, n’avait nullement ma rêverie folle sur l’Amour et les Arts. C’est ce manque de folie qui a toujours coupé la pointe à notre amitié, qui n’a été que compagnonnage de vie. Il est aujourd’hui pair de France, Premier Président, et condamne sans trop de remords, je pense, à vingt ans de prison les fous d’avril, trop punis par six mois de prison, vu le parjure of the k[ing], et à mort ce second Bailly, le sage Morey, guillotiné le 19 mars 1836, coupable peut-être, mais sans preuve. Félix Faure résisterait à une injustice qu’on lui demanderait dans cinq minutes, mais si on donne vingt-quatre heures à sa vanité, la plus bourgeoise que je connaisse, si un roi lui demande la tête d’un innocent, il trouvera des raisons pour l’accorder. L’égoïsme et une absence complète de la plus petite étincelle de générosité, réunis à un caractère triste, à l’anglaise, et à la peur de devenir fou comme sa mère et sa sœur, forment le caractère de ce mien camarade. C’est le plus plat de tous mes amis et celui qui a fait la plus grande fortune.
2436Quelle différence de générosité avec Louis Crozet, Bigillion[3]! Mareste ferait les même choses, mais sans faire illusion, pour de l’avancement et à l’italienne. Edmond Cardon eût fait les même choses en en gémissant et les recouvrant de toute la grâce possible, d’Argout avec courage et en songeant au danger personnel et surmontant cette crainte. Louis Crozet (ingénieur en chef à Grenoble) aurait exposé sa vie avec héroïsme plutôt que de condamner à vingt ans de prison un fou généreux comme Kersanné (que je n’ai jamais vu), trop puni par six mois de prison. Colomb refuserait encore plus nettement que Louis Crozet, mais on pourrait le tromper.
2437Ainsi, le plus plat à peu près de tous mes amis est Félix Faure (pair de France), avec lequel j’ai vécu intimement en janvier 1800, de 1803 à 1805, et de 1810 à 1815 et 16.
2438Louis Crozet m’a dit que ses talents atteignent à peine à la médiocrité, mais sa tristesse continue lui donnait de la dignité lorsque je le connus aux Mathématiques, ce me semble, vers 1797. Son père, né très pauvre, avait fait une jolie fortune dans l’administration des Finances et avait un beau domaine à Saint-Ismier (à deux lieues de Grenoble, route de Barraux et Chambéry).
2439Mais je réfléchis qu’on va prendre pour de l’envie ma sévérité envers ce plat pair de France. Me croira-t-on quand j’ajouterai que je dédaignerais bien de changer de réputation avec lui? Dix mille francs et être exempt de poursuivre for my future writings serait mon bâton de maréchal, idéal, il est vrai.
2440Félix Faure me présenta, à ma demande, à Fabien, maître d’armes rue Montpensier, je crois, rue des Cabriolets, près le Théâtre-Français, derrière Corazza, près du passage vis-à-vis la fontaine et la maison où Molière est mort. Là, je faisais des armes non pas avec, mais dans la même salle que plusieurs Grenoblois.
2441Deux grands et sales coquins entre autres (je parle du fond, et non de l’apparence, et de coquinerie en affaires privées, non de l’Etat), MM. Casimir Périer, depuis ministre, et D……. membre de la Chambre des Députés en 1836. Ce dernier non seulement volait au jeu dix francs, à Grenoble, vers 1820, mais y a été pris sur le fait.
2442Casimir Périer était peut-être alors le plus beau des jeunes gens de Paris; il était sombre, sauvage, ses beaux yeux montraient de la folie.
2443Je dis folie dans le sens propre. Mme Savoye de Rollin, sa sœur, dévote célèbre et cependant pas méchante, avait été folle et pendant plusieurs mois avait tenu des propos dignes de l’Arétin, et en termes les plus clairs, sans aucun voile. Cela est drôle, où une dévote de fort bonne compagnie peut-elle prendre une douzaine de mots que je n’ose écrire ici? Ce qui explique un peu ce genre d’amabilité, c’est que M. Savoye de Rollin, homme d’infiniment d’esprit, libertin philosophe, etc., etc., ami de mon oncle, était devenu nul par abus un an ou deux avant son mariage avec la fille de Périer milord. C’est le nom que Grenoble donnait à un homme d’esprit, ami de ma famille, qui méprisait de tout son cœur la bonne compagnie et qui a laissé trois cent cinquante mille francs à chacun de ses dix ou douze enfants[4], tous plus ou moins emphatiques, bêtes et fous. Leur précepteur avait été le mien, ce profond et sec coquin, M. l’abbé Raillane.
2444M. Périer milord ne pensait jamais qu’à l’argent. Mon grand-père Gagnon, qui l’aimait, malgré son protestantisme en bonne compagnie qui irritait beaucoup M. Gagnon, me racontait que M. Périer, en arrivant dans un salon, ne pouvait se dispenser, au premier coup d’œil, de faire le compte fort exact de ce qu’avait coûté l’ameublement. Mon grand-père, comme tous les orthodoxes, prêtait des aveux humiliants à M. Périer milord, qui fuyait la bonne compagnie de Grenoble comme la peste (vers 1780).
2445Un soir, mon grand-père le trouva dans la rue:
2446«Montez avec moi chez Mme de Quinsonnas.
2447—Je vous avouerai une chose, mon cher Gagnon: lorsqu’on a été quelque temps de suite sans voir la bonne compagnie et qu’on a pris une certaine habitude de la mauvaise, on se trouve déplacé dans la bonne.»
2448Je suppose que la bonne compagnie des Présidentes au parlement de Grenoble, mesdames de Sassenage, de Quinsonnas, de Bailly, contenait encore un degré d’alliage ou d’affectation trop fort pour un homme d’un génie vif comme M. Périer milord. Je pense que je me serais fort ennuyé dans la société où Montesquieu brillait vers 1745, chez Mme Geoffrin ou chez Mme de Mirepoix. J’ai découvert dernièrement que l’esprit des vingt premières pages de La Bruyère (qui, en 1803, fit mon éducation littéraire, d’après les éloges de Saint-Simon dans les éditions en trois et en sept volumes) est une copie exacte de ce que Saint-Simon appelle avoir infiniment d’esprit. Or, en 1836, ces vingt premières pages sont puériles, vides, de très bon ton assurément, mais ne valent pas trop la peine d’être écrites. Le style en est admirable en ce qu’il ne gâte pas la pensée, qui a le malheur d’être sine ictu. Ces vingt pages ont eu de l’esprit peut-être jusqu’en 1789. L’esprit, si délicieux pour qui le sent, ne dure pas. Comme une belle pêche passe en quelques jours, l’esprit passe en deux cents ans, et bien plus vite s’il y a révolution dans les rapports que les classes d’une société ont entre elles, dans la distribution du pouvoir dans une société.
2449L’esprit doit être de cinq ou six degrés au-dessus des idées qui forment l’intelligence d’un public.
2450S’il est de huit degrés au-dessus, il fait mal à la tête à ce public (défaut de la conversation de Dominique, quand il est animé).
2451Pour achever d’éclairer ma pensée, je dirai que La Bruyère était à cinq degrés au-dessus de l’intelligence commune des ducs de Saint-Simon, de Charost, de Beauvilliers, de Chevreuse, de La Feuillade, de Villars, de Montfort, de Foix, de Lesdiguières (le vieux Canaple), d’Harcourt, de La Rocheguyon, de La Rochefoucauld, d’Humières, de Mmes de Maintenon, de Caylus, de Berry, etc., etc., etc.
2452La Bruyère a dû être au niveau des intelligences vers 1780, au temps du duc de Richelieu, Voltaire, M. de Vaudreuil, le duc de Nivernais (prétendu fils de Voltaire), quand ce plat Marmontel passait pour spirituel, du temps de Duclos, Collé, etc., etc.
2453En 1836, excepté pour les choses d’art littéraire ou plutôt de style, en en exceptant formellement les jugements sur Racine, Corneille, Bossuet, etc., La Bruyère reste au-dessous de l’intelligence d’une société qui se réunirait chez Mme Boni de Castellane et qui serait composée de MM. Mérimée, Molé, Koreff, moi, Dupin aîné, Thiers, Béranger, duc de Fitz-James, Sainte-Aulaire, Arago, Villemain.
2454Ma foi, l’esprit manque, chacun réserve toutes ses forces pour un métier qui lui donne un rang dans le monde. L’esprit, argent comptant, imprévu même pour le parler, l’esprit de Dominique fait peur aux convenances. Si je ne me trompe, l’esprit va se réfugier chez les dames de mœurs faciles, chez Mme Ancelot (qui n’a pas plus d’amants que Mme de Talaru, la première ou la seconde) mais chez laquelle on ose plus.
2455Quelle terrible digression en faveur des lecteurs de 1880! Mais comprendront-ils l’allusion en faveur? J’en doute, les crieurs publics auront alors un autre mot pour faire acheter les discours du roi. Qu’est-ce qu’une allusion expliquée? De l’esprit à la Charles Nodier, de l’esprit ennuyeux.
2456Je veux coller ici un exemple du style de 1835. C’est M. Gozlan qui parle, dans le Temps[5] …
2457Le plus doux, le plus vraiment jeune de tous ces sombres Grenoblois qui faisaient des armes chez l’élégant Fabien, était sans doute M. César Pascal[6], fils d’un père également aimable et auquel Casimir Périer donna la croix étant ministre, et la recette générale d’Auxerre à son frère maternel, l’aimable Turquin, et une autre recette générale, celle de Valence, au neveu de Casimir, M. Camille Teisseire.
2458Mais, au milieu de sa demi-friponnerie comme négociant, M. Casimir Périer avait la qualité dauphinoise: il savait vouloir. Le souffle de Paris, affaiblissant, corrodant la faculté de vouloir, n’avait pas encore pénétré dans[7] nos montagnes en 1800. J’en suis témoin fidèle pour mes camarades. Napoléon, Fieschi avaient la faculté de vouloir qui manque à M. Villemain, à M. Casimir Delavigne, à M. de Pastoret (Amédée), élevés à Paris.
2459Chez l’élégant Fabien, je me convainquis de mon métalent pour les armes. Son prévôt, le sombre Renouvier, qui s’est tué, je pense, après avoir tué en duel d’un coup d’épée son dernier ami, me fit comprendre très honnêtement mon métalent. J’ai été bien heureux de me battre toujours au pistolet, je ne prévoyais pas ce bonheur en 1800, et, d’ennui de parer tierce et quarte toujours trop tard, je résolus, le cas échéant, de fondre à fond sur mon adversaire. Cela m’a gêné toutes les fois qu’à l’armée je me suis vu l’épée au côté. A Brunswick, par exemple, ma maladresse eût pu m’envoyer ad patres avec le grand chambellan de Munichhausen; heureusement, il ne fut pas brave ce jour-là, ou plutôt il ne voulut pas se compromettre. J’ai eu de même un métalent pour le violon, et au contraire un talent naturel et singulier pour tirer les perdrix et les lièvres et, à Brunswick, un corbeau d’un coup de pistolet, à quarante pas, la voiture allant au grand trot, ce qui m’a valu le respect des aides-de-camp du général Rivaut, cet homme si poli. (Rivaut de La Rafinière, haï du prince de Neuchâtel (Berthier), depuis commandant à Rouen, et ultra vers 1825.) J’ai eu le bonheur aussi d’atteindre un bancozeitel, à Vienne, au Prater, dans le duel arrangé avec M. Raindre, colonel ou chef d’escadron d’artillerie légère. Ce brave à trois poils ne le fut guère!
2460Enfin, j’ai porté l’épée toute ma vie ne sachant pas la manier. J’ai toujours été gros et facile à essouffler. Mon projet a toujours été: «Y êtes-vous?» et droit le coup de seconde.
2461Dans le temps où je faisais des armes avec César Pascal, Félix Faure, Duchesne, Casimir Périer et deux ou trois autres Dauphinois, j’allai voir Périer milord (en Dauphiné, on supprime le Monsieur quand il y a un surnom). Je le trouvai dans un appartement de ses belles maisons des Feuillants (près la rue Castiglione d’aujourd’hui); il occupait un des appartements qu’il ne pouvait pas louer. C’était l’avare le plus gai et de la meilleure compagnie. Il sortit avec moi, il portait, un habit bleu qui avait sur la basque une tache rousse de huit pouces de diamètre.
2462Je ne comprenais pas comment cet homme d’une apparence si aimable (à peu près comme mon cousin Rebuffel) pouvait laisser mourir de faim ses fils Casimir et Scipion.
2463La maison Périer prenait à 5% les économies des servantes, des huissiers, des petits propriétaires, c’étaient des sommes de 500, 800, rarement 1.500 francs. Quand vinrent les assignats, et que pour un louis d’or on avait cent francs, elle remboursa tous ces pauvres diables; plusieurs se pendirent ou se noyèrent.
2464Ma famille trouva ce procédé infâme. Il ne me surprend pas de marchands, mais pourquoi, une fois arrivé aux millions, n’avoir pas trouvé un prétexte honnête de rembourser les servantes?
2465Ma famille était parfaite sur les choses d’argent, elle eut grand’peine à tolérer un de nos parents qui remboursa en assignats une somme de huit ou dix mille francs, prêtée à ses auteurs en billets de la banque de Law (1718, je pense, à 1793).
2466[1] Le chapitre XLII est le chapitre XXXVII du manuscrit (fol. 697 à 716). Ecrit à Cività-Vecchia, les 5, 6 et 7 mars 1836.—Stendhal note, en tête du fol. 708: «6 mars 1836, Cività-Vecchia. Nouveau papier acheté à Cività-Vecchia.»
2467[2] … je venais d’en avoir dix-sept …—Ms.: «42 + 1.»
2468[3] Quelle différence de générosité avec Louis Crozet, Bigillion!—Suit un blanc d’une demi-ligne.
2469[4] … trois cent cinquante mille francs à chacun de ses dix ou douze enfants …—Cinq cent mille francs à chacun des dix enfants. (Note au crayon de R. Colomb.)—Voir plus haut, t. I, ch. VII, p. 83-84, et les notes correspondantes.
2470[5] Je veux coller ici un exemple du style de 1835. C’est M. Gozlan qui parle, dans le Temps …—Stendhal n’a pas mis sa menace à exécution: le reste du feuillet est resté blanc.
2471[6] … M. César Pascal …—Mort à Bourgoin en mai 1838. (Note au crayon de R. Colomb.) [7] … n’avait pas encore pénétré dans …—Variante: «Atteint.»
2472[p. 156] [p. 157]
CHAPITRE XLIII
2473Je ferais du roman si je voulais noter ici l’impression que me firent les choses de Paris, impression fort modifiée depuis.
2474Je ne sais si j’ai dit[2] qu’à la demande de son père M. Daru me mena à deux ou trois de ces sociétés littéraires dont la présidence faisait tant de plaisir à son père. J’y admirai la taille et surtout la gorge de madame Pipelet, femme d’un pauvre diable de chirurgien herniaire. Je l’ai un peu connue depuis, dans son état de princesse.
2475M. Daru récitait ses vers avec une bonhomie qui me sembla bien étrange sur cette figure sévère et allumée, je le regardais avec étonnement. Je me disais: il faut l’imiter; mais je n’y sentais aucun goût.
2476Je me rappelle le profond ennui des dimanches, je me promenais au hasard; c’était donc là ce Paris que j’avais tant désiré! L’absence de montagnes et de bois me serrait le cœur. Les bois étaient intimement liés à mes rêveries d’amour tendre et dévoué, comme dans l’Arioste. Tous les hommes me semblaient prosaïques et plats dans les idées qu’ils avaient de l’amour et de la littérature. Je me gardais de faire confidence de mes objections contre Paris. Ainsi je ne m’aperçus pas que le centre de Paris est à une heure de distance d’une belle forêt, séjour des cerfs sous les rois. Quel n’eût pas été mon ravissement, en 1800, de voir la forêt de Fontainebleau, où il y a quelques petits rochers en miniature, les bois de Versailles, Saint-Cloud, etc. Probablement j’eusse trouvé que ces bois ressemblaient trop à un jardin.
2477Il fut question de nommer des adjoints aux commissaires des guerres. Je m’en aperçus au redoublement des prévenances de Mme Cardon pour la famille Daru, et même pour moi. M. Daru passa un matin chez le ministre avec le rapport sur cet objet.
2478Mon anxiété a fixé dans ma tête l’image du bureau où j’attendais le résultat; j’en avais changé, ma table était située dans une fort grande pièce occupée par divers commis[3]. M.
2479Daru suivit la ligne DD’ en revenant de chez le ministre, il avait fait nommer, ce me semble, Cardon et Barthomeuf. Je ne fus point jaloux de Cardon, mais bien de M. Barthomeuf, pour lequel j’avais de l’éloignement. En attendant la décision, j’avais écrit sur mon appuie-main: MAUVAIS PARENT, en lettres majuscules.
2480Notez que M. Barthomeuf était un excellent commis, dont M. Daru signait toutes les lettres (c’est-à-dire M. Barthomeuf présentait vingt lettres, M. Daru en signait douze et signait en corrigeant six ou sept et en revoyait à refaire une ou deux).
2481Des miennes il en signait à peine la moitié, et encore quelles lettres! Mais M. Barthomeuf avait le génie et la figure d’un garçon épicier et, excepté les auteurs latins, qu’il savait comme il savait le Règlement pour la solde, il était incapable de dire un mot sur les rapports de la littérature avec la nature de l’homme, avec la manière dont il est affecté; moi, je comprenais parfaitement la façon dont Helvétius explique Régulus, je faisais tout seul un grand nombre d’applications de ce genre, j’étais bien au delà de Cailhava dans l’art de la comédie, etc., etc., et je partais de là pour me croire le supérieur ou, du moins, l’égal de M. Barthomeuf.
2482M. D[aru] aurait dû me faire nommer et ensuite me faire travailler ferme. Mais le hasard m’a guidé par la main dans cinq ou six grandes circonstances de ma vie. Réellement, je dois une petite statue à la Fortune. Ce fut un extrême bonheur de n’être pas fait adjoint avec Cardon. Mais je ne pensais pas ainsi, je soupirais un peu en regardant son bel uniforme doré, son chapeau, son épée. Mais je n’eus pas le moindre sentiment de jalousie. Apparemment, je comprenais que je n’avais pas une mère comme Mme Cardon. Je l’avais vue importuner M. Daru (Pierre) jusqu’à impatienter l’homme le plus flegmatique. M. Daru ne se fâchait pas, mais ses yeux de sanglier étaient à peindre. Enfin, il lui dit devant moi: «Madame, j’ai l’honneur de vous promettre que, s’il y a des adjoints, M. votre fils le sera.»
2483La sœur de Mme Cardon était, ce me semble, Mme Augué des Portes, dont les filles se liaient intimement alors avec la citoyenne Hortense Beauharnais. Ces demoiselles étaient élevées chez madame Campan, la camarade et probablement l’amie de Mme Cardon.
2484Je riais et je déployais mon amabilité de 1800 avec Mlles Augué, dont l’une épousa bientôt après, ce me semble, le général Ney.
2485Je les trouvais gaies et j’étais, je devais être, un étrange animal; peut-être ces demoiselles avaient-elles assez d’esprit pour voir que j’étais étrange et non plat. Enfin, je ne sais pourquoi, j’étais bien accueilli. Quel admirable salon à cultiver! Voilà ce que M. Daru le père aurait dû me faire comprendre. Cette vérité, fondamentale à Paris, je ne l’ai entrevue pour la première fois que vingt-sept ans plus tard, après la fameuse bataille de San-Remo. La fortune, dont j’ai tant à me louer, m’a promené dans plusieurs salons des plus influents. J’ai refusé, en 1814, une place à millions[4], en 1828, j’étais en société intime avec MM. Thiers (ministre des Affaires étrangères, hier), Mignet, Aubernon, Béranger. J’avais une grande considération dans ce salon. Je trouvai M. Aubernon ennuyeux, Mignet, sans esprit, Thiers, trop effronté, bavard; Béranger seul me plut, mais pour n’avoir pas l’air de faire la cour au pouvoir, je ne l’allai pas voir en prison et je laissai Mme Aubernon me prendre en guignon comme homme immoral.
2486Et Mme la comtesse Bertrand, en 1809 et 1810! Quelle absence d’ambition ou plutôt quelle paresse!
2487Je regrette peu l’occasion perdue. Au lieu de dix, j’aurais vingt mille[5]; au lieu de chevalier, je serais officier de la Légion d’honneur, mais j’aurais passé trois ou quatre heures par jour à ces platitudes d’ambition qu’on décore du nom de politique, j’aurais fait beaucoup de demi-bassesses, je serais préfet du Mans (en 1814, j’allais être nommé préfet du Mans).
2488La seule chose que je regrette, c’est le séjour de Paris, mais je serais las de Paris en 1836, comme je suis las de ma solitude parmi les sauvages de Cività-Vecchia.
2489A tout prendre, je ne regrette rien que de ne pas avoir acheté de la rente avec les gratifications de Napoléon, vers 1808 et 1809.
2490M. Daru le père n’en eut pas moins tort, dans ses idées, de ne pas me dire: «Vous devriez chercher à plaire à Mme Cardon et à ses nièces, les demoiselles Augué. Avec leur protection, vous serez fait commissaire des guerres deux ans plus tôt. Ne soufflez jamais mot, même à M. Daru, de ce que je viens de vous dire. Rappelez-vous que vous n’aurez d’avancement que par les salons. Travaillez bien le matin, et le soir cultivez les salons, mon affaire est de vous guider. Par exemple, donnez-vous le mérite de l’assiduité, commencez par celui-là. Ne manquez jamais un mardi de Mme Cardon[6].»
2491Il fallait tout ce bavardage pour être compris d’un fou qui songeait plus à Hamlet et au Misanthrope qu’à la vie réelle. Quand je m’ennuyais dans un salon, j’y manquais la semaine d’après, et n’y reparaissais qu’au bout de quinze jours. Avec la franchise de mon regard et l’extrême malheur et prostration de forces que l’ennui me donne, on voit combien je devais avancer mes affaires par ces absences. D’ailleurs, je disais toujours d’un sot: c’est un sot. Cette manie m’a valu un monde d’ennemis. Depuis que j’ai eu de l’esprit (en 1826), les épigrammes sont arrivés en foule et des mots qu’on ne peut plus oublier, me disait un jour cette bonne madame Mérimée. J’aurais dû être tué dix fois, et pourtant je n’ai que trois blessures, dont deux sont des nioles (à la main et au pied gauches).
2492Mes salons étaient, de décembre [1799] à avril 1800: Mme Cardon, Mme Rebuffel, Mme Daru, M. Rebuffel, Mme Sorel (je crois), dont le mari m’avait servi de chaperon pendant le voyage[7]. C’étaient des gens aimables et utiles, serviables, qui entraient dans le détail de mes affaires, qui me cultivaient même à cause du crédit déjà fort remarquable de M. Daru (le comte). Ils m’ennuyaient, car ils n’étaient nullement romanesques et littéraires (cut there); je les lâchai en grand.
2493Mes cousins Martial et Daru (le comte) avaient fait la guerre de la Vendée. Je n’ai jamais vu de gens plus purs de tout sentiment patriotique, cependant ils avaient couru la chance, à Rennes, à Nantes, et dans toute la Bretagne, d’être assassinés vingt fois; ainsi ils n’adoraient point les Bourbons, ils en parlaient avec le respect que l’on doit au malheur, et Mme Cardon nous disait à peu près la vérité sur Marie-Antoinette: bonne, bornée, pleine de hauteur, fort galante, et se moquant fort de l’ouvrier serrurier nommé Louis XVI, si différent de l’aimable comte d’Artois. Du reste, Versailles—la cour du roi Pétaud, et personne, à l’exception peut-être de Louis XVI, et encore rarement, ne faisant une promesse ou un serment au peuple que dans l’intention de le violer.
2494Je crois me rappeler qu’on lut chez Mme Cardon les Mémoires de sa camarade, Mme Campan, bien différents de l’homélie niaise que l’on a imprimée vers 1820[8]. Plusieurs fois, nous ne repassâmes la rue qu’à deux heures du matin, j’étais dans mon centre, moi, adorateur de Saint-Simon, et je parlais d’une façon qui jurait avec ma niaiserie et mon exaltation habituelles.
2495J’ai adoré Saint-Simon en 1800, comme en 1836. Les épinards et Saint-Simon ont été mes seuls goûts durables, après celui toutefois de vivre à Paris avec cent louis de rente, faisant des livres. Félix Faure m’a rappelé en 1829 que je lui parlais ainsi en 1798.
2496La famille Daru fut tout occupée d’abord du décret d’organisation du corps des inspecteurs aux revues, décret souvent corrigé, ce me semble, par M. Daru (le comte), et ensuite de la nomination du comte Daru et de Martial; le premier fut inspecteur et le second sous-inspecteur aux revues, tous les deux avec le chapeau brodé et l’habit rouge. Ce bel uniforme choqua le militaire, bien moins vain toutefois en 1800 que deux ou trois ans après, quand la vertu eut été tournée en ridicule.
2497Je crois avoir précisé mon premier séjour à Paris, de novembre 1799 à avril ou mai 1800, j’ai même trop bavardé, il y aura à effacer. Excepté le bel uniforme de Cardon (collet brodé en or), la salle de Fabien et mes tilleuls ou fond du jardin, à la Guerre, tout le reste ne paraît guère qu’à travers un nuage. Sans doute je voyais souvent Mante, mais nul souvenir. Fut-ce alors que Grand-Dufay mourut au café de l’Europe, sur le boulevard du Temple, ou en 1803? Je ne puis le dire.
2498A la Guerre, MM. Barthomeuf et Cardon étaient adjoints et moi très piqué et très ridicule, sans doute, aux yeux de M. Daru. Car enfin, je n’étais pas en état de faire la moindre lettre. Martial, cet être excellent, était toujours avec moi sur le ton plaisant et ne me fit jamais apercevoir que, comme commis, je n’avais pas le sens commun. Il était tout occupé de ses amours avec madame Lavalette, avec madame Petiet, pour laquelle son raisonnable frère, le comte Daru, s’était donné bien des ridicules. Il prétendait attendrir cette méchante fée par des vers. Je sus tout cela quelques mois plus tard[9].
2499Toutes ces choses, si nouvelles pour moi, faisaient une cruelle distraction à mes idées littéraires ou d’amour passionné et romanesque, c’était alors la même chose. D’un autre côté, mon horreur pour Paris diminuait, mais j’étais absolument fou; ce qui me semblait vrai en ce genre un jour me paraissait faux le lendemain. Ma tête était absolument le jouet de mon âme. Mais au moins je ne m’ouvris jamais à personne.
2500Depuis trente ans au moins j’ai oublié cette époque si ridicule de mon premier voyage à Paris; sachant en gros qu’il n’y avait qu’à siffler, je n’y arrêtais pas ma pensée. Il n’y a pas huit jours que j’y pense de nouveau, et, s’il y a une prévention dans ce que j’écris, elle est contre le Brulard de ce temps-là.
2501Je ne sais si je fis les yeux doux[10] à madame Rebuffel et à sa fille pendant ce premier voyage, et si nous eûmes la douleur de perdre madame Cambon moi étant à Paris. Je me souviens seulement que Mlle Adèle R[ebuffel] me contait des particularités singulières sur Mlle Cambon, dont elle avait été la compagne et l’amie. Mlle Cambon, ayant une dot de vingt-cinq ou trente mille francs de rente, ce qui était énormissime au sortir de la République, en 1800, éprouva le sort de toutes les positions trop belles, elle fut victime des idées les plus stupides. Je suppose qu’il fallait la marier à seize ans, ou du moins lui faire faire beaucoup d’exercice.
2502Il ne me reste pas le moindre souvenir de mon départ pour Dijon et l’armée de réserve, l’excès de la joie a tout absorbé. MM. Daru (le comte), alors inspecteur aux revues, et Martial, sous-inspecteur, étaient partis avant moi.
2503Cardon ne vint point sitôt, son adroite mère lui voulait faire faire un autre pas. Il arriva bientôt à Milan, aide-de-camp du ministre de la Guerre, Carnot. Napoléon avait employé ce grand citoyen pour l’user (id est: rendre impopulaire et ridicule, s’il le pouvait. Bientôt Carnot retomba dans une pauvreté noble dont Napoléon n’eut honte que vers 1810, quand il n’eut plus peur de lui).
2504Je n’ai nulle idée de mon arrivée à Dijon, pas plus de mon arrivée à Genève. L’image de ces deux villes a été effacée par les images plus complètes que m’ont laissées les voyages postérieurs. Sans doute j’étais fou de joie. J’avais avec moi une trentaine de volumes stéréotypés. L’idée de perfectionnement de la nouvelle invention me faisait adorer ces volumes. Très susceptible pour les sensations d’odeur, je passais ma vie à me laver les mains quand j’avais lu un bouquin, et la mauvaise odeur m’avait donné un préjugé contre le Dante et les belles éditions de ce poète rassemblées par ma pauvre mère, idée toujours chère et sacrée pour moi et qui, vers 1800, était encore au premier plan.
2505En arrivant à Genève (j’étais fou de la Nouvelle-Héloïse), ma première course fut pour la vieille maison où est né J.-J. Rousseau, en 1712, que j’ai trouvée, en 1833, changée en superbe maison, image de l’utilité et du commerce.
2506A Genève, les diligences manquaient, je trouvai un commencement du désordre qui apparut régner à l’armée. J’étais recommandé à quelqu’un, apparemment à un commissaire des guerres français, laissé pour les passages et les transports. Le comte Daru avait laissé un cheval malade; j’attendis sa guérison.
2507Là enfin recommencent mes souvenirs. Après plusieurs délais, un matin, vers les huit heures, on attache sur ce jeune cheval suisse et bai clair mon énorme portemanteau, et un peu en dehors de la porte de Lausanne, je monte à cheval.
2508C’était pour la seconde ou troisième fois de ma vie. Séraphie et mon père s’étaient constamment opposés à me voir monter à cheval, faire des armes, etc.
2509Ce cheval, qui n’était pas sorti de l’écurie depuis un mois, au bout de vingt pas s’emporte, quitte la route et se jette, vers le lac, dans un champ planté de saules: je crois que le portemanteau le blessait.
2510[1] Le chapitre XLIII est le chapitre XXXVIII du manuscrit (fol. 717 à 738). Ecrit à Cività-Vecchia, les 7 et 8 mars 1836.
2511[2] Je ne sais si j’ai dit …—Voir plus haut, t. II, p. 121-122.
2512[3] … ma table était située dans une fort grande pièce occupée par divers commis.—Suit un plan du bureau, dont les deux fenêtres donnaient sur un «jardin, le même que pour l’autre bureau»; près des fenêtres et placées perpendiculairement à celles-ci, trois longues tables; à l’opposé, deux portes se faisant face étaient percées dans les murs perpendiculaires à celui des fenêtres. La ligne DD’ va d’une porte à l’autre.
2513[4] … une place à millions …—Stendhal fait peut-être allusion ici au poste de directeur des subsistances de Paris, que lui offrit le comte Beugnot (cf. A. Chuquet, Stendhal-Beyle, p. 146), ou à celui de préfet de la Sarthe, dont lui-même parle dans la même page.
2514[5] Au lieu de dix, j’aurais vingt mille … Ms.: «Ten» et «twenty thousand».
2515[6] Ne manquez jamais un mardi de Mme Cardon.—Comparez avec la même réflexion déjà faite plus haut, chapitre XL, page 120.
2516[7] … Mme Sorel (je crois), dont le mari m’avait servi de chaperon pendant le voyage.—Stendhal l’a appelé plus haut M. Rosset (voir chapitres XXXV et XXXVI).
2517[8] … les Mémoires de sa camarade, Mme Campan …imprimés vers 1820.—Les Mémoires de Mme Campan furent publiés en 1823.
2518[9] Je sus tout cela quelques mois plus tard.—Une partie du feuillet 732 est en blanc. En marge, Stendhal a écrit: «Placer les portraits physiques.»
2519[10]. Je ne sais si je fis les yeux doux …—Variante: «Les yeux du désir.»
CHAPITRE XLIV
2520Je mourais de crainte, mais le sacrifice était fait; les plus grands dangers n’étaient pas faits pour m’arrêter. Je regardais les épaules de mon cheval, et les trois pieds qui me séparaient de terre me semblaient un précipice sans fond. Pour comble de ridicule, je crois que j’avais des éperons.
2521Mon jeune cheval fringant galopait donc au hasard, au milieu de ces saules, quand je m’entendis appeler: c’était le domestique, sage et prudent, du capitaine Burelviller qui, enfin, en me criant de retirer la bride et s’approchant, parvint à arrêter le cheval, après une galopade d’un quart d’heure, au moins, dans tous les sens. Il me semble qu’au milieu de mes peurs sans nombre, j’avais celle d’être entraîné dans le lac.
2522«Que me voulez-vous? dis-je à ce domestique, quand enfin il eut pu calmer mon cheval.
2523—Mon maître désire vous parler.»
2524Aussitôt je pensai à mes pistolets; c’est sans doute quelqu’un qui me veut arrêter. La route était couverte de passants, mais toute ma vie j’ai vu mon idée et non la réalité (comme un cheval ombrageux, me dit, dix-sept ans plus tard, M. le comte de Tracy).
2525Je revins fièrement au capitaine, que je trouvai obligeamment arrêté sur la grand’route.
2526«Que me voulez-vous, monsieur?»lui dis-je, m’attendant à faire le coup de pistolet.
2527Le capitaine était un grand homme blond[2], entre deux âges, maigre, et d’un aspect narquois et fripon, rien d’engageant, au contraire. Il m’expliqua qu’en passant à la porte, M …[3] lui avait dit:
2528«Il y a là un jeune homme qui s’en va à l’armée, sur ce cheval, qui monte pour la première fois à cheval et qui n’a jamais vu l’armée. Ayez la charité de le prendre avec vous pour les premières journées.»
2529M’attendant toujours à me fâcher et pensant à mes pistolets, je considérais le sabre droit et immensément long du capitaine Burelviller qui, ce me semble, appartenait à l’arme de la grosse cavalerie: habit bleu, boutons et épaulettes d’argent.
2530Je crois que, pour comble de ridicule, j’avais un sabre; même, en y pensant, j’en suis sûr.
2531Autant que je puis en juger, je plus à ce M. Burelviller, qui avait l’air d’un grand sacripant, qui peut-être avait été chassé d’un régiment et cherchait à se raccrocher à un autre. Mais tout cela est conjecture, comme la physionomie des personnages que j’ai connus à Grenoble avant 1800. Comment aurais-je pu juger?
2532M. Burelviller répondait à mes questions et m’apprenait à monter à cheval. Nous faisions l’étape ensemble, allions prendre ensemble notre billet de logement, et cela dura jusqu’à la Casa d’Adda, Porta Nova, à Milan (à gauche, en allant vers la porte).
2533J’étais absolument ivre, fou de bonheur et de joie. Ici commence une époque d’enthousiasme et de bonheur parfait. Ma joie, mon ravissement ne diminuèrent un peu que lorsque je devins dragon au 6e régiment, et encore ce ne fut qu’une éclipse.
2534Je ne croyais pas être alors au comble du bonheur qu’un être humain puisse trouver ici bas.
2535Mais telle est la vérité pourtant. Et cela, quatre mois après avoir été si malheureux à Paris, quand je m’aperçus ou crus m’apercevoir que Paris n’était pas, par soi, le comble du bonheur.
2536Comment rendrai-je le ravissement de Rolle?
2537Il faudra peut-être relire et corriger ce passage, contre mon dessein, de peur de mentir avec artifice comme Jean-Jacques Rousseau.
2538Comme le sacrifice de ma vie à ma fortune était fait et parfait, j’étais excessivement hardi à cheval, mais hardi en demandant toujours au capitaine Burelviller: «Est-ce que je vais me tuer?»
2539Heureusement, mon cheval était suisse, et pacifique et raisonnable comme un Suisse; s’il eût été romain et traître, il m’eût tué cent fois.
2540Apparemment je plus à M. Burelviller, et il s’appliqua à me former en tout; et il fut pour moi, de Genève à Milan, pendant un voyage à quatre ou cinq lieues par jour, ce qu’un excellent gouverneur doit être pour un jeune prince. Notre vie était une conversation agréable, mêlée d’événements singuliers et non sans quelque petit péril; par conséquent, impossibilité de l’apparence la plus éloignée de l’ennui. Je n’osais dire mes chimères ni parler littérature à ce roué de vingt-huit ou trente ans, qui paraissait le contraire de l’émotion.
2541Dès que nous arrivions à l’étape, je le quittais, je donnais bien l’étrenne à son domestique pour soigner mon cheval; je pouvais donc aller rêver en paix.
2542A Rolle, ce me semble, arrivé de bonne heure, ivre de bonheur, de la lecture de la Nouvelle-Héloïse et de l’idée d’aller passer à Vevey, prenant peut-être Rolle pour Vevey, j’entendis tout-à-coup sonner en grande volée la cloche majestueuse d’une église[4] située dans la colline, à un quart de lieue au-dessus de Rolle ou de Nyon; j’y montai. Je voyais ce beau lac s’étendre sous mes yeux, le son de la cloche était une ravissante musique qui accompagnait mes idées, en leur donnant une physionomie sublime.
2543Là, ce me semble, a été mon approche la plus voisine du bonheur parfait.
2544Pour un tel moment, il vaut la peine d’avoir vécu.
2545Dans la suite, je parlerai de moments semblables, où le fond, pour le bonheur, était peut-être réel, mais la sensation était-elle aussi vive, le transport du bonheur aussi parfait?
2546Que dire d’un tel moment, sans mentir, sans tomber dans le roman?
2547A Rolle ou Nyon, je ne sais lequel (à vérifier, il est facile de voir cette église entourée de huit ou dix grands arbres), à Rolle exactement commença le temps heureux de ma vie; ce pouvait être alors le 8 ou 10 de mai 1800.
2548Le cœur me bat encore en écrivant ceci, trente-six ans après. Je quitte mon papier, j’erre dans ma chambre et je reviens écrire. J’aime mieux manquer quelque trait vrai que de tomber dans l’exécrable défaut de faire de la déclamation, comme c’est l’usage.
2549A Lausanne, je crois, je plus à M. Burelviller. Un capitaine suisse retiré, jeune encore, était municipal. C’était quelque ultra échappé d’Espagne ou de quelque autre Cour. En s’acquittant de la besogne désagréable de distribuer des billets de logement à ces sacripants de Français, il se prit de bec avec nous et alla jusqu’à dire, en parlant de l’honneur que nous avions de servir notre patrie: «S’il y a de l’honneur …»
2550Mon souvenir sans doute exagère le mot.
2551Je mis la main à mon sabre et voulus le tirer, ce qui me prouve que j’avais un sabre.
2552M. Burelviller me retint.
2553«Il est tard, la ville est encombrée, il s’agit d’avoir un logement,» me dit-il peu après.
2554Et nous quittâmes le municipal, ancien capitaine, après lui avoir bien dit son fait.
2555Le lendemain, étant à cheval, sur la route de Villeneuve, M. Burelviller m’interrogea sur ma façon de faire des armes.
2556Il fut stupéfait quand je lui avouai ma complète ignorance. Il me fit mettre, ce me semble, en garde, à la première fois que nous nous arrêtâmes pour laisser pisser nos chevaux.
2557«Et qu’auriez-vous donc fait, si ce chien d’aristocrate était sorti avec nous?
2558—J’aurais foncé sur lui.»
2559Apparemment que ce mot fut dit comme je le pensais.
2560Le capitaine Burelviller m’estima beaucoup depuis et me le dit.
2561Il fallait que ma parfaite innocence et totale absence du mensonge fût bien évidente pour donner de la valeur à ce qui, dans tout autre position, eût été une blague tellement grossière.
2562Il se mit à me donner quelques principes d’estocade, dans nos haltes, le soir.
2563«Autrement vous vous feriez enfiler comme un …»
2564J’ai oublié le terme de comparaison.
2565Martigny, je crois, au pied du Grand-Saint-Bernard, m’a laissé un souvenir: le beau général Marmont, en habit de conseiller d’Etat, bleu de ciel brodant sur bleu de roi, s’occupant à faire filer un parc d’artillerie. Mais comment cet uniforme est-il possible? Je l’ignore, mais je le vois encore.
2566Peut-être vis-je le général Marmont en uniforme de général, et plus tard lui ai-je appliqué l’uniforme de conseiller d’Etat. (Il est à Rome, ici près, mars 1836, le traître duc de Raguse, malgré le mensonge que le lieutenant-général Després m’a fait devant ma cheminée, au lieu où j’écris, il n’y a pas douze jours.) Le général Marmont était à gauche de la route, vers les sept heures du matin, au sortir de Martigny; il pouvait être alors le 12 ou le 14 de mai 1800.
2567J’étais gai et actif comme un jeune poulain, je me regardais comme Calderon faisant ses campagnes en Italie, je me regardais comme un curieux détaché à l’armée pour voir, mais destiné à faire des comédies comme Molière. Si j’avais un emploi par la suite, ce serait pour vivre, n’étant pas assez riche pour courir le monde à mes frais. Je ne demandais qu’à voir de grandes choses. Ce fut donc avec plus de joie encore qu’à l’ordinaire que j’examinai Marmont, ce jeune et beau favori du Premier Consul.
2568Comme les Suisses, dans les maisons desquels nous avions logé à Lausanne, Villeneuve, Sion, etc., nous avaient fait un tableau infâme du Grand-Saint-Bernard, j’étais plus gai qu’à l’ordinaire, plus gai n’est pas le mot, c’est plus heureux. Mon plaisir était si vif, si intime, qu’il en était pensif.
2569J’étais, sans m’en rendre raison, extrêmement sensible à la beauté des paysages. Comme mon père et Séraphie vantaient beaucoup les beautés de la nature en véritables hypocrites qu’ils étaient, je croyais avoir la nature en horreur. Si quelqu’un m’eût parlé des beautés de la Suisse, il m’eût fait mal au cœur; je sautais les phrases de ce genre dans les Confessions et l’Héloïse de Rousseau, ou plutôt, pour être exact, je les lisais en courant. Mais ces phrases si belles me touchaient malgré moi.
2570Je dus avoir un plaisir extrême en montant le Saint-Bernard, mais, ma foi, sans les précautions, qui souvent me semblaient extrêmes et presque ridicules, du capitaine Burelviller, je serais mort peut-être dès ce premier pas.
2571Que l’on veuille bien se rappeler de ma ridiculissime éducation. Pour ne me faire courir aucun danger, mon père et Séraphie m’avaient empêché de monter à cheval et, autant qu’ils avaient pu, d’aller à la chasse. Tout au plus j’allais me promener avec un fusil, niais jamais de partie de chasse véritable, où l’on trouve la faim, la pluie, l’excès de la fatigue.
2572De plus, la nature m’a donné les nerfs délicats et la peau sensible d’une femme. Je ne pouvais pas, quelques mois après, tenir mon sabre deux heures sans avoir la main pleine d’ampoules. Au Saint-Bernard, j’étais pour le physique comme une jeune fille de quatorze ans; j’avais dix-sept ans et trois mois, mais jamais fils gâté de grand seigneur n’a reçu une éducation plus molle.
2573Le courage militaire, aux yeux de mes parents, était une qualité des Jacobins; on ne prisait que le courage d’avant la Révolution, qui avait valu la croix de Saint-Louis au chef de la branche riche de la famille (M. le capitaine Beyle, de Sassenage).
2574Excepté le moral, par moi puisé dans les livres prohibés par Séraphie, j’arrivai donc au Saint-Bernard poule mouillée complète. Que fussé-je devenu sans la rencontre de M. Burelviller et si j’eusse marché seul? J’avais de l’argent et n’avais pas même songé à prendre un domestique. Etourdi par mes délicieuses rêveries, basées sur l’Arioste et la Nouvelle-Héloïse, toutes les remarques prudentes glissaient sur moi; je les trouvais bourgeoises, plates, odieuses.
2575De là, mon dégoût, même en 1836, pour les faits comiques, où se trouve de toute nécessité[5] un personnage bas. Ils me font un dégoût qui va jusqu’à l’horreur.
2576Drôle de disposition pour un successeur de Molière!
2577Tous les sages avis des hôteliers suisses avaient donc glissé sur moi.
2578A une certaine hauteur, le froid devint piquant, une brume pénétrante nous environna, la neige couvrait la route depuis longtemps. Cette route, petit sentier entre deux murs à pierres sèches, était remplie de huit à dix pouces de neige fondante et, au dessous, des cailloux roulants (comme ceux de Claix, polygones irréguliers dont les angles sont un peu émoussés).
2579De temps en temps, un cheval mort faisait cabrer le mien; bientôt, ce qui fut bien pis, il ne se cabra plus du tout. Au fond, c’était une rosse.
2580[1] Le chapitre XLIV est le chapitre XXXIX du manuscrit (fol. 739 à 758). Ecrit à Cività-Vecchia, les 8 et 9 mars 1836.
2581[2] Le capitaine était un grand homme blond …—Au sujet du capitaine Burelviller, ou Burelvillers, voir A. Chuquet, Stendhal-Beyle, p. 45.
2582[3] … M … lui avait dit.—Le nom est en blanc dans le manuscrit.
2583[4] … la cloche majestueuse d’une église …—Cette église devait être un temple protestant, car il n’y a pas d’église catholique dans le canton de Vaud. (Note au crayon de R. Colomb.) [5] … où se trouve, de toute nécessité …—Variante: «Nécessairement.»
CHAPITRE XLV
2584Le Saint-Bernard A chaque instant tout devenait pire. Je trouvai le danger pour la première fois; ce danger n’était pas grand, il faut l’avouer, mais pour une jeune fille de quatorze ans qui n’avait pas été mouillée par la pluie dix fois en sa vie!
2585Le danger n’était donc pas grand, mais il était en moi-même: les circonstances diminuaient l’homme.
2586Je n’aurai pas honte de me rendre justice, je fus constamment gai. Si je rêvais, c’était aux phrases par lesquelles J.-J. Rousseau pourrait décrire ces monts sourcilleux couverts de neige et s’élevant jusqu’aux nues avec leurs pointes sans cesse obscurcies par de gros nuages gris courant rapidement.
2587Mon cheval faisait mine de tomber, le capitaine jurait et était sombre, son prudent domestique, qui s’était fait mon ami, était fort pâle.
2588J’étais transpercé d’humidité; sans cesse nous étions gênés et même arrêtés par des groupes de quinze ou vingt soldats qui montaient.
2589Au lieu des sentiments d’héroïque amitié que je leur supposais, d’après six ans de rêveries héroïques basées sur les caractères de Ferragus et de Rinaldo, j’entrevoyais des égoïstes aigris et méchants; souvent ils juraient contre nous, de colère de nous voir à cheval et eux à pied. Un peu plus ils nous volaient nos chevaux.
2590Je ne me rappelle pas tout cela, mais je me rappelle mieux les[2] dangers postérieurs, quand j’étais bien plus rapproché de 1800, par exemple à la fin de 1812, dans la marche de Moscou à Kœnigsberg.
2591Enfin, après une quantité énorme de zigzags, qui me paraissaient former une distance infinie, dans un fond, entre deux rochers pointus et énormes, j’aperçus, à gauche, une maison basse, presque couverte par un nuage qui passait.
2592C’est l’hospice! On nous y donna, comme à toute l’armée, un demi-verre de vin qui me parut glacé comme une décoction rouge.
2593Je n’ai de mémoire que du vin; sans doute on y joignit un morceau de pain et de fromage.
2594Il me semble que nous entrâmes, ou bien les écrits de l’intérieur de l’Hospice qu’on me fit produisirent une image qui, depuis trente-six ans, a pris la place de la réalité.
2595Voilà un danger de mensonge que j’ai aperçu depuis trois mois que je pense, à ce véridique journal.
2596Par exemple, je me figure fort bien la descente. Mais je ne veux pas dissimuler que, cinq ou six ans après, je vis une gravure que je trouvai fort ressemblante; et mon souvenir n’est plus que la gravure.
2597C’est là le danger d’acheter des gravures des beaux tableaux que l’on voit dans ses voyages. Bientôt la gravure forme tout le souvenir, et détruit le souvenir réel.
2598C’est ce qui m’est arrivé pour la Madone de Saint-Sixte de Dresde. La belle gravure de Müller l’a détruite pour moi, tandis que je me figure parfaitement les méchants pastels de Mengs, de la même galerie de Dresde, dont je n’ai vu la gravure nulle part.
2599Je vois fort bien l’ennui de tenir mon cheval par la bride: le sentier était formé de roches immobiles[3].
2600Le diable, c’est que les quatre pieds de mon cheval se réunissaient dans la ligne droite formée par la réunion des deux rochers qui formaient la route, et alors la rosse faisait mine de tomber; à droite, il n’y avait pas grand mal, mais à gauche! Que dirait M. Daru, si je lui perdais son cheval? Et d’ailleurs tous mes effets étaient dans l’énorme portemanteau, et peut-être la plus grande partie de mon argent.
2601Le capitaine jurait contre son domestique qui lui blessait son second cheval, il donnait des coups de canne sur la tête de son propre cheval, c’était un homme fort violent, et enfin il ne s’occupait pas de moi le moins du monde.
2602Pour comble de misère un canon, ce me semble, vint à passer, il fallut faire sauter nos chevaux à droite de la route; mais de cette circonstance je n’en voudrais pas jurer, elle est dans la gravure[4].
2603Je me souviens fort bien de cette longue descente circulaire autour de ce diable de lac glacé.
2604Enfin, vers Etrouble, ou avant Etrouble, vers un hameau nommé Saint …[5], la nature commença à devenir moins austère.
2605Ce fut pour moi une sensation délicieuse.
2606Je dis au capitaine Burelviller:
2607«Le Saint-Bernard, n’est-ce que ça?»
2608Il me semble qu’il se fâcha et crut que je mentais (en termes dont nous nous servions: que je lui lâchais une blague).
2609Je crois entrevoir dans mes souvenirs qu’il me traita de conscrit, ce qui me sembla une injure.
2610A Etrouble, où nous couchâmes, ou à Saint-…, mon bonheur fut extrême, mais je commençais à comprendre que ce n’était que dans les moments où le capitaine était gai, que je pouvais hasarder mes remarques.
2611Je me dis: je suis en Italie, c’est-à-dire dans le pays de la Zulietta que J.-J. Rousseau trouva à Venise, en Piémont, dans le pays de Mme Bazile.
2612Je comprenais bien que ces idées étaient encore plus de contrebande pour le capitaine qui, ce me semble, une fois, avait traité Rousseau de polisson d’écrivain.
2613Je serais obligé de faire du roman, et de chercher à me figurer ce que doit sentir un jeune homme de dix-sept ans, fou de bonheur en s’échappant du couvent, si je voulais parler de mes sentiments d’Etrouble au fort de Bard.
2614J’ai oublié de dire que je rapportais mon innocence de Paris; ce n’était qu’à Milan que je devais me délivrer de ce trésor. Ce qu’il y a de drôle, c’est que je ne me souviens pas distinctement avec qui.
2615La violence de la timidité et de la sensation a tué absolument le souvenir.
2616Tout en faisant route, le capitaine me donnait des leçons d’équitation, et pour activer il donnait des coups de canne sur la tête de son cheval, qui s’emportait fort. Le mien était une rosse molle et prudente; je le réveillais à grands coups d’éperons. Par bonheur, il était très fort.
2617Mon imagination folle, n’osant pas dire ses secrets au capitaine, me faisait au moins le pousser de questions sur l’équitation. Je n’étais rien moins que discret.
2618«Et quand un cheval recule et s’approche ainsi d’un fossé profond, que faut-il faire?
2619—Que diable! à peine vous savez vous tenir, et vous me demandez des choses qui embarrassent les meilleurs cavaliers!»
2620Sans doute quelque bon jurement accompagna cette réponse, car elle est restée gravée dans ma mémoire.
2621Je devais l’ennuyer ferme. Son sage domestique m’avertit qu’il faisait manger à ses chevaux la moitié au moins du son qu’il me faisait acheter pour rafraîchir le mien. Ce sage domestique m’offrit de passer à mon service, il m’eût mené à sa volonté, au lieu que le terrible Burelviller le malmenait.
2622Ce beau discours ne me fit aucune impression. Il me semble que je pensai que je devais une reconnaissance infinie au capitaine.
2623D’ailleurs, j’étais si heureux de contempler les beaux paysages et l’arc de triomphe d’avril que je n’avais qu’un vœu à former: c’était que cette vie durât toujours.
2624Nous croyions l’armée à quarante lieues en avant de nous.
2625Tout-à-coup, nous la trouvâmes arrêtée par le fort de Bard[6].
2626Je me vois bivouaquant à une demi-lieue du fort, à gauche de la grande route.
2627Le lendemain, j’eus vingt-deux piqûres de cousin sur la figure et un œil tout à fait fermé.
2628Ici, le récit se confond avec le souvenir.
2629Il me semble que nous fûmes arrêtés deux ou trois jours sous Bard.
2630Je redoutais les nuits à cause des piqûres de ces affreux cousins, j’eus le temps de guérir à moitié.
2631Le Premier Consul était-il avec nous?
2632Fut-ce, comme il me semble, pendant que nous étions dans cette petite plaine, sous le fort, que le colonel Dufour essaya de l’emporter de vive force? Et que deux sapeurs essayèrent de couper les chaînes du pont-levis? Vis-je entourer de paille la roue des canons, ou bien est-ce le souvenir du récit que je trouve dans ma tête?
2633La canonnade épouvantable dans ces rochers si hauts, dans une vallée si étroite, me rendait fou d’émotion.
2634Enfin, le capitaine me dit: «Nous allons passer sur une montagne à gauche: C’est le chemin[7].»
2635J’ai appris, depuis, que cette montagne se nomme Albaredo.
2636Après une demi-lieue, j’entendis donner cet avis de bouche en bouche: «Ne tenez la bride de vos chevaux qu’avec deux doigts de la main droite afin que, s’ils tombent dans le précipice, ils ne vous entraînent pas.
2637—Diable! il y a donc danger!»me dis-je[8].
2638On s’arrêta sur une petite plate-forme.
2639«Ah! voilà qu’ils nous visent, dit le capitaine.
2640—Est-ce que nous sommes à portée? dis-je au capitaine.
2641—Ne voilà-t-il pas mon bougre qui a déjà peur?»me dit-il avec humeur. Il y avait là sept à huit personnes.
2642Ce mot fut comme le chant du coq pour Saint-Pierre. Je revois: je m’approchai du bord de la plate-forme pour être plus exposé, et quand il continua la route, je traînai quelques minutes, pour montrer mon courage.
2643Voilà comment je vis le feu pour la première fois.
2644C’était une espèce de pucelage qui me pesait autant que l’autre.
2645[1] Le chapitre XLV est le chapitre XL du manuscrit (fol. 759 à 778). Ecrit à Cività-Vecchia, le 9 mars 1836.
2646[2] … je me rappelle mieux les dangers …—Ms.: «Des dangers.»
2647[3] …le sentier était formé de roches immobiles.—Suit une coupe du sentier et du précipice que les voyageurs voyaient à leur gauche. Le sentier était creux, les rochers qui le composaient formant un angle obtus de 60 degrés environ. Entre le sentier et le précipice, il pouvait y avoir trois ou quatre pieds. Au bas du précipice, dont la pente est indiquée par les lettres R P E, en «L, lac gelé sur lequel je voyais quinze ou vingt chevaux ou mulets tombés. De R en P le précipice me semblait presque vertical, de P en E il était fort rapide».
2648[4] … elle est dans la gravure.—Suit un plan indiquant la marche de flanc suivie depuis l’Hospice jusqu’à Etrouble, en contournant le lac gelé.
2649[5] … vers un hameau nommé Saint …—Le reste du nom a été laissé en blanc.
2650[6] … le fort de Bord.—Suit un croquis de la vallée d’Aoste, avec au fond le fort de Bard.
2651[7] C’est le chemin.—Suit un croquis analogue à celui indiqué ci-dessus; mais Stendhal y a figuré, en C, le chemin escaladant la montagne d’Albaredo.
2652[8] «Diable! il y a donc danger!»me dis-je.—Suit un croquis explicatif: à droite, en R, les remparts du fort de Bard. A gauche, en C, à la hauteur des remparts, la petite plate-forme du chemin, bordée par un précipice D allant jusqu’au fond de la vallée. Au-dessous, cette légende: «Le chemin, ou plutôt le sentier à peine tracé fraîchement avec des pioches, était comme C et le précipice comme D, le rempart comme R.»
CHAPITRE XLVI
2653Le soir, en y réfléchissant, je ne revenais pas de mon étonnement: Quoi! n’est-ce que ça? me disais-je.
2654Cet étonnement un peu niais et cette exclamation m’ont suivi toute ma vie. Je crois que cela tient à l’imagination; je fais cette découverte, ainsi que beaucoup d’autres, en 1836, en écrivant ceci.
2655Parenthèse.—Souvent je me dis, mais sans regret: Que de belles occasions j’ai manquées! Je serais riche, du moins j’aurais de l’aisance! Mais je vois, en 1836, que mon plus grand plaisir est de rêver; mais rêver à quoi? Souvent à des choses qui m’ennuient. L’activité des démarches nécessaires pour amasser 10.000 francs de rente est impossible pour moi. De plus, il faut flatter, ne déplaire à personne, etc. Ce dernier est presque impossible pour moi.
2656Hé bien! M. le comte de Cauchain était lieutenant ou sous-lieutenant au 6e de dragons en même temps que moi, il passait pour intrigant, habile, ne perdant pas une occasion pour plaire aux gens puissants, etc., ne faisant pas un pas qui n’eût son but, etc. Le général Cauchain, son oncle, avait pacifié la Vendée, je crois, et ne manquait pas de crédit. M. de Cauchain quitta le régiment pour entrer dans la carrière consulaire, il a eu probablement toutes les qualités qui me manquent, il est consul à Nice, comme moi à Cività-Vecchia. Voilà qui doit me consoler de n’être pas intrigant, ou du moins adroit, prudent, etc. J’ai eu le rare plaisir de faire toute ma vie à peu près ce qui me plaisait, et je suis aussi avancé qu’un homme froid, adroit, etc. M. de Cauchain m’a fait politesse quand je passai à Nice en décembre 1833. Peut-être a-t-il de plus que moi d’avoir de la fortune, mais probablement il l’a héritée de son oncle, et d’ailleurs il est chargé d’une vieille femme. Je ne changerais pas, c’est-à-dire: je ne voudrais pas que mon âme entrât dans son corps.
2657Je ne dois donc pas me plaindre du destin. J’ai eu un lot exécrable de sept à dix-sept [ans], mais, depuis le passage du Mont-Saint-Bernard (à 2.491 mètres au-dessus de l’océan[2]), je n’ai plus eu à me plaindre du destin; j’ai, au contraire, à m’en louer.
2658En 1804, je désirais cent louis et ma liberté; en 1836, je désire avec passion six mille francs et ma liberté. Ce qui est au-delà ferait bien peu pour mon bonheur. Ce n’est pas à dire que je ne voulusse tâter de 25.000 francs et ma liberté pour avoir une bonne voiture à ressorts bien liants, mais les voleries du cocher me donneraient peut-être plus d’humeur que la voiture de plaisir.
2659Mon bonheur est de n’avoir rien à administrer; je serais fort malheureux si j’avais 100.000 francs de rente en terres et maisons. Je vendrais tout bien vite à perte, ou du moins les trois-quarts, pour acheter de la rente. Le bonheur, pour moi, c’est de ne commander à personne et de n’être pas commandé, je crois donc que j’ai bien fait de ne pas épouser Mlle Rietti ou Mlle Diane.—Fin de la parenthèse[3].
2660Je me souviens que j’eus un extrême plaisir en entrant à Etrouble et à Aoste. Quoi! le passage du Saint-Bernard, n’est-ce que ça? me disais-je sans cesse. J’avais même le tort de le dire haut quelquefois, et enfin le capitaine Burelviller me malmena; malgré mon innocence, il prit cela pour une blague (id est: bravade). Fort souvent, mes naïvetés ont fait le même effet.
2661Un mot ridicule ou seulement exagéré a souvent suffi pour gâter les plus belles choses pour moi: par exemple, à Wagram, à côté de la pièce de canon, quand les herbes prenaient feu, ce colonel blagueur de mes amis qui dit: «C’est une bataille de géants!»L’impression de grandeur fut irrémédiablement enlevée pour toute la journée.
2662Mais, grand Dieu! qui lira ceci? Quel galimatias! Pourrai-je enfin revenir à mon récit? Le lecteur sait-il maintenant s’il en est à 1800, au premier début d’un fou dans le monde, ou aux réflexions sages d’un homme de cinquante-trois[4] ans!
2663Je remarquai, avant de quitter mon rocher, que la canonnade de Bard faisait un tapage effrayant; c’était le sublime, un peu trop voisin pourtant du danger. L’âme, au lieu de jouir purement, était encore un peu occupée à se tenir.
2664J’avertis, une fois pour toutes, le brave homme, unique peut-être, qui aura le courage de me lire, que toutes les belles réflexions de ce genre sont de 1836. J’en eusse été bien étonné en 1800; peut-être, malgré ma solidité sur Helvétius et Shakespeare, ne les eussé-je pas comprises.
2665Il m’est resté un souvenir net et fort sérieux du rempart qui faisait ce grand feu sur nous. Le commandant de ce fortin, situé providentiellement, comme diraient les bons écrivains de 1836, croyait arrêter le général Bonaparte[5].
2666Je crois que le logement du soir fut chez un curé, déjà fort malmené par les vingt-cinq ou trente mille hommes qui avaient passé avant le capitaine Burelviller et son élève. Le capitaine, égoïste et méchant, jurait; il me semble que le curé me fit pitié, je lui parlai latin, pour diminuer sa peur. C’était un gros péché, c’est en petit le crime de ce vil coquin de Bourmont à Waterloo. Par bonheur, le capitaine ne m’entendit pas.
2667Le curé, reconnaissant, m’apprit que: Donna voulait dire femme, cattiva, mauvaise, et qu’il fallait dire: quante sono miglia di qua a Ivrea? quand je voulais savoir combien il y avait de milles d’ici à Ivrée.
2668Ce fut là le commencement de mon italien.
2669Je fus tellement frappé de la quantité de chevaux morts et d’autres débris d’armée que je trouvai de Bard à Ivrée, qu’il ne m’en est point resté de souvenir distinct. C’était pour la première fois que je trouvais cette sensation, si renouvelée depuis: me trouver entre les colonnes d’une armée de Napoléon. La sensation présente absorbait tout, absolument comme le souvenir de la première soirée où Giul m’a traité en amant. Mon souvenir n’est qu’un roman fabriqué à cette occasion.
2670Je vois encore le premier aspect d’Ivrée aperçue à trois quarts de lieue, un peu sur la droite, et à gauche des montagnes à distance, peut-être le Mont Rose et les monts de Bielle, peut-être ce rezegon de Lebk (sic), que je devais tant adorer plus tard.
2671Il devenait difficile non pas d’avoir un billet de logement des habitants terrifiés, mais de défendre ce logement contre les partis de trois ou quatre soldats rôdant pour piller. J’ai quelque idée du sabre mis à la main pour défendre une porte de notre maison, que des chasseurs à cheval voulaient enlever pour en faire un bivouac.
2672Le soir, j’eus une sensation que je n’oublierai jamais. J’allai au spectacle, malgré le capitaine qui, jugeant bien de mon enfantillage et de mon ignorance des armes, mon sabre étant trop pesant pour moi, avait peur, sans doute, que je ne me fisse tuer à quelque coin de rue. Je n’avais point d’uniforme, c’est ce qu’il y a de pis entre les colonnes d’une armée …
2673Enfin, j’allai au spectacle; on donnait le Matrimonio segreto de Cimarosa, l’actrice qui jouait Caroline avait une dent de moins sur le devant. Voilà tout ce qui me reste d’un bonheur divin.
2674Je mentirais et ferais du roman si j’entreprenais de le détailler.
2675A l’instant, mes deux grandes actions: 1° avoir passé le Saint-Bernard, 2° avoir été au feu, disparurent. Tout cela me sembla grossier et bas. J’éprouvai quelque chose comme mon enthousiasme de l’église au-dessus de Rolle, mais bien plus pur et bien plus vif. Le pédantisme de Julie d’Etange me gênait dans Rousseau, au lieu que tout fut divin dans Cimarosa.
2676Dans les intervalles du plaisir, je me disais: Et me voici jeté dans un métier grossier, au lieu de vouer ma vie à la musique!!
2677La réponse était, sans nulle mauvaise humeur: Il faut vivre, je vais voir le monde, devenir un brave militaire, et après un an ou deux je reviens à la musique, mes uniques amours. Je me disais de ces paroles emphatiques.
2678Ma vie fut renouvelée et tout mon désappointement de Paris enterré à jamais. Je venais de voir distinctement où était le bonheur. Il me semble aujourd’hui que mon grand malheur devait être: je n’ai pas trouvé le bonheur à Paris, où je l’ai cru pendant si longtemps, où est-il donc? Ne serait-il point dans nos montagnes du Dauphiné? Alors, mes parents auraient raison, et je ferais mieux d’y retourner.
2679La soirée d’Ivrée détruisit à jamais le Dauphiné dans mon esprit. Sans les belles montagnes que j’avais vues le matin en arrivant, peut-être Berland, Saint-Ange et Taillefer[6] n’auraient-ils pas été battus pour toujours.
2680Vivre en Italie et entendre de cette musique devint la base de tous mes raisonnements.
2681Le lendemain matin, en cheminant auprès de nos chevaux avec le capitaine, qui avait six pieds, j’eus l’enfance de parler de mon bonheur, il me répondit par des plaisanteries grossières sur la facilité de mœurs des actrices. Ce mot était cher et sacré pour moi, à cause de Mlle Kably, et de plus, ce matin-là, j’étais amoureux de Caroline (du Matrimonio). Il me semble que nous eûmes un différend sérieux, avec quelque idée de duel de ma part.
2682Je ne comprends rien à ma folie; c’est comme ma provocation à l’excellent Joinville (maintenant M. le baron Joinville, intendant militaire à Paris), je ne pouvais pas soutenir mon sabre en ligne horizontale.
2683La paix faite avec le capitaine, nous fûmes, ce me semble, occupés de la bataille du Tessin, où il me semble que nous fûmes mêlés, mais sans danger. Je n’en dis pas davantage, de peur de faire du roman; cette bataille, ou combat, me fut contée en grands détails peu de mois après par M. Guyardet, chef de bataillon à la 6me ou 9me légère, le régiment de cet excellent Maçon, mort à Leipzig vers 1809, ce me semble. Le récit de M. Guyardet fait, ce me semble, à Joinville, en ma présence, complète mes souvenirs et j’ai peur de prendre l’impression de ce récit pour un souvenir.
2684Je ne me rappelle pas même si le combat du Tessin compta dans mon esprit pour la seconde vue du feu, dans tous les cas ce ne put être[7] que le feu du canon; peut-être eûmes-nous peur d’être sabrés, nous trouvant, avec quelque cavalerie, ramenés par l’ennemi. Je ne vois de clair que la fumée du canon ou de la fusillade. Tout est confus.
2685Excepté le bonheur le plus vif et le plus fou, je n’ai réellement rien à dire d’Ivrée à Milan. La vue du paysage me ravissait. Je ne le trouvais pas la réalisation du beau, mais quand, après le Tessin, jusqu’à Milan, la fréquence des arbres et la force de la végétation, et même les tiges du maïs, ce me semble, empêchaient de voir à cent pas, à droite et à gauche, je trouvais que c’était là le beau.
2686Tel a été pour moi Milan, et pendant vingt ans (1800 à 1820). A peine si cette image adorée commence à se séparer du beau. Ma raison me dit: Mais le vrai beau, c’est Naples et le Pausilippe, par exemple, ce sont les environs de Dresde, les murs abattus de Leipsick, l’Elbe à Altona, le lac de Genève, etc. C’est ma raison qui dit cela, mon cœur ne sent que Milan et la campagne luxuriante qui l’environne[8].
2687[1] Le chapitre XLVI est le chapitre XLI du manuscrit (fol. 779 à 796). Ecrit le 15 mars, à Cività-Vecchia.—Stendhal indique au fol. 782: «Cività-Vecchia du 24 février au 19 mars.»
2688[2] … le passage du Mont-Saint-Bernard (à 2.491 mètres au dessus de l’océan) …—L’altitude exacte du col du Grand-Saint-Bernard est 2.472 mètres.
2689[3] Parenthèse.—A placer ailleurs en recopiant. (Note de Stendhal.) [4] … un homme de cinquante-trois ans!—Ms.: «52 x 2 + √9»
2690[5] … croyait arrêter le général Bonaparte.—Suit un croquis du fort de Bard et du chemin suivi par Stendhal. Au-dessous est cette légende: «H, moi; B, village de Bard; C C C, canons tirant sur L L L; XX, chevaux tombés du sentier L L L, à peine tracé au bord du précipice; P, précipice à 95 ou 80 degrés, haut de 30 ou 40 pieds; P’, autres précipices de 70 ou 60 degrés, et broussailles infinies. Je vois encore le bastion C C C, voilà tout ce qui me reste de ma peur. Quand j’étais en H, je ne vis ni cadavres, ni blessés, mais seulement des chevaux en X. Le mien qui sautait et dont je ne tenais la bride qu’avec deux doigts, suivant l’ordre, me gênait beaucoup.»
2691[6] … peut-être Berland, Saint-Ange et Taillefer …—Berland, près des Echelles; le plateau Saint-Ange, au-dessus de Claix; le massif de Taillefer, qui domine la vallée de la Romanche. (Voir à ce sujet les chapitres précédents.) [7] … dans tous les cas ce ne put être …—Variante: «Ce ne fut.»
2692[8]—Avec le chapitre XLVI finit le troisième tome relié du manuscrit. On lit, à la fin de la table qui termine le volume: «Ce volume troisième finit à l’arrivée à Milan, 796 pages font bien, une fois augmentées par les corrections et gardes contre la critique, 400 pages in-8°. Qui lira 400 pages de mouvements du cœur?»Au feuillet suivant, on lit encore: «1836, 26 mars, annonce du congé pour Lutèce. L’imagination vole ailleurs. Ce travail en est interrompu. L’ennui engourdit l’esprit, trop éprouvé de 1832 à 1836, Omar. Ce travail, interrompu sans cesse par le métier, se ressent sans doute de cet engourdissement.—Vu ce matin galerie Fech avec le prince, et loges de Raphaël.—Pédantisme: rien n’est mal dans le Dante et Raphaël, idem à peu près pour Goldoni. 8 avril 1836, Omar.»
2693[p. 196] [p. 197]
CHAPITRE XLVII
2694Milan Un matin, en entrant à Milan, par une charmante matinée de printemps, et quel printemps! et dans quel pays du monde! je vis Martial à trois pas de moi, sur la gauche de mon cheval. Il me semble le voir[2] encore, c’était Corsia del Giardino, peu après la rue des Bigli, au commencement de la Corsia di Porta Nova.
2695Il était en redingote bleue avec un chapeau bordé d’adjudant général.
2696Il fut fort aise de me voir.
2697«On vous croyait perdu, me dit-il.
2698—Le cheval a été malade à Genève, répondis-je, je ne suis parti que le …[3]
2699—Je vais vous montrer la maison, ce n’est qu’à deux pas.»
2700Je saluai le capitaine Burelviller: je ne l’ai jamais revu.
2701Martial revint sur ses pas et me conduisit à la Casa d’Adda[4].
2702La façade de la Casa d’Adda n’était point finie, la plus grande partie était alors en briques grossières, comme San Lorenzo, à Florence. J’entrai dans une cour magnifique. Je descendis de cheval fort étonné et admirant tout. Je montai par un escalier superbe. Les domestiques de Martial détachèrent mon portemanteau et emmenèrent mon cheval.
2703Je montai avec lui et bientôt me trouvai dans un superbe salon donnant sur la Corsia. J’étais ravi, c’était pour la première fois que l’architecture produisait son effet sur moi. Bientôt on apporta d’excellentes côtelettes pannées. Pendant plusieurs années ce plat m’a rappelé Milan.
2704Cette ville devint pour moi le plus beau lieu de la terre. Je ne sens pas du tout le charme de ma patrie; j’ai, pour le lieu où je suis né, une répugnance qui va jusqu’au dégoût physique (le mal de mer). Milan a été pour moi, de 1800 à 1821, le lieu où j’ai constamment désiré habiter.
2705J’y ai passé quelques mois de 1800; ce fut le plus beau temps de ma vie. J’y revins tant que je pus en 1801 et 1802, étant en garnison à Brescia et à Bergame, et enfin, j’y ai habité par choix de 1815 à 1821. Ma raison seule me dit, même en 1836, que Paris vaut mieux. Vers 1803 ou 1804, j’évitais, dans le cabinet de Martial, de lever les veux vers une estampe qui dans le lointain présentait le dôme de Milan, le souvenir était trop tendre et me faisait mal.
2706Nous pouvions être à la fin de mai ou au commencement de juin, lorsque j’entrai dans la Casa d’Adda (ce mot est resté sacré pour moi).
2707Martial fut parfait et réellement a toujours été parfait pour moi. Je suis fâché de n’avoir pas vu cela davantage de son vivant; comme il avait étonnamment de petite vanité, je ménageais cette vanité.
2708Mais ce que je lui disais alors par usage du monde, naissant chez moi, et aussi par amitié, j’aurais dû le lui dire par amitié passionnée et par reconnaissance.
2709Il n’était pas romanesque, et moi je poussais cette faiblesse jusqu’à la folie; l’absence de cette folie le rendait plat à mes yeux. Le romanesque chez moi s’étendait à l’amour, à la bravoure, à tout. Je redoutais le moment de donner l’étrenne à un portier, de peur de ne pas lui donner assez, et d’offenser sa délicatesse. Il m’est arrivé souvent de ne pas oser donner l’étrenne à un homme trop bien vêtu, de peur de l’offenser, et j’ai dû passer pour avare. C’est le défaut contraire de la plupart des sous-lieutenants que j’ai connus: eux pensaient à escamoter une mancia.
2710Voici un intervalle de bonheur fou et complet, je vais sans doute battre un peu la campagne en en parlant. Peut-être vaudrait-il mieux m’en tenir à la ligne précédente.
2711Depuis la fin de ami jusqu’au mois d’octobre ou de novembre que je fus reçu sous-lieutenant au 6me régiment de dragons à Rapallo ou Roncanago, entre Brescia et Crémone, je trouvai cinq ou six mois de bonheur céleste et complet[5].
2712On ne peut pas apercevoir distinctement la partie du ciel trop voisine du soleil, par un effet semblable j’aurais grand’peine à faire une narration raisonnable de mon amour pour Angela Pietragrua. Comment faire un récit un peu raisonnable de tant de folies? Par où commencer? Comment rendre cela un peu intelligible? Voilà déjà que j’oublie l’orthographe, comme il m’arrive dans les grands transports de passion, et il s’agit pourtant de choses passées il y a trente-six ans.
2713Daignez me pardonner, lecteur bénévole! Mais plutôt, si vous avez plus de trente ans ou si, avec trente ans, vous êtes du parti prosaïque, fermez le livre!
2714Le croira-t-on, mais tout semblera absurde dans mon récit de cette année 1800. Cet amour si céleste, si passionné, qui m’avait entièrement enlevé à la terre pour me transporter dans le pays des chimères, mais des chimères les plus célestes, les plus délicieuses, les plus à souhait, n’arriva à ce qu’on appelle le bonheur qu’en septembre 1811.
2715Excusez du peu, onze ans, non pas de fidélité, mais d’une sorte de constance.
2716La femme que j’aimais, et dont je me croyais en quelque sorte aimé, avait d’autres amants, mais elle me préférerait à rang égal, me disais-je! J’avais d’autres maîtresses. (Je me suis promené un quart d’heure avant d’écrire.) Comment raconter raisonnablement ces temps-là? J’aime mieux renvoyer à un autre jour.
2717En me réduisant aux formes raisonnables, je ferais trop d’injustice à ce que je veux raconter.
2718Je ne veux pas dire ce qu’étaient les choses, ce que je découvre pour la première fois à peu près en 1836, ce qu’elles étaient; mais, d’un autre côté, je ne puis écrire ce qu’elles étaient pour moi en 1800: le lecteur jetterait le livre.
2719Quel parti prendre? comment peindre le bonheur fou?
2720Le lecteur a-t-il jamais été amoureux fou? A-t-il jamais eu la fortune de passer une nuit avec cette maîtresse qu’il a le plus aimée en sa vie?
2721Ma foi, je ne puis continuer, le sujet surpasse le disant.
2722Je sens bien que je suis ridicule, ou plutôt incroyable. Ma main ne peut écrire, je renvoie à demain.
2723Peut-être il serait mieux de passer net ces six mois-là.
2724Comment peindre l’excessif bonheur que tout me donnait? C’est impossible pour moi.
2725Il ne me reste qu’à tracer un sommaire, pour ne pas interrompre tout-à-fait le récit.
2726Je suis comme un peintre qui n’a plus le courage de peindre un coin de son tableau. Pour ne pas gâter le reste, il ébauche à la moitié ce qu’il ne peut pas peindre.
2727O lecteur, excusez ma mémoire, ou plutôt sautez cinquante pages.
2728Voici le sommaire de ce que, à trente-six ans d’intervalle, je ne puis raconter sans le gâter horriblement.
2729Je passerais dans d’horribles douleurs les cinq, dix, vingt ou trente ans qui me restent à vivre qu’en ce moment je ne dirais pas: Je ne veux pas recommencer.
2730D’abord, ce bonheur d’avoir pu faire ma vie. Un homme médiocre, au-dessous du médiocre, si vous voulez, mais bon et gai, ou plutôt heureux lui-même alors, avec lequel je vécus.
2731Tout ceci, ce sont des découvertes que je fais en écrivant. Ne sachant comment peindre, je fais l’analyse de ce que je sentis alors.
2732Je suis très froid aujourd’hui, le temps est gris, je souffre un peu.
2733Rien ne peut empêcher la folie.
2734En honnête homme qui abhorre d’exagérer, je ne sais comment faire.
2735J’écris ceci et j’ai toujours tout écrit comme Rossini écrit la musique; j’y pense, écrivant chaque matin ce qui se trouve devant moi dans le libretto. Je lis dans un livre que je reçois aujourd’hui:
2736«Ce résultat n’est pas toujours sensible pour les contemporains, pour ceux qui l’opèrent et l’éprouvent; mais, à distance et au point de vue de l’histoire, on peut remarquer à quelle époque un peuple perd l’originalité de son caractère,»etc. (M. Villemain, Préface, page X.) On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détail[6].
2737[1] Le chapitre XLVII est le chapitre XLII du manuscrit (fol. 797 à 808). Ecrit à Cività-Vecchia, les 15 et 17 mars 1836: corrigé à Rome les 22 et 23 mars.—Stendhal note au verso du fol. 807: «Travail à Cività-Vecchia: trois ou quatre heures seulement du 24 février au 19 mars 1836, le reste au métier (gagne-pain).»—Ce dernier chapitre est relié, avec divers autres fragments, dans le XIIe tome de la collection des 28 volumes conservés à la bibliothèque municipale de Grenoble sous le n° R 5896.
2738[2] Il me semble le voir …—Variante: «Je le vois.»
2739[3] … je ne suis parti que le …—La date a été laissée en blanc.
2740[4]. Martial revint sur ses pas et me conduisit à la Casa d’Adda.—Suit un plan des lieux: la rencontre de Martial Daru et d’Henri Beyle, au bout de la Corsia del Giardino, presque à l’angle du Monte Napoleone, et l’emplacement de la Casa d’Adda, sur la Corsia di Porta nova.
2741[5] … je trouvai cinq ou six mois de bonheur céleste et complet.—Le 26 mars 1836, à dix heures et demie, lettre très polie pour congé.
2742Depuis ce grand courant dans mes idées, je ne travaille plus. 1er avril 1836.
2743Prose du 31 mars: Stabat mater, vieux couplets barbares en latin rimé, mais du moins absence d’esprit à la Marmontel. (Notes de Stendhal.) [6] On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détail.—Au verso du dernier feuillet (fol. 808), Stendhal a jeté rapidement les notes suivantes, relatives à son prochain voyage.
2744«Voyage: le bateau à vapeur jusqu’à Marseille. Acheter six foulards à Livourne et vingt paires de gants jaunes chez Gagiati, à Rome.
2745Suite, voyage: Absolument la malle-poste à Marseille, fût-ce celle de Toulouse et Bordeaux, pour éviter le dégoût de Valence et Lyon, Semur et Auxerre, de moi trop connus. Mauvais commencement.—Probablement, le détour de Florence, en arrivant à Livourne, ne me plaira pas.—Peut-être aller en Angleterre, du moins à Bruxelles, peut-être à Edimbourg.
2746Plan: profiter de mon temps dans le voyage de Paris. Dire jamais Omar bien changé. 2°, régime, pour éviter les soupers. Voir beaucoup M. de La Touche, Balzac, si je puis, pour la littérature; M. Chasles, un peu Levavasseur; mesdames d’Anjou (assidument), Tillaux, Tascher et Jules, Ancelot, Menti, Coste, Julie. C’est l’assiduité qu’il faut.—Si je restais à Paris, c’est dans les premiers deux mois que je puis fonder les salons du reste of my life.—Je ne sens de transport que pour Giul.—Un logement au midi, rue Taitbout. Qu’est-ce, pour trois mois, que 200 francs de plus en logement?»
2747Stendhal quitta Cività-Vecchia après le 5 mai 1836; le 16 mai, il était à Marseille, et il arriva à Paris le 25 mai. Il fit durer son congé trois ans, et ne rentra à Cività-Vecchia qu’en juin 1839.
ANNEXES
2748I PREMIER ESSAI D’AUTOBIOGRAPHIE[1]
2749MÉMOIRES DE HENRI B.
2750LIVRE 1
2751CHAPITRE 1
2752Quoique ma première enfance ait été empoisonnée par bien des amertumes, grâce au caractère espagnol et altier de mes parents, depuis deux ou trois ans je trouve une certaine douceur à m’en rappeler les détails. Il a fallu plus de quarante années d’expérience pour que je pusse pardonner à mes parents leurs injustices atroces.
2753Je suis né à Grenoble le 23 janvier 1783, au sein d’une famille qui aspirait à la noblesse, c’est-à-dire qu’on ne badinait pas avec les préjugés nécessaires à la conservation des ordres privilégiés. La religion catholique était vénérée dans la maison comme l’indispensable appui du trône. Quoique bourgeoise au fond, la famille dont je porte le nom avait deux branches. Le capitaine B[eyle], chef de la branche aînée, qui était fort riche, avait la croix de Saint-Louis et ne manqua pas d’émigrer, chose peu difficile, car Grenoble n’est qu’à neuf lieues de Chambéry, capitale de la Savoie.
2754Cet excellent capitaine [Beyle], le meilleur homme du monde, avec sa voix glapissante et ses éloges éternels de nos princes, ne s’était jamais marié, non plus que ses cinq ou six sœurs. Mon père, chef de la branche cadette, comptait bien hériter d’une trentaine de mille livres de rente, et comme mon père était un homme à imagination, il m’admit de bonne heure à la création des châteaux en Espagne qu’il élevait sur cette fortune à venir, dont plus tard une loi de la Terreur nous priva presque entièrement. N’était-ce pas celle du 17 germinal an III? Ce nom a retenti dans toute mon enfance, mais voici trente-trois ans que je n’y pense plus du tout. Grâce à la manie exagérante et noblifiante de la famille, peut-être que, même sans la loi de germinal sur les successions, cette fortune de trente mille francs de rente se serait réduite à douze ou quinze. Cela était encore fort considérable pour la province vers 1789.
2755Ma mère était une femme de beaucoup d’esprit, elle était adorée de son père. Henriette Gagnon avait un caractère généreux et décidé; j’ai compris cela plus tard. J’eus le malheur de la perdre lorsque j’avais sept ans, et elle trente-trois. J’en étais amoureux fou, je ne sais si elle s’en apercevait; elle mourut en couches en prononçant mon nom et me recommandant à sa sœur cadette, Séraphie, la plus méchante des dévotes. Tout le bonheur dont j’aurais pu jouir disparut avec ma mère. La tristesse la plus sombre et la plus plate s’empara de la famille. Mon père, qui adorait d’autant plus sa femme que celle-ci ne l’aimait point, fut hébété par la douleur. Cet état dura cinq ou six ans, il s’en tira un peu en étudiant la Chimie de Maquart, puis celle de Fourcroy. Ensuite, il prit une grande passion pour l’agriculture et gagna deux ou trois cent mille francs à acheter des domaines (ou terres); puis vint la passion de bâtir des maisons, où il dérangea sa fortune, enfin sa passion pour les Bourbons qui le firent adjoint du maire de Grenoble et chevalier de la Légion d’honneur. Mon père négligea tellement ses affaires pour celles de l’Etat qu’il passa une fois dix-huit mois sans aller à son domaine (ou terre) de Claix, qu’il faisait cultiver par des domestiques, et où avant les honneurs Bourboniens il allait deux ou trois fois la semaine. Dans les derniers temps, mon père était fort jaloux de moi; comme j’avais fait la campagne de Moscou avec une petite place à la cour de Napoléon, que j’adorais, j’étais en quelque sorte à la tête du parti bonapartiste (1816). Mais je m’égare. Mon père avait assuré en 1814 à mon ami, M. Félix Faure, aujourd’hui pair de France (né à Grenoble vers 1782), qu’il me laisserait dix mille francs de rente. Félix grava cette somme sur ma montre. Sans cette assurance, j’aurais pris un état en 1814: filateur de coton à Plancy, en Champagne, ou avocat à Paris. En 1814, j’allai m’amuser en Italie, où j’ai passé sept ans; mon père, à sa mort, m’a laissé un capital de 3.900 francs. J’étais alors amoureux fou de Mme D. Pendant le premier mois qui suivit cette nouvelle, je n’y pensai pas trois fois. Cinq ou six ans plus tard, j’ai cherché en vain à m’en affliger.
2756Le lecteur me trouvera mauvais fils, il aura raison. Je n’ai connu mon père, de sept ans à quinze, que par les injustices abominables qu’il exécutait sur moi, à la demande de ma tante Séraphie, dont, à force d’ennui intérieur, il était peut-être un peu devenu amoureux. J’entrevois à peine cela aujourd’hui en y réfléchissant. Dans l’éducation sévère des familles suivant les mœurs de l’ancien régime, où par-dessus tout les parents songeaient à se faire respecter et craindre, les enfants étaient comme collés tout près de la base de statues de quatre-vingts pieds de haut. Dans une si mauvaise position, leur œil ne pouvait que porter les jugements les plus faux sur les proportions de ces statues.
2757Je ne me rappelle plus l’origine du sentiment du juste, qui est fort vif en moi. C’était non pas comme a moi désagréables, mais comme injustes, que les arrêts de ma tante Séraphie, appuyés par l’autorité de mon père, me faisaient verser des larmes de rage. Deux ou trois fois la semaine, je passais une heure à me répéter à voix basse: «Monstres! Monstres! Monstres!»
2758Pourquoi diable ma tante m’avait-elle pris en grippe? Je ne puis le deviner. Peut-être ma mère, mourant en couches avec le plus grand courage et toute sa tête, avait-elle fait jurer à son mari, au nom de son fils aîné, de ne jamais se remarier. Quand j’avais trente ans, des témoins oculaires, entre autres l’excellente Mme Romagnier, amie que nous venons de perdre il y a deux ou trois ans, me parlaient encore de la haine passionnée et folle que j’avais inspirée à ma dévote de tante.
2759J’étais républicain forcené, rien de plus simple: mes parents étaient ultra et dévots au dernier degré; on appelait cela en 1793 être aristocrate.
2760Comme marquant par ses propos pleins d’imagination et de force, mon père fut mis en prison pendant vingt-deux mois par le représentant du peuple Amar. On juge de l’horreur que mon républicanisme inspirait dans la famille. J’avais fait encore un petit drapeau tricolore que je promenais seul en triomphe dans les pièces non habitées de notre grand appartement, les jours de victoires républicaines. Ce devaient être alors celles du traître Pichegru. On me guettait, on me surprenait, on m’accablait des mots de monstre, mes parents pleuraient de rage et moi d’enthousiasme, «Il est beau, il est doux, m’écriai-je une fois, de souffrir pour la Patrie!»Je crois qu’on me battit, ce qui, du reste, était fort rare, on me déchira mon drapeau. Je me crus un martyr de la patrie, j’aimai la liberté avec fureur. J’appelais ainsi, ce me semble, l’ensemble des cérémonies que je voyais souvent exécuter dans les rues, elles étaient touchantes et imposantes, il faut l’avouer. J’avais deux ou trois maximes que j’écrivais partout et que je suis fâché d’avoir si complètement oubliées. Elles me faisaient verser des larmes d’attendrissement, en voici une qui me revient:
2761Vivre libre ou mourir, que je préférais de beaucoup, comme éloquence, à: la liberté ou la mort, qu’on voulait lui substituer. J’adorais l’éloquence; dès l’âge de six ans, je crois, mon père m’avait inoculé son enthousiasme pour J.-J. Rousseau, que plus tard il exécra comme anti-roi …
2762[1] Ecrit à Rome, le 15 février 1833.—Ce fragment d’autobiographie se trouve à la Bibliothèque municipale de Grenoble, dans le carton coté R 300.
2763II UNE PAGE DE CRITIQUE LITTÉRAIRE DE STENDHAL
2764Ce fragment a été écrit en même temps que la Vie de Henri Brulard, le 16 décembre 1835, et inséré par Stendhal dans le second volume de son manuscrit, après le récit de sa première communion (chapitre XVIII de la présente édition).
2765Je l’ai rejeté parmi les annexes, parce qu’il n’a rien de commun avec le texte des mémoires d’Henri Beyle.
2766Encyclopédie du XIXe siècle.
2767Ce livre, ou plutôt son annonce qui remplit tous les journaux, m’a bien fait rire ce matin. Rien ne m’amuse comme les efforts que fait la société ultra (c’est-à-dire les nobles et les [prêtres]) pour tâcher de tromper l’opinion, pour faire des livres qui rendent le peuple imbécile et pour tâcher de se persuader ensuite que ces livres sont lus.
2768Hé, messieurs, faites pendre les écrivains, ruinez les imprimeurs et les libraires, empêchez la poste de transporter les livres, voilà ce qui est raisonnable!
2769J’ai bien ri ce matin et toute la journée j’ai été rempli de joie quand je venais à songer à l’Encyclopédie du XIXe siècle, dont l’annonce remplit plus d’un pied carré dans le Journal des Débats du 5 décembre 1835.
2770Le comité de direction offre d’abord les noms de M. Ampère et de M. le comte Beugnot, de l’Institut, un savant de premier ordre, mais aussi bas, aussi plat que Laplace ou M. Cuvier, et un homme d’esprit, mais des plus communs, incapable d’écrire dix pages qui se fassent lire et qui a acheté tous ses livres à ce Bher si sale et à ce M. Saint-Martin, si vendu et si plat, dont le choléra a délivré la science.
2771Tous les savants vendus, tous les nobles qui ont fait des livres dont dix ou douze exemplaires se sont vendus, tous les prê[tres] à plats sermons font partie de la liste des auteurs.
2772Ces Messieurs disent dans leur prospectus que les autres encyclopédies ne peuvent qu’engendrer le doute et perpétuer l’indifférence. Voilà qui est adroit! Ces Messieurs veulent charger le cler[gé] de maintenir les peuples dans la soumission et l’abjection morale.
2773MM. Mennechet, Michaud, Charles Nodier, Battut, ce voleur de Champollion-Figeac, ce bon fripon Raoul Rochette, ce coquin de Trouvé, cet archiniais de Villeneuve-Bargemont, ce charlatan d’Ekstein, cette archibête de Ch. Artaud, cet incroyable païen, M. l’académicien Pouqueville, le chevalier Drake, bibliothécaire de la papauté à Rome[1], enfin des inconnus ou des Jean-fesse, tous chevaliers de Kœnig von Jeanfoutre. Les seuls noms décorés sont MM. Arago et Frédéric Cuvier.
2774Tous, en général, écrivains que personne ne lit. Ces plats intrigants sont accolés à une foule de nobles littérateurs qui voudraient bien pouvoir écrire deux pages, mais le pouvoir leur manque, volenti et conanti. Ces nobles riches, comme MM. de Lamartine, de Villeneuve, de Pastoret, Beugnot, fourniront chacun vingt pages et vingt-cinq louis. Le livre sera supérieurement imprimé, porté aux nues dans tous les journaux, sans doute acheté par le ministre pour les bibliothèques, et si la Révolution, second volume de celle de Juillet, arrive un peu plus tôt, il ne sera pas acheté et pour rire j’en achèterai sur les quais quelque volume, à vingt sous.
2775Chacun des souscripteurs recevra son exemplaire, tous les journaux retentiront de l’immense succès; s’il se trouve, contre toute apparence et prudence, quelque homme d’esprit hardi, il fera sur cette rapsodie un pamphlet comme le Nouveau Complot contre les industriels[2], s’il m’est permis de citer cette brochure. S’il n’y a pas de brochure critique, je suis prêt à parier que l’Encyclopédie du XIXe siècle aura moins de lecteurs qu’elle n’étale de collaborateurs dans l’annonce des Débats de ce matin. La moitié de ces souscripteurs prévoit sagement une influence comme celle de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.
2776Le plus grand service que le duc de Modène put rendre à la cause libérale était d’imprimer la Voce della Verita, qui provoqua des discussions à la Tolfa et à Castel-Bolognese.
2777Jetez les écrivains dans une prison perpétuelle, dites vos Heures en public, comme le roi de B. le vient de faire envers M. Bher, et en partant pour la Grèce ruinez les libraires et les imprimeurs, mais n’ouvrez jamais la bouche, et surtout gardez-vous d’écrire.
2778MM. Ampère, comte Beugnot, Fortia d’Urban, Hennequin, Laurentie, Pariset, abbé Receveur et baron Walkenaer, en sont les directeurs.
2779Après cette âme noble et généreuse de M. Ampère qui, vers 1827, entreprit de me prouver la …[3] au milieu du salon de M. Cuvier, le plus savant est M. Fortia d’Urban qui, à propos du système de Wolf sur Homère, disait d’un air triomphant:
2780«Ils veulent nier l’existence d’Homère, et j’ai son buste dans mon cabinet!»
2781Séparé de Paris depuis cinq ans, je n’ai pour rire que les annonces de ce genre et les anecdotes comme M. l’arch[evêque] de Paris emportant dans sa voiture les deux cuvettes de Mme la princesse de Talleyrand mourante.
2782[1] Ms.: «Omar.»
2783[2] Pamphlet de Beyle, publié en 1825.
2784[3] Un mot illisible.
2785III DEUX NOTICES BIOGRAPHIQUES D’HENRI BEYLE
2786ÉCRITES PAR LUI-MÊME
2787Ces deux notices sont conservées à la Bibliothèque municipale de Grenoble, dans le carton coté R 300, où se trouve également un cahier de la Vie de Henri Brulard. Toutes deux ont été publiées par MM. Casimir Stryienski et François de Nion en appendice de leur édition du Journal de Stendhal (Paris, 1888), p. 467-469 et 470-475.
2788I Notice sur M. Beyle, par lui-même.
2789Henri Beyle, né à Grenoble en 1783,** vient de mourir à … (le … octobre 1820[1]). Après avoir étudié les mathématiques, il fut quelque temps officier dans le 6e régiment de dragons (1800, 1801, 1802). Il y eut une courte paix, il suivit à Paris une femme qu’il aimait et donna sa démission, ce qui irrita beaucoup ses protecteurs. Après avoir suivi à Marseille une actrice qui y allait remplir les premiers rôles tragiques, il rentra dans les affaires, en 1806, comme adjoint aux commissaires des Guerres. Il vit l’Allemagne en cette qualité, il assista à l’entrée triomphale de Napoléon à Berlin, qui le frappa beaucoup. Etant parent de M. Daru, ministre de l’armée et la troisième personne après Napoléon et le prince de Neuchâtel, M. B[eyle] vit de près plusieurs rouages de cette grande machine. Il fut employé à Brunswick en 1806, 1807 et 1808 et s’y distingua. Il étudia dans cette ville la langue et la philosophie allemandes et conçut assez de mépris pour Kant, Fichte, ces hommes supérieurs qui n’ont fait que de savants châteaux de cartes.
2790M. B[eyle] revint à Paris en 1809 et fit la campagne de Vienne en 1809 et 1810. Au retour, il fut nommé auditeur au Conseil d’Etat et inspecteur général du mobilier de la Couronne. Il fut chargé en outre du bureau de la Hollande à l’administration de la liste civile de l’Empereur. Il connut le duc de Frioul en 1811, il fit un court voyage en Italie, pays qu’il aimait toujours depuis les trois ans qu’il y avait passé dans sa jeunesse. En 1812, il obtint, après beaucoup de difficultés de la part de M. Champagny, duc de Cadore, intendant de la Maison de l’Empereur, de faire la campagne de Russie. Il rejoignit le quartier général près d’Orcha, le 14 août 1812. Il entra à Moscou le 14 septembre avec Napoléon et en partit le 16 octobre avec une mission: il devait procurer quelque subsistance à l’armée, et c’est lui qui a donné à l’armée, au retour, entre Orcha et Bober, le seul morceau de pain qu’elle ait reçu. M. Daru reconnut ce service, au nom de l’Empereur, à Bober. M. B[eyle] ne crut jamais, dans cette retraite, qu’il y eût de quoi pleurer. Près de Kœnigsberg, comme il se sauvait des Cosaques en passant le Frischaff sur la glace, la glace se rompit sous son traîneau. Il était avec M. le chevalier Marchand, commissaire des Guerres (rue du Doyenné, n° 5). Comme on n’avouait pas même qu’on fût en retraite à cette armée impériale, il s’arrêta à Slangard, puis à Berlin, qu’il vit se détacher de la France. A mesure qu’il s’éloignait du danger, il en prit horreur et il arriva à Paris navré de douleur. Le physique avait beaucoup de part à cet état. Un mois de bonne nourriture, ou plutôt de nourriture suffisante, le remit. Son protecteur le força à faire la campagne de 1813. Il fut intendant à Sagan avec le plus honnête et le plus borné des généraux, M. le marquis, alors comte V. de Latour-Maubourg. Il y tomba malade d’une espèce de fièvre pernicieuse. En huit jours, il fut réduit à une faiblesse extrême, et il fallut cela pour qu’on lui permît de revenir en France. Il quitta sur-le-champ Paris et trouva la santé sur le lac de Côme. A peine de retour, l’Empereur l’envoya en mission dans la 7e division militaire avec un sénateur absolument sans énergie. Il y trouva le brave général Dessaix, digne du grand homme dont il portait presque le nom et aussi libéral que lui. Mais le talent et l’ardent patriotisme du général Dessaix furent paralysés par l’égoïsme et la médiocrité incurable du général Marchand, qu’il fallut employer, comme grand-cordon de la Légion d’honneur et étant du pays. On ne tira pas parti des admirables dispositions de Vizille et de beaucoup d’autres villages du Dauphiné.
2791M. Beyle demanda à aller voir les avant-postes, à Genève. Il se convainquit de ce dont il se doutait, qu’il n’y avait rien de si facile que de prendre Genève. Voyant qu’on repoussait cette idée et craignant la trahison, il obtint la permission de revenir à Paris. Il trouva les Cosaques à Orléans. Ce fut là qu’il désespéra de la patrie ou, pour parler exactement, qu’il vit que l’Empire avait éclipsé la Patrie. On était las de l’insolence des préfets et autres agents de Napoléon. Il arriva à Paris pour être témoin de la bataille de Montmartre et de l’imbécillité des ministres de Napoléon.
2792Il vit l’entrée du roi. Certains traits de M. de Blacas, qu’il sut bientôt, le firent penser aux Stuarts. Il refusa une place superbe que M. Beugnot avait la bonté de lui offrir. Il se retira en Italie. Il y mena une vie heureuse jusqu’en 1821 que l’arrestation des carbonari par une police imbécile l’obligea à quitter le pays, quoiqu’il ne fût pas carbonaro. La méchanceté et la méfiance des Italiens lui avaient fait repousser la participation aux secrets, disant à ses amis: «Comptez sur moi dans l’occasion.»
2793En 1814, lorsqu’il jugea les Bourbons, il eut deux ou trois jours de noir. Pour le faire passer, il prit un copiste et lui dicta une traduction corrigée de la Vie de Haydn, Mozart et Métastase, d’après un ouvrage italien, un volume in-8°, 1814.
2794En 1817, il imprima deux volumes de l’Histoire de la Peinture en Italie, et un petit voyage de trois cents pages en Italie.
2795La Peinture n’ayant pas de succès, il enferma dans une caisse les trois derniers volumes et s’arrangea pour qu’ils ne paraissent qu’après sa mort.
2796En juillet 1819, passant par Bologne, il apprit la mort de son père. Il vint à Grenoble, où il donna sa voix au plus honnête homme de France, au seul qui pût encore sauver la religion, à M. Henri Grégoire. Cela le mit encore plus mal avec la police de Milan. Son père devait, suivant la voix commune, lui laisser cinq ou six mille francs de rente. Il ne lui en laissa pas la moitié. Dès lors, M. Beyle chercha à diminuer ses besoins et y réussit. Il fit plusieurs ouvrages, entre autres 500 pages sur l’Amour qu’il n’imprima pas. En 1821, s’ennuyant mortellement de la comédie des manières françaises, il alla passer six semaines en Angleterre. L’amour a fait le bonheur et le malheur de sa vie. Mélanie, Thérèse, Gina et Léonore sont les noms qui l’ont occupé. Quoiqu’il ne fût rien moins que beau, il fut aimé quelquefois. Gina l’empêcha de revenir au retour de Napoléon, qu’il sut le 6 mars. L’acte additionnel lui ôta tous ses regrets. Souvent triste à cause de ses passions du moment qui allaient mal, il adorait la gaieté. Il n’eut qu’un ennemi, ce fut M. Tr.; il pouvait s’en venger d’une manière atroce, il résista, pour ne pas fâcher Léonore. La campagne de Russie lui laissa de violents maux de nerfs. Il adorait Shakespeare et avait une répugnance insurmontable pour Voltaire et Mme de Staël. Les lieux qu’il aimait le mieux sur la terre étaient le lac de Côme et Naples. Il adora la musique et fit une petite notice sur Rossini, pleine de sentiments vrais, mais peut-être ridicules. Il aima tendrement sa sœur Pauline et abhorra Grenoble, sa patrie, où il avait été élevé d’une manière atroce. Il n’aima aucun de ses parents. Il était amoureux de sa mère, qu’il perdit à sept ans[2].
2797[1] Stendhal avait d’abord écrit 1822; puis il a surchargé et corrigé en 1820. Aucune de ces deux dates ne doit être exacte, et c’est de 1821, après le retour de Milan, qu’il faut très probablement dater ce fragment. Stendhal dit lui-même dans sa seconde notice biographique, publiée également ci-après: «Beyle, malheureux de toutes façons, revint à Paris en juillet 1821, il songeait sérieusement à en finir …» —De même dans le chapitre II de la Vie de Henri Brulard (t. I, p. 15): «En 1821, je quittai Milan, et songeant beaucoup à me brûler la cervelle.»
2798[2] Cette notice porte l’adresse suivante:
2799Monsieur Monsieur le chevalier Louis Crozet, ingénieur des Ponts et Chaussées, à Grenoble (Isère), or if dead to (ou, s’il est mort), à M. de Mareste, hôtel de Bruxelles, n° 41, rue Richelieu, Paris.
2800(Life of Dominique.) II Dimanche, 30 avril 1837. Paris, hôtel Favart.
2801Il pleut à verse.
2802Je me souviens que Jules Janin me disait: «Ah! quel bel article nous ferions sur vous si vous étiez mort!»
2803Afin d’échapper aux phrasiers, j’ai la fantaisie de faire moi-même cet article.
2804Ne lisez ceci qu’après la mort de Beyle (Henri), né à Grenoble le 23 janvier 1783, mort à … le …
2805Ses parents avaient de l’aisance et appartenaient à la haute bourgeoisie. Son père, avocat au Parlement de Dauphiné, prenait le titre de noble dans les actes[1], son grand-père était un médecin, homme d’esprit, ami ou du moins adorateur de Voltaire. M. Gagnon—c’était son nom—était le plus galant homme du monde, fort considéré à Grenoble, et à la tête de tous les projets d’amélioration. Le jeune Beyle vit couler le premier sang versé dans la Révolution française; lors de la fameuse journée des Tuiles (17[88]), le peuple se révoltait contre le Gouvernement, et du haut des toits lançait des tuiles sur les soldats. Les parents du jeune B[eyle] étaient dévots et devinrent des aristocrates ardents, et lui patriote exagéré. Sa mère, femme d’esprit qui lisait le Dante, mourut fort jeune; M. Gagnon, inconsolable de la perte de cette fille chérie, se chargea de l’éducation de son seul fils. La famille avait des sentiments d’honneur et de fierté exagérés, elle communiqua cette façon de sentir au jeune homme. Parler d’argent, nommer même ce métal passait pour une bassesse chez M. Gagnon, qui pouvait avoir huit à neuf mille livres de rente, ce qui constituait un homme riche, à Grenoble, en 1789.
2806Le jeune Beyle prit cette ville dans une horreur qui dura jusqu’à sa mort, c’est là qu’il a appris à connaître les hommes et leurs bassesses. Il désirait passionnément aller à Paris et y vivre en faisant des livres et des comédies. Son père lui déclara qu’il ne voulait pas la perte de ses mœurs et qu’il ne verrait Paris qu’à trente ans.
2807De 1796 à 1799, le jeune Beyle ne s’occupa que de mathématiques, il espérait entrer à l’Ecole polytechnique et voir Paris. En 1799, il remporta le premier prix de mathématiques à l’Ecole centrale (M. Dupuy, professeur), les huit élèves qui remportèrent le second prix furent admis à l’Ecole polytechnique deux mois après. Le parti aristocrate attendait les Russes à Grenoble, ils s’écriaient:
2808O Rus, quando ego te adspiciam!
2809L’examinateur Louis Monge ne vint pas cette année, tout allait à la diable à Paris.
2810Tous ces jeunes gens partirent pour Paris afin de subir leur examen à l’école même. Beyle arriva à Paris le 10 novembre 1799, le lendemain du 18 brumaire; Napoléon venait de s’emparer du pouvoir. Beyle était recommandé à M. Daru, ancien secrétaire général de l’Intendance de Languedoc, homme grave et très ferme. Beyle lui déclara avec une force de caractère singulière pour son âge qu’il ne voulait pas entrer à l’Ecole polytechnique.
2811On fit l’expédition de Marengo; Beyle y fut, et M. Daru (depuis ministre de l’Empereur) le fit nommer sous-lieutenant au 6e régiment de dragons en mai 1800. Il servit quelque temps comme simple dragon. Il devint amoureux de madame A. (Angela Pietragrua).
2812Il passait son temps à Milan. Ce fut le plus beau temps de sa vie, il adorait la musique, la gloire littéraire et estimait fort l’art de donner un bon coup de sabre. Il fut blessé au pied d’un coup de pointe dans un duel. Il fut aide-de-camp du lieutenant-général Michaud, il se distingua: il a un beau certificat de ce général (entre les mains de M. Colomb, ami intime dudit). Il était le plus heureux et probablement le plus fou des hommes, lorsque, à la paix, le ministre de la Guerre ordonna que tous les aides-de-camp sous-lieutenants rentreraient à leurs corps. Beyle rejoignit le 6e régiment à Savigliano, en Piémont. Il fut malade d’ennui, puis, blessé, obtint un congé, vint à Grenoble, fut amoureux et, sans rien dire au ministre, suivit à Paris Mlle V., qu’il aimait. Le ministère se fâcha, Beyle donna sa démission, ce qui le brouilla avec M. Daru. Son père voulut le prendre par la famine.
2813B[eyle], plus fou que jamais, se mit à étudier pour devenir un grand homme. Il voyait tous les quinze jours Madame A.; le reste du temps, il vivait seul. Sa vie se passa ainsi de 1803 à 1806, ne faisant confidence à personne de ses projets et détestant la tyrannie de l’Empereur qui volait la liberté à la France. M. Mante, ancien élève de l’Ecole polytechnique, ami de Beyle, l’engagea dans une sorte de conspiration en faveur de Moreau (1804). Beyle travaillait douze heures par jour, il lisait Montaigne, Shakespeare, Montesquieu, et écrivait le jugement qu’il en portait. Je ne sais pourquoi il détestait et méprisait les littérateurs célèbres, en 1804, qu’il entrevoyait chez M. Daru. Beyle fut présenté à M. l’abbé Delille. Beyle méprisait Voltaire, qu’il trouvait puéril, madame de Staël, qui lui semblait emphatique, Bossuet, qui lui semblait de la blague sérieuse. Il adorait les Fables de La Fontaine, Corneille et Montesquieu.
2814En 1804, Beyle devint amoureux de Mlle Mélanie Guilbert (Mme de Barckoff) et la suivit à Marseille, après s’être brouillé avec Mme …, qu’il a tant aimée depuis. Ce fut une vraie passion; Mlle [Mélanie Guilbert] ayant quitté le théâtre de Marseille, Beyle revint à Paris; son père commençait à se ruiner et lui envoyait fort peu d’argent. Martial Daru, sous-inspecteur aux Revues, engagea Beyle à le suivre à l’armée, Beyle fut extrêmement contrarié de quitter ses études.
2815Le 14 ou 15 octobre 1806, Beyle vit la bataille d’Iéna, le 26 il vit Napoléon entrer à Berlin. Beyle alla à Brunswick en qualité d’élève commissaire des Guerres. Là, en 1808, il commença au petit palais de Richemont (à dix minutes de Brunswick), qu’il habitait en sa qualité d’intendant, une histoire de la guerre de la succession en Espagne. En 1809, il fit la campagne de Vienne, toujours comme élève commissaire des Guerres, il y eut une maladie complète et y devint fort amoureux d’une femme aimable et bonne, ou plutôt excellente, avec laquelle il avait eu des relations autrefois.
2816B[eyle] fut nommé auditeur au Conseil d’Etat et inspecteur du mobilier de la Couronne, par la faveur du comte Daru.
2817Il fit la campagne de Russie et se distingua par son sang-froid, il apprit à son retour que cette retraite avait été quelque chose de terrible. Cinq cent cinquante mille hommes passèrent le Niémen, cinquante mille, peut-être vingt-cinq mille le repassèrent.
2818B[eyle] fit la campagne de Lutzen et fut intendant à Sagan, en Silésie, sur la Bober. L’excès de la fatigue lui donna une fièvre qui faillit finir le drame, et que Galle guérit très bien à Paris. En 1813, B[eyle] fut envoyé dans la 7e division militaire avec un sénateur imbécile. Napoléon expliqua longuement à B[eyle] ce qu’il fallait faire.
2819Le jour où les Bourbons rentrèrent à Paris, B[eyle] eut l’esprit de comprendre qu’il n’y avait plus en France que de l’humiliation pour qui avait été à Moscou. Mme Beugnot lui offrit la place de directeur de l’approvisionnement de Paris, il refusa par dégoût des B[ourbons], alla s’établir à Milan; l’horreur qu’il avait pour le B[ourbon] l’emporta sur l’amour. Il crut entrevoir de la hauteur à son égard dans Mme A. Il serait ridicule de raconter toutes les péripéties, comme disent les Italiens, qu’il dut à cette passion. Il fit imprimer la Vie de Haydn, Rome, Naples et Florence, en 1817, enfin, l’Histoire de la Peinture. En 1817 il revint à Paris qui lui fit horreur, il alla voir Londres et revint à Milan. En 1821, il perdit son père[2], qui avait négligé ses affaires (à Claix) pour faire celles des Bourbons (en qualité d’adjoint au maire de Grenoble) et s’était entièrement ruiné. En 1815, M. Beyle avait fait dire à son fils (par M. Félix Faure) qu’il lui laisserait dix mille francs de rente, il lui laissa trois mille francs de capital. Par bonheur, Beyle avait 1.600 francs de rente provenant de la dot de sa mère (Mlle Henriette Gagnon, morte à Grenoble vers 1790 et qu’il a toujours adorée et respectée). A Milan, B[eyle] avait écrit au crayon l’Amour.
2820B[eyle], malheureux de toutes façons, revint à Paris en juillet 1821, il songeait sérieusement à en finir, lorsqu’il crut voir que Mme la C. avait du goût pour lui. Il ne voulait pas s’embarquer sur cette mer orageuse, il se jeta a corps perdu dans la querelle des romantiques, fit imprimer Racine et Shakespeare, la Vie de Rossini, les Promenades dans Rome, etc. Il fit deux voyages en Italie, alla un peu en Espagne jusqu’à Barcelone. Le c[limat] d’Espagne ne permettait pas de passer plus loin.
2821Pendant qu’il était en Angleterre (en septembre 1826), il fut abandonné de cette dernière maîtresse, C.; elle aimait pendant six mois, elle l’avait aimé pendant deux ans. Il fut fort malheureux et retourna en Italie.
2822En 1829, il aima G., et passa la nuit chez elle, pour la garder, le 29 juillet. Il vit la Révolution de 1830 de dessous les colonnes du Théâtre-Français. Les Suisses étaient au-dessous du chapelier Moizart. En septembre 1830, il fut nommé consul à Trieste, M. de Metternich était en colère à cause de Rome, Naples et Florence, il refusa l’exéquatur. B[eyle] fut nommé consul à Cività-Vecchia. Il passait la moitié de l’année à Rome. Il y perdait son temps, littérairement parlant; il y fit le Chasseur vert et rassembla des nouvelles telles que Vittorio Accoramboni, Beatrix Cenci, et huit ou dix volumes in-folio. En mai 1836, il revint à Paris par un congé de M. Thiers, qui imite les boutades de Napoléon … Beyle arrangea la Vie de Nap[oléon] du 9 novembre 1836 à juin 1837 …
2823(Je n’ai pas relu les six pages qui précèdent, écrites de 4 à 6 le dimanche 30 avril, pluie abominable, à l’hôtel Favart, place des Italiens, à Paris.) B[eyle] a fait son épitaphe en 1821:
2824QUI GIACE ARRIGO BEYLE, MILANESE
2825VISSE, SCRISSE, AMÒ SE N’ANDIEDE DI ANNI…
2826NEL 18…
2827Il aima Cimarosa, Shakespeare, Mozart, le Corrège. Il aima passionnément V., M., A., Ange., M., C., et, quoiqu’il ne fût rien moins que beau, il fut aimé beaucoup de quatre ou cinq de ces lettres initiales.
2828Il respecta un seul homme: Napoléon.
2829Fin de cette notice, non relue afin de ne pas mentir[3].
2830[1] Voir notamment dans l’annexe qui suit l’acte de naissance de Henri Beyle, où Joseph-Chérubin et Jean-Baptiste Beyle sont qualifiés nobles.
2831[2] Chérubin-Joseph Beyle mourut à Grenoble le 20 juin 1819.
2832[3] Cette notice porte, au dos, les deux titres suivants: «Notice biographique sur Henri Beyle,»et: «Notice sur Henri Beyle, à lire après sa mort, non avant.»—Casimir Stryienski a ajouté dans ses notes des réflexions de Beyle lui-même, et les dates de 1832. Ce sont tout simplement des extraits de la Vie de Henri Brulard, écrite à la fin de 1835 et au commencement de 1836.
2833IV L’ÉTAT CIVIL DE STENDHAL ET DE SES PARENTS
2834A plusieurs reprises, Stendhal manifeste l’intention, dans sa Vie de Henri Brulard, de prendre les extraits d’état civil de ses plus proches parents. Nous satisfaisons au pieux désir de notre auteur en reproduisant ici les actes de naissance, de mariage et de décès de ses grands-parents, de ses parents et de ses sœurs.
2835La famille paternelle d’Henri Beyle a été l’objet d’une excellente brochure de M. Edmond Maignien, l’érudit conservateur de la Bibliothèque municipale de Grenoble; sous ce titre: La Famille de Beyle-Stendhal, il a donné en 1889 une généalogie des Beyle; mais il n’a publié qu’un seul acte d’état civil, celui de la naissance de Stendhal. Nous y avons ajouté ceux du grand-père d’Henri Beyle, Pierre; de son père, Chérubin-Joseph; de ses sœurs, Pauline-Eléonore et Marie-Caroline-Zénaïde. Nous n’avons pas cru devoir étendre nos recherches à la nombreuse postérité de Pierre Beyle. Chérubin-Joseph Beyle eut, en effet, deux frères et dix sœurs, dont voici la liste dans l’ordre chronologique[1]: Marie-Dominique, née le 7 août 1735, mariée le 18 septembre 1769 à Benoît Charvet, morte le 6 juillet 1809;—Pierre-Joseph, né le 13 décembre 1736;—Marie-Eléonore, née le 26 décembre 1737, religieuse de Sainte-Claire, à Grenoble, morte le 20 novembre 1808; —Marie-Victoire, religieuse ursuline à Vif;—Marie-Rose, née le 22 avril 1739, mariée le 20 janvier 1767 à Jean Martin, entrepreneur, architecte de la Ville de Grenoble;—Marie-Euphrosine, née le 14 mai 1740, mariée à Pierre Clément, procureur au Parlement du Dauphiné;—Antoine-Laurent, né le 9 août 1741;—Marie-Françoise-Eulalie, née vers 1743, religieuse de Sainte-Cécile, à Grenoble, morte le 23 janvier 1812;—Marie-Catherine, née le 1er mai 1744, morte le 1er mai 1817;—Marie-Rosalie, née le 8 septembre 1748, religieuse de Sainte-Cécile, à Grenoble;—Sophie, née le 22 octobre 1749;—Sophie-Eléonore, née le 6 janvier 1752, mariée à M. Rey, notaire à Grenoble.
2836Quant aux Gagnon, ils n’ont été l’objet que de recherches fragmentaires, exposées soit dans une note de la brochure de M. Maignien, soit dans les annexes de l’ouvrage de M. Arthur Chuquet, Stendhal-Beyle, soit dans l’une des nombreuses études consacrées à Stendhal. Aucun acte d’état civil n’a été publié. Nous avons réuni les actes d’état civil des membres de la famille Gagnon, depuis le grand-père et la grand’tante d’Henri Beyle jusqu’aux dix enfants de Romain Gagnon—ceux de la génération de Stendhal. Mais— puisqu’aussi bien il faut se borner—nous ne donnons que les actes de naissance des cousins-germains de Beyle, nous contentant de publier seulement l’acte de décès d’Oronce Gagnon, le seul dont il soit fait mention dans la Vie de Henri Brulard.
2837[1] Cette liste est extraite de la généalogie de M. Maignien.
2838FAMILLE BEYLE
2839Le grand-père: PIERRE BEYLE.
2840Né à Grenoble, le 18 février 1699;—marié à Jeanne Dupéron le 14 septembre 1734;— décédé à Claix, le 14 novembre 1764.
28411699, 19 février. Grenoble.
2842Baptême de Pierre Beyle.
2843Le dix-neuvième février 1699, j’ai baptisé Pierre, né hier, fils de me Joseph Beyle, procureur au Parlement de cette province, et de demoiselle Eléonor Coffe, mariés. Le parrain a été sr Pierre Beyle, oncle de l’enfant, la marraine dlle Honorade Juliani, femme de me François Coffe, aussi procureur au Parlement. Fait en présence des soussignés avec les parties.
2844BEYLE; BEYLE; JULLIANI; J. BEYLE; J. OBANEL; COFFE. C. JACQUINOT, prêtre, pour M. le curé.
2845(Extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues. Archives municipales de Grenoble, GG 98, fol. 69 v°.) 1734, 14 septembre. Grenoble Mariage de Pierre Beyle et de Jeanne Dupéron.
2846Le quatorze septembre mil sept cent trente-quatre, après une proclamation faite dans cette paroisse sans avoir découvert aucuns empêchements canoniques ou civils, vu la dispense des deux autres proclamations accordées par monsieur Chalvet de Maubec, vicaire général de ce diocèse, datée du onze de ce mois, insinuée le même jour et an, du consentement du père de l’époux et en présence du père de l’épouse, j’ai donné la bénédiction nuptiale à me Pierre Beyle, procureur au parlement, aides et finances de Dauphiné, fils de me Joseph Beyle, ancien procureur audit Parlement, et de dlle Eléonor Coffe, mariés, d’une part, et à dlle Jeanne Dupéron, fille de sr Pierre Dupéron, bourgeois de Grenoble, et de dlle Dominique Bérard, mariés, d’autre, en présence de Mr me Jean-Baptiste Beyle, conseiller du roi, juge royal et épiscopal de cette ville, de Mr me Joseph Beyle-Despérouses, avocat en la Cour, de noble Antoine Drier, conseiller du roi, secrétaire en sa Chambre des comptes, de me Yve Bonnefoy, procureur au bailliage, et des autres parents, en présence des soussignés avec les parties.
2847JEANNE DUPÉRON; BEYLE; DUPÉRON; BEYLE; D. BÉRARD-DUPÉRON; BEYLE; BEYLE-DESPÉROUSES; BONNEFOY; DRIER. DURAND, prêtre, curé de Saint-Hugues.
2848(Extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues. Arch. mun. de Grenoble, GG 105, fol. 153.) 1764, 16 novembre. Claix.
2849Enterrement de Pierre Beyle.
2850Le seizième novembre 1764, j’ai enterré dans l’église Mr Pierre Beyle, procureur au parlement de Dauphiné, âgé d’environ soixante-cinq années, mort le quatorzième du même mois, en présence de Claude Bert et Louis Dussert, qui n’ont signé pour ne savoir, de ce enquis et requis.
2851(Extrait des registres paroissiaux de la commune de Claix.) Le père: CHÉRUBIN-JOSEPH BEYLE.
2852Né à Grenoble, le 29 mars 1747;—marié à Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon le 20 février 1781;—décédé à Grenoble, le 20 juin 1819.
28531747, 30 mars. Grenoble.
2854Baptême de Chérubin-Joseph Beyle.
2855Le même jour et an [30 mars 1747], le Père Chérubin-Joseph Beyle, prieur et religieux de Saint-François de la Madeleine a baptisé en notre présence et de notre consentement Chérubin-Joseph, né hier, fils de me Pierre Beyle, procureur au parlement, et de demoiselle Jeanne Dupéron, mariés. Le parrain, sr Joseph Beyle, son fils; la marraine, demoiselle Catherine Beyle, épouse de Mr me Antoine Allard-Duplantier, avocat au Parlement, en présence de Mr me Joseph Beyle, avocat audit parlement, et de me Yves Bonnefoy, procureur au bailliage.
2856BEYLE; BEYLE-DUPLANTIER; BONNEFOY; BEYLE-DESPÉROUSES; DUCHON; FRANÇOISE BONNEFOY; BEYLE-BONNEFOY; J. BEYLE, CORDELIER; DUPÉRON-DRIER. DURAND, curé de Saint-Hugues.
2857(Extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues. Arch. mun. de Grenoble, GG 107, fol. 102.) 1781, 20 février. Grenoble.
2858Mariage de Chérubin-Joseph Beyle et de Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon.
2859Le vingtième février mil sept cent quatre-vingt-un, après une proclamation faite dans cette paroisse et dans celle de Saint-Hugues, les parties ayant obtenu dispense des deux autres publications de Monseigneur l’évêque et prince de Grenoble sous la signature de Mr Pison, vicaire général, sans avoir découvert aucun empêchement canonique ou civil, ainsi qu’il conste par la remise du sr Hélie, curé de Saint-Hugues, j’ai imparti la bénédiction nuptiale à Mr me Chérubin-Joseph Beyle, avocat au parlement, fils légitime de feu me Pierre Beyle, procureur au parlement, et de dame Jeanne Dupéron, ici présente et consentante, habitant de la paroisse de Saint-Hugues, d’une part, et à demoiselle Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon, fille légitime de Mr me Henri Gagnon, docteur en médecine, ici présent et consentant, et de défunte dame Thérèse-Félise Rey, habitante de cette paroisse, d’autre part, en présence de noble Pierre Beyle, ancien capitaine des grenadiers au régiment de Soissonnais, de noble Charles Drier, avocat du roi au bailliage de Graisivaudan, de noble Alexis Pison, avocat consistorial en ce parlement, et de me Claude-Isaac Mallein-Larivoire, procureur audit bailliage, tous témoins requis et signés avec les parties.
2860BEYLE; HENRIETTE GAGNON; GAGNON; DUPÉRON-BEYLE; BEYLE; DRIER; PISON FILS; MALLEIN-LARIVOIRE; REV. SADIN, curé.
2861(Extrait des registres de la paroisse Saint-Louis. Arch. mun. de Grenoble, GG 187, fol. 257 v°.) 1819, 21 juin. Grenoble.
2862Acte de décès de Chérubin-Joseph Beyle.
2863Le vingt-un juin mil huit cent dix-neuf, pardevant nous, maire susdit, acte de décès de M. Chérubin-Joseph Beyle, chevalier de l’ordre royal de la Légion d’honneur, ancien avocat, veuf de de Marie-Henriette-Adélaïde Gagnon, décédé hier, à onze heures du soir, dans son domicile, rue Neuve, âgé d’environ soixante et douze ans, natif de Grenoble, fils de feu M. Pierre Beyle et de défunte de Jeanne Dupéron, mariés. Après nous être assuré dudit décès et le présent acte étant dressé, nous en avons fait lecture aux déclarants ci-après: M. Joseph-Marie Apprin, négociant, et M. Antoine-Jules Mallein, avocat, majeurs et domiciliés à Grenoble, qui ont signé avec nous.
2864J. MALLEIN; APPRIN. ROYER-DELOCHE.
2865(Extrait des registres d’état-civil de la Ville de Grenoble.) Les enfants: 1. MARIE-HENRI BEYLE (STENDHAL).
2866Né à Grenoble, le 23 janvier 1783;—décédé à Paris, le 23 mars 1842.
28671783, 24 janvier. Grenoble.
2868Baptême de Marie-Henri Beyle.
2869Le 24 janvier mil sept cent quatre-vingt-trois, j’ai baptisé Marie-Henri, né hier, fils légitime de noble Chérubin-Joseph Beyle, avocat au Parlement, et de dame Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon. A été parrain: Monsieur Henri Gagnon, médecin en cette ville, aïeul paternel de l’enfant; marraine: dame Marie Rabit, veuve de noble Jean-Baptiste Beyle, vivant juge royal de cette ville, lesquels ont signé avec le père et les témoins.
2870BEYLE; GAGNON; RABY-BEYLE; BEYLE; GAUTIER; DRIER; MALLEIN LOUIS; ROMAIN MALLEIN. PEYRIN, premier vicaire de Saint-Hugues.
2871(Extrait des registres de la paroisse de Saint-Hugues. Arch. mun. de Grenoble, GG 112, fol. 380 v°.) 1842, 23 mars. Paris.
2872Décès de Marie-Henri Beyle.
2873PRÉFECTURE DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE
2874VILLE DE PARIS
2875(Extrait du registre des actes de décès de l’année 1842, 1er arrondissement.) Du vingt-trois mars mil huit cent quarante-deux, à dix heures du matin.
2876Acte de décès de sieur Henri-Marie Beyle, consul de France à Civita-Veccia[2], âgé de cinquante-neuf ans, chevalier de la Légion d’honneur, célibataire, né à Grenoble (Isère) et décédé à Paris, en son domicile, rue Neuve des Petits Champs, n° 78, cejourd’hui, à deux heures du matin.
2877Constaté par nous, maire, officier de l’état civil du premier arrondissement de Paris, sur la déclaration des sieurs Joseph-Romain Colomb, propriétaire, âgé de cinquante-sept ans, demeurant rue Notre-Dame de Grâce, n° 3, Durand Cayrol, concierge, âgé de vingt-quatre ans, demeurant rue Neuve des Petits Champs, n° 78, lesquels ont signé avec nous après lecture faite.
2878(Signé:) R. COLOMB, CAYROL ET MARBEAU.
2879[2] Sic.
2880Pour copie conforme:
2881Paris, le 29 mars 1842.
2882Le Maire:
2883(Signé:) MARBEAU.
2884Expédié et collationné.
2885Signé: POLETNICH.
2886Admis par la Commission (loi du 12 février 1872). Le membre de la Commission (signé:) E. Lorget.
2887Vu pour collation.
2888L’Archiviste de la Seine, M…
2889Copie d’un extrait authentique déposé chez un notaire (Etude autorisée Poletnich, aujourd’hui Kastler).
28902. PAULINE-ELÉONORE BEYLE.
2891Née à Grenoble, le 21 mars 1786;—mariée à François-Daniel Périer le 25 mai 1808;— décédée à Grenoble, le 7 juin 1857.
28921786, 22 mars. Grenoble.
2893Baptême de Pauline-Eléonore Beyle.
2894Le même jour [22 mars 1786] j’ai baptisé Pauline-Eléonore Beyle, née hier, fille légitime de noble Chérubin-Joseph Beyle, avocat au parlement, et de dame Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon. A été parrain: noble Félix-Romain Gagnon, aussi avocat audit parlement; marraine: dame Marie-Dominique Beyle, veuve Charvet, oncle et tante de l’enfant, lesquels ont signé avec le père et les témoins.
2895BEYLE; GAGNON; DRIER; GAGNON; BEYLE-CHARVET; ROMAGNIER. PEYRIN, premier vicaire de Saint-Hugues.
2896(Extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues. Arch. mun. de Grenoble, GG 113, fol. 179.) 1808, 25 mai. Grenoble.
2897Mariage de Pauline-Eléonore Beyle et de François-Daniel Périer.
2898Le vingt-cinq mai mil huit cent huit, pardevant le maire susdit, sont comparus en la Mairie pour contracter mariage M. François-Daniel Périer, propriétaire, né à Grenoble le vingt-trois février mil sept cent soixante-et-seize, y domicilié, place Grenette, fils majeur de feu M. François Périer, ancien négociant, habitant en cette ville, et de vivante de Marie-Louise Lagier, mariés, d’une part; et dlle Pauline-Eléonore Beyle, née à Grenoble le vingt-un mars mil sept cent quatre-vingt-six, y domiciliée, même place, fille majeure de M. Chérubin-Joseph Beyle, ancien jurisconsulte, habitant en cette ville, et de défunte de Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon, mariés, d’autre part. L’époux futur nous a remis l’extrait de son acte de naissance, celui de décès de M. son père, et agit du consentement de Madame sa mère, ici présente. L’épouse future nous a de même remis l’extrait de son acte de naissance et procède aussi du consentement de M. son père, également ici présent. Lecture faite desdites pièces, ainsi que du présent acte, du chapitre six, titre cinq, du Code Napoléon, et des publications de leur promesse de mariage, des quinze et vingt-deux du courant, publiées et affichées, conformément à la loi, sans qu’il y ait eu opposition ni empêchement, lesdits époux futurs ont déclaré à haute voix se prendre en mariage. D’après cette déclaration, nous, Maire susdit, avons prononcé, au nom de la loi, que lesdits M. François-Daniel Périer et dlle Pauline-Eléonore Beyle sont unis en mariage, en présence de MM. Félix-Romain Gagnon, maire de la commune des Echelles, oncle de l’épouse, Louis-Henri Tivolier, résidant à Voiron, Jean-Joachim-Alexandre Botut, inspecteur de la Loterie impériale, beau-frère de l’époux, et François-Alexis Pison-Dugaland, propriétaire, ces deux derniers domiciliés à Grenoble, tous majeurs. Les époux, la mère de l’époux, le père de l’épouse et les témoins ont signé avec nous.
2899F. PÉRIER; Pauline BEYLE; LAGIER, veuve PÉRIER; BEYLE; GAGNON; GAGNON; L8 H1 TIVOLLIER; PISON-DUGALAND; BEYLE-CHARVET; BOTUT; BOTUT, née PÉRIER; PASCAL MALLEIN; POULET-GAGNON; ANTOINETTE PÉRIER; PÉRIER, VEUVE CHARVET; TIVOLLIER; ALLARD-DUPLANTIER; MALLEIN; ALPHONSE PÉRIER; HÉBERT; BARTHÉLEMY; SAVOYE. RENAULDON.
2900(Extrait des registres de l’état-civil de la Ville de Grenoble.) 1857, 8 juin. Grenoble.
2901Acte de décès de Pauline-Eléonore Beyle.
2902Le huit juin mil huit cent cinquante-sept, à deux heures du soir, pardevant nous, Louis-Pierre-Antoine Reynaud, adjoint au maire de Grenoble, remplissant les fonctions d’officier de l’état-civil, sont comparus MM. Alexandre Mallein, ancien directeur des Contributions directes, âgé de soixante-seize ans, et Alexis Chambon, ébéniste, âgé de quarante-quatre ans, domiciliés à Grenoble, lesquels nous ont déclaré que dame Pauline-Eléonore Beyle, rentière, âgée de soixante-onze ans, veuve de monsieur François-Daniel Périer, native de Grenoble, y domiciliée, rue Neuve-des-Pénitents, 18, fille de feu Chérubin-Joseph Beyle et de défunte dame Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon, mariés, est décédée hier, à onze heures du matin, dans son domicile. Nous étant assuré du décès, nous avons rédigé le présent acte, que les déclarants ont signé avec nous après lecture faite.
2903MALLEIN; CHAMBON. REYNAUD.
2904(Extrait des registres de l’état-civil de la Ville de Grenoble.) 3. MARIE-ZÉNAÏDE-CAROLINE BEYLE.
2905Née à Grenoble, le 10 octobre 1788;—mariée à Alexandre-Charles Mallein, le 30 mai 1815;—décédée à Grenoble, le 28 septembre 1866.
29061788, 10 octobre. Grenoble.
2907Baptême de Marie-Zénaïde-Caroline Beyle.
2908Le même jour [10 octobre 1788] j’ai baptisé Marie-Zénaïde-Caroline, née cejourd’hui, fille légitime de noble Chérubin-Joseph Beyle, avocat au Parlement, et de dame Marie-Henriette-Adélaïde Gagnon. A été parrain; sr Marie-Henri Beyle, frère de l’enfant; marraine: dlle Elisabeth Gagnon, grand’tante aussi de l’enfant, lesquels ont signé avec le père et les témoins requis.
2909BEYLE; HENRI BEYLE; Elisabeth GAGNON; GAGNON; Félix GAGNON. PEYRIN, premier vicaire de Saint-Hugues.
2910(Extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues. Arch. mun. de Grenoble, GG 113, fol. 369 v°.) 1815, 30 mai. Grenoble.
2911Mariage de Marie-Zénaïde-Caroline Beyle et de Alexandre-Charles Mallein.
2912Le trente mai mil huit cent quinze, pardevant nous maire susdit, sont comparus en la mairie pour contracter mariage M. Alexandre-Charles Mallein, contrôleur des Contributions, né à Grenoble le dix-neuf novembre mil sept cent quatre-vingt, y domicilié, fils majeur de M. Jean-Baptiste-Abraham Mallein, conseiller en la Cour impériale de Grenoble, chevalier de la Légion d’honneur, et de de Marie-Louise-Julie Pascal, mariés, d’une part; et dlle Marie-Zénaïde-Caroline Beyle, née à Grenoble le dix octobre mil sept cent quatre-vingt-huit, y domiciliée, place Grenette, fille majeure de M. Chérubin-Joseph Beyle, propriétaire, habitant en cette ville, et de défunte Marie-Henriette-Adélaïde Gagnon, mariés, d’autre part. L’époux futur nous a remis l’extrait de son acte de naissance et agit du consentement de ses père et mère, ici présents. L’épouse future nous a de même remis l’extrait de son acte de naissance et procède du consentement de son père, également ici présent. Lecture faite desdites pièces, ainsi que du présent acte, du chapitre six titre cinq du Code civil et de la publication de leur promesse de mariage, du vingt-un du courant, publiée et affichée, conformément à la loi, sans qu’il y ait eu opposition ni empêchement, dispense de la seconde ayant été accordée par M le procureur impérial près le Tribunal civil de l’arrondissement de Grenoble, lesdits époux futurs ont déclaré à haute voix se prendre en mariage. D’après cette déclaration, nous, maire susdit, avons prononcé au nom de la loi que lesdits M. Alexandre-Charles Mallein et dlle Marie-Zénaïde-Caroline Beyle sont unis en mariage, en présence de MM. Romain Mallein, procureur impérial près le Tribunal civil, oncle de l’époux, Alphonse Périer, banquier, cousin de l’époux, Jules Mallein, avocat à la Cour impériale, cousin de l’époux, et Melchior Mallein, capitaine de la garde nationale mobile du département de l’Isère, frère de l’époux, tous majeurs et domiciliés à Grenoble. Les époux, les père et mère de l’époux, le père de l’épouse et les témoins ont signé avec nous.
2913MALLEIN; ZÉNAÏDE BEYLE; MALLEIN, conseiller; MALLEIN, née PASCAL; BEYLE; Romain MALLEIN; Alphonse PÉRIER; Mor MALLEIN; J. MALLEIN; MALLEIN; PAULINE PÉRIER-LAGRANGE. GIROUD.
2914(Extrait des registres d’état-civil de la Ville de Grenoble.) 1866, 28 septembre. Grenoble.
2915Décès de Marie-Zénaïde-Caroline Beyle.
2916Le vingt-huit septembre mil huit cent soixante-six, à une heure du soir, pardevant nous, Joseph Juvin, adjoint au maire de Grenoble, délégué pour remplir les fonctions d’officier de l’état-civil, sont comparus MM. Casimir Bigillion, conseiller à la Cour impériale, chevalier de la Légion d’honneur, âgé de soixante ans, et Jules-Casimir Mallein, avocat, âgé de trente ans, domiciliés à Grenoble, lesquels nous ont déclaré que dame Marie-Zénaïde-Caroline Beyle, rentière, âgée d’environ soixante-dix-huit ans, veuve de M. Alexandre-Charles Mallein, native de Grenoble, y domiciliée, rue Saint-Vincent-de-Paul, 6, fille de feu Chérubin-Joseph et de défunte dame Marie-Henriette-Adélaïde Gagnon, mariés, est décédée ce matin, à onze heures, dans son domicile. Nous étant assuré de ce décès, nous avons rédigé le présent acte, que les déclarants, le premier gendre et le second cousin par alliance de la défunte, ont signé avec nous après lecture faite.
2917BIGILLION, C.; J. MALLEIN. J. JUVIN.
2918(Extrait des registres de l’état-civil de la Ville de Grenoble.) FAMILLE GAGNON
2919La grand’tante: ELISABETH GAGNON.
2920Née à Grenoble, le 30 octobre 1721;—décédée à Grenoble, le 6 avril 1808.
29211721, 30 octobre. Grenoble.
2922Baptême d’Elisabeth Gagnon.
2923Le trente octobre mil sept cent vingt-et-un, a été baptisée Elisabeth, fille du sieur Antoine Gagnon, chirurgien juré, et de demoiselle Elisabeth Senterre, sa femme, ses père et mère, née du même jour. Le parrain: sieur Joseph Senterre, marchand; la marraine: Marie-Thérèse Senterre, femme du sieur Pouquier (sic), marchand, qui ont signé avec les soussignés.
2924GAGNON; SENTERRE; SENTERRE-BOURQUY; G. GAGNON; Elisabeth MOLARD. PEGAULT, vicaire.
2925(Extrait des registres de la paroisse Saint-Louis. Arch. mun. de Grenoble, GG 180, fol. 289.) 1808, 7 avril. Grenoble.
2926Acte de décès d’Elisabeth Gagnon.
2927Le sept avril mil huit cent huit, pardevant le maire susdit, acte de décès de demoiselle Elisabeth Gagnon, célibataire, décédée hier, à deux heures du soir, dans son domicile, Grande-rue, âgée d’environ quatre-vingt-sept ans. native de Grenoble, fille de feu M. Antoine Gagnon et de défunte dame Elisabeth Senterre, mariés. Après nous être assuré dudit décès et dressé le présent acte, nous en avons fait lecture aux déclarants ci-après: MM. Félix Gagnon, maire de la commune des Echelles, neveu de la défunte, et Chérubin-Joseph Beyle, avocat, domiciliés à Grenoble, majeurs, qui ont signé avec nous.
2928GAGNON; BEYLE. RENAULDON.
2929(Extrait des registres de l’état-civil de la Ville de Grenoble.) Le grand-père: HENRI GAGNON.
2930Né à Grenoble, le 6 octobre 1728;—marié à Thérèse-Félise Rey, le 9 décembre 1756;— décédé à Grenoble, le 20 septembre 1813.
29311728, 6 octobre. Grenoble.
2932Baptême de Henri Gagnon.
2933Le sixième octobre mil sept cent vingt-huit, a été baptisé Henri, né le même jour, fils naturel et légitime de sr Antoine Gagnon, chirurgien-major de l’arsenal de Grenoble, et demoiselle Elisabeth Senterre. Le parrain a été me Henri Lemaistre, procureur au parlement de cette province, la marraine demoiselle Elisabeth Chaboud, épouse de sr Antoine Robert, marchand de cette ville, en présence des soussignés.
2934GAGNON; LEMAISTRE; TARPANT; CHABOUD-ROBERT; J. GAGNON; ROBERT. DEPETICHET, vicaire.
2935(Extrait des registres de la paroisse Saint-Louis. Arch. mun. de Grenoble, GG 181, fol. 228.) Mariage de Henri Gagnon et de Thérèse-Félise Rey.
2936Ce neuvième décembre mil sept cent cinquante-six, après une proclamation faite dans cette paroisse sans avoir découvert aucun empêchement canonique ni civil, les parties ayant obtenu dispense des deux autres proclamations et du temps prohibé de Monseigneur l’évêque et prince de Grenoble en date du septième du courant, dûment insinuée et contrôlée, aussi du septième du courant, signée Romain Couppier, j’ai imparti la bénédiction nuptiale à sr Henri Gagnon, docteur en médecine et agrégé au collège de Grenoble, fils à feu sr Antoine Gagnon, vivant me chirurgien juré en cette ville, et à défunte demoiselle Elisabeth Senterre, mariés, d’une part; et à demoiselle Thérèse-Félise Rey, fille à feu sr Ennemond Rey, bourgeois à Montbonnot, et à demoiselle Françoise Pupin, mariés, présente et consentante, autorisée de Me Claude Borel, procureur en la Cour, son curateur, présent et consentant, d’autre, en présence de srs Alexandre et Charles Pupin, oncles de l’épouse, de me Henri Lemaistre, procureur au parlement de Grenoble, de Mr me Joseph-Antoine Lemaistre, avocat consistorial au même parlement, de me Jean Mallein, procureur au bailliage, beau-père de l’épouse, témoins requis et signés avec les parties.
2937GAGNON; REY; PUPIN-MALLEIN; MALLEIN; PUPIN; LEMAISTRE; BOREL; LEMAISTRE fils; MALLEIN fils. BEYLIÉ, curé.
2938(Extrait des registres de la paroisse Saint-Louis. Arch. mun. de Grenoble, GG 184, fol. 422.) 1813, 21 septembre. Grenoble.
2939Acte de décès de Henri Gagnon.
2940Le vingt-un septembre mil huit cent treize, pardevant nous, maire susdit, acte de décès de M. Henri Gagnon, docteur en médecine, doyen du collège de médecine de Grenoble, veuf de de Thérèse-Félise Rey, décédé hier, à quatre heures du soir, dans son domicile, Grande-rue, âgé d’environ quatre-vingt-cinq ans, natif de Grenoble, fils de feu Mr Antoine Gagnon et de défunte de Elisabeth Senterre, mariés. Après nous être assuré dudit décès et le présent acte étant dressé, nous en avons fait lecture aux déclarants ci-après: sr Alexis-François-Vincent Fagot, secrétaire en chef de cette mairie, et sr Jean-Antoine Bron, commis, majeurs et domiciliés à Grenoble, qui ont signé avec nous.
2941FAGOT; BRON. RENAULDON.
2942(Extrait des registres de l’état-civil de la Ville de Grenoble.) La mère: HENRIETTE-ADÉLAÏDE-CHARLOTTE GAGNON.
2943Née à Grenoble, le 2 octobre 1757;—mariée à Joseph-Chérubin Beyle, le 20 février 1781; —décédée à Grenoble, le 23 novembre 1790.
29441757, 2 octobre. Grenoble.
2945Baptême de Henriette-Adélaïde-Charlotte Gagnon.
2946Ce deuxième octobre mil sept cent cinquante-sept, j’ai baptisé Henriette-Adélaïde-Charlotte, née cejourd’hui, fille légitime à Mr me Henri Gagnon, docteur en médecine, agrégé au collège de Grenoble, et à dame Thérèse-Félise Rey, mariés. Le parrain a été sr Charles Pupin, bourgeois; la marraine a été demoiselle Elisabeth Gagnon, tante de l’enfant, en présence des soussignés avec les parties.
2947GAGNON; PUPIN; Elisabeth GAGNON; GASTINEL; BELLUARD; PUPIN; DISDIER; LEMAISTRE; BELLUARD; BARTELLON le cadet. BEYLIÉ, curé.
2948(Extrait des registres de la paroisse Saint-Louis. Arch. mun. de Grenoble, GG 185, fol. 46.) 1790, 24 novembre. Grenoble.
2949Enterrement de Henriette Gagnon.
2950Le vingt-quatrième novembre 1790, j’ai donné la sépulture à Caroline-Adélaïde-Charlotte Gagnon, épouse de Mr Chérubin-Joseph Beyle, avocat, laquelle décédée hier, âgée d’environ trente-deux ans. Témoins: Claude Charavel et Claude Pariou, domestiques de l’église et illettrés.
2951PEYRIN, premier vicaire de Saint-Hugues.
2952(Extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues. Arch. mun. de Grenoble, GG 114, fol. 153 v°.) L’oncle: FÉLIX-ROMAIN GAGNON.
2953Né à Grenoble, le 17 décembre 1758;—marié à Camille-Cécile Poncet, le 4 janvier 1790; —décédé à Grenoble, le 29 janvier 1830.
29541758, 17 décembre. Grenoble.
2955Baptême de Félix-Romain Gagnon.
2956Ce dix-septième décembre mil sept cent cinquante-huit, j’ai baptisé Félix-Romain, né cejourd’hui, fils légitime à sr Henri Gagnon, docteur en médecine, agrégé au collège de médecine de Grenoble, et à dame Thérèse-Félise Rey, mariés. Le parrain a été sr Romain Senterre, négociant à Lyon; la marraine a été demoiselle Françoise Pupin, épouse de me Jean Mallein, procureur au bailliage de Graisivaudan, en présence des soussignés.
2957GAGNON; SENTERRE; PUPIN-MALLEIN; GIROUD-LEMAISTRE; Elisabeth GAGNON; DUBOYS; LEMAISTRE; MALLEIN. BEYLIÉ, curé.
2958(Extrait des registres de la paroisse Saint-Louis. Arch. mun. de Grenoble, GG 185, fol. 115.) 1790, 4 janvier. Les Echelles (Savoie).
2959Mariage de Félix-Romain Gagnon et de Cécile-Camille Poncet.
2960Le quatre janvier mil sept cent quatre-vingt-dix, ensuite d’une proclamation faite en dues formes, dans cette église et dans l’église paroissiale de Saint-Louis de la ville de Grenoble, comme il en conste par le certificat de révérend Sadin, curé, en date du deux du courant, dûment légalisé ledit jour à l’évêché de Grenoble, signé Courtois-Minut, plus bas par monseigneur: Gigard, vu les dispenses de deux bans, du temps prohibé, de l’heure et de l’interstice accordées par monseigneur l’évêque de Grenoble, signé Brochier, vicaire général, de mandato Gigard, en date du trente-un décembre dernier, dûment contrôlé dudit jour par monseigneur Michel Conseil, premier évêque de Chambéry, en date du second du courant, signées par Sa Grandeur, n’ayant découvert aucun empêchement et du consentement des parents, ont reçu la bénédiction nuptiale des mains de monsieur Bonne, vicaire général du diocèse de Saint-Flour, en ma présence et de mon consentement, noble Félix-Romain Gagnon, avocat au parlement de Dauphiné, fils légitime de noble Henri Gagnon, docteur en médecine, agrégé au collège de Grenoble, et de défunte dame Thérèse-Félise Rey, mariés, natif et habitant de la ville de Grenoble, d’une part, et demoiselle Cécile-Camille Poncet, fille légitime de noble Claude Poncet, avocat au parlement de Paris, et de dame Foy Bonne, mariés, native et habitante de cette paroisse, d’autre part. Ont été présents noble Henri Gagnon, père de l’époux, dame Bonne, mère de l’épouse, noble Jean-Baptiste Mallein, avocat consistorial au parlement de Dauphiné, noble Chérubin-Joseph Beyle, avocat consistorial audit parlement de Grenoble, y résidants, sieurs André et Antoine Bonne, oncles de l’épouse, habitants de cette paroisse, et autres témoins soussignés.
2961LAURENS. curé.
2962(Extrait des registres paroissiaux des Echelles, 1790, n° 1.) 1830, 30 janvier. Grenoble.
2963Acte de décès de Félix-Romain Gagnon.
2964Le trente janvier mil huit cent trente, à dix heures du matin, pardevant nous, adjoint susdit, acte de décès de M. Félix-Romain Gagnon, propriétaire, marié à de Camille-Cécile Poncet, décédé hier, à cinq heures du soir, dans son domicile, place Grenette, âgé d’environ soixante-onze ans, natif de Grenoble, fils de feu M. Henri Gagnon, docteur en médecine, et de défunte de Félise Rey. Après nous être assuré dudit décès, et le présent acte étant rédigé, nous en avons fait lecture aux déclarants ci-après: MM. Joseph-Adolphe Blanchet, avocat, âgé de trente ans, et Félix-Albert Blanchet, négociant, âgé de vingt-un ans, domiciliés à Grenoble, qui ont signé avec nous.
2965Ad. BLANCHET; Albert BLANCHET. A. MOULEZIN.
2966(Extrait des registres de l’état-civil de la Ville de Grenoble.) La tante: MARIE-FRANÇOISE-SÉRAPHIE GAGNON.
2967Née à Grenoble, le 21 septembre 1760;—décédée à Grenoble le 9 janvier 1797.
29681760, 22 septembre. Grenoble.
2969Baptême de Marie-Françoise-Séraphie Gagnon.
2970Le vingt-deuxième septembre mil sept cent soixante, j’ai baptisé Marie-Françoise-Séraphie, née le jour précédent, fille légitime de sieur Henri Gagnon, docteur en médecine, et de dame Thérèse-Félise Rey, mariés. Le parrain a été sieur Antoine Bartellon, bourgeois, et la marraine demoiselle Marie Didier, bourgeoise a Saint-Laurent de cette ville, présents les soussignés avec le parrain et la marraine, le père absent.
2971BARTELLON le cadet; DISDIER; LEMAISTRE; GAGNON; BARTELLON; RUBICHON, MORAND.
2972(Extrait des registres de la paroisse Saint-Louis. Arch. mun. de Grenoble, GG 185, fol. 240.) 1797, 10 janvier. Grenoble.
2973Acte de décès de Marie-Françoise-Séraphie Gagnon.
2974Le même jour [21 nivôse an IV], pardevant nous, officier public susdit, sont comparus en la maison commune Jean Colomb et Louis Romagnier, tous deux majeurs et anciens négociants, domiciliés à Grenoble, Grande-rue, lesquels nous ont déclaré que Marie-Françoise-Séraphie Gagnon, fille du citoyen Gagnon, médecin, est décédée hier, à dix heures du soir, dans le domicile de son père, Grande-rue, âgée d’environ trente-six ans, de laquelle déclaration et décès, après nous en être assuré, nous avons dressé le présent acte, que les déclarants ont signé avec nous.
2975COLOMB; ROMAGNIER. CHEMINADE, officier public.
2976(Extrait des registres de l’état-civil de la Ville de Grenoble.) Les cousins et cousines: 1. HENRIETTE GAGNON.
2977Née aux Echelles (Savoie), le 6 juillet 1790.
29781790, 6 juillet. Les Echelles.
2979Baptême de Henriette Gagnon.
2980Le six juillet mil sept cent quatre-vingt et dix, à deux heures du matin, est née et aussitôt a été baptisée delle Henriette Gagnon, fille de Félix-Romain Gagnon, avocat au parlement de Grenoble, et de demoiselle Cécile-Camille Poncet, mariés, de cette paroisse. Le parrain a été sr Henri Gagnon, grand-père de l’enfant, médecin et secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences et de Belles-lettres de Grenoble et représenté par Joseph Pellet, clerc de ladite paroisse. La marraine a été delle Thérèse Maistre.
2981LAROCHE, vicaire.
2982(Extrait des registres paroissiaux des Echelles, 1790, n° 50.) 2. MARIE-FÉLISE GAGNON.
2983Née aux Echelles (Savoie), le 13 juin 1791.
29841791, 16 juin.
2985Baptême de Marie-Félise Gagnon. Les Echelles.
2986Le seize juin mil sept cent quatre-vingt-onze, à dix heures et demie du soir, ont été suppléées les cérémonies de baptême à delle Marie-Félise Gagnon, fille de noble Félix-Romain Gagnon, avocat au parlement de Grenoble, et de dame Cécile-Camille Poncet, mariés, de cette paroisse, par messire Bonne, vicaire général du diocèse de Saint-Flour, oncle de l’enfant, née le treize de ce mois, à trois heures et demie, et que je soussigné, curé, ai baptisée à quatre heures dudit jour treize. Le parrain a été noble Henri Gagnon, docteur en médecine, agrégé au collège de Grenoble, aïeul de l’enfant, et dame Foy Bonne, son aïeule, a été la marraine.
2987LAURENS, curé.
2988(Extrait des registres paroissiaux des Echelles, 1791, n° 32.) 3. ANDRÉ-FÉLIX-HENRI-GAËTAN GAGNON.
2989Né aux Echelles (Savoie), le 19 janvier 1793.
29901793, 11 février. Les Echelles.
2991Baptême de André-Félix-Henri-Gaëtan Gagnon.
2992Le onze février mil sept cent quatre-vingt-treize, à midi, j’ai suppléé les cérémonies après le baptême à André-Félix-Henri-Gaëtan, fils de sieur Félix-Romain Gagnon, docteur ès-droits, et de dame Cécile-Camille Poncet, mariés, de ce bourg, lequel enfant est né le dix-neuf janvier dernier, à huit heures du matin, et a été baptisé le même jour, entre une heure et midi. Le parrain a été sr André Bonne, oncle de l’enfant, et delle Elisabeth Gagnon, sa tante, a été la marraine.
2993LAURENS, curé.
2994(Extrait des registres paroissiaux des Echelles, 1793, n° 15.) 4. AMÉLIE-LUCIE-FRANÇOISE GAGNON.
2995Née aux Echelles (Savoie), le 24 novembre 1794.
29961794, 24 novembre—1796, 30 septembre. Les Echelles.
2997Naissance et baptême de Amélie-Lucie-Françoise Gagnon.
2998Le vingt-quatre novembre mil sept cent quatre-vingt-quatorze, entre sept et huit heures du matin, est née Amélie-Lucie-Françoise Gagnon, fille de M. Félix-Romain Gagnon, docteur ès-droits, et de dame Cécile-Camille Poncet, mariés.
2999(Cette note est suivie d’un renvoi au 30 septembre 1796, où se trouve l’acte suivant:) Le trente septembre mil sept cent quatre-vingt et seize, après la célébration de la messe, dans notre chapelle domestique, érigée dans le bourg des Echelles pour l’exercice du culte catholique à défaut d’église paroissiale, je soussigné ai suppléé les cérémonies du baptême à Amélie-Lucie Gagnon, fille de M. maître Félix-Romain Gagnon et de dame Camille-Cécile Poncet, mariés, dudit bourg des Echelles, laquelle enfant est née le vingt-quatre novembre mil sept cent quatre-vingt-quatorze, entre sept et huit heures du matin, ondoyée validement le surlendemain, à sept heures du soir, par sr François Chavasse-Bélissard, dont la capacité et les bonnes mœurs sont connues et attestées. Le parrain a été sr Joseph Blanchet, représenté par sr Antoine Bonne, et delle Marie Poncet, représentée par dame Marie-Lucie Giroud, a été la marraine.
3000LAURENS, curé.
3001(Extrait des registres paroissiaux des Echelles.) 5. JOSEPH-ORONCE GAGNON.
3002Né aux Echelles (Savoie), le 24 novembre 1790;—décédé à Grenoble, le 24 avril 1883.
30031796, 24 novembre. Les Echelles.
3004Baptême de Joseph-Oronce Gagnon.
3005Le vingt-quatre novembre mil sept cent quatre-vingt et seize, à une heure du matin, est né et le même jour, a six heures du soir, dans une chapelle domestique érigée dans le bourg des Echelles, en Savoie, pour l’exercice du culte catholique à défaut de l’église paroissiale, je soussigné ai administré le baptême avec les cérémonies qui le précèdent jusqu’au Saint-Chresme, exclusivement, à Joseph-Oronce Gagnon, fils de M. maître Félix-Romain Gagnon, docteur ès-droits, et de dame Cécile-Camille Poncet, mariés, dudit bourg des Echelles, en Savoie, et le trois janvier suivant, à six heures et demie du soir, j’ai suppléé les cérémonies subséquentes au baptême dudit enfant, entre les mains de sr Joseph Bonne et de delle Virginie-Félicité Giroud.
3006LAURENS, curé.
3007(Extrait des registres paroissiaux des Echelles).
30081883, 24 avril. Grenoble.
3009Acte de décès de Joseph-Oronce Gagnon.
3010Le vingt-quatre avril mil huit cent quatre-vingt-trois, à onze heures du matin, pardevant nous, Auguste Germain, adjoint au maire de Grenoble, délégué pour remplir les fonctions d’officier de l’état-civil, sont comparus MM. Ernest Bourjat, âgé de quarante-sept ans, et Jules Aman, âgé de quarante-cinq ans, rentiers, domiciliés à Grenoble, lesquels nous ont déclaré que M. Joseph-Oronce Gagnon, général de division en retraite, grand-officier de la Légion d’honneur, âgé de quatre-vingt-six ans, marié à de Joséphine-Marie-Jeanne-Rosalie Jacquinot, natif des Echelles (Savoie), domicilié à Grenoble, rue Vaucanson, 4, fils de feu Félix-Romain Gagnon et de défunte Cécile-Camille Poncet, mariés, est décédé ce matin, à neuf heures, dans son domicile. Nous étant assuré de ce décès, nous avons rédigé le présent acte, que les déclarants ont signé avec nous, après lecture faite.
3011E. BOURJAT; J. AMAN. GERMAIN.
3012(Extrait des registres de l’état-civil de la Ville de Grenoble.) 6. CHÉRUBIN-JULES GAGNON.
3013Né aux Echelles (Savoie), le 29 avril 1799.
30141800, 9 juillet. Les Echelles.
3015Baptême de Chérubin-Jules Gagnon.
3016Le vingt-neuf avril mil sept cent quatre-vingt-dix-neuf est né, à quatre heures du soir, Chérubin-Jules Gagnon, fils de M. maître Félix-Romain Gagnon, docteur ès-droits, et de dame Camille Poncet, mariés, du bourg des Echelles, en Savoie, lequel enfant, ondoyé le trois mars suivant, avec toutes les cérémonies qui précèdent le baptême, a reçu les cérémonies subséquentes par moi soussigné le neuf juillet, dans une chapelle domestique érigée audit bourg des Echelles, en Savoie, pour l’exercice du culte catholique, à défaut d’église paroissiale, entre les mains de M. maître Chérubin-Joseph Beyle, aussi docteur ès-droits, et de dame Foy Bonne, veuve Poncet, aïeule de l’enfant.
3017LAURENS, curé.
3018(Extrait des registres paroissiaux des Echelles.) 7. HENRIETTE GAGNON.
3019Née à Grenoble, le 11 octobre 1800.
30201800, 11 octobre. Grenoble.
3021Acte de naissance de Henriette Gagnon.
3022Du dix-neuvième jour du mois de vendémiaire, l’an neuf de la République française.
3023Acte de naissance de Henriette Gagnon, née le dix-neuf vendémiaire, à une heure du matin, fille de Félix-Romain Gagnon, propriétaire, habitant aux Echelles, département du Mont-Blanc, et de Cécile-Camille Poncet, mariés. Le sexe de l’enfant a été reconnu être féminin.
3024Premier témoin: Joseph Félix, commis en cette mairie.
3025Second témoin: Antoine Termier, aussi commis en cette mairie, tous deux majeurs.
3026Sur la réquisition à nous faite par M. Henri Gagnon, aïeul paternel de l’enfant; et ont signé.
3027Constaté, suivant la loi, par moi soussigné, maire de la Ville de Grenoble, faisant les fonctions d’officier public de l’état-civil.
3028GAGNON; TERMIER; J. FÉLIX. RENAULDON, maire.
3029(Extrait des registres de l’état-civil de la Ville de Grenoble.) 1800, 10 septembre (sic) Les Echelles.
3030Baptême de Henriette Gagnon.
3031Le neuf septembre mil huit cent est née, à onze heures du soir, Henriette Gagnon, fille de M. maître Félix-Romain Gagnon, et de delle Cécile-Camille Poncet, mariés, du bourg des Echelles, en Savoie, et le lendemain de sa naissance ladite enfant, née à Grenoble, a été baptisée, dans une des paroisses de ladite ville, par révérend Gaillard, ci-devant vicaire de Saint-Laurent-du-Pont, missionnaire de Grenoble. M. maître Henri Gagnon, docteur en médecine, aïeul de l’enfant, a été son parrain, et delle Pauline Beyle a été la marraine.
3032LAURENS, curé.
3033(Extrait des registres paroissiaux des Echelles.) 8. CHARLES-FÉLIX GAGNON.
3034Né aux Echelles (Savoie), le 26 octobre 1801.
30351801, 29 octobre. Les Echelles.
3036Baptême de Charles-Félix Gagnon.
3037Le vingt-six octobre mil huit cent un est né, à sept heures et demie du matin, Charles-Félix Gagnon, fils de M. maître Félix-Romain Gagnon, docteur ès-droits, et de dame Cécile-Camille Poncet, mariés, du bourg des Echelles, en Savoie, et le vingt-neuf dudit, audit bourg des Echelles, ledit enfant a été baptisé par révérend Charles-Marie Bonne, son oncle et parrain, vicaire général du diocèse de Saint-Flour, dans une chapelle domestique érigée pour l’exercice du culte catholique, à défaut d’église paroissiale. Le nouveau-né, baptisé à six heures du soir, a eu pour marraine delle Félise Gagnon, sa sœur.
3038LAURENS, archiprêtre-curé, chef de mission des Echelles.
3039(Extrait des registres paroissiaux des Echelles.) 9. HENRI-CHÉRUBIN GAGNON.
3040Né à Grenoble, le 22 mars 1803.
30411803, 24 mars. Grenoble.
3042Acte de naissance de Henri-Chérubin Gagnon.
3043Du troisième jour du mois de germinal l’an onze de la République française.
3044Acte de naissance de Henri-Chérubin Gagnon, né le premier du courant, à onze heures du soir, fils de Félix-Romain Gagnon, propriétaire, domicilié place Grenette, et de dame Cécile-Camille Poncet, mariés. Le sexe de l’enfant a été reconnu être masculin.
3045Premier témoin: HENRI GAGNON, médecin, aïeul paternel de l’enfant.
3046Second témoin: CHÉRUBIN-JOSEPH BEYLE, homme de loi, domicilié rue des Vieux-Jésuites.
3047Sur la réquisition à nous faite par le père de l’enfant; et ont signé le père et les témoins susdits.
3048Constaté, suivant la loi, par moi, CHARLES RENAULDON, maire de la Ville de Grenoble, faisant les fonctions d’officier public de l’état-civil.
3049GAGNON; GAGNON; BEYLE. RENAULDON, maire.
3050(Extrait des registres de l’état-civil de la Ville de Grenoble.) 10. HENRI-ALFRED GAGNON.
3051Né à Grenoble, le 26 janvier 1812.
30521812, 27 janvier. Grenoble.
3053Acte de naissance de Henri-Alfred Gagnon.
3054Le vingt-sept janvier mil huit cent douze, pardevant nous, adjoint susdit, acte de naissance de Henri-Alfred Gagnon, né hier, à sept heures du matin, fils de M. Félix-Romain Gagnon, maire de la commune des Echelles, et de de Cécile-Camille Poncet, mariés. Le sexe de l’enfant, qui nous a été présenté, a été reconnu masculin. Lecture du présent acte ayant été faite en présence du père, de M. Joseph-Chérubin Beyle, avocat, et de M. Hugues-Antoine Pison-Duverney, contrôleur principal des Droits réunis, majeurs et domiciliés à Grenoble, ils ont signé avec nous.
3055GAGNON; PISON-DUVERNEY; BEYLE. LA VALETTE.
3056(Extrait des registres de l’état-civil de la Ville de Grenoble.) APPENDICES
3057I. LA VILLE NATALE DE STENDHAL
3058GRENOBLE VERS 1793
3059Le Grenoble que connut Stendhal dans son enfance ressemble autant au Grenoble actuel que l’Auteuil parisien ressemble à la Croix-des-Sablons du XVIIIe siècle, décrite par Anatole France. Depuis la Révolution, de successifs empiétements sur les communes de Seyssins, Fontaine et Saint-Martin-le-Vinoux et un double agrandissement de l’enceinte fortifiée a plus que quintuplé l’agglomération urbaine.
3060Voulant donner aux lecteurs de la Vie de Henri Brulard le moyen de goûter ce livre dans toute sa saveur, j’entreprendrai une courte excursion à travers le Grenoble de 1793, dans ces rues tortueuses où le petit Henri Beyle, pour échapper à l’œil inquisiteur et à la tyrannie de sa tante Séraphie, se cachait dans les dédales de la Halle-aux-Blés, ou filait le long de la baraque aux châtaignes de la place Grenette pour aller retrouver, dans le bois du Jardin-de-Ville, quelques «polissons»de son âge.
3061Triste et noire cité, Grenoble s’étendait le long d’un coude de l’Isère, formé par le dernier contre-fort des montagnes de la Chartreuse. Cité essentiellement militaire, elle avait été bâtie en cet endroit par les vieux Allobroges pour commander la route de Lyon; et les Romains, trouvant cette situation merveilleuse, y avaient établi une forte colonie. Les Dauphins du moyen âge, puis Lesdiguières et ses successeurs, l’agrandirent progressivement; mais le Grenoble de Louis XVI n’est pas très sensiblement différent du Grenoble de Henri IV.
3062La plus vieille partie de la ville, que de bons auteurs considèrent comme le berceau de la cité, s’étend sur la rive droite de l’Isère; une étroite bande de terrain, comprise entre la rivière et le rocher, laisse tout juste la place à deux rues en enfilade, longues et étriquées (la rue Saint-Laurent et la rue Perrière); ces rues, de la porte Saint-Laurent à la porte de France, font communiquer la haute et la basse vallée de l’Isère, la Savoie et la France.
3063Deux ponts, l’un de bois, l’autre de pierre, unissent le vieux Cularo allobroge à la Ville proprement dite; et c’est entre les deux ponts, près des berges de l’Isère, alors entièrement couvertes de maisons, suivant la mode du temps, que bat le cœur de la cité. Le palais de justice, ancien Parlement, l’Hôtel-de-Ville-Préfecture, la place Grenette, c’est là que vivent le Grenoble judiciaire et procédurier, le Grenoble administratif, le Grenoble commerçant. C’est là aussi, à l’angle de la place Grenette et de la Grande-rue, que s’écoula l’enfance morose et opprimée de Stendhal.
3064Autour de ce centre: place Grenette, Grande-rue, place Saint-André, courent les plus importantes voies de la ville, étroites et tortueuses. Les agrandissements successifs de l’enceinte, depuis les Romains jusqu’aux successeurs de Lesdiguières, ont forcé les principales rues à suivre la direction des remparts; toutes ces artères s’arrondissent en demi-cercle, de l’Isère à l’Isère: un premier arc est constitué par la rue Saint-André, la rue des Clercs et la rue Pérollerie, jusqu’à la place Notre-Dame et la Citadelle; un deuxième suit la rue Montorge, la rue des Vieux-Jésuites et la rue des Prêtres; un troisième, plus grand, moins nettement dessiné, sinue à travers les rues Saint-François et Créqui, la rue Neuve du Collège, la rue Neuve des Pénitents, la rue Neuve des Capucins et la rue Très-Cloîtres; enfin, la rue des Mûriers constitue, pour l’époque, le dernier stade de l’évolution: elle n’est, à vrai dire, que le chemin de ronde des remparts.
3065Ces rues sont bordées de maisons hautes et noires, et presque toujours tristes, avec des allées étroites où court un petit ruisseau dans lequel les habitants se soulagent en passant. De temps à autre, la file monotone est coupée par de beaux hôtels, demeures de l’aristocratie et des magistrats opulents: l’hôtel des Adrets, rue Neuve du Collège; l’hôtel de Franquières, rue de France, près du pont de pierre; l’hôtel de Bressieux, rue du Verbe-Incarné; l’hôtel de Montai, rue du Pont-Saint-Jaime. De nombreux monastères étendent leurs cloîtres et leurs jardins: les Augustins, près du Jardin-de-Ville; les Frères prêcheurs, dont l’église servit de Halle-aux-Blés; les Cordeliers, qu’un oncle de Henri Beyle dirigea; les Jésuites, rue Neuve, dont le collège devint l’Ecole centrale, la Bibliothèque publique et le Musée; les Oratoriens, voisins de la cathédrale. Les couvents de femmes abondent aussi: religieuses de la Propagation, au bout de la rue Saint-Jacques, chez lesquelles le jeune Beyle allait servir la messe, Clarisses, Ursulines, Visitandines, d’autres encore. Enfin, quatre églises se partagent les fidèles: la plus ancienne, Saint-Laurent, dont la chapelle basse date du VIe siècle, dessert la rive droite; sur la rive gauche, Notre-Dame et Saint-Hugues, deux églises jumelles, accolées l’une à l’autre et communiquant par une vaste baie, sont l’une la cathédrale, l’autre une paroisse; Saint-André, non loin du palais de justice, est la vieille collégiale des Dauphins et abrite les cendres de Bayard, en attendant de servir de salle de réunion à la société jacobine de Grenoble; Saint-Louis enfin, la dernière en date, la plus laide aussi, produit informe du XVIIe siècle à son déclin, sert de paroisse à la pieuse famille maternelle de notre Stendhal.
3066Et, tout autour, s’étend le domaine militaire; les remparts protègent la cité, mais l’étouffent aussi dans leurs bastions de terre et de briques, à la manière de Vauban. A l’ouest, l’arsenal, des magasins à poudre et les casernes de Bonne ont cependant permis aux Hospices de s’installer; au midi, s’élève l’hôtel du Commandement, qu’habite le gouverneur de la province; non loin de là, on a laissé dans un bastion s’ouvrir provisoirement le cimetière de la paroisse Saint-Hugues, où fut inhumée la mère de Stendhal; à l’est, s’élèvent de nouveaux magasins à poudre, et la citadelle forme, à elle seule, une ville forte en miniature; enfin, au nord de Grenoble, sur la rive droite, le fort de Rabot domine la plaine et la vallée du Drac.
3067Cinq portes étroites font communiquer la ville avec le monde extérieur: à droite de l’Isère, les portes Saint-Laurent et de France; de l’autre côté de la rivière, la porte de la Graille, située à l’est de Grenoble, au bord de l’eau, conduit au cours de Saint-André, large et longue avenue qu’un parlement munificent fit planter au XVIIe siècle, sous la direction de son président, Nicolas Prunier de Saint-André; au midi, les portes de Bonne et Très-Cloîtres ouvrent les chemins qui vont au Pont-de-Claix, à Echirolles, à Gières, à Eybens et à Vizille, vers le Trièves, l’Oisans et la vallée du Graisivaudan.
3068Les environs immédiats de Grenoble, du reste, sont peu engageants. La splendeur du cadre formé par les montagnes de la Chartreuse, du Vercors, du Taillefer et de Belledonne, et la magnificence de la vallée du Graisivaudan, toute voisine, rendent plus triste encore la banalité de la plaine grenobloise. Située au confluent de la capricieuse et puissante Isère et du terrible Drac, elle a été longtemps couverte par les eaux. Le sol est demeuré humide et caillouteux, de nombreux ruisseaux courent vers le nord, et cette eau que l’on sent partout à fleur de terre, que l’on voit sourdre de tous côtés, dit le long combat qu’a mené à travers les siècles la vaillante ville contre ses ennemis de toujours: l’Isère et le Drac, le Serpent et le Dragon qui, prédisait un ancien dicton, devaient «mettre Grenoble en savon».
3069Stendhal connut surtout la partie sud-ouest de cette plaine grenobloise. Il accompagna son père et sa tante Séraphie dans les promenades sentimentales qu’ils firent à travers le faubourg pauvre et malodorant des Granges, quartier des peigneurs de chanvre, qui se pressait autour de l’église Saint-Joseph, plus pauvre encore. Surtout, il suivit le chemin de Claix, lorsqu’il allait avec son père séjourner à la maison familiale du hameau de Furonières. On sortait par la porte de Bonne, on tournait tout de suite à droite pour prendre le chemin horriblement fangeux des Boiteuses, où s’élevait la solitaire auberge de la Femme-sans-tête; puis, passé le cours de Saint-André, le chemin de Seyssins conduisait au bac; on traversait le torrent du Drac et sur la rive gauche, par Seyssins et les hameaux de Doyatières, Cossey et Malivert, on atteignait enfin le «domaine»des Beyle, où le vieux Pierre était mort. Ou bien encore, sortant toujours par la porte de Bonne, on continuait tout droit, le long du chemin Meney, pour atteindre le cours de Saint-André et le vieux pont de Claix, bâti par le connétable de Lesdiguières, l’une des «merveilles»du Dauphiné.
3070Tel est ce Grenoble que Stendhal détesta, non pour l’avoir trop connu, mais pour l’avoir presque ignoré, car il y vécut un peu en prisonnier. Il avoue en un endroit de sa Vie de Henri Brulard n’avoir su qu’objecter à un jeune officier qui faisait l’éloge de sa ville natale, et il dit plus loin qu’à son arrivée à Paris, une terrible nostalgie faillit le renvoyer à ses chères montagnes. Le mépris de Stendhal pour Grenoble est seulement une rancune d’enfant, que l’âge mûr n’a pu complètement effacer. Grenoble en a longtemps voulu à son détracteur occasionnel; aujourd’hui, le temps a tout renouvelé: Grenoble est devenue la plus belle cité des Alpes françaises, et elle a rendu en admiration à Stendhal ce que son fils ingrat lui avait donné de dédains.
3071GRENOBLE EN 1793 D’après un plan appartenant à M. Edmond Maignien LÉGENDE
30721. Rues, places et passages.
30731. Place Grenette.
30742. Jardin-de-Ville.
30753. Grande-rue.
30764. Rue des Vieux-Jésuites (aujourd’hui, rue Jean-Jacques-Rousseau).
30775. Jardin Lamouroux, derrière la maison natale de Stendhal (aujourd’hui, cour du n° 4 de la rue Lafayette).
30786. Place Saint-André.
30797. Rue du Palais.
30808. Passage du Palais.
30819. Rue du Quai (aujourd’hui, rue Hector-Berlioz).
308210. Rue Montorge.
308311. Rue du Département (ensuite, rue Saint-André; aujourd’hui, rue Diodore-Rahoult).
308412. Place Neuve du Département (ensuite, place aux Œufs; aujourd’hui, place de Gordes).
308513. Rue des Clercs.
308614. Rue Pérollerie (aujourd’hui, rue Alphand).
308715. Rue Dauphin (aujourd’hui, rue Lafayette).
308816. Rue Neuve du Collège (aujourd’hui, rue du Lycée).
308917. Place de la Halle (aujourd’hui supprimée, située sur l’emplacement des actuelles rues de la République et Philis-de-La-Charce).
309018. Rue Saint-Jacques.
309119. Rue de Bonne.
309220. Rue Saint-Louis (aujourd’hui, avec un alignement modifié, rue Félix-Poulat).
309321. Place Claveyson.
309422. Place aux Herbes.
309523. Rue Marchande (aujourd’hui, rue Renauldon).
309624. Montée du pont de bois (aujourd’hui, rue de Lionne).
309725. Pont de bois (aujourd’hui, pont suspendu).
309826. Rue du Bœuf (aujourd’hui, rue Abel-Servien).
309927. Rue Chenoise.
310028. Rue du Pont-Saint-Jaime.
310129. Rue Brocherie.
310230. Place Notre-Dame.
310331. Place des Tilleuls.
310432. Rue Bayard.
310533. Rue des Mûriers (aujourd’hui, rue Abbé-de-la-Salle).
310634. Cimetière de Saint-Hugues, rue des Mûriers.
310735. Rue du Commandement (aujourd’hui, rue Général-Marchand).
310836. Promenade des Remparts (aujourd’hui, à peu près, rue Condillac).
310937. Rue Saint-Laurent.
311038. Rue Perrière (aujourd’hui, quai Perrière).
311139. Pont de pierre (aujourd’hui, pont de l’Hôpital).
311240. Montée de Chalemont.
311341. Route de Lyon.
311442. Le Mail (aujourd’hui, l’Esplanade de la Porte-de-France).
311543. Cours de Saint-André.
311644. Chemin des Boiteuses (aujourd’hui, après rectifications, rue et place Lakanal et rue Turenne).
311745. Chemin Meney.
311846. Chemin de Sassenage (aujourd’hui, approximativement, cours Berriat).
311947. Point de départ de la route d’Eybens (aujourd’hui situé vers l’angle des rues de Strasbourg et Beccaria).
312048. Route de La Tronche.
31212. Bâtiments publics et portes de la ville.
3122A. Eglise Saint-André.
3123Æ. Eglise Saint-Louis.
3124B. Cathédrale Notre-Dame.
3125B’. Eglise Saint-Hugues.
3126C. Eglise Saint-Joseph (hors des portes).
3127D. Eglise Saint-Laurent.
3128E. Préfecture et Hôtel-de-Ville (aujourd’hui, Hôtel-de-Ville).
3129F. Palais de justice et prison.
3130G. Théâtre.
3131H. Collège des Jésuites, puis Ecole centrale (ensuite collège, puis lycée de garçons, aujourd’hui lycée de filles).
3132J. Bibliothèque (aujourd’hui, administration du lycée de filles).
3133K. Musée (ancienne chapelle des Jésuites, aujourd’hui grand amphithéâtre de l’Université).
3134L. Citadelle (aujourd’hui caserne, conseil de guerre et prison militaire).
3135M. Couvent des Jacobins (n’existe plus).
3136N. Halle aux blés (ancienne église des Jacobins, n’existe plus).
3137O. Corps de garde, place Grenette.
3138P. Couvent des Augustins (depuis, Manutention militaire, aujourd’hui démolie).
3139Q. Porte de France.
3140R. Porte de Bonne (démolie vers 1832, située à l’extrémité de la rue de Bonne, place Victor-Hugo).
3141S. Porte Très-Cloîtres (démolie vers 1832, située à l’intersection des actuelles rues Très-Cloîtres et Joseph-Chanrion).
3142T. Porte de la Graille, ou porte Créqui (démolie en 1889, située sur le quai Créqui actuel).
3143V. Sainte-Marie-d’en-haut (couvent de la Visitation, aujourd’hui inoccupé et appartenant à la Ville de Grenoble).
3144X. Tour de Rabot.
3145Y. Direction du fort de la Bastille.
31463. Maisons, boutiques, lieux divers.
3147a. Maison Beyle, rue des Vieux-Jésuites (aujourd’hui, rue Jean-Jacques-Rousseau, n° 14).
3148a’. Nouvelle maison Beyle, à l’angle de la rue de Bonne et de la place Grenette (aujourd’hui, place Grenette, n° 24).
3149b. Maison Gagnon, place Grenette, n° 2, et Grande-rue, n° 20.
3150c. Maison Périer-Lagrange, place Grenette, n° 4.
3151d. Maison de madame Vignon, place Saint-André, n° 5 ou 7.
3152f. Maison de Le Roy, professeur de peinture, place Grenette (ancien n° 11, démoli lors de l’ouverture de la rue de la République, en 1907).
3153g. Maison Teisseire, entre l’ancienne rue de la Halle et la rue des Vieux-Jésuites.
3154h. Maison de Chabert, professeur de mathématiques, rue Neuve du Collège (aujourd’hui du Lycée, n° 15).
3155i. Hôtel des Adrets, rue Neuve du Collège (aujourd’hui du Lycée, n° 9).
3156l. Hôtel du Commandement, rue du Commandement (aujourd’hui Général-Marchand, n° 1).
3157m, m’. Maisons successivement habitées par les Bigillion, rue Brocherie et montée du Pont-de-bois (aujourd’hui rue de Lionne).
3158n. Maison Didier, près de l’église Saint-Laurent.
3159o. Maison de Gros, géomètre et professeur de mathématiques, rue Saint-Laurent.
3160p. Hôtel de Franquières, entre l’actuelle rue Moidieu et le quai Créqui, près du Pont de pierre.
3161q, q’. Boutiques successivement occupées par Falcon, libraire, la première passage du Palais (aujourd’hui supprimé), la seconde rue du Quai (aujourd’hui Hector-Berlioz, n° 4).
3162r, r’. Café Genou, situé Grande-rue, n° 14, d’après Stendhal, ou, d’après Romain Colomb, place Saint-André, n° 7.
3163s. Boutique de Bourbon, près de la Halle-aux-blés, probablement démolie lors de l’élargissement, en 1907, de la rue Philis-de-la-Charce.
3164t. Auberge de la Bonne-Femme, ou de la Femme-sans-tête, chemin des Boiteuses (aujourd’hui, rue Lakanal).
3165v, v’. Pompes, sur la place Grenette et à l’entrée de la rue Neuve du Collège (aujourd’hui du Lycée).
3166x. Baraque des châtaignes, place Grenette.
3167π. Arbre de la Liberté.
3168π’. Arbre de la Fraternité.
3169R’. Lieu présumé du duel de Henri Beyle et de son camarade Odru, sur les remparts, entre les portes de Bonne et Très-Cloîtres, non loin de l’hôtel du Commandement.
3170II. LA MAISON NATALE DE STENDHAL
3171Par M. Samuel CHABERT, professeur à l’Université de Grenoble.
3172M. Paul Arbelet, éditeur du Journal d’Italie, affirmait récemment que la maison natale de Stendhal à Grenoble était le n° 14 actuel de la rue J.-J.-Rousseau (2e étage), et revendiquait pour lui-même la propriété de cette découverte, sans toutefois publier encore une indication de sources ou d’arguments positifs[1]. Une illustration représentant l’immeuble désigné était insérée dans le texte, soulignant ainsi la contradiction de sa croyance avec celle de divers Grenoblois, recueillie par M. Pierre Brun dans son Henry Beyle-Stendhal[2], et favorable au n° 12 (1er étage) de la même rue J.-J.-Rousseau.
3173Les amis de l’écrivain, et aussi le grand public, ne peuvent que remercier M. P. Arbelet de sa communication; le plus mince atome de vérité acquise a son prix. Pour ma part, je me féliciterais plutôt de le voir garder par devers lui ses raisons, puisque ce silence précisément m’a conduit à faire de mon côté différentes recherches, toujours intéressantes quand il s’agit d’un pareil auteur; et, bien que ma conclusion soit absolument identique à la sienne et que son assertion ait contribué à m’y conduire, peut-être ne sera-t-il pas indifférent d’exposer ici, très sommairement, les procédés que j’ai suivis.
3174Deux voies principales d’investigation semblent dès l’abord s’ouvrir au chercheur, abstraction faite des «jours» offerts çà et là dans l’œuvre entière de Stendhal:
31751° Détails et plans fournis par le manuscrit de la Vie de Henri Brulard (Bibl. munic. de Grenoble, R 299, 3 vol.).
3176Ces détails sont nombreux, répétés, d’apparence très précise, et nous y reviendrons. Constatons tout d’abord qu’il y manque le seul renseignement décisif, à savoir le numéro de la maison natale. A cette époque, où les immeubles de Grenoble étaient numérotés par quartiers, non par rues, chaque maison était habituellement désignée par le nom de son propriétaire joint à celui de la rue; or, l’extrême notoriété du père de Stendhal rendait particulièrement superflu tout surcroît de précision. D’autre part, si précieux que soient les documents de la Vie de Henri Brulard, ils sont souvent fort sujets à caution, on le sait, qu’il s’agisse de sentiments, d’idées, d’histoire ou même de géographie; l’auteur lui-même, trop catégorique dans l’exposé de ses impressions d’enfance, multiplie les réserves par ailleurs: il touche à la cinquantaine, et tant d’aventures se sont succédé dans son existence depuis la dixième année! Aussi n’avons-nous pas cru que le témoignage propre de Stendhal dût nous être un point de départ: il sera pour nous un contrôle, entre autres, de la certitude une fois conquise, après avoir servi de présomption pour la certitude à conquérir, rien de moins, rien davantage.
31772° Puisque Chérubin Beyle, père de Stendhal, était par héritage le propriétaire de la maison[3] et, par conséquent, de l’appartement où naquit son fils le 23 janvier 1783, et que la partie de la rue J.-J.-Rousseau à laquelle se limitent les recherches n’a subi depuis lors aucune modification importante dans ses immeubles,—on peut vérifier, dans les actes publics, les titres des propriétaires actuels de ces immeubles durant 125 ans environ: moyen terre à terre, on ne peut moins littéraire, mais on ne peut plus sûr, d’aboutir de piano à un indiscutable résultat. C’est, à notre avis, le premier à suivre. On nous excusera donc en raison du but poursuivi d’avoir agi, pour le profit d’Henri Beyle, comme aurait fait son père «homme de loi», et d’avoir employé une méthode qui l’aurait indigné peut-être, mais qu’après tout il ne tenait qu’à lui de nous épargner en précisant davantage. Du reste, nous nous abstiendrons, dans le court exposé qui va suivre, de tout renvoi ou citation n’intéressant pas directement la solution du problème.
31781re pièce. L’extrait de naissance, depuis longtemps publié, nous apprend simplement que la maison natale du futur Stendhal faisait partie de la paroisse de Saint-Hugues, autrement dit appartenait au côté nord de la rue, numéros pairs actuels.
31792e pièce. Le registre de capitation de la ville de Grenoble pour 1789, obligeamment communiqué par M. Prudhomme, archiviste départemental, place la maison du sieur Beyle dans la rue des Vieux-Jésuites (depuis rue J.-J.-Rousseau), entre la maison du sieur Verdier, pourvue de 2 boutiques et de 2 locations, et la maison du sieur Romand, beaucoup plus importante, avec 7 locations en plus de ses 2 boutiques. La maison Beyle, mitoyenne et moyenne entre les deux, a 2 boutiques, plus 3 locataires habitants d’étages, savoir:
3180n° 1305, le sieur Boyer, avocat, taxé à 24 livres; n° 1306, le sieur Beyle, avocat, taxé à 18 livres; n° 1307, la veuve Rigoudo, passementière, taxée à 1 livre.
3181S’il est trop tôt pour conclure que les maisons Verdier, Beyle et Romand sont les nos 12, 14 et 16 actuels de la rue J.-J.-Rousseau, nous retiendrons tout au moins la présomption en faveur du second étage, non du premier, comme occupé par Chérubin Beyle et par le jeune Henri lui-même, âgé alors de 6 ans.
31823e pièce. Acte de vente du 2e étage[4] de sa maison par Chérubin Beyle à l’avoué Jos.-François Bonnard, le 7 ventôse an XII (27 févr. 1804), aux minutes de Me Nallet, notaire à Grenoble, successeur éloigné de Me André Blanc, notaire à Grenoble de 1782 à 1824, qui rédigea l’acte en question. Nous avons eu entre les mains l’expédition authentique, possédée actuellement par M. Edmond Maignien, qui a bien voulu nous la communiquer.
3183Le vendeur, qui va désormais habiter jusqu’à sa mort sa nouvelle maison de la place Grenette (n° 24 actuel), ne spécifie pas qu’il ait habité ou habite encore ce 2e étage; toutefois, la chose peut se présumer du fait que nulle mention de locataire occupant ne figure dans l’acte,—dont voici les éléments essentiels-:
3184Chérubin-J. Bayle (sic), homme de loi, vend à Jos.-Fr. Bonnard, avoué près le tribunal d’appel de Grenoble, le second étage entier, cave, galetas et dépendances, de la maison possédée par le vendeur rue des Vieux-Jésuites, n° 60: 3 pièces sur la rue, 3 pièces sur la cour, 2 pièces dans le bâtiment au nord et une galerie servant de communication du grand au petit bâtiment. La cave a son entrée en face de l’escalier et est éclairée par une petite fenêtre grillée ouverte au nord sur la cour … Le galetas, au 4e étage, est situé au-dessus des pièces qui forment, aux étages inférieurs, le salon d’assemblée …, il confine au couchant une chambre à cheminée vendue à Pierre Mayet.
3185Prix: 3.000 francs.
3186Latrines intérieures au second étage.
3187Enregistré à Grenoble le 12 ventôse an XII (3 mars 1804).
3188Transcrit au bureau des hypothèques, à Grenoble, le 3 germinal an XII (24 mars 1804), vol. 19, n° 489.
3189Notons que le n° 60 indiqué au début est un numéro de quartier. En 1827, ce sera un numéro de rue, le n° 8, parce que le point de départ est alors la Grand’Rue; la rue J.-J.-Rousseau comptait désormais ses nos pairs de 2 à 22, le n° 2 faisant l’angle de la Grand’Rue. Bientôt, l’un de ces nos pairs, le 14, fut démoli pour la percée de la rue Lafayette, ce qui réduisit à dix immeubles ce côté de la rue; voilà comment, lorsque plus tard l’origine des numéros fut reportée place Sainte-Claire, l’ex-maison Beyle, toujours la 4e en venant de la Grand’Rue, fut numérotée 14 et non pas 16, le n° pair le plus élevé étant désormais 20 et non plus 22.
31904e pièce (communiquée également par M. Edm. Maignien). C’est un exploit d’huissier, daté du 24 novembre 1827, enregistré le 26 novembre. Le propriétaire, Bonnard (Julien), avocat, fils et héritier de Jos.-Fr. Bonnard, ainsi que l’atteste à l’état-civil de Grenoble son acte de décès en date du 26 avril 1876, a maille à partir avec un de ses voisins du même immeuble. Julien Bonnard, depuis conseiller à la Cour de Grenoble, du 15 mai 1850 à sa retraite prise le 17 janvier 1865, a son portrait par Hébert au Musée de Grenoble (n° 323 du nouveau catalogue). Notons que le peintre Hébert était fils de Me J.-C.-A. Hébert, notaire à Grenoble de 1813 à 1832 (minutes chez Me Besserve), dont Chérubin Beyle était le client.
31915e pièce. Le 18 nov. 1852, par devant Me Guigonnet, notaire à Grenoble (minutes chez Me Raymond), le conseiller Bonnard vendait son immeuble au Dr J.-B.-Albin Crépu.
31926e pièce. Par testament du 8 juillet 1857, le Dr Crépu (mort à Grenoble, le 17 février 1859) le lègue à une dame Zoé Ravix, ex-marchande de nouveautés au Fontanil.
31937e pièce. Le 12 avril 1871, par devant Me Guigonnet, déjà nommé, Mme Ravix le vend au Dr Pierre-Adolphe-Adrien Doyon, dont le Musée de Grenoble possède aussi le portrait, œuvre du peintre Bonnat (n° 184 du nouveau catalogue).
31948e pièce. Le Dr Doyon étant décédé à Uriage, le 21 sept. 1907, le partage de ses biens, fait à Lyon le 11 janvier 1908 en l’étude de Me Rodet, notaire, a attribué son immeuble de la rue J.-J.-Rousseau à sa fille, Mme Henriette-Sophie Dagallier, actuellement domiciliée à Paris et qui en demeure propriétaire[5].
3195La généalogie de l’appartement étant ainsi reconstituée sans discussion ni lacune, et la propriété de Mme Dagallier rue J.-J.-Rousseau (ci-devant des Vieux-Jésuites) étant bien au n° 14, le doute sur l’identification de la maison natale de Stendhal est définitivement dissipé. Pour ce qui est de l’étage, nos présomptions, déjà très fortes, seront changées en certitude en faveur du second, puisque c’est justement celui que possède Mme Dagallier, par les éclaircissements que fournissent les plans dont nous parlerons tout à l’heure.
3196Il est aisé maintenant de revenir à la Vie de Henri Brulard et de constater que la concordance entre les deux sources est absolue. Les nombreux plans relatifs à la question qui nous intéresse, et malheureusement inédits pour la plupart, peuvent se grouper sous deux rubriques:
3197a) Situation de immeuble: «rue des Vieux-Jésuites, 5e ou 6e maison à gauche en venant de la Grand’Rue, vis-à-vis la maison de Mme Teyssère (sic)», écrit Stendhal, p. 59 du ms., 40 du tome Ier de la présente édition. En fait, c’est le 4e numéro, mais le n° 16 actuel en vaut bien deux, si tant est que Stendhal, en 1832, eût la mémoire exacte des chiffres. Cette imprécision est sans conséquence, à la condition, encore une fois, de n’accepter les données de la Vie de Henri Brulard que sous bénéfice d’inventaire.—Nous avons relevé sur ce point 5 plans: p. 59 du ms.; autre plan plus détaillé et plus significatif collé sur la même p. 59; p. 232 (fac-similé, p. 166 de la nouvelle éd. Stryienski, 1912); puis, dans le 2e vol., p. 6 (numérotation en bas de page), et face à la p. 273 bis.
3198b) Disposition de l’appartement, étage. Le ms. présente 3 plans de la partie de l’appartement située entre cour et rue, savoir p. 70 (t. I du ms. et p. 48 du tome Ier de la présente édition), face à la p. 275 (t. II), et face à la p. 292 (t. II). Ces plans concordent pour la disposition des pièces, et notamment en ce qui touche le nombre des six fenêtres de façade, ainsi disposées quand on vient de la Grand’Rue:
3199a. fenêtre étroite} cabinet de Chérubin Beyle.
3200b. fenêtre normale} c. fenêtre normale: salon.
3201d. fenêtre étroite} ch. a coucher de Mme Beyle.
3202e. fenêtre normale} f. fenêtre étroite et basse: cabinet de toilette, pris sur la demi-profondeur de la chambre à coucher, et qui, dans l’acte de vente de l’an XII, n’est pas compté pour une pièce.
3203Le reste de la profondeur de la chambre à coucher, derrière le cabinet de toilette, forme alcôve pour le lit; c’est là, comme le dit M. Arbelet, suivant toute vraisemblance, que dut naître Stendhal en 1783, là aussi que mourut probablement Mme Beyle en 1790.—Ce qui est capital ici, c’est le nombre des fenêtres qui, au 1er et au 3e étage, est de 4, et qui, au 2e étage, est porté à 6 par l’addition de la fenêtre étroite d et de l’ouverture f, destinée celle-ci à éclairer le cabinet de toilette: l’étage est donc le second, à l’exclusion de tout autre.
3204La partie de l’appartement située entre la cour et le jardin Lamouroux (cour du n° 4 actuel de la rue Lafayette), avec le petit escalier L qui peut le rendre indépendant et le jour de souffrance qui l’éclaire en permettant d’apercevoir un tilleul du jardin, est figurée p. 107 du ms., correspondant à la p. 93 (t. Ier) de la présente édition.
3205Enfin, p. 157 du ms., correspondant à la p. 126 (t. Ier) de l’éd. imprimée, Stendhal a dessiné le plan spécial du cabinet de son père, contigu à l’immeuble n° 16 et éclairé par nos deux fenêtres inégales a et b.
3206L’examen de ces 10 plans divers, à titre de contre-épreuve, permet de clore ici la discussion.
3207On comprendra, si l’on pénètre aujourd’hui dans l’étroite allée, dans la cour obscure et rétrécie par la construction du fond,—et dès l’entrée dans la rue tortueuse, privée de toute perspective un peu large et souvent de lumière,—que successivement tous les propriétaires aient éprouvé le besoin d’en sortir, si riche et confortable qu’en pût être l’aménagement intérieur; que Chérubin Beyle, dans sa hâte de déménager, n’ait pas attendu l’achèvement de sa maison neuve pour se défaire de ce qui lui restait de l’ancienne; que le futur Stendhal enfin réserve au logis de son grand-père, si admirablement placé entre la vie intense de la place Grenette et la reposante verdure du Jardin de Ville, ses prédilections d’enfant, naturellement avide de gaieté, de grand jour et de liberté.
3208Conclurons-nous donc en disant que, si nous connaissons désormais la maison natale de Stendhal, nous n’avons saisi qu’une vaine ombre, et que ses Feuillantines, son Milly, ses Enfances en un mot doivent être placées ailleurs? Dirons-nous une fois de plus que l’éducation est indépendante des hasards de la naissance, et que le lieu fortuit de celle-ci ne mérite pas qu’on le prenne à ce point au sérieux? que les plaques commémoratives, pour être à certains égards d’une scientifique précision, se trompent d’adresse le plus souvent? Non certes: nous savons assez que rien ne vient du néant, que notre être est conditionné, plus qu’on ne l’a cru et à notre insu même, par ses origines, par la race, par le milieu, par les impressions demi-conscientes, inconscientes même, des toutes premières années, pour ne pas condamner cette religion traditionnelle du souvenir.
3209Stendhal naquit donc et vécut quelque dix ans dans la demeure où depuis si longtemps se succédaient ses ascendants paternels, au 2e étage du n° 14 actuel de la rue J.-J.-Rousseau; c’est dans le petit logement ayant vue sur la cour qu’il fut installé et logé avec ses précepteurs successifs, c’est dans cet horizon si restreint que se forma, que s’altéra, si l’on veut, et s’aigrit prématurément son caractère. Que plus tard il ait fait du chemin, que son odyssée l’ait peu à peu détourné de la maison paternelle et du pays natal jusqu’à paraître supprimer parfois tout contact, on ne le sait que trop à Grenoble et on l’exagère trop volontiers. Il n’est pas revenu, soit; mais peut-être s’est-il moins éloigné qu’il ne le pensait lui-même et, quoi qu’il en soit et de quelque façon qu’on le juge, c’est bien de là qu’il est parti.
3210[1] Les Annales du 5 février 1911.
3211[2] P. 9 (Grenoble, Gratier, 1900).
3212[3] E. Maignien, La Famille de Beyle-Stendhal, Grenoble, 1889, Drevet. Voir, pp. 12-13, l’extrait de naissance de Marie-Henry Beyle, publié in extenso, et reproduit à nouveau ci-dessus, p. 337.
3213[4] On sait qu’à Grenoble la propriété bâtie est extrêmement divisée, et que très souvent un immeuble appartient, par étages ou portions d’étages, à plusieurs propriétaires distincts.
3214[5] Ces documents nous ont été fournis en grande partie par M. Gérardin, receveur de l’enregistrement à Sassenage, d’après les archives de la mairie de Grenoble, du greffe du tribunal civil, de l’enregistrement et de l’étude de Me Raymond, notaire à Grenoble.
3215III. L’APPARTEMENT DE HENRI GAGNON
3216LA TREILLE DE STENDHAL
3217Stendhal ne dit presque rien de la maison de son père et du triste appartement où il naquit et où mourut sa mère; c’est qu’il vécut surtout dans la maison gaie et vivante de son grand-père. Le docteur Henri Gagnon occupa successivement deux appartements dans le même immeuble. De l’un, situé au n° 2 de la place Grenette, au premier étage, Stendhal parle à peine dans sa Vie de Henri Brulard; il fut d’ailleurs abandonné dès 1789 et occupé ensuite par les demoiselles Caudey, marchandes de modes. Mais le second a laissé à notre auteur de nombreux souvenirs, à la fois amers et attendris.
3218Le deuxième appartement du docteur Gagnon—où il mourut, en 1813—occupait, au second étage, deux chambres correspondant à l’ancien logement du premier, 2, place Grenette. Il comprenait également une partie d’immeuble acquise de Madame de Marnais, et dont l’entrée donnait sur la Grande-rue, n° 20. On accédait à l’appartement par trois escaliers: le premier, place Grenette, a été avantageusement remplacé. Il conduisait directement aux chambres de Séraphie et d’Elisabeth Gagnon. Les deux autres sont restés intacts: l’un insère sa vis minuscule dans l’angle nord d’une cour étroite et mal éclairée, qui n’a guère été modifiée depuis le XVe siècle et garde, entre ses murs noirâtres, l’indicible attrait du passé. Quelques pas encore, et tout de suite à gauche, dans une grande cour oblongue, monte un nouvel escalier, large et droit celui-ci, et que Stendhal, avec raison, qualifie de magnifique pour l’époque.
3219Montons l’étroit et raide escalier en vis de la première cour. Au deuxième étage, un bref corridor—celui-là même où fut déposé, près de la fenêtre, par le jeune Beyle, le «billet Gardon»—s’ouvre sur la salle à manger, mal éclairée par une fenêtre d’angle, et sur la cuisine. Une troisième porte mène à la chambre de Henri Gagnon. Stendhal en a conservé un souvenir grandiose: une belle commode l’ornait, et une fenêtre en verres de Bohême rendait la pièce agréable et gaie. Des boiseries la garnissent encore aujourd’hui, et leurs moulures sobres, aux ors ternis, rappellent invinciblement l’esprit harmonieux et mesuré du médecin à la mode vers 1780.
3220Dans un angle, un étroit corridor est pris dans l’épaisseur de la tourelle de l’escalier: nous voici dans un réduit étroit, aux murs biscornus. C’est la petite chambre où Beyle avait son lit de fer, c’est son «trapèze». Fuyons ce lieu, désormais profané: on a fait sauter une cloison, vers l’appartement donnant sur la Grande-rue, et maintenant des lingères travaillent et jacassent à l’endroit même où Stendhal dormait son sommeil d’enfant.
3221Au second étage de l’escalier de la grande cour, une large porte ouvre sur une vaste antichambre; puis, c’est le «grand salon à l’italienne», aujourd’hui partagé en deux par une cloison. Là s’élevait, sous la Révolution, le modeste autel où un prêtre insermenté disait la messe, servie par le petit Henri Beyle, le dimanche, en présence d’une centaine de fidèles.
3222Tout près, la chambre de Romain Gagnon, prenant vue sur la grande cour, asile retiré qu’occupa Joseph-Chérubin Beyle aux heures troubles de la Terreur. Tout près encore, ouvrant aussi sur le grand salon, voici le domaine intellectuel du docteur Gagnon: d’abord, son cabinet d’histoire naturelle, où le menuisier Poncet construisit une immense armoire pour les collections minéralogiques; en face, la grande et belle carte du Dauphiné, par Bourcet, que le jeune Beyle sillonna si malencontreusement d’une longue traînée rouge, le jour où fut découvert le subterfuge de la lettre Gardon. A côté, c’est le cabinet d’été du «bon grand-père». Il est maintenant nu et abandonné, comme la pièce voisine; mais notre âme de pieux pèlerins y rétablit sans peine, au fond, la grande bibliothèque où Voltaire voisine avec l’Encyclopédie, tandis qu’à côté, dédaigneusement mis en tas, s’avachissent de mauvais romans, achetés par l’oncle Romain, et qui gardent encore le parfum de leur premier acquéreur: musc ou ambre. En face, sur un pied peu élevé, un petit buste de Voltaire, gros comme le poing; un bon fauteuil s’arrondit devant, où le docteur s’isolait pour réfléchir et travailler, loin des importuns.
3223Dans la chambre de Romain Gagnon et dans le cabinet d’histoire naturelle s’ouvrent deux portes-fenêtres. Poussons-les: nous voici sur une longue et belle terrasse; d’immenses caisses de pierre la bordent, d’où sortent des plantes variées et de puissants ceps de vigne. Des montants de bois artistement assemblés en arcades laissent entrer l’air et le soleil, et supportent la verdure et les fleurs; la vigne fait au-dessus de nous un plafond délicat, et c’est un lieu charmant. Voici vraiment le seul souvenir de Stendhal demeuré presque intact. Quelques pieds de vigne sont morts, mais les survivants sont ceux que planta Henri Gagnon et que vit grandir Henri Beyle. Et les fidèles du Maître peuvent encore, l’automne venu, cueillir une grappe de raisin à la «Treille de Stendhal».
3224Le reste de l’appartement a été profondément modifié; le hasard des ventes l’a morcelé, et trois locataires différents l’occupent. Pas un d’eux, certainement, n’évoque le drame de l’enfance de Stendhal, nul ne songe même à se rappeler celui qui forma là son âme inquiète et passionnée.
3225IV. LES PORTRAITS DE STENDHAL JEUNE
3226Les portraits de Henri Beyle, exécutés dans sa jeunesse, sont extrêmement rares. Et, en iconographie comme en toutes choses, il faut se garder des attributions faites à la légère et des hypothèses plus ou moins séduisantes, mais mal fondées.
3227Je connais, pour ma part, trois portraits de Stendhal jeune, mais, de ces trois, un seul me paraît authentique.
3228Le premier a été reproduit en 1905 par M. Emile Roux, dans une publication éphémère: l’Alpe, revue d’alpinisme populaire, au cours d’une brève étude sur Stendhal et la Montagne. L’original est un petit portrait à l’huile, sur toile, d’une facture très gauche; il appartient à Mme veuve Merceron-Vicat, à Grenoble. Il a été acquis, il y a fort longtemps, par M. Merceron-Vicat, ingénieur des Ponts et Chaussées, à un antiquaire ambulant qui donna le tableau—sans aucune preuve, d’ailleurs—comme un portrait de Henri Beyle, à l’âge de seize ans environ. Rien n’est moins sûr, et la figure peinte est plutôt celle de Champollion-le-Jeune que celle de Stendhal.
3229Un second portrait, celui-ci fort joli, est une petite aquarelle, signée Passot. Il représente le buste d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, un peu plus peut-être, vu de face; le personnage est vêtu d’une lourde redingote ornée à la boutonnière d’un ruban bleu; un gilet largement ouvert laisse voir une chemise blanche, sans jabot, à deux boutons carrés; le col est entouré d’une cravate blanche à deux tours, terminée en un nœud de petite dimension. Cette aquarelle a été acquise d’un brocanteur, avec divers objets, par M. Bellin, artiste peintre, à Fontaine (Isère). M. Emile Roux, en le reproduisant en tête de sa brochure: Un peu de tout sur Beyle-Stendhal (Grenoble, Falque et Perrin, 1903), annonce un portrait inédit de Henri Beyle. Hypothèse invraisemblable: outre que le costume est nettement celui d’un jeune élégant de 1825 à 1830, l’âge du peintre et celui du modèle présumé excluent toute identification. Henri Beyle est né à Grenoble, le 23 janvier 1783, et Passot en 1797, à Nevers. Le portrait nous montre un jeune homme de vingt ans, vingt-cinq ans au maximum; en admettant l’hypothèse de M. Roux, il aurait été peint vers 1803, au plus tard vers 1808. Passot aurait eu de six à onze ans. Ce simple rapprochement de dates suffit pour ruiner l’hypothèse de l’auteur de Un peu de tout sur Beyle-Stendhal.
3230Le troisième portrait, que nous publions, est d’une authenticité indiscutable, car nous suivons son histoire depuis l’origine. Il fut la propriété de M. Casimir Bigillion, conseiller à la Cour de Grenoble, qui avait épousé une fille d’Alexandre-Charles Mallein et de Marie-Zénaïde-Caroline, sœur de Henri Beyle. Il fut ensuite donné par M. Bigillion à son cousin, M. Adolphe-Etienne Pellat, ancien vice-président du Conseil de Préfecture de l’Isère. M. Pellat est décédé à Grenoble, le 6 février 1912, laissant le portrait à sa fille, épouse de M. Maurice Chabannes, agent commercial, à Grenoble, de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée.
3231M. Chabannes nous a, très aimablement, autorisés à reproduire le portrait qu’il possède. Ce portrait, au crayon noir rehaussé de fusain, a été fait, selon M. Paul Guillemin (Imagerie de Stendhal entre-baillée. Grenoble, 1895), entre 1800 et 1805, et cette approximation nous semble probable. Il a été reproduit pour la première fois par M. Pierre Brun en tête de son ouvrage: Henry Beyle-Stendhal (Grenoble, Gratier et Cie, 1900). C’est le seul des portraits de Henri Beyle jeune actuellement connus. Le plus ancien des portraits de Stendhal est, après lui, celui de Boilly (collection Lesbros), qui date de 1807.
3232Notre reproduction, si elle n’a pas le mérite de l’inédit, a du moins celle de l’authenticité. C’est, à nos yeux, un mérite capital, le seul dont nous demandons compte à nos lecteurs, aussi bien pour nos illustrations que pour notre édition tout entière.