4Cette version courte est une traversée en extraits verbatim de la « Vie de Henri Brulard », l'autobiographie inachevée que Stendhal rédigea en 1835-1836 et qui ne parut qu'en 1890. Du haut du Janicule, à cinquante ans, le consul Henri Beyle se retourne sur sa vie : l'enfance meurtrie à Grenoble, la mort de la mère adorée, la tyrannie des dévots, la délivrance par les mathématiques, le départ pour Paris, et enfin l'éblouissement de l'Italie au printemps 1800. Tous les mots sont de Stendhal ; seules les courtes liaisons en italique sont de l'éditeur. Le texte intégral vous attend pour tout le détail.
8Je me trouvais ce matin, 16 octobre 1832, à San Pietro in Montorio, sur le mont Janicule, à Rome. Il faisait un soleil magnifique; un léger vent de sirocco à peine sensible faisait flotter quelques petits nuages blancs au-dessus du mont Albano; une chaleur délicieuse régnait dans l’air, j’étais heureux de vivre. Je distinguais parfaitement Frascati et Castel-Gandolfo, qui sont à quatre lieues d’ici, la villa Aldobrandini où est cette sublime fresque de Judith du Dominiquin. Je vois parfaitement le mur blanc qui marque les réparations faites en dernier lieu par le prince F. Borghèse, celui-là même que je vis à Wagram colonel du régiment de cuirassiers, le jour où M. de M…, mon ami, eut la jambe emportée. Bien plus loin, j’aperçois la roche de Palestrina et la maison blanche de Castel San Pietro, qui fut autrefois sa forteresse. Au-dessous du mur contre lequel je m’appuie, sont les grands orangers du verger des Capucins, puis le Tibre et le prieuré de Malte, et un peu après, sur la droite, le tombeau de Cecilia Metella, Saint-Paul et la pyramide de Cestius. En face de moi, je vois Sainte-Marie-Majeure et les longues lignes du palais de Monte-Cavallo. Toute la Rome ancienne et moderne, depuis l’ancienne voie Appienne avec les ruines de ses tombeaux et de ses aqueducs jusqu’au magnifique jardin du Pincio, bâtis par les Français, se déploie à la vue.
10Ce lieu est unique au monde, me disais-je en rêvant; et la Rome ancienne, malgré moi, l’emportait sur la moderne, tous les souvenirs de Tite-Live me revenaient en foule. Sur le mont Albano, à gauche du couvent, j’apercevais les Prés d’Annibal.
12Quelle vue magnifique! C’est donc ici que la Transfiguration de Raphaël a été admirée pendant deux siècles et demi. Quelle différence avec la triste galerie de marbre gris où elle est enterrée aujourd’hui au fond du Vatican! Ainsi, pendant deux cent cinquante ans ce chef-d’œuvre a été ici, deux cent cinquante ans!… Ah! dans trois mois j’aurai cinquante ans, est-il bien possible! 1783, 93, 1803, je suis tout le compte sur mes doigts… et 1833, cinquante. Est-il bien possible! Cinquante! Je vais avoir la cinquantaine: et je chantais l’air de Grétry:
14Quand on a la cinquantaine.
16Cette découverte imprévue ne m’irrita point, je venais de songer à Annibal et aux Romains. De plus grands que moi sont bien morts!… Après tout, me dis-je, je n’ai pas mal occupé ma vie, occupé! Ah! c’est-à-dire que le hasard ne m’a pas donné trop de malheurs, car en vérité ai-je dirigé le moins du monde ma vie?
18Je me suis assis sur les marches de San Pietro et là j’ai rêvé une heure ou deux à cette idée: je vais avoir cinquante ans, il serait bien temps de me connaître. Qu’ai-je été, que suis-je, en vérité je serais bien embarrassé de le dire.
20Le soir, en rentrant assez ennuyé de la soirée de l’ambassadeur, je me suis dit: Je devrais écrire ma vie, je saurais peut-être enfin, quand cela sera fini, dans deux ou trois ans, ce que j’ai été, gai ou triste, homme d’esprit ou sot, homme de courage ou peureux, et enfin au total heureux ou malheureux, je pourrai faire lire ce manuscrit à di Fiore.
22Il écrit donc sa vie, et remonte à l'enfance grenobloise. Au centre de tout : la mère, Henriette Gagnon.
24Ma mère, madame Henriette Gagnon, était une femme charmante et j’étais amoureux de ma mère.
26Je me hâte d’ajouter que je la perdis quand j’avais sept ans.
28Je voulais couvrir ma mère de baisers et qu’il n’y eût pas de vêtements. Elle m’aimait à la passion et m’embrassait souvent, je lui rendais ses baisers avec un tel feu qu’elle était souvent obligée de s’en aller. J’abhorrais mon père quand il venait interrompre nos baisers. Je voulais toujours les lui donner à la gorge. Qu’on daigne se rappeler que je la perdis, par une couche, quand à peine j’avais sept ans.
30Elle périt à la fleur de la jeunesse et de la beauté, en 1790, elle pouvait avoir vingt-huit ou trente ans.
32Ma tante Séraphie osa me reprocher de ne pas pleurer assez. Qu’on juge de ma douleur et de ce que je sentis! Mais il me semblait que je la reverrais le lendemain: je ne comprenais pas la mort.
34Ainsi, il y a quarante-cinq ans que j’ai perdu ce que j’aimais le plus au monde.
36Sa chambre est restée fermée dix ans après sa mort. Mon père me permit avec difficulté d’y placer un tableau de toile cirée et d’y étudier les mathématiques en 1798, mais aucun domestique n’y entrait, il eût été sévèrement grondé, moi seul j’en avais la clef. Ce sentiment de mon père lui fait beaucoup d’honneur à mes yeux, maintenant que j’y réfléchis.
38La nuit de la mort, la vieille servante Marion veille l'enfant.
40Marie Thomasset, de Vinay, vrai type de caractère dauphinois, appelée du diminutif Marion, passa la nuit assise à côté de mon matelas, pleurant à chaudes larmes et chargée apparemment de me contenir. J’étais beaucoup plus étonné que désespéré, je ne comprenais pas la mort, j’y croyais peu.
42«Quoi, disais-je à Marion, je ne la reverrai jamais?
44—Comment veux-tu la revoir, si on l’emportera (sic) au cimetière?
46—Et où est-il, le cimetière?
48—Rue des Mûriers, c’est celui de la paroisse Notre-Dame.»
50Tout le dialogue de cette nuit m’est encore présent, et il ne tiendrait qu’à moi de le transcrire ici. Là véritablement a commencé ma vie morale, je devais avoir six ans et demi.
52Le jour de l'enterrement, l'enfant comprend enfin.
54Il se fit un grand bruit, c’était la bière de ma pauvre mère que l’on prenait au salon pour l’emporter.
56En entrant au salon et voyant la bière couverte du drap noir où était ma mère, je fus saisi du plus violent désespoir, je comprenais enfin ce que c’était que la mort.
58J’épargnerai au lecteur le récit de toutes les phases de mon désespoir à l’église paroissiale de Saint-Hugues. J’étouffais, on fut obligé, je crois, de m’emmener parce que ma douleur faisait trop de bruit.
60Par suite du jeu compliqué des caractères de ma famille, il se trouva qu’avec ma mère finit toute la joie de mon enfance.
62Restent trois figures qui vont se partager l'enfant : le grand-père bien-aimé, homme des Lumières ; le père et la tante Séraphie, les « tyrans ».
64Dans le fait, j’ai été exclusivement élevé par mon excellent grand-père, M. Henri Gagnon. Cet homme rare avait fait un pèlerinage à Ferney pour voir Voltaire et en avait été reçu avec distinction. Il avait un petit buste de Voltaire, gros comme le poing, monté sur un pied de bois d’ébène de six pouces de haut. (C’était un singulier goût, mais les beaux-arts n’étaient le fort ni de Voltaire, ni de mon excellent grand-père.)
66Mon grand-père savait l’astronomie, quoiqu’il ne comprit rien au calcul; nous passions les soirées d’été sur la magnifique terrasse de son appartement, là il me montrait la grande et la petite Ourse et me parlait poétiquement des bergers de la Chaldée et d’Abraham.
68Ma tante Séraphie déclara que j’étais un monstre et que j’avais un caractère atroce. Cette tante Séraphie avait toute l’aigreur d’une fille dévote qui n’a pas pu se marier.
70Cette tante Séraphie a été mon mauvais génie pendant toute mon enfance; elle était abhorrée, mais avait beaucoup de crédit dans la famille.
72Jamais peut-être le hasard n’a rassemblé deux êtres plus foncièrement antipathiques que mon père et moi.
74De là l’absence de tout plaisir dans mon enfance, de 1790 à 1799. Cette saison, que tout le monde dit être celle des vrais plaisirs de la vie, grâce à mon père n’a été pour moi qu’une suite de douleurs amères et de dégoûts. Deux diables étaient déchaînés contre ma pauvre enfance, ma tante Séraphie et mon père, qui dès 1791 devint son esclave.
76Le père engage un précepteur, l'abbé Raillane. Commence ce que Stendhal appellera toute sa vie « la tyrannie Raillane ».
78Mais son successeur, M. l’abbé Raillane, fut dans toute l’étendue du mot un noir coquin. Je ne prétends pas qu’il ait commis des crimes, mais il est difficile d’avoir une âme plus sèche, plus ennemie de tout ce qui est honnête, plus parfaitement dégagée de tout sentiment d’humanité. Il était prêtre, natif d’un village de Provence; il était petit, maigre, très pincé, le teint vert, l’œil faux avec les sourcils abominables.
80Cet homme aurait dû faire de moi un coquin, c’était, je le vois maintenant, un parfait jésuite, il me prenait à part dans nos promenades le long de l’Isère, de la porte de la Graille à l’embouchure du Drac, ou simplement à un petit bois au-delà du travers de l’île A pour m’expliquer que j’étais imprudent en paroles: «Mais, Monsieur, lui disais-je en d’autres termes, c’est vrai, c’est ce que je sens.
82—N’importe, mon petit ami, il ne faut pas le dire, cela ne convient pas.»
84M. Raillane, comme un vrai journal ministériel de nos jours, ne savait nous parler que des dangers de la liberté. Il ne voyait jamais un enfant se baignant sans nous prédire qu’il finirait par se noyer, nous rendant ainsi le service de faire de nous des lâches, et il a parfaitement réussi à mon égard. Jamais je n’ai pu apprendre à nager.
86Je n’ai point de dates pendant l’affreuse tyrannie Raillane; je devins sombre et haïssant tout le monde. Mon grand malheur était de ne pouvoir jouer avec d’autres enfants; mon père, probablement très fier d’avoir un précepteur pour son fils, ne craignait rien à l’égal de me voir aller avec des enfants du commun, telle était la locution des aristocrates de ce temps-là.
88J’étais sombre, sournois, mécontent, je traduisais Virgile, l’abbé m’exagérait les beautés de ce poète et j’accueillais ses louanges comme les pauvres Polonais d’aujourd’hui doivent accueillir les louanges de la bonhomie russe dans leurs gazettes vendues; je haïssais l’abbé, je haïssais mon père, source des pouvoirs de l’abbé, je haïssais encore plus la religion au nom de laquelle il me tyrannisait.
90J’avoue, mais c’est avec un grand effort de raison, même en 1835, que je ne puis juger ces deux hommes. Ils ont empoisonné mon enfance dans toute l’énergie du mot empoisonnement.
92Tout mon malheur peut se résumer en deux mots: jamais on ne m’a permis de parler à un enfant de mon âge.
94De ces années date une haine que rien ne guérira.
96Tout ce qui est bas et plat dans le genre bourgeois me rappelle Grenoble, tout ce qui me rappelle Grenoble me fait horreur: non, horreur est trop noble, mal au cœur.
98Grenoble est pour moi comme le souvenir d’une abominable indigestion; il n’y a pas de danger, mais un effroyable dégoût. Tout ce qui est bas et plat sans compensation, tout ce qui est ennemi du moindre mouvement généreux, tout ce qui se réjouit du malheur de qui aime la patrie ou est généreux, voilà Grenoble pour moi.
100Un livre volé dans la bibliothèque de Claix fait exception à la tristesse.
102Don Quichotte me fit mourir de rire. Qu’on daigne réfléchir que depuis la mort de ma pauvre mère je n’avais pas ri, j’étais victime de l’éducation aristocratique et religieuse la plus suivie.
104Qu’on juge de l’effet de Don Quichotte au milieu d’une si horrible tristesse! La découverte de ce livre, lu sous le second tilleul de l’allée du côté du parterre, dont le terrain s’enfonçait d’un pied, et là je m’asseyais, est peut-être la plus grande époque de ma vie.
106Pendant ce temps, la Révolution passe sous les fenêtres de la place Grenette. La famille, aristocrate et dévote, gémit ; l'enfant, lui, prend l'autre parti. Un soir de janvier 1793, le courrier de Paris apporte la nouvelle de l'exécution de Louis XVI.
108La maison fut ébranlée par la voiture du courrier qui arrivait de Lyon et de Paris.
110«Il faut que j’aille voir ce que ces monstres auront fait», dit mon père en se levant.
112«J’espère que le traître aura été exécuté», pensai-je. Puis je réfléchis à l’extrême différence de mes sentiments et de ceux de mon père. J’aimais tendrement nos régiments, que je voyais passer sur la place Grenette de la fenêtre de mon grand-père, je me figurais que le roi cherchait à les faire battre par les Autrichiens.
114«C’en est fait, dit-il avec un gros soupir, ils l’ont assassiné.»
116Je fus saisi d’un des plus vifs mouvements de joie que j’aie éprouvés en ma vie. Le lecteur pensera peut-être que je suis cruel, mais tel j’étais à dix ans, tel je suis à cinquante-deux.
118Le père est inscrit sur la liste des suspects. L'enfant lâche une naïveté restée célèbre dans la famille.
120Deux ou trois mois après cette vexation, de laquelle on parlait sans cesse le soir en famille, il m’échappa une naïveté qui confirma mon caractère atroce. On exprimait en termes polis toute l’horreur qu’inspirait le nom d’Amar.
122«Mais, dis-je, à mon père, Amar t’a placé sur la liste comme notoirement suspect de ne pas aimer la République, il me semble qu’il est certain que tu ne l’aimes pas.»
124A ce mot, toute la famille rougit de colère, on fut sur le point de m’envoyer en prison dans ma chambre; et pendant le souper, pour lequel bientôt on vint avertir, personne ne m’adressa la parole. Je réfléchissais profondément. «Rien n’est plus vrai que ce que j’ai dit, mon père se fait gloire d’exécrer le nouvel ordre des choses (terme à la mode alors parmi les aristocrates); quel droit ont-ils de se fâcher?»
126Républicain enragé dans une famille d'aristocrates, l'enfant rêve d'entrer aux bataillons de l'Espérance — au point de fabriquer un faux.
128On avait formé les bataillons d’Espérance, ou l’armée d’Espérance (chose singulière, que je ne me rappelle pas même avec certitude le nom d’une chose qui a tant agité mon enfance). Je brûlais d’être de ces bataillons que je voyais défiler.
130Un certain abbé Gardon, qui avait jeté le froc aux orties, dirigeait l’armée de l’Espérance. Je fis un faux, je pris un morceau de papier plus large que haut, de la forme d’une lettre de change (je le vois encore) et, en contrefaisant mon écriture, j’invitai le citoyen Gagnon à envoyer son petit-fils, Henri Beyle, à Saint-André, pour qu’il pût être incorporé dans le bataillon de l’Espérance. Cela finissait par:
132«Salut et fraternité,
134Gardon.»
136La seule idée d’aller à Saint-André était pour moi le bonheur suprême.
138La Terreur ne fera couler le sang qu'une fois à Grenoble.
140Je travaillais sur une petite table au point P, près de la seconde fenêtre du grand salon à l’italienne, je traduisais avec plaisir Virgile ou les Métamorphoses d’Ovide, quand un sombre murmure d’un peuple immense, rassemblé sur la place Grenette, m’apprit qu’on venait de guillotiner deux prêtres.
142C’est le seul sang que la Terreur de 93 ait fait couler à Grenoble.
144Voici un de mes grands torts: mon lecteur de 1880, éloigné de la fureur et du sérieux des partis, me prendra en grippe quand je lui avouerai que cette mort, qui glaçait d’horreur mon grand-père, qui rendait Séraphie furibonde, qui redoublait le silence hautain et espagnol de ma tante Elisabeth, me fit pleasure. Voilà le grand mot écrit.
146Il y a plus, il y a bien pis, j’aime encore in 1835 the man of 1794.
148Contre l'hypocrisie des dévots, l'enfant se trouve un refuge et une arme : les mathématiques.
150Bruce, descendant des rois d’Ecosse, me disait mon excellent grand-père, me donna un goût vif pour toutes les sciences dont il parlait. De là mon amour pour les mathématiques et enfin cette idée, j’ose dire de génie: Les mathématiques peuvent me faire sortir de Grenoble.
152De 1796 à 1799, je n’ai fait attention qu’à ce qui pouvait me donner les moyens de quitter Grenoble, c’est-à-dire aux mathématiques. Je calculais avec anxiété les moyens de pouvoir consacrer au travail une demi-heure de plus par jour. De plus j’aimais, et j’aime encore, les mathématiques pour elles-mêmes, comme n’admettant pas l’hypocrisie et le vague, mes deux bêtes d’aversion.
154Suivant moi, l’hypocrisie était impossible en mathématiques et, dans ma simplicité juvénile, je pensais qu’il en était ainsi dans toutes les sciences où j’avais ouï dire qu’elles s’appliquaient. Que devins-je quand je m’aperçus que personne ne pouvait m’expliquer comment il se faisait que: moins par moins donne plus (-X-= +)? (C’est une des bases fondamentales de la science qu’on appelle algèbre.)
156Les mathématiques ne considèrent qu’un petit coin des objets (leur quantité), mais sur ce point elles ont l’agrément de ne dire que des choses sûres, que la vérité, et presque toute la vérité.
158L'École centrale ouvre ses portes : première liberté, première déception aussi. Puis un vrai maître, le géomètre Gros, jacobin pauvre et génial, lui ouvre la science.
160Ce fut une chose bien étrange pour moi que de débuter, au printemps de 1791 ou 95, à onze ou douze ans, dans une école où j’avais dix ou douze camarades.
162Je trouvai la réalité bien au-dessous des folles images de mon imagination. Ces camarades n’étaient pas assez gais, pas assez fous, et ils avaient des façons bien ignobles.
164Tout m’étonnait dans cette liberté tant souhaitée, et à laquelle j’arrivais enfin. Les charmes que j’y trouvais n’étaient pas ceux que j’avais rêvés, ces compagnons si gais, si aimables, si nobles, que je m’étais figurés, je ne les trouvais pas, mais à leur place, des polissons très égoïstes.
166C’étaient les cieux ouverts pour nous, ou du moins pour moi. Je voyais enfin le pourquoi des choses, ce n’était plus une recette d’apothicaire tombée du ciel pour résoudre les équations.
168Séraphie meurt ; l'adolescent travaille comme un forcené, et le triomphe arrive.
170Cependant, j’étais bien enfant à la mort de ma tante Séraphie, car, en apprenant sa mort dans la cuisine, vis-à-vis de l’armoire de Marion, je me jetai à genoux pour remercier Dieu d’une si grande délivrance.
172Il me semble que je me dis: Vraies ou fausses, les mathématiques me sortiront de Grenoble, de cette fange qui me fait mal au cœur.
174Les examens du cours de mathématiques de M. Dupuy arrivèrent et ce fut un triomphe pour moi.
176Je remportai le premier prix sur huit ou neuf jeunes gens, la plupart plus âgés et plus protégés que moi, et qui tous, deux mois plus tard, furent reçus élèves de l’Ecole polytechnique.
178Fin octobre 1799 : le départ pour Paris, enfin. Les adieux au père sont d'une sécheresse que Stendhal n'a jamais maquillée.
180Ce que je vais dire n’est pas beau. Au moment précis du départ, attendant la voiture, mon père reçut mes adieux au Jardin-de-Ville, sous les fenêtres des maisons faisant face à la rue Montorge.
182Il pleuvait un peu. La seule impression que me firent ses larmes fut de le trouver bien laid.
184L’émotion m’a ôté absolument tout souvenir de mon voyage avec M. Rosset, de Grenoble à Lyon, et de Lyon à Nemours.
186C’était dans les premiers jours de novembre 1799, car à Nemours, à vingt ou vingt-cinq lieues de Paris, nous apprîmes les événements du 18 brumaire (ou 9 novembre 1799), qui avaient eu lieu la veille.
188Mais la Babylone tant rêvée déçoit cruellement le jeune provincial de seize ans.
190Je fus fort étonné du son des cloches qui sonnaient l’heure. Les environs de Paris m’avaient semblé horriblement laids; il n’y avait point de montagnes! Ce dégoût augmenta rapidement les jours suivants.
192Ce que je vois aujourd’hui fort nettement, et qu’en 1799 je sentais fort confusément, c’est qu’à mon arrivée à Paris, deux grands objets de désirs constants et passionnés tombèrent à rien, tout-à-coup. J’avais adoré Paris et les mathématiques. Paris sans montagnes m’inspira un dégoût si profond qu’il allait presque jusqu’à la nostalgie. Les mathématiques ne furent plus pour moi que comme l’échafaudage du feu de joie de la veille (chose vue à Turin, le lendemain de la Saint-Jean 1802).
194Dans le fait, je n’avais aimé Paris que par dégoût profond pour Grenoble.
196Le profond désappointement de trouver Paris peu aimable m’avait embarrassé l’estomac. La boue de Paris, l’absence de montagnes, la vue de tant de gens occupés, passant rapidement dans de belles voitures à côté de moi, comme des personnes n’ayant rien à faire, me donnaient un chagrin profond.
198Mais mon plus grand mal, en cet état, était cette idée qui revenait sans cesse: Grand Dieu! quel mécompte! mais que dois-je donc désirer?
200La réponse viendra par l'Italie. Au printemps 1800, les Daru l'attachent à l'armée de réserve : le voici franchissant le Grand-Saint-Bernard derrière Bonaparte.
202Je n’aurai pas honte de me rendre justice, je fus constamment gai. Si je rêvais, c’était aux phrases par lesquelles J.-J. Rousseau pourrait décrire ces monts sourcilleux couverts de neige et s’élevant jusqu’aux nues avec leurs pointes sans cesse obscurcies par de gros nuages gris courant rapidement.
204Enfin, après une quantité énorme de zigzags, qui me paraissaient former une distance infinie, dans un fond, entre deux rochers pointus et énormes, j’aperçus, à gauche, une maison basse, presque couverte par un nuage qui passait.
206C’est l’hospice! On nous y donna, comme à toute l’armée, un demi-verre de vin qui me parut glacé comme une décoction rouge.
208Sous le fort de Bard, qui canonne la colonne, le baptême du feu.
210«Ah! voilà qu’ils nous visent, dit le capitaine.
212—Est-ce que nous sommes à portée? dis-je au capitaine.
214—Ne voilà-t-il pas mon bougre qui a déjà peur?»me dit-il avec humeur. Il y avait là sept à huit personnes.
216Ce mot fut comme le chant du coq pour Saint-Pierre. Je revois: je m’approchai du bord de la plate-forme pour être plus exposé, et quand il continua la route, je traînai quelques minutes, pour montrer mon courage.
218Voilà comment je vis le feu pour la première fois.
220C’était une espèce de pucelage qui me pesait autant que l’autre.
222Je me souviens que j’eus un extrême plaisir en entrant à Etrouble et à Aoste. Quoi! le passage du Saint-Bernard, n’est-ce que ça? me disais-je sans cesse. J’avais même le tort de le dire haut quelquefois, et enfin le capitaine Burelviller me malmena; malgré mon innocence, il prit cela pour une blague (id est: bravade).
224À Ivrée, premier soir italien, une révélation qui décidera de toute la vie : Cimarosa.
226Enfin, j’allai au spectacle; on donnait le Matrimonio segreto de Cimarosa, l’actrice qui jouait Caroline avait une dent de moins sur le devant. Voilà tout ce qui me reste d’un bonheur divin.
228Ma vie fut renouvelée et tout mon désappointement de Paris enterré à jamais. Je venais de voir distinctement où était le bonheur.
230Vivre en Italie et entendre de cette musique devint la base de tous mes raisonnements.
232Et enfin, Milan.
234Un matin, en entrant à Milan, par une charmante matinée de printemps, et quel printemps! et dans quel pays du monde! je vis Martial à trois pas de moi, sur la gauche de mon cheval. Il me semble le voir encore, c’était Corsia del Giardino, peu après la rue des Bigli, au commencement de la Corsia di Porta Nova.
236Martial revint sur ses pas et me conduisit à la Casa d’Adda.
238La façade de la Casa d’Adda n’était point finie, la plus grande partie était alors en briques grossières, comme San Lorenzo, à Florence. J’entrai dans une cour magnifique. Je descendis de cheval fort étonné et admirant tout. Je montai par un escalier superbe. Les domestiques de Martial détachèrent mon portemanteau et emmenèrent mon cheval.
240Je montai avec lui et bientôt me trouvai dans un superbe salon donnant sur la Corsia. J’étais ravi, c’était pour la première fois que l’architecture produisait son effet sur moi. Bientôt on apporta d’excellentes côtelettes pannées. Pendant plusieurs années ce plat m’a rappelé Milan.
242Cette ville devint pour moi le plus beau lieu de la terre. Je ne sens pas du tout le charme de ma patrie; j’ai, pour le lieu où je suis né, une répugnance qui va jusqu’au dégoût physique (le mal de mer). Milan a été pour moi, de 1800 à 1821, le lieu où j’ai constamment désiré habiter.
244J’y ai passé quelques mois de 1800; ce fut le plus beau temps de ma vie.