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Poèmes saturniens
Paul Verlaine · 1866
Liseuse
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Sommaire
Poèmes saturniens
PROLOGUE
MELANCHOLIA
I. – Résignation
II. – Nevermore
III. – Après trois ans
IV. – Vœu
V. – Lassitude
VI. – Mon rêve familier
VII. – À une femme
VIII. – L’Angoisse
EAUX-FORTES
I. – Croquis parisien
II. – Cauchemar
III. – Marine
IV. – Effet de nuit
V. – Grotesques
PAYSAGES TRISTES
I. – Soleils couchants
II. – Crépuscule du soir mystique
III. – Promenade sentimentale
IV. – Nuit du Walpurgis classique
V. – Chanson d’automne
VI. – L’Heure du berger
VII. – Le Rossignol
CAPRICES
I. – Femme et chatte
II. – Jésuitisme
III. – La chanson des Ingénues
IV. – Une grande dame
V. – Monsieur Prudhomme
Initium
Çavitri
Sub urbe
Sérénade
Un dahlia
Nevermore
Il bacio
Dans les bois
Nocturne parisien
Marco
César Borgia — Portrait en pied
La Mort de Philippe II
ÉPILOGUE
I
II
III
Poèmes saturniens
4
Les sages d’autrefois, qui valaient bien ceux-ci,
5
Crurent, et c’est un point encore mal éclairci,
6
Lire au ciel les bonheurs ainsi que les désastres,
7
Et que chaque âme était liée à l’un des astres.
8
(On a beaucoup raillé, sans penser que souvent
9
Le rire est ridicule autant que décevant,
10
Cette explication du mystère nocturne.)
11
Or ceux-là qui sont nés sous le signe SATURNE,
12
Fauve planète, chère aux nécromanciens,
13
Ont entre tous, d’après les grimoires anciens,
14
Bonne part de malheur et bonne part de bile.
15
L’Imagination, inquiète et débile,
16
Vient rendre nul en eux l’effort de la Raison.
17
Dans leurs veines le sang, subtil comme un poison,
18
Brillant comme une lave, et rare, coule et roule
19
En grésillant leur triste Idéal qui s’écroule.
20
Tels les Saturniens doivent souffrir et tels
21
Mourir – en admettant que nous soyons mortels,
22
Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne
23
Par la logique d’une Influence maligne.
25
P. V.
PROLOGUE
29
Dans ces temps fabuleux, les limbes de l’histoire,
30
Où les fils de Raghû, beaux de fard et de gloire,
31
Vers la Ganga régnaient leur règne étincelant,
32
Et, par l’intensité de leur vertu troublant
33
Les Dieux et les Démons et Bhagavat lui-même,
34
Augustes, s’élevaient jusqu’au Néant suprême,
35
Ah ! la terre et la mer et le ciel, purs encore
36
Et jeunes, qu’arrosait une lumière d’or
37
Frémissante, entendaient, apaisant leurs murmures
38
De tonnerres, de flots heurtés, de moissons mûres,
39
Et retenant le vol obstiné des essaims,
40
Les Poëtes sacrés chanter les Guerriers saints,
41
Cependant que le ciel et la mer et la terre
42
Voyaient, – rouges et las de leur travail austère, –
43
S’incliner, pénitents fauves et timorés,
44
Les Guerriers saints devant les Poëtes sacrés !
45
Une connexité grandiosement alme
46
Liait le Kçhatrya serein au Chanteur calme,
47
Valmiki l’excellent à l’excellent Rama :
48
Telles sur un étang deux touffes de padma.
50
– Et sous tes cieux dorés et clairs, Hellas antique,
51
De Spartè la sévère à la rieuse Attique,
52
Les Aèdes, Orpheus, Alkaïos, étaient
53
Encore des héros altiers et combattaient.
54
Homéros, s’il n’a pas, lui, manié le glaive,
55
Fait retentir, clameur immense qui s’élève,
56
Vos échos jamais las, vastes postérités,
57
D’Hektôr et d’Odysseus, et d’Akhilleus chantés.
58
Les héros à leur tour, après les luttes vastes,
59
Pieux, sacrifiaient aux neuf Déesses chastes,
60
Et non moins que de l’art d’Arès furent épris
61
De l’Art dont une Palme immortelle est le prix,
62
Akhilleus entre tous ! Et le Laërtiade
63
Dompta, parole d’or qui charme et persuade,
64
Les esprits et les cœurs et les âmes toujours,
65
Ainsi qu’Orpheus domptait les tigres et les ours.
66
– Plus tard, vers des climats plus rudes, en des ères
67
Barbares, chez les Francs tumultueux, nos pères,
68
Est-ce que le Trouvère héroïque n’eut pas
69
Comme le Preux sa part auguste des combats ?
70
Est-ce que, Théroldus ayant dit Charlemagne,
71
Et son neveu Roland resté dans la montagne,
72
Et le bon Olivier de Turpin au grand cœur,
73
En beaux couplets et sur un rhythme âpre et vainqueur,
74
Est-ce que, cinquante ans après, dans les batailles,
75
Les durs Leudes perdant leur sang par vingt entailles,
76
Ne chantaient pas le chant de geste sans rivaux
77
De Roland et de ceux qui virent Roncevaux
78
Et furent de l’énorme et superbe tuerie,
79
Du temps de l’Empereur à la barbe fleurie ?...
81
– Aujourd’hui, l’Action et le Rêve ont brisé
82
Le pacte primitif par les siècles usé,
83
Et plusieurs ont trouvé funeste ce divorce
84
De l’Harmonie immense et bleue et de la Force.
85
La Force, qu’autrefois le Poëte tenait
86
En bride, blanc cheval ailé qui rayonnait,
87
La Force, maintenant, la Force, c’est la Bête
88
Féroce bondissante et folle et toujours prête
89
À tout carnage, à tout dévastement, à tout
90
Égorgement, d’un bout du monde à l’autre bout !
91
L’Action qu’autrefois réglait le chant des lyres,
92
Trouble, enivrée, en proie aux cent mille délires
93
Fuligineux d’un siècle en ébullition,
94
L’Action à présent, – ô pitié ! – l’Action,
95
C’est l’ouragan, c’est la tempête, c’est la houle
96
Marine dans la nuit sans étoiles, qui roule
97
Et déroule parmi les bruits sourds l’effroi vert
98
Et rouge des éclairs sur le ciel entr’ouvert ?
100
– Cependant, orgueilleux et doux, loin des vacarmes
101
De la vie et du choc désordonné des armes
102
Mercenaires, voyez, gravissant les hauteurs
103
Ineffables, voici le groupe des Chanteurs
104
Vêtus de blanc, et des lueurs d’apothéoses
105
Empourprent la fierté sereine de leurs poses :
106
Tous beaux, tous purs, avec des rayons dans les yeux,
107
Et sous leur front le rêve inachevé des Dieux !
108
Le monde, que troublait leur parole profonde,
109
Les exile. À leur tour ils exilent le monde !
110
C’est qu’ils ont à la fin compris qu’il ne faut plus
111
Mêler leur note pure aux cris irrésolus
112
Que va poussant la foule obscène et violente,
113
Et que l’isolement sied à leur marche lente.
114
Le Poëte, l’Amour du Beau, voilà sa foi,
115
L’Azur, son étendard, et l’Idéal, sa loi !
116
Ne lui demandez rien de plus, car ses prunelles,
117
Où le rayonnement des choses éternelles
118
A mis des visions qu’il suit avidement,
119
Ne sauraient s’abaisser une heure seulement
120
Sur le honteux conflit des besognes vulgaires
121
Et sur vos vanités plates ; et si naguères
122
On le vit au milieu des hommes, épousant
123
Leurs querelles, pleurant avec eux, les poussant
124
Aux guerres, célébrant l’orgueil des Républiques
125
Et l’éclat militaire et les splendeurs auliques
126
Sur la kithare, sur la harpe et sur le luth,
127
S’il honorait parfois le présent d’un salut
128
Et daignait consentir à ce rôle de prêtre
129
D’aimer et de bénir, et s’il voulait bien être
130
La voix qui rit ou pleure alors qu’on pleure ou rit,
131
S’il inclinait vers l’âme humaine son esprit,
132
C’est qu’il se méprenait alors sur l’âme humaine.
134
– Maintenant, va, mon Livre, où le hasard te mène !
MELANCHOLIA
138
À Ernest Boutier
I. – Résignation
142
Tout enfant, j’allais rêvant Ko-Hinnor,
143
Somptuosité persane et papale
144
Héliogabale et Sardanapale !
146
Mon désir créait sous des toits en or,
147
Parmi les parfums, au son des musiques,
148
Des harems sans fin, paradis physiques !
150
Aujourd’hui, plus calme et non moins ardent,
151
Mais sachant la vie et qu’il faut qu’on plie,
152
J’ai dû refréner ma belle folie,
153
Sans me résigner par trop cependant.
155
Soit ! le grandiose échappe à ma dent,
156
Mais, fi de l’aimable et fi de la lie !
157
Et je hais toujours la femme jolie,
158
La rime assonante et l’ami prudent.
II. – Nevermore
162
Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L’automne
163
Faisait voler la grive à travers l’air atone,
164
Et le soleil dardait un rayon monotone
165
Sur le bois jaunissant où la bise détone.
167
Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,
168
Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.
169
Soudain, tournant vers moi son regard émouvant :
170
« Quel fut ton plus beau jour ? » fit sa voix d’or vivant,
172
Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.
173
Un sourire discret lui donna la réplique,
174
Et je baisai sa main blanche, dévotement.
176
– Ah ! les premières fleurs, qu’elles sont parfumées !
177
Et qu’il bruit avec un murmure charmant
178
Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées !
III. – Après trois ans
182
Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
183
Je me suis promené dans le petit jardin
184
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
185
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.
187
Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
188
De vigne folle avec les chaises de rotin…
189
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
190
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.
192
Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
193
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
194
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.
196
Même j’ai retrouvé debout la Velléda,
197
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
198
– Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.
IV. – Vœu
202
Ah ! les oaristys ! les premières maîtresses !
203
L’or des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs,
204
Et puis, parmi l’odeur des corps jeunes et chers,
205
La spontanéité craintive des caresses !
207
Sont-elles assez loin, toutes ces allégresses
208
Et toutes ces candeurs ! Hélas ! toutes devers
209
Le Printemps des regrets ont fui les noirs hivers
210
De mes ennuis, de mes dégoûts, de mes détresses !
212
Si que me voilà seul à présent, morne et seul,
213
Morne et désespéré, plus glacé qu’un aïeul,
214
Et tel qu’un orphelin pauvre sans sœur aînée.
216
O la femme à l’amour câlin et réchauffant,
217
Douce, pensive et brune, et jamais étonnée,
218
Et qui parfois vous baise au front, comme un enfant !
V. – Lassitude
222
> « A batallas de amor campo de pluma. »
223
> — Gongora.
225
De la douceur, de la douceur, de la douceur !
226
Calme un peu ces transports fébriles, ma charmante.
227
Même au fort du déduit parfois, vois-tu, l’amante
228
Doit avoir l’abandon paisible de la sœur.
230
Sois langoureuse, fais ta caresse endormante,
231
Bien égaux tes soupirs et ton regard berceur.
232
Va, l’étreinte jalouse et le spasme obsesseur
233
Ne valent pas un long baiser, même qui mente !
235
Mais dans ton cher cœur d’or, me dis-tu, mon enfant,
236
La fauve passion va sonnant l’oliphant !…
237
Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse !
239
Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main,
240
Et fais-moi des serments que tu rompras demain,
241
Et pleurons jusqu’au jour, ô petite fougueuse !
VI. – Mon rêve familier
245
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
246
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
247
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
248
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.
250
Car elle me comprend, et mon cœur transparent
251
Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème
252
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
253
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
255
Est-elle brune, blonde ou rousse ? – Je l’ignore.
256
Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore
257
Comme ceux des aimés que la Vie exila.
259
Son regard est pareil au regard des statues,
260
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
261
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.
VII. – À une femme
265
À vous ces vers, de par la grâce consolante
266
De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux,
267
De par votre âme pure et toute bonne, à vous
268
Ces vers du fond de ma détresse violente.
270
C’est qu’hélas ! le hideux cauchemar qui me hante
271
N’a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux,
272
Se multipliant comme un cortège de loups
273
Et se pendant après mon sort qu’il ensanglante !
275
Oh ! je souffre, je souffre affreusement, si bien
276
Que le gémissement premier du premier homme
277
Chassé d’Eden n’est qu’une églogue au prix du mien !
279
Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme
280
Des hirondelles sur un ciel d’après-midi,
281
– Chère,– par un beau jour de septembre attiédi.
VIII. – L’Angoisse
285
Nature, rien de toi ne m’émeut, ni les champs
286
Nourriciers, ni l’écho vermeil des pastorales
287
Siciliennes, ni les pompes aurorales,
288
Ni la solennité dolente des couchants.
290
Je ris de l’Art, je ris de l’Homme aussi, des chants,
291
Des vers, des temples grecs et des tours en spirales
292
Qu’étirent dans le ciel vide les cathédrales,
293
Et je vois du même œil les bons et les méchants.
295
Je ne crois pas en Dieu, j’abjure et je renie
296
Toute pensée, et quant à la vieille ironie,
297
L’Amour, je voudrais bien qu’on ne m’en parlât plus.
299
Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille
300
Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
301
Mon âme pour d’affreux naufrages appareille.
EAUX-FORTES
305
À François Coppée
I. – Croquis parisien
309
La lune plaquait ses teintes de zinc
310
Par angles obtus.
311
Des bouts de fumée en forme de cinq
312
Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.
314
Le ciel était gris. La bise pleurait
315
Ainsi qu’un basson.
316
Au loin, un matou frileux et discret
317
Miaulait d’étrange et grêle façon.
319
Moi, j’allais, rêvant du divin Platon
320
Et de Phidias,
321
Et de Salamine et de Marathon,
322
Sous l’œil clignotant des bleus becs de gaz.
II. – Cauchemar
326
J’ai vu passer dans mon rêve
327
– Tel l’ouragan sur la grève, –
328
D’une main tenant un glaive
329
Et de l’autre un sablier,
330
Ce cavalier
332
Des ballades d’Allemagne
333
Qu’à travers ville et campagne,
334
Et du fleuve à la montagne,
335
Et des forêts au vallon,
336
Un étalon
338
Rouge-flamme et noir d’ébène,
339
Sans bride, ni mors, ni rêne,
340
Ni hop ! ni cravache, entraîne
341
Parmi des râlements sourds
342
Toujours ! Toujours !
344
Un grand feutre à longue plume
345
Ombrait son œil qui s’allume
346
Et s’éteint. Tel, dans la brume,
347
Éclate et meurt l’éclair bleu
348
D’une arme à feu.
350
Comme l’aile d’une orfraie
351
Qu’un subit orage effraie,
352
Par l’air que la neige raie,
353
Son manteau se soulevant
354
Claquait au vent,
356
Et montrait d’un air de gloire
357
Un torse d’ombre et d’ivoire,
358
Tandis que dans la nuit noire
359
Luisaient en des cris stridents
360
Trente-deux dents.
III. – Marine
364
L’Océan sonore
365
Palpite sous l’œil
366
De la lune en deuil
367
Et palpite encore,
369
Tandis qu’un éclair
370
Brutal et sinistre
371
Fend le ciel de bistre
372
D’un long zigzag clair,
374
Et que chaque lame,
375
En bonds convulsifs,
376
Le long des récifs
377
Va, vient, luit et clame,
379
Et qu’au firmament,
380
Où l’ouragan erre,
381
Rugit le tonnerre
382
Formidablement.
IV. – Effet de nuit
386
La nuit. La pluie. Un ciel blafard que déchiquette
387
De flèches et de tours à jour la silhouette
388
D’une ville gothique éteinte au lointain gris.
389
La plaine. Un gibet plein de pendus rabougris
390
Secoués par le bec avide des corneilles
391
Et dansant dans l’air noir des gigues non pareilles,
392
Tandis que leurs pieds sont la pâture des loups.
393
Quelques buissons d’épine épars, et quelques houx
394
Dressant l’horreur de leur feuillage à droite, à gauche,
395
Sur le fuligineux fouillis d’un fond d’ébauche.
396
Et puis, autour de trois livides prisonniers
397
Qui vont pieds nus, deux cent vingt-cinq pertuisaniers
398
En marche, et leurs fers droits, comme des fers de herse,
399
Luisent à contre-sens des lances de l’averse.
V. – Grotesques
403
Leurs jambes pour toutes montures,
404
Pour tous biens l’or de leurs regards,
405
Par le chemin des aventures
406
Ils vont haillonneux et hagards.
408
Le sage, indigné, les harangue ;
409
Le sot plaint ces fous hasardeux ;
410
Les enfants leur tirent la langue
411
Et les filles se moquent d’eux.
413
C’est qu’odieux et ridicules,
414
Et maléfiques en effet,
415
Ils ont l’air, sur les crépuscules,
416
D’un mauvais rêve que l’on fait ;
418
C’est que, sur leurs aigres guitares
419
Crispant la main des libertés,
420
Ils nasillent des chants bizarres,
421
Nostalgiques et révoltés ;
423
C’est enfin que dans leurs prunelles
424
Rit et pleure – fastidieux –
425
L’amour des choses éternelles,
426
Des vieux morts et des anciens dieux !
428
– Donc, allez, vagabonds sans trêves,
429
Errez, funestes et maudits,
430
Le long des gouffres et des grèves,
431
Sous l’œil fermé des paradis !
433
La nature à l’homme s’allie
434
Pour châtier comme il le faut
435
L’orgueilleuse mélancolie
436
Qui vous fait marcher le front haut,
438
Et, vengeant sur vous le blasphème
439
Des vastes espoirs véhéments,
440
Meurtrit votre front anathème
441
Au choc rude des éléments.
443
Les juins brûlent et les décembres
444
Gèlent votre chair jusqu’aux os,
445
Et la fièvre envahit vos membres,
446
Qui se déchirent aux roseaux.
448
Tout vous repousse et tout vous navre,
449
Et quand la mort viendra pour vous,
450
Maigre et froide, votre cadavre
451
Sera dédaigné par les loups !
PAYSAGES TRISTES
455
À Catulle Mendès
I. – Soleils couchants
459
Une aube affaiblie
460
Verse par les champs
461
La mélancolie
462
Des soleils couchants.
463
La mélancolie
464
Berce de doux chants
465
Mon cœur qui s’oublie
466
Aux soleils couchants.
467
Et d’étranges rêves,
468
Comme des soleils
469
Couchants sur les grèves,
470
Fantômes vermeils,
471
Défilent sans trêves,
472
Défilent, pareils
473
À des grands soleils
474
Couchants sur les grèves.
II. – Crépuscule du soir mystique
478
Le Souvenir avec le Crépuscule
479
Rougeoie et tremble à l’ardent horizon
480
De l’Espérance en flamme qui recule
481
Et s’agrandit ainsi qu’une cloison
482
Mystérieuse où mainte floraison
483
– Dahlia, lys, tulipe et renoncule –
484
S’élance autour d’un treillis, et circule
485
Parmi la maladive exhalaison
486
De parfums lourds et chauds, dont le poison
487
– Dahlia, lys, tulipe et renoncule –
488
Noyant mes sens, mon âme et ma raison
489
Mêle, dans une immense pamoison,
490
Le Souvenir avec le Crépuscule.
III. – Promenade sentimentale
494
Le couchant dardait ses rayons suprêmes
495
Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;
496
Les grands nénuphars, entre les roseaux,
497
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
498
Moi, j’errais tout seul, promenant ma plaie
499
Au long de l’étang, parmi la saulaie
500
Où la brume vague évoquait un grand
501
Fantôme laiteux se désespérant
502
Et pleurant avec la voix des sarcelles
503
Qui se rappelaient en battant des ailes
504
Parmi la saulaie où j’errais tout seul
505
Promenant ma plaie ; et l’épais linceul
506
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
507
Rayons du couchant dans ces ondes blêmes
508
Et les nénuphars, parmi les roseaux,
509
Des grands nénuphars sur les calmes eaux.
IV. – Nuit du Walpurgis classique
513
C’est plutôt le sabbat du second Faust que l’autre,
514
Un rhythmique sabbat, rhythmique, extrêmement
515
Rhythmique. – Imaginez un jardin de Lenôtre,
516
Correct, ridicule et charmant.
518
Des ronds-points ; au milieu, des jets d’eau ; des allées
519
Toutes droites ; sylvains de marbre ; dieux marins
520
De bronze ; çà et là, des Vénus étalées ;
521
Des quinconces, des boulingrins ;
523
Des châtaigniers ; des plants de fleurs formant la dune ;
524
Ici, des rosiers nains qu’un goût docte effila ;
525
Plus loin, des ifs taillés en triangles. La lune
526
D’un soir d’été sur tout cela.
528
Minuit sonne, et réveille au fond du parc aulique
529
Un air mélancolique, un sourd, lent et doux air
530
De chasse : tel, doux, lent, sourd et mélancolique,
531
L’air de chasse de Tannhauser.
533
Des chants voilés de cors lointains où la tendresse
534
Des sens étreint l’effroi de l’âme en des accords
535
Harmonieusement dissonants dans l’ivresse ;
536
Et voici qu’à l’appel des cors
538
S’entrelacent soudain des formes toutes blanches,
539
Diaphanes, et que le clair de lune fait
540
Opalines parmi l’ombre verte des branches,
541
– Un Watteau rêvé par Raffet ! –
543
S’entrelacent parmi l’ombre verte des arbres
544
D’un geste alangui, plein d’un désespoir profond,
545
Puis, autour des massifs, des bronzes et des marbres,
546
Très-lentement dansent en rond.
548
– Ces spectres agités, sont-ce donc la pensée
549
Du poète ivre, ou son regret ou son remords,
550
Ces spectres agités en tourbe cadensée,
551
Ou bien tout simplement des morts ?
553
Sont-ce donc ton remords, ô rêvasseur qu’invite
554
L’horreur, ou ton regret, ou ta pensée, – hein ? – tous
555
Ces spectres qu’un vertige irrésistible agite,
556
Ou bien des morts qui seraient fous ? –
558
N’importe ! ils vont toujours, les fébriles fantômes,
559
Menant leur ronde vaste et morne et tressautant
560
Comme dans un rayon de soleil des atomes,
561
Et s’évaporent à l’instant
563
Humide et blême où l’aube éteint l’un après l’autre
564
Les cors, en sorte qu’il ne reste absolument
565
Plus rien – absolument – qu’un jardin de Lenôtre,
566
Correct, ridicule et charmant.
V. – Chanson d’automne
570
Les sanglots longs
571
Des violons
572
De l’automne
573
Blessent mon cœur
574
D’une langueur
575
Monotone.
577
Tout suffocant
578
Et blême, quand
579
Sonne l’heure,
580
Je me souviens
581
Des jours anciens
582
Et je pleure ;
584
Et je m’en vais
585
Au vent mauvais
586
Qui m’emporte
587
Deçà, delà,
588
Pareil à la
589
Feuille morte.
VI. – L’Heure du berger
593
La lune est rouge au brumeux horizon ;
594
Dans un brouillard qui danse, la prairie
595
S’endort fumeuse, et la grenouille crie
596
Par les joncs verts où circule un frisson ;
598
Les fleurs des eaux referment leurs corolles ;
599
Des peupliers profilent aux lointains,
600
Droits et serrés, leurs spectres incertains ;
601
Vers les buissons errent les lucioles ;
603
Les chats-huants s’éveillent, et sans bruit
604
Rament l’air noir avec leurs ailes lourdes,
605
Et le zénith s’emplit de lueurs sourdes.
606
Blanche, Vénus émerge, et c’est la Nuit.
VII. – Le Rossignol
610
Comme un vol criard d’oiseaux en émoi,
611
Tous mes souvenirs s’abattent sur moi,
612
S’abattent parmi le feuillage jaune
613
De mon cœur mirant son tronc plié d’aune
614
Au tain violet de l’eau des Regrets,
615
Qui mélancoliquement coule auprès,
616
S’abattent, et puis la rumeur mauvaise
617
Qu’une brise moite en montant apaise,
618
S’éteint par degrés dans l’arbre, si bien
619
Qu’au bout d’un instant on n’entend plus rien,
620
Plus rien que la voix célébrant l’Absente,
621
Plus rien que la voix – ô si languissante ! –
622
De l’oiseau qui fut mon Premier Amour,
623
Et qui chante encore comme au premier jour ;
624
Et, dans la splendeur triste d’une lune
625
Se levant blafarde et solennelle, une
626
Nuit mélancolique et lourde d’été,
627
Pleine de silence et d’obscurité,
628
Berce sur l’azur qu’un vent doux effleure
629
L’arbre qui frissonne et l’oiseau qui pleure.
CAPRICES
633
À Henry Winter
I. – Femme et chatte
637
Elle jouait avec sa chatte,
638
Et c’était merveille de voir
639
La main blanche et la blanche patte
640
S’ébattre dans l’ombre du soir.
642
Elle cachait – la scélérate ! –
643
Sous ses mitaines de fil noir
644
Ses meurtriers ongles d’agate,
645
Coupants et clairs comme un rasoir.
647
L’autre aussi faisait la sucrée
648
Et rentrait sa griffe acérée,
649
Mais le diable n’y perdait rien…
651
Et dans le boudoir où, sonore,
652
Tintait son rire aérien,
653
Brillaient quatre points de phosphore.
II. – Jésuitisme
657
Le chagrin qui me tue est ironique, et joint
658
Le sarcasme au supplice, et ne torture point
659
Franchement, mais picote avec un faux sourire
660
Et transforme en spectacle amusant mon martyre,
661
Et, sur la bière où gît mon rêve mi-pourri,
662
Beugle un De profundis sur l’air du Traderi.
663
C’est un Tartuffe qui, tout en mettant des roses
664
Pompons sur les autels des Madones moroses,
665
Tout en faisant chanter à des enfants de chœur
666
Ces cantiques d’eau tiède où se baigne le cœur,
667
Tout en amidonnant ces guimpes amoureuses
668
Qui serpentent au cœur sacré des Bienheureuses,
669
Tout en disant à voix basse son chapelet,
670
Tout en passant la main sur son petit collet,
671
Tout en parlant avec componction de l’âme,
672
N’en médite pas moins ma ruine, – l’infâme !
III. – La chanson des Ingénues
676
Nous sommes les Ingénues,
677
Aux bandeaux plats, à l’œil bleu,
678
Qui vivons, presque inconnues,
679
Dans les romans qu’on lit peu.
681
Nous allons entrelacées,
682
Et le jour n’est pas plus pur
683
Que le fond de nos pensées,
684
Et nos rêves sont d’azur ;
686
Et nous courons par les prées
687
Et rions et babillons
688
Des aubes jusqu’aux vesprées,
689
Et chassons aux papillons ;
691
Et des chapeaux de bergères
692
Défendent notre fraîcheur,
693
Et nos robes – si légères –
694
Sont d’une extrême blancheur ;
696
Les Richelieux, les Caussades
697
Et les chevaliers Faublas
698
Nous prodiguent les œillades,
699
Les saluts et les « hélas ! »
701
Mais en vain, et leurs mimiques
702
Se viennent casser le nez
703
Devant les plis ironiques
704
De nos jupons détournés ;
706
Et notre candeur se raille
707
Des imaginations
708
De ces raseurs de muraille,
709
Bien que parfois nous sentions
711
Battre nos cœurs sous nos mantes
712
À des pensers clandestins,
713
En nous sachant les amantes
714
Futures des libertins.
IV. – Une grande dame
718
Belle « à damner les saints », à troubler sous l’aumusse
719
Un vieux juge ! Elle marche impérialement,
720
Elle parle – et ses dents font un miroitement –,
721
Italien, avec un léger accent russe.
723
Ses yeux froids où l’émail sertit le bleu de Prusse
724
Ont l’éclat insolent et dur du diamant.
725
Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement
726
De la peau, nulle reine ou courtisane, fût-ce
728
Cléopâtre la lynce ou la chatte Ninon,
729
N’égale sa beauté patricienne, non !
730
Vois, ô bon Buridan : « C’est une grande dame ! »
732
Il faut – pas de milieu ! – l’adorer à genoux,
733
Plat, n’ayant d’astre aux cieux que ses lourds cheveux roux,
734
Ou bien lui cravacher la face, à cette femme !
V. – Monsieur Prudhomme
738
Il est grave : il est maire et père de famille.
739
Son faux col engloutit son oreille. Ses yeux
740
Dans un rêve sans fin flottent, insoucieux,
741
Et le printemps en fleurs sur ses pantoufles brille.
743
Que lui fait l’astre d’or, que lui fait la charmille
744
Où l’oiseau chante à l’ombre, et que lui font les cieux,
745
Et les prés verts et les gazons silencieux ?
746
Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille
748
Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu.
749
Il est juste-milieu, botaniste et pansu.
750
Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles,
752
Ces fainéants barbus, mal peignés, il les a
753
Plus en horreur que son éternel coryza,
754
Et le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles.
Initium
758
Les violons mêlaient leur rire au chant des flûtes
759
Et le bal tournoyait quand je la vis passer
760
Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes
761
De son oreille où mon Désir comme un baiser
762
S’élançait et voulait lui parler, sans oser.
764
Cependant elle allait, et la mazurque lente
765
La portait dans son rhythme indolent comme un vers,
766
– Rime mélodieuse, image étincelante, –
767
Et son âme d’enfant rayonnait à travers
768
La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts.
770
Et depuis, ma Pensée – immobile – contemple
771
Sa splendeur évoquée, en adoration,
772
Et dans mon Souvenir, ainsi que dans un temple,
773
Mon Amour entre, plein de superstition.
775
Et je crois que voici venir la Passion.
Çavitri
779
MAHA-BHARATTA
781
Pour sauver son époux, Çavitrî fit le vœu
782
De se tenir trois jours entiers, trois nuits entières,
783
Debout, sans remuer jambes, buste ou paupières :
784
Rigide, ainsi que dit Vyaça, comme un pieu.
786
Ni, Çurya, tes rais cruels, ni la langueur
787
Que Tchandra vient épandre à minuit sur les cimes
788
Ne firent défaillir, dans leurs efforts sublimes,
789
La pensée et la chair de la femme au grand cœur.
791
– Que nous cerne l’Oubli, noir et morne assassin,
792
Ou que l’Envie aux traits amers nous ait pour cibles,
793
Ainsi que Çavitrî faisons-nous impassibles,
794
Mais, comme elle, dans l’âme ayons un haut dessein.
Sub urbe
798
Les petits ifs du cimetière
799
Frémissent au vent hiémal,
800
Dans la glaciale lumière.
802
Avec des bruits sourds qui font mal,
803
Les croix de bois des tombes neuves
804
Vibrent sur un ton anormal.
806
Silencieux comme les fleuves,
807
Mais gros de pleurs comme eux de flots,
808
Les fils, les mères et les veuves,
810
Par les détours du triste enclos,
811
S’écoulent, – lente théorie, –
812
Au rhythme heurté des sanglots.
814
Le sol sous les pieds glisse et crie,
815
Là-haut de grands nuages tors
816
S’échevèlent avec furie.
818
Pénétrant comme le remords,
819
Tombe un froid lourd qui vous écœure
820
Et qui doit filtrer chez les morts,
822
Chez les pauvres morts, à toute heure
823
Seuls, et sans cesse grelottants,
824
– Qu’on les oublie ou qu’on les pleure ! –
826
Ah ! vienne vite le Printemps,
827
Et son clair soleil qui caresse,
828
Et ses doux oiseaux caquetants !
830
Refleurisse l’enchanteresse
831
Gloire des jardins et des champs
832
Que l’âpre hiver tient en détresse !
834
Et que – des levers aux couchants, –
835
L’or dilaté d’un ciel sans bornes
836
Berce de parfums et de chants,
837
Chers endormis, vos sommeils mornes !
Sérénade
841
Comme la voix d’un mort qui chanterait
842
Du fond de sa fosse,
843
Maîtresse, entends monter vers ton retrait
844
Ma voix aigre et fausse.
846
Ouvre ton âme et ton oreille au son
847
De ma mandoline :
848
Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson
849
Cruelle et câline.
851
Je chanterai tes yeux d’or et d’onyx
852
Purs de toutes ombres,
853
Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx
854
De tes cheveux sombres.
856
Comme la voix d’un mort qui chanterait
857
Du fond de sa fosse,
858
Maîtresse, entends monter vers ton retrait
859
Ma voix aigre et fausse.
861
Puis je louerai beaucoup, comme il convient,
862
Cette chair bénie
863
Dont le parfum opulent me revient
864
Les nuits d’insomnie.
866
Et pour finir je dirai le baiser,
867
De ta lèvre rouge,
868
Et ta douceur à me martyriser,
869
– Mon Ange ! – ma Gouge !
871
Ouvre ton âme et ton oreille au son
872
De ma mandoline :
873
Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson
874
Cruelle et câline.
Un dahlia
878
Courtisane au sein dur, à l’œil opaque et brun
879
S’ouvrant avec lenteur comme celui d’un bœuf,
880
Ton grand torse reluit ainsi qu’un marbre neuf.
882
Fleur grasse et riche, autour de toi ne flotte aucun
883
Arome, et la beauté sereine de ton corps
884
Déroule, mate, ses impeccables accords.
886
Tu ne sens même pas la chair, ce goût qu’au moins
887
Exhalent celles-là qui vont fanant les foins,
888
Et tu trônes, Idole insensible à l’encens.
890
– Ainsi le Dahlia, roi vêtu de splendeur,
891
Élève sans orgueil sa tête sans odeur,
892
Irritant au milieu des jasmins agaçants !
Nevermore
896
Allons, mon pauvre cœur, allons, mon vieux complice,
897
Redresse et peints à neuf tous tes arcs triomphaux ;
898
Brûle un encens ranci sur tes autels d’or faux ;
899
Sème de fleurs les bords béants du précipice ;
900
Allons, mon pauvre cœur, allons, mon vieux complice !
902
Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni ;
903
Entonne, orgue enroué, des Te Deum splendides ;
904
Vieillard prématuré, mets du fard sur tes rides ;
905
Couvre-toi de tapis mordorés, mur jauni ;
906
Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni.
908
Sonnez, grelots ; sonnez, clochettes ; sonnez, cloches !
909
Car mon rêve impossible a pris corps et je l’ai
910
Entre mes bras pressé : le Bonheur, cet ailé
911
Voyageur qui de l’Homme évite les approches,
912
– Sonnez, grelots ; sonnez, clochettes ; sonnez, cloches !
914
Le Bonheur a marché côte à côte avec moi ;
915
Mais la FATALITÉ ne connaît point de trêve :
916
Le ver est dans le fruit, le réveil dans le rêve,
917
Et le remords est dans l’amour : telle est la loi.
918
– Le Bonheur a marché côte à côte avec moi.
Il bacio
922
Baiser ! rose trémière au jardin des caresses !
923
Vif accompagnement sur le clavier des dents
924
Des doux refrains qu’Amour chante en les cœurs ardents
925
Avec sa voix d’archange aux langueurs charmeresses !
927
Sonore et gracieux Baiser, divin Baiser !
928
Volupté nonpareille, ivresse inénarrable !
929
Salut ! l’homme, penché sur ta coupe adorable,
930
S’y grise d’un bonheur qu’il ne sait épuiser.
932
Comme le vin du Rhin et comme la musique,
933
Tu consoles et tu berces, et le chagrin
934
Expire avec la moue en ton pli purpurin…
935
Qu’un plus grand, Goëthe ou Will, te dresse un vers classique :
937
Moi, je ne puis, chétif trouvère de Paris,
938
T’offrir que ce bouquet de strophes enfantines :
939
Sois bénin, et pour prix, sur les lèvres mutines
940
D’Une que je connais, Baiser, descends, et ris.
Dans les bois
944
D’autres, – des innocents ou bien des lymphatiques, –
945
Ne trouvent dans les bois que charmes langoureux,
946
Souffles frais et parfums tièdes. Ils sont heureux !
947
D’autres s’y sentent pris – rêveurs – d’effrois mystiques.
949
Ils sont heureux ! Pour moi, nerveux, et qu’un remords
950
Épouvantable et vague affole sans relâche,
951
Par les forêts je tremble à la façon d’un lâche
952
Qui craindrait une embûche ou qui verrait des morts.
954
Ces grands rameaux jamais apaisés, comme l’onde,
955
D’où tombe un noir silence avec une ombre encore
956
Plus noire, tout ce morne et sinistre décor
957
Me remplit d’une horreur triviale et profonde.
959
Surtout les soirs d’été : la rougeur du couchant
960
Se fond dans le gris bleu des brumes qu’elle teinte
961
D’incendie et de sang ; et l’angélus qui tinte
962
Au lointain semble un cri plaintif se rapprochant.
964
Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe
965
Et repasse, toujours plus fort, dans l’épaisseur
966
Toujours plus sombre des hauts chênes, obsesseur,
967
Et s’éparpille, ainsi qu’un miasme, dans l’espace.
969
La nuit vient. Le hibou s’envole. C’est l’instant
970
Où l’on songe aux récits des aïeules naïves…
971
Sous un fourré, là-bas, là-bas, des sources vives
972
Font un bruit d’assassins postés se concertant.
Nocturne parisien
976
À Edmond Lepelletier
978
Roule, roule ton flot indolent, morne Seine. –
979
Sous tes ponts qu’environne une vapeur malsaine
980
Bien des corps ont passé, morts, horribles, pourris,
981
Dont les âmes avaient pour meurtrier Paris.
982
Mais tu n’en traînes pas, en tes ondes glacées,
983
Autant que ton aspect m’inspire de pensées !
985
Le Tibre a sur ses bords des ruines qui font
986
Monter le voyageur vers un passé profond,
987
Et qui, de lierre noir et de lichen couvertes,
988
Apparaissent, tas gris, parmi les herbes vertes.
989
Le gai Guadalquivir rit aux blonds orangers
990
Et reflète, les soirs, des boléros légers.
991
Le Pactole a son or, le Bosphore a sa rive
992
Où vient faire son kief l’odalisque lascive.
993
Le Rhin est un burgrave, et c’est un troubadour
994
Que le Lignon, et c’est un ruffian que l’Adour.
995
Le Nil, au bruit plaintif de ses eaux endormies,
996
Berce de rêves doux le sommeil des momies.
997
Le grand Meschascébé, fier de ses joncs sacrés,
998
Charrie augustement ses îlots mordorés,
999
Et soudain, beau d’éclairs, de fracas et de fastes,
1000
Splendidement s’écroule en Niagaras vastes.
1001
L’Eurotas, où l’essaim des cygnes familiers
1002
Mêle sa grâce blanche au vert mat des lauriers,
1003
Sous son ciel clair que raie un vol de gypaète,
1004
Rhythmique et caressant, chante ainsi qu’un poète.
1005
Enfin, Ganga, parmi les hauts palmiers tremblants
1006
Et les rouges padmas, marche à pas fiers et lents,
1007
En appareil royal, tandis qu’au loin la foule
1008
Le long des temples va hurlant, vivante houle,
1009
Au claquement massif des cymbales de bois,
1010
Et qu’accroupi, filant ses notes de hautbois,
1011
Du saut de l’antilope agile attendant l’heure,
1012
Le tigre jaune au dos rayé s’étire et pleure.
1014
– Toi, Seine, tu n’as rien. Deux quais, et voilà tout,
1015
Deux quais crasseux, semés de l’un à l’autre bout
1016
D’affreux bouquins moisis et d’une foule insigne
1017
Qui fait dans l’eau des ronds et qui pêche à la ligne.
1018
Oui, mais quand vient le soir, raréfiant enfin
1019
Les passants alourdis de sommeil ou de faim,
1020
Et que le couchant met au ciel des taches rouges,
1021
Qu’il fait bon aux rêveurs descendre de leurs bouges
1022
Et, s’accoudant au pont de la Cité, devant
1023
Notre-Dame, songer, cœur et cheveux au vent !
1024
Les nuages, chassés par la brise nocturne,
1025
Courent, cuivreux et roux, dans l’azur taciturne.
1026
Sur la tête d’un roi du portail, le soleil,
1027
Au moment de mourir, pose un baiser vermeil.
1028
L’hirondelle s’enfuit à l’approche de l’ombre
1029
Et l’on voit voleter la chauve-souris sombre.
1030
Tout bruit s’apaise autour. À peine un vague son
1031
Dit que la ville est là qui chante sa chanson,
1032
Qui lèche ses tyrans et qui mord ses victimes ;
1033
Et c’est l’aube des vols, des amours et des crimes.
1034
– Puis, tout à coup, ainsi qu’un ténor effaré
1035
Lançant dans l’air bruni son cri désespéré,
1036
Son cri qui se lamente, et se prolonge, et crie,
1037
Éclate en quelque coin l’orgue de Barbarie :
1038
Il brame un de ces airs, romances ou polkas,
1039
Qu’enfants nous tapotions sur nos harmonicas
1040
Et qui font, lents ou vifs, réjouissants ou tristes,
1041
Vibrer l’âme aux proscrits, aux femmes, aux artistes.
1042
C’est écorché, c’est faux, c’est horrible, c’est dur,
1043
Et donnerait la fièvre à Rossini, pour sûr ;
1044
Ces rires sont traînés, ces plaintes sont hachées ;
1045
Sur une clef de sol impossible juchées,
1046
Les notes ont un rhume et les do sont des la,
1047
Mais qu’importe ! l’on pleure en entendant cela !
1048
Mais l’esprit, transporté dans le pays des rêves,
1049
Sent à ces vieux accords couler en lui des sèves ;
1050
La pitié monte au cœur et les larmes aux yeux,
1051
Et l’on voudrait pouvoir goûter la paix des cieux,
1052
Et dans une harmonie étrange et fantastique
1053
Qui tient de la musique et tient de la plastique,
1054
L’âme, les inondant de lumière et de chant,
1055
Mêle les sons de l’orgue aux rayons du couchant !
1057
– Et puis l’orgue s’éloigne, et puis c’est le silence
1058
Et la nuit terne arrive et Vénus se balance
1059
Sur une molle nue au fond des cieux obscurs ;
1060
On allume les becs de gaz le long des murs.
1061
Et l’astre et les flambeaux font des zigzags fantasques
1062
Dans le fleuve plus noir que le velours des masques ;
1063
Et le contemplateur sur le haut garde-fou
1064
Par l’air et par les ans rouillé comme un vieux sou
1065
Se penche, en proie aux vents néfastes de l’abîme.
1066
Pensée, espoir serein, ambition sublime,
1067
Tout jusqu’au souvenir, tout s’envole, tout fuit,
1068
Et l’on est seul avec Paris, l’Onde et la Nuit !
1070
– Sinistre trinité ! De l’ombre dures portes !
1071
Mané-Thécel-Pharès des illusions mortes !
1072
Vous êtes toutes trois, ô Goules de malheur,
1073
Si terribles, que l’Homme, ivre de la douleur
1074
Que lui font en perçant sa chair vos doigts de spectre,
1075
L’Homme, espèce d’Oreste à qui manque une Électre,
1076
Sous la fatalité de votre regard creux
1077
Ne peut rien et va droit au précipice affreux ;
1078
Et vous êtes aussi toutes trois si jalouses
1079
De tuer et d’offrir au grand Ver des épouses
1080
Qu’on ne sait que choisir entre vos trois horreurs,
1081
Et si l’on craindrait moins périr par les terreurs
1082
Des Ténèbres que sous l’Eau sourde, l’Eau profonde,
1083
Ou dans tes bras fardés, Paris, reine du monde !
1085
– Et tu coules toujours, Seine, et, tout en rampant,
1086
Tu traînes dans Paris ton cours de vieux serpent,
1087
De vieux serpent boueux, emportant vers tes havres
1088
Tes cargaisons de bois, de houille et de cadavres !
Marco
1092
Quand Marco passait, tous les jeunes hommes
1093
Se penchaient pour voir ses yeux, des Sodomes
1094
Où les feux d’Amour brûlaient sans pitié
1095
Ta pauvre cahutte, ô froide Amitié ;
1096
Tout autour dansaient des parfums mystiques
1097
Où l’âme en pleurant s’anéantissait ;
1098
Sur ses cheveux roux un charme glissait ;
1099
Sa robe rendait d’étranges musiques
1100
Quand Marco passait.
1102
Quand Marco chantait, ses mains, sur l’ivoire,
1103
Évoquaient souvent la profondeur noire
1104
Des airs primitifs que nul n’a redits,
1105
Et sa voix montait dans les paradis
1106
De la symphonie immense des rêves,
1107
Et l’enthousiasme alors transportait
1108
Vers des cieux connus quiconque écoutait
1109
Ce timbre d’argent qui vibrait sans trêves,
1110
Quand Marco chantait.
1112
Quand Marco pleurait, ses terribles larmes
1113
Défiaient l’éclat des plus belles armes ;
1114
Ses lèvres de sang fonçaient leur carmin
1115
Et son désespoir n’avait rien d’humain ;
1116
Pareil au foyer que l’huile exaspère,
1117
Son courroux croissait, rouge, et l’on aurait
1118
Dit d’une lionne à l’âpre forêt
1119
Communiquant sa terrible colère,
1120
Quand Marco pleurait.
1122
Quand Marco dansait, sa jupe moirée
1123
Allait et venait comme une marée,
1124
Et, tel qu’un bambou flexible, son flanc
1125
Se tordait, faisant saillir son sein blanc :
1126
Un éclair partait. Sa jambe de marbre,
1127
Emphatiquement cynique, haussait
1128
Ses mates splendeurs, et cela faisait
1129
Le bruit du vent de la nuit dans un arbre,
1130
Quand Marco dansait.
1132
Quand Marco dormait, oh ! quels parfums d’ambre
1133
Et de chairs mêlés opprimaient la chambre !
1134
Sous les draps la ligne exquise du dos
1135
Ondulait, et dans l’ombre des rideaux
1136
L’haleine montait, rhythmique et légère ;
1137
Un sommeil heureux et calme fermait
1138
Ses yeux, et ce doux mystère charmait
1139
Les vagues objets parmi l’étagère,
1140
Quand Marco dormait.
1142
Mais quand elle aimait, des flots de luxure
1143
Débordaient, ainsi que d’une blessure
1144
Sort un sang vermeil qui fume et qui bout,
1145
De ce corps cruel que son crime absout ;
1146
Le torrent rompait les digues de l’âme,
1147
Noyait la pensée, et bouleversait
1148
Tout sur son passage, et rebondissait
1149
Souple et dévorant comme de la flamme,
1150
Et puis se glaçait.
César Borgia — Portrait en pied
1154
Sur fond sombre noyant un riche vestibule
1155
Où le buste d’Horace et celui de Tibulle,
1156
Lointains et de profil, rêvent en marbre blanc,
1157
La main gauche au poignard et la main droite au flanc,
1158
Tandis qu’un rire doux redresse la moustache,
1159
Le duc CÉSAR en grand costume se détache.
1160
Les yeux noirs, les cheveux noirs et le velours noir
1161
Vont contrastant, parmi l’or somptueux d’un soir,
1162
Avec la pâleur mate et belle du visage
1163
Vu de trois quarts et très ombré suivant l’usage
1164
Des Espagnols ainsi que des Vénitiens
1165
Dans les portraits de rois et de patriciens.
1166
Le nez palpite, fin et droit. La bouche, rouge,
1167
Est mince, et l’on dirait que la tenture bouge
1168
Au souffle véhément qui doit s’en exhaler.
1169
Et le regard, errant avec laisser-aller
1170
Devant lui, comme il sied aux anciennes peintures,
1171
Fourmille de pensers énormes d’aventures,
1172
Et le front, large et pur, sillonné d’un grand pli,
1173
Sans doute de projets formidables rempli,
1174
Médite sous la toque où frissonne une plume
1175
Élancée hors d’un nœud de rubis qui s’allume.
La Mort de Philippe II
1179
À Louis-Xavier de Ricard
1181
Le coucher d’un soleil de septembre ensanglante
1182
La plaine morne et l’âpre arête des sierras
1183
Et de la brume au loin l’installation lente.
1185
Le Guadarrama pousse entre les sables ras
1186
Son flot hâtif qui va réfléchissant par places
1187
Quelques oliviers nains tordant leurs maigres bras.
1189
Le grand vol anguleux des éperviers rapaces
1190
Raye à l’ouest le ciel mat et rouge qui brunit,
1191
Et leur cri rauque grince à travers les espaces.
1193
Despotique, et dressant au-devant du zénith
1194
L’entassement brutal de ses tours octogones,
1195
L’Escurial étend son orgueil de granit.
1197
Les murs carrés, percés de vitraux monotones,
1198
Montent, droits, blancs et nus, sans autres ornements
1199
Que quelques grils sculptés qu’alternent des couronnes.
1201
Avec des bruits pareils aux rudes hurlements
1202
D’un ours que des bergers navrent de coups de pioches
1203
Et dont l’écho redit les râles alarmants,
1205
Torrent de cris roulant ses ondes sur les roches,
1206
Et puis s’évaporant en des murmures longs,
1207
Sinistrement dans l’air du soir tintent les cloches.
1209
Par les cours du palais, où l’ombre met ses plombs,
1210
Circule – tortueux serpent hiératique –
1211
Une procession de moines aux frocs blonds
1213
Qui marchent un par un, suivant l’ordre ascétique,
1214
Et qui, pieds nus, la corde aux reins, un cierge en main,
1215
Ululent d’une voix formidable un cantique.
1217
– Qui donc ici se meurt ? Pour qui sur le chemin
1218
Cette paille épandue et ces croix long-voilées
1219
Selon le rituel catholique romain ? –
1221
La chambre est haute, vaste et sombre. Niellées,
1222
Les portes d’acajou massif tournent sans bruit,
1223
Leurs serrures étant, comme leurs gonds, huilées.
1225
Une vague rougeur plus triste que la nuit
1226
Filtre à rais indécis par les plis des tentures
1227
À travers les vitraux où le couchant reluit.
1229
Et fait papilloter sur les architectures,
1230
À l’angle des objets, dans l’ombre du plafond,
1231
Ce halo singulier qu’on voit dans les peintures.
1233
Parmi le clair-obscur transparent et profond
1234
S’agitent effarés des hommes et des femmes
1235
À pas furtifs, ainsi que les hyènes font.
1237
Riches, les vêtements des seigneurs et des dames,
1238
Velours, panne, satin, soie, hermine et brocart,
1239
Chantent l’ode du luxe en chatoyantes gammes,
1241
Et, trouant par éclairs distancés avec art
1242
L’opaque demi-jour, les cuirasses de cuivre
1243
Des gardes alignés scintillent de trois quart.
1245
Un homme en robe noire, à visage de cuivre,
1246
Se penche, en caressant de la main ses fémurs,
1247
Sur un lit, comme l’on se penche sur un livre.
1249
Des rideaux de drap d’or roides comme des murs
1250
Tombent d’un dais de bois d’ébène en droite ligne,
1251
Dardant à temps égaux l’œil des diamants durs.
1253
Dans le lit, un vieillard d’une maigreur insigne
1254
Égrène un chapelet, qu’il baise par moment,
1255
Entre ses doigts crochus comme des brins de vigne.
1257
Ses lèvres font ce sourd et long marmottement,
1258
Dernier signe de vie et premier d’agonie,
1259
– Et son haleine pue épouvantablement.
1261
Dans sa barbe couleur d’amarante ternie,
1262
Parmi ses cheveux blancs où luisent des tons roux,
1263
Sous son linge bordé de dentelle jaunie,
1265
Avides, empressés, fourmillants, et jaloux
1266
De pomper tout le sang malsain du mourant fauve
1267
En bataillons serrés vont et viennent les poux.
1269
C’est le Roi, ce mourant qu’assiste un mire chauve,
1270
Le Roi Philippe Deux d’Espagne, – saluez !
1271
Et l’aigle autrichien s’effare dans l’alcôve,
1273
Et de grands écussons, aux murailles cloués,
1274
Brillent, et maints drapeaux où l’oiseau noir s’étale
1275
Pendent deçà delà, vaguement remués !…
1277
– La porte s’ouvre. Un flot de lumière brutale
1278
Jaillit soudain, déferle et bientôt s’établit
1279
Par l’ampleur de la chambre en nappe horizontale ;
1281
Porteurs de torches, roux, et que l’extase emplit,
1282
Entrent dix capucins qui restent en prière :
1283
Un d’entre eux se détache et marche droit au lit.
1285
Il est grand, jeune et maigre, et son pas est de pierre,
1286
Et les élancements farouches de la Foi
1287
Rayonnent à travers les cils de sa paupière ;
1289
Son pied ferme et pesant et lourd, comme la Loi,
1290
Sonne sur les tapis, régulier, emphatique :
1291
Les yeux baissés en terre, il marche droit au Roi.
1293
Et tous sur son trajet dans un geste extatique
1294
S’agenouillent, frappant trois fois du poing leur sein,
1295
Car il porte avec lui le sacré Viatique.
1297
Du lit s’écarte avec respect le matassin,
1298
Le médecin du corps, en pareille occurrence,
1299
Devant céder la place, Ame, à ton médecin.
1301
La figure du Roi, qu’étire la souffrance,
1302
À l’approche du fray se rassérène un peu,
1303
Tant la religion est grosse d’espérance !
1305
Le moine, cette fois, ouvrant son œil de feu,
1306
Tout brillant de pardons mêlés à des reproches,
1307
S’arrête, messager des justices de Dieu.
1309
– Sinistrement dans l’air du soir tintent les cloches.
1313
Et la Confession commence. Sur le flanc
1314
Se retournant, le Roi, d’un ton sourd, bas et grêle,
1315
Parle de feux, de juifs, de bûchers et de sang.
1317
– « Vous repentiriez-vous par hasard de ce zèle ?
1318
« Brûler des juifs, mais c’est une dilection !
1319
« Vous fûtes, ce faisant, orthodoxe et fidèle. » –
1321
Et, se pétrifiant dans l’exaltation,
1322
Le Révérend, les bras croisés, tête dressée,
1323
Semble l’esprit sculpté de l’Inquisition.
1325
Ayant repris haleine, et d’une voix cassée,
1326
Péniblement, et comme arrachant par lambeaux
1327
Un remords douloureux du fond de sa pensée,
1329
Le Roi, dont la lueur tragique des flambeaux
1330
Éclaire le visage osseux et le front blême,
1331
Prononce ces mots : Flandre, Albe, morts, sacs, tombeaux.
1333
– « Les Flamands, révoltés contre l’Église même,
1334
« Furent très justement punis, à votre los,
1335
« Et je m’étonne, ô Roi, de ce doute suprême.
1337
« Poursuivez. » Et le Roi parla de don Carlos,
1338
Et deux larmes coulaient tremblantes sur sa joue
1339
Palpitante et collée affreusement à l’os.
1341
– « Vous déplorez cet acte, et moi je vous en loue.
1342
« L’Infant, certes, était coupable au dernier point,
1343
« Ayant voulu tirer l’Espagne dans la boue
1345
« De l’hérésie anglaise, et de plus n’ayant point
1346
« Frémi de conspirer – ô ruses abhorrées ! –
1347
« Et contre un Père, et contre un Maître, et contre un Oint ! »
1349
Le moine ensuite dit les formules sacrées
1350
Par quoi tous nos péchés nous sont remis, et puis,
1351
Prenant l’Hostie avec ses deux mains timorées,
1353
Sur la langue du Roi la déposa. Tous bruits
1354
Se sont tus, et la Cour, pliant dans la détresse,
1355
Pria, muette et pâle, et nul n’a su depuis
1357
Si sa prière fut sincère ou bien traîtresse.
1358
– Qui dira les pensers obscurs que protégea
1359
Ce silence, brouillard complice qui se dresse ?
1361
Ayant communié, le Roi se replongea
1362
Dans l’ampleur des coussins, et la béatitude
1363
De l’Absolution reçue ouvrant déjà
1365
L’œil de son âme au jour clair de la certitude,
1366
Épanouit ses traits en un sourire exquis
1367
Qui tenait de la fièvre et de la quiétude.
1369
Et tandis qu’alentour ducs, comtes et marquis,
1370
Pleins d’angoisses, fichaient leurs yeux sous la courtine,
1371
L’âme du Roi mourant montait aux cieux conquis,
1373
Puis le râle des morts hurla dans la poitrine
1374
De l’auguste malade avec des sursauts fous :
1375
Tel l’ouragan passe à travers une ruine.
1377
Et puis plus rien ; et puis, sortant par mille trous,
1378
Ainsi que des serpents frileux de leur repaire,
1379
Sur le corps froid les vers se mêlèrent aux poux.
1381
– Philippe Deux était à la droite du Père.
ÉPILOGUE
I
1387
Le soleil, moins ardent, luit clair au ciel moins dense.
1388
Balancés par un vent automnal et berceur,
1389
Les rosiers du jardin s’inclinent en cadence.
1390
L’atmosphère ambiante a des baisers de sœur.
1392
La Nature a quitté pour cette fois son trône
1393
De splendeur, d’ironie et de sérénité :
1394
Clémente, elle descend, par l’ampleur de l’air jaune,
1395
Vers l’homme, son sujet pervers et révolté.
1397
Du pan de son manteau, que l’abîme constelle,
1398
Elle daigne essuyer les moiteurs de nos fronts,
1399
Et son âme éternelle et sa force immortelle
1400
Donnent calme et vigueur à nos cœurs mous et prompts.
1402
Le frais balancement des ramures chenues,
1403
L’horizon élargi plein de vagues chansons,
1404
Tout, jusqu’au vol joyeux des oiseaux et des nues,
1405
Tout, aujourd’hui, console et délivre. – Pensons.
II
1409
Donc, c’en est fait. Ce livre est clos. Chères Idées
1410
Qui rayiez mon ciel gris de vos ailes de feu
1411
Dont le vent caressait mes tempes obsédées,
1412
Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu !
1414
Et toi, Vers qui tintais, et toi, Rime sonore,
1415
Et vous, Rhythmes chanteurs, et vous, délicieux
1416
Ressouvenirs, et vous, Rêves, et vous encore,
1417
Images qu’évoquaient mes désirs anxieux,
1419
Il faut nous séparer. Jusqu’aux jours plus propices
1420
Où nous réunira l’Art, notre maître, adieu,
1421
Adieu, doux compagnons, adieu, charmants complices !
1422
Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu.
1424
Aussi bien, nous avons fourni notre carrière,
1425
Et le jeune étalon de notre bon plaisir,
1426
Tout affolé qu’il est de sa course première,
1427
A besoin d’un peu d’ombre et de quelque loisir.
1429
– Car toujours nous t’avons fixée, ô Poésie,
1430
Notre astre unique et notre unique passion,
1431
T’ayant seule pour guide et compagne choisie,
1432
Mère, et nous méfiant de l’Inspiration.
III
1436
Ah ! l’Inspiration superbe et souveraine,
1437
L’Égérie aux regards lumineux et profonds,
1438
Le Genium commode et l’Erato soudaine,
1439
L’Ange des vieux tableaux avec des ors au fond,
1441
La Muse, dont la voix est puissante sans doute,
1442
Puisqu’elle fait d’un coup dans les premiers cerveaux,
1443
Comme ces pissenlits dont s’émaillent la route,
1444
Pousser tout un jardin de poëmes nouveaux,
1446
La Colombe, le Saint-Esprit, le Saint Délire,
1447
Les Troubles opportuns, les Transports complaisants,
1448
Gabriel et son luth, Apollon et sa lyre,
1449
Ah ! l’Inspiration, on l’évoque à seize ans !
1451
Ce qu’il nous faut à nous, les Suprêmes Poëtes
1452
Qui vénérons les Dieux et qui n’y croyons pas,
1453
À nous dont nul rayon n’auréola les têtes,
1454
Dont nulle Béatrix n’a dirigé les pas,
1456
À nous qui ciselons les mots comme des coupes
1457
Et qui faisons des vers émus très-froidement,
1458
À nous qu’on ne voit point les soirs aller par groupes
1459
Harmonieux au bord des lacs et nous pâmant,
1461
Ce qu’il nous faut, à nous, c’est, aux lueurs des lampes,
1462
La science conquise et le sommeil dompté,
1463
C’est le front dans les mains du vieux Faust des estampes,
1464
C’est l’Obstination et c’est la Volonté !
1466
C’est la volonté saine, absolue, éternelle,
1467
Cramponnée au projet comme un noble condor
1468
Aux flancs fumants de peur d’un buffle, et d’un coup d’aile
1469
Emportant son trophée à travers les cieux d’or !
1471
Ce qu’il nous faut à nous, c’est l’étude sans trêve,
1472
C’est l’effort inouï, le combat non pareil
1473
C’est la nuit, l’âpre nuit du travail, d’où se lève
1474
Lentement, lentement, l’Œuvre, ainsi qu’un soleil !
1476
Libre à nos Inspirés, cœurs qu’une œillade enflamme,
1477
D’abandonner leur être aux vents comme un bouleau ;
1478
Pauvres gens ! l’Art n’est pas d’éparpiller son âme :
1479
Est-elle en marbre, ou non, la Vénus de Milo ?
1481
Nous donc, sculptons avec le ciseau des Pensées
1482
Le bloc vierge du Beau, Paros immaculé,
1483
Et faisons-en surgir sous nos mains empressées
1484
Quelque pure statue au péplos étoilé,
1486
Afin qu’un jour, frappant de rayons gris et roses
1487
Le chef-d’œuvre serein, comme un nouveau Memnon,
1488
L’Aube-Postérité, fille des Temps moroses,
1489
Fasse dans l’air futur retentir notre nom !