1Jules Verne publie Cinq semaines en ballon en 1863 : son tout premier roman, celui qui invente le « Voyage extraordinaire ». Le docteur anglais Samuel Fergusson y traverse l’Afrique de Zanzibar au Sénégal à bord d’un aérostat, le Victoria, accompagné du chasseur écossais Dick Kennedy et du domestique Joe. Cette version rassemble des extraits authentiques du texte, cousus par de courtes liaisons, pour parcourir en une vingtaine de minutes l’arc complet du roman.
2Il y avait une grande affluence d’auditeurs, le 14 janvier 1862, à la séance de la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3. Le président, Sir Francis M..., faisait à ses honorables collègues une importante communication dans un discours fréquemment interrompu par les applaudissements. Il venait d’annoncer qu’un de ses compatriotes, le docteur Samuel Fergusson, se proposait de traverser toute l’Afrique en ballon.
3L’assemblée réclame la présence du docteur. Celui-ci entre.
4Et le docteur entra au milieu d’un tonnerre d’applaudissements, pas le moins du monde ému d’ailleurs.
5C’était un homme d’une quarantaine d’années, de taille et de constitution ordinaires ; son tempérament sanguin se trahissait par une coloration foncée du visage ; il avait une figure froide, aux traits réguliers, avec un nez fort, le nez en proue de vaisseau de l’homme prédestiné aux découvertes ; ses yeux fort doux, plus intelligents que hardis, donnaient un grand charme à sa physionomie.
6Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessèrent qu’au moment où le docteur Fergusson réclama le silence par un geste aimable. Il se dirigea vers le fauteuil préparé pour sa présentation ; puis, debout, fixe, le regard énergique, il leva vers le ciel l’index de la main droite, ouvrit la bouche et prononça ce seul mot :
7« Excelsior ! »
8Une indemnité de deux mille cinq cents livres est votée séance tenante pour l’expédition. Fergusson a un ami de toujours, l’Écossais Dick Kennedy, chasseur invétéré, qui accourt de Leith à Londres dès qu’il apprend la nouvelle par le journal, bien décidé à l’empêcher de partir.
9« Du calme, mon cher Dick, reprit le docteur. Je conçois ton irritation. Tu m’en veux de ce que je ne t’ai pas encore appris mes nouveaux projets.
10– Il appelle cela de nouveaux projets !
11– J’ai été fort occupé, reprit Samuel sans admettre l’interruption, j’ai eu fort à faire ! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti sans t’écrire...
12– Eh ! je me moque bien...
13– Parce que j’ai l’intention de t’emmener avec moi. »
14L’Écossais fit un bond qu’un chamois n’eût pas désavoué.
15« Ah ça ! dit-il, tu veux donc qu’on nous renferme tous les deux à l’hôpital de Betlehem !
16– J’ai positivement compté sur toi, mon cher Dick, et je t’ai choisi à l’exclusion de bien d’autres. »
17Kennedy demeurait en pleine stupéfaction. « Quand tu m’auras écouté pendant dix minutes, répondit tranquillement le docteur, tu me remercieras.
18– Tu parles sérieusement ?
19– Très sérieusement.
20– Et si je refuse de t’accompagner ?
21– Tu ne refuseras pas.
22– Mais enfin, si je refuse ?
23– Je partirai seul.
24– Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment que tu ne plaisantes pas, cela vaut la peine que l’on discute.
25– Discutons en déjeunant, si tu n’y vois pas d’obstacle, mon cher Dick. »
26« Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insensé ! il est impossible ! il ne ressemble à rien de sérieux ni de praticable !
27– C’est ce que nous verrons bien après avoir essayé.
28– Mais ce que précisément il ne faut pas faire, c’est d’essayer.
29– Pourquoi cela, s’il te plaît ?
30– Et les dangers, et les obstacles de toute nature !
31– Les obstacles, répondit sérieusement Fergusson, sont inventés pour être vaincus ; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir ? Tout est danger dans la vie ; il peut être très dangereux de s’asseoir devant sa table ou de mettre son chapeau sur sa tête ; il faut d’ailleurs considérer ce qui doit arriver comme arrivé déjà, et ne voir que le présent dans l’avenir, car l’avenir n’est qu’un présent un peu plus éloigné.
32– Que cela ! fit Kennedy en levant les épaules. Tu es toujours fataliste !
33– Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous préoccupons donc pas de ce que le sort nous réserve, et n’oublions jamais notre bon proverbe d’Angleterre : L’homme né pour être pendu ne sera jamais noyé ! »
34Kennedy finit par céder. Reste le domestique de Fergusson, l’inénarrable Joe, dévoué corps et âme à son maître, et qui n’a jamais douté une seconde d’être du voyage. Le docteur a conçu un aérostat double, gonflé à l’hydrogène, et surtout un secret qu’il ne révèle à personne : le moyen de monter et de descendre sans jamais perdre de gaz ni de lest, en dilatant l’hydrogène par la chaleur d’un chalumeau. Après des semaines de préparatifs, le trio embarque à bord du transport Resolute pour Zanzibar. Le 18 avril 1862, sur l’île de Koumbeni, le ballon est enfin gonflé.
35En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et dit :
36« Il est bien décidé, Samuel, que tu pars ? – Cela est très décidé, mon cher Dick. – J’ai bien fait tout ce qui dépendait de moi pour empêcher ce voyage ?
37– Tout. – Alors j’ai la conscience tranquille à cet égard, et je t’accompagne.
38– J’en étais sûr », répondit le docteur, en laissant voir sur ses traits une rapide émotion.
39L’instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses officiers embrassèrent avec effusion leurs intrépides amis, sans en excepter le digne Joe, fier et joyeux.
40À neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la nacelle : le docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de manière à produire une chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait à terre en parfait équilibre, commença à se soulever au bout de quelques minutes. La nacelle s’éleva d’une vingtaine de pieds.
41« Mes amis, s’écria le docteur debout entre ses deux compagnons et ôtant son chapeau, donnons à notre navire aérien un nom qui lui porte bonheur ! qu’il soit baptisé le Victoria ! »
42Un hourra formidable retentit : « Vive la reine ! Vive l’Angleterre ! » Fergusson, Kennedy et Joe lancèrent un dernier adieu à leurs amis.
43« Lâchez tout ! s’écria le docteur. » Et le Victoria s’éleva rapidement dans les airs, tandis que les quatre caronades du Resolute tonnaient en son honneur.
44À cette élévation, un courant plus marqué porta le ballon vers le sud-ouest. Quel magnifique spectacle se déroulait aux yeux des voyageurs !
45L’île de Zanzibar s’offrait tout entière à la vue et se détachait en couleur plus foncée, comme sur un vaste planisphère ; les champs prenaient une apparence d’échantillons de diverses couleurs ; de gros bouquets d’arbres indiquaient les bois et les taillis.
46Les habitants de l’île apparaissaient comme des insectes. Les hourras et les cris s’éteignaient peu à peu dans l’atmosphère, et les coups de canon du navire vibraient seuls dans la concavité inférieure de l’aérostat.
47« Que tout cela est beau ! » s’écria Joe en rompant le silence pour la première fois.
48Le Victoria file au-dessus du continent, survolant villages effarés, forêts de baobabs et troupes de cynocéphales. À Kazeh, pris pour des envoyés de la Lune, les trois voyageurs échappent de justesse à un revirement de la foule. Une nuit, un orage tropical menace de les foudroyer.
49Tout d’un coup un éclair violent, rapide, incisif, raya l’ombre ; sa déchirure n’était pas refermée qu’un effrayant éclat de tonnerre ébranlait les profondeurs du ciel.
50« Alerte ! » s’écria Fergusson. Les deux dormeurs, réveillés à ce bruit épouvantable, se tenaient à ses ordres.
51« Descendons-nous ? fit Kennedy. – Non ! le ballon n’y résisterait pas. Montons avant que ces nuages ne se résolvent en eau et que le vent ne se déchaîne ! »
52Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du serpentin.
53Les orages des tropiques se développent avec une rapidité comparable à leur violence. Un second éclair déchira la nue, et fut suivi de vingt autres immédiats. Le ciel était zébré d’étincelles électriques qui grésillaient sous les larges gouttes de la pluie.
54« Nous nous sommes attardés, dit le docteur. Il nous faut maintenant traverser une zone de feu avec notre ballon rempli d’air inflammable !
55– Mais à terre ! à terre ! reprenait toujours Kennedy.
56– Le risque d’être foudroyé serait presque le même, et nous serions vite déchirés aux branches des arbres !
57– Nous montons, monsieur Samuel ! – Plus vite ! plus vite encore. »
58Le vent se déchaînait avec une violence effrayante dans cette atmosphère embrasée ; il tordait les nuages incandescents ; on eût dit le souffle d’un ventilateur immense qui activait tout cet incendie.
59Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau à pleine chaleur ; le ballon se dilatait et montait ; à genoux, au centre de la nacelle, Kennedy retenait les rideaux de la tente. Le ballon tourbillonnait à donner le vertige, et les voyageurs subissaient d’inquiétantes oscillations.
60« À la garde de Dieu ! dit le docteur Fergusson ; nous sommes entre ses mains ; lui seul peut nous sauver. Préparons-nous à tout événement, même à un incendie ; notre chute peut n’être pas rapide. »
61Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours ; au bout d’un quart d’heure, il avait dépassé la zone des nuages orageux, les effluences électriques se développaient au-dessous de lui, comme une vaste couronne de feux d’artifices suspendus à sa nacelle.
62C’était là l’un des plus beaux spectacles que la nature pût donner à l’homme. En bas, l’orage. En haut, le ciel étoilé, tranquille, muet, impassible, avec la lune projetant ses paisibles rayons sur ces nuages irrités.
63Poussé vers le nord, le Victoria atteint bientôt le grand lac Ukéréoué, puis découvre le fleuve qui s’en échappe.
64« Voyez ! s’écria-t-il, voyez, mes amis ! les récits des Arabes étaient exacts ! Ils parlaient d’un fleuve par lequel le lac Ukéréoué se déchargeait vers le nord, et ce fleuve existe, et nous le descendons, et il coule avec une rapidité comparable à notre propre vitesse ! Et cette goutte d’eau qui s’enfuit sous nos pieds va certainement se confondre avec les flots de la Méditerranée ! C’est le Nil !
65– C’est le Nil ! répéta Kennedy, qui se laissait prendre à l’enthousiasme de Samuel Fergusson.
66– Vive le Nil ! » dit Joe, qui s’écriait volontiers vive quelque chose quand il était en joie.
67Fergusson descend avec Kennedy sur une île du fleuve pour en avoir la preuve irrécusable.
68Il entraîna son compagnon vers un groupe de rochers qui se dressaient à la pointe de l’île ; là, il chercha quelque temps, fureta dans les broussailles, et se mit les mains en sang.
69Tout d’un coup, il saisit vivement le bras du chasseur.
70« Regarde, dit-il.
71– Des lettres ! » s’écria Kennedy. En effet, deux lettres gravées sur le roc apparaissaient dans toute leur netteté. On lisait distinctement :
72A. D.
73« A. D., reprit le docteur Fergusson ! Andrea Debono ! La signature même du voyageur qui a remonté le plus avant le cours du Nil !
74– Voilà qui est irrécusable, ami Samuel. – Es-tu convaincu maintenant ! – C’est le Nil ! nous n’en pouvons douter. »
75Dix minutes après, le Victoria s’enlevait majestueusement, pendant que le docteur Fergusson, en signe de succès, déployait le pavillon aux armes d’Angleterre.
76Le voyage se poursuit vers l’inconnu. Une nuit, un cri en français retentit dans l’obscurité : « À moi ! à moi ! » Un homme, prisonnier d’une tribu, va être mis à mort au lever du jour. Fergusson invente aussitôt un plan pour le sauver avant l’aube.
77Le baobab au-dessus duquel se maintenait le Victoria presque immobile s’élevait au centre d’une clairière ; entre des champs de sésame et de cannes à sucre, on distinguait une cinquantaine de huttes basses et coniques autour desquelles fourmillait une tribu nombreuse.
78À cent pieds au-dessous du ballon se dressait un poteau. Au pied de ce poteau gisait une créature humaine, un jeune homme de trente ans au plus, avec de longs cheveux noirs, à demi nu, maigre, ensanglanté, couvert de blessures, la tête inclinée sur la poitrine, comme le Christ en croix.
79« Un missionnaire ! un prêtre ! s’écria Joe. – Pauvre malheureux ! répondit le chasseur. – Nous le sauverons, Dick ! fit le docteur, nous le sauverons ! »
80La nacelle s’approcha du sol. Cependant quelques Nègres, plus audacieux, comprenant que leur victime allait leur échapper, revinrent avec de grands cris. Kennedy prit son fusil, mais le docteur lui ordonna de ne point tirer.
81Le prêtre, agenouillé, n’ayant plus la force de se tenir debout, n’était pas même lié à ce poteau, car sa faiblesse rendait des liens inutiles. Au moment où la nacelle arriva près du sol, le chasseur, jetant son arme et saisissant le prêtre à bras-le-corps, le déposa dans la nacelle, à l’instant même où Joe précipitait brusquement les deux cents livres de lest.
82Le Victoria, subitement délesté, fit un bond de trois cents pieds dans les airs, au milieu des rugissements de la tribu, à laquelle le prisonnier échappait dans un rayon d’une éblouissante lumière.
83« Hurrah ! » s’écrièrent les deux compagnons du docteur.
84Le jeune missionnaire breton, épuisé, torturé depuis quarante heures, sait qu’il va mourir malgré les soins du docteur. La nuit suivante, sous un ciel magnifique, il fait ses adieux.
85« Mes amis, dit-il d’une voix affaiblie, je m’en vais ! Que le Dieu qui récompense vous conduise au port ! qu’il vous paye pour moi ma dette de reconnaissance !
86– Espérez encore, lui répondit Kennedy. Ce n’est qu’un affaiblissement passager. Vous ne mourrez pas ! Peut-on mourir par cette belle nuit d’été.
87– La mort est là, reprit le missionnaire, je le sais ! Laissez-moi la regarder en face ! La mort, commencement des choses éternelles, n’est que la fin des soucis terrestres. Mettez-moi à genoux, mes frères, je vous en prie ! »
88Kennedy le souleva ; ce fut pitié de voir ses membres sans forces se replier sous lui.
89« Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria l’apôtre mourant, ayez pitié de moi ! »
90Son dernier geste fut une bénédiction suprême à ses amis d’un jour. Et il retomba dans les bras de Kennedy, dont le visage se baignait de grosses larmes.
91« Mort ! dit le docteur en se penchant sur lui, mort ! »
92Le lendemain, en creusant sa tombe dans un ravin désertique, le docteur fait une découverte inattendue.
93« À un contraste bizarre de la nature, à un singulier effet du hasard. Savez-vous dans quelle terre cet homme d’abnégation, ce pauvre de cœur a été enseveli ?
94– Que veux-tu dire, Samuel ? demanda l’Écossais.
95– Ce prêtre, qui avait fait vœu de pauvreté, repose maintenant dans une mine d’or !
96– Une mine d’or ! s’écrièrent Kennedy et Joe. – Une mine d’or, répondit tranquillement le docteur. Ces blocs que vous foulez aux pieds comme des pierres sans valeur sont du minerai d’une grande pureté.
97– Impossible ! impossible ! répéta Joe. – Vous ne chercheriez pas longtemps dans ces fissures de schiste ardoisé sans rencontrer des pépites importantes. »
98Joe se précipita comme un fou sur ces fragments épars.
99« Calme-toi, mon brave Joe, lui dit son maître. – Monsieur, vous en parlez à votre aise. – Comment ! un philosophe de ta trempe... – Eh ! monsieur, il n’y a pas de philosophie qui tienne.
100– Voyons ! réfléchis un peu. À quoi nous servirait toute cette richesse ? nous ne pouvons pas l’emporter.
101– Nous ne pouvons pas l’emporter ! par exemple !
102– Comment ! dit Joe, abandonner ces trésors ! Une fortune à nous ! bien à nous ! la laisser !
103– Prends garde, mon ami. Est-ce que la fièvre de l’or te prendrait ? est-ce que ce mort, que tu viens d’ensevelir, ne t’a pas enseigné la vanité des choses humaines ?
104– Tout cela est vrai, répondit Joe ; mais enfin, de l’or ! Monsieur Kennedy, est-ce que vous ne m’aiderez pas à ramasser un peu de ces millions ? »
105Le docteur cède, et Joe entasse une petite fortune de quartz aurifère en guise de lest — qu’il lui faudra bientôt sacrifier, morceau par morceau, en pleine crise. Car le vent tombe, le désert commence, et l’eau vient à manquer.
106Il y avait encore là quelques gouttes d’eau ; chacun le savait, chacun y pensait et se sentait attiré vers elles ; mais personne n’osait faire un pas.
107Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux hagards, avec un sentiment d’avidité bestiale, qui se décelait surtout chez Kennedy ; sa puissante organisation succombait plus vite à ces intolérables privations ; pendant toute la journée, il fut en proie au délire ; il allait et venait, poussant des cris rauques, se mordant les poings, prêt à s’ouvrir les veines pour en boire le sang.
108« Ah ! s’écria-t-il, pays de la soif ! tu serais bien nommé pays du désespoir ! »
109Ces mots : « À boire ! à boire ! » furent prononcés avec un accent déchirant.
110C’était Kennedy qui se traînait près de lui ; le malheureux faisait pitié, il demandait à genoux, il pleurait.
111Joe, pleurant aussi, lui présenta la bouteille, et jusqu’à la dernière goutte, Kennedy en épuisa le contenu.
112« Merci », fit-il.
113Le lendemain, à bout de forces, Fergusson aperçoit soudain à l’horizon un signe d’espoir inattendu.
114Tout d’un coup, voici que son regard s’anime, sa main s’étend vers l’horizon, et, d’une voix qui n’avait plus rien d’humain, il s’écrie :
115« Là ! là ! là-bas ! »
116La plaine s’agitait comme une mer en fureur par un jour de tempête ; des vagues de sable déferlaient les unes sur les autres au milieu d’une poussière intense ; une immense colonne venait du sud-est en tournoyant avec une extrême rapidité ; le soleil disparaissait derrière un nuage opaque dont l’ombre démesurée s’allongeait jusqu’au Victoria.
117« Le simoun ! s’écria-t-il. – Le simoun ! répéta Joe sans trop comprendre.
118– Tant mieux, s’écria Kennedy avec une rage désespérée ! tant mieux ! nous allons mourir !
119– Tant mieux ! répliqua le docteur, nous allons vivre au contraire ! »
120Il se mit à rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle.
121« Et maintenant, Joe, dit le docteur, jette-moi en dehors une cinquantaine de livres de ton minerai ! »
122Le ballon s’enleva.
123« Il était temps », s’écria le docteur. Le simoun arrivait en effet avec la rapidité de la foudre.
124Le Victoria monta rapidement au-dessus de la trombe ; mais, enveloppé dans l’immense déplacement d’air, il fut entraîné avec une vitesse incalculable au-dessus de cette mer écumante.
125À trois heures, la tourmente cessait ; le sable, en retombant, formait une innombrable quantité de monticules ; le ciel reprenait sa tranquillité première.
126Le Victoria, redevenu immobile, planait en vue d’une oasis, île couverte d’arbres verts et remontée à la surface de cet océan.
127« L’eau ! l’eau est là ! » s’écria le docteur.
128Sauvés, les trois hommes reprennent leur route vers l’ouest, jusqu’au lac Tchad. Mais une bande de gypaètes attaque le ballon en plein vol et déchire son enveloppe : le Victoria plonge droit vers les eaux du lac.
129« Nous sommes perdus », s’écria Fergusson en portant les yeux sur le baromètre qui montait avec rapidité.
130Puis il ajouta : « Dehors le lest, dehors ! » En quelques secondes tous les fragments de quartz avaient disparu.
131« Nous tombons toujours !... Videz les caisses à eau !... Joe ! entends-tu ?... Nous sommes précipités dans le lac ! »
132« Les provisions ! les provisions ! » s’écria le docteur.
133La chute devint moins rapide, mais les malheureux tombaient toujours !
134« Jetez ! jetez encore ! s’écria une dernière fois le docteur.
135– Il n’y a plus rien, dit Kennedy. – Si ! » répondit laconiquement Joe en se signant d’une main rapide.
136Et il disparut par-dessus le bord de la nacelle. « Joe ! Joe ! » fit le docteur terrifié. Mais Joe ne pouvait plus l’entendre. Le Victoria délesté reprenait sa marche ascensionnelle, remontait à mille pieds dans les airs, et le vent s’engouffrant dans l’enveloppe dégonflée l’entraînait vers les côtes septentrionales du lac.
137« Perdu ! dit le chasseur avec un geste de désespoir.
138– Perdu pour nous sauver ! » répondit Fergusson.
139Et ces hommes si intrépides sentirent deux grosses larmes couler de leurs yeux.
140Joe, lui, a survécu : recueilli par des pêcheurs, adoré comme un dieu, englouti avec une île entière, il erre des jours durant sur les rives du Tchad, échappe à un campement d’Arabes en leur volant un cheval — et se retrouve bientôt poursuivi par toute une troupe lancée à ses trousses, au moment même où le Victoria, parti à sa recherche, apparaît à l’horizon.
141Kennedy avait poussé un cri de désespoir en voyant Joe précipité à terre. Son cheval, évidemment rendu, épuisé, venait de s’abattre.
142« Il nous a vus, s’écria le docteur ; en se relevant il nous a fait signe !
143– Mais les Arabes vont l’atteindre ! qu’attend-il ? Ah ! le courageux garçon ! Hourra ! » fit le chasseur qui ne se contenait plus.
144Joe, immédiatement relevé après sa chute, à l’instant où l’un des plus rapides cavaliers se précipitait sur lui, bondissait comme une panthère, l’évitait par un écart, se jetait en croupe, saisissait l’Arabe à la gorge, de ses mains nerveuses, de ses doigts de fer, il l’étranglait, le renversait sur le sable, et continuait sa course effrayante.
145« Peux-tu soutenir dans les bras cent cinquante livres de lest ? – Plus encore. – Non, cela suffira. »
146« Tiens-toi à l’arrière de la nacelle, et sois prêt à jeter ce lest d’un seul coup. Mais, sur ta vie ! ne le fais pas avant mon ordre ! – Sois tranquille ! »
147Le docteur, à l’avant de la nacelle, tenait l’échelle déployée, prêt à la lancer au moment voulu.
148« Joe ! garde à toi ! » cria le docteur de sa voix retentissante en jetant l’échelle, dont les premiers échelons soulevèrent la poussière du sol.
149À l’appel du docteur, Joe, sans arrêter son cheval, s’était retourné ; l’échelle arriva près de lui, et au moment où il s’y accrochait :
150« Jette, cria le docteur à Kennedy. – C’est fait »
151Et le Victoria, délesté d’un poids supérieur à celui de Joe, s’éleva à cent cinquante pieds dans les airs.
152Joe se cramponna fortement à l’échelle pendant les vastes oscillations qu’elle eut à décrire ; puis faisant un geste indescriptible aux Arabes, et grimpant avec l’agilité d’un clown, il arriva jusqu’à ses compagnons qui le reçurent dans leurs bras.
153Réunis, les trois voyageurs reprennent leur route vers l’ouest. Mais le Victoria, usé par des semaines de vol, perd son gaz peu à peu, et l’appareil de dilatation doit être sacrifié pièce par pièce. Talonnés par les cavaliers d’un chef de guerre fanatique, les Talibas, ils atteignent enfin les rives du Sénégal — sans plus une once de gaz pour franchir le fleuve.
154« Nous avons au moins une heure d’avance sur ces bandits, dit-il ; ne perdons pas de temps, mes amis, ramassez une grande quantité de cette herbe sèche ; il m’en faut cent livres au moins.
155– Pourquoi faire ? demanda Kennedy. – Je n’ai plus de gaz ; eh bien ! je traverserai le fleuve avec de l’air chaud !
156– Ah ! mon brave Samuel ! s’écria Kennedy, tu es vraiment un grand homme ! »
157Pendant ce temps, le docteur avait agrandi l’orifice de l’aérostat en le coupant dans sa partie inférieure ; il eut soin préalablement de chasser ce qui pouvait rester d’hydrogène par la soupape ; puis il empila une certaine quantité d’herbe sèche sous l’enveloppe, et il y mit le feu.
158Il était alors une heure moins le quart. En ce moment, à deux milles dans le nord, apparut la bande des Talibas ; on entendait leurs cris et le galop des chevaux lancés à toute vitesse.
159« Dans vingt minutes ils seront ici, fit Kennedy.
160– De l’herbe ! de l’herbe, Joe ! Dans dix minutes nous serons en plein air !
161– Voilà, monsieur. » Le Victoria était aux deux tiers gonflé. « Mes amis ! accrochons-nous au filet, comme nous l’avons fait déjà.
162– C’est fait », répondit le chasseur.
163Le ballon, entièrement dilaté par l’accroissement de température, s’envola en frôlant les branches du baobab.
164« En route ! » cria Joe. Une décharge de mousquets lui répondit ; une balle même lui laboura l’épaule ; mais Kennedy, se penchant et déchargeant sa carabine d’une main, jeta un ennemi de plus à terre.
165Des cris de rage impossibles à rendre accueillirent l’enlèvement de l’aérostat, qui monta à plus de huit cents pieds.
166Là, surpris, émerveillé, effrayé, se tenait un groupe d’une dizaine d’hommes qui portaient l’uniforme français.
167Le ballon, se dégonflant peu à peu, retombait avec les hardis aéronautes retenus à son filet ; mais il était douteux qu’il pût atteindre la terre, aussi les Français se précipitèrent dans le fleuve, et reçurent les trois Anglais entre leurs bras, au moment où le Victoria s’abattait à quelques toises de la rive gauche du Sénégal.
168« Le docteur Fergusson ! s’écria le lieutenant. – Lui-même, répondit tranquillement le docteur, et ses deux amis. »
169« Pauvre Victoria ! » fit Joe. Le docteur ne put retenir une larme ; il ouvrit ses bras, et ses deux amis s’y précipitèrent sous l’empire d’une grande émotion.
170Un procès-verbal signé par les officiers français atteste l’exploit : Samuel Fergusson, Richard Kennedy et Joseph Wilson ont bien traversé l’Afrique en ballon, du 18 avril au 24 mai 1862. Rentrés à Londres, ils sont accueillis en triomphe.
171D’ailleurs Joe disait à qui voulait l’entendre :
172« C’est un piètre voyage que le nôtre, après tout, et si quelqu’un est avide d’émotions, je ne lui conseille pas de l’entreprendre ; cela devient fastidieux à la fin, et, sans les aventures du lac Tchad et du Sénégal, je crois véritablement que nous serions morts d’ennui ! »
173Le docteur Fergusson et son fidèle Joe demeurèrent les mêmes hommes que nous avons connus. Cependant il s’était fait en eux un changement à leur insu.