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De la Terre à la Lune — en 20 minutes

De la Terre à la Lune — en 20 minutes
1Cette version courte est faite exclusivement d'extraits réels du roman de Jules Verne, copiés mot pour mot et cousus bout à bout par de brèves liaisons en italique. Rien n'est réécrit : vous lisez le texte de Verne, resserré en une traversée d'environ vingt minutes, du désœuvrement du Gun-Club au coup de canon de Stone's-Hill.

2La guerre de Sécession vient de s'achever. À Baltimore, un club d'artilleurs s'est constitué pendant le conflit.
3Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un nouveau club très influent s'établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland. On sait avec quelle énergie l'instinct militaire se développa chez ce peuple d'armateurs, de marchands et de mécaniciens.
4Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain qui la partage. Sont-ils trois, ils élisent un président et deux secrétaires. Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau fonctionne. Cinq, ils se convoquent en assemblée générale, et le club est constitué. Ainsi arriva-t-il à Baltimore. Le premier qui inventa un nouveau canon s'associa avec le premier qui le fondit et le premier qui le fora.
5Une condition sine qua non était imposée à toute personne qui voulait entrer dans l'association, la condition d'avoir imaginé ou, tout au moins, perfectionné un canon ; à défaut de canon, une arme à feu quelconque.
6Les chiffres de leurs exploits sont éloquents, et l'ironie de Verne ne l'est pas moins.
7À considérer un pareil chiffre, il est évident que l'unique préoccupation de cette société savante fut la destruction de l'humanité dans un but philanthropique, et le perfectionnement des armes de guerre, considérées comme instruments de civilisation.
8C'était une réunion d'Anges Exterminateurs, au demeurant les meilleurs fils du monde.
9Béquilles, jambes de bois, bras articulés mains à crochets, mâchoires en caoutchouc, crânes en argent, nez en platine, rien ne manquait à la collection, et le susdit Pitcairn calcula également que, dans le Gun-Club, il n'y avait pas tout à fait un bras pour quatre personnes, et seulement deux jambes pour six.
10Puis la paix arrive, et avec elle le désastre : plus rien à tirer.
11Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signée par les survivants de la guerre, les détonations cessèrent peu à peu, les mortiers se turent, les obusiers muselés pour longtemps et les canons, la tête basse, rentrèrent aux arsenaux, les boulets s'empilèrent dans les parcs, les souvenirs sanglants s'effacèrent, les cotonniers poussèrent magnifiquement sur les champs largement engraissés, les vêtements de deuil achevèrent de s'user avec les douleurs, et le Gun-Club demeura plongé dans un désœuvrement profond.
12« C'est désolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses jambes de bois se carbonisaient dans la cheminée du fumoir. Rien à faire ! rien à espérer ! Quelle existence fastidieuse ! Où est le temps où le canon vous réveillait chaque matin par ses joyeuses détonations ?
13Le secrétaire perpétuel du club, J.-T. Maston, crochet de fer à la place de la main, renchérit.
14« Et nulle guerre en perspective ! dit alors le fameux J.-T. Maston, en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha. Pas un nuage à l'horizon, et cela quand il y a tant à faire dans la science de l'artillerie !
15Or, les choses en étaient là, les esprits se montaient de plus en plus, et le club était menacé d'une dissolution prochaine, quand un événement inattendu vint empêcher cette regrettable catastrophe.
16Une circulaire du président Impey Barbicane convoque tout le club. Le 5 octobre, devant une salle comble, il prend la parole.
17« Il n'est aucun de vous, braves collègues, qui n'ait vu la Lune, ou tout au moins, qui n'en ait entendu parler. Ne vous étonnez pas si je viens vous entretenir ici de l'astre des nuits. Il nous est peut-être réservé d'être les Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi, secondez-moi de tout votre pouvoir, je vous mènerai à sa conquête, et son nom se joindra à ceux des trente-six États qui forment ce grand pays de l'Union !
18– Hurrah pour la Lune ! s'écria le Gun-Club d'une seule voix.
19Après un rapide historique des voyages lunaires imaginaires — Cyrano, Fontenelle, Poe — Barbicane en vient au fait.
20« Vous savez, dit-il, quels progrès la balistique a faits depuis quelques années et à quel degré de perfection les armes à feu seraient parvenues, si la guerre eût continué. Vous n'ignorez pas non plus que, d'une façon générale, la force de résistance des canons et la puissance expansive de la poudre sont illimitées. Eh bien ! partant de ce principe, je me suis demandé si, au moyen d'un appareil suffisant, établi dans des conditions de résistance déterminées, il ne serait pas possible d'envoyer un boulet dans la Lune. »
21À ces paroles, un « oh ! » de stupéfaction s'échappa de mille poitrines haletantes ; puis il se fit un moment de silence, semblable à ce calme profond qui précède les coups de tonnerre. Et, en effet, le tonnerre éclata, mais un tonnerre d'applaudissements, de cris, de clameurs, qui fit trembler la salle des séances.
22« Laissez-moi achever, reprit-il froidement. J'ai pris la question sous toutes ses faces, je l'ai abordée résolument, et de mes calculs indiscutables il résulte que tout projectile doué d'une vitesse initiale de douze mille yards par seconde, et dirigé vers la Lune, arrivera nécessairement jusqu'à elle. J'ai donc l'honneur de vous proposer, mes braves collègues, de tenter cette petite expérience ! »
23L'Amérique entière s'enflamme.
24Rien ne saurait étonner un Américain. On a souvent répété que le mot « impossible » n'était pas français ; on s'est évidemment trompé de dictionnaire. En Amérique, tout est facile, tout est simple, et quant aux difficultés mécaniques, elles sont mortes avant d'être nées. Entre le projet Barbicane et sa réalisation, pas un véritable Yankee ne se fût permis d'entrevoir l'apparence d'une difficulté. Chose dite, chose faite.
25Consulté, l'Observatoire de Cambridge répond point par point, et fixe la date.
26« Oui, il est possible d'envoyer un projectile dans la Lune, si l'on parvient à animer ce projectile d'une vitesse initiale de douze mille yards par seconde. Le calcul démontre que cette vitesse est suffisante.
27« Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans retard les travaux nécessités par une pareille entreprise et être prêts à opérer au moment déterminé, car, s'ils laissaient passer cette date du 4 décembre, ils ne retrouveraient la Lune dans les mêmes conditions de périgée et de zénith que dix-huit ans et onze jours après.
28Un comité d'exécution — Barbicane, Morgan, Elphiston, Maston — doit régler trois questions : le projectile, le canon, la poudre. Maston commence par chanter le boulet.
29« Mes chers collègues, reprit ce dernier, je serai bref ; je laisserai de côté le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que le boulet mathématique, le boulet moral. Le boulet est pour moi la plus éclatante manifestation de la puissance humaine ; c'est en lui qu'elle se résume tout entière ; c'est en le créant que l'homme s'est le plus rapproché du Créateur !
30Barbicane ramène la séance aux dimensions. Le boulet sera creux, de neuf pieds, et d'un métal alors presque inconnu.
31– De l'aluminium, répondit Barbicane.
32– De l'aluminium ! s'écrièrent les trois collègues du président.
33– Sans doute, mes amis. Vous savez qu'un. illustre chimiste français, Henri Sainte-Claire Deville, est parvenu, en 1854, à obtenir l'aluminium en masse compacte. Or, ce précieux métal a la blancheur de l'argent, l'inaltérabilité de l'or, la ténacité du fer, la fusibilité du cuivre et la légèreté du verre ; il se travaille facilement, il est extrêmement répandu dans la nature, puisque l'alumine forme la base de la plupart des roches, il est trois fois plus léger que le fer, et il semble avoir été créé tout exprès pour nous fournir la matière de notre projectile !
34Reste le canon. Maston réclame un demi-mille de long ; on transige.
35– Je le pense aussi, répondit Barbicane, c'est pourquoi je me propose de quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf cents pieds. »
36– Mais impraticable, répondit Barbicane. Non, je songe à couler cet engin dans le sol même, à le fretter avec des cercles de fer forgé, et enfin à l'entourer d'un épais massif de maçonnerie à pierre et à chaux, de telle façon qu'il participe de toute la résistance du terrain environnant.
37Puis la poudre : Barbicane double la mise de Maston, puis remplace la poudre par du fulmi-coton.
38– Je ne le pense pas, répondit Barbicane. Ainsi donc, au lieu de seize cent mille livres de poudre, nous n'aurons que quatre cent mille livres de fulmi-coton, et comme on peut sans danger comprimer cinq cents livres de coton dans vingt-sept pieds cubes, cette matière n'occupera qu'une hauteur de trente toises dans la Columbiad. De cette façon, le boulet aura plus de sept cents pieds d'âme à parcourir sous l'effort de six milliards de litres de gaz, avant de prendre son vol vers l'astre des nuits ! »
39Cet incident termina la troisième séance du Comité. Barbicane et ses audacieux collègues, auxquels rien ne semblait impossible, venaient de résoudre la question si complexe du projectile, du canon et des poudres. Leur plan étant fait, il n'y avait qu'à l'exécuter.
40Un seul homme dans toute l'Union proteste : le capitaine Nicholl, de Philadelphie, forgeur de cuirasses et vieil ennemi de Barbicane.
41Aussitôt que Barbicane inventait un nouveau boulet, Nicholl inventait une nouvelle plaque. Le président du Gun-Club passait sa vie à percer des trous, le capitaine à l'en empêcher. De là une rivalité de tous les instants qui allait jusqu'aux personnes. Nicholl apparaissait dans les rêves de Barbicane sous la forme d'une cuirasse impénétrable contre laquelle il venait se briser, et Barbicane, dans les songes de Nicholl, comme un projectile qui le perçait de part en part.
42Faute de pouvoir démolir le projet, Nicholl le prend en pari : quinze mille dollars répartis sur cinq échecs annoncés. La réponse de Barbicane tient en un mot.
43Baltimore, 18 octobre. Tenu.
44Reste à choisir le lieu du tir. Il faut être sous le vingt-huitième parallèle : le Texas et la Floride s'affrontent, et Barbicane tranche par la logique.
45« En considérant bien, dit-il, ce qui vient de se passer entre la Floride et le Texas, il est évident que les mêmes difficultés se reproduiront entre les villes de l'État favorisé. La rivalité descendra du genre à l'espèce, de l'État à la Cité, et voilà tout. Or, le Texas possède onze villes dans les conditions voulues, qui se disputeront l'honneur de l'entreprise et nous créeront de nouveaux ennuis, tandis que la Floride n'en a qu'une. Va donc pour la Floride et pour Tampa-Town ! »
46Reste l'argent. Barbicane fait de l'entreprise une souscription mondiale.
47Le président Barbicane prit donc le parti, bien que l'entreprise fût américaine, d'en faire une affaire d'un intérêt universel et de demander à chaque peuple sa coopération financière. C'était à la fois le droit et le devoir de toute la Terre d'intervenir dans les affaires de son satellite. La souscription ouverte dans ce but s'étendit de Baltimore au monde entier, urbi et orbi.
48La France commença par rire de la prétention des Américains. La Lune servit de prétexte à mille calembours usés et à une vingtaine de vaudevilles, dans lesquels le mauvais goût le disputait à l'ignorance. Mais, de même que les Français payèrent jadis après avoir chanté, ils payèrent, cette fois, après avoir ri, et ils souscrivirent pour une somme de douze cent cinquante-trois mille neuf cent trente francs. À ce prix-là, ils avaient bien le droit de s'égayer un peu.
49L'Angleterre, seule, ne donne pas un farthing. Total : plus de cinq millions de dollars. Barbicane part en Floride reconnaître le terrain, escorté contre les Séminoles.
50« Cet emplacement est situé à trois cents toises au-dessus du niveau de la mer par 27 degrés 7' de latitude et 5 degrés 7' de longitude ouest ; il me paraît offrir par sa nature aride et rocailleuse toutes les conditions favorables à l'expérience ; c'est donc dans cette plaine que s'élèveront nos magasins, nos ateliers, nos fourneaux, les huttes de nos ouvriers, et c'est d'ici, d'ici même, répéta-t-il en frappant du pied le sommet de Stone's-Hill, que notre projectile s'envolera vers les espaces du monde solaire ! »
51Quinze cents ouvriers arrivent. On creuse un puits de soixante pieds de large et neuf cents de profond.
52À huit heures du matin, le premier coup de pioche fut donné dans le sol floridien, et depuis ce moment ce vaillant outil ne resta plus oisif un seul instant dans la main des mineurs. Les ouvriers se relayaient par quart de journée.
53Aucun incident nouveau n'arrêta désormais la marche de l'opération, et le 10 juin, vingt jours avant l'expiration des délais fixés par Barbicane, le puits, entièrement revêtu de son parement de pierres, avait atteint la profondeur de neuf cents pieds.
54Douze cents fours ont été dressés en cercle autour du puits. Le 9 juillet, à midi, on coule.
55Midi sonna. Un coup de canon éclata soudain et jeta son éclair fauve dans les airs. Douze cents trous de coulée s'ouvrirent à la fois, et douze cents serpents de feu rampèrent vers le puits central, en déroulant leurs anneaux incandescents. Là ils se précipitèrent, avec un fracas épouvantable, à une profondeur de neuf cents pieds. C'était un émouvant et magnifique spectacle.
56Il faudra deux mois pour que le monstre refroidisse.
57Enfin, le 22 septembre, moins d'un an après la communication Barbicane, l'énorme engin, rigoureusement calibré et d'une verticalité absolue, relevée au moyen d'instruments délicats, fut prêt à fonctionner. Il n'y avait plus que la Lune à attendre, mais on était sûr qu'elle ne manquerait pas au rendez-vous.
58Nicholl perd son premier pari. Tampa-Town, devenue « Moon-City », compte cent cinquante mille âmes. Et le 30 septembre, un télégramme arrive de Paris.
59France, Paris. 30 septembre, 4 h matin. Barbicane, Tampa, Floride, États-Unis. Remplacez obus sphérique par projectile cylindro-conique. Partirai dedans. Arriverai par steamer Atlanta.
60MICHEL ARDAN.
61Toute l'Union croit d'abord à une mystification. Seul Maston s'exclame : « C'est une idée, cela ! » Vérification faite, le Français existe, et l'Atlanta arrive le 20 octobre.
62C'était un homme de quarante-deux ans, grand, mais un peu voûté déjà, comme ces cariatides qui portent des balcons sur leurs épaules. Sa tête forte, véritable hure de lion, secouait par instants une chevelure ardente qui lui faisait une véritable crinière.
63En effet, la personnalité morale de Michel Ardan offrait un large champ aux observations de l'analyste. Cet homme étonnant vivait dans une perpétuelle disposition à l'hyperbole et n'avait pas encore dépassé l'âge des superlatifs : les objets se peignaient sur la rétine de son œil avec des dimensions démesurées ; de là une association d'idées gigantesques ; il voyait tout en grand, sauf les difficultés et les hommes.
64En deux mots, sa devise était : Quand même ! et l'amour de l'impossible sa « ruling passion », suivant la belle expression de Pope.
65Barbicane, monté à bord, l'interroge.
66« Ainsi, dit Barbicane, sans autre entrée en matière, vous êtes décidé à partir ?
67– Absolument décidé. – Rien ne vous arrêtera ? – Rien. Avez-vous modifié votre projectile ainsi que l'indiquait ma dépêche ?
68– J'attendais votre arrivée. Mais, demanda Barbicane en insistant de nouveau, vous avez bien réfléchi ?...
69– Réfléchi ! est-ce que j'ai du temps à perdre ? je trouve l'occasion d'aller faire un tour dans la Lune, j'en profite, et voilà tout. Il me semble que cela ne mérite pas tant de réflexions. »
70Le lendemain, sous une tente de voiles, trois cent mille personnes l'écoutent.
71« Mes chers auditeurs, reprit-il, à en croire certains esprits bornés – c'est le qualificatif qui leur convient –, l'humanité serait renfermée dans un cercle de Popilius qu'elle ne saurait franchir, et condamnée à végéter sur ce globe sans jamais pouvoir s'élancer dans les espaces planétaires ! Il n'en est rien ! On va aller à la Lune, on ira aux planètes, on ira aux étoiles, comme on va aujourd'hui de Liverpool à New York, facilement, rapidement, sûrement, et l'océan atmosphérique sera bientôt traversé comme les océans de la Lune ! La distance n'est qu'un mot relatif, et finira par être ramenée à zéro. »
72Barbicane lui demande s'il croit les mondes habités.
73– Je regrette, répondit Michel Ardan, de ne pas connaître personnellement mon honorable contradicteur, car j'essaierais de lui répondre.
74Il termine sa réponse par un mot resté célèbre.
75Aussi, dans ma parfaite ignorance des grandes lois qui régissent l'univers, je me borne à répondre : je ne sais pas si les mondes sont habités, et, comme je ne le sais pas, je vais y voir ! »
76Un inconnu, maigre et sec, l'interrompt alors du premier rang.
77« Monsieur, reprit l'inconnu, vous prétendez que notre satellite est habité. Bien. Mais s'il existe des Sélénites, ces gens-là, à coup sûr, vivent sans respirer, car – je vous en préviens dans votre intérêt – il n'y a pas la moindre molécule d'air à la surface de la Lune. »
78La joute dure. L'inconnu finit par poser la seule question qui compte.
79– Mais enfin, en supposant que toutes les difficultés soient résolues, tous les obstacles aplanis, en réunissant toutes les chances en votre faveur, en admettant que vous arriviez sain et sauf dans la Lune, comment reviendrez-vous ?
80– Je ne reviendrai pas ! » À cette réponse, qui touchait au sublime par sa simplicité, l'assemblée demeura muette. Mais son silence fut plus éloquent que n'eussent été ses cris d'enthousiasme. L'inconnu en profita pour protester une dernière fois.
81L'inconnu s'en prend alors à Barbicane lui-même. La foule emporte les deux héros en triomphe ; les deux ennemis restent face à face sur le quai.
82« Qui êtes-vous ? demanda Barbicane. – Le capitaine Nicholl. – Je m'en doutais. Jusqu'ici le hasard ne vous avait jamais jeté sur mon chemin...
83– Je suis venu m'y mettre ! – Vous m'avez insulté ! – Publiquement. – Et vous me rendrez raison de cette insulte. – À l'instant. – Non. Je désire que tout se passe secrètement entre nous. Il y a un bois situé à trois milles de Tampa, le bois de Skersnaw. Vous le connaissez ?
84Rendez-vous est pris au matin, rifle à la main. Maston réveille Ardan, et tous deux courent au bois. Ils y trouvent d'abord Nicholl, désarmé.
85En effet, le capitaine Nicholl, son fusil à terre, oubliant les dangers de sa situation, s'occupait à délivrer le plus délicatement possible la victime prise dans les filets de la monstrueuse araignée. Quand il eut fini, il donna la volée au petit oiseau, qui battit joyeusement de l'aile et disparut.
86Puis, plus loin, ils découvrent Barbicane adossé à un arbre.
87Barbicane, le crayon à la main, traçait des formules et des figures géométriques sur un carnet, tandis que son fusil désarmé gisait à terre.
88Absorbé dans son travail, le savant, oubliant à son tour son duel et sa vengeance, n'avait rien vu, rien entendu.
89« Ah ! s'écria-t-il enfin, toi ! ici ! J'ai trouvé, mon ami ! J'ai trouvé !
90– Quoi ? – Mon moyen ! – Quel moyen ? – Le moyen d'annuler l'effet du contrecoup au départ du projectile !
91Ardan saisit l'occasion et propose la réconciliation la plus inattendue qui soit.
92– Bon ! reprit Michel Ardan. Je n'ai pas la prétention de vous mettre d'accord ; mais je vous dis tout bonnement : Partez avec moi, et venez voir si nous resterons en route.
93– Hein ! » fit J.-T. Maston stupéfait. Les deux rivaux, à cette proposition subite, avaient levé les yeux l'un sur l'autre. Ils s'observaient avec attention. Barbicane attendait la réponse du capitaine. Nicholl guettait les paroles du président.
94« Accepté ! » s'écria Barbicane. Mais, si vite qu'il eût prononcé ce mot, Nicholl l'avait achevé en même temps que lui.
95Ils seront donc trois. Le gouvernement fait d'Ardan un citoyen des États-Unis ; le boulet, refondu en obus cylindro-conique, arrive à Stone's-Hill.
96Le projectile devait être rempli à la hauteur de trois pieds d'une couche d'eau destinée à supporter un disque en bois parfaitement étanche, qui glissait à frottement sur les parois intérieures du projectile. C'est sur ce véritable radeau que les voyageurs prenaient place.
97Mais il ne suffisait pas d'aller, il fallait voir en route. Rien ne fut plus facile. En effet, sous le capitonnage se trouvaient quatre hublots de verre lenticulaire d'une forte épaisseur, deux percés dans la paroi circulaire du projectile ; un troisième à sa partie inférieure et un quatrième dans son chapeau conique.
98Reste l'air : le chlorate de potasse en refera, la potasse caustique absorbera l'acide carbonique. Maston, qui n'est pas du voyage, exige d'essuyer les plâtres et s'enferme huit jours dans le projectile.
99Bientôt le secrétaire du Gun-Club apparut au sommet du cône dans une attitude triomphante. Il avait engraissé !
100Un télescope géant est dressé sur Long's-Peak, dans les montagnes Rocheuses, pour suivre le boulet. Puis vient le chargement, huit cents gargousses de fulmi-coton descendues une à une.
101Enfin, comme il y a un Dieu pour les artilleurs, rien ne sauta, et le chargement fut mené à bonne fin.
102Les voyageurs emportent des vivres pour un an, des armes, des graines, deux chiens. Le projectile descend enfin dans l'âme du canon.
103« J'ai perdu », dit le capitaine en remettant au président Barbicane une somme de trois mille dollars.
104« Alors, dit Michel Ardan, je n'ai plus qu'une chose à vous souhaiter, mon brave capitaine.
105– Laquelle ? demanda Nicholl.
106– C'est que vous perdiez vos deux autres paris ! De cette façon, nous serons sûrs de ne pas rester en route. »
107Le 1er décembre, cinq millions de spectateurs couvrent la Floride.
108Le premier jour de décembre était arrivé, jour fatal, car si le départ du projectile ne s'effectuait pas le soir même, à dix heures quarante-six minutes et quarante secondes du soir, plus de dix-huit ans s'écouleraient avant que la Lune se représentât dans ces mêmes conditions simultanées de zénith et de périgée.
109Cependant, vers sept heures, ce lourd silence se dissipa brusquement. La Lune se levait, sur l'horizon. Plusieurs millions de hurrahs saluèrent son apparition. Elle était exacte au rendez-vous.
110Les trois voyageurs paraissent. Ardan, cigare aux lèvres, distribue des poignées de main. À dix heures, on visse la plaque.
111Nicholl, Barbicane et Michel Ardan étaient définitivement murés dans leur wagon de métal.
112Un silence effrayant planait sur toute cette scène. Pas un souffle de vent sur la terre ! Pas un souffle dans les poitrines ! Les cœurs n'osaient plus battre. Tous les regards effarés fixaient la gueule béante de la Columbiad.
113« Trente-cinq ! – trente-six ! – trente-sept ! – trente-huit ! – trente-neuf ! – quarante ! Feu ! ! ! »
114Aussitôt Murchison, pressant du doigt l'interrupteur de l'appareil, rétablit le courant et lança l'étincelle électrique au fond de la Columbiad.
115Une détonation épouvantable, inouïe, surhumaine, dont rien ne saurait donner une idée, ni les éclats de la foudre, ni le fracas des éruptions, se produisit instantanément. Une immense gerbe de feu jaillit des entrailles du sol comme d'un cratère. La terre se souleva, et c'est à peine si quelques personnes purent un instant entrevoir le projectile fendant victorieusement l'air au milieu des vapeurs flamboyantes.
116Le contrecoup ravage la Floride et se fait sentir jusqu'en mer.
117Pas un spectateur n'était resté debout ; hommes, femmes, enfants, tous furent couchés comme des épis sous l'orage ; il y eut un tumulte inexprimable, un grand nombre de personnes gravement blessées, et J.-T. Maston, qui, contre toute prudence, se tenait trop en avant, se vit rejeté à vingt toises en arrière et passa comme un boulet au-dessus de la tête de ses concitoyens.
118Puis le ciel se couvre. Dix jours durant, impossible d'observer quoi que ce soit. Enfin, le 11 décembre, une tempête balaie les nuages.
119Mais le 11, une de ces épouvantables tempêtes des régions intertropicales se déchaîna dans l'atmosphère. De grands vents d'est balayèrent les nuages amoncelés depuis si longtemps, et le soir, le disque à demi rongé de l'astre des nuits passa majestueusement au milieu des limpides constellations du ciel.
120Le lendemain, la nouvelle éclate : le télescope de Long's-Peak a retrouvé le projectile.
121Ce projectile n'est point arrivé à son but. Il a passé à côté, mais assez près, cependant, pour être retenu par l'attraction lunaire.
122Là, son mouvement rectiligne s'est changé en un mouvement circulaire d'une rapidité vertigineuse, et il a été entraîné suivant une orbite elliptique autour de la Lune, dont il est devenu le véritable satellite.
123Ou l'attraction de la Lune finira par l'emporter, et les voyageurs atteindront le but de leur voyage ;
124Ou, maintenu dans un ordre immutable, le projectile gravitera autour du disque lunaire jusqu'à la fin des siècles.
125C'est ce que les observations apprendront un jour, mais jusqu'ici la tentative du Gun-Club n'a eu d'autre résultat que de doter d'un nouvel astre notre système solaire.
126Le monde comprend alors que les trois hommes sont hors d'atteinte.
127Mais après ?... Les cœurs les plus insensibles palpitaient à cette terrible question.
128Un seul homme ne voulait pas admettre que la situation fût désespérée. Un seul avait confiance, et c'était leur ami dévoué, audacieux et résolu comme eux, le brave J.-T. Maston.
129D'ailleurs, il ne les perdait pas des yeux. Son domicile fut désormais le poste de Long's Peak ; son horizon, le miroir de l'immense réflecteur. Dès que la lune se levait à l'horizon, il l'encadrait dans le champ du télescope, il ne la perdait pas un instant du regard et la suivait assidûment dans sa marche à travers les espaces stellaires ; il observait avec une éternelle patience le passage du projectile sur son disque d'argent, et véritablement le digne homme restait en perpétuelle communication avec ses trois amis, qu'il ne désespérait pas de revoir un jour.
130« Nous correspondrons avec eux, disait-il à qui voulait l'entendre, dès que les circonstances le permettront. Nous aurons de leurs nouvelles et ils auront des nôtres ! D'ailleurs, je les connais, ce sont des hommes ingénieux. À eux trois ils emportent dans l'espace toutes les ressources de l'art, de la science et de l'industrie. Avec cela on fait ce qu'on veut, et vous verrez qu'ils se tireront d'affaire ! »