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L’Île mystérieuse — en 20 minutes

L’Île mystérieuse — en 20 minutes
1Une traversée de « L’Île mystérieuse » en extraits réels du texte de Jules Verne, choisis pour suivre tout l’arc du roman : la chute du ballon, la survie organisée, le mystère qui veille sur l’île et sa révélation finale. Les passages en italique sont de courtes liaisons éditoriales ; tout le reste est le texte de Verne, mot pour mot.

223 mars 1865. Au-dessus du Pacifique, un ballon emporté par l’ouragan perd son gaz. Dans le filet, cinq voix.
3– Le ballon se relève-t-il ?
4– Non !
5– J’entends comme un clapotement de vagues !
6– La mer est sous la nacelle !
7– Elle ne doit pas être à cinq cents pieds de nous ! »
8Alors une voix puissante déchira l’air, et ces mots retentirent :
9« Dehors tout ce qui pèse !... tout ! et à la grâce de Dieu ! »
10Le ballon a tout jeté : lest, armes, vivres, jusqu’à la nacelle. Rien n’y fait.
11Ils étaient donc perdus !
12En effet, ce n’était ni un continent, ni même une île, qui s’étendait au-dessous d’eux. L’espace n’offrait pas un seul point d’atterrissement, pas une surface solide sur laquelle leur ancre pût mordre.
13Puis, à quatre heures, le chien qui accompagne les passagers donne l’alerte.
14Un aboiement sonore se fit entendre. Un chien accompagnait les passagers et se tenait accroché près de son maître dans les mailles du filet.
15« Top a vu quelque chose ! » s’écria l’un des passagers.
16Puis, aussitôt, une voix forte se fit entendre :
17« Terre ! terre ! »
18À deux encablures du rivage, un formidable coup de mer frappe le filet. Le ballon rebondit, dérive, puis retombe enfin sur le sable, hors de portée des lames.
19Les passagers, s’aidant les uns les autres, parvinrent à se dégager des mailles du filet. Le ballon, délesté de leur poids, fut repris par le vent, et comme un oiseau blessé qui retrouve un instant de vie, il disparut dans l’espace.
20La nacelle avait contenu cinq passagers, plus un chien, et le ballon n’en jetait que quatre sur le rivage.
21Le passager manquant avait évidemment été enlevé par le coup de mer qui venait de frapper le filet, et c’est ce qui avait permis à l’aérostat allégé, de remonter une dernière fois, puis, quelques instants après, d’atteindre la terre.
22Les naufragés sont des prisonniers de guerre évadés de Richmond assiégée.
23Ce n’étaient ni des aéronautes de profession, ni des amateurs d’expéditions aériennes, que l’ouragan venait de jeter sur cette côte. C’étaient des prisonniers de guerre, que leur audace avait poussés à s’enfuir dans des circonstances extraordinaires. Cent fois, ils auraient dû périr ! Cent fois, leur ballon déchiré aurait dû les précipiter dans l’abîme ! Mais le Ciel les réservait à une étrange destinée, et le 24 mars, après avoir fui Richmond, assiégée par les troupes du général Ulysse Grant, ils se trouvaient à sept mille milles de cette capitale de la Virginie, la principale place forte des séparatistes, pendant la terrible guerre de Sécession. Leur navigation aérienne avait duré cinq jours.
24Ils sont cinq : l’ingénieur Cyrus Smith, savant de premier ordre ; le reporter Gédéon Spilett ; Nab, son serviteur affranchi ; le marin Pencroff et Harbert, quinze ans. Mais l’ingénieur a disparu dans les flots, et les quatre autres, à terre, n’ont ni feu ni outils.
25Les quatre naufragés restèrent immobiles et se regardèrent, non sans inquiétude. Ce fut Harbert qui le premier rompit le silence, en disant :
26« Monsieur Spilett, vous êtes fumeur, vous avez toujours des allumettes sur vous ! Peut-être n’avez-vous pas bien cherché ? Cherchez encore ! Une seule allumette nous suffirait ! »
27Le reporter fouille encore, et sent un fétu de bois pris dans la doublure de son gilet : une allumette, une seule, qu’il faut extraire sans érailler le phosphore.
28« Voulez-vous me laisser faire ? » lui dit le jeune garçon.
29Et fort adroitement, sans le casser, il parvint à retirer ce petit morceau de bois, ce misérable et précieux fétu, qui, pour ces pauvres gens, avait une si grande importance ! Il était intact.
30« Une allumette ! s’écria Pencroff. Ah ! c’est comme si nous en avions une cargaison tout entière ! »
31« Non, je ne pourrai pas, dit-il, ma main tremble... L’allumette raterait... Je ne peux pas... je ne veux pas !... » et se relevant, il chargea Harbert de le remplacer.
32Certes, le jeune garçon n’avait de sa vie été aussi impressionné. Le cœur lui battait fort. Prométhée allant dérober le feu du ciel ne devait pas être plus ému ! Il n’hésita pas, cependant, et frotta rapidement le galet. Un petit grésillement se fit entendre et une légère flamme bleuâtre jaillit en produisant une fumée âcre. Harbert retourna doucement l’allumette, de manière à alimenter la flamme, puis, il la glissa dans le cornet de papier. Le papier prit feu en quelques secondes, et les mousses brûlèrent aussitôt.
33Quelques instants plus tard, le bois sec craquait, et une joyeuse flamme, activée par le vigoureux souffle du marin, se développait au milieu de l’obscurité.
34« Enfin, s’écria Pencroff en se relevant, je n’ai jamais été si ému de ma vie ! »
35Nab, parti seul le long de la côte, finit par retrouver son maître étendu dans une grotte, à un demi-mille des récifs.
36Nab ne bougea pas. Le marin ne lui jeta qu’un mot.
37« Vivant ! » s’écria-t-il.
38Nab ne répondit pas. Gédéon Spilett et Pencroff devinrent pâles. Harbert joignit les mains et demeura immobile. Mais il était évident que le pauvre nègre, absorbé dans sa douleur, n’avait ni vu ses compagnons ni entendu les paroles du marin.
39Le reporter s’agenouilla près de ce corps sans mouvement, et posa son oreille sur la poitrine de l’ingénieur, dont il entrouvrit les vêtements. Une minute – un siècle ! – s’écoula, pendant qu’il cherchait à surprendre quelque battement du cœur.
40Gédéon Spilett, après une longue et attentive observation, se releva.
41« Il vit ! » dit-il.
42Nab avait repris espoir à ces paroles. Il déshabilla son maître, afin de voir si le corps ne présenterait pas quelque blessure. Ni la tête, ni le torse, ni les membres n’avaient de contusions, pas même d’écorchures, chose surprenante, puisque le corps de Cyrus Smith avait dû être roulé au milieu des roches ; les mains elles-mêmes étaient intactes, et il était difficile d’expliquer comment l’ingénieur ne portait aucune trace des efforts qu’il avait dû faire pour franchir la ligne d’écueils.
43Comment un homme englouti a-t-il pu franchir la ligne d’écueils et marcher jusqu’à cette dune sans une égratignure ? Personne ne l’explique. Cyrus Smith, lui, revient à lui avec une seule question.
44« Île ou continent ? murmura-t-il.
45– Ah ! s’écria Pencroff, qui ne put retenir cette exclamation. De par tous les diables, nous nous en moquons bien, pourvu que vous viviez, monsieur Cyrus ! Île ou continent ? On verra plus tard. »
46L’ingénieur fit un léger signe affirmatif, et parut s’endormir.
47Rendu à ses compagnons, il commence par leur donner ce qui leur manque le plus. Un matin, Pencroff trouve un foyer allumé sans une seule allumette.
48« Vous aviez donc une lentille, monsieur ? demanda Harbert à Cyrus Smith.
49– Non, mon enfant, répondit celui-ci, mais j’en ai fait une. »
50Et il montra l’appareil qui lui avait servi de lentille. C’étaient tout simplement les deux verres qu’il avait enlevés à la montre du reporter et à la sienne. Après les avoir remplis d’eau et rendu leurs bords adhérents au moyen d’un peu de glaise, il s’était ainsi fabriqué une véritable lentille, qui, concentrant les rayons solaires sur une mousse bien sèche, en avait déterminé la combustion.
51Du sommet du mont Franklin, ils découvrent enfin ce qu’ils habitent : une île déserte, sans port, hors des routes ordinairement suivies. Cyrus Smith ne leur dissimule rien de la situation. Le marin, lui, n’en retient qu’une chose.
52– Quant à moi, dit le marin, que je perde mon nom si je boude à la besogne, et si vous le voulez bien, monsieur Smith, nous ferons de cette île une petite Amérique ! Nous y bâtirons des villes, nous y établirons des chemins de fer, nous y installerons des télégraphes, et un beau jour, quand elle sera bien transformée, bien aménagée, bien civilisée, nous irons l’offrir au gouvernement de l’Union ! Seulement, je demande une chose.
53– Laquelle ? répondit le reporter.
54– C’est de ne plus nous considérer comme des naufragés, mais bien comme des colons qui sont venus ici pour coloniser ! »
55Restait à nommer l’île elle-même.
56Harbert allait proposer de lui donner le nom de l’ingénieur, et tous ses compagnons y eussent applaudi, quand Cyrus Smith dit simplement :
57« Appelons-la du nom d’un grand citoyen, mes amis, de celui qui lutte maintenant pour défendre l’unité de la république américaine ! Appelons-la l’île Lincoln ! »
58Trois hurrahs furent la réponse faite à la proposition de l’ingénieur.
59Or, ceci se passait le 30 mars 1865, et ils ne savaient guère que, seize jours après, un crime effroyable serait commis à Washington, et que, le vendredi saint, Abraham Lincoln tomberait sous la balle d’un fanatique.
60Commence alors le vrai sujet du livre : cinq hommes qui refont, de mémoire et à mains nues, toute l’industrie humaine. Poterie, briques, fer, acier, verre — et, pour ouvrir le granit d’une demeure imprenable, une chimie plus ambitieuse encore.
61Cette dernière opération, Cyrus Smith l’avait faite seul, à l’écart, loin des Cheminées, car elle présentait des dangers d’explosion, et, quand il rapporta un flacon de ce liquide à ses amis, il se contenta de leur dire :
62« Voilà de la nitro-glycérine ! »
63La fibre devait brûler pendant vingt-cinq minutes, et, en effet, vingt-cinq minutes après, une explosion, dont on ne saurait donner l’idée, retentit. Il sembla que toute l’île tremblait sur sa base. Une gerbe de pierres se projeta dans les airs comme si elle eût été vomie par un volcan. La secousse produite par l’air déplacé fut telle, que les roches des Cheminées oscillèrent. Les colons, bien qu’ils fussent à plus de deux milles de la mine, furent renversés sur le sol.
64La saignée faite au lac découvre l’ancien déversoir : ce sera Granite-House, une caverne à quatre-vingts pieds au-dessus de la grève, éclairée de cinq fenêtres et close par une échelle de corde. Sept mois passent. Puis un pléonasme dérange tout leur raisonnement : un grain de plomb, trouvé dans le corps d’un pécari.
65Il y avait sept mois, jour pour jour, que les passagers du ballon avaient été jetés sur l’île Lincoln. Depuis cette époque, quelque recherche qu’ils eussent faite, aucun être humain ne s’était montré à eux. Jamais une fumée n’avait trahi la présence de l’homme à la surface de l’île. Jamais un travail manuel n’y avait attesté son passage, ni à une époque ancienne, ni à une époque récente. Non seulement elle ne semblait pas être habitée, mais on devait croire qu’elle n’avait jamais dû l’être. Et, maintenant, voilà que tout cet échafaudage de déductions tombait devant un simple grain de métal, trouvé dans le corps d’un inoffensif rongeur !
66C’est qu’en effet, ce plomb était sorti d’une arme à feu, et quel autre qu’un être humain avait pu s’être servi de cette arme ?
67Les signes s’accumulent. Une caisse pleine d’outils et de livres échoue à la pointe de l’Épave ; une corde tombe du haut de Granite-House quand des singes y sont enfermés ; Top est arraché des eaux du lac. Puis, au large, Harbert pêche une bouteille.
68Et ce disant, Harbert, couché le long du bord, plongea rapidement son bras dans l’eau et se releva en disant :
69« Une bouteille ! »
70Il tenait à la main une bouteille fermée, qu’il venait de saisir à quelques encablures de la côte.
71Cyrus Smith prit la bouteille. Sans dire un seul mot, il en fit sauter le bouchon, et il tira un papier humide, sur lequel se lisaient ces mots :
72Naufragé... île Tabor : 153° O. long. – 37° 11 lat. S.
73Le Bonadventure, le bateau construit par les colons, met le cap sur l’île Tabor. L’habitation qu’ils y trouvent est déserte. Puis des cris éclatent sous bois : Harbert vient d’être terrassé par une créature que Pencroff et Spilett maîtrisent à grand-peine.
74– Mais ce n’est pas un singe ! » répondit Harbert.
75Pencroff et Gédéon Spilett, à ces paroles, regardèrent alors l’être singulier qui gisait à terre.
76En vérité, ce n’était point un singe ! C’était une créature humaine, c’était un homme ! Mais quel homme ! Un sauvage, dans toute l’horrible acception du mot, et d’autant plus épouvantable, qu’il semblait être tombé au dernier degré de l’abrutissement !
77Chevelure hérissée, barbe inculte descendant jusqu’à la poitrine, corps à peu près nu, sauf un lambeau de couverture sur les reins, yeux farouches, mains énormes, ongles démesurément longs, teint sombre comme l’acajou, pieds durcis comme s’ils eussent été faits de corne : telle était la misérable créature qu’il fallait bien, pourtant, appeler un homme ! Mais on avait droit, vraiment, de se demander si dans ce corps il y avait encore une âme, ou si le vulgaire instinct de la brute avait seul survécu en lui !
78Ramené à l’île Lincoln, l’inconnu est soigné des mois durant. Un jour, on le conduit à la lisière de la forêt pour voir s’il cherchera à fuir.
79Arrivé à l’endroit où croissaient les premiers beaux arbres de la forêt, dont la brise agitait légèrement le feuillage, l’inconnu parut humer avec ivresse cette senteur pénétrante qui imprégnait l’atmosphère, et un long soupir s’échappa de sa poitrine !
80Les colons se tenaient en arrière, prêts à le retenir, s’il eût fait un mouvement pour s’échapper !
81Et, en effet, le pauvre être fut sur le point de s’élancer dans le creek qui le séparait de la forêt, et ses jambes se détendirent un instant comme un ressort... mais, presque aussitôt, il se replia sur lui-même, il s’affaissa à demi, et une grosse larme coula de ses yeux !
82« Ah ! s’écria Cyrus Smith, te voilà donc redevenu homme, puisque tu pleures ! »
83Le soir où il doit s’installer au corral, il vient de lui-même raconter son histoire : contremaître du Britannia, devenu le bandit Ben Joyce, il avait trahi Lord Glenarvan en Australie, et fut débarqué seul sur Tabor pour y expier.
84« Pendant deux ans, trois ans, ce fut ainsi ; mais Ayrton, abattu par l’isolement, regardant toujours si quelque navire ne paraîtrait pas à l’horizon de son île, se demandant si le temps d’expiation était bientôt complet, souffrait comme on n’a jamais souffert ! Ah ! quelle est dure cette solitude, pour une âme que rongent les remords !
85« Mais sans doute le ciel ne le trouvait pas assez puni, le malheureux, car il sentit peu à peu qu’il devenait un sauvage ! Il sentit peu à peu l’abrutissement le gagner ! Il ne peut vous dire si ce fut après deux ou quatre ans d’abandon, mais enfin, il devint le misérable que vous avez trouvé !
86« Je n’ai pas besoin de vous dire, messieurs, que Ayrton ou Ben Joyce et moi, nous ne faisons qu’un ! »
87« Ayrton, dit alors Cyrus Smith, vous avez été un grand criminel, mais le ciel doit certainement trouver que vous avez expié vos crimes ! Il l’a prouvé en vous ramenant parmi vos semblables. Ayrton, vous êtes pardonné ! Et maintenant, voulez-vous être notre compagnon ? »
88Ayrton s’était reculé.
89« Voici ma main ! » dit l’ingénieur.
90Ayrton se précipita sur cette main que lui tendait Cyrus Smith, et de grosses larmes coulèrent de ses yeux.
91Une question, pourtant, demeure : qui a jeté à la mer la bouteille qui les a menés à lui ?
92Ayrton passa sa main sur son front. Puis, après avoir réfléchi :
93« Je n’ai jamais jeté de document à la mer ! répondit-il.
94– Jamais ? s’écria Pencroff.
95– Jamais ! »
96Deux ans plus tard, un brick mouille en vue de l’île : le Speedy, aux mains de cinquante convicts évadés de Norfolk. Ayrton, allé saborder le navire de nuit, est capturé. Six colons tiennent tête au canon du brick, jusqu’à ce que leurs fenêtres soient découvertes.
97La situation des colons était désespérée. Leur retraite était découverte. Ils ne pouvaient opposer d’obstacle à ces projectiles, ni préserver la pierre, dont les éclats volaient en mitraille autour d’eux. Ils n’avaient plus qu’à se réfugier dans le couloir supérieur de Granite-House et à abandonner leur demeure à toutes les dévastations, quand un bruit sourd se fit entendre, qui fut suivi de cris épouvantables !
98Cyrus Smith et les siens se précipitèrent à une des fenêtres...
99Le brick, irrésistiblement soulevé sur une sorte de trombe liquide, venait de s’ouvrir en deux, et, en moins de dix secondes, il était englouti avec son criminel équipage !
100Dans l’épave, plus tard, l’ingénieur retrouve un morceau de cylindre brisé : les restes d’une torpille. Il réunit alors ses compagnons.
101« Mes amis, reprit alors Cyrus Smith, nous ne pouvons plus mettre en doute la présence d’un être mystérieux, d’un naufragé comme nous peut-être, abandonné sur notre île, et je le dis, afin qu’Ayrton soit au courant de ce qui s’est passé d’étrange depuis deux ans. Quel est ce bienfaisant inconnu dont l’intervention, si heureuse pour nous, s’est manifestée en maintes circonstances ? Je ne puis l’imaginer. Quel intérêt a-t-il à agir ainsi, à se cacher après tant de services rendus ? Je ne puis le comprendre. Mais ses services n’en sont pas moins réels, et de ceux que, seul, un homme disposant d’une puissance prodigieuse pouvait nous rendre.
102Six convicts ont survécu au naufrage. Ils ravagent le plateau, blessent Harbert d’une balle. Le jeune garçon va mourir d’une fièvre pernicieuse : il n’existe pas de fébrifuge dans l’île.
103Vers trois heures du matin, Harbert poussa un cri effrayant. Il sembla se tordre dans une suprême convulsion. Nab, qui était près de lui, épouvanté, se précipita dans la chambre voisine, où veillaient ses compagnons !
104Top, en ce moment, aboya d’une façon étrange...
105Tous rentrèrent aussitôt et parvinrent à maintenir l’enfant mourant, qui voulait se jeter hors de son lit, pendant que Gédéon Spilett, lui prenant le bras, sentait son pouls remonter peu à peu...
106Il était cinq heures du matin. Les rayons du soleil levant commençaient à se glisser dans les chambres de Granite-House. Une belle journée s’annonçait, et cette journée allait être la dernière du pauvre Harbert !...
107Un rayon se glissa jusqu’à la table qui était placée près du lit.
108Soudain, Pencroff, poussant un cri, montra un objet placé sur cette table...
109C’était une petite boîte oblongue, dont le couvercle portait ces mots :
110Sulfate de quinine.
111Harbert guérit ; Ayrton est retrouvé vivant au corral, les convicts abattus par une main invisible. Trois ans encore s’écoulent. Puis, un soir d’octobre, le télégraphe de l’île transmet six mots que personne n’a envoyés : « Venez au corral immédiatement. » Un fil inconnu les conduit sous la côte de basalte, dans une crypte immense et illuminée.
112Au centre du lac, un long objet fusiforme flottait à la surface des eaux, silencieux, immobile. L’éclat qui en sortait s’échappait de ses flancs, comme de deux gueules de four qui eussent été chauffées au blanc soudant. Cet appareil, semblable au corps d’un énorme cétacé, était long de deux cent cinquante pieds environ et s’élevait de dix à douze pieds au-dessus du niveau de la mer.
113Le canot s’en approcha lentement. À l’avant, Cyrus Smith s’était levé. Il regardait, en proie à une violente agitation. Puis, tout à coup, saisissant le bras du reporter :
114« Mais c’est lui ! Ce ne peut être que lui ! s’écria-t-il, lui !... »
115Puis, il retomba sur son banc, en murmurant un nom que Gédéon Spilett fut seul à entendre.
116Sans doute, le reporter connaissait ce nom, car cela fit sur lui un prodigieux effet, et il répondit d’une voix sourde :
117« Lui ! un homme hors la loi !
118– Lui ! » dit Cyrus Smith.
119Étendu sur un riche divan, ils virent un homme qui ne sembla pas s’apercevoir de leur présence.
120Alors Cyrus Smith éleva la voix, et, à l’extrême surprise de ses compagnons, il prononça ces paroles :
121« Capitaine Nemo, vous nous avez demandés ? Nous voici. »
122À ces mots, l’homme couché se releva, et son visage apparut en pleine lumière : tête magnifique, front haut, regard fier, barbe blanche, chevelure abondante et rejetée en arrière.
123Cet homme s’appuya de la main sur le dossier du divan qu’il venait de quitter. Son regard était calme. On voyait qu’une maladie lente l’avait miné peu à peu, mais sa voix parut forte encore, quand il dit en anglais, et d’un ton qui annonçait une extrême surprise :
124« Je n’ai pas de nom, monsieur.
125– Je vous connais ! » répondit Cyrus Smith.
126Le capitaine Nemo fixa un regard ardent sur l’ingénieur, comme s’il eût voulu l’anéantir.
127Puis, retombant sur les oreillers du divan :
128« Qu’importe, après tout, murmura-t-il, je vais mourir ! »
129L’ingénieur, seul, avait deviné qui veillait sur eux.
130– Je n’ai point à juger le capitaine Nemo, répondit Cyrus Smith, du moins en ce qui concerne sa vie passée. J’ignore, comme tout le monde, quels ont été les mobiles de cette étrange existence, et je ne puis juger des effets sans connaître les causes ; mais ce que je sais, c’est qu’une main bienfaisante s’est constamment étendue sur nous depuis notre arrivée à l’île Lincoln, c’est que tous nous devons la vie à un être bon, généreux, puissant, et que cet être puissant, généreux et bon, c’est vous, capitaine Nemo !
131Le mourant leur raconte alors qui il fut : le prince Dakkar, héros de l’indépendance indienne, qui fit construire le Nautilus et disparut sous les mers. C’est lui qui, depuis quatre ans, avait tout fait.
132– Vous pensez à votre pays, messieurs, répondit le capitaine. Vous travaillez pour sa prospérité, pour sa gloire. Vous avez raison. La patrie !... c’est là qu’il faut retourner ! C’est là que l’on doit mourir !... Et moi, je meurs loin de tout ce que j’ai aimé !
133– Auriez-vous quelque dernière volonté à transmettre ? dit vivement l’ingénieur, quelque souvenir à donner aux amis que vous avez pu laisser dans ces montagnes de l’Inde ?
134– Non, monsieur Smith. Je n’ai plus d’amis ! Je suis le dernier de ma race... et je suis mort depuis longtemps pour tous ceux que j’ai connus... Mais revenons à vous. La solitude, l’isolement sont choses tristes, au-dessus des forces humaines... Je meurs d’avoir cru que l’on pouvait vivre seul !... Vous devez donc tout tenter pour quitter l’île Lincoln et pour revoir le sol où vous êtes nés. Je sais que ces misérables ont détruit l’embarcation que vous aviez faite...
135Enfin, un peu après minuit, le capitaine Nemo fit un mouvement suprême, et il parvint à croiser ses bras sur sa poitrine, comme s’il eût voulu mourir dans cette attitude.
136Vers une heure du matin, toute la vie s’était uniquement réfugiée dans son regard. Un dernier feu brilla sous cette prunelle, d’où tant de flammes avaient jailli autrefois. Puis, murmurant ces mots : « Dieu et patrie ! » il expira doucement.
137Cyrus Smith, s’inclinant alors, ferma les yeux de celui qui avait été le prince Dakkar et qui n’était même plus le capitaine Nemo.
138Ils accomplirent sa dernière volonté.
139Ces robinets furent ouverts, les réservoirs s’emplirent, et le Nautilus, s’enfonçant peu à peu, disparut sous la nappe liquide.
140Mais les colons purent le suivre encore à travers les couches profondes. Sa puissante lumière éclairait les eaux transparentes, tandis que la crypte redevenait obscure. Puis, ce vaste épanchement d’effluences électriques s’effaça enfin, et bientôt le Nautilus, devenu le cercueil du capitaine Nemo, reposait au fond des mers.
141Nemo avait prévenu Cyrus Smith : l’île est minée. La mer s’infiltre vers le foyer du volcan, et le mont Franklin se réveille. Les colons hâtent la construction d’un navire pendant que les laves dévorent les forêts.
142Mais cette dernière retraite leur fut enfin fermée, et le fleuve de laves, débordant l’arête de la muraille granitique, commença à précipiter sur la grève ses cataractes de feu. La sublime horreur de ce spectacle échappe à toute description. Pendant la nuit, on eût dit un Niagara de fonte liquide, avec ses vapeurs incandescentes en haut et ses masses bouillonnantes en bas !
143Les colons étaient forcés dans leur dernier retranchement, et, bien que les coutures supérieures du navire ne fussent pas encore calfatées, ils résolurent de le lancer à la mer !
144Mais, pendant cette nuit du 8 au 9, une énorme colonne de vapeurs, s’échappant du cratère, monta au milieu de détonations épouvantables à plus de trois mille pieds de hauteur. La paroi de la caverne Dakkar avait évidemment cédé sous la pression des gaz, et la mer, se précipitant par la cheminée centrale dans le gouffre ignivome, se vaporisa soudain. Mais le cratère ne put donner une issue suffisante à ces vapeurs. Une explosion, qu’on eût entendue à cent milles de distance, ébranla les couches de l’air. Des morceaux de montagnes retombèrent dans le Pacifique, et, en quelques minutes, l’Océan recouvrait la place où avait été l’île Lincoln.
145Un roc isolé, long de trente pieds, large de quinze, émergeant de dix à peine, tel était le seul point solide que n’eussent pas envahi les flots du Pacifique.
146C’était tout ce qui restait du massif de Granite-House ! La muraille avait été culbutée, puis disloquée, et quelques-unes des roches de la grande salle s’étaient amoncelées de manière à former ce point culminant. Tout avait disparu dans l’abîme autour de lui : le cône inférieur du mont Franklin, déchiré par l’explosion, les mâchoires laviques du golfe du Requin, le plateau de Grande-Vue, l’îlot du Salut, les granits de Port-Ballon, les basaltes de la crypte Dakkar, la longue presqu’île Serpentine, si éloignée cependant du centre éruptif ! De l’île Lincoln, on ne voyait plus que cet étroit rocher qui servait alors de refuge aux six colons et à leur chien Top.
147Neuf jours sur ce roc, sans feu, presque sans vivres. Le 24 mars, ils sont étendus, inanimés.
148Et, déjà, ils étaient étendus sur ce roc, inanimés, n’ayant plus la conscience de ce qui se passait autour d’eux. Seul, Ayrton, par un suprême effort, relevait encore la tête et jetait un regard désespéré sur cette mer déserte !...
149Mais voilà que, dans la matinée du 24 mars, les bras d’Ayrton s’étendirent vers un point de l’espace, il se releva, à genoux d’abord, puis debout, sa main sembla faire un signal...
150Un navire était en vue de l’île ! Ce navire ne courait point la mer à l’aventure. Le récif était pour lui un but vers lequel il se dirigeait en droite ligne, en forçant sa vapeur, et les infortunés l’auraient aperçu depuis plusieurs heures déjà, s’ils avaient encore eu la force d’observer l’horizon !
151« Le Duncan ! » murmura Ayrton, et il retomba sans mouvement.
152C’était le yacht de Lord Glenarvan, venu chercher Ayrton à l’île Tabor. Mais comment avait-il su où les trouver ?
153– Je l’ai connue par la notice que vous aviez laissée à l’île Tabor, répondit Robert Grant.
154– Une notice ? s’écria Gédéon Spilett.
155– Sans doute, et la voici, répondit Robert Grant, en présentant un document qui indiquait en longitude et en latitude la situation de l’île Lincoln, “résidence actuelle d’Ayrton et de cinq colons américains”.
156– Le capitaine Nemo !... dit Cyrus Smith, après avoir lu la notice et reconnu qu’elle était de la même main qui avait écrit le document trouvé au corral !
157– Ah ! dit Pencroff, c’était donc lui qui avait pris notre Bonadventure, lui qui s’était hasardé, seul, jusqu’à l’île Tabor !...
158– Pour y déposer cette notice ! répondit Harbert.
159– J’avais donc bien raison de dire, s’écria le marin, que, même après sa mort, le capitaine nous rendrait encore un dernier service !
160– Mes amis, dit Cyrus Smith d’une voix profondément émue, que le Dieu de toutes les miséricordes reçoive l’âme du capitaine Nemo, notre sauveur ! »
161Rapatriés, les colons fondèrent dans l’Iowa un domaine qui porta le nom de l’île engloutie.
162Là, enfin, tous furent heureux, unis dans le présent comme ils l’avaient été dans le passé ; mais jamais ils ne devaient oublier cette île, sur laquelle ils étaient arrivés, pauvres et nus, cette île qui, pendant quatre ans, avait suffi à leurs besoins, et dont il ne restait plus qu’un morceau de granit battu par les lames du Pacifique, tombe de celui qui fut le capitaine Nemo !