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Le Tour du monde en quatre-vingts jours — en 20 minutes

Le tour du monde en quatre-vingts jours — en 20 minutes
1Cette version courte n'est pas un résumé : c'est un fil d'extraits réels du roman, cousus par de brèves liaisons, pour parcourir en une vingtaine de minutes tout l'arc du pari de Phileas Fogg — de Londres à Londres, en quatre-vingts jours.

2En l’année 1872, la maison portant le numéro 7 de Saville-row, Burlington Gardens – maison dans laquelle Sheridan mourut en 1814 –, était habitée par Phileas Fogg, esq., l’un des membres les plus singuliers et les plus remarqués du Reform-Club de Londres, bien qu’il semblât prendre à tâche de ne rien faire qui pût attirer l’attention.
3En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman. Il parlait aussi peu que possible, et semblait d’autant plus mystérieux qu’il était silencieux. Cependant sa vie était à jour, mais ce qu’il faisait était si mathématiquement toujours la même chose, que l’imagination, mécontente, cherchait au-delà.
4Ce jour-là même, 2 octobre, Fogg engage un nouveau domestique, le Français Jean Passepartout. Le soir, au Reform-Club, la conversation entre gentlemen dérive d'un vol retentissant commis à la Banque d'Angleterre vers une question de géographie qui va tout emporter.
5– Eh bien, faites-le donc !
6– Le tour du monde en quatre-vingts jours ?
7– Oui.
8– Je le veux bien.
9– Quand ?
10– Tout de suite.
11– C’est de la folie ! s’écria Andrew Stuart, qui commençait à se vexer de l’insistance de son partenaire. Tenez ! jouons plutôt.
12– Refaites alors, répondit Phileas Fogg, car il y a maldonne. »
13Andrew Stuart reprit les cartes d’une main fébrile ; puis, tout à coup, les posant sur la table :
14« Eh bien, oui, monsieur Fogg, dit-il, oui, je parie quatre mille livres !...
15– Mon cher Stuart, dit Fallentin, calmez-vous. Ce n’est pas sérieux.
16– Quand je dis : je parie, répondit Andrew Stuart, c’est toujours sérieux.
17– Soit ! » dit Mr. Fogg. Puis, se tournant vers ses collègues :
18« J’ai vingt mille livres (500 000 F) déposées chez Baring frères. Je les risquerai volontiers...
19– Vingt mille livres ! s’écria John Sullivan. Vingt mille livres qu’un retard imprévu peut vous faire perdre !
20– L’imprévu n’existe pas, répondit simplement Phileas Fogg.
21Un bon Anglais ne plaisante jamais, quand il s’agit d’une chose aussi sérieuse qu’un pari, répondit Phileas Fogg. Je parie vingt mille livres contre qui voudra que je ferai le tour de la Terre en quatre-vingts jours ou moins, soit dix-neuf cent vingt heures ou cent quinze mille deux cents minutes. Acceptez-vous ?
22– Nous acceptons, répondirent MM. Stuart, Fallentin, Sullivan, Flanagan et Ralph, après s’être entendus.
23– Bien, dit Mr. Fogg. Le train de Douvres part à huit heures quarante-cinq. Je le prendrai.
24– Ce soir même ? demanda Stuart.
25– Ce soir même, répondit Phileas Fogg. Donc, ajouta-t-il en consultant un calendrier de poche, puisque c’est aujourd’hui mercredi 2 octobre, je devrai être de retour à Londres, dans ce salon même du Reform-Club, le samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir, faute de quoi les vingt mille livres déposées actuellement à mon crédit chez Baring frères vous appartiendront de fait et de droit, messieurs.
26– Voici un chèque de pareille somme. »
27À sept heures cinquante, Fogg rentre chez lui pour tout bouleverser.
28« Passepartout. »
29Passepartout ne répondit pas. Cet appel ne pouvait s’adresser à lui. Ce n’était pas l’heure.
30« Passepartout », reprit Mr. Fogg sans élever la voix davantage.
31Passepartout se montra.
32« C’est la deuxième fois que je vous appelle, dit Mr. Fogg.
33– Mais il n’est pas minuit, répondit Passepartout, sa montre à la main.
34– Je le sais, reprit Phileas Fogg, et je ne vous fais pas de reproche. Nous partons dans dix minutes pour Douvres et Calais. » Une sorte de grimace s’ébaucha sur la ronde face du Français. Il était évident qu’il avait mal entendu.
35« Monsieur se déplace ? demanda-t-il.
36– Oui, répondit Phileas Fogg. Nous allons faire le tour du monde. »
37Passepartout, l’œil démesurément ouvert, la paupière et le sourcil surélevés, les bras détendus, le corps affaissé, présentait alors tous les symptômes de l’étonnement poussé jusqu’à la stupeur.
38« Le tour du monde ! murmura-t-il.
39– En quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg. Ainsi, nous n’avons pas un instant à perdre. »
40Le pari fait sensation dans toute l'Angleterre — et attire l'œil d'un détective de Scotland Yard, convaincu que Fogg n'est autre que l'auteur du vol commis à la Banque. Fix télégraphie depuis Suez :
41Je file voleur de Banque, Phileas Fogg. Envoyez sans retard mandat d’arrestation à Bombay (Inde anglaise).
42FIX, détective.
43En Inde, la voie ferrée s'interrompt brutalement à cinquante milles d'Allahabad. Fogg improvise : il achètera un éléphant.
44Mais les éléphants sont chers dans l’Inde, où ils commencent à devenir rares. [...] Aussi sont-ils l’objet de soins extrêmes, et lorsque Mr. Fogg demanda à l’Indien s’il voulait lui louer son éléphant, l’Indien refusa net.
45Fogg insista et offrit de la bête un prix excessif, dix livres (250 F) l’heure. Refus. Vingt livres ? Refus encore. Quarante livres ? Refus toujours. Passepartout bondissait à chaque surenchère. Mais l’Indien ne se laissait pas tenter.
46Phileas Fogg, sans s’animer en aucune façon, proposa alors à l’Indien de lui acheter sa bête et lui en offrit tout d’abord mille livres (25 000 F).
47L’Indien ne voulait pas vendre ! Peut-être le drôle flairait-il une magnifique affaire.
48Mr. Fogg revint trouver l’Indien, dont les petits yeux, allumés par la convoitise, laissaient bien voir que pour lui ce n’était qu’une question de prix. Phileas Fogg offrit successivement douze cents livres, puis quinze cents, puis dix-huit cents, enfin deux mille (50 000 F). Passepartout, si rouge d’ordinaire, était pâle d’émotion.
49À deux mille livres, l’Indien se rendit.
50« Par mes babouches, s’écria Passepartout, voilà qui met à un beau prix la viande d’éléphant ! »
51À travers la forêt, l'éléphant et ses cavaliers croisent une procession funèbre : on conduit au bûcher une jeune veuve, Aouda, pour un sacrifice qu'elle n'a pas choisi.
52« Qu’est-ce qu’un sutty ? demanda-t-il.
53– Un sutty, monsieur Fogg, répondit le brigadier général, c’est un sacrifice humain, mais un sacrifice volontaire. Cette femme que vous venez de voir sera brûlée demain aux premières heures du jour.
54Après cette réponse, le guide fit sortir l’éléphant de l’épais fourré et se hissa sur le cou de l’animal. Mais au moment où il allait l’exciter par un sifflement particulier, Mr. Fogg l’arrêta, et, s’adressant à Sir Francis Cromarty :
55« Si nous sauvions cette femme ? dit-il.
56– Sauver cette femme, monsieur Fogg !... s’écria le brigadier général.
57– J’ai encore douze heures d’avance. Je puis les consacrer à cela.
58– Tiens ! Mais vous êtes un homme de cœur ! dit Sir Francis Cromarty.
59– Quelquefois, répondit simplement Phileas Fogg. Quand j’ai le temps. »
60La nuit venue, ils s'approchent en secret de la pagode où la victime, droguée à l'opium, sera brûlée à l'aube au côté du cadavre de son mari. Au dernier instant, Passepartout tente un coup de folie.
61Le vieux rajah n’était donc pas mort, qu’on le vît se redresser tout à coup, comme un fantôme, soulever la jeune femme dans ses bras, descendre du bûcher au milieu des tourbillons de vapeurs qui lui donnaient une apparence spectrale ?
62Les fakirs, les gardes, les prêtres, pris d’une terreur subite, étaient là, face à terre, n’osant lever les yeux et regarder un tel prodige !
63Ce ressuscité arriva ainsi près de l’endroit où se tenaient Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty, et là, d’une voix brève :
64« Filons !... » dit-il.
65C’était Passepartout lui-même qui s’était glissé vers le bûcher au milieu de la fumée épaisse ! C’était Passepartout qui, profitant de l’obscurité profonde encore, avait arraché la jeune femme à la mort !
66Mais leur bonne action a un prix. À Bombay, Passepartout avait par mégarde profané une pagode ; la police les attend à Calcutta.
67« Vous avez entendu ? demanda le juge à Phileas Fogg.
68– Oui, monsieur, répondit Mr. Fogg en consultant sa montre, et j’avoue.
69Les faits sont avoués ? dit le juge.
70– Avoués, répondit froidement Mr. Fogg.
71– Attendu, reprit le juge, attendu que la loi anglaise entend protéger également et rigoureusement toutes les religions des populations de l’Inde, le délit étant avoué par le sieur Passepartout, convaincu d’avoir violé d’un pied sacrilège le pavé de la pagode de Malebar-Hill, à Bombay, dans la journée du 20 octobre, condamne ledit Passepartout à quinze jours de prison et à une amende de trois cents livres (7500 F).
72– Trois cents livres ? s’écria Passepartout, qui n’était véritablement sensible qu’à l’amende.
73– Silence ! fit l’huissier d’une voix glapissante.
74– Et, ajouta le juge Obadiah, attendu qu’il n’est pas matériellement prouvé qu’il n’y ait pas eu connivence entre le domestique et le maître, qu’en tout cas celui-ci doit être tenu responsable des faits et gestes d’un serviteur à ses gages, retient ledit Phileas Fogg et le condamne à huit jours de prison et cent cinquante livres d’amende. Greffier, appelez une autre cause ! »
75Fogg paie caution et embarque aussitôt avec Aouda et Passepartout. À Hong-Kong, l'inspecteur Fix, à bout de patience, joue sa dernière carte : convaincre le domestique de trahir son maître.
76« Écoutez, dit Fix d’une voix brève, écoutez-moi bien. Je ne suis pas ce que vous croyez, c’est-à-dire un agent des membres du Reform-Club...
77– Je suis un inspecteur de police, chargé d’une mission par l’administration métropolitaine...
78– Vous... inspecteur de police !...
79– Oui, et je le prouve, reprit Fix. Voici ma commission. »
80Et l’agent, tirant un papier de son portefeuille, montra à son compagnon une commission signée du directeur de la police centrale. Passepartout, abasourdi, regardait Fix, sans pouvoir articuler une parole.
81« Le pari du sieur Fogg, reprit Fix, n’est qu’un prétexte dont vous êtes dupes, vous et ses collègues du Reform-Club [...] Le 28 septembre dernier, un vol de cinquante-cinq mille livres a été commis à la Banque d’Angleterre par un individu dont le signalement a pu être relevé. Or, voici ce signalement, et c’est trait pour trait celui du sieur Fogg.
82– Allons donc ! s’écria Passepartout en frappant la table de son robuste poing. Mon maître est le plus honnête homme du monde ! »
83Fix ne convainc pas Passepartout de trahir — mais l'enivre et le drogue à l'opium pour l'empêcher de prévenir son maître que le bateau part douze heures plus tôt.
84« Enfin, dit Fix en voyant Passepartout anéanti, le sieur Fogg ne sera pas prévenu à temps du départ du Carnatic, et s’il part, du moins partira-t-il sans ce maudit Français ! »
85Fogg manque effectivement le bateau. Pour rattraper la correspondance à Shangaï, il affrète une frêle goélette de pêche, la Tankadère — en pleine saison des typhons.
86« On peut tout dire à Votre Honneur ? dit-il à voix basse.
87– Tout, répondit Phileas Fogg.
88– Eh bien, nous allons avoir un coup de vent.
89– Viendra-t-il du nord ou du sud ? demanda simplement Mr. Fogg.
90– Du sud. Voyez. C’est un typhon qui se prépare !
91– Va pour le typhon du sud, puisqu’il nous poussera du bon côté, répondit Mr. Fogg.
92Vers huit heures, la bourrasque de pluie et de rafale tomba à bord. Rien qu’avec son petit morceau de toile, la Tankadère fut enlevée comme une plume par ce vent dont on ne saurait donner une idée exacte, quand il souffle en tempête.
93À sept heures, on était encore à trois milles de Shangaï. Un formidable juron s’échappa des lèvres du pilote... La prime de deux cents livres allait évidemment lui échapper. Il regarda Mr. Fogg. Mr. Fogg était impassible, et cependant sa fortune entière se jouait à ce moment...
94À ce moment aussi, un long fuseau noir, couronné d’un panache de fumée, apparut au ras de l’eau. C’était le paquebot américain, qui sortait à l’heure réglementaire.
95– Des signaux ! » dit simplement Phileas Fogg.
96« Feu ! » dit Mr. Fogg.
97Et la détonation du petit canon de bronze éclata dans l’air.
98Séparé de son maître par la traîtrise de Fix, Passepartout se réveille sur le mauvais bateau, seul et sans un sou, à Yokohama. Pour manger, il s'engage dans une troupe de saltimbanques japonais.
99« Mais savez-vous chanter la tête en bas, avec une toupie tournante sur la plante du pied gauche, et un sabre en équilibre sur la plante du pied droit ?
100– Parbleu ! répondit Passepartout, qui se rappelait les premiers exercices de son jeune âge.
101– C’est que, voyez-vous, tout est là ! » répondit l’honorable Batulcar.
102L’engagement fut conclu hic et nunc. Enfin, Passepartout avait trouvé une position. Il était engagé pour tout faire dans la célèbre troupe japonaise.
103Le grand numéro de la troupe est une pyramide humaine où les artistes s'emmanchent par le nez. L'un des Longs-Nez ayant fait défaut, Passepartout a été choisi pour le remplacer — un nez de six pieds vissé sur la face.
104Or, les applaudissements redoublaient, et les instruments de l’orchestre éclataient comme autant de tonnerres, quand la pyramide s’ébranla, l’équilibre se rompit, un des nez de la base vint à manquer, et le monument s’écroula comme un château de cartes...
105C’était la faute à Passepartout qui, abandonnant son poste, franchissant la rampe sans le secours de ses ailes, et grimpant à la galerie de droite, tombait aux pieds d’un spectateur en s’écriant :
106« Ah ! mon maître ! mon maître !
107– Vous ?
108– Moi !
109– Eh bien ! en ce cas, au paquebot, mon garçon !... »
110Pendant la traversée du Pacifique, Mrs. Aouda, qui doit la vie à Fogg, se découvre pour lui un sentiment que la seule reconnaissance n'explique plus.
111Sa jeune compagne se sentait de plus en plus attachée à cet homme par d’autres liens que ceux de la reconnaissance. Cette silencieuse nature, si généreuse en somme, l’impressionnait plus qu’elle ne le croyait, et c’était presque à son insu qu’elle se laissait aller à des sentiments dont l’énigmatique Fogg ne semblait aucunement subir l’influence.
112Traversée du continent américain en train. À San Francisco, en pleine bagarre électorale, un Américain grossier frappe Fix, qui protégeait Fogg.
113« Yankee ! dit Mr. Fogg, en lançant à son adversaire un regard de profond mépris.
114– Englishman ! répondit l’autre.
115– Nous nous retrouverons !
116– Quand il vous plaira.
117– Votre nom ?
118– Phileas Fogg. Le vôtre ?
119– Le colonel Stamp W. Proctor. »
120Le hasard remet les deux hommes face à face dans le même train, quelques jours plus tard, autour d'une partie de whist.
121« Ah ! c’est vous, monsieur l’Anglais, s’écria le colonel, c’est vous qui voulez jouer pique !
122– Et qui le joue, répondit froidement Phileas Fogg, en abattant un dix de cette couleur.
123– Peut-être serai-je plus habile à un autre, dit Phileas Fogg, qui se leva.
124– Il ne tient qu’à vous d’en essayer, fils de John Bull ! » répliqua le grossier personnage.
125« Monsieur, dit Mr. Fogg à son adversaire, je suis fort pressé de retourner en Europe, et un retard quelconque préjudicierait beaucoup à mes intérêts.
126– Eh bien ! qu’est-ce que cela me fait ? répondit le colonel Proctor.
127– Des défaites, tout cela ! s’écria Stamp W. Proctor. Tout de suite ou pas.
128– Peu vous importe ! Connaissez-vous Plum-Creek ?
129– Non, répondit Mr. Fogg.
130– C’est la station prochaine. Le train y sera dans une heure. Il y stationnera dix minutes. En dix minutes, on peut échanger quelques coups de revolver.
131– Soit, répondit Mr. Fogg. Je m’arrêterai à Plum-Creek. »
132Mais au moment où le train freine à la station convenue, des cris sauvages éclatent : un tout autre adversaire vient d'attaquer le convoi.
133Ils avaient compris que le train était attaqué par une bande de Sioux.
134Ces hardis Indiens n’en étaient pas à leur coup d’essai [...] Un chef sioux, voulant arrêter le train, mais ne sachant pas manœuvrer la manette du régulateur, avait largement ouvert l’introduction de la vapeur au lieu de la fermer, et la locomotive, emportée, courait avec une vitesse effroyable.
135Le conducteur se battait aux côtés de Mr. Fogg, quand une balle le renversa. En tombant, cet homme s’écria :
136« Nous sommes perdus, si le train ne s’arrête pas avant cinq minutes !
137– Il s’arrêtera ! dit Phileas Fogg, qui voulut s’élancer hors du wagon.
138– Restez, monsieur, lui cria Passepartout. Cela me regarde ! »
139Là, suspendu d’une main entre le wagon des bagages et le tender, de l’autre il décrocha les chaînes de sûreté [...] et le train, détaché, resta peu à peu en arrière, tandis que la locomotive s’enfuyait avec une nouvelle vitesse.
140Mais quand les voyageurs se comptèrent sur le quai de la station, ils reconnurent que plusieurs manquaient à l’appel, et entre autres le courageux Français dont le dévouement venait de les sauver.
141Passepartout a été enlevé par les Sioux. Fogg, qui vient de perdre sa dernière chance de gagner son pari à temps, n'hésite pourtant pas une seconde.
142« Je le retrouverai mort ou vivant, dit-il simplement à Mrs. Aouda.
143– Ah ! monsieur... monsieur Fogg ! s’écria la jeune femme, en saisissant les mains de son compagnon qu’elle couvrit de larmes.
144– Vivant ! ajouta Mr. Fogg, si nous ne perdons pas une minute ! »
145Par cette résolution, Phileas Fogg se sacrifiait tout entier. Il venait de prononcer sa ruine. Un seul jour de retard lui faisait manquer le paquebot à New York. Son pari était irrévocablement perdu. Mais devant cette pensée : « C’est mon devoir ! » il n’avait pas hésité.
146« Monsieur, dit Mr. Fogg au capitaine, trois voyageurs ont disparu. [...]
147– Je ne sais si vous le pouvez, monsieur, mais vous le devez.
148– Soit, dit froidement Phileas Fogg. J’irai seul !
149– Eh bien, non, vous n’irez pas seul ! s’écria le capitaine, ému malgré lui. Non ! Vous êtes un brave cœur !... Trente hommes de bonne volonté ! »
150Passepartout est sauvé. Mais le retard est immense, et à New York, Fogg rate le dernier paquebot direct pour l'Angleterre. Il ne reste qu'une solution : acheter un navire — de force.
151« Le capitaine ?
152– C’est moi.
153– Voulez-vous me transporter à Liverpool, moi et trois personnes ?
154– À Liverpool ? Pourquoi pas en Chine ?
155– Je dis Liverpool.
156– Non !
157– Eh bien, voulez-vous me mener à Bordeaux ?
158– Non, quand même vous me paieriez deux cents dollars !
159– Je vous en offre deux mille (10 000 F).
160– Par personne ?
161– Par personne.
162– Et vous êtes quatre ?
163– Quatre. »
164Une fois en mer, Fogg s'empare tout simplement du commandement du navire à coups de bank-notes distribuées à l'équipage, enferme le capitaine dans sa cabine, et met le cap sur Liverpool. Quand le charbon vient à manquer :
165« Poussez les feux et faites route jusqu’à complet épuisement du combustible. »
166[...] « Que l’on ne laisse pas baisser les feux, répondit Mr. Fogg. Au contraire. Que l’on charge les soupapes. »
167[...] « Bien. Faites démolir les aménagements intérieurs et chauffez avec ces débris. »
168On juge ce qu’il fallut consommer de ce bois sec pour maintenir la vapeur en suffisante pression. Ce jour-là, la dunette, les rouffles, les cabines, les logements, le faux pont, tout y passa.
169Le navire, rasé jusqu'à la coque, atteint tout de même l'Irlande à temps. Mais sur le quai de Liverpool, à six heures de Londres, quelqu'un attend Fogg.
170À ce moment, Fix s’approcha, lui mit la main sur l’épaule, et, exhibant son mandat :
171« Vous êtes bien le sieur Phileas Fogg ? dit-il.
172– Oui, monsieur.
173– Au nom de la reine, je vous arrête ! »
174Fogg passe la nuit en prison à Liverpool. Le vrai voleur ayant été arrêté trois jours plus tôt à Édimbourg, Fix accourt le lendemain pour le libérer — trop tard pour tenir le délai.
175Fix était hors d’haleine, les cheveux en désordre... Il ne pouvait parler !
176« Monsieur, balbutia-t-il, monsieur... pardon... une ressemblance déplorable... Voleur arrêté depuis trois jours... vous... libre !... »
177Phileas Fogg était libre ! Il alla au détective. Il le regarda bien en face, et, faisant le seul mouvement rapide qu’il eût jamais fait et qu’il dût jamais faire de sa vie, il ramena ses deux bras en arrière, puis, avec la précision d’un automate, il frappa de ses deux poings le malheureux inspecteur.
178« Bien tapé ! » s’écria Passepartout, qui, se permettant un atroce jeu de mots, bien digne d’un Français, ajouta : « Pardieu ! voilà ce qu’on peut appeler une belle application de poings d’Angleterre ! »
179Ruiné, rentré à Londres avec cinq minutes de retard sur le délai, Fogg a une dernière chose à régler avec Aouda.
180« Madame, dit-il, me pardonnerez-vous de vous avoir amenée en Angleterre ? [...] Lorsque j’eus la pensée de vous entraîner loin de cette contrée, devenue si dangereuse pour vous, j’étais riche, et je comptais mettre une partie de ma fortune à votre disposition. [...] Maintenant, je suis ruiné.
181– Monsieur Fogg, dit alors Mrs. Aouda, qui se leva et tendit la main au gentleman, voulez-vous à la fois d’une parente et d’une amie ? Voulez-vous de moi pour votre femme ? »
182Mr. Fogg, à cette parole, s’était levé à son tour. [...] « Je vous aime ! dit-il simplement. Oui, en vérité, par tout ce qu’il y a de plus sacré au monde, je vous aime, et je suis tout à vous !
183– Ah !... » s’écria Mrs. Aouda, en portant la main à son cœur.
184Passepartout, envoyé prévenir le pasteur pour le mariage du lendemain, revient bouleversé : dans la fatigue du voyage, Fogg s'est trompé d'un jour.
185« Si, si, si, si ! s’écria Passepartout. Vous vous êtes trompé d’un jour ! Nous sommes arrivés vingt-quatre heures en avance... mais il ne reste plus que dix minutes !... »
186Passepartout avait saisi son maître au collet, et il l’entraînait avec une force irrésistible !
187Au Reform-Club, ses cinq collègues, persuadés qu'il a perdu, comptent les dernières secondes.
188« Huit heures quarante-quatre ! » dit John Sullivan d’une voix dans laquelle on sentait une émotion involontaire.
189Plus qu’une minute, et le pari était gagné. Andrew Stuart et ses collègues ne jouaient plus. Ils avaient abandonné les cartes ! Ils comptaient les secondes ! À la quarantième seconde, rien. À la cinquantième, rien encore !
190À la cinquante-cinquième, on entendit comme un tonnerre au-dehors, des applaudissements, des hurrahs, et même des imprécations, qui se propagèrent dans un roulement continu.
191Les joueurs se levèrent.
192À la cinquante-septième seconde, la porte du salon s’ouvrit, et le balancier n’avait pas battu la soixantième seconde, que Phileas Fogg apparaissait, suivi d’une foule en délire qui avait forcé l’entrée du club, et de sa voix calme :
193« Me voici, messieurs », disait-il.
194Fogg avait gagné son pari sans le savoir : en voyageant vers l'est, il avait gagné un jour entier sur le calendrier.
195En effet, en marchant vers l’est, Phileas Fogg allait au-devant du soleil, et, par conséquent, les jours diminuaient pour lui d’autant de fois quatre minutes qu’il franchissait de degrés dans cette direction. [...] C’est pourquoi, ce jour-là même, qui était le samedi et non le dimanche, comme le croyait Mr. Fogg, ceux-ci l’attendaient dans le salon du Reform-Club.
196Phileas Fogg avait donc gagné les vingt mille livres. Mais comme il en avait dépensé en route environ dix-neuf mille, le résultat pécuniaire était médiocre. [...] Et même, les mille livres restant, il les partagea entre l’honnête Passepartout et le malheureux Fix, auquel il était incapable d’en vouloir.
197Ainsi donc Phileas Fogg avait gagné son pari. Il avait accompli en quatre-vingts jours ce voyage autour du monde ! [...]
198Rien, dira-t-on ? Rien, soit, si ce n’est une charmante femme, qui – quelque invraisemblable que cela puisse paraître – le rendit le plus heureux des hommes ! En vérité, ne ferait-on pas, pour moins que cela, le Tour du monde ?