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Les Enfants du capitaine Grant — en 20 minutes

Les Enfants du capitaine Grant — en 20 minutes
1Cette version courte est faite exclusivement d'extraits authentiques du roman de Jules Verne, choisis et cousus bout à bout pour suivre tout l'arc du récit : la bouteille repêchée dans le ventre d'un requin, les trois documents rongés par la mer, le départ du Duncan, la Cordillère, les Pampas, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, et l'île où tout se dénoue. Les phrases en italique sont de brèves liaisons éditoriales ; tout le reste est le texte de Verne, mot pour mot.

2Juillet 1864, dans le canal du Nord. Un yacht écossais fait ses essais.
3Le 26 juillet 1864, par une forte brise du nord-est, un magnifique yacht évoluait à toute vapeur sur les flots du canal du Nord. Le pavillon d'Angleterre battait à sa corne d'artimon ; à l'extrémité du grand mât, un guidon bleu portait les initiales E G, brodées en or et surmontées d'une couronne ducale. Ce yacht se nommait le Duncan ; il appartenait à Lord Glenarvan, l'un des seize pairs écossais qui siègent à la chambre haute, et le membre le plus distingué du « Royal Thames-Yacht-Club », si célèbre dans tout le Royaume-Uni.
4Lord Edward Glenarvan se trouvait à bord avec sa jeune femme, Lady Helena, et l'un de ses cousins, le major Mac Nabbs.
5L'équipage harponne un requin-marteau, et l'on éventre la bête selon l'usage.
6« Quoi ! s'écria Lord Glenarvan, c'est une bouteille que ce requin a dans l'estomac !
7– Une véritable bouteille, répondit le maître d'équipage. Mais on voit bien qu'elle ne sort pas de la cave.
8– Eh bien, Tom, reprit lord Edward, retirez-la avec précaution ; les bouteilles trouvées en mer renferment souvent des documents précieux.
9– Vous croyez ? dit le major Mac Nabbs.
10– Je crois, du moins, que cela peut arriver.
11– Oh ! je ne vous contredis point, répondit le major, et il y a peut-être là un secret. »
12La bouteille contient trois papiers à demi effacés, un anglais, un allemand, un français, trois traductions d'un même appel. En les recoupant, Glenarvan reconstitue le message.
13Le 7 juin 1862, le trois-mâts Britannia, de Glasgow, a sombré sur les côtes de la Patagonie dans l'hémisphère austral. Se dirigeant à terre, deux matelots et le capitaine Grant vont tenter d'aborder le continent où ils seront prisonniers de cruels Indiens. Ils ont jeté ce document par degrés de longitude et 37° 11′ de latitude. Portez-leur secours, ou ils sont perdus.
14Glenarvan fait publier un avis dans le Times. À Malcolm-Castle, deux enfants se présentent.
15« Je suis Miss Grant, madame, et voici mon frère.
16– Miss Grant ! Miss Grant ! s'écria Lady Helena en attirant la jeune fille près d'elle, en lui prenant les mains, en baisant les bonnes joues du petit bonhomme.
17– Madame, reprit la jeune fille, que savez-vous du naufrage de mon père ? Est-il vivant ? Le reverrons-nous jamais ? Parlez, je vous en supplie !
18– Ma chère enfant, dit Lady Helena, Dieu me garde de vous répondre légèrement dans une semblable circonstance ; je ne voudrais pas vous donner une espérance illusoire...
19– Parlez, madame, parlez ! je suis forte contre la douleur, et je puis tout entendre.
20– Ma chère enfant, répondit Lady Helena, l'espoir est bien faible ; mais, avec l'aide de Dieu qui peut tout, il est possible que vous revoyiez un jour votre père.
21– Mon Dieu ! mon Dieu ! » s'écria Miss Grant, qui ne put contenir ses larmes, tandis que Robert couvrait de baisers les mains de Lady Glenarvan.
22L'Amirauté refuse d'envoyer un navire. Devant Mary prête à partir supplier la reine, Lady Helena prend la parole.
23« Edward, lui dit-elle, en écrivant cette lettre et en la jetant à la mer, le capitaine Grant l'avait confiée aux soins de Dieu lui-même. Dieu nous l'a remise, à nous ! Sans doute, Dieu a voulu nous charger du salut de ces malheureux.
24– Que voulez-vous dire, Helena ? » demanda Lord Glenarvan.
25Un silence profond régnait dans toute l'assemblée.
26« Je veux dire, reprit Lady Helena, qu'on doit s'estimer heureux de commencer la vie du mariage par une bonne action. Eh bien, vous, mon cher Edward, pour me plaire, vous avez projeté un voyage de plaisir ! Mais quel plaisir sera plus vrai, plus utile, que de sauver des infortunés que leur pays abandonne ?
27– Helena ! s'écria Lord Glenarvan.
28– Oui, vous me comprenez, Edward ; le Duncan est un brave et bon navire ! il peut affronter les mers du sud ! il peut faire le tour du monde, et il le fera, s'il le faut ! Partons, Edward ! Allons à la recherche du capitaine Grant ! »
29Le Duncan appareille le 25 août. Le lendemain de la sortie, un passager inconnu apparaît sur la dunette.
30« À Jacques-Éliacin-François-Marie Paganel, secrétaire de la Société de Géographie de Paris, membre correspondant des Sociétés de Berlin, de Bombay, de Darmstadt, de Leipzig, de Londres, de Pétersbourg, de Vienne, de New-York, membre honoraire de l'Institut royal géographique et ethnographique des Indes orientales, qui, après avoir passé vingt ans de sa vie à faire de la géographie de cabinet, a voulu entrer dans la science militante, et se dirige vers l'Inde pour y relier entre eux les travaux des grands voyageurs. »
31Le savant s'est trompé de navire : il croyait s'embarquer sur le Scottia, en partance pour Calcutta.
32Mais en ce moment ses yeux rencontrèrent la roue du gouvernail qui portait ces deux mots en exergue :
33« Le Duncan ! le Duncan ! » fit-il en poussant un véritable cri de désespoir !
34Puis, dégringolant l'escalier de la dunette, il se précipita vers sa cabine.
35Paganel se laisse convaincre de rester. Le yacht franchit le détroit de Magellan, débarque une petite troupe au Chili, et l'on entreprend de couper les Andes au paso d'Antuco. La nuit, au sommet, la montagne se met en marche.
36Tout d'un coup, de violents fracas le remirent sur pied. C'était un assourdissant vacarme, comparable au bruit saccadé que feraient d'innombrables caissons d'artillerie roulant sur un pavé sonore. Soudain Glenarvan sentit le sol manquer à ses pieds ; il vit la casucha osciller et s'entrouvrir.
37« Alerte ! » s'écria-t-il.
38Ses compagnons, tous réveillés et renversés pêle-mêle, étaient entraînés sur une pente rapide. Le jour se levait alors, et la scène était effrayante. La forme des montagnes changeait subitement ; les cônes se tronquaient ; les pics chancelants disparaissaient comme si quelque trappe s'entrouvrait sous leur base.
39Le massif dévale des milliers de pieds et s'arrête net dans la plaine argentine.
40Pendant quelques minutes, nul ne bougea. Enfin, l'un se releva étourdi du coup, mais ferme encore, – le major. Il secoua la poussière qui l'aveuglait, puis il regarda autour de lui. Ses compagnons, étendus dans un cercle restreint, comme les grains de plomb d'un fusil qui ont fait balle, étaient renversés les uns sur les autres.
41Le major les compta. Tous, moins un, gisaient sur le sol. Celui qui manquait, c'était Robert Grant.
42On fouille la montagne un jour et une nuit, en vain. Puis Glenarvan aperçoit un point noir dans le ciel : un condor, qui remonte des rochers avec un fardeau.
43Un cri d'horreur se fit entendre. Aux serres du condor un corps inanimé apparaissait suspendu et ballotté, celui de Robert Grant. L'oiseau l'enlevait par ses vêtements et se balançait dans les airs à moins de cent cinquante pieds au-dessus du campement ; il avait aperçu les voyageurs, et, cherchant à s'enfuir avec sa lourde proie, il battait violemment de l'aile les couches atmosphériques.
44Une détonation part du fond de la vallée : un inconnu a tiré, et l'oiseau tombe en tournoyant.
45Quand ils arrivèrent, l'oiseau était mort, et le corps de Robert disparaissait sous ses larges ailes. Glenarvan se jeta sur le cadavre de l'enfant, l'arracha aux serres de l'oiseau, l'étendit sur l'herbe, et pressa de son oreille la poitrine de ce corps inanimé.
46Jamais plus terrible cri de joie ne s'échappa de lèvres humaines, qu'à ce moment où Glenarvan se releva en répétant :
47« Il vit ! il vit encore ! »
48Le tireur est un Patagon, Thalcave, qui deviendra leur guide. Paganel, qui a étudié l'espagnol pendant la traversée, essaie de le remercier — sans succès.
49« Ce sont les Lusiades, répondit Paganel, une admirable épopée, qui...
50– Les Lusiades ! s'écria Glenarvan.
51– Oui, mon ami, les Lusiades du grand Camoëns, ni plus ni moins !
52– Camoëns, répéta Glenarvan, mais, malheureux ami, Camoëns est un Portugais ! C'est le portugais que vous apprenez depuis six semaines !
53– Camoëns ! Lusiades ! portugais !... »
54Paganel ne put pas en dire davantage. Ses yeux se troublèrent sous ses lunettes, tandis qu'un éclat de rire homérique éclatait à ses oreilles, car tous ses compagnons étaient là qui l'entouraient.
55La traversée des Pampas commence. Une nuit, dans une enceinte de pieux, la petite troupe est assiégée par une bande de loups rouges. Thalcave selle son cheval pour attirer la meute et sauver les autres ; Glenarvan lui arrache la bride.
56« Moi, te dis-je, s'écria Glenarvan, en lui arrachant la bride des mains, ce sera moi ! Sauve cet enfant ! Je te le confie, Thalcave ! »
57Glenarvan, dans son exaltation, entremêlait les mots anglais aux mots espagnols. Mais qu'importe le langage ! En de si terrible situations, le geste dit tout, et les hommes se comprennent vite.
58Cependant Thalcave résistait. Cette discussion se prolongeait, et le danger croissait de seconde en seconde. Déjà les pieux rongés cédaient aux dents et aux griffes des loups.
59Ni Glenarvan ni Thalcave ne paraissaient vouloir céder. L'Indien avait entraîné Glenarvan vers l'entrée de l'enceinte ; il lui montrait la plaine libre de loups ; dans son langage animé il lui faisait comprendre qu'il ne fallait pas perdre un instant ; que le danger, si la manœuvre ne réussissait pas, serait plus grand pour ceux qui restaient ; enfin que seul il connaissait assez Thaouka pour employer au salut commun ses merveilleuses qualités de légèreté et de vitesse. Glenarvan, aveuglé, s'entêtait et voulait se dévouer, quand soudain il fut repoussé violemment. Thaouka bondissait ; il se dressait sur ses pieds de derrière, et tout d'un coup, emporté, il franchit la barrière de feu et la lisière de cadavres, tandis qu'une voix d'enfant s'écriait :
60« Dieu vous sauve, mylord ! »
61C'est Robert qui est parti. On le retrouve vivant au matin, porté par le cheval du Patagon. Plus loin, dans la plaine, une inondation les surprend.
62Ce mot était à peine prononcé, que l'énorme mascaret arriva. Une vague monstrueuse, haute de quarante pieds, déferla sur les fugitifs avec un bruit épouvantable. Hommes et bêtes, tout disparut dans un tourbillon d'écume. Une masse liquide pesant plusieurs millions de tonnes les roula dans ses eaux furieuses.
63Lorsque la barre fut passée, les hommes revinrent à la surface des eaux et se comptèrent rapidement ; mais les chevaux, sauf Thaouka portant son maître, avaient pour jamais disparu.
64Réfugiés au sommet d'un ombu géant, ils y campent « de la vie des oiseaux ». C'est là, perché dans l'arbre, que Paganel relit le document.
65« Oui ! dit-il d'une voix convaincue, oui ! Nous nous sommes égarés dans nos recherches, et nous avons lu sur le document ce qui n'y est pas !
66– Expliquez-vous, Paganel, dit le major, et avec plus de calme.
67– C'est très simple, major. Comme vous j'étais dans l'erreur, comme vous j'étais lancé dans une interprétation fausse, quand, il n'y a qu'un instant, au haut de cet arbre, répondant à vos questions, et m'arrêtant sur le mot « Australie », un éclair a traversé mon cerveau et la lumière s'est faite.
68– Quoi ! s'écria Glenarvan, vous prétendez que Harry Grant ?...
69– Je prétends, répondit Paganel, que le mot austral qui se trouve dans le document n'est pas un mot complet, comme nous l'avons cru jusqu'ici, mais bien le radical du mot Australie.
70Il montre encore que « indi » ne dit pas Indiens, mais indigènes. Glenarvan se rend.
71– Alors, je n'ai plus qu'une chose à dire, mes amis, s'écria Glenarvan. En Australie ! et que le Ciel nous assiste !
72– En Australie ! répétèrent ses compagnons d'une voix unanime.
73– Savez-vous bien, Paganel, ajouta Glenarvan, que votre présence à bord du Duncan est un fait providentiel ?
74– Bon, répondit Paganel. Mettons que je suis un envoyé de la Providence, et n'en parlons plus ! »
75La nuit même, la foudre met le feu à l'ombu, une trombe l'arrache, et l'arbre en flammes dérive comme un brûlot avant de s'échouer. Thalcave les attend sur la berge. Le Duncan les reprend à l'Atlantique et met le cap sur l'Australie. Au cap Bernouilli, un colon irlandais leur présente un de ses hommes.
76« Vous êtes un des naufragés du Britannia ? demanda-t-il.
77– Oui, mylord, le quartier-maître du capitaine Grant, répondit Ayrton.
78– Sauvé avec lui après le naufrage ?
79– Non, mylord, non. À ce moment terrible, j'ai été séparé, enlevé du pont du navire, jeté à la côte.
80– Vous n'êtes donc pas un des deux matelots dont le document fait mention ?
81– Non. Je ne connaissais pas l'existence de ce document. Le capitaine l'a lancé à la mer quand je n'étais plus à bord.
82– Mais le capitaine ? le capitaine ?
83– Je le croyais noyé, disparu, abîmé avec tout l'équipage du Britannia. Je pensais avoir survécu seul.
84Ayrton guide l'expédition à travers la province de Victoria. Les bêtes meurent, le chariot s'embourbe au bord de la Snowy ; il propose alors d'aller lui-même chercher le Duncan à Melbourne. Glenarvan écrit l'ordre.
85Glenarvan en était à ce passage de sa lettre, quand Mac Nabbs, qui le suivait des yeux, lui demanda d'un ton singulier comment il écrivait le nom d'Ayrton.
86« Mais comme il se prononce, répondit Glenarvan.
87– C'est une erreur, reprit tranquillement le major. Il se prononce Ayrton, mais il s'écrit Ben Joyce ! »
88La révélation de ce nom de Ben Joyce produisit l'effet d'un coup de foudre. Ayrton s'était brusquement redressé. Sa main tenait un revolver. Une détonation éclata. Glenarvan tomba frappé d'une balle. Des coups de fusil retentirent au dehors.
89John Mangles et les matelots, d'abord surpris, voulurent se jeter sur Ben Joyce ; mais l'audacieux convict avait déjà disparu et rejoint sa bande disséminée sur la lisière du bois de gommiers.
90Le convict s'empare de la lettre, court à Melbourne, et le Duncan disparaît. Croyant leur yacht aux mains des bandits, les voyageurs s'embarquent sur un misérable brick, le Macquarie, dont l'équipage ivre les abandonne sur les récifs de la Nouvelle-Zélande. Faits prisonniers par la tribu de Kai-Koumou, condamnés au supplice, ils s'évadent à l'aube par une galerie creusée sous une hutte tabou.
91Enfin le soleil parut, et il envoya ses premiers rayons au-devant des fugitifs.
92Soudain un hurlement terrible, fait de cent cris, éclata dans les airs. Il s'élevait du pah, dont Glenarvan ignorait alors l'exacte situation. D'ailleurs, un épais rideau de brumes, tendu sous ses pieds, l'empêchait de distinguer les vallées basses.
93Mais les fugitifs ne pouvaient en douter, leur évasion était découverte. Échapperaient-ils à la poursuite des indigènes ? Avaient-ils été aperçus ? Leurs traces ne les trahiraient-elles pas ?
94Poursuivis jusqu'au sommet du Maunganamu, ils voient soudain la horde s'arrêter net.
95Leur poursuite s'était subitement interrompue. L'assaut de la montagne venait de cesser comme par un impérieux contrordre. La bande d'indigènes avait maîtrisé son élan, et s'était arrêtée comme les flots de la mer devant un roc infranchissable.
96Tous ces sauvages, mis en appétit de sang, maintenant rangés au pied du mont, hurlaient, gesticulaient, agitaient des fusils et des haches, mais n'avançaient pas d'une semelle. Leurs chiens, comme eux enracinés au sol, aboyaient avec rage.
97Que se passait-il donc ? Quelle puissance invisible retenait les indigènes ? Les fugitifs regardaient sans comprendre, craignant que le charme qui enchaînait la tribu de Kai-Koumou ne vînt à se rompre.
98Soudain, John Mangles poussa un cri qui fit retourner ses compagnons. De la main, il leur montrait une petite forteresse élevée au sommet du cône.
99« Le tombeau du chef Kara-Tété ! s'écria Robert.
100La montagne est tabou : nul Maori n'y montera. Paganel, retrouvé et tatoué de force, imagine d'en simuler l'éruption pour fuir. Puis, sur la côte, cernés par les canots indigènes, ils aperçoivent un navire.
101« Un navire ! s'écria-t-il, mes amis, un navire ! Nagez ! Nagez ferme ! »
102Pas un des quatre rameurs ne se retourna pour voir ce bâtiment inespéré, car il ne fallait pas perdre un coup d'aviron. Seul, Paganel, se levant, braqua sa longue-vue sur le point indiqué.
103« Oui, dit-il, un navire ! un steamer ! il chauffe à toute vapeur ! il vient sur nous ! Hardi, mes braves camarades ! »
104Les fugitifs déployèrent une nouvelle énergie, et pendant une demi-heure encore, conservant leur distance, ils enlevèrent la pirogue à coups précipités. Le steamer devenait de plus en plus visible. On distinguait ses deux mâts à sec de toile et les gros tourbillons de sa fumée noire. Glenarvan, abandonnant la barre à Robert, avait saisi la lunette du géographe et ne perdait pas un des mouvements du navire.
105Mais que durent penser John Mangles et ses compagnons, quand ils virent les traits du lord se contracter, sa figure pâlir, et l'instrument tomber de ses mains ? Un seul mot leur expliqua ce subit désespoir.
106« Le Duncan ! s'écria Glenarvan, le Duncan et les convicts !
107C'est bien le Duncan — mais aux mains de son équipage fidèle, qui met les pirogues en fuite à coups de canon. Reste à comprendre pourquoi le yacht croisait là. Tom Austin produit la lettre.
108« Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire le Duncan par 37° de latitude à la côte orientale de la Nouvelle-Zélande !... »
109« La Nouvelle-Zélande ! » s'écria Paganel bondissant.
110Et il saisit la lettre des mains de Glenarvan, se frotta les yeux, ajusta ses lunettes sur son nez, et lut à son tour.
111« La Nouvelle-Zélande ! » dit-il avec un accent impossible à rendre, tandis que la lettre s'échappait de ses doigts.
112En ce moment, il sentit une main s'appuyer sur son épaule. Il se redressa et se vit face à face avec le major.
113« Allons, mon brave Paganel, dit Mac Nabbs d'un air grave, il est encore heureux que vous n'ayez pas envoyé le Duncan en Cochinchine ! »
114La distraction du géographe a sauvé le yacht. Ayrton, prisonnier à bord, marchande ses aveux contre le droit d'être débarqué sur une île déserte plutôt que livré à la justice anglaise. Le marché conclu, il parle enfin : débarqué de force par Harry Grant sur la côte australienne deux mois avant le naufrage, il n'avait jamais vu le Britannia se perdre.
115– Je me trouvai donc abandonné sur une côte à peu près déserte, mais à vingt milles seulement des établissements pénitentiaires de Perth, la capitale de l'Australie occidentale. En errant sur les rivages, je rencontrai une bande de convicts qui venaient de s'échapper. Je me joignis à eux. Vous me dispenserez, mylord, de vous raconter ma vie pendant deux ans et demi. Sachez seulement que je devins le chef des évadés sous le nom de Ben Joyce. Au mois de septembre 1864, je me présentai à la ferme irlandaise. J'y fus admis comme domestique sous mon vrai nom d'Ayrton. J'attendais là que l'occasion se présentât de m'emparer d'un navire. C'était mon suprême but. Deux mois plus tard, le Duncan arriva. Pendant votre visite à la ferme, vous avez raconté, mylord, toute l'histoire du capitaine Grant. J'appris alors ce que j'ignorais, la relâche du Britannia au Callao, ses dernières nouvelles datées de juin 1862, deux mois après mon débarquement, l'affaire du document, la perte du navire sur un point du 37e parallèle, et enfin les raisons sérieuses que vous aviez de chercher Harry Grant à travers le continent australien. Je n'hésitai pas. Je résolus de m'approprier le Duncan, un merveilleux navire qui eût distancé les meilleurs marcheurs de la marine britannique.
116Le yacht fait route vers l'île où le quartier-maître sera déposé. Une nuit, Mary et Robert veillent sur la dunette.
117Alors se produisit un incident étrange et véritablement surnaturel. Le frère et la sœur, par une de ces communications magnétiques qui lient mystérieusement les âmes entre elles, subirent à la fois et au même instant une même hallucination. Du milieu de ces flots alternativement sombres et brillants, Mary et Robert crurent entendre s'élever jusqu'à eux une voix dont le son profond et lamentable fit tressaillir toutes les fibres de leur cœur.
118« À moi ! à moi ! criait cette voix.
119– Mary, dit Robert, as-tu entendu ? Tu as entendu ? »
120Et, se dressant subitement au-dessus de la lisse, tous deux, penchés, interrogèrent les profondeurs de la nuit.
121Mais ils ne virent rien, que l'ombre qui s'étendait sans fin devant eux.
122« Robert, dit Mary, pâle d'émotion, j'ai cru... oui, j'ai cru comme toi... nous avons la fièvre tous les deux, mon Robert !... »
123Mais un nouvel appel arriva jusqu'à eux, et cette fois l'illusion fut telle que le même cri sortit à la fois de leurs deux cœurs :
124« Mon père ! mon père !... »
125Au matin, sur le rivage de l'îlot, trois hommes agitent un pavillon anglais.
126À dix toises du rivage, Mary poussa un cri déchirant.
127« Mon père ! »
128Un homme se tenait sur la côte, entre deux autres hommes. Sa taille grande et forte, sa physionomie à la fois douce et hardie, offrait un mélange expressif des traits de Mary et de Robert Grant. C'était bien l'homme qu'avaient si souvent dépeint les deux enfants. Leur cœur ne les avait pas trompés. C'était leur père, c'était le capitaine Grant !
129Le capitaine entendit le cri de Mary, ouvrit les bras, et tomba sur le sable, comme foudroyé.
130Reste à savoir ce que disait vraiment le document. Harry Grant le récite de mémoire.
131« Le 27 juin 1862, le trois-mâts Britannia, de Glasgow, s'est perdu à quinze cents lieues de la Patagonie, dans l'hémisphère austral. Portés à terre, deux matelots et le capitaine Grant ont atteint à l'île Tabor...
132– Hein ! fit Paganel.
133– « Là, reprit Harry Grant, continuellement en proie à une cruelle indigence, ils ont jeté ce document par 153° de longitude et 37° 11′ de latitude. Venez à leur secours, ou ils sont perdus. »
134À ce nom de Tabor, Paganel s'était levé brusquement ; puis, ne se contenant plus, il s'écria :
135« Comment, l'île Tabor ! Mais c'est l'île Maria-Thérésa ?
136– Sans doute, monsieur Paganel, répondit Harry Grant, Maria-Thérésa sur les cartes anglaises et allemandes, mais Tabor sur les cartes françaises ! »
137L'île du refuge devient l'île du châtiment : Ayrton y prend la place du capitaine.
138« Maintenant, écoutez mes dernières paroles, Ayrton. Ici, vous serez éloigné de toute terre, et sans communication possible avec vos semblables. Les miracles sont rares, et vous ne pourrez fuir cet îlot où le Duncan vous laisse. Vous serez seul, sous l'œil d'un Dieu qui lit au plus profond des cœurs, mais vous ne serez ni perdu ni ignoré, comme fut le capitaine Grant. Si indigne que vous soyez du souvenir des hommes, les hommes se souviendront de vous. Je sais où vous êtes, Ayrton, je sais où vous trouver, je ne l'oublierai jamais.
139– Dieu conserve Votre Honneur ! » répondit simplement Ayrton.
140Telles furent les dernières paroles échangées entre Glenarvan et le quartier-maître. Le canot était prêt. Ayrton y descendit.
141Glenarvan se découvrit, avec lui tout l'équipage, comme on fait devant un homme qui va mourir, et l'embarcation s'éloigna au milieu d'un profond silence.
142Le Duncan double le cap Horn et rentre en Écosse : le tour du monde s'achève sur le 37e parallèle.
143Il était donc écrit qu'Harry Grant et ses deux compagnons seraient sauvés, que John Mangles épouserait Mary Grant dans la vieille cathédrale de Saint-Mungo, où le révérend Paxton, après avoir prié, neuf mois auparavant, pour le salut du père, bénit le mariage de sa fille et de son sauveur ! Il était donc écrit que Robert serait marin comme Harry Grant, marin comme John Mangles, et qu'il reprendrait avec eux les grands projets du capitaine, sous la haute protection de Lord Glenarvan !
144Un dernier mystère demeure : pourquoi Paganel reste-t-il boutonné jusqu'aux oreilles, même sous l'équateur ? Marié à la cousine du major, il finit par se trahir.
145Jacques Paganel, pendant ses trois jours de captivité chez les Maoris, avait été tatoué, mais tatoué des pieds aux épaules, et il portait sur sa poitrine l'image d'un kiwi héraldique, aux ailes éployées, qui lui mordait le cœur.
146Ce fut la seule aventure de son grand voyage dont Paganel ne se consola jamais et qu'il ne pardonna pas à la Nouvelle-Zélande ; ce fut aussi ce qui, malgré bien des sollicitations et malgré ses regrets, l'empêcha de retourner en France. Il eût craint d'exposer toute la Société de Géographie dans sa personne aux plaisanteries des caricaturistes et des petits journaux, en lui ramenant un secrétaire fraîchement tatoué.
147Le retour du capitaine en Écosse fut salué comme un événement national et Harry Grant devint l'homme le plus populaire de la vieille Calédonie. Son fils Robert s'est fait marin comme lui, marin comme le capitaine John, et c'est sous les auspices de Lord Glenarvan qu'il a repris le projet de fonder une colonie écossaise dans les mers du Pacifique.