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Michel Strogoff — en 20 minutes

Michel Strogoff — en 20 minutes
1Cette version courte est faite d’extraits réels du roman, copiés mot pour mot et cousus dans l’ordre du récit. Les passages en italique ne sont pas de Verne : ce sont de brèves liaisons résumant ce qui a été sauté. Tout le reste est son texte même.

2Juillet 1876. Le czar donne une fête au Palais-Neuf, à Moscou, quand une dépêche vient tout interrompre : au-delà de l’Oural, le fil télégraphique est coupé.
3– Sire, une nouvelle dépêche.
4– D’où vient-elle ?
5– De Tomsk.
6– Le fil est coupé au-delà de cette ville ?
7– Il est coupé depuis hier.
8– D’heure en heure, général, fais passer un télégramme à Tomsk, et que l’on me tienne au courant.
9– Oui, Sire, répondit le général Kissoff.
10L’officier des chasseurs de la garde à qui l’on vient de remettre ce télégramme quitte le bal, s’accoude à un balcon et contemple, endormies sous la lune, une rivière, une ville et une enceinte fortifiée.
11Cette rivière, c’était la Moskowa, cette ville, c’était Moscou, cette enceinte fortifiée, c’était le Kremlin, et l’officier des chasseurs de la garde, qui, les bras croisés, le front songeur, écoutait vaguement le bruit jeté par le Palais-Neuf sur la vieille cité moscovite, c’était le czar.
12La Sibérie se soulève. Derrière l’émir Féofar-Khan, un Russe : le colonel Ivan Ogareff, dégradé jadis par le grand-duc, frère du czar, et qui veut se venger. Le grand maître de police demande si le grand-duc, isolé dans Irkoutsk, sait au moins quels secours lui sont envoyés.
13– Il le sait, répondit le czar, mais ce qu’il ignore, c’est qu’Ivan Ogareff, en même temps que le rôle de rebelle, doit jouer le rôle de traître, et qu’il a en lui un ennemi personnel et acharné. C’est au grand-duc qu’Ivan Ogareff doit sa première disgrâce, et, ce qu’il y a de plus grave, c’est que cet homme n’est pas connu de lui. Le projet d’Ivan Ogareff est donc de se rendre à Irkoutsk, et là, sous un faux nom, d’offrir ses services au grand-duc. Puis, après qu’il aura capté sa confiance, lorsque les Tartares auront investi Irkoutsk, il livrera la ville, et avec elle mon frère, dont la vie est directement menacée. Voilà ce que je sais par mes rapports, voilà ce que ne sait pas le grand-duc, et voilà ce qu’il faut qu’il sache !
14Il faut un homme pour porter à Irkoutsk une lettre qui préviendra le grand-duc. On lui amène un capitaine du corps des courriers du czar, sibérien d’Omsk, trente ans.
15– Voici une lettre, dit-il, que je te charge, toi, Michel Strogoff, de remettre en mains propres au grand-duc et à nul autre que lui.
16– Je la remettrai, Sire.
17– Le grand-duc est à Irkoutsk.
18– J’irai à Irkoutsk.
19– Mais il faudra traverser un pays soulevé par des rebelles, envahi par des Tartares, qui auront intérêt à intercepter cette lettre.
20– Je le traverserai.
21– Tu te défieras surtout d’un traître, Ivan Ogareff, qui se rencontrera peut-être sur ta route.
22– Je m’en défierai.
23– Passeras-tu par Omsk ?
24– C’est mon chemin, Sire.
25– Si tu vois ta mère, tu risques d’être reconnu. Il ne faut pas que tu voies ta mère !
26Michel Strogoff eut une seconde d’hésitation.
27– Je ne la verrai pas, dit-il.
28– Jure-moi que rien ne pourra te faire avouer ni qui tu es ni où tu vas !
29– Je le jure.
30– Michel Strogoff, reprit alors le czar, en remettant le pli au jeune courrier, prends donc cette lettre, de laquelle dépend le salut de toute la Sibérie et peut-être la vie du grand-duc mon frère.
31– Cette lettre sera remise à Son Altesse le grand-duc.
32– Ainsi tu passeras quand même ?
33– Je passerai, ou l’on me tuera.
34– J’ai besoin que tu vives !
35– Je vivrai et je passerai, répondit Michel Strogoff.
36Le czar parut satisfait de l’assurance simple et calme avec laquelle Michel Strogoff lui avait répondu.
37– Va donc, Michel Strogoff, dit-il, va pour Dieu, pour la Russie, pour mon frère et pour moi !
38Il part sous un faux nom, Nicolas Korpanoff, négociant. À Nijni-Novgorod, un arrêté interdit soudain à tout Russe de quitter la province. Une jeune Livonienne qu’il a croisée dans le train se voit refuser son visa pour Irkoutsk. Il trouve la seule parade possible.
39Il s’approcha alors de la jeune Livonienne, et, lui tendant la main :
40– Sœur... dit-il.
41Elle comprit ! Elle se leva, comme si quelque soudaine inspiration ne lui eût pas permis d’hésiter !
42– Sœur, répéta Michel Strogoff, nous sommes autorisés à continuer notre voyage à Irkoutsk. Viens-tu ?
43– Je te suis, frère, répondit la jeune fille, en mettant sa main dans la main de Michel Strogoff.
44Et tous deux quittèrent la maison de police.
45Sur le steam-boat qui descend le Volga, il apprend enfin son nom.
46Il hésitait à finir sa phrase, comme s’il eût voulu l’achever par le nom de sa compagne, qu’il ignorait encore.
47– Nadia, dit-elle en lui tendant la main.
48– Viens, Nadia, répondit Michel Strogoff, et use sans façon de ton frère Nicolas Korpanoff.
49La nuit, sur le pont, il surprend deux tsiganes qui parlent en idiome tartare — le vieux bohémien et une femme nommée Sangarre.
50Et bien lui en prit d’écouter, car ce fut assez distinctement qu’il entendit cette demande et cette réponse, faites en idiome tartare :
51– On dit qu’un courrier est parti de Moscou pour Irkoutsk !
52– On le dit, Sangarre, mais ou ce courrier arrivera trop tard, ou il n’arrivera pas !
53Michel Strogoff tressaillit involontairement à cette réponse, qui le visait si directement. Il essaya de reconnaître si l’homme et la femme qui venaient de parler étaient bien ceux qu’il soupçonnait, mais l’ombre était alors trop épaisse, et il n’y put réussir.
54Le lendemain, Nadia lui dit pourquoi elle va au bout de la Sibérie.
55– Frère, dit-elle, je suis la fille d’un exilé. Je me nomme Nadia Fédor. Ma mère est morte à Riga, il y a un mois à peine, et je vais à Irkoutsk rejoindre mon père pour partager son exil.
56– Je vais moi-même à Irkoutsk, répondit Michel Strogoff, et je regarderai comme une faveur du Ciel de remettre Nadia Fédor, saine et sauve, entre les mains de son père.
57– Merci, frère ! répondit Nadia.
58Ils franchissent l’Oural dans l’orage, échappent à un ours. Au relais d’Ichim, un voyageur aux moustaches rousses exige les chevaux qu’il vient de retenir et tire son sabre. Le courrier du czar, qui ne peut se permettre ni duel ni retard, refuse le combat.
59– Même après ceci ? s’écria le voyageur.
60Et, avant qu’on eût pu le retenir, le manche de son fouet frappa l’épaule de Michel Strogoff.
61À cette insulte, Michel Strogoff pâlit affreusement. Ses mains se levèrent toutes ouvertes, comme si elles allaient broyer ce brutal personnage. Mais, par un suprême effort, il parvint à se maîtriser. Un duel, c’était plus qu’un retard, c’était peut-être sa mission manquée !... Mieux valait perdre quelques heures !... Oui ! mais dévorer cet affront !
62– Te battras-tu, maintenant, lâche ? répéta le voyageur, en ajoutant la grossièreté à la brutalité.
63– Non ! répondit Michel Strogoff, qui ne bougea pas, mais qui regarda le voyageur les yeux dans les yeux.
64Nadia, elle, a compris qu’un tel homme n’encaisse pas un tel affront sans raison.
65Le courrier du czar, les bras toujours croisés sur sa poitrine, s’était assis. On eût dit une statue. Toutefois, une rougeur, qui ne devait pas être la rougeur de la honte, avait remplacé la pâleur sur son mâle visage.
66Nadia ne doutait pas que de formidables raisons eussent pu seules faire dévorer à un tel homme une telle humiliation.
67Donc, allant à lui, comme il était venu à elle à la maison de police de Nijni-Novgorod :
68– Ta main, frère ! dit-elle.
69Et, en même temps, son doigt, par un geste quasi maternel, essuya une larme qui allait jaillir de l’œil de son compagnon.
70Le maître de poste, lui, ne comprend pas, et le lui dit.
71– Tu te permets de me juger ! s’écria Michel Strogoff.
72– Oui, répondit le Sibérien, car il est des choses qu’un simple marchand lui-même ne reçoit pas sans les rendre !
73– Les coups de fouet ?
74– Les coups de fouet, jeune homme ! Je suis d’âge et de force à te le dire !
75Michel Strogoff s’approcha du maître de poste et lui posa ses deux puissantes mains sur les épaules.
76Puis, d’une voix singulièrement calme :
77– Va-t’en, mon ami, lui dit-il, va-t’en ! Je te tuerais !
78Le maître de poste, cette fois, avait compris.
79– Je l’aime mieux comme ça, murmura-t-il.
80La route mène à Omsk, où vit sa vieille mère, Marfa Strogoff. Il a juré au czar de ne pas la voir. Nadia s’en étonne.
81– Cependant, si ta mère est à Omsk, tu prendras bien une heure pour aller l’embrasser ?
82– Je n’irai pas l’embrasser !
83– Tu ne la verras pas ?
84– Non, Nadia... ! répondit Michel Strogoff, dont la poitrine se gonflait et qui comprenait qu’il ne pourrait continuer de répondre aux questions de la jeune fille.
85Sur l’Irtyche, le bac qu’ils ont pris est abordé par les barques tartares.
86– Viens, Nadia ! s’écria Michel Strogoff, prêt à se jeter par-dessus le bord.
87La jeune fille allait le suivre, quand Michel Strogoff, frappé d’un coup de lance, fut précipité dans le fleuve. Le courant l’entraîna, sa main s’agita un instant au-dessus des eaux, et il disparut.
88Nadia avait poussé un cri, mais, avant qu’elle eût le temps de se jeter à la suite de Michel Strogoff, elle était saisie, enlevée, et déposée dans une des barques.
89Un instant après, les bateliers avaient été tués à coups de lance, et le bac dérivait à l’aventure, pendant que les Tartares continuaient à descendre le cours de l’Irtyche.
90Recueilli par un moujik, guéri, il traverse Omsk seul. Au relais de poste, sa mère le reconnaît devant vingt personnes et crie son nom.
91La vieille Marfa alla droit à lui, et là, les yeux dans les yeux :
92– Tu n’es pas le fils de Pierre et de Marfa Strogoff ? dit-elle.
93Michel Strogoff aurait donné sa vie pour pouvoir serrer librement sa mère dans ses bras !... mais s’il cédait, c’en était fait de lui, d’elle, de sa mission, de son serment !... Se dominant tout entier, il ferma les yeux pour ne pas voir les inexprimables angoisses qui contractaient le visage vénéré de sa mère, il retira ses mains pour ne pas étreindre les mains frémissantes qui le cherchaient.
94– Je ne sais, en vérité, ce que vous voulez dire, ma bonne femme, répondit-il en reculant de quelques pas.
95– Michel ! cria encore la vieille mère.
96– Je ne me nomme pas Michel ! Je n’ai jamais été votre fils ! Je suis Nicolas Korpanoff, marchand à Irkoutsk !...
97Et, brusquement, il quitta la salle commune, pendant que ces mots retentissaient une dernière fois :
98« Mon fils ! mon fils ! »
99Ogareff fait arrêter la vieille femme. Repris à Kolyvan, Michel Strogoff est conduit, prisonnier anonyme, au camp de Féofar-Khan. Mais Sangarre a reconnu un visage.
100– Mais, Sangarre, il y a au campement plusieurs milliers de prisonniers, et tu dis que tu ne connais pas Michel Strogoff !
101– Non, répondit la tsigane, dont le regard s’imprégna d’une joie sauvage, je ne le connais pas, moi, mais sa mère le connaît ! Ivan, il faudra faire parler sa mère !
102– Demain, elle parlera ! s’écria Ivan Ogareff.
103Nadia, captive elle aussi, veille sur une vieille prisonnière sans savoir encore qui elle est. Marfa, elle, a tout deviné.
104La vieille Sibérienne la vit venir. Elle comprit ce qui allait se passer. Un sourire dédaigneux apparut sur ses lèvres. Puis, se penchant vers Nadia, elle lui dit à voix basse :
105– Tu ne me connais plus, ma fille ! Quoi qu’il arrive, et si dure que puisse être cette épreuve, pas un mot, pas un geste ! C’est de lui et non de moi qu’il s’agit !
106À Tomsk, devant toute l’armée, Ogareff interroge la mère.
107– Tu es bien Marfa Strogoff ? lui demanda Ivan Ogareff.
108– Oui, répondit la vieille Sibérienne avec calme.
109– Reviens-tu sur ce que tu m’as répondu lorsque, il y a trois jours, je t’ai interrogée à Omsk ?
110– Non.
111– Ainsi, tu ignores que ton fils, Michel Strogoff, courrier du czar, a passé à Omsk ?
112– Je l’ignore.
113– Et l’homme que tu avais cru reconnaître pour ton fils au relais de poste, ce n’était pas lui, ce n’était pas ton fils ?
114– Ce n’était pas mon fils.
115Elle tient bon. Alors il change de méthode.
116– Écoute, dit-il à Marfa Strogoff, ton fils est ici, et tu vas immédiatement le désigner.
117– Non.
118– Tous ces hommes, pris à Omsk et à Kolyvan, vont défiler sous tes yeux, et si tu ne désignes pas Michel Strogoff, tu recevras autant de coups de knout qu’il sera passé d’hommes devant toi !
119Les prisonniers défilent. Marfa ne désigne personne. Le bourreau lève le knout.
120Le knout se compose d’un certain nombre de lanières de cuir, à l’extrémité desquelles sont attachés des fils de fer tordus. On estime qu’une condamnation à cent vingt coups de ce fouet équivaut à une condamnation à mort. Marfa Strogoff le savait, mais elle savait aussi qu’aucune torture ne la ferait parler, et elle avait fait le sacrifice de sa vie.
121Marfa Strogoff, saisie par deux soldats, fut jetée à genoux sur le sol. Sa robe, déchirée, montra son dos à nu. Un sabre fut posé devant sa poitrine, à quelques pouces seulement. Au cas où elle eût fléchi sous la douleur, sa poitrine était percée de cette pointe aiguë.
122Le Tartare se tint debout.
123Il attendait.
124– Va ! dit Ivan Ogareff.
125Le fouet siffla dans l’air...
126Mais, avant qu’il eût frappé, une main puissante l’avait arraché à la main du Tartare.
127Michel Strogoff était là ! Il avait bondi devant cette horrible scène ! Si, au relais d’Ichim, il s’était contenu lorsque le fouet d’Ivan Ogareff l’avait atteint, ici, devant sa mère qui allait être frappée, il n’avait pu se maîtriser.
128Ivan Ogareff avait réussi.
129– Michel Strogoff ! s’écria-t-il.
130Puis, s’avançant :
131– Ah ! fit-il, l’homme d’Ichim ?
132– Lui-même ! dit Michel Strogoff.
133Et, levant le knout, il en déchira la figure d’Ivan Ogareff.
134– Coup pour coup ! dit-il.
135– Bien rendu ! s’écria la voix d’un spectateur, qui se perdit heureusement dans le tumulte.
136Il s’est trahi pour sa mère. La lettre impériale est saisie sur lui, et l’émir ouvre le Koran au hasard pour fixer son sort.
137L’émir fit alors un geste devant lequel se courba toute la foule. Puis, il désigna de la main le Koran, qui lui fut apporté. Il ouvrit le livre sacré et posa son doigt sur une des pages.
138C’était le hasard, ou plutôt, dans la pensée de ces Orientaux, Dieu même qui allait décider du sort de Michel Strogoff. Les peuples de l’Asie centrale donnent le nom de fal à cette pratique. Après avoir interprété le sens du verset touché par le doigt du juge, ils appliquent la sentence, quelle qu’elle soit.
139« Et il ne verra plus les choses de la terre. »
140– Espion russe, dit Féofar-Khan, tu es venu pour voir ce qui se passe au camp tartare ! Regarde donc de tous tes yeux, regarde !
141Ce n’est pas la mort qui l’attend, mais la cécité — le sabre chauffé à blanc passé devant les yeux, selon la coutume tartare. On l’amène sur la place.
142Puis, le sentiment d’une vengeance à accomplir quand même envahit tout son être. Il se retourna vers Ivan Ogareff.
143– Ivan, dit-il d’une voix menaçante, Ivan le traître, la dernière menace de mes yeux sera pour toi !
144Ivan Ogareff haussa les épaules.
145Mais Michel Strogoff se trompait. Ce n’était pas en regardant Ivan Ogareff que ses yeux allaient pour jamais s’éteindre.
146Marfa Strogoff venait de se dresser devant lui.
147– Ma mère ! s’écria-t-il. Oui ! oui ! à toi mon suprême regard, et non à ce misérable ! Reste là, devant moi ! Que je voie encore ta figure bien-aimée ! Que mes yeux se ferment en te regardant !...
148La vieille Sibérienne, sans prononcer une parole, s’avançait...
149– Chassez cette femme ! dit Ivan Ogareff.
150Deux soldats repoussèrent Marfa Strogoff. Elle recula, mais resta debout, à quelques pas de son fils.
151L’exécuteur parut. Cette fois, il tenait son sabre nu à la main, et ce sabre chauffé à blanc, il venait de le retirer du réchaud où brûlaient les charbons parfumés.
152Michel Strogoff allait être aveuglé suivant la coutume tartare, avec une lame ardente, passée devant ses yeux !
153Michel Strogoff ne chercha pas à résister. Plus rien n’existait à ses yeux que sa mère, qu’il dévorait alors du regard ! Toute sa vie était dans cette dernière vision !
154Marfa Strogoff, l’œil démesurément ouvert, les bras tendus vers lui, le regardait !...
155La lame incandescente passa devant les yeux de Michel Strogoff.
156Un cri de désespoir retentit. La vieille Marfa tomba inanimée sur le sol !
157Michel Strogoff était aveugle.
158Ogareff s’approche du supplicié.
159Ivan Ogareff s’approcha lentement de Michel Strogoff, qui le sentit venir et se redressa.
160Ivan Ogareff tira de sa poche la lettre impériale, il l’ouvrit, et, par une suprême ironie, il la plaça devant les yeux éteints du courrier du czar, disant :
161– Lis, maintenant, Michel Strogoff, lis, et va redire à Irkoutsk ce que tu auras lu ! Le vrai courrier du czar, c’est Ivan Ogareff !
162Cela dit, le traître serra la lettre sur sa poitrine. Puis, sans se retourner, il quitta la place, et les porteurs de torches le suivirent.
163Michel Strogoff cherche sa mère à tâtons, se penche sur elle, l’embrasse, puis s’éloigne dans le noir.
164Soudain, Nadia parut.
165Elle alla droit à son compagnon. Un poignard qu’elle tenait servit à couper les cordes qui attachaient les bras de Michel Strogoff.
166Celui-ci, aveugle, ne savait qui le déliait, car Nadia n’avait pas prononcé une parole.
167Mais cela fait :
168– Frère ! dit-elle.
169– Nadia ! murmura Michel Strogoff, Nadia !
170– Viens ! frère, répondit Nadia. Mes yeux seront tes yeux désormais, et c’est moi qui te conduirai à Irkoutsk !
171Il ne lui reste ni lettre, ni yeux, ni argent. Il refuse pourtant de la laisser partir sans lui.
172– Cependant, tu n’as plus cette lettre !...
173– Cette lettre qu’Ivan Ogareff m’a volée !... Eh bien ! je saurai m’en passer, Nadia ! Ils m’ont traité comme un espion ! J’agirai comme un espion ! J’irai dire à Irkoutsk tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai entendu, et, j’en jure par le Dieu vivant ! le traître me retrouvera un jour face à face ! Mais il faut que j’arrive avant lui à Irkoutsk.
174– Et tu parles de nous séparer, Michel ?
175– Nadia, les misérables m’ont tout pris !
176– Il me reste quelques roubles, et mes yeux ! Je puis y voir pour toi, Michel, et te conduire là où tu ne peux plus aller seul !
177– Et comment irons-nous ?
178– À pied.
179– Et comment vivrons-nous ?
180– En mendiant.
181– Partons, Nadia !
182– Viens, Michel.
183Ils marchent. Un jeune employé du télégraphe, Nicolas Pigassof, les prend dans sa kibitka jusqu’à Krasnoiarsk, déserte. Nadia demande à Michel s’il ne va pas à Irkoutsk seulement pour elle.
184– Non, Nadia, répondit gravement Michel Strogoff. Je te tromperais, si je te laissais croire qu’il en est ainsi. Je vais là où mon devoir m’ordonne d’aller ! Quant à te conduire à Irkoutsk, n’est-ce pas toi, Nadia, qui m’y conduit maintenant ? N’est-ce pas par tes yeux que je vois, n’est-ce pas ta main qui me guide ? Ne m’as-tu pas rendu au centuple les services que j’ai pu d’abord te rendre ? Je ne sais si le sort cessera de nous accabler, mais le jour où tu me remercieras de t’avoir remise entre les mains de ton père, je te remercierai, moi, de m’avoir conduit à Irkoutsk !
185Nicolas est enlevé par un détachement tartare pour avoir défendu Nadia. Ils le retrouvent enterré jusqu’au cou dans la steppe, selon l’atroce coutume tartare.
186Les yeux de Nicolas, fermés jusqu’alors, se rouvrirent. Il reconnut Michel et Nadia. Puis :
187– Adieu, amis, murmura-t-il. Je suis content de vous avoir revus. Priez pour moi !...
188Et ces paroles furent les dernières.
189Michel Strogoff continua de creuser ce sol, qui, fortement foulé, avait la dureté du roc, et il parvint enfin à en retirer le corps de l’infortuné. Il écouta si son cœur battait encore... Il ne battait plus.
190Ils atteignent le Baïkal, puis descendent l’Angara sur un radeau de fugitifs. À une demi-verste d’Irkoutsk, séparés du radeau, ils dérivent sur un glaçon.
191Mais, soudain, Nadia poussa un cri.
192À ce cri, Michel Strogoff se redressa sur le glaçon, qui vacillait. Sa main se tendit vers le haut de l’Angara. Sa figure, tout éclairée de reflets bleuâtres, devint effrayante à voir, et alors, comme si ses yeux se fussent rouverts à la lumière :
193– Ah ! s’écria-t-il, Dieu lui-même est donc contre nous !
194Car Ogareff, entré dans Irkoutsk sous le nom de Michel Strogoff et muni de la lettre volée, a gagné la confiance du grand-duc. Dans la nuit du 5 au 6 octobre, il fait lâcher sur l’Angara le naphte des réservoirs, pour dégarnir la porte de Bolchaïa.
195L’étoupe avait été lancée sur les eaux de l’Angara. En un instant, comme si le courant eût été fait d’alcool, tout le fleuve s’enflamma, en amont et en aval, avec une rapidité électrique. Des volutes de flammes bleuâtres couraient entre les deux rives. De grosses vapeurs fuligineuses se tordaient au-dessus. Les quelques glaçons qui s’en allaient en dérive, saisis par le liquide igné, fondaient comme de la cire à la surface d’une fournaise, et l’eau vaporisée s’échappait dans l’air en sifflets assourdissants.
196Le fleuve en feu porte les deux fugitifs jusqu’à la berge. Ils gagnent le palais, où Nadia tombe sur le traître. Michel Strogoff lui fait face, immobile, un simple couteau sibérien contre une épée — et c’est Ivan Ogareff qui prend peur.
197Celui-ci, fou de rage et de terreur en face de cette vivante statue, arrêta ses regards épouvantés sur les yeux tout grands ouverts de l’aveugle. Ces yeux qui semblaient lire jusqu’au fond de son âme et qui ne voyaient pas, qui ne pouvaient pas voir, ces yeux opéraient sur lui une sorte d’effroyable fascination.
198Tout à coup, Ivan Ogareff jeta un cri. Une lumière inattendue s’était faite dans son cerveau.
199– Il voit, s’écria-t-il, il voit !...
200Et, comme un fauve essayant de rentrer dans son antre, pas à pas, terrifié, il recula jusqu’au fond de la salle.
201Alors, la statue s’anima, l’aveugle marcha droit à Ivan Ogareff, et se plaçant en face de lui :
202– Oui, je vois ! dit-il. Je vois le coup de knout dont je t’ai marqué, traître et lâche ! Je vois la place où je vais te frapper ! Défends ta vie ! C’est un duel que je daigne t’offrir ! Mon couteau me suffira contre ton épée !
203– Il voit ! se disait Nadia. Dieu secourable, est-ce possible !
204Le duel ne dure qu’un échange.
205Ivan Ogareff se sentit perdu. Mais, par un sursaut de sa volonté, reprenant courage, il se précipita l’épée en avant sur son impassible adversaire. Les deux lames se croisèrent, mais au choc du couteau de Michel Strogoff, manié par cette main de chasseur sibérien, l’épée vola en éclats, et le misérable, atteint au cœur, tomba sans vie sur le sol.
206À ce moment, la porte de la chambre, repoussée du dehors, s’ouvrit. Le grand-duc, accompagné de quelques officiers, se montra sur le seuil.
207Le grand-duc s’avança. Il reconnut à terre le cadavre de celui qu’il croyait être le courrier du czar.
208Et alors, d’une voix menaçante :
209– Qui a tué cet homme ? demanda-t-il.
210– Moi, répondit Michel Strogoff.
211Un des officiers lui posa son revolver sur la tempe, prêt à faire feu.
212– Ton nom ? demanda le grand-duc, avant de donner l’ordre de lui fracasser la tête.
213– Altesse, répondit Michel Strogoff, demandez-moi plutôt le nom de l’homme étendu à vos pieds !
214– Cet homme, je le reconnais ! C’est un serviteur de mon frère ! C’est le courrier du czar !
215– Cet homme, Altesse, n’est pas un courrier du czar ! C’est Ivan Ogareff !
216– Ivan Ogareff ? s’écria le grand-duc.
217– Oui, Ivan le traître !
218– Mais toi, qui es-tu donc ?
219– Michel Strogoff !
220L’explication tient en deux paragraphes.
221Michel Strogoff n’était pas, n’avait jamais été aveugle. Un phénomène purement humain, à la fois moral et physique, avait neutralisé l’action de la lame incandescente que l’exécuteur de Féofar avait fait passer devant ses yeux.
222On se rappelle qu’au moment du supplice, Marfa Strogoff était là, tendant les mains vers son fils. Michel Strogoff la regardait comme un fils peut regarder sa mère, quand c’est pour la dernière fois. Remontant à flots de son cœur à ses yeux, des larmes, que sa fierté essayait en vain de retenir, s’étaient amassées sous ses paupières et, en se volatilisant sur la cornée, lui avaient sauvé la vue. La couche de vapeur formée par ses larmes, s’interposant entre le sabre ardent et ses prunelles, avait suffi à annihiler l’action de la chaleur. C’est un effet identique à celui qui se produit, lorsqu’un ouvrier fondeur, après avoir trempé sa main dans l’eau, lui fait impunément traverser un jet de fonte en fusion.
223Le siège est levé, Ogareff mort, la ville sauvée, et Marfa Strogoff, retrouvée vivante, arrive à Irkoutsk. Nadia rejoint son père, Wassili Fédor, gracié par le grand-duc.
224Michel Strogoff avait été trouver Nadia, et, devant son père, il lui avait dit :
225– Nadia, ma sœur encore, lorsque tu as quitté Riga pour venir à Irkoutsk, avais-tu laissé derrière toi un autre regret que celui de ta mère ?
226– Non, répondit Nadia, aucun et d’aucune sorte.
227– Ainsi, rien de ton cœur n’est resté là-bas ?
228– Rien, frère.
229– Alors, Nadia, dit Michel Strogoff, je ne crois pas que Dieu, en nous mettant en présence, en nous faisant traverser ensemble de si rudes épreuves, ait voulu nous réunir autrement que pour jamais.
230– Ah ! fit Nadia, en tombant dans les bras de Michel Strogoff.
231Et se tournant vers Wassili Fédor :
232– Mon père ! dit-elle toute rougissante.
233Wassili Fédor répondit qu’il aurait la joie de les appeler tous les deux ses enfants. Le mariage fut célébré à la cathédrale d’Irkoutsk.