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Vingt mille lieues sous les mers — en 20 minutes

Vingt mille lieues sous les mers — en 20 minutes
1Cette version courte n'est pas un résumé paraphrasé : c'est un montage d'extraits authentiques du roman de Jules Verne, choisis pour suivre l'arc complet de l'histoire — de l'apparition du « monstre » à la disparition du Nautilus dans le maelström — et reliés par de brèves notes de liaison en italique. Le texte des extraits est reproduit mot pour mot.

2L’année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène inexpliqué et inexplicable que personne n’a sans doute oublié. Sans parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et surexcitaient l’esprit public à l’intérieur des continents, les gens de mer furent particulièrement émus. Les négociants, armateurs, capitaines de navires, skippers et masters de l’Europe et de l’Amérique, officiers des marines militaires de tous pays, et, après eux, les gouvernements des divers États des deux continents, se préoccupèrent de ce fait au plus haut point.
3Plusieurs navires signalent une masse gigantesque et lumineuse en pleine mer ; l'un d'eux en garde même une déchirure nette dans la coque. Le professeur Pierre Aronnax, spécialiste des fonds marins, est invité à se joindre à la frégate américaine l'Abraham Lincoln, envoyée traquer la créature dans le Pacifique.
4Trois secondes avant l’arrivée de la lettre de J.B. Hobson, je ne songeais pas plus à poursuivre la licorne qu’à tenter le passage du Nord-Ouest. Trois secondes après avoir lu la lettre de l’honorable secrétaire de la marine, je comprenais enfin que ma véritable vocation, l’unique but de ma vie, était de chasser ce monstre inquiétant et d’en purger le monde.
5À bord, Aronnax retrouve son domestique Conseil et fait la connaissance de Ned Land, le meilleur harponneur du monde.
6Ned Land avait environ quarante ans. C’était un homme de grande taille – plus de six pieds anglais, – vigoureusement bâti, l’air grave, peu communicatif, violent parfois, et très rageur quand on le contrariait.
7Après des mois de traque infructueuse dans le Pacifique, dans la nuit du 5 novembre, une voix s'élève enfin sur le pont.
8« Ohé ! la chose en question, sous le vent, par le travers à nous ! »
9C'est Ned Land. Un immense foyer électrique glisse sous les flots, disparaît, puis reparaît au petit matin — un long corps noirâtre que la frégate, à toute vapeur, ne parvient pas à rattraper.
10« Nous le gagnons ! nous le gagnons ! » s’écria le Canadien.
11Puis, au moment où il se disposait à frapper, le cétacé se dérobait avec une rapidité que je ne puis estimer à moins de trente milles à l’heure.
12Le combat se prolonge tout un jour. Au crépuscule, l'animal semble enfin s'endormir, et Ned Land s'installe sur le beaupré, harpon au poing.
13Tout d’un coup, son bras se détendit violemment, et le harpon fut lancé. J’entendis le choc sonore de l’arme, qui semblait avoir heurté un corps dur.
14La clarté électrique s’éteignit soudain, et deux énormes trombes d’eau s’abattirent sur le pont de la frégate, courant comme un torrent de l’avant à l’arrière, renversant les hommes, brisant les saisines des dromes.
15Un choc effroyable se produisit, et, lancé par-dessus la lisse, sans avoir le temps de me retenir, je fus précipité à la mer.
16Aronnax coule, ses vêtements le tirant vers le fond.
17« À moi ! à moi ! » criai-je, en nageant vers l’Abraham Lincoln d’un bras désespéré.
18Mes vêtements m’embarrassaient. L’eau les collait à mon corps, ils paralysaient mes mouvements. Je coulais ! je suffoquais ! ...
19Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me sentis violemment ramené à la surface de la mer, et j’entendis, oui, j’entendis ces paroles prononcées à mon oreille :
20« Si monsieur veut avoir l’extrême obligeance de s’appuyer sur mon épaule, monsieur nagera beaucoup plus à son aise. »
21Je saisis d’une main le bras de mon fidèle Conseil.
22Conseil s'est jeté à l'eau par pur dévouement pour son maître. Ned Land, précipité au même instant, retrouve bientôt ses deux compagnons agrippés à ce qu'ils prenaient pour un îlot flottant — jusqu'à ce qu'Aronnax en tâte la surface du pied.
23Mais ce corps dur pouvait être une carapace osseuse, semblable à celle des animaux antédiluviens, et j’en serais quitte pour classer le monstre parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les aligators.
24Eh bien ! non ! Le dos noirâtre qui me supportait était lisse, poli, non imbriqué. Il rendait au choc une sonorité métallique, et, si incroyable que cela fût, il semblait, que dis-je, il était fait de plaques boulonnées.
25Le doute n’était pas possible ! L’animal, le monstre, le phénomène naturel qui avait intrigué le monde savant tout entier, bouleversé et fourvoyé l’imagination des marins des deux hémisphères, il fallait bien le reconnaître, c’était un phénomène plus étonnant encore, un phénomène de main d’homme.
26Huit hommes silencieux surgissent d'un panneau et entraînent les trois naufragés à l'intérieur de l'engin. Après une nuit dans l'obscurité, le commandant du bord se présente enfin — en français — et leur explique pourquoi il ne les rendra jamais à la terre.
27Non, monsieur, c’est de la clémence ! Vous êtes mes prisonniers après combat ! Je vous garde, quand je pourrais d’un mot vous replonger dans les abîmes de l’océan ! Vous m’avez attaqué ! Vous êtes venus surprendre un secret que nul homme au monde ne doit pénétrer, le secret de toute mon existence ! Et vous croyez que je vais vous renvoyer sur cette terre qui ne doit plus me connaître ! Jamais ! En vous retenant, ce n’est pas vous que je garde, c’est moi-même !
28« Une dernière question, dis-je, au moment où cet être inexplicable semblait vouloir se retirer.
29– Parlez, monsieur le professeur.
30– De quel nom dois-je vous appeler ?
31– Monsieur, répondit le commandant, je ne suis pour vous que le capitaine Nemo, et vos compagnons et vous, n’êtes pour moi que les passagers du Nautilus. »
32Nemo leur accorde une liberté toute relative à son bord et fait visiter à Aronnax sa bibliothèque, riche de douze mille volumes.
33Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me rattachent à la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour où mon Nautilus s’est plongé pour la première fois sous les eaux.
34Nemo révèle ensuite le secret de son navire : un agent unique commande à tout.
35Il est un agent puissant, obéissant, rapide, facile, qui se plie à tous les usages et qui règne en maître à mon bord. Tout se fait par lui. Il m’éclaire, il m’échauffe, il est l’âme de mes appareils mécaniques. Cet agent, c’est l’électricité.
36Puis vient l'aveu de sa véritable passion.
37– Vous aimez la mer, capitaine.
38– Oui ! je l’aime ! La mer est tout ! Elle couvre les sept dixièmes du globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C’est l’immense désert où l’homme n’est jamais seul, car il sent frémir la vie à ses côtés. La mer n’est que le véhicule d’une surnaturelle et prodigieuse existence ; elle n’est que mouvement et amour ; c’est l’infini vivant, comme l’a dit un de vos poètes. Et en effet, monsieur le professeur, la nature s’y manifeste par ses trois règnes, minéral, végétal, animal. Ce dernier y est largement représenté par les quatre groupes des zoophytes, par trois classes des articulés, par cinq classes des mollusques, par trois classes des vertébrés, les mammifères, les reptiles et ces innombrables légions de poissons, ordre infini d’animaux qui compte plus de treize mille espèces, dont un dixième seulement appartient à l’eau douce. La mer est le vaste réservoir de la nature. C’est par la mer que le globe a pour ainsi dire commencé, et qui sait s’il ne finira pas par elle ! Là est la suprême tranquillité. La mer n’appartient pas aux despotes. À sa surface, ils peuvent encore exercer des droits iniques, s’y battre, s’y dévorer, y transporter toutes les horreurs terrestres. Mais à trente pieds au-dessous de son niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s’éteint, leur puissance disparaît ! Ah ! monsieur, vivez, vivez au sein des mers ! Là seulement est l’indépendance ! Là je ne reconnais pas de maîtres ! Là je suis libre ! »
39Nemo emmène ensuite Aronnax et ses compagnons en excursion sous-marine, en scaphandre, à travers des forêts d'algues qui poussent toutes à la verticale.
40J’étais donc étendu sur le sol, et précisément à l’abri d’un buisson de varechs, quand, relevant la tête, j’aperçus d’énormes masses passer bruyamment en jetant des lueurs phosphorescentes.
41Mon sang se glaça dans mes veines ! J’avais reconnu les formidables squales qui nous menaçaient. C’était un couple de tintoréas, requins terribles, à la queue énorme, au regard terne et vitreux, qui distillent une matière phosphorescente par des trous percés autour de leur museau. Monstrueuses bouches à feu, qui broient un homme tout entier dans leurs mâchoires de fer !
42Très heureusement, ces voraces animaux y voient mal. Ils passèrent sans nous apercevoir, nous effleurant de leurs nageoires brunâtres, et nous échappâmes, comme par miracle, à ce danger plus grand, à coup sûr, que la rencontre d’un tigre en pleine forêt.
43Le Nautilus glisse ensuite d'océan en océan. Un jour, ses vitres révèlent un spectacle funèbre : l'épave toute fraîche d'un trois-mâts.
44Ned Land ne se trompait pas. Nous étions en présence d’un navire, dont les haubans coupés pendaient encore à leurs cadènes. Sa coque paraissait être en bon état, et son naufrage datait au plus de quelques heures. Trois tronçons de mâts, rasés à deux pieds au-dessus du pont, indiquaient que ce navire engagé avait dû sacrifier sa mâture. Mais, couché sur le flanc, il s’était rempli, et il donnait encore de la bande à bâbord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les flots, mais plus triste encore la vue de son pont où quelques cadavres, amarrés par des cordes, gisaient encore ! J’en comptai quatre – quatre hommes, dont l’un se tenait debout, au gouvernail – puis une femme, à demi sortie par la claire-voie de la dunette, et tenant un enfant dans ses bras.
45Quelle scène ! Nous étions muets, le cœur palpitant, devant ce naufrage pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographié à sa dernière minute ! Et je voyais déjà s’avancer, l’œil en feu, d’énormes squales, attirés par cet appât de chair humaine !
46Plus loin, dans le Pacifique, une escale sur une île tourne à l'affrontement : des centaines de Papouas encerclent le Nautilus en pirogues et l'assaillent de flèches. Nemo referme simplement les panneaux — et laisse la rampe de l'escalier faire le reste.
47Les mantelets furent rabattus extérieurement. Vingt figures horribles apparurent. Mais le premier de ces indigènes qui mit la main sur la rampe de l’escalier, rejeté en arrière par je ne sais quelle force invisible, s’enfuit, poussant des cris affreux et faisant des gambades exorbitantes.
48Dix de ses compagnons lui succédèrent. Dix eurent le même sort.
49Conseil était dans l’extase. Ned Land, emporté par ses instincts violents, s’élança sur l’escalier. Mais, dès qu’il eut saisi la rampe à deux mains, il fut renversé à son tour.
50« Mille diables ! s’écria-t-il. Je suis foudroyé ! »
51Ce mot m’expliqua tout. Ce n’était plus une rampe, mais un câble de métal, tout chargé de l’électricité du bord, qui aboutissait à la plate-forme. Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse.
52Ailleurs dans le Pacifique, Nemo conduit ses passagers vers un lieu plus grave encore : le cimetière où repose son équipage, au fond d'une forêt de corail.
53Au milieu de la clairière, sur un piédestal de rocs grossièrement entassés, se dressait une croix de corail, qui étendait ses longs bras qu’on eût dit faits d’un sang pétrifié.
54Sur un signe du capitaine Nemo, un de ses hommes s’avança, et à quelques pieds de la croix, il commença à creuser un trou avec une pioche qu’il détacha de sa ceinture.
55Je compris tout ! Cette clairière était un cimetière, ce trou, une tombe, cet objet oblong, le corps de l’homme mort dans la nuit ! Le capitaine Nemo et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette demeure commune, au fond de cet inaccessible océan !
56« Ainsi, suivant mes prévisions, cet homme est mort dans la nuit ?
57– Oui, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo.
58– Et il repose maintenant près de ses compagnons, dans ce cimetière de corail ?
59– Oui, oubliés de tous, mais non de nous ! Nous creusons la tombe, et les polypes se chargent d’y sceller nos morts pour l’éternité ! »
60La mer offre aussi des trésors. Au large de Ceylan, Nemo entraîne Aronnax et ses compagnons vers les bancs de nacre — où un pêcheur indien, plongeant sans scaphandre, est soudain attaqué.
61Je compris son épouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus du malheureux plongeur. C’était un requin de grande taille qui s’avançait diagonalement, l’œil en feu, les mâchoires ouvertes !
62J’étais muet d’horreur, incapable de faire un mouvement.
63Le vorace animal, d’un vigoureux coup de nageoire, s’élança vers l’Indien, qui se jeta de côté et évita la morsure du requin, mais non le battement de sa queue, car cette queue, le frappant à la poitrine, l’étendit sur le sol.
64Cette scène avait duré quelques secondes à peine. Le requin revint, et, se retournant sur le dos, il s’apprêtait à couper l’Indien en deux, quand je sentis le capitaine Nemo, posté près de moi, se lever subitement. Puis, son poignard à la main, il marcha droit au monstre, prêt à lutter corps à corps avec lui.
65Je regardais, l’œil hagard. Je voyais les phases de la lutte se modifier. Le capitaine tomba sur le sol, renversé par la masse énorme qui pesait sur lui. Puis, les mâchoires du requin s’ouvrirent démesurément comme une cisaille d’usine, et c’en était fait du capitaine si, prompt comme la pensée, son harpon à la main, Ned Land, se précipitant vers le requin, ne l’eût frappé de sa terrible pointe.
66Le pêcheur sauvé et comblé de perles, Nemo reprend sa route — et, dans la baie de Vigo, révèle la source de son immense fortune.
67Autour du Nautilus, dans un rayon d’un demi-mille, les eaux apparaissaient imprégnées de lumière électrique. Le fond sableux était net et clair. Des hommes de l’équipage, revêtus de scaphandres, s’occupaient à déblayer des tonneaux à demi pourris, des caisses éventrées, au milieu d’épaves encore noircies. De ces caisses, de ces barils, s’échappaient des lingots d’or et d’argent, des cascades de piastres et de bijoux. Le sable en était jonché.
68« Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que la mer contînt tant de richesses ?
69– Je savais, répondis-je, que l’on évalue à deux millions de tonnes l’argent qui est tenu en suspension dans ses eaux.
70– Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dépenses l’emporteraient sur le profit. Ici, au contraire, je n’ai qu’à ramasser ce que les hommes ont perdu, et non seulement dans cette baie de Vigo, mais encore sur mille théâtres de naufrages dont ma carte sous-marine a noté la place. Comprenez-vous maintenant que je sois riche à milliards ? »
71Cet or, on l'apprendra plus tard, sert des causes secrètes — celles des peuples opprimés. Le Nautilus poursuit sa route jusqu'aux confins du monde : la banquise australe, puis le pôle Sud lui-même, où aucun homme n'a jamais posé le pied.
72Le capitaine Nemo, muni d’une lunette à réticules, qui, au moyen d’un miroir, corrigeait la réfraction, observa l’astre qui s’enfonçait peu à peu au-dessous de l’horizon en suivant une diagonale très allongée. Je tenais le chronomètre. Mon cœur battait fort. Si la disparition du demi-disque du soleil coïncidait avec le midi du chronomètre, nous étions au pôle même.
73« Midi ! m’écriai-je.
74– Le pôle Sud ! » répondit le capitaine Nemo d’une voix grave, en me donnant la lunette qui montrait l’astre du jour précisément coupé en deux portions égales par l’horizon.
75Eh bien ! moi, capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j’ai atteint le pôle Sud sur le quatre-vingt-dixième degré, et je prends possession de cette partie du globe égale au sixième des continents reconnus.
76– Au nom de qui, capitaine ?
77– Au mien, monsieur ! »
78Et, ce disant, le capitaine Nemo déploya un pavillon noir, portant un N d’or écartelé sur son étamine. Puis, se retournant vers l’astre du jour dont les derniers rayons léchaient l’horizon de la mer.
79« Adieu, soleil ! s’écria-t-il. Disparais, astre radieux ! Couche-toi sous cette mer libre, et laisse une nuit de six mois étendre ses ombres sur mon nouveau domaine. »
80Le lendemain, en quittant ces eaux, le Nautilus se retrouve prisonnier d'une banquise qui se referme sur lui. Pendant six jours, l'équipage creuse la glace à la pioche pour rejoindre l'air libre, tandis que l'oxygène des réservoirs s'épuise.
81Une lourdeur intolérable m’accabla. Vers trois heures du soir, ce sentiment d’angoisse fut porté en moi à un degré violent. Des bâillements me disloquaient les mâchoires. Mes poumons haletaient en cherchant ce fluide comburant, indispensable à la respiration, et qui se raréfiait de plus en plus. Une torpeur morale s’empara de moi. J’étais étendu sans force, presque sans connaissance. Mon brave Conseil, pris des mêmes symptômes, souffrant des mêmes souffrances, ne me quittait pas. Il me prenait la main, il m’encourageait, et je l’entendais encore murmurer :
82« Ah ! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d’air à monsieur ! »
83Soudain je revins à moi. Quelques bouffées d’air pénétraient dans mes poumons. Étions-nous remontés à la surface des flots ? Avions-nous franchi la banquise ?
84Non ! C’étaient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se sacrifiaient pour me sauver. Quelques atomes d’air restaient encore au fond d’un appareil. Au lieu de le respirer, ils l’avaient conservé pour moi, et, tandis qu’ils suffoquaient, ils me versaient la vie goutte à goutte ! Je voulus repousser l’appareil. Ils me tinrent les mains, et pendant quelques instants, je respirai avec volupté.
85Le Nautilus finit par percer la banquise et remonter à l'air libre. Plus tard, au large des Antilles, une autre menace surgit des profondeurs : un poulpe géant s'agrippe à l'hélice, et l'équipage doit livrer un combat corps à corps sur la plate-forme.
86Au moment où nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre la plate-forme, deux autres bras, cinglant l’air, s’abattirent sur le marin placé devant le capitaine Nemo et l’enlevèrent avec une violence irrésistible.
87Le capitaine Nemo poussa un cri et s’élança au-dehors. Nous nous étions précipités à sa suite.
88Quelle scène ! Le malheureux, saisi par le tentacule et collé à ses ventouses, était balancé dans l’air au caprice de cette énorme trompe. Il râlait, il étouffait, il criait : « À moi ! à moi ! » Ces mots, prononcés en français, me causèrent une profonde stupeur ! J’avais donc un compatriote à bord, plusieurs, peut-être ! Cet appel déchirant, je l’entendrai toute ma vie !
89Un instant, je crus que le malheureux, enlacé par le poulpe, serait arraché à sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient été coupés. Un seul, brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l’air. Mais au moment où le capitaine Nemo et son second se précipitaient sur lui, l’animal lança une colonne d’un liquide noirâtre, sécrété par une bourse située dans son abdomen. Nous en fûmes aveuglés. Quand ce nuage se fut dissipé, le calmar avait disparu, et avec lui mon infortuné compatriote !
90Ah ! comment mon cœur ne s’est-il pas brisé d’émotion et d’horreur ! Le formidable bec du calmar s’était ouvert sur Ned Land. Ce malheureux allait être coupé en deux. Je me précipitai à son secours. Mais le capitaine Nemo m’avait devancé. Sa hache disparut entre les deux énormes mandibules, et miraculeusement sauvé, le Canadien, se relevant, plongea son harpon tout entier jusqu’au triple cœur du poulpe.
91« Je me devais cette revanche ! » dit le capitaine Nemo au Canadien.
92Des semaines plus tard, un navire de guerre inconnu se met à traquer le Nautilus et le canonne sans relâche. Nemo comprend qu'on a percé son secret — et se prépare à une vengeance implacable.
93« Je suis le droit, je suis la justice ! me dit-il. Je suis l’opprimé, et voilà l’oppresseur ! C’est par lui que tout ce que j’ai aimé, chéri, vénéré, patrie, femme, enfants, mon père, ma mère, j’ai vu tout périr ! Tout ce que je hais est là ! Taisez-vous ! »
94Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement léger. Je sentis la force pénétrante de l’éperon d’acier. J’entendis des éraillements, des raclements. Mais le Nautilus, emporté par sa puissance de propulsion, passait au travers de la masse du vaisseau comme l’aiguille du voilier à travers la toile !
95Une masse énorme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de son agonie, le Nautilus descendait dans l’abîme avec elle. À dix mètres de moi, je vis cette coque entrouverte, où l’eau s’enfonçait avec un bruit de tonnerre, puis la double ligne des canons et les bastingages. Le pont était couvert d’ombres noires qui s’agitaient.
96L’eau montait. Les malheureux s’élançaient dans les haubans, s’accrochaient aux mâts, se tordaient sous les eaux. C’était une fourmilière humaine surprise par l’envahissement d’une mer !
97Sur le panneau du fond, au-dessous des portraits de ses héros, je vis le portrait d’une femme jeune encore et de deux petits enfants. Le capitaine Nemo les regarda pendant quelques instants, leur tendit les bras, et, s’agenouillant, il fondit en sanglots.
98Hanté par cette scène, Aronnax décide de fuir avec ses compagnons dès que possible. Des jours plus tard, alors qu'ils s'apprêtent à s'échapper en canot, il surprend les derniers mots du capitaine.
99J’allais l’ouvrir, quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur place. Je compris qu’il se levait. Je l’entrevis même, car quelques rayons de la bibliothèque éclairée filtraient jusqu’au salon. Il vint vers moi, les bras croisés, silencieux, glissant plutôt que marchant, comme un spectre. Sa poitrine oppressée se gonflait de sanglots. Et je l’entendis murmurer ces paroles – les dernières qui aient frappé mon oreille :
100« Dieu tout-puissant ! assez ! assez ! »
101Aronnax rejoint ses compagnons dans le canot. Ils s'apprêtent à larguer les amarres quand un cri d'épouvante se propage à bord du Nautilus.
102« Maelström ! Maelström ! » s’écriait-il.
103Le maelström ! Un nom plus effrayant dans une situation plus effrayante pouvait-il retentir à notre oreille ?
104Il n’avait pas achevé de parler, qu’un craquement se produisait. Les écrous manquaient, et le canot, arraché de son alvéole, était lancé comme la pierre d’une fronde au milieu du tourbillon.
105Ma tête porta sur une membrure de fer, et, sous ce choc violent, je perdis connaissance.
106Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. Ce qui se passa pendant cette nuit, comment le canot échappa au formidable remous du Maelström, comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortîmes du gouffre, je ne saurai le dire. Mais quand je revins à moi, j’étais couché dans la cabane d’un pêcheur des îles Loffoden. Mes deux compagnons, sains et saufs, étaient près de moi et me pressaient les mains. Nous nous embrassâmes avec effusion.
107Mais qu’est devenu le Nautilus ? A-t-il résisté aux étreintes du maelström ? Le capitaine Nemo vit-il encore ? Poursuit-il sous l’océan ses effrayantes représailles, ou s’est-il arrêté devant cette dernière hécatombe ?
108Je l’espère. J’espère également que son puissant appareil a vaincu la mer dans son gouffre le plus terrible, et que le Nautilus a survécu là où tant de navires ont péri ! S’il en est ainsi, si le capitaine Nemo habite toujours cet Océan, sa patrie d’adoption, puisse la haine s’apaiser dans ce cœur farouche ! Que la contemplation de tant de merveilles éteigne en lui l’esprit de vengeance ! Que le justicier s’efface, que le savant continue la paisible exploration des mers ! Si sa destinée est étrange, elle est sublime aussi. Ne l’ai-je pas compris par moi-même ? N’ai-je pas vécu dix mois de cette existence extra-naturelle ? Aussi, à cette demande posée, il y a six mille ans, par l’Ecclésiaste : « Qui a jamais pu sonder les profondeurs de l’abîme ? » deux hommes entre tous les hommes ont le droit de répondre maintenant. Le capitaine Nemo et moi.