1Cette version « Lire en 20 minutes » n'est pas un résumé : c'est une traversée du roman faite d'extraits réels de Jules Verne, cousus par de courtes liaisons éditoriales, pour parcourir en une vingtaine de minutes l'arc complet de l'expédition du professeur Lidenbrock, de son neveu Axel et du guide islandais Hans, de Hambourg au centre supposé du globe — et retour par le Stromboli.
2Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock, revint précipitamment vers sa petite maison située au numéro 19 de Königstrasse, l'une des plus anciennes rues du vieux quartier de Hambourg.
3Je restai seul. Mais de faire entendre raison au plus irascible des professeurs, c'est ce que mon caractère un peu indécis ne me permettait pas. Aussi je me préparais à regagner prudemment ma petite chambre du haut, quand la porte de la rue cria sur ses gonds ; de grands pieds firent craquer l'escalier de bois, et le maître de la maison, traversant la salle à manger, se précipita aussitôt dans son cabinet de travail.
4Mais, pendant ce rapide passage, il avait jeté dans un coin sa canne à tête de casse-noisettes, sur la table son large chapeau à poils rebroussés, et à son neveu ces paroles retentissantes :
5« Axel, suis-moi ! »
6Otto Lidenbrock n'était pas un méchant homme, j'en conviens volontiers ; mais, à moins de changements improbables, il mourra dans la peau d'un terrible original.
7Le professeur vient de dénicher chez un bouquiniste un vieux manuscrit islandais, l'Heims-Kringla de Snorre Turleson. Un parchemin crasseux tombe du livre — couvert de caractères runiques incompréhensibles.
8Ce fut l'apparition d'un parchemin crasseux qui glissa du bouquin et tomba à terre.
9Mon oncle se précipita sur ce brimborion avec une avidité facile à comprendre. Un vieux document, enfermé peut-être depuis un temps immémorial dans un vieux livre, ne pouvait manquer d'avoir un haut prix à ses yeux.
10« Qu'est-ce que cela ? » s'écria-t-il.
11Et, en même temps, il déployait soigneusement sur sa table un morceau de parchemin long de cinq pouces, large de trois, et sur lequel s'allongeaient, en lignes transversales, des caractères de grimoire.
12Le professeur considéra pendant quelques instants cette série de caractères ; puis il dit en relevant ses lunettes :
13« C'est du runique ; ces types sont absolument identiques à ceux du manuscrit de Snorre Turleson ! Mais... qu'est-ce que cela peut signifier ? »
14Pendant trois jours, le professeur cherche la clef du cryptogramme. C'est finalement Axel, en s'éventant machinalement avec la feuille recopiée, qui découvre par hasard le principe du chiffre : il faut lire les lettres à l'envers.
15Je n'avais pas achevé ma phrase que le professeur poussait un cri, mieux qu'un cri, un véritable rugissement ! Une révélation venait de se faire, dans son esprit. Il était transfiguré.
16« Ah ! ingénieux Saknussemm ! s'écria-t-il, tu avais donc d'abord écrit ta phrase à l'envers ? »
17Et se précipitant sur la feuille de papier, l'œil trouble, la voix émue, il lut le document tout entier, en remontant de la dernière lettre à la première.
18Il était conçu en ces termes :
19In Sneffels Yoculis craterem kem delibat umbra Scartaris Julii intra calendas descende, audas viator, et terrestre centrum attinges. Kod feci. Arne Saknussem.
20Ce qui, de ce mauvais latin, peut être traduit ainsi :
21Descends dans le cratère du Yocul de Sneffels que l'ombre du Scartaris vient caresser avant les calendes de Juillet, voyageur audacieux, et tu parviendras au centre de la Terre. Ce que j'ai fait. Arne Saknussemm.
22Le professeur Lidenbrock décide sur-le-champ de partir sur les traces de l'alchimiste islandais du seizième siècle. Axel tente de le dissuader par des arguments scientifiques : au centre du globe, la chaleur devrait être insoutenable.
23« Oui ! il est parfaitement reconnu que la chaleur augmente environ d'un degré par soixante-dix pieds de profondeur au-dessous de la surface du globe ; or, en admettant cette proportionnalité constante, le rayon terrestre étant de quinze cents lieues, il existe au centre une température de deux millions de degrés. J'ai donc le droit de demander s'il est possible de pénétrer dans un semblable milieu !
24– Ainsi, Axel, c'est la chaleur qui t'embarrasse ?
25– Sans doute.
26– Voici ce que je décide, répondit le professeur Lidenbrock en prenant ses grands airs ; c'est que ni toi ni personne ne sait d'une façon certaine ce qui se passe à l'intérieur du globe, attendu qu'on connaît à peine la douze millième partie de son rayon ; c'est que la science est éminemment perfectible et que chaque théorie est incessamment détruite par une théorie nouvelle. Pourquoi, à une certaine profondeur, n'atteindrait-elle pas une limite infranchissable, au lieu de s'élever jusqu'au degré de fusion des minéraux les plus réfractaires ? »
27Mon oncle plaçant la question sur le terrain des hypothèses, je n'eus rien à répondre.
28Avant le départ, Axel va trouver sa fiancée Graüben, la pupille de son oncle, pour lui annoncer la nouvelle.
29« Axel ! me dit-elle enfin.
30– Ma chère Graüben !
31– Ce sera là un beau voyage. »
32Je bondis à ces mots.
33« Oui, Axel, un voyage digne du neveu d'un savant. Il est bien qu'un homme se soit distingué par quelque grande entreprise !
34– Quoi ! Graüben, tu ne me détournes pas de tenter une pareille expédition ?
35– Non, cher Axel, et ton oncle et toi, je vous accompagnerais volontiers, si une pauvre fille ne devait être un embarras pour vous.
36– Dis-tu vrai ?
37– Je dis vrai. »
38Le voyage commence : Hambourg, Copenhague, puis la traversée jusqu'en Islande à bord de la goélette Valkyrie. En approchant de Reykjawik, mon oncle me montre pour la première fois la montagne qu'il faut vaincre.
39Mais avant de quitter le pont de la goélette, il m'entraîna à l'avant, et là, du doigt, il me montra, à la partie septentrionale de la baie, une haute montagne à deux pointes, un double cône couvert de neiges éternelles.
40« Le Sneffels ! s'écria-t-il, le Sneffels ! »
41À Reykjawik, un professeur de sciences naturelles local recommande au voyageur un chasseur d'eider flegmatique, Hans Bjelke, comme guide.
42Ce personnage grave, flegmatique et silencieux, se nommait Hans Bjelke ; il venait à la recommandation de M. Fridriksson. C'était notre futur guide.
43Or, des conventions il résulta que Hans s'engageait à nous conduire au village de Stapi, situé sur la côte méridionale de la presqu'île du Sneffels, au pied même du volcan.
44« Un fameux homme, s'écria mon oncle, mais il ne s'attend guère au merveilleux rôle que l'avenir lui réserve de jouer.
45– Il nous accompagne donc jusqu'au...
46– Oui, Axel, jusqu'au centre de la terre. »
47Après une longue marche à travers l'île, la petite troupe atteint enfin le pied du volcan Sneffels — dont le cratère doit indiquer la route, mais seulement dans les derniers jours de juin, quand l'ombre d'un pic voisin, le Scartaris, vient en caresser le bord.
48Des trois routes ouvertes sous nos pas, une seule avait été suivie par Saknussemm. Au dire du savant islandais, on devait la reconnaître à cette particularité signalée dans le cryptogramme, que l'ombre du Scartaris venait en caresser les bords pendant les derniers jours du mois de juin.
49Le lendemain le ciel fut encore couvert, mais le dimanche, 28 juin, l'antépénultième jour du mois, avec le changement de lune vint le changement de temps. Le soleil versa ses rayons à flots dans le cratère. Chaque monticule, chaque roc, chaque pierre, chaque aspérité eut part à sa bienfaisante effluve et projeta instantanément son ombre sur le sol. Entre toutes, celle du Scartaris se dessina comme une vive arête et se mit à tourner insensiblement vers l'astre radieux.
50Mon oncle tournait avec elle.
51À midi, dans sa période la plus courte, elle vint lécher doucement le bord de la cheminée centrale.
52« C'est là ! s'écria le professeur, c'est là ! Au centre du globe ! » ajouta-t-il en danois.
53Je regardai Hans.
54« Forüt ! fit tranquillement le guide.
55– En avant ! » répondit mon oncle.
56Il était une heure et treize minutes du soir.
57Le véritable voyage commence. Encordés, les trois hommes descendent des heures durant la cheminée du volcan éteint, puis d'interminables galeries de lave. Bientôt la réserve d'eau s'épuise, et la petite troupe, épuisée par la soif, se retrouve à un carrefour de deux galeries sans avoir rien trouvé.
58Enfin mes forces m'abandonnèrent. Je poussai un cri et je tombai.
59« À moi ! je meurs ! »
60Mon oncle revint sur ses pas. Il me considéra en croisant ses bras ; puis ces paroles sourdes sortirent de ses lèvres :
61« Tout est fini ! »
62Le professeur propose alors un pacte à son neveu épuisé :
63« Quand Colomb a demandé trois jours à ses équipages pour trouver les terres nouvelles, ses équipages, malades, épouvantés, ont cependant fait droit à sa demande, et il a découvert le nouveau monde. Moi, le Colomb de ces régions souterraines, je ne te demande qu'un jour encore. Si, ce temps écoulé, je n'ai pas rencontré l'eau qui nous manque, je te le jure, nous reviendrons à la surface de la terre. »
64« Eh bien ! m'écriai-je, qu'il soit fait comme vous le désirez, et que Dieu récompense votre énergie surhumaine. »
65Pendant qu'Axel gît sans force, Hans disparaît sans un mot, une lampe à la main.
66Pendant une heure j'imaginai dans mon cerveau en délire toutes les raisons qui avaient pu faire agir le tranquille chasseur. Les idées les plus absurdes s'enchevêtrèrent dans ma tête. Je crus que j'allais devenir fou !
67Mais enfin un bruit de pas se produisit dans les profondeurs du gouffre. Hans remontait. La lumière incertaine commençait à glisser sur les parois, puis elle déboucha par l'orifice du couloir. Hans parut.
68Il s'approcha de mon oncle, lui mit la main sur l'épaule et l'éveilla doucement. Mon oncle se leva.
69« Qu'est-ce donc ? fit-il.
70– Vatten », répondit le chasseur.
71« De l'eau ! de l'eau ! m'écriai-je en battant des mains, en gesticulant comme un insensé.
72Hans se leva et prit la lampe. Je le suivis. Il se dirigea vers la muraille. Je le regardai faire. Il colla son oreille sur la pierre sèche, et la promena lentement en écoutant avec le plus grand soin. Ce point, il le rencontra dans la paroi latérale de gauche, à trois pieds au-dessus du sol.
73Hans se mit à ce travail, que ni mon oncle ni moi nous n'eussions accompli. Le guide, calme et modéré, usa peu à peu le rocher par une série de petits coups répétés, creusant une ouverture large d'un demi-pied. J'entendais le bruit du torrent s'accroître, et je croyais déjà sentir l'eau bienfaisante rejaillir sur mes lèvres.
74Bientôt le pic s'enfonça de deux pieds dans la muraille de granit ; le travail durait depuis plus d'une heure. Je me tordais d'impatience ! Mon oncle voulait employer les grands moyens. J'eus de la peine à l'arrêter, et déjà il saisissait son pic, quand soudain un sifflement se fit entendre. Un jet d'eau s'élança de la muraille et vint se briser sur la paroi opposée.
75Hans, à demi renversé par le choc, ne put retenir un cri de douleur. Je compris pourquoi lorsque, plongeant mes mains dans le jet liquide, je poussai à mon tour une violente exclamation. La source était bouillante.
76« De l'eau à cent degrés ! m'écriai-je.
77– Eh bien, elle refroidira », répondit mon oncle.
78Le voyage continue, semaine après semaine, guidé par ce ruisseau salvateur, le « Hans-bach ». Puis, un jour, Axel se laisse distancer et découvre soudain qu'il a perdu ses compagnons — et le ruisseau lui-même.
79Je ne puis peindre mon désespoir. Nul mot de la langue humaine ne rendrait mes sentiments. J'étais enterré vif, avec la perspective de mourir dans les tortures de la faim et de la soif.
80Au milieu de ces angoisses, une nouvelle terreur vint s'emparer de mon esprit. Ma lampe s'était faussée en tombant. Je n'avais aucun moyen de la réparer. Sa lumière pâlissait et allait me manquer !
81Enfin, une dernière lueur trembla dans la lampe. Je la suivis, je l'aspirai du regard, je concentrai sur elle toute la puissance de mes yeux, comme sur la dernière sensation de lumière qu'il leur fût donné d'éprouver, et je demeurai plongé dans les ténèbres immenses.
82Après une course éperdue dans le noir, Axel s'effondre, épuisé, blessé. Mais un phénomène acoustique extraordinaire — la paroi de granit conduit les voix comme un fil électrique — va le sauver.
83Tout à coup mon oreille, appliquée par hasard sur la muraille, crut surprendre des paroles vagues, insaisissables, lointaines. Je tressaillis.
84En écoutant avec plus d'attention, j'entendis réellement un murmure de voix.
85Je m'approchai donc de la muraille, et je prononçai ces mots, aussi distinctement que possible :
86« Mon oncle Lidenbrock ! »
87J'attendis dans la plus vive anxiété. Quelques secondes, des siècles, se passèrent, et enfin ces paroles arrivèrent à mon oreille.
88« Axel, Axel ! est-ce toi ? »
89« Oui ! oui ! » répondis-je.
90« Mon enfant, où es-tu ? »
91« Perdu, dans la plus profonde obscurité ! »
92« Axel, mon pauvre Axel, reprends courage ! »
93Guidé par le son de sa propre voix qui résonne à travers la roche, Axel remonte vers ses compagnons — mais tombe et perd connaissance. Quand il se réveille, un bruit inattendu emplit ses oreilles : le murmure du vent et des vagues.
94« La mer ! m'écriai-je.
95– Oui, répondit mon oncle, la mer Lidenbrock, et, j'aime à le croire, aucun navigateur ne me disputera l'honneur de l'avoir découverte et le droit de la nommer de mon nom ! »
96Une vaste nappe d'eau, le commencement d'un lac ou d'un océan, s'étendait au delà des limites de la vue. Le rivage, largement échancré, offrait aux dernières ondulations des vagues un sable fin, doré et parsemé de ces petits coquillages où vécurent les premiers êtres de la création.
97Si mes regards pouvaient se promener au loin sur cette mer, c'est qu'une lumière « spéciale » en éclairait les moindres détails. Le pouvoir éclairant de cette lumière, sa diffusion tremblante, sa blancheur claire et sèche, accusaient évidemment une origine purement électrique. C'était comme une aurore boréale, un phénomène cosmique continu, qui remplissait cette caverne capable de contenir un océan.
98Hans construit un radeau de bois fossile. Le trio met le cap au sud-est, sur cette mer intérieure sans rivage visible. Un soir, une créature marine soulève le radeau — deux monstres antédiluviens s'affrontent sous leurs yeux.
99Hans montre du doigt, à une distance de deux cents toises, une masse noirâtre qui s'élève et s'abaisse tour à tour. Je regarde et je m'écrie :
100« C'est un marsouin colossal !
101– Oui, réplique mon oncle, et voilà maintenant un lézard de mer d'une grosseur peu commune. »
102« Tva, dit-il.
103– Quoi ! deux ! Il prétend que deux animaux seulement...
104– Il a raison, s'écrie mon oncle, dont la lunette n'a pas quitté les yeux. Oui ! le premier de ces monstres a le museau d'un marsouin, la tête d'un lézard, les dents d'un crocodile, et voilà ce qui nous a trompés. C'est le plus redoutable des reptiles antédiluviens, l'ichthyosaurus !
105– Et l'autre ?
106– L'autre, c'est un serpent caché dans la carapace d'une tortue, le terrible ennemi du premier, le plesiosaurus ! »
107Ces animaux s'attaquent avec une indescriptible furie. Ils soulèvent des montagnes liquides qui s'étendent jusqu'au radeau. Vingt fois nous sommes sur le point de chavirer.
108Quelques jours plus tard, le radeau accoste un étrange îlot rocheux d'où jaillit une gerbe d'eau immense — un geyser semblable à ceux d'Islande.
109– Geyser, fait Hans.
110– Eh ! sans doute, geyser ! riposte mon oncle, un geyser pareil à ceux de l'Islande
111À mesure que nous approchons, les dimensions de la gerbe liquide deviennent grandioses. De sourdes détonations éclatent par instants, et l'énorme jet, pris de colères plus violentes, secoue son panache de vapeurs en bondissant jusqu'à la première couche de nuages. Les rayons de la lumière électrique viennent se mêler à cette gerbe éblouissante, dont chaque goutte se nuance de toutes les couleurs du prisme.
112Je plonge dans l'eau qui coule en bouillonnant un thermomètre à déversement, et il marque une chaleur de cent soixante-trois degrés.
113Le professeur baptise cet îlot volcanique du nom de son neveu.
114Puis vient l'orage — foudre, globe électrique, ouragan sur la mer souterraine. Le radeau échoue enfin sur une côte inconnue, où le professeur, en explorant un immense ossuaire d'animaux antédiluviens, fait une découverte qui le laisse muet de saisissement.
115Mais ce fut un bien autre émerveillement, quand, courant à travers cette poussière volcanique, il saisit un crâne dénudé, et s'écria d'une voix frémissante :
116« Axel ! Axel ! une tête humaine !
117– Une tête humaine ! mon oncle, répondis-je, non moins stupéfait. »
118Vingt pas plus loin, il se trouva en présence, on peut dire face à face, avec un des spécimens de l'homme quaternaire.
119C'était un corps humain absolument reconnaissable. Ce cadavre, la peau tendue et parcheminée, les membres encore moelleux, les dents intactes, la chevelure abondante, se montrait à nos yeux tel qu'il avait vécu.
120J'étais muet devant cette apparition d'un autre âge. Mon oncle, si loquace d'habitude, se taisait aussi. Nous avions soulevé ce corps. Nous l'avions redressé. Il nous regardait avec ses orbites caves.
121Et ce n'était qu'un prélude : un peu plus loin, dans une forêt de l'époque tertiaire, un troupeau de mastodontes bien vivants paît sous la garde d'un être plus vivant encore.
122Soudain je m'arrêtai. De la main, je retins mon oncle.
123J'apercevais ces grands éléphants dont les trompes grouillaient sous les arbres comme une légion de serpents.
124« Nulle créature humaine ! répondit mon oncle, en baissant la voix. Tu te trompes, Axel ! Regarde, regarde, là-bas ! Il me semble que j'aperçois un être vivant ! un être semblable à nous ! un homme ! »
125En effet, à moins d'un quart de mille, appuyé au tronc d'un kauris énorme, un être humain, un Protée de ces contrées souterraines, un nouveau fils de Neptune, gardait cet innombrable troupeau de mastodontes ! Sa taille dépassait douze pieds. Sa tête grosse comme la tête d'un buffle, disparaissait dans les broussailles d'une chevelure inculte.
126« Venez, venez », m'écriai-je, en entraînant mon oncle, qui pour la première fois se laissa faire !
127Fuyant le géant, les voyageurs découvrent, gravées dans le roc, les initiales A. S. — Arne Saknussemm lui-même est passé par là. Mais un peu plus loin, un bloc de granit leur barre définitivement la route. Il ne reste qu'une solution : la mine.
128« Maudit roc ! » m'écriai-je avec colère, en me voyant subitement arrêté par un obstacle infranchissable.
129« Eh bien ! reprit mon oncle, à coups de pioche, à coups de pic, faisons notre route et renversons ces murailles !
130– C'est trop dur pour le pic, m'écriai-je.
131– Eh bien ! la poudre ! la mine ! minons, et faisons sauter l'obstacle !
132– Hans, à l'ouvrage ! » s'écria mon oncle.
133Cinquante livres de fulmicoton sont enfouies dans un fourneau de mine creusé par Hans. Le lendemain, Axel met le feu à la mèche et rejoint le radeau au large.
134« Encore deux ! Une !... Croulez, montagnes de granit ! »
135Que se passa-t-il alors ? Le bruit de la détonation, je crois que je ne l'entendis pas. Mais la forme des rochers se modifia subitement à mes regards ; ils s'ouvrirent comme un rideau. J'aperçus un insondable abîme qui se creusait en plein rivage. La mer, prise de vertige, ne fut plus qu'une vague énorme, sur le dos de laquelle le radeau s'éleva perpendiculairement.
136Au delà du roc qui venait de sauter, il existait un abîme. L'explosion avait déterminé une sorte de tremblement de terre dans ce sol coupé de fissures, le gouffre s'était ouvert, et la mer, changée en torrent, nous y entraînait avec elle.
137Je me sentis perdu.
138Le radeau, entraîné par cette mer devenue torrent, dévale des heures durant dans l'obscurité totale. Puis, brusquement, le mouvement change de sens : le trio remonte.
139« Nous montons !
140– Que voulez-vous dire ? m'écriai-je.
141– Oui, nous montons ! nous montons ! »
142La chaleur devient insoutenable, l'eau elle-même se met à bouillir, la boussole s'affole. Axel comprend : ils sont pris dans la cheminée d'un volcan en pleine éruption.
143– Une éruption, Axel.
144– Une éruption ! dis-je. Nous sommes dans la cheminée d'un volcan en activité !
145– Je le pense, dit le professeur en souriant, et c'est ce qui peut nous arriver de plus heureux !
146Un jour et une nuit durant, le radeau est ballotté par intermittence dans le conduit volcanique en fusion, jusqu'à ce que, projeté hors du cratère, il retombe enfin à l'air libre.
147Quand je rouvris les yeux, je me sentis serré à la ceinture par la main vigoureuse du guide. Je me vis couché sur le versant d'une montagne, à deux pas d'un gouffre dans lequel le moindre mouvement m'eût précipité.
148« Où sommes-nous ? » demanda mon oncle, qui me parut fort irrité d'être revenu sur terre.
149Au-dessus de notre tête, à cinq cents pieds au plus, s'ouvrait le cratère d'un volcan par lequel s'échappait, de quart d'heure en quart d'heure, avec une très forte détonation, une haute colonne de flammes, mêlée de pierres ponces, de cendres et de laves. Sa base disparaissait dans une véritable corbeille d'arbres verts, parmi lesquels je distinguai des oliviers, des figuiers et des vignes chargées de grappes vermeilles.
150Ce n'était point l'aspect des régions arctiques, il fallait bien en convenir.
151Un enfant du pays, interrogé successivement en allemand, en anglais, en français puis en italien, finit par répondre — révélant où le hasard vient de rejeter les trois hommes.
152Come si noma questa isola ?
153– Stromboli », répondit le petit pâtre, qui s'échappa des mains de Hans et gagna la plaine à travers les oliviers.
154Le Stromboli ! Quel effet produisit sur mon imagination ce nom inattendu ! Nous étions en pleine Méditerranée, au milieu de l'archipel éolien de mythologique mémoire.
155« Stromboli ! Stromboli ! » répétai-je.
156Ah ! quel voyage ! quel merveilleux voyage ! Entrés par un volcan, nous étions sortis par un autre, et cet autre était situé à plus de douze cents lieues du Sneffels, de cet aride pays de l'Islande jeté aux confins du monde !
157Recueillis par des pêcheurs, les trois hommes regagnent Hambourg via Messine et Marseille. À la maison de Königstrasse, Graüben et Marthe les attendent.
158« Maintenant que tu es un héros, me dit ma chère fiancée, tu n'auras plus besoin de me quitter, Axel ! »
159Je la regardai. Elle pleurait en souriant.
160Hans, fidèle jusqu'au bout, refuse toute récompense et repart pour l'Islande, laissant les deux savants à leur gloire naissante.
161« Färval », dit-il un jour, et sur ce simple mot d'adieu, il partit pour Reykjawik, où il arriva heureusement.
162Nous étions singulièrement attachés à notre brave chasseur d'eider ; son absence ne le fera jamais oublier de ceux auxquels il a sauvé la vie.
163Un seul mystère reste entier : pourquoi la boussole, sur la mer Lidenbrock, indiquait-elle le sud au lieu du nord ? La réponse, des mois plus tard, referme l'histoire.
164« Ainsi donc, s'écria-t-il, dès qu'il retrouva la parole, après notre arrivée au cap Saknussemm, l'aiguille de cette damnée boussole marquait le sud au lieu du nord ?
165– Évidemment.
166– Notre erreur s'explique alors. Mais quel phénomène a pu produire ce renversement des pôles ?
167– Pendant l'orage, sur la mer Lidenbrock, cette boule de feu qui aimantait le fer du radeau avait tout simplement désorienté notre boussole !
168– Ah ! s'écria le professeur, en éclatant de rire, c'était donc un tour de l'électricité ? »
169À partir de ce jour, mon oncle fut le plus heureux des savants, et moi le plus heureux des hommes, car ma jolie Virlandaise, abdiquant sa position de pupille, prit rang dans la maison de Königstrasse en la double qualité de nièce et d'épouse.