1Cette version « Lire en 20 minutes » est une traversée du roman d'Émile Zola faite exclusivement d'extraits authentiques, copiés tels quels dans le texte de 1890 et cousus par de courtes liaisons éditoriales en italique. Du couteau offert par Séverine au train fou de la dernière page, elle suit tout l'arc du récit en une lecture d'environ vingt minutes.
2Février 1869. Roubaud, sous-chef de gare au Havre, de passage à Paris avec sa jeune femme Séverine, l'attend dans la chambre de la mère Victoire, au-dessus de la gare Saint-Lazare.
3En entrant dans la chambre, Roubaud posa sur la table le pain d’une livre, le pâté et la bouteille de vin blanc. Mais, le matin, avant de descendre à son poste, la mère Victoire avait dû couvrir le feu de son poêle, d’un tel poussier, que la chaleur était suffocante. Et le sous-chef de gare, ayant ouvert une fenêtre, s’y accouda.
4Séverine arrive enfin de ses courses, un cadeau à la main.
5C’était un couteau qu’elle venait de lui acheter, pour en remplacer un qu’il avait perdu et qu’il pleurait, depuis quinze jours. Il s’exclamait, le trouvait superbe, ce beau couteau neuf, avec son manche en ivoire et sa lame luisante. Tout de suite, il allait s’en servir. Elle était ravie de sa joie ; et, en plaisantant, elle se fit donner un sou, pour que leur amitié ne fût pas coupée.
6Après le déjeuner, un mensonge oublié à propos d'une bague trahit Séverine : son vieux protecteur, le président Grandmorin, a fait d'elle sa maîtresse dès ses seize ans.
7Du coup, Roubaud la dévisagea, pâlissant lui aussi.
8– Comment ? tu ne m’as jamais dit ça ? Tu me l’as dit vingt fois !... Il n’y a pas de mal à ce que le président t’ait donné une bague. Il t’a donné bien autre chose... Mais pourquoi me l’avoir caché ? pourquoi avoir menti, en parlant de ta mère ?
9– Je n’ai pas parlé de ma mère, mon chéri, tu te trompes.
10C’était imbécile, cette obstination. Elle voyait qu’elle se perdait, qu’il lisait clairement sous sa peau, et elle aurait voulu revenir, ravaler ses paroles ; mais il n’était plus temps, elle sentait ses traits se décomposer, l’aveu sortir malgré elle de toute sa personne. Le froid de ses joues avait envahi sa face entière, un tic nerveux tirait ses lèvres. Et lui, effrayant, redevenu subitement rouge, à croire que le sang allait faire éclater ses veines, lui avait saisi les poignets, la regardait de tout près, afin de mieux suivre, dans l’effarement épouvanté de ses yeux, ce qu’elle ne disait pas tout haut.
11– Nom de Dieu ! bégaya-t-il, nom de Dieu !
12Elle eut peur, baissa le visage pour le cacher sous son bras, devinant le coup de poing. Un fait, petit, misérable, insignifiant, l’oubli d’un mensonge à propos de cette bague, venait d’amener l’évidence, en quelques paroles échangées. Et il avait suffi d’une minute. Il la jeta d’une secousse en travers du lit, il tapa sur elle des deux poings, au hasard. En trois ans, il ne lui avait pas donné une chiquenaude, et il la massacrait, aveugle, ivre, dans un emportement de brute, de l’homme aux grosses mains qui, autrefois, avait poussé des wagons.
13– Nom de Dieu de garce ! tu as couché avec !... couché avec !... couché avec !
14L'aveu arraché sous les coups, Roubaud, fou de jalousie, ne voit plus qu'une issue.
15Il frissonnait. L’idée de la posséder, cette image de leurs deux corps s’abattant sur le lit, venait de le traverser d’une flamme. Et, dans la nuit trouble de sa chair, au fond de son désir souillé qui saignait, brusquement se dressa la nécessité de la mort.
16– Pour que je ne crève pas d’aller encore avec toi, vois-tu, il faut avant ça que je crève l’autre... Il faut que je le crève, que je le crève !
17Sa voix montait, il répéta le mot, debout, grandi, comme si ce mot, en lui apportant une résolution, l’avait calmé. Il ne parla plus, il marcha lentement jusqu’à la table, y regarda le couteau, dont la lame, grande ouverte, luisait. D’un geste machinal, il le ferma, le mit dans sa poche.
18Il installe Séverine devant une feuille de papier.
19– Tiens ! tu vas écrire.
20– À qui donc ?
21– À lui... Assieds-toi.
22Et, comme elle s’écartait instinctivement de la chaise, sans savoir encore ce qu’il allait exiger, il la ramena, l’assit devant la table, d’une telle pesée, qu’elle y resta.
23– Écris... « Partez ce soir par l’express de six heures trente et ne vous montrez qu’à Rouen. »
24Elle supplie, veut comprendre ; il ne lâche rien.
25Alors, cessant de parler, il lui prit la main, une petite main frêle d’enfant, la serra dans sa poigne de fer, d’une pression continue d’étau, jusqu’à la broyer. C’était sa volonté qu’il lui entrait ainsi dans la chair, avec la douleur. Elle jeta un cri, et tout se brisait en elle, tout se livrait. L’ignorante qu’elle était restée, dans sa douceur passive, ne pouvait qu’obéir. Instrument d’amour, instrument de mort.
26– Écris, écris.
27Et elle écrivit, de sa pauvre main douloureuse, péniblement.
28Le soir même, à six heures trente, l'express du Havre emporte les Roubaud, et, dans un coupé réservé, le président Grandmorin.
29Alors, le sous-chef de service leva sa lanterne, pour que le mécanicien demandât la voie. Il y eut deux coups de sifflet, et là-bas, près du poste de l’aiguilleur, le feu rouge s’effaça, fut remplacé par un feu blanc. Debout à la porte du fourgon, le conducteur-chef attendait l’ordre du départ, qu’il transmit. Le mécanicien siffla encore, longuement, ouvrit son régulateur, démarrant la machine. On partait. D’abord, le mouvement fut insensible, puis le train roula. Il fila sous le pont de l’Europe, s’enfonça vers le tunnel des Batignolles. On ne voyait de lui, saignant comme des blessures ouvertes, que les trois feux de l’arrière, le triangle rouge. Quelques secondes encore, on put le suivre, dans le frisson noir de la nuit. Maintenant, il fuyait, et rien ne devait plus arrêter ce train lancé à toute vapeur. Il disparut.
30À la Croix-de-Maufras, en pleine campagne normande, le mécanicien Jacques Lantier, venu voir sa marraine, a failli poignarder Flore, la fille du garde-barrière, qui s'offrait à lui ; il fuit dans la nuit, terrassé par son mal.
31Mon Dieu ! il était donc revenu, ce mal abominable dont il se croyait guéri ? Voilà qu’il avait voulu la tuer, cette fille ! Tuer une femme, tuer une femme ! cela sonnait à ses oreilles, du fond de sa jeunesse, avec la fièvre grandissante, affolante du désir. Comme les autres, sous l’éveil de la puberté, rêvent d’en posséder une, lui s’était enragé à l’idée d’en tuer une.
32Il s'interroge sur cette envie de tuer qui le traverse devant chaque femme désirée.
33La famille n’était guère d’aplomb, beaucoup avaient une fêlure. Lui, à certaines heures la sentait bien, cette fêlure héréditaire ; non pas qu’il fût d’une santé mauvaise, car l’appréhension et la honte de ces crises l’avaient seules maigri autrefois ; mais c’étaient, dans son être, de subites pertes d’équilibre, comme des cassures, des trous par lesquels son moi lui échappait, au milieu d’une sorte de grande fumée qui déformait tout. Il ne s’appartenait plus, il obéissait à ses muscles, à la bête enragée. Pourtant, il ne buvait pas, il se refusait même un petit verre d’eau-de-vie, ayant remarqué que la moindre goutte d’alcool le rendait fou. Et il en venait à penser qu’il payait pour les autres, les pères, les grands-pères, qui avaient bu, les générations d’ivrognes dont il était le sang gâté, un lent empoisonnement, une sauvagerie qui le ramenait avec les loups mangeurs de femmes, au fond des bois.
34Comme il erre près du tunnel, l'express de Paris surgit.
35Jacques vit d’abord la gueule noire du tunnel s’éclairer, ainsi que la bouche d’un four, où des fagots s’embrasent. Puis, dans le fracas qu’elle apportait, ce fut la machine qui en jaillit, avec l’éblouissement de son gros œil rond, la lanterne d’avant, dont l’incendie troua la campagne, allumant au loin les rails d’une double ligne de flamme. Mais c’était une apparition en coup de foudre : tout de suite les wagons se succédèrent, les petites vitres carrées des portières, violemment éclairées, firent défiler les compartiments pleins de voyageurs, dans un tel vertige de vitesse, que l’œil doutait ensuite des images entrevues. Et Jacques, très distinctement, à ce quart précis de seconde, aperçut, par les glaces flambantes d’un coupé, un homme qui en tenait un autre renversé sur la banquette et qui lui plantait un couteau dans la gorge, tandis qu’une masse noire, peut-être une troisième personne, peut-être un écroulement de bagages, pesait de tout son poids sur les jambes convulsives de l’assassiné. Déjà, le train fuyait, se perdait vers la Croix-de-Maufras, en ne montrant plus de lui, dans les ténèbres, que les trois feux de l’arrière, le triangle rouge.
36Un peu plus loin, Misard, le garde-barrière, découvre un corps sur la voie ; Jacques reste seul à le veiller, fasciné.
37Et, en lui, l’agitation qui avait précipité sa marche, l’horrible attrait qui le retenait là, aboutissait à cette pensée aiguë, jaillissante de tout son être : l’autre, l’homme entrevu le couteau au poing, avait osé ! l’autre était allé jusqu’au bout de son désir, l’autre avait tué ! Ah ! n’être pas lâche, se satisfaire enfin, enfoncer le couteau ! Lui que l’envie en torturait depuis dix ans !
38Flore le rejoint et retourne la tête du mort.
39Mais elle haussa les épaules. Et la tête apparaissait, dans la clarté jaune, une tête de vieillard, au grand nez, aux yeux bleus d’ancien blond, largement ouverts. Sous le menton, la blessure bâillait, affreuse, une entaille profonde qui avait coupé le cou, une plaie labourée, comme si le couteau s’était retourné en fouillant. Du sang inondait tout le côté droit de la poitrine. À gauche, à la boutonnière du paletot, une rosette de commandeur semblait un caillot rouge, égaré là.
40Flore avait eu un léger cri de surprise.
41– Tiens ! le vieux !
42Jacques, penché comme elle, s’avançait, mêlait ses cheveux aux siens, pour mieux voir ; et il étouffait, il se gorgeait du spectacle. Inconsciemment, il répéta :
43– Le vieux... le vieux...
44– Oui, le vieux Grandmorin... Le président.
45L'enquête s'ouvre à Rouen. Le juge Denizet soupçonne Cabuche, un carrier au passé de bagnard qui avait juré de saigner Grandmorin ; convoqué comme témoin, Jacques est confronté à Roubaud.
46Jacques restait les yeux largement ouverts sur lui ; et, sous ce regard, où il lisait une surprise croissante, il s’agitait, comme pour échapper à sa propre ressemblance ; tandis que sa femme, elle aussi, suivait, glacée, le travail sourd de mémoire, exprimé par le visage du jeune homme. Clairement, celui-ci s’était étonné d’abord de certaines analogies entre Roubaud et l’assassin ; ensuite, il venait d’avoir la certitude brusque que Roubaud était l’assassin, ainsi que le bruit en avait couru ; puis, maintenant, il semblait tout à l’émotion de cette découverte, la face béante, sans qu’il fût possible de savoir ce qu’il allait faire, sans qu’il le sût lui-même. S’il parlait, le ménage était perdu. Les yeux de Roubaud avaient rencontré les siens, tous deux se regardaient jusqu’à l’âme. Il y eut un silence.
47Jacques se taira. Quelques jours plus tard, à Paris, sur un banc du square des Batignolles, Séverine achève de se l'attacher.
48– Vous me croyez coupable ?
49Il frémit légèrement, il arrêta ses yeux dans les siens.
50– Oui, répondit-il, de la même voix basse et émue.
51Alors, elle serra sa main qu’elle avait gardée, d’une étreinte plus étroite ; et elle ne continua pas tout de suite, elle sentait leur fièvre se confondre.
52– Vous vous trompez, je ne suis pas coupable.
53Et elle disait cela, non pour le convaincre, lui, mais uniquement pour l’avertir qu’elle devait être innocente, aux yeux des autres. C’était l’aveu de la femme qui dit non, dans le désir que ce soit non, quand même et toujours.
54– Je ne suis pas coupable... Vous ne me ferez plus la peine de croire que je suis coupable.
55Et elle était très heureuse, en voyant qu’il laissait ses yeux dans les siens, profondément. Sans doute, ce qu’elle venait de faire là, c’était le don de sa personne ; car elle se livrait, et plus tard, s’il la réclamait, elle ne pourrait se refuser. Mais le lien était noué entre eux, indissoluble : elle le défiait bien de parler maintenant, il était à elle comme elle était à lui. L’aveu les avait unis.
56Rue du Rocher, le secrétaire général Camy-Lamotte, qui détient la lettre accusatrice de Séverine, préfère étouffer le scandale ; il la congédie sur ces mots.
57– Eh bien ! madame, j’ai vu le chef de l’exploitation, j’ai obtenu que votre mari ne fût pas congédié... L’affaire est arrangée.
58Alors, elle défaillit, sous le flot de joie trop vive qui l’inonda. Ses yeux s’étaient emplis de larmes, et elle ne disait rien, elle souriait.
59Il répéta, en insistant sur la phrase, pour lui donner toute sa signification :
60– L’affaire est arrangée... Vous pouvez rentrer tranquille au Havre.
61Elle entendait bien : il voulait dire qu’on ne les arrêterait pas, qu’on leur faisait grâce. Ce n’était pas seulement l’emploi maintenu, c’était l’effroyable drame oublié, enterré.
62L'affaire est classée, Cabuche relâché. Jacques retrouve sa machine, la Lison.
63Et, c’était vrai, il l’aimait d’amour, sa machine, depuis quatre ans qu’il la conduisait. Il en avait mené d’autres, des dociles et des rétives, des courageuses et des fainéantes ; il n’ignorait point que chacune avait son caractère, que beaucoup ne valaient pas grand-chose, comme on dit des femmes de chair et d’os ; de sorte que, s’il l’aimait, celle-là, c’était en vérité qu’elle avait des qualités rares de brave femme.
64Jacques et Séverine deviennent amants. Un matin de neige, l'express qu'il conduit, avec elle à son bord, s'enfonce dans une tranchée comblée, près de la Croix-de-Maufras.
65La Lison avançait. Enfin, il lui fallut entrer dans la tranchée. À droite et à gauche, les talus étaient noyés, et l’on ne distinguait plus rien de la voie, au fond. C’était comme un creux de torrent, où la neige dormait, à pleins bords. Elle s’y engagea, roula pendant une cinquantaine de mètres, d’une haleine éperdue, de plus en plus lente. La neige qu’elle repoussait, faisait une barre devant elle, bouillonnait et montait, en un flot révolté qui menaçait de l’engloutir. Un instant, elle parut débordée, vaincue. Mais, d’un dernier coup de reins, elle se délivra, avança de trente mètres encore. C’était la fin, la secousse de l’agonie : des paquets de neige retombaient, recouvraient les roues, toutes les pièces du mécanisme étaient envahies, liées une à une par des chaînes de glace. Et la Lison s’arrêta définitivement, expirante, dans le grand froid. Son souffle s’éteignit, elle était immobile, et morte.
66Dégagé après des heures, le train n'atteint Paris que le soir. Cette nuit-là, dans la chambre de la mère Victoire, Séverine ne peut plus retenir son secret.
67– Non, non, attends, tout à l’heure... Et, alors, ce vieux ?
68Très bas, dans une secousse de tout son être, elle avoua.
69– Oui, nous l’avons tué.
70Et elle raconte : le coupé, le tunnel de Malaunay, le couteau.
71Il me regarda. J’avais sans doute ça sur la figure. Et, tout d’un coup, il se rua, saisit aux épaules le président, qui s’était tourné du côté de la portière. Celui-ci, effaré, se dégagea d’une secousse instinctive, allongea le bras vers le bouton d’alarme, juste au-dessus de sa tête. Il le toucha, fut repris par l’autre et abattu sur la banquette, d’une telle poussée, qu’il s’y trouva comme plié en deux. Sa bouche ouverte de stupeur et d’épouvante lâchait des cris confus, étouffés dans le vacarme ; tandis que j’entendais distinctement mon mari répéter le mot : cochon ! cochon ! cochon ! d’une voix sifflante, qui s’enrageait. Mais le bruit tomba, le train sortait du tunnel, la campagne pâle reparut, avec les arbres noirs qui défilaient... Moi, j’étais restée dans mon coin, raidie, collée contre le drap du dossier, le plus loin possible. Combien la lutte dura-t-elle ? quelques secondes à peine. Et il me semblait qu’elle n’en finissait plus, que tous les voyageurs maintenant écoutaient les cris, que les arbres nous voyaient. Mon mari, qui tenait son couteau ouvert, ne pouvait frapper, repoussé à coups de pied, trébuchant sur le plancher mouvant de la voiture. Il faillit tomber sur les genoux, et le train courait, nous emportait à toute vitesse, pendant que la machine sifflait, à l’approche du passage à niveau de la Croix-de-Maufras... C’est alors que, sans que j’aie pu ensuite me souvenir comment cela s’est fait, je me suis jetée sur les jambes de l’homme qui se débattait. Oui, je me suis laissée tomber ainsi qu’un paquet, lui écrasant les jambes de tout mon poids, pour qu’il ne les remuât plus. Et je n’ai rien vu, mais j’ai tout senti : le choc du couteau dans la gorge, la longue secousse du corps, la mort qui est venue en trois hoquets, avec un déroulement d’horloge qu’on a cassée... Oh ! ce frisson d’agonie dont j’ai encore l’écho dans les membres !
72Cette confession réveille le vieux mal. Toute la nuit, Jacques, les yeux ouverts, revoit la scène.
73Et ce qui se déroulait ainsi, avec une régularité mécanique, pendant que ses yeux fixes et grands ouverts s’emplissaient d’ombre, c’était le meurtre, détail à détail. Toujours il renaissait, identique, envahissant, affolant. Le couteau entrait dans la gorge d’un choc sourd, le corps avait trois longues secousses, la vie s’en allait en un flot de sang tiède, un flot rouge qu’il croyait sentir lui couler sur les mains. Vingt fois, trente fois, le couteau entra, le corps s’agita. Cela devenait énorme, l’étouffait, débordait, faisait éclater la nuit. Oh ! donner un coup de couteau pareil, contenter ce lointain désir, savoir ce qu’on éprouve, goûter cette minute où l’on vit davantage que dans toute une existence !
74Au matin, il s'échappe, le couteau dans la manche, suivant des femmes au hasard des rues.
75Depuis qu’il avait quitté la chambre, avec ce couteau, ce n’était plus lui qui agissait, mais l’autre, celui qu’il avait senti si fréquemment s’agiter au fond de son être, cet inconnu venu de très loin, brûlé de la soif héréditaire du meurtre. Il avait tué jadis, il voulait tuer encore.
76La crise retombe sans victime. Mais Séverine, qui hait désormais son mari, pousse Jacques à le tuer : une nuit, derrière la gare du Havre, ils guettent sa ronde, le couteau ouvert.
77Mais, à deux pas, à un pas, ce fut une débâcle. Tout croula en lui, d’un coup. Non, non ! il ne tuerait point, il ne pouvait tuer ainsi cet homme sans défense. Le raisonnement ne ferait jamais le meurtre, il fallait l’instinct de mordre, le saut qui jette sur la proie, la faim ou la passion qui la déchire. Qu’importait si la conscience n’était faite que des idées transmises par une lente hérédité de justice ! Il ne se sentait pas le droit de tuer, et il avait beau faire, il n’arrivait pas à se persuader qu’il pouvait le prendre.
78Roubaud, tranquillement, passa. Son coude effleura les deux autres, dans le charbon. Une haleine les eût décelés ; mais ils restèrent comme morts. Le bras ne se leva point, n’enfonça point le couteau. Rien ne fit frémir les ténèbres épaisses, pas même un frisson. Déjà, il était loin, à dix pas, qu’immobiles encore, le dos cloué au tas noir, tous deux demeuraient sans souffle, dans l’épouvante de cet homme seul, désarmé, qui venait de les frôler, d’une marche si paisible.
79Jacques eut un sanglot étouffé de rage et de honte.
80– Je ne peux pas ! je ne peux pas !
81À la Croix-de-Maufras, Flore, dévorée de jalousie depuis qu'elle a surpris les amants, décide de briser leur train du vendredi. Le fardier de Cabuche, chargé de deux blocs de pierre, attend devant la barrière ouverte.
82Elle s’élança, prit le premier cheval par le mors, tira, de toute sa force de lutteuse. Les chevaux se raidirent ; un instant, le fardier, lourd de son énorme charge, oscilla sans démarrer ; mais, comme si elle se fût attelée elle-même, en bête de renfort, il s’ébranla, s’engagea sur la voie. Et il était en plein sur les rails, lorsque l’express, là-bas, à cent mètres, déboucha de la tranchée. Alors, pour immobiliser le fardier, de crainte qu’il ne traversât, elle retint l’attelage, dans une brusque secousse, d’un effort surhumain, dont ses membres craquèrent. Elle qui avait sa légende, dont on racontait des traits de force extraordinaires, un wagon lancé sur une pente, arrêté à la course, une charrette poussée, sauvée d’un train, elle faisait aujourd’hui cette chose, elle maintenait, de sa poigne de fer, les cinq chevaux, cabrés et hennissants dans l’instinct du péril.
83Ce furent à peine dix secondes d’une terreur sans fin. Les deux pierres géantes semblaient barrer l’horizon. Avec ses cuivres clairs, ses aciers luisants, la machine glissait, arrivait de sa marche douce et foudroyante, sous la pluie d’or de la belle matinée. L’inévitable était là, rien au monde ne pouvait plus empêcher l’écrasement. Et l’attente durait.
84Sur la machine, Jacques a tout vu, trop tard ; freins serrés, sifflet hurlant, la Lison n'obéit plus.
85Et la Lison, fumante, soufflante, dans ce rugissement aigu qui ne cessait pas, vint taper contre le fardier, du poids énorme des treize wagons qu’elle traînait.
86Alors, à vingt mètres d’eux, du bord de la voie où l’épouvante les clouait ; Misard et Cabuche les bras en l’air, Flore les yeux béants, virent cette chose effrayante : le train se dresser debout, sept wagons monter les uns sur les autres, puis retomber avec un abominable craquement, en une débâcle informe de débris. Les trois premiers étaient réduits en miettes, les quatre autres ne faisaient plus qu’une montagne, un enchevêtrement de toitures défoncées, de roues brisées, de portières, de chaînes, de tampons, au milieu de morceaux de vitre. Et, surtout, l’on avait entendu le broiement de la machine contre les pierres, un écrasement sourd terminé en un cri d’agonie. La Lison, éventrée, culbutait à gauche, par-dessus le fardier ; tandis que les pierres, fendues, volaient en éclats, comme sous un coup de mine, et que, des cinq chevaux, quatre, roulés, traînés, étaient tués net. La queue du train, six wagons encore, intacts, s’étaient arrêtés, sans même sortir des rails.
87On retire Jacques vivant des décombres : quinze morts, trente-deux blessés. Près de lui, la Lison agonise.
88La pauvre Lison n’en avait plus que pour quelques minutes. Elle se refroidissait, les braises de son foyer tombaient en cendre, le souffle qui s’était échappé si violemment de ses flancs ouverts, s’achevait en une petite plainte d’enfant qui pleure. Souillée de terre et de bave, elle toujours si luisante, vautrée sur le dos, dans une mare noire de charbon, elle avait la fin tragique d’une bête de luxe qu’un accident foudroie en pleine rue. Un instant, on avait pu voir, par ses entrailles crevées, fonctionner ses organes, les pistons battre comme deux cœurs jumeaux, la vapeur circuler dans les tiroirs comme le sang de ses veines ; mais, pareilles à des bras convulsifs, les bielles n’avaient plus que des tressaillements, les révoltes dernières de la vie ; et son âme s’en allait avec la force qui la faisait vivante, cette haleine immense dont elle ne parvenait pas à se vider toute. La géante éventrée s’apaisa encore, s’endormit peu à peu d’un sommeil très doux, finit par se taire. Elle était morte.
89Flore, qui n'a tué ni Jacques ni Séverine, comprend ce qu'elle a fait. La nuit suivante, elle entre dans le tunnel et marche à la rencontre d'un train.
90L’œil se changeait en un brasier, en une gueule de four vomissant l’incendie, le souffle du monstre arrivait, humide et chaud déjà, dans ce roulement de tonnerre, de plus en plus assourdissant. Et elle marchait toujours, elle se dirigeait droit à cette fournaise, pour ne pas manquer la machine, fascinée ainsi qu’un insecte de nuit, qu’une flamme attire. Et, dans l’épouvantable choc, dans l’embrassade, elle se redressa encore, comme si, soulevée par une dernière révolte de lutteuse, elle eût voulu étreindre le colosse, et le terrasser. Sa tête avait porté en plein dans le fanal, qui s’éteignit.
91Guéri, soigné par Séverine dans la maison de la Croix-de-Maufras, Jacques accepte un nouveau plan : attirer Roubaud, la nuit, et en finir. Mais tandis qu'ils l'attendent dans la chambre rouge, devant le cou nu de Séverine, la bête se réveille.
92Jacques, sans se retourner, de sa main droite, tâtonnante en arrière, avait pris le couteau. Et, un instant, il resta ainsi, à le serrer dans son poing. Était-ce sa soif qui était revenue, de venger des offenses très anciennes, dont il aurait perdu l’exacte mémoire, cette rancune amassée de mâle en mâle, depuis la première tromperie au fond des cavernes ? Il fixait sur Séverine ses yeux fous, il n’avait plus que le besoin de la jeter morte sur son dos, ainsi qu’une proie qu’on arrache aux autres. La porte d’épouvante s’ouvrait sur ce gouffre noir du sexe, l’amour jusque dans la mort, détruire pour posséder davantage.
93– Embrasse-moi, embrasse-moi...
94Elle renversait son visage soumis, d’une tendresse suppliante, découvrait son cou nu, à l’attache voluptueuse de la gorge. Et lui, voyant cette chair blanche, comme dans un éclat d’incendie, leva le poing, armé du couteau. Mais elle avait aperçu l’éclair de la lame, elle se rejeta en arrière, béante de surprise et de terreur.
96Les dents serrées, il ne disait pas un mot, il la poursuivait. Une courte lutte la ramena près du lit. Elle reculait, hagarde, sans défense, la chemise arrachée.
97– Pourquoi ? mon Dieu ! pourquoi ?
98Et il abattit le poing, et le couteau lui cloua la question dans la gorge. En frappant, il avait retourné l’arme, par un effroyable besoin de la main qui se contenait : le même coup que pour le président Grandmorin, à la même place, avec la même rage. Avait-elle crié ? il ne le sut jamais. À cette seconde, passait l’express de Paris, si violent, si rapide, que le plancher en trembla ; et elle était morte, comme foudroyée dans cette tempête.
99Devant le corps, Jacques s'étonne du calme qui l'envahit.
100Mais Jacques s’étonna. Il entendait un reniflement de bête, grognement de sanglier, rugissement de lion ; et il se tranquillisa, c’était lui qui soufflait. Enfin, enfin ! il s’était donc contenté, il avait tué ! Oui, il avait fait ça. Une joie effrénée, une jouissance énorme le soulevait, dans la pleine satisfaction de l’éternel désir. Il en éprouvait une surprise d’orgueil, un grandissement de sa souveraineté de mâle. La femme, il l’avait tuée, il la possédait, comme il désirait depuis si longtemps la posséder, tout entière, jusqu’à l’anéantir. Elle n’était plus, elle ne serait jamais plus à personne.
101Il s'enfuit. Cabuche, accouru, est trouvé les mains rouges ; on l'arrête, puis on arrête Roubaud, que le juge Denizet tient pour l'instigateur des deux crimes. Aux assises de Rouen, Jacques dépose en étranger, et la vérité passe, muette, sans être entendue.
102Le verdict admettait des circonstances atténuantes, le tribunal condamna les deux hommes aux travaux forcés à perpétuité.
103Juillet 1870 : la guerre est déclarée. Jacques emmène vers Paris dix-huit wagons de soldats ; sur la machine, son chauffeur Pecqueux, ivre, qui sait que Jacques lui a pris sa maîtresse, cherche la bagarre et tente de le jeter sur la voie.
104– Ah ! tu veux arrêter... Ah ! tu m’as pris ma femme... Va, va, faut que tu y passes !
105La machine roulait, roulait, le train venait de sortir du tunnel à grand fracas, et il continuait sa course, au travers de la campagne vide et sombre. La station de Malaunay fut franchie, dans un tel coup de vent, que le sous-chef, debout sur le quai, ne vit même pas ces deux hommes, en train de se dévorer, pendant que la foudre les emportait.
106Mais Pecqueux, d’un dernier élan, précipita Jacques ; et celui-ci, sentant le vide, éperdu, se cramponna à son cou, si étroitement, qu’il l’entraîna. Il y eut deux cris terribles, qui se confondirent, qui se perdirent. Les deux hommes, tombés ensemble, entraînés sous les roues par la réaction de la vitesse, furent coupés, hachés, dans leur étreinte, dans cette effroyable embrassade, eux qui avaient si longtemps vécu en frères. On les retrouva sans tête, sans pieds, deux troncs sanglants qui se serraient encore, comme pour s’étouffer.
107Et la machine, libre de toute direction, roulait, roulait toujours. Enfin, la rétive, la fantasque, pouvait céder à la fougue de sa jeunesse, ainsi qu’une cavale indomptée encore, échappée des mains du gardien, galopant par la campagne rase. La chaudière était pourvue d’eau, le charbon dont le foyer venait d’être rempli, s’embrasait ; et, pendant la première demi-heure, la pression monta follement, la vitesse devint effrayante. Sans doute, le conducteur-chef, cédant à la fatigue, s’était endormi. Les soldats, dont l’ivresse augmentait, à être ainsi entassés, subitement s’égayèrent de cette course violente, chantèrent plus fort. On traversa Maromme, en coup de foudre. Il n’y avait plus de sifflet, à l’approche des signaux, au passage des gares. C’était le galop tout droit, la bête qui fonçait tête basse et muette, parmi les obstacles. Elle roulait, roulait sans fin, comme affolée de plus en plus par le bruit strident de son haleine.
108À Rouen, à Sotteville, l'épouvante glace les gares au passage du train fantôme, sans mécanicien ni chauffeur ; rien ne l'arrêtera.
109Qu’importaient les victimes que la machine écrasait en chemin ! N’allait-elle pas quand même à l’avenir, insoucieuse du sang répandu ? Sans conducteur, au milieu des ténèbres, en bête aveugle et sourde qu’on aurait lâchée parmi la mort, elle roulait, elle roulait, chargée de cette chair à canon, de ces soldats, déjà hébétés de fatigue, et ivres, qui chantaient.