1Ce texte n’est pas un résumé : c’est une traversée de « La Fortune des Rougon » par ses propres pages. Tous les paragraphes en romain sont des extraits authentiques du roman de Zola, reproduits mot pour mot ; seules les courtes transitions en italique, comme celle-ci, sont de la main de l’éditeur. Compter environ vingt minutes de lecture.
2Zola ouvre le cycle des Rougon-Macquart par une préface-manifeste, datée de juillet 1871.
3Je veux expliquer comment une famille, un petit groupe d’êtres, se comporte dans une société, en s’épanouissant pour donner naissance à dix, à vingt individus, qui paraissent, au premier coup d’œil, profondément dissemblables, mais que l’analyse montre intimement liés les uns aux autres. L’hérédité a ses lois, comme la pesanteur.
4Cette œuvre, qui formera plusieurs épisodes, est donc, dans ma pensée, l’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second empire. Et le premier épisode : la Fortune des Rougon, doit s’appeler de son titre scientifique : les Origines.
5Le roman commence dans un ancien cimetière de Plassans, l’aire Saint-Mittre, une nuit de décembre 1851 : le coup d’État de Louis-Napoléon vient d’avoir lieu à Paris, et la province républicaine s’apprête à se soulever.
6Lorsque la nuit tombe, l’aire Saint-Mittre se vide, se creuse, pareille à un grand trou noir. Au fond, on n’aperçoit plus que la lueur mourante du feu des bohémiens. Par moments, des ombres disparaissent silencieusement dans la masse épaisse des ténèbres. L’hiver surtout, le lieu devient sinistre.
7Un dimanche soir, vers sept heures, un jeune homme sortit doucement de l’impasse Saint-Mittre, et, rasant les murs, s’engagea parmi les poutres du chantier. On était dans les premiers jours de décembre 1851. Il faisait un froid sec. La lune, pleine en ce moment, avait ces clartés aiguës particulières aux lunes d’hiver. Le chantier, cette nuit-là, ne se creusait pas sinistrement comme par les nuits pluvieuses ; éclairé de larges nappes de lumière blanche, il s’étendait dans le silence et l’immobilité du froid, avec une mélancolie douce.
8Il y avait là, dans l’angle, une vieille pierre tombale, oubliée lors du déménagement de l’ancien cimetière, et qui, posée sur champ et un peu de biais, faisait une sorte de banc élevé. La pluie en avait émietté les bords, la mousse la rongeait lentement. On eût cependant pu lire encore, au clair de lune, ce fragment d’épitaphe gravé sur la face qui entrait en terre : Cy-gist... Marie... morte... Le temps avait effacé le reste.
9Huit heures ne devaient pas tarder à sonner. Il gardait son arme en joue depuis une grande minute, lorsqu’une voix, légère comme un souffle, basse et haletante, vint du Jas-Meiffren.
10– Es-tu là, Silvère ? demanda la voix.
11Silvère laissa tomber son fusil, et, d’un bond, se trouva sur la pierre tombale.
12Miette, treize ans, a escaladé le mur de la propriété voisine, comme chaque soir.
13Silvère ne répondit pas. Il ne paraissait guère en train de rire, il regardait l’enfant d’un air chagrin. Il s’assit à côté d’elle, en disant :
14– Je voulais te voir, Miette. Je t’aurais attendue toute la nuit... Je pars demain matin, au jour.
15– Nous avons appris ce matin, dit-il en se rasseyant, que les insurgés de la Palud et de Saint-Martin-de-Vaulx étaient en marche, et qu’ils avaient passé la nuit dernière à Alboise. Il a été décidé que nous nous joindrions à eux. Cet après-midi, une partie des ouvriers de Plassans ont quitté la ville ; demain, ceux qui restent encore iront retrouver leurs frères.
16– Tu reviendras, n’est-ce pas ? balbutia-t-elle en se pendant au cou de Silvère.
17Sur la route de Nice, la promenade d’adieu des deux enfants est interrompue par un grondement qui monte de la vallée.
18Et, tout à coup, une masse noire apparut au coude de la route ; la Marseillaise, chantée avec une furie vengeresse, éclata, formidable.
19– Ce sont eux ! s’écria Silvère dans un élan de joie et d’enthousiasme.
20Reconnue par les hommes de Plassans, Miette, fille d’un braconnier envoyé au bagne pour avoir tué un gendarme, est d’abord insultée, puis défendue. Pour tout remerciement, elle demande à porter le drapeau.
21Elle retira vivement sa pelisse, qu’elle remit ensuite, après l’avoir tournée du côté de la doublure rouge. Alors elle apparut, dans la blanche clarté de la lune, drapée d’un large manteau de pourpre qui lui tombait jusqu’aux pieds. Le capuchon, arrêté sur le bord de son chignon, la coiffait d’une sorte de bonnet phrygien. Elle prit le drapeau, en serra la hampe contre sa poitrine, et se tint droite, dans les plis de cette bannière sanglante qui flottait derrière elle. Sa tête d’enfant exaltée, avec ses cheveux crépus, ses grands yeux humides, ses lèvres entrouvertes par un sourire, eut un élan d’énergique fierté, en se levant à demi vers le ciel. À ce moment, elle fut la vierge Liberté.
22– Bravo, la Chantegreil ! Vive la Chantegreil ! Elle restera avec nous, elle nous portera bonheur !
23Dès les premières maisons du faubourg, Silvère courut en avant pour aller chercher son fusil à l’aire Saint-Mittre, qu’il retrouva endormie sous la lune. Quand il rejoignit les insurgés, ils étaient arrivés devant la porte de Rome. Miette se pencha et lui dit avec son sourire d’enfant :
24– Il me semble que je suis à la procession de la Fête-Dieu, et que je porte la bannière de la Vierge.
25Zola remonte alors aux origines. Avant de raconter la nuit du coup d’État, il déroule l’histoire de la famille : tout commence avec Adélaïde Fouque, l’aïeule, que l’on appellera tante Dide.
26Ce fut dans ce milieu particulier que végéta jusqu’en 1848 une famille obscure et peu estimée, dont le chef, Pierre Rougon, joua plus tard un rôle important, grâce à certaines circonstances.
27Pierre Rougon était un fils de paysan.
28Une fille seule resta, Adélaïde, née en 1768, et qui se trouva orpheline à l’âge de dix-huit ans. Cette enfant, dont le père mourut fou, était une grande créature, mince, pâle, aux regards effarés, d’une singularité d’allures qu’on put prendre pour de la sauvagerie tant qu’elle resta petite fille.
29Elle se trouvait seule dans la vie, depuis six mois à peine, maîtresse d’un bien qui faisait d’elle une héritière recherchée, quand on apprit son mariage avec un garçon jardinier, un nommé Rougon, paysan mal dégrossi, venu des Basses-Alpes.
30Adélaïde eut un fils au bout de douze grands mois.
31Rougon mourut presque subitement, quinze mois après son mariage, d’un coup de soleil qu’il reçut, un après-midi, en sarclant un plant de carottes. Une année s’était à peine écoulée que la jeune veuve donna lieu à un scandale inouï ; on sut d’une façon certaine qu’elle avait un amant ; elle ne paraissait pas s’en cacher ; plusieurs personnes affirmaient l’avoir entendue tutoyer publiquement le successeur du pauvre Rougon.
32Alors demeurait au fond de l’impasse Saint-Mittre, dans une masure dont les derrières donnaient sur le terrain des Fouque, un homme malfamé, que l’on désignait d’habitude sous cette locution : « ce gueux de Macquart ».
33Et c’était cet ogre, ce brigand, ce gueux de Macquart qu’Adélaïde avait choisi ! En vingt mois, elle eut deux enfants, un garçon, puis une fille. De mariage entre eux, il n’en fut pas un instant question.
34Le fils légitime, le petit Pierre Rougon, grandit avec les bâtards de sa mère.
35Ce fut une singulière maison.
36Devenu grand, Pierre n’a qu’une idée : écarter sa mère détraquée et les deux bâtards, Antoine et Ursule, pour capter seul le bien des Fouque.
37Il savait pouvoir disposer de sa mère comme d’une chose. Un matin, il la mena chez un notaire et lui fit signer un acte de vente. Pourvu qu’on lui laissât son taudis de l’impasse Saint-Mittre, Adélaïde aurait vendu Plassans. Pierre lui assurait, d’ailleurs, une rente annuelle de six cents francs, et lui jurait ses grands dieux qu’il veillerait sur son frère et sa sœur. Un tel serment suffisait à la bonne femme. Elle récita au notaire la leçon qu’il plut à son fils de lui souffler. Le lendemain, le jeune homme lui fit mettre son nom au bas d’un reçu, dans lequel elle reconnaissait avoir touché cinquante mille francs, comme prix de l’enclos. Ce fut là son coup de génie, un acte de fripon.
38Quand Pierre eut les cinquante mille francs entre les mains, il épousa Félicité Puech, dans les délais strictement nécessaires. Félicité était une petite femme noire, comme on en voit en Provence. On eût dit une de ces cigales brunes, sèches, stridentes, aux vols brusques, qui se cognent la tête dans les amandiers.
39Ses calculs étaient faits, elle choisissait Rougon en fille qui prend un mari comme on prend un complice.
40Elle pensait que la femme doit faire l’homme. Elle se croyait de force à tailler un ministre dans un vacher.
41Trente ans de commerce médiocre plus tard, les Rougon vieillis rongent leur pauvreté dans leur « salon jaune », devenu le foyer des conservateurs de Plassans. Antoine Macquart, le bâtard revenu de l’armée, dépouillé par son frère, s’est fait de son côté républicain de café.
42Ce qui fit surtout de lui un républicain féroce, ce fut l’espérance de se venger enfin des Rougon, qui se rangeaient franchement du côté de la réaction.
43La révolution de 1848 trouva donc tous les Rougon sur le qui-vive, exaspérés par leur mauvaise chance et disposés à violer la fortune, s’ils la rencontraient jamais au détour d’un sentier. C’était une famille de bandits à l’affût, prêts à détrousser les événements.
44Ces événements fondèrent la fortune des Rougon. Mêlés aux diverses phases de cette crise, ils grandirent sur les ruines de la liberté. Ce fut la République que volèrent ces bandits à l’affût ; après qu’on l’eut égorgée, ils aidèrent à la détrousser.
45L’aîné des fils, Eugène, monté à Paris, travaille dans l’ombre au triomphe de Louis-Napoléon. De passage à Plassans, il donne ses instructions à son père avant de reprendre la diligence.
46– Vous m’avez bien compris, mon père ? Là est notre fortune. Il faut travailler de toutes nos forces, dans ce sens. Ayez foi en moi.
47Le vieux marquis de Carnavant, protecteur ironique de Félicité, résume la partie qui se joue.
48Et il ajouta avec un sourire légèrement ironique :
49– On ne fonde une nouvelle dynastie que dans une bagarre. Le sang est un bon engrais. Il sera beau que les Rougon, comme certaines illustres familles, datent d’un massacre.
50Décembre 1851. La nouvelle du coup d’État atteint Plassans, puis celle du soulèvement des campagnes. Le dimanche 7 au soir, dans le salon jaune :
51Enfin, on sonna. Ces messieurs tressaillirent comme s’ils avaient entendu un coup de fusil. Pendant que Félicité allait ouvrir, un silence de mort régna dans le salon ; les faces, blêmes et anxieuses, se tendaient vers la porte. Le domestique du commandant parut sur le seuil, tout essoufflé, et dit brusquement à son maître :
52– Monsieur, les insurgés seront ici dans une heure.
53Félicité joue la terreur pour retenir son mari : que le maire, le commandant Sicardot et les fonctionnaires se fassent arrêter, et la place sera libre. Pierre entrevoit tout un plan de campagne, et propose aux derniers fidèles du salon jaune :
54– À présent, dit Pierre, que nous sommes seuls, entre gens paisibles, je vous propose de nous cacher, afin d’éviter une arrestation certaine, et d’être libres, lorsque nous redeviendrons les plus forts.
55Pierre file se terrer chez sa mère. À onze heures, les insurgés entrent dans Plassans et arrêtent les autorités.
56Il était près de onze heures du soir, lorsque les insurgés entrèrent dans la ville par la porte de Rome.
57À la tête de la colonne, marchaient toujours les hommes de Plassans, guidant les autres ; Miette, au premier rang, ayant Silvère à sa gauche, levait le drapeau avec plus de crânerie, depuis qu’elle sentait, derrière les persiennes closes, des regards effarés de bourgeois réveillés en sursaut.
58Dans la bousculade de la gendarmerie, un malheur arrive.
59Silvère, devenu farouche, grisé par l’élan de la bande, s’attaqua à un grand diable de gendarme nommé Rengade, avec lequel il lutta quelques instants. Il parvint d’un mouvement brusque à lui enlever sa carabine. Le canon de l’arme alla frapper violemment Rengade au visage et lui creva l’œil droit. Le sang coula, des éclaboussures jaillirent sur les mains de Silvère, qui fut subitement dégrisé.
60Avant de suivre la colonne, Silvère court embrasser sa grand-mère. Chez tante Dide, il trouve aussi son oncle Pierre, caché là, qui prétend lui interdire de sortir.
61– Grand-mère, dit-il rapidement, il faut me pardonner... Je vais partir avec les autres... Vous voyez, j’ai du sang... Je crois que j’ai tué un gendarme.
62– Tu as tué un gendarme ! répéta tante Dide d’une voix étrange.
63– Tu rapporteras le fusil ? Tu me le promets ! dit-elle avec une singulière énergie... C’est tout ce qui me reste de lui... Tu as tué un gendarme ; lui, ce sont les gendarmes qui l’ont tué.
64Alors tante Dide, qui écoutait les paroles véhémentes de Silvère avec une sorte de ravissement, posa sa main sèche sur le bras de son fils.
65– Ôte-toi, Pierre, dit-elle, il faut que l’enfant sorte.
66La colonne repart dans la nuit vers Orchères. Miette et Silvère marchent avec elle.
67La bande insurrectionnelle, dans la campagne froide et claire, reprit sa marche héroïque. C’était comme un large courant d’enthousiasme. Le souffle d’épopée qui emportait Miette et Silvère, ces grands enfants avides d’amour et de liberté, traversait avec une générosité sainte les honteuses comédies des Macquart et des Rougon. La voix haute du peuple, par intervalles, grondait, entre les bavardages du salon jaune et les diatribes de l’oncle Antoine. Et la farce vulgaire, la farce ignoble, tournait au grand drame de l’histoire.
68Zola suspend la marche pour raconter l’idylle : les deux enfants se sont connus de part et d’autre d’un mur, en se parlant par le reflet d’un puits mitoyen.
69Il eut un tressaillement, il resta courbé, immobile. Au fond du puits, il avait cru distinguer une tête de jeune fille qui le regardait en souriant ; mais il avait ébranlé la corde, l’eau agitée n’était plus qu’un miroir trouble sur lequel rien ne se reflétait nettement.
70– Bonjour, Silvère.
71– Bonjour, Miette.
72Cette nuit de décembre, épuisée, Miette se repose avec Silvère sur un rocher des Garrigues, au son du tocsin qui court de village en village.
73– Il ne faut pas toujours me traiter comme une sœur ; je veux être ta femme.
74Ce fut par cette noire et froide nuit de décembre, aux lamentations aigres du tocsin, que Miette et Silvère échangèrent un de ces baisers qui appellent à la bouche tout le sang du cœur.
75– Il vaut mieux mourir, répétait Silvère au milieu de ses sanglots, il vaut mieux mourir...
76À ce désir de mort, ils eurent une étreinte plus étroite. Miette comptait bien mourir avec Silvère ; celui-ci n’avait parlé que de lui, mais elle sentait qu’il l’emporterait avec joie dans la terre. Ils s’y aimeraient plus librement qu’au grand soleil.
77À Orchères, la fête ; puis les mauvaises nouvelles : Paris est vaincu, la province est soumise, la troupe approche. Le jeudi, la petite armée campe sur l’esplanade de Sainte-Roure quand une sentinelle accourt en criant : « Les soldats ! les soldats ! » Un bûcheron géant rallie les villages autour du drapeau.
78Et, tandis que le cours se vidait, les villes, les villages que le bûcheron avait appelés à l’aide se réunissaient, formaient sous les ormes une masse sombre, irrégulière, groupée en dehors de toutes les règles de la stratégie, mais qui avait roulé là, comme un bloc, pour barrer le chemin ou mourir. Plassans se trouvait au milieu de ce bataillon héroïque. Dans la teinte grise des blouses et des vestes, dans l’éclat bleuâtre des armes, la pelisse de Miette, qui tenait le drapeau à deux mains, mettait une large tache rouge, une tache de blessure fraîche et saignante.
79Quand les têtes des soldats apparurent au bord de l’esplanade, Silvère, d’un mouvement instinctif, se tourna vers Miette. Elle était là, grandie, le visage rose, dans les plis du drapeau rouge ; elle se haussait sur la pointe des pieds, pour voir la troupe ; une attente nerveuse faisait battre ses narines, montrait ses dents blanches de jeune loup dans la rougeur de ses lèvres. Silvère lui sourit. Et il n’avait pas tourné la tête, qu’une fusillade éclata.
80Les deux enfants étaient restés machinalement, sans rien comprendre. À mesure que le bataillon diminuait, Miette élevait le drapeau davantage ; elle le tenait, comme un grand cierge, devant elle, les poings fermés. Il était criblé de balles. Quand Silvère n’eut plus de cartouches dans les poches, il cessa de tirer, il regarda sa carabine d’un air stupide. Ce fut alors qu’une ombre lui passa sur la face, comme si un oiseau colossal eût effleuré son front d’un battement d’aile. Et, levant les yeux, il vit le drapeau qui tombait des mains de Miette. L’enfant, les deux poings serrés sur sa poitrine, la tête renversée, avec une expression atroce de souffrance, tournait lentement sur elle-même. Elle ne poussa pas un cri ; elle s’affaissa en arrière, sur la nappe rouge du drapeau.
81– Relève-toi, viens vite, dit Silvère lui tendant la main, la tête perdue.
82Mais elle resta par terre, les yeux tout grands ouverts, sans dire un mot. Il comprit, il se jeta à genoux.
83Et il déchira son corsage, mit à nu sa poitrine. Il chercha, il ne vit rien. Ses yeux s’emplissaient de larmes. Puis, sous le sein gauche, il aperçut un petit trou rose ; une seule goutte de sang tachait la plaie.
84Le docteur Pascal, le fils désintéressé des Rougon, qui suit la colonne pour soigner les blessés, ne peut que constater la mort.
85À ce moment, la mourante eut une légère convulsion. Une ombre douloureuse passa sur son visage, et, de ses lèvres serrées qui s’ouvrirent, sortit un petit souffle. Ses yeux, tout grands ouverts, restèrent fixés sur le jeune homme.
86Pascal, qui s’était penché, se releva en disant à demi-voix :
87– Elle est morte.
88La cavalerie sabre les fuyards ; le massacre s’achève. Un gendarme trouve Silvère prostré près du corps et l’arrête.
89Il tira violemment Silvère, il le mit debout, il l’emmena comme un chien qu’on traîne par une patte. Silvère se laissa traîner, sans une parole, avec une obéissance d’enfant. Il se retourna, il regarda Miette. Il était désespéré de la laisser toute seule, sous les arbres. Il la vit de loin, une dernière fois. Elle restait là, chaste, dans le drapeau rouge, la tête légèrement penchée, avec ses grands yeux qui regardaient en l’air.
90Pendant ce temps, à Plassans, Pierre Rougon est sorti de sa cachette, a réuni quarante et un bourgeois armés et repris une mairie presque vide, gardée par Macquart et une poignée d’hommes. Dans la bagarre, un fusil part tout seul et casse une glace : il n’en faut pas plus pour bâtir une légende.
91– Le coup part, j’entends siffler la balle à mon oreille, et, paf ! la balle va casser la glace de M. le maire.
92Quand on sut que Rougon avait arrêté son propre frère, l’admiration ne connut plus de bornes ; on parla de Brutus ; cette indiscrétion qu’il redoutait tourna à sa gloire.
93– Songez donc ! disaient les poltrons, ils n’étaient que quarante et un !
94Ce chiffre de quarante et un bouleversa la ville. C’est ainsi que naquit à Plassans la légende des quarante et un bourgeois faisant mordre la poussière à trois mille insurgés.
95Mais la panique retourne l’opinion : sans nouvelles de Paris, la ville se met à railler les Rougon. Pour ressaisir Plassans, le couple imagine alors un guet-apens : Félicité achète Macquart, qui mènera ses propres amis républicains sous les fusils des gardes nationaux embusqués dans la cour de la mairie.
96Ils s’embrassèrent encore, ils s’endormirent. Et, au plafond, la tache de lumière s’arrondissait comme un œil terrifié, ouvert et fixé longuement sur le sommeil de ces bourgeois blêmes, suant le crime dans les draps, et qui voyaient en rêve tomber dans leur chambre une pluie de sang, dont les gouttes larges se changeaient en pièces d’or sur le carreau.
97C’était le signal. Lui se jeta vivement de côté. Et, tandis que les républicains se précipitaient, du noir de la cour sortirent un torrent de flammes, une grêle de balles, qui passèrent avec un roulement de tonnerre, sous le porche béant. La porte vomissait la mort.
98Ce fut ainsi que ce grotesque, ce bourgeois ventru, mou et blême, devint, en une nuit, un terrible monsieur dont personne n’osa plus rire. Il avait mis un pied dans le sang.
99Le régiment arrive enfin ; le préfet serre la main de Rougon ; la recette particulière et le ruban de la Légion d’honneur sont promis. Restent les comptes de famille : les huit cents francs de la trahison, comptés en or chez tante Dide, devant elle, tandis qu’elle vient de voir fusiller des prisonniers.
100– C’est vous qui avez tiré ! cria-t-elle. J’ai entendu l’or... Malheureuse ! je n’ai fait que des loups... toute une famille, toute une portée de loups... Il n’y avait qu’un pauvre enfant, et ils l’ont mangé ; chacun a donné son coup de dent ; ils ont encore du sang plein les lèvres... Ah ! les maudits ! ils ont volé, ils ont tué. Et ils vivent comme des messieurs. Maudits ! maudits ! maudits !
101– Voilà ce que je craignais, dit le médecin, elle est folle. Le coup a été trop rude pour un pauvre être prédestiné comme elle aux névroses aiguës. Elle mourra dans une maison de fous, ainsi que son père.
102Et il songeait à ces poussées d’une famille, d’une souche qui jette des branches diverses, et dont la sève âcre charrie les mêmes germes dans les tiges les plus lointaines, différemment tordues, selon les milieux d’ombre et de soleil. Il crut entrevoir un instant, comme au milieu d’un éclair, l’avenir des Rougon-Macquart, une meute d’appétits lâchés et assouvis, dans un flamboiement d’or et de sang.
103Au même moment, sur l’aire Saint-Mittre, la troupe qui revient du carnage a jeté ses prisonniers sur les poutres du chantier. Le gendarme Rengade, l’œil crevé, le bandeau taché de sang, cherche le sien parmi eux.
104– Ah ! le bandit, je le tiens ! cria-t-il.
105Il venait de mettre la main sur l’épaule de Silvère. Silvère, accroupi sur une poutre, la face morte, regardait au loin, devant lui, dans le crépuscule blafard, d’un air doux et stupide.
106Il songeait à Miette. Il la voyait étendue dans le drapeau, sous les arbres, les yeux en l’air. Depuis trois jours, il ne voyait qu’elle. À cette heure, au fond de l’ombre croissante, il la voyait encore.
107Et Silvère reconnut le borgne. Il sourit. Il dut comprendre.
108Silvère est enchaîné à un paysan de Poujols, Mourgue, qui ne comprend rien à ce qui lui arrive. Le borgne les mène au fond de l’allée verte, là même où les amoureux se retrouvaient.
109Ce fut le jeune homme qui, de lui-même, gagna le fond de l’aire Saint-Mittre, l’allée étroite cachée par les tas de planches. Mourgue suivait.
110Le jeune homme regarda devant lui. Il était arrivé au bout de l’allée. Il aperçut la pierre tombale, et il eut un tressaillement. Miette avait raison, cette pierre était pour elle. Cy gist... Marie... morte. Elle était morte, le bloc avait roulé sur elle.
111Mourgue, fou d’épouvante, se débat en hurlant qu’il est de Poujols.
112Et il lui cassa la tête. Le paysan roula comme une masse. Son cadavre alla rebondir au pied d’un tas de planches, où il resta plié sur lui-même. La violence de la secousse avait rompu la corde qui l’attachait à son compagnon. Silvère tomba à genoux devant la pierre tombale.
113Au ras du mur, à l’endroit même où sautait Miette, apparaît alors la tête ravie de Justin, le cousin délateur, venu jouir du spectacle.
114Il retomba à genoux, il regarda devant lui. Dans le crépuscule mélancolique, une vision suprême passa. Au bout de l’allée, à l’entrée de l’impasse Saint-Mittre, il crut apercevoir tante Dide, debout, blanche et roide comme une sainte de pierre, qui de loin voyait son agonie.
115À ce moment, il sentit sur sa tempe le froid du pistolet. La tête blafarde de Justin riait. Silvère, fermant les yeux, entendit les vieux morts l’appeler furieusement. Dans le noir, il ne voyait plus que Miette, sous les arbres, couverte du drapeau, les yeux en l’air. Puis le borgne tira, et ce fut tout ; le crâne de l’enfant éclata comme une grenade mûre ; sa face retomba sur le bloc, les lèvres collées à l’endroit usé par les pieds de Miette, à cette place tiède où l’amoureuse avait laissé un peu de son corps.
116Chez les Rougon, ce soir-là, on dîne. M. Peirotte, le receveur particulier emmené en otage par les insurgés, est mort d’une balle à Sainte-Roure : sa place, celle que Pierre convoitait, est libre ; en face, derrière une vitre, un cierge veille son corps.
117Et, chez les Rougon, le soir, au dessert, des rires montaient dans la buée de la table, toute chaude encore des débris du dîner. Enfin, ils mordaient aux plaisirs des riches ! Leurs appétits, aiguisés par trente ans de désirs contenus, montraient des dents féroces. Ces grands inassouvis, ces fauves maigres, à peine lâchés de la veille dans les jouissances, acclamaient l’empire naissant, le règne de la curée ardente. Comme il avait relevé la fortune des Bonaparte, le coup d’État fondait la fortune des Rougon.
118Pierre se mit debout, tendit son verre, en criant :
119– Je bois au prince Louis, à l’empereur !
120Au milieu du vacarme, Félicité se penche à l’oreille d’Aristide, le fils journaliste, girouette du coup d’État.
121– Et Silvère ? lui demanda-t-elle.
122– Il est mort, répondit-il à voix basse. J’étais là quand le gendarme lui a cassé la tête d’un coup de pistolet.
123– Vous comprenez, je n’ai rien dit... Tant pis pour lui, aussi ! J’ai bien fait. C’est un bon débarras.
124Mais Sicardot eut une idée triomphante. Il prit, dans les cheveux de Félicité, un nœud de satin rose qu’elle s’était collé par gentillesse au-dessus de l’oreille droite, coupa un bout du satin avec son couteau à dessert, et vint le passer solennellement à la boutonnière de Rougon.
125Mais le chiffon de satin rose, passé à la boutonnière de Pierre, n’était pas la seule tache rouge dans le triomphe des Rougon. Oublié sous le lit de la pièce voisine, se trouvait encore un soulier au talon sanglant. Le cierge qui brûlait auprès de M. Peirotte, de l’autre côté de la rue, saignait dans l’ombre comme une blessure ouverte. Et, au loin, au fond de l’aire Saint-Mittre, sur la pierre tombale, une mare de sang se caillait.