1Cette version propose une traversée du roman en extraits authentiques, choisis pour restituer l'arc du récit en environ 20 minutes de lecture. Le texte est celui de Zola — non un résumé.
2Jean, ce matin-là, un semoir de toile bleue noué sur le ventre, en tenait la poche ouverte de la main gauche, et de la droite, tous les trois pas, il y prenait une poignée de blé, que d’un geste, à la volée, il jetait. Ses gros souliers trouaient et emportaient la terre grasse, dans le balancement cadencé de son corps ; tandis que, à chaque jet au milieu de la semence blonde toujours volante, on voyait luire les deux galons rouges d’une veste d’ordonnance, qu’il achevait d’user. Seul, en avant, il marchait, l’air grandi ; et, derrière, pour enfouir le grain, une herse roulait lentement, attelée de deux chevaux, qu’un charretier poussait à longs coups de fouet réguliers, claquant au-dessus de leurs oreilles.
3La parcelle de terre, d’une cinquantaine d’ares à peine, au lieu-dit des Cornailles, était si peu importante, que M. Hourdequin, le maître de la Borderie, n’avait pas voulu y envoyer le semoir mécanique, occupé ailleurs. Jean, qui remontait la pièce du midi au nord, avait justement devant lui, à deux kilomètres, les bâtiments de la ferme. Arrivé au bout du sillon, il leva les yeux, regarda sans voir, en soufflant une minute.
4C’étaient des murs bas, une tache brune de vieilles ardoises, perdue au seuil de la Beauce, dont la plaine, vers Chartres, s’étendait. Sous le ciel vaste, un ciel couvert de la fin d’octobre, dix lieues de cultures étalaient en cette saison les terres nues, jaunes et fortes, des grands carrés de labour, qui alternaient avec les nappes vertes des luzernes et des trèfles ; et cela sans un coteau, sans un arbre, à perte de vue, se confondant, s’abaissant, derrière la ligne d’horizon, nette et ronde comme sur une mer.
5Autour de lui, à des lieues, d'autres semeurs répètent le même geste dans la plaine.
6Jean descendait pour la dernière fois, lorsqu’il aperçut, venant de Rognes, une grande vache rousse et blanche, qu’une jeune fille, presque une enfant, conduisait à la corde. La petite paysanne et la bête suivaient le sentier qui longeait le vallon, au bord du plateau ; et, le dos tourné, il avait achevé l’emblave en remontant, lorsqu’un bruit de course, au milieu de cris étranglés, lui fit de nouveau lever la tête, comme il dénouait son semoir pour partir. C’était la vache emportée, galopant dans une luzernière, suivie de la fille qui s’épuisait à la retenir. Il craignit un malheur, il cria :
7– Lâche-la donc !
8Elle n’en faisait rien, elle haletait, injuriait sa vache, d’une voix de colère et d’épouvante.
9– La Coliche ! veux-tu bien, la Coliche !... Ah ! sale bête !... Ah ! sacrée rosse !
10Jusque-là, courant et sautant de toute la longueur de ses petites jambes, elle avait pu la suivre. Mais elle buta, tomba une première fois, se releva pour retomber plus loin ; et, dès lors, la bête s’affolant, elle fut traînée.
11Maintenant, elle hurlait. Son corps, dans la luzerne, laissait un sillage.
12– Lâche-la donc, nom de Dieu ! continuait à crier Jean. Lâche-la donc !
13Et il criait cela machinalement, par terreur ; car il courait lui aussi, en comprenant enfin : la corde devait s’être nouée autour du poignet, serrée davantage à chaque nouvel effort. Heureusement, il coupa au travers d’un labour, arriva d’un tel galop devant la vache, que celle-ci, effrayée, stupide, s’arrêta net. Déjà, il dénouait la corde, il asseyait la fille dans l’herbe.
14La petite est Françoise, cadette du père Mouche ; sa sœur Lise attend un enfant du cousin Buteau, l'un des fils du vieux Fouan. Ce même samedi, chez le notaire de Cloyes, Fouan, soixante-dix ans, vient régler le partage de ses biens entre ses trois enfants, Hyacinthe dit Jésus-Christ, Fanny et Buteau.
15– Oui, ça se peut bien, monsieur Baillehache... Je vous en avais parlé à la moisson, vous m’aviez dit d’y penser davantage ; et j’y ai pensé encore, et je vois qu’il va falloir tout de même en venir là.
16Il expliqua pourquoi, en phrases interrompues, coupées de continuelles incidentes. Mais ce qu’il ne disait pas, ce qui sortait de l’émotion refoulée dans sa gorge, c’était la tristesse infinie, la rancune sourde, le déchirement de tout son corps, à se séparer de ces biens si chaudement convoités avant la mort de son père, cultivés plus tard avec un acharnement de rut, augmentés ensuite lopins à lopins, au prix de la plus sordide avarice. Telle parcelle représentait des mois de pain et de fromage, des hivers sans feu, des étés de travaux brûlants, sans autre soutien que quelques gorgées d’eau. Il avait aimé la terre en femme qui tue et pour qui on assassine. Ni épouse, ni enfants, ni personne, rien d’humain : la terre ! Et voilà qu’il avait vieilli, qu’il devait céder cette maîtresse à ses fils, comme son père la lui avait cédée à luimême, enragé de son impuissance.
17Reste à débattre la rente que les enfants serviront aux vieux.
18Et une autre querelle s’éternisa. La vie des deux vieux fut fouillée, étalée, discutée besoin par besoin. On pesa le pain, les légumes, la viande ; on estima les vêtements, rognant sur la toile et sur la laine ; on descendit même aux petites douceurs, au tabac à fumer du père, dont les deux sous quotidiens, après des réclamations interminables, furent fixés à un sou. Lorsqu’on ne travaillait plus, il fallait savoir se réduire. Est-ce que la mère, elle aussi, ne pouvait se passer de café noir ? C’était comme leur chien, un vieux chien de douze ans qui mangeait gros, sans utilité : il y avait beau temps qu’on aurait dû lui allonger un coup de fusil. Quand le calcul se trouva terminé, on le recommença, on chercha ce qu’on allait supprimer encore, deux chemises, six mouchoirs par an, un centime sur ce qu’on avait mis par jour pour le sucre. Et, en taillant et retaillant, en épuisant les économies infimes, on arriva de la sorte à un chiffre de cinq cent cinquante et quelques francs, ce qui laissa les enfants agités, hors d’eux, car ils s’entêtaient à ne pas dépasser cinq cents francs tout ronds.
19Fouan, dans un dernier sursaut d'autorité, finit par imposer son chiffre.
20– Vous entendez ça, je veux que la rente soit de six cents francs... Autrement, je vends ma terre, je la mets en viager. Oui, pour manger tout, pour que vous n’ayez pas un radis après moi... Les donnez-vous, les six cents francs ?
21– Mais, papa, murmura Fanny, nous donnerons ce que vous demanderez.
22– Six cents francs, c’est bien, dit Delhomme.
23– Moi, déclara Jésus-Christ, je veux ce qu’on veut.
24Buteau, les dents serrées de rancune, parut consentir par son silence. Et Fouan les dominait toujours, promenant ses durs regards de maître obéi. Il finit par se rasseoir, en disant :
25– Alors, ça va, nous sommes d’accord.
26Quelques jours plus tard, Fouan annonce sa décision à son aînée, la Grande, quatre-vingts ans, riche, crainte de tout le village.
27Elle se redressait, de son air sauvage de vieux vautour déplumé. Puis, le tapant de sa canne sur l’épaule, comme pour mieux faire entrer en lui ses paroles :
28– Écoute, retiens ça... Quand tu n’auras plus rien et qu’ils auront tout, tes enfants te pousseront au ruisseau, tu finiras avec une besace, ainsi qu’un va-nu-pieds... Et ne t’avise pas alors de frapper chez moi, car je t’ai assez prévenu, tant pis !... Veux-tu savoir ce que je ferai, hein ! veuxtu ?
29Il attendait, sans révolte, avec sa soumission de cadet ; et elle rentra, elle referma violemment la porte derrière elle, en criant :
30– Je ferai ça... Crève dehors !
31L'arpenteur divise le bien en trois lots, que l'on tire au sort dans la maison des Fouan. Jésus-Christ tire le deux, Fanny le un.
32– Eh bien ! c’est Buteau qui a le trois, reprit Fouan. Tire-le, mon garçon.
33Dans la nuit croissante, on n’avait pu voir se décomposer le visage du cadet. Sa voix éclata de colère.
34– Jamais de la vie !
35– Comment ?
36– Si vous croyez que j’accepte, ah ! non !... Le troisième lot, n’est-ce pas ? le mauvais ! Je vous l’ai assez dit, que je voulais partager autrement. Non ! non ! vous vous foutriez de moi !... Et puis, est-ce que je ne vois pas clair dans vos manigances ? est-ce que ce n’était pas au plus jeune à tirer le premier ?... Non ! non ! je ne tire pas, puisqu’on triche !
37Le soir, à la veillée, Jean lit aux paysans un almanach contant les malheurs de Jacques Bonhomme, le paysan d'autrefois. Fouan, remué, résume sans le savoir sa propre histoire, celle d'un désir séculaire de posséder.
38Et ce désir séculaire, cette possession sans cesse reculée, expliquait son amour pour son champ, sa passion de la terre, du plus de terre possible, de la motte grasse, qu’on touche, qu’on pèse au creux de la main. Combien pourtant elle était indifférente et ingrate, la terre ! On avait beau l’adorer, elle ne s’échauffait pas, ne produisait pas un grain de plus. De trop fortes pluies pourrissaient les semences, des coups de grêle hachaient le blé en herbe, un vent de foudre versait les tiges, deux mois de sécheresse maigrissaient les épis ; et c’étaient encore les insectes qui rongent, les froids qui tuent, des maladies sur le bétail, des lèpres de mauvaises plantes mangeant le sol : tout devenait une cause de ruine, la lutte restait quotidienne, au hasard de l’ignorance, en continuelle alerte. Certes, lui ne s’était pas épargné, tapant des deux poings, furieux de voir que le travail ne suffisait pas.
39Buteau s'entête plus de deux ans dans son refus. Le père Mouche meurt d'une attaque, laissant Lise et Françoise seules ; puis un nouveau chemin double la valeur du troisième lot, et Buteau accepte enfin sa part, épouse Lise et s'installe avec les deux sœurs.
40À aucune époque, quand il s’était loué chez les autres, il n’avait fouillé la terre d’un labour si profond : elle était à lui, il voulait la pénétrer, la féconder jusqu’au ventre. Le soir, il rentrait épuisé, avec sa charrue dont le soc luisait comme de l’argent. En mars, il hersa ses blés, en avril, ses avoines, multipliant les soins, se donnant tout entier. Lorsque les pièces ne demandaient plus de travail, il y retournait pour les voir, en amoureux. Il en faisait le tour, se baissait et prenait de son geste accoutumé une poignée, une motte grasse qu’il aimait à écraser, à laisser couler entre ses doigts, heureux surtout s’il ne la sentait ni trop sèche ni trop humide, flairant bon le pain qui pousse.
41De la fenêtre de sa cuisine, il regarde la Beauce verdir de novembre à juillet.
42Puis, les brins montèrent et s’épaissirent, chaque plante prit sa nuance, il distingua de loin le vert jaune du blé, le vert bleu de l’avoine, le vert gris du seigle, des pièces à l’infini, étalées dans tous les sens, parmi les plaques rouges des trèfles incarnats. C’était l’époque où la Beauce est belle de sa jeunesse, ainsi vêtue de printemps, unie et fraîche à l’œil, en sa monotonie. Les tiges grandirent encore, et ce fut la mer, la mer des céréales, roulante, profonde, sans bornes.
43Chez les vieux, pendant ce temps, la rente ne rentre pas ; Jésus-Christ soutire pièce à pièce leurs économies. Un soir, Buteau, découvrant que son père a donné vingt francs à ce frère honni, s'en prend à sa mère.
44Brusquement, il se retourna vers elle, la saisit par les poignets, lui cria dans la face, sans voir sa pauvre tête grise, usée et lasse :
45– Vous, c’est votre faute ! C’est vous qui avez donné l’argent à Hyacinthe... Vous ne m’avez jamais aimé, vous êtes une vieille coquine !
46Et il la poussa, d’une secousse si rude, qu’elle s’en alla, défaillante, tomber assise contre le mur. Elle avait jeté une plainte sourde. Il la regarda un instant, pliée là comme une loque ; puis, il partit d’un air fou, il fit claquer la porte, en jurant :
47– Nom de Dieu de nom de Dieu !
48Le lendemain, Rose ne put quitter le lit. On appela le docteur Finet, qui revint trois fois, sans la soulager. À la troisième visite, l’ayant trouvée à l’agonie, il prit Fouan à part, il demanda comme un service d’écrire tout de suite et de laisser le permis d’inhumer : cela lui éviterait une course, il usait de cet expédient, pour les hameaux lointains. Cependant, elle dura trente-six heures encore. Lui, aux questions, avait répondu que c’était la vieillesse et le travail, qu’il fallait bien s’en aller, quand le corps était fini. Mais, dans Rognes, où l’on savait l’histoire, tous disaient que c’était un sang tourné. Il y eut beaucoup de monde à l’enterrement, Buteau et le reste de la famille s’y conduisirent très bien.
49Et, lorsqu’on eut rebouché le trou, au cimetière, le vieux Fouan rentra seul dans la maison, où ils avaient vécu et souffert à deux, pendant cinquante ans. Il mangea debout un morceau de pain et de fromage. Puis, il rôda au travers des bâtiments et du jardin vides, ne sachant à quoi tuer son chagrin. Il n’avait plus rien à faire, il sortit pour monter sur le plateau, à ses anciennes pièces, voir si le blé poussait.
50L'été suivant, la moisson embrase la plaine.
51Le grand soleil d’août montait dès cinq heures à l’horizon, et la Beauce déroulait ses blés mûrs, sous le ciel de flamme. Depuis les dernières averses de l’été, la nappe verte, toujours grandissante, avait peu à peu jauni. C’était maintenant une mer blonde, incendiée, qui semblait refléter le flamboiement de l’air, une mer roulant sa houle de feu, au moindre souffle. Rien que du blé, sans qu’on aperçût ni une maison ni un arbre, l’infini du blé ! Parfois, dans la chaleur, un calme de plomb endormait les épis, une odeur de fécondité fumait et s’exhalait de la terre.
52Resté seul, Fouan vend sa maison et va vivre chez sa fille Fanny, qu'il quitte blessé par sa dureté, puis chez Buteau, où les privations et les avanies s'accumulent. Un soir, une querelle éclate entre le père et le fils.
53Fouan voulut se grandir, en essayant de retrouver son ancienne toute-puissance de chef de famille. Pendant un demi-siècle, on avait tremblé sous lui, la femme, les enfants, les bêtes, lorsqu’il détenait la fortune avec le pouvoir.
54– Dis que tu as menti, sale cochon, dis que tu as menti, ou je vas te faire danser, aussi vrai que cette chandelle nous éclaire !
55La main haute, il menaçait, du geste dont il les faisait tous rentrer en terre, autrefois.
56– Dis que tu as menti...
57Buteau, qui, au vent de la gifle, dans sa jeunesse, levait le coude et se garait, en claquant des dents, se contenta de hausser les épaules, d’un air de moquerie insultante.
58– Si vous croyez que vous me faites peur !... C’était bon quand vous étiez le maître, des machines comme ça.
59– Je suis le maître, le père.
60– Allons donc, vieux farceur, vous n’êtes rien du tout... Ah ! vous ne voulez pas me foutre la paix !
61Et, voyant la main vacillante du vieillard s’abaisser pour taper, il la saisit au vol, il la garda, l’écrasa dans sa poigne rude.
62– Sacré têtu que vous êtes, faut donc qu’on se fâche pour vous entrer dans la caboche qu’on se fiche de vous, à cette heure !... Est-ce que vous êtes bon à quelque chose ? Vous coûtez, v’là tout !... Lorsqu’on a fait son temps et qu’on a passé la terre aux autres, on avale sa chique, sans les emmerder davantage !
63Il secouait son père, en appuyant sur les mots ; puis, d’une dernière secousse, il l’envoya, grelottant, trébuchant, tomber à reculons sur une chaise, près de la fenêtre. Et le vieux resta là, à suffoquer une minute, vaincu, dans l’humiliation de son ancienne autorité morte. C’était fini, il ne comptait plus, depuis qu’il s’était dépouillé.
64Le lendemain, à l'aube, Fouan quitte les Buteau pour la masure de Jésus-Christ. Dans la maison, cependant, la haine des deux sœurs a mûri : devenue majeure, Françoise exige sa part, épouse Jean Macquart et fait racheter sous main la maison familiale ; huissier et gendarmes expulsent Lise et Buteau.
65La maison était libre. Buteau prit le cheval par la bride, Lise ramassa ses deux enfants, ses deux derniers paquets, Jules sur le bras droit, Laure sur le bras gauche ; puis, comme elle quittait enfin la vieille demeure, elle s’approcha de Françoise, elle lui cracha au visage.
66– Tiens ! v’là pour toi !
67Sa sœur, tout de suite, cracha aussi.
68– V’là pour toi !
69Et Lise et Françoise, dans cet adieu de haine empoisonnée, s’essuyèrent lentement sans se quitter du regard, détachées à jamais, n’ayant plus d’autre lien que la révolte ennemie de leur même sang.
70Fouan, qui a fui le Château de Jésus-Christ où l'on guettait son magot, suit les Buteau dans leur nouveau logis. Tombé malade, il se voit confisquer les titres de rente qu'il cachait ; guéri, il les réclame jour après jour, fouille la maison, et Buteau le surprend.
71Fouan, vexé d’avoir été surpris, le regarda, répéta en s’enrageant tout d’un coup de colère :
72– Rends-les-moi !
73– Foutez-moi la paix ! lui gueula Buteau dans le nez.
74– Alors, je souffre trop ici, je m’en vais.
75– C’est ça, fichez le camp, bon voyage ! et si vous revenez, nom de Dieu ! c’est que vous n’avez pas de cœur !
76Il l’avait empoigné par le bras, il le flanqua dehors.
77Tête nue, sans un sou, le vieux erre tout le jour dans Rognes, n'osant frapper nulle part. Le soir, sous la pluie battante, il se résout à cogner à la porte de la Grande, qui le laisse sur le seuil.
78– Non, non ! va demander un lit à ceux qui t’ont volé. Moi, je ne te dois rien. La famille m’accuserait encore de me mêler de ses affaires... D’ailleurs, ce n’est point tout ça, tu as donné ton bien, jamais je ne pardonnerai...
79Et, redressée, avec son cou flétri et ses yeux ronds d’oiseau de proie, elle lui jeta la porte sur la face, violemment.
80– C’est bien fait, crève dehors !
81Fouan resta là, raidi, immobile, devant cette porte impitoyable, pendant que, derrière lui, la pluie continuait avec son roulement monotone. Enfin, il se retourna, il se renfonça dans la nuit d’encre, que noyait cette chute lente et glacée du ciel.
82Il couche dehors, contre la porte d'un toit à cochon, puis fuit un jour entier de meule en meule, sans pain.
83L’unique idée, maintenant, qui lui battait le crâne, était de savoir si ce serait bien long de mourir. Il souffrait moins du froid, la faim surtout le torturait, il allait pour sûr mourir de faim. Encore une nuit, encore un jour, peut-être. Tant qu’il fit clair, il ne faiblit pas, il aimait mieux finir ainsi que de retourner chez les Buteau. Mais une angoisse affreuse l’envahit avec le crépuscule qui tombait, une terreur de recommencer l’autre nuit, sous ce déluge entêté. Le froid le reprenait jusque dans les os, la faim lui rongeait la poitrine, intolérable. Lorsque le ciel fut noir, il se sentit comme noyé, emporté par ces ténèbres ruisselantes ; sa tête ne commandait plus, ses jambes marchaient toutes seules, la bête l’emmenait ; et ce fut alors que, sans l’avoir voulu, il se retrouva dans la cuisine des Buteau, dont il venait de pousser la porte.
84Justement, Buteau et Lise achevaient la soupe aux choux de la veille. Lui, au bruit, avait tourné la tête, et il regardait Fouan, silencieux, fumant dans ses vêtements trempés. Un long temps se passa, il finit par dire, avec un ricanement :
85– Je savais bien que vous n’auriez pas de cœur.
86Le vieux, fermé, figé, n’ouvrit pas les lèvres, ne prononça pas un mot.
87– Allons, la femme, donne-lui tout de même la pâtée, puisque la faim le ramène.
88Déjà, Lise s’était levée et avait apporté une écuelle de soupe. Mais Fouan reprit l’écuelle, alla s’asseoir à l’écart, sur un tabouret, comme s’il avait refusé de se mettre à la table, avec ses enfants ; et, goulûment, par grosses cuillerées, il avala. Tout son corps tremblait, dans la violence de sa faim.
89Dès lors, Fouan vit chez les Buteau muré dans un silence de tombe, ombre que l'on tolère comme un meuble. Il se traîne encore par les chemins, revoir ses anciennes pièces.
90Il ne lui restait qu’une sensation vive, persistante : la terre, la terre qu’il avait tant désirée, tant possédée, la terre à qui, pendant soixante ans, il avait tout donné, ses membres, son cœur, sa vie, la terre ingrate, passée aux bras d’un autre mâle, et qui continuait de produire sans lui réserver sa part ! Une grande tristesse le poignait, à cette idée qu’elle ne le connaissait plus, qu’il n’avait rien gardé d’elle, ni un sou ni une bouchée de pain, qu’il lui fallait mourir, pourrir en elle, l’indifférente qui, de ses vieux os, allait se refaire de la jeunesse. Vrai ! pour en arriver là, nu et infirme, ça ne valait guère la peine de s’être tué au travail !
91Bientôt, ses jambes le trahissent, il ne s'écarte plus guère du village.
92C’était, après la volonté et l’autorité mortes, la déchéance dernière, une vieille bête souffrant, dans son abandon, la misère d’avoir vécu une existence d’homme. D’ailleurs, il ne se plaignait point, fait à cette idée du cheval fourbu, qui a servi et qu’on abat, quand il mange inutilement son avoine. Un vieux, ça ne sert à rien et ça coûte. Lui-même avait souhaité la fin de son père. Si, à leur tour, ses enfants désiraient la sienne, il n’en ressentait ni étonnement ni chagrin. Ça devait être.
93Deux ans passent. Un après-midi de février, aux Cornailles, Lise et Buteau tombent sur Françoise, enceinte de cinq mois, venue faucher de la luzerne ; la vieille haine éclate, et les deux sœurs en viennent aux mains près d'une meule, sous les yeux du vieux Fouan.
94Toutes deux s’étaient bousculées, étaient revenues dans la luzerne. Mais Lise poussa un hurlement, Françoise lui enfonçait les ongles dans le cou ; et, alors, elle vit rouge, elle eut la pensée nette, aiguë, de tuer sa sœur. À gauche de celle-ci, elle avait aperçu la faux, tombée le manche en travers d’une touffe de chardons, la pointe haute. Ce fut comme dans un éclair, elle culbuta Françoise, de toute la force de ses poignets. Trébuchante, la malheureuse tourna, s’abattit à gauche, en jetant un cri terrible. La faux lui entrait dans le flanc.
95– Nom de Dieu ! nom de Dieu ! bégaya Buteau.
96Et ce fut tout. Une seconde avait suffi, l’irréparable était fait. Lise, béante de voir se réaliser si vite ce qu’elle avait voulu, regardait la robe coupée se tacher d’un flot de sang. Était-ce donc que le fer avait pénétré jusqu’au petit, pour que ça coulât si fort ? Derrière la meule, la face pâle du vieux Fouan s’allongeait de nouveau. Il avait vu le coup, ses yeux troubles clignotaient.
97Françoise ne bougeait plus, et Buteau, qui s’approchait, n’osa la toucher. Un souffle de vent passa, le glaça jusqu’aux os, lui hérissa le poil, dans un frisson d’épouvante.
98– Elle est morte, filons, nom de Dieu !
99Les Buteau s'enfuient par la plaine. Jean, revenu de la ferme, trouve sa femme agonisante.
100Alors, Françoise parla, d’une voix lente.
101– J’étais venue à l’herbe... je suis tombée sur ma faux... Ah ! c’est fini !
102Son regard avait cherché celui de Fouan, elle lui disait, à lui, les autres choses, les choses que la famille seule devait savoir. Le vieux, dans son hébétement, parut comprendre, répéta :
103– C’est bien vrai, elle est tombée, elle s’est blessée... J’étais là, je l’ai vue.
104Françoise agonise deux jours sans accuser personne. Jean la supplie de signer le testament qui lui laisserait la maison et la terre ; elle s'y refuse.
105La terre, la maison, n’étaient pas à cet homme, qui venait de traverser son existence par hasard, comme un passant. Elle ne lui devait rien, l’enfant partait avec elle. À quel titre le bien serait-il sorti de la famille ? Son idée puérile et têtue de la justice protestait : ceci est à moi, ceci est à toi, quittons-nous, adieu ! Oui, c’étaient ces choses, et c’étaient d’autres choses encore, plus vagues, sa sœur Lise reculée, perdue dans un lointain, Buteau seul présent, aimé malgré les coups, désiré, pardonné.
106Le second soir, tandis que Jean s'est écarté un instant, tout s'achève.
107Il rentra, trop tard. Françoise était morte, peut-être depuis longtemps. Elle n’avait pas rouvert les yeux, pas desserré les lèvres. La Grande venait simplement de s’apercevoir qu’elle n’était plus, en la touchant. Très blanche, la face amincie et têtue, elle semblait dormir. Debout au pied du lit, Jean la regarda, hébété d’idées confuses, la peine qu’il avait, la surprise qu’elle n’eût pas voulu faire de testament, la sensation que quelque chose se brisait et finissait dans son existence.
108Dès l'enterrement, Lise et Buteau réinvestissent la maison et jettent Jean à la rue. Le soir, il revient chercher ses hardes ; sur le banc de pierre, le vieux Fouan rêve tout haut.
109Mais, derrière son dos, sur le banc de pierre, le père Fouan, rêva, la tête perdue, bégayant de sa voix empâtée :
110– Fous donc le camp ! ils te saigneront, comme ils ont saigné la petite !
111Ce fut un éblouissement. Jean comprit tout, et la mort de Françoise, et son obstination muette. Il avait déjà un soupçon, il ne douta plus qu’elle n’eût sauvé sa famille de la guillotine. La peur le prenait aux cheveux, et il ne trouvait pas un cri, pas un geste, quand il reçut, au travers de la figure, les pantalons et la redingote que Lise lui jetait par la porte ouverte, à la volée.
112– Tiens ! les v’là, tes saletés !... Ça pue si fort, que ça nous aurait fichu la peste !
113Alors, il les ramassa, il s’en alla. Et, sur la route seulement, lorsqu’il fut sorti de la cour, il brandit le poing vers la maison, en criant un seul mot, qui troua le silence.
114– Assassins !
115Puis, il disparut dans la nuit noire.
116Buteau a entendu la phrase du vieux : le père sait, une parole de lui peut les conduire à la guillotine. La nuit même, Lise et Buteau se lèvent, entrent dans la chambre où il dort.
117D’un regard, elle lui avait montré l’oreiller : allons donc ! qu’attendait-il ? Et lui battait des paupières, la poussait à sa place. Brusquement, Lise exaspérée empoigna l’oreiller, le tapa sur la face du père.
118– Bougre de lâche ! faut donc que ce soit toujours les femmes !
119Alors, Buteau se rua, pesa de tout le poids de son corps, pendant qu’elle, montée sur le lit, s’asseyait, enfonçait sa croupe nue de jument hydropique. Ce fut un encagement, l’un et l’autre foulaient, des poings, des épaules, des cuisses. Le père avait eu une secousse violente, ses jambes s’étaient détendues avec des bruits de ressorts cassés. On aurait dit qu’il sautait, pareil à un poisson jeté sur l’herbe. Mais ce ne fut pas long. Ils le maintenaient trop rudement, ils le sentirent sous eux qui s’aplatissait, qui se vidait de l’existence. Un long frisson, un dernier tressaillement, puis rien du tout, quelque chose d’aussi mou qu’une chiffe.
120Pour maquiller le crime, ils grillent le corps et incendient la paillasse, renversant la chandelle du vieux : on croira qu'il s'est allumé lui-même avec ses titres retrouvés.
121Le matin, aux appels désespérés des Buteau, le voisinage accourut. La Frimat et les autres femmes constatèrent la chandelle renversée, la paillasse à moitié détruite, les papiers réduits en cendre. Toutes criaient que ça devait arriver un jour, qu’elles l’avaient prédit cent fois, à cause de ce vieux tombé en enfance. Et une chance encore que la maison n’eût pas brûlé avec lui !
122La famille soupçonne, accuse, puis se tait : on ne lave pas ce linge devant les juges. Le jour de l'enterrement de Fouan, Jean, résolu à quitter Rognes et à se rengager, car la guerre contre la Prusse approche, vient dire adieu à la tombe de Françoise.
123Partout, au milieu des mottes grasses, des hommes marchaient, avec le geste, l’envolée continue de la semence. On la voyait nettement, dorée, ainsi qu’une poussière vivante, s’échapper du poing des semeurs les plus proches. Puis, les semeurs se rapetissaient, se perdaient à l’infini, et elle les enveloppait d’une onde, elle ne semblait être, tout au loin, que la vibration même de la lumière. À des lieues, aux quatre points de l’étendue sans borne, la vie de l’été futur pleuvait dans le soleil.
124Pendant l'office, une fumée monte à l'horizon : la Borderie brûle, incendiée par un valet, quelques jours après la mort du fermier Hourdequin. Le cimetière se vide, Jean demeure seul.
125Et, lentement, il ramena les yeux à ses pieds, il regarda les bosses de terre fraîche, sous lesquelles Françoise et le vieux Fouan dormaient. Ses colères du matin, son dégoût des gens et des choses s’en allaient, dans un profond apaisement. Il se sentait, malgré lui, peut-être à cause du tiède soleil, envahi de douceur et d’espoir.
126Dans sa rêverie, Jean songe à la ferme détruite, aux révolutions qu'on annonce, à tout ce que la terre absorbe et recommence.
127Et la terre seule demeure l’immortelle, la mère d’où nous sortons et où nous retournons, elle qu’on aime jusqu’au crime, qui refait continuellement de la vie pour son but ignoré, même avec nos abominations et nos misères.
128Longtemps, cette rêvasserie confuse, mal formulée, roula dans le crâne de Jean. Mais un clairon sonna au loin, le clairon des pompiers de Bazoches-le-Doyen qui arrivaient au pas de course, trop tard. Et, à cet appel, brusquement, il se redressa. C’était la guerre passant dans la fumée, avec ses chevaux, ses canons, sa clameur de massacre.
129Il serrait les poings. Ah ! bon sang ! puisqu’il n’avait plus le cœur à la travailler, il la défendrait, la vieille terre de France !
130Il partait, lorsque, une dernière fois, il promena ses regards des deux fosses, vierges d’herbe, aux labours sans fin de la Beauce, que les semeurs emplissaient de leur geste continu. Des morts, des semences, et le pain poussait de la terre.