1Ceci n’est pas un résumé : c’est une traversée de Nana par le texte même d’Émile Zola. Les passages ci-dessous sont des extraits authentiques du roman, reproduits mot pour mot et simplement reliés, comme ici, par de courtes transitions en italique qui situent l’action.
2Avril 1867. Aux Variétés, le directeur Bordenave lance dans La Blonde Vénus une débutante inconnue dont tout Paris répète déjà le nom.
3À neuf heures, la salle du théâtre des Variétés était encore vide. Quelques personnes, au balcon et à l’orchestre, attendaient, perdues parmi les fauteuils de velours grenat, dans le petit jour du lustre à demi-feux. Une ombre noyait la grande tache rouge du rideau ; et pas un bruit ne venait de la scène, la rampe éteinte, les pupitres des musiciens débandés. En haut seulement, à la troisième galerie, autour de la rotonde du plafond où des femmes et des enfants nus prenaient leur volée dans un ciel verdi par le gaz, des appels et des rires sortaient d’un brouhaha continu de voix, des têtes coiffées de bonnets et de casquettes s’étageaient sous les larges baies rondes, encadrées d’or. Par moments, une ouvreuse se montrait, affairée, des coupons à la main, poussant devant elle un monsieur et une dame qui s’asseyaient, l’homme en habit, la femme mince et cambrée, promenant un lent regard.
4Devant le contrôle, la foule s’écrase.
5Personne ne connaissait Nana. D’où Nana tombait-elle ? Et des histoires couraient, des plaisanteries chuchotées d’oreille à oreille. C’était une caresse que ce nom, un petit nom dont la familiarité allait à toutes les bouches. Rien qu’à le prononcer ainsi, la foule s’égayait et devenait bon enfant. Une fièvre de curiosité poussait le monde, cette curiosité de Paris qui a la violence d’un accès de folie chaude. On voulait voir Nana. Une dame eut le volant de sa robe arraché, un monsieur perdit son chapeau.
6Le rideau se lève sur un Olympe de carton. Après des scènes languissantes, Vénus paraît enfin.
7À ce moment, les nuées, au fond, s’écartèrent, et Vénus parut. Nana, très grande, très forte pour ses dix-huit ans, dans sa tunique blanche de déesse, ses longs cheveux blonds simplement dénoués sur les épaules, descendit vers la rampe avec un aplomb tranquille, en riant au public. Et elle entama son grand air :
8Lorsque Vénus rôde le soir...
9Dès le second vers, on se regardait dans la salle. Était-ce une plaisanterie, quelque gageure de Bordenave ? Jamais on n’avait entendu une voix aussi fausse, menée avec moins de méthode.
10Nana, cependant, en voyant rire la salle, s’était mise à rire. La gaieté redoubla. Elle était drôle tout de même, cette belle fille. Son rire lui creusait un amour de petit trou dans le menton. Elle attendait, pas gênée, familière, entrant tout de suite de plain-pied avec le public, ayant l’air de dire elle-même d’un clignement d’yeux quelle n’avait pas de talent pour deux liards, mais que ça ne faisait rien, quelle avait autre chose.
11La voix est fausse, le jeu inexistant ; peu importe. Acte après acte, la salle entière est conquise, et au baisser du rideau la débutante est reine.
12Et Nana, en face de ce public pâmé, de ces quinze cents personnes entassées, noyées dans l’affaissement et le détraquement nerveux d’une fin de spectacle, restait victorieuse avec sa chair de marbre, son sexe assez fort pour détruire tout ce monde et n’en être pas entamé.
13Dès le lendemain, boulevard Haussmann, le succès sonne à la porte de l’actrice : admirateurs et bouquets se succèdent sans répit.
14Trois fois, coup sur coup, la sonnerie avait tinté. Les appels du timbre se précipitaient. Il y en avait de modestes, qui balbutiaient avec le tremblement d’un premier aveu ; de hardis, vibrant sous quelque doigt brutal ; de pressés, traversant l’air d’un frisson rapide. Un véritable carillon, comme disait Zoé, un carillon à révolutionner le quartier, toute une cohue d’hommes tapant à la file sur le bouton d’ivoire. Ce farceur de Bordenave avait vraiment donné l’adresse à trop de monde, toute la salle de la veille allait y passer.
15Le soir venu, quand Nana veut enfin sortir, sa femme de chambre Zoé capitule.
16Justement, Zoé rentrait, criant :
17– Madame, je renonce à ouvrir... Il y a une queue dans l’escalier.
18À l’autre bout de Paris, le comte Muffat de Beuville, chambellan de l’impératrice, reçoit chaque mardi avec sa femme, la comtesse Sabine.
19La comtesse Sabine, comme on avait pris l’habitude de nommer madame Muffat de Beuville, pour la distinguer de la mère du comte, morte l’année précédente, recevait tous les mardis, dans son hôtel de la rue Miromesnil, au coin de la rue de Penthièvre. C’était un vaste bâtiment carré, habité par les Muffat depuis plus de cent ans ; sur la rue, la façade dormait, haute et noire, d’une mélancolie de couvent, avec d’immenses persiennes qui restaient presque toujours fermées ; derrière, dans un bout de jardin humide, des arbres avaient poussé, cherchant le soleil, si longs et si grêles, qu’on en voyait les branches, par-dessus les ardoises.
20Ce soir-là pourtant, un rire un peu trop libre de la comtesse frappe le journaliste Fauchery.
21Et ces rires, dans la solennité de la vaste pièce, prenaient un son dont Fauchery resta frappé ; ils sonnaient le cristal qui se brise. Certainement, il y avait là un commencement de fêlure.
22Quelques jours plus tard, Nana pend la crémaillère : souper à minuit, trente-huit couverts, le théâtre et la finance mêlés.
23Une chaleur montait des candélabres, des plats promenés, de la table entière où trente-huit personnes s’étouffaient ; et les garçons, s’oubliant, couraient sur le tapis, qui se tachait de graisse. Pourtant, le souper ne s’égayait guère. Ces dames chipotaient, laissant la moitié des viandes.
24La fête s’étire jusqu’au matin ; les derniers invités partis, Nana rêve à la fenêtre.
25Elle regardait le ciel à travers les vitres, un ciel livide où couraient des nuages couleur de suie. Il était six heures. En face, de l’autre côté du boulevard Haussmann, les maisons, encore endormies, découpaient leurs toitures humides dans le petit jour ; tandis que, sur la chaussée déserte, une troupe de balayeurs passaient avec le bruit de leurs sabots. Et, devant ce réveil navré de Paris, elle se trouvait prise d’un attendrissement de jeune fille, d’un besoin de campagne, d’idylle, de quelque chose de doux et de blanc.
26Aux Variétés, la pièce triomphe depuis des semaines. Un soir, un prince étranger vient complimenter l’actrice dans sa loge, accompagné du comte Muffat, et l’on trinque au champagne.
27On ne plaisantait plus, on était à la cour. Ce monde du théâtre prolongeait le monde réel, dans une farce grave, sous la buée ardente du gaz.
28Et personne ne souriait de cet étrange mélange, de ce vrai prince, héritier d’un trône, qui buvait le champagne d’un cabotin, très à l’aise dans ce carnaval des dieux, dans cette mascarade de la royauté, au milieu d’un peuple d’habilleuses et de filles, de rouleurs de planches et de montreurs de femmes.
29Le banquier Steiner, conquis, achète pour elle une maison de campagne, la Mignotte. Nana y débarque un soir de pluie et découvre son jardin avec des joies d’enfant.
30Elle visitait sous l’averse le potager et le fruitier, s’arrêtant à chaque arbre, se penchant sur chaque planche de légumes. Puis, elle courut jeter un coup d’oeil au fond du puits, souleva un châssis pour regarder ce qu’il y avait dessous, s’absorba dans la contemplation d’une énorme citrouille. Son besoin était de suivre toutes les allées, de prendre une possession immédiate de ces choses, dont elle avait rêvé autrefois, quand elle traînait ses savates d’ouvrière sur le pavé de Paris. La pluie redoublait, elle ne la sentait pas, désolée seulement de ce que le jour tombait. Elle ne voyait plus clair, elle touchait avec les doigts, pour se rendre compte. Tout à coup, dans le crépuscule, elle distingua des fraises. Alors, son enfance éclata.
31Lors d’une excursion aux ruines de Chamont, la petite société aperçoit Irma d’Anglars, ancienne courtisane du Premier Empire devenue châtelaine vénérée.
32Elle était en soie feuille morte, très simple et très grande, avec la face vénérable d’une vieille marquise, échappée aux horreurs de la Révolution. Dans sa main droite, un gros paroissien luisait au soleil. Et, lentement, elle traversa la place, suivie d’un laquais en livrée, qui marchait à quinze pas. L’église se vidait, tous les gens de Chamont la saluaient profondément ; un vieillard lui baisa la main, une femme voulut se mettre à genoux. C’était une reine puissante, comblée d’ans et d’honneurs. Elle monta le perron, elle disparut.
33Sur la route du retour, Nana demeure songeuse.
34Une vision se levait du crépuscule, madame passait toujours, avec sa majesté de reine puissante, comblée d’ans et d’honneurs.
35Rentrée à Paris, Nana voit le comte Muffat céder à son tour ; et dans le Figaro, Fauchery publie sur elle une chronique que tout Paris commente.
36La chronique de Fauchery, intitulée « La mouche d’or », était l’histoire d’une fille, née de quatre ou cinq générations d’ivrognes, le sang gâté par une longue hérédité de misère et de boisson, qui se transformait chez elle en un détraquement nerveux de son sexe de femme. Elle avait poussé dans un faubourg, sur le pavé parisien ; et, grande, belle, de chair superbe ainsi qu’une plante de plein fumier, elle vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était le produit. Avec elle, la pourriture qu’on laissait fermenter dans le peuple remontait et pourrissait l’aristocratie.
37Et c’était à la fin de l’article que se trouvait la comparaison de la mouche, une mouche couleur de soleil, envolée de l’ordure, une mouche qui prenait la mort sur les charognes tolérées le long des chemins, et qui, bourdonnante, dansante, jetant un éclat de pierreries, empoisonnait les hommes rien qu’à se poser sur eux, dans les palais où elle entrait par les fenêtres.
38Par toquade, Nana plaque alors tout — appartement, protecteurs, théâtre — pour vivre pauvrement avec le comique Fontan, qui la bat et la gruge. L’ami Labordette la sermonne.
39– Entre nous, ma chère, franchement, ça devient bête... On comprend une toquade. Seulement, en venir là, être grugée à ce point et n’empocher que des gifles !... Tu poses donc pour les prix de vertu ?
40Chassée par Fontan, elle rentre au théâtre. Bordenave monte une pièce de Fauchery, et Nana, contre toute attente, refuse le rôle de cocotte qu’on lui destine.
41– Leur duchesse Hélène, donc !... S’ils croient que je vais jouer Géraldine, plus souvent ! Un rôle de rien du tout, une scène, et encore !... D’ailleurs, ce n’est pas ça. J’ai assez des cocottes. Toujours des cocottes, on dirait vraiment que j’ai seulement des cocottes dans le ventre.
42Muffat paie Bordenave, et le rôle lui revient.
43Un mois plus tard, la première représentation de la Petite Duchesse fut, pour Nana, un grand désastre. Elle s’y montra atrocement mauvaise, elle eut des prétentions à la haute comédie, qui mirent le public en gaieté. On ne siffla pas, tant on s’amusait.
44Le soir de la première, seule avec Muffat, elle enrage.
45– Hein ! quelle cabale ! Tout ça, c’est de la jalousie... Ah ! s’ils savaient comme je m’en fiche ! Est-ce que j’ai besoin d’eux, maintenant !... Tiens ! cent louis que tous ceux qui ont rigolé, je les amène là, à lécher la terre devant moi !... Oui, je vais lui en donner de la grande dame, à ton Paris !
46Muffat l’installe alors dans un hôtel de l’avenue de Villiers ; l’échec de la comédienne devient le règne de la courtisane.
47Alors, Nana devint une femme chic, rentière de la bêtise et de l’ordure des mâles, marquise des hauts trottoirs. Ce fut un lançage brusque et définitif, une montée dans la célébrité de la galanterie, dans le plein jour des folies de l’argent et des audaces gâcheuses de la beauté. Elle régna tout de suite parmi les plus chères. Ses photographies s’étalaient aux vitrines, on la citait dans les journaux.
48Elle donnait le ton, de grandes dames l’imitaient.
49Dès le second mois, la maison fut montée. Le train dépassait trois cent mille francs. Il y avait huit chevaux dans les écuries, et cinq voitures dans les remises, dont un landau garni d’argent, qui occupa un instant tout Paris.
50Mais dans ce luxe, les journées se traînent.
51Cependant, dans son luxe, au milieu de cette cour, Nana s’ennuyait à crever.
52Très gaie par métier et par nature, elle devenait alors lugubre, résumant sa vie dans ce cri qui revenait sans cesse, entre deux bâillements :
53– Oh ! que les hommes m’embêtent !
54Parmi ses fidèles, le comte Xavier de Vandeuvres achève de fondre pour elle une des grandes fortunes de France. Il ne lui reste que son écurie de course et un dernier coup à jouer, au Grand Prix de Paris.
55– À propos, je me suis permis de donner votre nom à mon outsider, une pouliche... Nana, Nana, cela sonne bien. Vous n’êtes point fâchée ?
56Ce dimanche-là, par un ciel orageux des premières chaleurs de juin, on courait le Grand Prix de Paris au bois de Boulogne. Le matin, le soleil s’était levé dans une poussière rousse. Mais, vers onze heures, au moment où les voitures arrivaient à l’hippodrome de Longchamp, un vent du sud avait balayé les nuages ; des vapeurs grises s’en allaient en longues déchirures, des trouées d’un bleu intense s’élargissaient d’un bout à l’autre de l’horizon. Et, dans les coups de soleil qui tombaient entre deux nuées, tout flambait brusquement, la pelouse peu à peu emplie d’une cohue d’équipages, de cavaliers et de piétons, la piste encore vide, avec la guérite du juge, le poteau d’arrivée, les mâts des tableaux indicateurs, puis en face, au milieu de l’enceinte du pesage, les cinq tribunes symétriques, étageant leurs galeries de briques et de charpentes. Au-delà, la vaste plaine s’aplatissait, se noyait dans la lumière de midi, bordée de petits arbres, fermée à l’ouest par les coteaux boisés de Saint-Cloud et de Suresnes, que dominait le profil sévère du mont Valérien.
57Nana, passionnée, comme si le Grand Prix allait décider de sa fortune, voulut se placer contre la barrière, à côté du poteau d’arrivée. Elle était venue de très bonne heure, une des premières, dans son landau garni d’argent, attelé à la daumont de quatre chevaux blancs magnifiques, un cadeau du comte Muffat. Quand elle avait paru à l’entrée de la pelouse, avec deux postillons trottant sur les chevaux de gauche, et deux valets de pied, immobiles derrière la voiture, une bousculade s’était produite parmi la foule, comme au passage d’une reine.
58Sur la pelouse, à mesure que l’heure approche, une rumeur intrigue les parieurs.
59Et, à cette heure dernière, une surprise effarait les parieurs, la hausse continue de la cote de Nana, l’outsider de l’écurie Vandeuvres. Des messieurs revenaient à chaque instant avec une cote nouvelle : Nana était à trente, Nana était à vingt-cinq, puis à vingt, puis à quinze. Personne ne comprenait.
60Les chevaux paraissent sur la piste.
61Mais Lusignan, un bai très foncé, d’une forme irréprochable, fut presque oublié dans la surprise que causa Nana. On ne l’avait pas vue ainsi, le coup de soleil dorait la pouliche alezane d’une blondeur de fille rousse. Elle luisait à la lumière comme un louis neuf, la poitrine profonde, la tête et l’encolure légères, dans l’élancement nerveux et fin de sa longue échine.
62– Tiens ! elle a mes cheveux ! cria Nana ravie. Dites donc, vous savez que j’en suis fière !
63Le départ est donné. Dans la dernière ligne droite, l’outsider remonte le favori Lusignan et l’anglais Spirit.
64À présent, le peloton arrivait de face, dans un coup de foudre. On en sentait l’approche et comme l’haleine, un ronflement lointain, grandi de seconde en seconde. Toute la foule, impétueusement, s’était jetée aux barrières ; et, précédant les chevaux, une clameur profonde s’échappait des poitrines, gagnait de proche en proche, avec un bruit de mer qui déferle. C’était la brutalité dernière d’une colossale partie, cent mille spectateurs tournés à l’idée fixe, brûlant du même besoin de hasard, derrière ces bêtes dont le galop emportait des millions.
65On vit alors une chose superbe. Price, debout sur les étriers, la cravache haute, fouaillait Nana d’un bras de fer. Ce vieil enfant desséché, cette longue figure, dure et morte, jetait des flammes. Et, dans un élan de furieuse audace, de volonté triomphante, il donnait de son coeur à la pouliche, il la soutenait, il la portait, trempée d’écume, les yeux sanglants. Tout le train passa avec son roulement de foudre, coupant les respirations, balayant l’air ; tandis que le juge, très froid, l’oeil à la mire, attendait. Puis, une immense acclamation retentit. D’un effort suprême, Price venait de jeter Nana au poteau, battant Spirit d’une longueur de tête.
66Ce fut comme la clameur montante d’une marée. Nana ! Nana ! Nana ! Le cri roulait, grandissait, avec une violence de tempête, emplissant peu à peu l’horizon, des profondeurs du Bois au mont Valérien, des prairies de Longchamp à la plaine de Boulogne.
67Le cri montait dans la gloire du soleil, dont la pluie d’or battait le vertige de la foule.
68Alors, Nana, debout sur le siège de son landau, grandie, crut que c’était elle qu’on acclamait. Elle était restée un instant immobile, dans la stupeur de son triomphe, regardant la piste envahie par un flot si épais, qu’on ne voyait plus l’herbe, couverte d’une mer de chapeaux noirs. Puis, quand tout ce monde se fut rangé, ménageant une haie jusqu’à la sortie, saluant de nouveau Nana, qui s’en allait avec Price, cassé sur l’encolure, éteint et comme vide, elle se tapa les cuisses violemment, oubliant tout, triomphant en phrases crues :
69– Ah ! nom de Dieu ! c’est moi, pourtant... Ah ! nom de Dieu ! quelle veine !
70On porte un triomphe à la femme autant qu’à la bête.
71Quand le champagne fut arrivé, quand elle leva son verre plein, ce furent de tels applaudissements, on reprenait si fort : Nana ! Nana ! Nana ! que la foule étonnée cherchait la pouliche ; et l’on ne savait plus si c’était la bête ou la femme qui emplissait les coeurs.
72La joie est courte : le soir même, on découvre que Vandeuvres a truqué les paris par l’entremise d’un bookmaker véreux. Deux jours plus tard, Nana apprend le dénouement.
73Toute une histoire qui occupait Paris la passionnait. Vandeuvres exclu des champs de courses, exécuté le soir même au Cercle Impérial, s’était le lendemain fait flamber dans son écurie, avec ses chevaux.
74L’hiver suivant, chez les Muffat, on fête le contrat de mariage d’Estelle, la fille du comte ; cinq cents invités dansent dans l’hôtel restauré, sur la valse de La Blonde Vénus.
75Cette valse, justement la valse canaille de la Blonde Vénus, qui avait le rire d’une polissonnerie, pénétrait le vieil hôtel d’une onde sonore, d’un frisson chauffant les murs. Il semblait que ce fût quelque vent de la chair, venu de la rue, balayant tout un âge mort dans la hautaine demeure, emportant le passé des Muffat, un siècle d’honneur et de foi endormi sous les plafonds.
76Maintenant, la fêlure augmentait ; elle lézardait la maison, elle annonçait l’effondrement prochain. Chez les ivrognes des faubourgs, c’est par la misère noire, le buffet sans pain, la folie de l’alcool vidant les matelas, que finissent les familles gâtées. Ici, sur l’écroulement de ces richesses, entassées et allumées d’un coup, la valse sonnait le glas d’une vieille race ; pendant que Nana, invisible, épandue au-dessus du bal avec ses membres souples, décomposait ce monde, le pénétrait du ferment de son odeur flottant dans l’air chaud, sur le rythme canaille de la musique.
77Nana est au sommet de sa splendeur, et tout ce qu’elle touche se défait.
78Ce fut l’époque de son existence où Nana éclaira Paris d’un redoublement de splendeur. Elle grandit encore à l’horizon du vice, elle domina la ville de l’insolence affichée de son luxe, de son mépris de l’argent, qui lui faisait fondre publiquement les fortunes. Dans son hôtel, il y avait comme un éclat de forge. Ses continuels désirs y flambaient, un petit souffle de ses lèvres changeait l’or en une cendre fine que le vent balayait à chaque heure. Jamais on n’avait vu une pareille rage de dépense. L’hôtel semblait bâti sur un gouffre, les hommes avec leurs biens, leurs corps, jusqu’à leurs noms, s’y engloutissaient, sans laisser la trace d’un peu de poussière.
79Le banquier Steiner, revenu à elle, y jette ses dernières affaires.
80D’autre part, il s’était associé avec un maître de forges, en Alsace ; il y avait là-bas, dans un coin de province, des ouvriers noirs de charbon, trempés de sueur, qui, nuit et jour, raidissaient leurs muscles et entendaient craquer leurs os, pour suffire aux plaisirs de Nana. Elle dévorait tout comme un grand feu, les vols de l’agio, les gains du travail.
81Puis vient l’héritage du jeune la Faloise.
82Nana passait, pareille à une invasion, à une de ces nuées de sauterelles dont le vol de flamme rase une province. Elle brûlait la terre où elle posait son petit pied. Ferme à ferme, prairie à prairie, elle croqua l’héritage, de son air gentil, sans même s’en apercevoir, comme elle croquait entre ses repas un sac de pralines posé sur ses genoux.
83Les catastrophes s’additionnent : Philippe Hugon, qui a volé pour elle la caisse de son régiment, est en prison ; son jeune frère Georges est mort. Nana, elle, reste debout.
84Elle demeurait seule debout, au milieu des richesses entassées de son hôtel, avec un peuple d’hommes abattus à ses pieds. Comme ces monstres antiques dont le domaine redouté était couvert d’ossements, elle posait les pieds sur des crânes, et des catastrophes l’entouraient, la flambée furieuse de Vandeuvres, la mélancolie de Foucarmont perdu dans les mers de la Chine, le désastre de Steiner réduit à vivre en honnête homme, l’imbécillité satisfaite de la Faloise, et le tragique effondrement des Muffat, et le blanc cadavre de Georges, veillé par Philippe, sorti la veille de prison. Son oeuvre de ruine et de mort était faite, la mouche envolée de l’ordure des faubourgs, apportant le ferment des pourritures sociales, avait empoisonné ces hommes, rien qu’à se poser sur eux.
85Nana, brusquement, disparut ; un nouveau plongeon, une fugue, une envolée dans des pays baroques.
86Des mois se passèrent. On l’oubliait. Lorsque son nom revenait, parmi ces messieurs et ces dames, les plus étranges histoires circulaient, chacun donnait des renseignements opposés et prodigieux.
87Dans le recul de ces contrées lointaines, elle prenait le rayonnement mystérieux d’une idole chargée de pierreries. Maintenant, on la nommait sérieusement, avec le respect rêveur de cette fortune faite chez les barbares.
88Un soir de juillet 1870, tout se précipite : Nana est rentrée à Paris, a veillé son petit Louis emporté par la petite vérole, a contracté le mal à son tour, et agonise dans une chambre du Grand Hôtel, soignée par son ancienne rivale Rose Mignon. Ce jour-là, la France vient de déclarer la guerre à la Prusse.
89Dans la journée, le Corps législatif venait de voter la guerre ; une foule descendait de toutes les rues, coulait le long des trottoirs, envahissait la chaussée. Du côté de la Madeleine, le soleil s’était couché derrière un nuage sanglant, dont le reflet d’incendie faisait flamber les fenêtres hautes. Un crépuscule tombait, une heure lourde et mélancolique, avec l’enfoncement déjà obscur des avenues, que les feux des becs de gaz ne piquaient pas encore de leurs étincelles vives. Et, parmi ce peuple en marche, des voix lointaines grandissaient, des regards luisaient dans des faces pâles, tandis qu’un grand souffle d’angoisse et de stupeur épandu emportait toutes les têtes.
90Sur le boulevard, devant l’hôtel, les compagnons d’autrefois se retrouvent. Un homme ne bouge pas du banc où il attend depuis le matin : le comte Muffat.
91– Vous savez qu’il pose depuis ce matin, raconta Mignon. Je l’ai vu à six heures, il n’a pas bougé... Dès les premiers mots de Labordette, il est venu là, avec son mouchoir sur la figure... Toutes les demi-heures, il se traîne jusqu’ici pour demander si la personne d’en haut va mieux, et il retourne s’asseoir...
92En effet, le comte avait quitté le banc et entrait sous la haute porte. Mais le concierge, qui finissait par le connaître, ne lui laissa pas le temps de poser sa question. Il dit d’un ton brusque :
93– Monsieur, elle est morte, à l’instant même.
94Nana morte ! Ce fut un coup pour tout le monde. Muffat, sans une parole, était retourné sur le banc, la face dans son mouchoir. Les autres se récriaient. Mais ils eurent la parole coupée, une nouvelle bande passait, hurlant :
95– À Berlin ! à Berlin ! à Berlin !
96Dans la foule, on se rappelle sa dernière apparition, muette et éblouissante, dans la féerie Mélusine.
97Autour d’elle, la grotte, tout en glace, faisait une clarté ; des cascades de diamants se déroulaient, des colliers de perles blanches ruisselaient parmi les stalactites de la voûte ; et, dans cette transparence, dans cette eau de source, traversée d’un large rayon électrique, elle semblait un soleil, avec sa peau et ses cheveux de flamme. Paris la verrait toujours comme ça, allumée au milieu du cristal, en l’air, ainsi qu’un bon Dieu.
98Là-haut, chambre 401, les rivales d’autrefois ont veillé le corps en parlant de la guerre ; puis toutes se sauvent, et Rose Mignon sort la dernière.
99– Ah ! elle est changée, elle est changée, murmurait Rose Mignon, demeurée la dernière.
100Elle partit, elle ferma la porte. Nana restait seule, la face en l’air, dans la clarté de la bougie. C’était un charnier, un tas d’humeur et de sang, une pelletée de chair corrompue, jetée là, sur un coussin. Les pustules avaient envahi la figure entière, un bouton touchant l’autre ; et, flétries, affaissées, d’un aspect grisâtre de boue, elles semblaient déjà une moisissure de la terre, sur cette bouillie informe, où l’on ne retrouvait plus les traits. Un oeil, celui de gauche, avait complètement sombré dans le bouillonnement de la purulence ; l’autre, à demi ouvert, s’enfonçait, comme un trou noir et gâté. Le nez suppurait encore. Toute une croûte rougeâtre partait d’une joue, envahissait la bouche, qu’elle tirait dans un rire abominable. Et, sur ce masque horrible et grotesque du néant, les cheveux, les beaux cheveux, gardant leur flambée de soleil, coulaient en un ruissellement d’or. Vénus se décomposait. Il semblait que le virus pris par elle dans les ruisseaux, sur les charognes tolérées, ce ferment dont elle avait empoisonné un peuple, venait de lui remonter au visage et l’avait pourri.
101La chambre était vide. Un grand souffle désespéré monta du boulevard et gonfla le rideau.