1Une traversée du roman en extraits choisis, à lire en une vingtaine de minutes. Ce ne sont pas un résumé : ce sont les mots mêmes de Zola, cousus pour suivre l’ascension, la disgrâce puis le retour au pouvoir d’Eugène Rougon.
2Le président était encore debout, au milieu du léger tumulte que son entrée venait de produire. Il s’assit, en disant à demi-voix, négligemment :
3– La séance est ouverte.
4Et il classa les projets de loi, placés devant lui, sur le bureau. À sa gauche, un secrétaire, myope, le nez sur le papier, lisait le procès-verbal de la dernière séance, d’un balbutiement rapide que pas un député n’écoutait. Dans le brouhaha de la salle, cette lecture n’arrivait qu’aux oreilles des huissiers, très dignes, très corrects, en face des poses abandonnées des membres de la Chambre.
5Il n’y avait pas cent députés présents. Les uns se renversaient à demi sur les banquettes de velours rouge, les yeux vagues, sommeillant déjà. D’autres, pliés au bord de leurs pupitres, comme sous l’ennui de cette corvée d’une séance publique, battaient doucement l’acajou du bout de leurs doigts. Par la baie vitrée qui taillait dans le ciel une demi-lune grise, tout le pluvieux après-midi de mai entrait, tombant d’aplomb, éclairant régulièrement la sévérité pompeuse de la salle. La lumière descendait les gradins en une large nappe rougie, d’un éclat sombre, allumée çà et là d’un reflet rose, aux encoignures des bancs vides ; tandis que, derrière le président, la nudité des statues et des sculptures arrêtait des pans de clarté blanche.
6Ce jour-là, la Chambre n’attend qu’un homme : Eugène Rougon, président du Conseil d’État, dont la rumeur annonce la disgrâce. Il paraît enfin.
7Rougon, qui venait d’être introduit avec le cérémonial d’usage, était déjà assis entre deux conseillers d’État, au banc des commissaires du gouvernement, une sorte de caisse d’acajou énorme, installée au bas du bureau, à la place même de la tribune supprimée. Il crevait de ses larges épaules son uniforme de drap vert, chargé d’or au collet et aux manches. La face tournée vers la salle, avec sa grosse chevelure grisonnante plantée sur son front carré, il éteignait ses yeux sous d’épaisses paupières toujours à demi baissées ; et son grand nez, ses lèvres taillées en pleine chair, ses joues longues où ses quarante-six ans ne mettaient pas une ride, avaient une vulgarité rude, que transfigurait par éclairs la beauté de la force. Il resta adossé, tranquillement, le menton dans le collet de son habit, sans paraître voir personne, l’air indifférent et un peu las.
8Dans les tribunes, sa cour de fidèles est venue — les Charbonnel, madame Correur, le colonel Jobelin, la jolie madame Bouchard — et, dans la loge du Corps diplomatique, la belle Clorinde Balbi.
9Sur les bancs, les députés se penchaient, pour voir la mine qu’il faisait. Un chuchotement de remarques discrètes courait d’oreille à oreille. Mais l’entrée de Rougon produisait surtout une vive impression dans les tribunes. Les Charbonnel, pour montrer qu’ils étaient là, allongeaient leur paire de faces ravies, au risque de tomber. Madame Correur avait eu une légère toux, sortant un mouchoir qu’elle agitait légèrement, sous le prétexte de le porter à ses lèvres. Le colonel Jobelin s’était redressé, et la jolie madame Bouchard, redescendue vivement au premier banc, soufflait un peu, en refaisant le nœud de son chapeau, pendant que M. d’Escorailles, derrière elle, restait muet, très contrarié. Quant à la belle Clorinde, elle ne se gêna point. Voyant que Rougon ne levait pas les yeux, elle tapa à petits coups très distincts sa jumelle sur le marbre de la colonne contre laquelle elle s’appuyait ; et, comme il ne la regardait toujours pas, elle dit à sa mère, d’une voix si claire, que toute la salle l’entendit :
10– Il boude donc, le gros sournois !
11Une loi locale est en discussion ; du banc des commissaires du gouvernement, une seule phrase de lui suffit.
12Rougon ne bougeait pas, les mains nouées sur les cuisses, la nuque appuyée contre le banc d’acajou. Depuis que la discussion était ouverte, sa carrure semblait s’alourdir encore. Et, lentement, comme le premier orateur faisait mine de vouloir répliquer, il souleva son grand corps, sans se mettre debout tout à fait, disant d’une voix pâteuse cette seule phrase :
13– Monsieur le rapporteur a oublié d’ajouter que le ministre de l’Intérieur et le ministre des Finances ont approuvé le projet de loi.
14Il se laissa retomber, il s’abandonna de nouveau, dans son attitude de taureau assoupi. Parmi les députés, il y avait eu un petit frémissement. L’orateur se rassit, en saluant du buste. Et la loi fut votée. Les quelques membres qui suivaient curieusement le débat prirent des mines indifférentes.
15La séance s’achève ; dans le vestibule, les amis guettent. Béjuin, lancé aux nouvelles, revient enfin.
16– Eh bien ? lui demanda-t-on.
17– Eh bien ! la démission est acceptée, Rougon se retire.
18Le lendemain, au Conseil d’État, Rougon vide ses tiroirs et brûle ses papiers, aidé de Delestang, un bel homme très riche qu’il protège.
19Rougon lut la lettre et l’alluma tranquillement à la bougie. C’était une lettre délicate. Et ils causèrent, par phrases coupées, s’interrompant à toutes les minutes, le nez dans des paperasses. Rougon remerciait Delestang d’être venu l’aider. Ce « bon ami » était le seul avec lequel il pût à l’aise laver le linge sale de ses cinq années de présidence. Il l’avait connu à l’Assemblée législative, où ils siégeaient tous les deux sur le même banc, côte à côte. C’était là qu’il avait éprouvé un véritable penchant pour ce bel homme, en le trouvant adorablement sot, creux et superbe. Il disait d’ordinaire, d’un air convaincu, que « ce diable de Delestang irait loin ». Et il le poussait, se l’attachait par la reconnaissance, l’utilisait comme un meuble dans lequel il enfermait tout ce qu’il ne pouvait garder sur lui.
20Un à un, les amis envahissent le cabinet, chacun rappelant son affaire en souffrance : la concession de chemin de fer de Kahn, l’héritage des Charbonnel, les pétitions de madame Correur. Au moment des adieux, la bande se presse encore à la porte.
21– Nous irons tous vous voir, criait le colonel.
22– Il ne faut pas que vous vous enterriez, disaient plusieurs voix.
23M. Kahn réclama du geste le silence. Puis, il lança la fameuse phrase :
24– Vous ne vous appartenez pas, vous appartenez à vos amis et à la France.
25Rougon fréquente l’hôtel de la comtesse Balbi, où sa fille Clorinde pose en Diane chasseresse pour le peintre Luigi. Elle lui avait promis de lui montrer quelque chose qui le tirerait de ses humeurs noires.
26– Ne m’avez-vous pas prié de passer pour me montrer quelque chose ? demanda-t-il.
27Elle ne répondit pas tout de suite, très grave, toute à la pose. Il dut insister :
28– Qu’est-ce donc, ce que vous vouliez me montrer ?
29– Moi ! dit-elle.
30Elle dit cela d’une voix souveraine, sans un geste, campée sur la table, dans sa pose de déesse. Rougon, très sérieux à son tour, recula d’un pas, la regarda lentement. Et elle était vraiment superbe, avec son profil pur, son cou délié, qu’une ligne tombante attachait à ses épaules. Elle avait surtout cette beauté royale, la beauté du buste. Ses bras ronds, ses jambes rondes, gardaient un luisant de marbre. Sa hanche gauche, légèrement avancée, la ployait un peu, la main droite en l’air, découvrant de l’aisselle au talon une longue ligne puissante et souple, creusée à la taille, renflée à la cuisse. Elle s’appuyait de l’autre main sur son arc, de l’air tranquillement fort de la chasseresse antique, insoucieuse de sa nudité, dédaigneuse de l’amour des hommes, froide, hautaine, immortelle.
31Des semaines durant, Clorinde se laisse désirer sans jamais se donner. Un matin, dans l’écurie de la rue Marbeuf, Rougon veut la prendre de force ; elle lui cingle la figure d’un coup de cravache, à toute volée.
32– Pourquoi ne voulez-vous pas de moi ?
33Elle ne daigna pas répondre. Elle était debout, immobile, la face toute blanche, dans une tranquillité hautaine de statue.
34– Pourquoi ne voulez-vous pas ? répéta-t-il. Vous m’avez bien laissé prendre vos bras nus... Dites-moi seulement pourquoi vous ne voulez pas.
35Elle restait grave, supérieure à l’injure, les yeux ailleurs.
36– Parce que, dit-elle enfin.
37Et, le regardant, elle reprit, au bout d’un silence :
38– Épousez-moi... Après, tout ce que vous voudrez.
39Il eut un rire contraint, un rire bête et blessant, qu’il accompagna d’un refus de la tête.
40– Alors, jamais ! s’écria-t-elle, entendez-vous, jamais, jamais !
41Rougon se venge en homme fort : quelques jours plus tard, il vient lui-même demander la main de Clorinde pour son ami Delestang. Elle l’écoute jusqu’au bout.
42– Vous voulez ce mariage ? dit-elle avec lenteur.
43Il n’hésita pas, il répondit en haussant la voix :
44– Oui.
45– Eh bien ! faites.
46Et tous deux, à petits pas, ils revinrent vers la porte, ils sortirent sur le palier, l’air très calme. Rougon gardait seulement aux tempes les quelques gouttes de sueur que venait de lui coûter sa dernière victoire. Clorinde se redressait, dans la certitude de sa force. Ils demeurèrent un moment face à face, muets, n’ayant plus rien à se dire, ne pouvant se séparer pourtant. Enfin, comme il s’en allait en lui donnant une poignée de main, elle le retint par une courte pression, elle lui dit sans colère :
47– Vous vous croyez plus fort que moi... Vous avez tort... Un jour, vous pourrez avoir des regrets.
48Elle ne le menaça pas davantage. Elle s’accouda sur la rampe, pour le regarder descendre. Quand il fut en bas, il leva la tête, et ils se sourirent. Elle n’avait pas la vengeance puérile, elle rêvait déjà de l’écraser par quelque triomphe d’apothéose. En rentrant dans le cabinet, elle se surprit à dire, à demi-voix :
49– Ah ! tant pis ! Tous les chemins mènent à Rome.
50Et Rougon jette Delestang dans les bras de Clorinde.
51Six semaines plus tard, au sortir de la Madeleine, où le mariage venait d’être célébré avec une pompe extraordinaire, Rougon répondit à un député, qui s’étonnait du choix de Delestang :
52– Que voulez-vous ! Je l’ai averti cent fois... Il devait être roulé par une femme.
53Marié lui aussi, à la grave Véronique Beulin-d’Orchère, Rougon s’enferme rue Marbeuf et attend son heure.
54Pendant les premiers mois, Rougon s’enferma, se recueillant, se préparant aux luttes qu’il rêvait. C’était, chez lui, un amour du pouvoir pour le pouvoir, dégagé des appétits de vanité, de richesses, d’honneurs. D’une ignorance crasse, d’une grande médiocrité dans toutes les choses étrangères au maniement des hommes, il ne devenait véritablement supérieur que par ses besoins de domination. Là, il aimait son effort, il idolâtrait son intelligence. Être au-dessus de la foule où il ne voyait que des imbéciles et des coquins, mener le monde à coups de trique, cela développait dans l’épaisseur de sa chair un esprit adroit, d’une extraordinaire énergie. Il ne croyait qu’en lui, avait des convictions comme on a des arguments, subordonnait tout à l’élargissement continu de sa personnalité. Sans vice aucun, il faisait en secret des orgies de toute-puissance. S’il tenait de son père la carrure lourde des épaules, l’empâtement du masque, il avait reçu de sa mère, cette terrible Félicité qui gouvernait Plassans, une flamme de volonté, une passion de la force, dédaigneuse des petits moyens et des petites joies ; et il était certainement le plus grand des Rougon.
55Les mois passent ; la bande, qui vit suspendue à sa fortune, s’impatiente et complote de le pousser au pouvoir malgré lui. Un soir d’octobre, l’occasion paraît.
56Cependant, quinze jours s’écoulèrent. Clorinde, très écoutée de toute la bande, avait décidé qu’il serait mauvais d’attaquer le grand homme en face. On attendait une occasion. Un dimanche soir, vers le milieu d’octobre, comme les amis se trouvaient réunis au complet dans le salon de la rue Marbeuf, Rougon dit en souriant :
57– Vous ne savez pas ce que j’ai reçu aujourd’hui ?
58Et il prit derrière la pendule une carte rose, qu’il montra.
59– Une invitation à Compiègne.
60À ce moment, le valet de chambre ouvrit discrètement la porte. L’homme que Monsieur attendait était là. Rougon s’excusa et sortit. Clorinde s’était levée, écoutant. Puis, dans le silence, elle dit avec énergie :
61– Il faut qu’il aille à Compiègne.
62À Compiègne, Clorinde manœuvre : elle affole la jalousie de madame de Llorentz, qui jette sur le bureau de l’empereur les lettres compromettantes de son amant Marsy, ministre de l’Intérieur et rival de Rougon. Au soir de la curée aux flambeaux, l’empereur se tourne vers son invité.
63L’empereur, tout de suite, tourna le dos. Et comme Rougon se trouvait à côté de lui, il parut sortir de la profonde rêverie qui le tenait maussade depuis le dîner.
64– Monsieur Rougon, dit-il, j’ai songé à votre affaire... Il y a des obstacles, beaucoup d’obstacles.
65Il s’arrêta, il ouvrit les lèvres, les referma. Puis, s’en allant, il dit encore :
66– Il faut rester à Paris, monsieur Rougon.
67Clorinde, qui entendit, eut un geste vif de triomphe. Le mot de l’empereur ayant couru, tous les visages redevinrent graves et anxieux, pendant que Rougon traversait lentement les groupes, se dirigeant vers la galerie des Cartes.
68De retour à Paris, Rougon attend toujours. Un soir de janvier, Gilquin, un ancien compagnon de misère devenu son indicateur, lui apporte une « drôle d’affaire » surprise derrière la cloison d’une chambre d’hôtel.
69– Eh bien ! ils étaient deux, un jeune de vingt-cinq ans, assez gentil, et un vieux qui doit avoir dépassé la cinquantaine, petit, maigre, maladif... Les gaillards examinaient des pistolets, des poignards, des épées, toutes sortes d’armes neuves dont l’acier luisait... Ils parlaient dans un jargon à eux, que je ne comprenais pas d’abord. Mais, à certains mots, j’ai reconnu de l’italien. Tu sais, j’ai voyagé en Italie, pour les pâtes. Alors, je me suis appliqué, et j’ai compris, mon bon... Ce sont des messieurs qui sont venus à Paris pour assassiner l’empereur. Voilà !
70Avant de partir dîner, Gilquin lâche le dernier détail.
71Alors, il se pencha, il ajouta d’une voix sifflante :
72– C’est pour demain soir... On doit nettoyer Badinguet devant l’Opéra, à son entrée au théâtre. La voiture, les aides de camp, la clique, tout sera balayé du coup.
73Rougon garde l’avertissement pour lui.
74Le lendemain soir, trois bombes éclataient sous la voiture de l’empereur, devant l’Opéra. Une épouvantable panique s’emparait de la foule entassée dans la rue Le Peletier. Plus de cinquante personnes étaient frappées. Une femme en robe de soie bleue, tuée roide, barrait le ruisseau. Deux soldats agonisaient sur le pavé. Un aide de camp, blessé à la nuque, laissait derrière lui des gouttes de sang. Et, sous la lueur crue du gaz, au milieu de la fumée, l’empereur descendu sain et sauf de la voiture criblée de projectiles, saluait. Son chapeau seul était troué d’un éclat de bombe.
75L’attentat manqué rend nécessaire l’homme à poigne.
76Dix jours plus tard, Rougon remplaça au ministère de l’Intérieur M. de Marsy, qui fut nommé président du Corps législatif.
77Ministre de l’Intérieur, armé de la loi de sûreté générale, Rougon règne.
78Au-dehors, la France, peureuse, se taisait. L’empereur, en appelant Rougon au pouvoir, voulait des exemples. Il connaissait sa poigne de fer ; il lui avait dit, au lendemain de l’attentat, dans la colère de l’homme sauvé : « Pas de modération ! Il faut qu’on vous craigne ! » Et il venait de l’armer de cette terrible loi de sûreté générale, qui autorisait l’internement en Algérie ou l’expulsion hors de l’Empire de tout individu condamné pour un fait politique. Bien qu’aucune main française n’eût trempé dans le crime de la rue Le Peletier, les républicains allaient être traqués et déportés ; c’était le coup de balai des dix mille suspects, oubliés le 2 Décembre. On parlait d’un mouvement préparé par le parti révolutionnaire ; on avait, disait-on, saisi des armes et des papiers. Dès le milieu de mars, trois cent quatre-vingts internés étaient embarqués à Toulon. Maintenant, tous les huit jours, un convoi partait. Le pays tremblait, dans la terreur qui sortait, comme une fumée d’orage, du cabinet de velours vert, où Rougon riait tout seul, en s’étirant les bras.
79Reste à remplir les quotas : une liste répartit sur toute la France le nombre d’arrestations jugées nécessaires, département par département. Le préfet de la Somme, convoqué, attend son chiffre.
80Il tournait les feuillets, clignait ses grosses paupières. Enfin, il leva la tête et regarda le fonctionnaire en face.
81– Monsieur le préfet, vous avez douze arrestations à faire.
82Le préfet, perplexe, demande qu’on lui désigne les personnes.
83– Oh ! arrêtez qui vous voudrez !... Je ne puis pas m’occuper de ces détails. Je serais débordé. Et partez ce soir, procédez aux arrestations dès demain... Ah ! pourtant, je vous conseille de frapper haut. Vous avez bien là-bas des avocats, des négociants, des pharmaciens, qui s’occupent de politique. Coffrez-moi tout ce monde-là. Ça fait plus d’effet.
84À Niort, où il inaugure en triomphe le chemin de fer de Kahn, Rougon laisse arrêter le notaire Martineau, frère de madame Correur, qui convoite son héritage. Le vieillard, frappé de paralysie pendant l’arrestation, meurt dans la nuit ; au bal de la préfecture, madame Correur vient l’annoncer à Rougon.
85Madame Correur cessa de se tamponner les yeux. Elle le regarda, en s’écriant de sa voix naturelle :
86– Mais il est mort !
87Et elle reprit tout de suite son ton éploré, la figure de nouveau au fond de son mouchoir.
88– Mon Dieu ! mon Dieu ! mon pauvre Martineau !
89Mort ! Rougon sentit un petit frisson lui courir à fleur de peau. Il ne trouva pas une parole. Pour la première fois, il eut conscience d’un trou devant lui, d’un trou plein d’ombre, dans lequel, peu à peu, on le poussait. Voilà que cet homme était mort, maintenant ! Jamais il n’avait voulu cela. Les faits allaient trop loin.
90Les scandales s’accumulent autour de la bande. À Saint-Cloud, l’empereur retient son ministre après le Conseil et, un à un, égrène les griefs contre ses amis.
91– Je ne vous parlerai pas de cet huissier, un de vos protégés, un nommé Merle, n’est-ce pas ? Il se grise, il est insolent, le public et les employés s’en plaignent... Tout cela est très fâcheux, très fâcheux.
92Puis, haussant la voix, concluant brusquement :
93– Vous avez trop d’amis, monsieur Rougon. Tous ces gens vous font du tort. Ce serait vous rendre un service que de vous fâcher avec eux... Voyons, accordez-moi la destitution de monsieur Du Poizat et promettez-moi d’abandonner les autres.
94Rougon, impassible, répond en sollicitant de nouvelles faveurs pour les siens.
95– Est-ce tout ? demanda l’empereur qui s’était remis à sourire. Vous êtes un patron héroïque. Vos amis doivent vous adorer.
96– Non, sire, ils ne m’adorent pas, ils me soutiennent, dit Rougon avec sa rude franchise.
97Le mot parut frapper beaucoup le souverain. Rougon venait de livrer tout le secret de sa fidélité ; le jour où il aurait laissé dormir son crédit, son crédit serait mort ; et, malgré le scandale, malgré le mécontentement et la trahison de sa bande, il n’avait qu’elle, il ne pouvait s’appuyer que sur elle, il se trouvait condamné à l’entretenir en santé, s’il voulait se bien porter lui-même. Plus il obtenait pour ses amis, plus les faveurs semblaient énormes et peu méritées, et plus il était fort.
98Gorgée de bienfaits, la bande pourtant se détache : chaque jeudi et chaque dimanche, chez Clorinde, on juge désormais le « gros homme » et l’on s’aplatit devant Delestang, le plus sot de la bande. Clorinde lâche enfin le mot que tous attendent.
99– La situation de ministre de l’Agriculture et du Commerce est tout à fait secondaire, fit remarquer M. Kahn, afin de brusquer les choses.
100C’était toucher à une plaie vive. Clorinde souffrait de voir son mari parqué dans ce qu’elle appelait « un petit ministère ». Elle s’assit brusquement sur son séant, en lâchant le mot attendu :
101– Eh ! il sera à l’Intérieur quand nous voudrons !
102L’occasion vient d’elle-même : pour complaire aux Charbonnel, Rougon a fait fouiller par les gendarmes un couvent de Faverolles, jusqu’aux paillasses des sœurs. Le scandale est immense ; chez Clorinde, on exulte.
103Alors, pendant que les autres discutaient, M. de Plouguern s’approcha d’elle, glissa une main au bord de son corsage, pour lui pincer familièrement le sein. Et, avec son ricanement sceptique, du ton libre d’un grand seigneur qui a roulé dans tous les mondes, il souffla à l’oreille de la jeune femme :
104– Il a touché au bon Dieu, il est foutu !
105Rougon envoie sa démission à l’empereur, sûr d’être retenu une fois encore. La réponse le rejoint en pleine vente de charité, sous les yeux de Clorinde, qui sert au buffet, un collier de chien au cou, gravé aux armes de son impérial servage.
106Et, à l’aide d’un canif, il fendit l’enveloppe, soigneusement. D’un regard il eut parcouru les quelques lignes. L’empereur acceptait sa démission. Pendant près d’une minute, il tint le papier sur son visage, comme pour le relire. Il avait peur de ne plus être maître du calme de sa face. Un soulèvement terrible se faisait en lui ; une rébellion de toute sa force qui ne voulait pas accepter la chute, le secouait furieusement, jusqu’aux os ; s’il ne s’était pas roidi, il aurait crié, fendu la table à coups de poing. Le regard toujours fixé sur la lettre, il revoyait l’empereur tel qu’il l’avait vu à Saint-Cloud, avec sa parole molle, son sourire entêté, lui renouvelant sa confiance, lui confirmant ses instructions. Quelle longue pensée de disgrâce devait-il donc mûrir, derrière son visage voilé, pour le briser si brusquement, en une nuit, après l’avoir vingt fois retenu au pouvoir ?
107Enfin Rougon, d’un effort suprême, se vainquit. Il releva sa face, où pas un trait ne bougeait ; il remit la lettre dans sa poche, d’un geste indifférent. Mais Clorinde avait appuyé ses deux mains sur la petite table. Elle se courba dans un mouvement d’abandon, elle murmura, les coins de la bouche frémissants :
108– Je le savais. J’étais là-bas encore ce matin... Mon pauvre ami !
109Et elle le plaignait d’une voix si cruellement moqueuse, qu’il la regarda de nouveau les yeux dans les yeux. Elle ne dissimulait plus, d’ailleurs. Elle tenait la jouissance attendue depuis des mois, goûtant sans hâte, phrase à phrase, la volupté de se montrer enfin à lui en ennemie implacable et vengée.
110– Je n’ai pas pu vous défendre, continua-t-elle. Vous ignorez sans doute...
111Elle n’acheva pas. Puis, elle demanda, d’un air aigu :
112– Devinez qui vous remplace à l’Intérieur ?
113Il eut un geste d’insouciance. Mais elle le fatiguait de son regard. Elle finit par lâcher ce seul mot :
114– Mon mari !
115Il paie son verre d’eau sucrée, y ajoute deux sous « pour la fille », et reste un moment assis sous les regards de ses anciens familiers.
116Rougon n’osa pas se mettre debout tout de suite. Il avait les jambes molles, il craignait de fléchir, et il voulait se retirer comme il était venu, solide, la face calme. Il redoutait surtout de passer devant ses anciens familiers, dont les cous tendus, les oreilles élargies, les yeux braqués, n’avaient pas perdu un seul incident de la scène. Il promena ses regards quelques minutes encore, jouant l’indifférence. Il songeait. Un nouvel acte de sa vie politique était donc fini. Il tombait, miné, rongé, dévoré par sa bande. Ses fortes épaules craquaient sous les responsabilités, sous les sottises et les vilenies qu’il avait prises à son compte, par une forfanterie de gros homme, un besoin d’être un chef redouté et généreux. Ses muscles de taureau rendaient simplement sa chute plus retentissante, l’écroulement de sa coterie plus vaste. Les conditions mêmes du pouvoir, la nécessité d’avoir derrière soi des appétits à satisfaire, de se maintenir grâce à l’abus de son crédit, avaient fatalement fait de la débâcle une question de temps. Et, à cette heure, il se rappelait le travail lent de sa bande, ces dents aiguës qui chaque jour mangeaient un peu de sa force. Ils étaient autour de lui ; ils lui grimpaient aux genoux, puis à la poitrine, puis à la gorge, jusqu’à l’étrangler ; ils lui avaient tout pris, ses pieds pour monter, ses mains pour voler, sa mâchoire pour mordre et engloutir ; ils habitaient dans ses membres, en tiraient leur joie et leur santé, s’en donnaient des ripailles, sans songer au lendemain. Puis, aujourd’hui, l’ayant vidé, entendant le craquement de la charpente, ils filaient, pareils à ces rats que leur instinct avertit de l’éboulement prochain des maisons, dont ils ont émietté les murs. Toute la bande était luisante, florissante. Elle s’engraissait déjà d’un autre embonpoint. M. Kahn venait de vendre son chemin de fer de Niort à Angers au comte de Marsy. Le colonel devait obtenir, la semaine suivante, une situation dans les palais impériaux. M. Bouchard avait la promesse formelle que son protégé, l’intéressant Georges Duchesne, serait nommé sous-chef de bureau dès l’entrée de Delestang au ministère de l’Intérieur. Madame Correur se réjouissait d’une grosse maladie de madame Martineau, croyant déjà habiter sa maison de Coulonges, mangeant ses rentes en bonne bourgeoise, faisant du bien dans le canton. M. Béjuin était certain de recevoir la visite de l’empereur à sa cristallerie, vers l’automne. M. d’Escorailles enfin, vivement sermonné par le marquis et la marquise, se mettait aux genoux de Clorinde, gagnait un poste de sous-préfet par son seul émerveillement à la regarder servir des petits verres. Et Rougon, en face de la bande gorgée, se trouvait plus petit qu’autrefois, les sentait énormes à leur tour, écrasé sous eux, sans oser encore quitter sa chaise, de peur de les voir sourire, s’il trébuchait.
117L’Empire, cependant, vire au libéralisme — et ménage à Rougon une dernière métamorphose.
118Trois ans plus tard, un jour de mars, il y avait une séance très orageuse au Corps législatif. On y discutait l’adresse pour la première fois.
119À la tribune, ministre sans portefeuille chargé de défendre la politique nouvelle, Rougon répond à l’opposition qui vient de qualifier le 2 Décembre de crime.
120– Nous aussi nous sommes des révolutionnaires, si l’on entend par ce mot des hommes de progrès, décidés à rendre au pays, une à une, toutes les sages libertés...
121Pendant plus d’une heure, il célèbre les libertés qu’il a passé sa vie à étrangler ; un second discours, un agenouillement public devant le pape, et la salle croule sous les applaudissements.
122À la sortie, Clorinde guetta Rougon. Ils n’avaient plus échangé une parole depuis trois ans. Lorsqu’il parut, rajeuni, comme allégé, ayant démenti en une heure toute sa vie politique, prêt à satisfaire, sous la fiction du parlementarisme, son furieux appétit d’autorité, elle céda à un entraînement, elle alla vers lui, la main tendue, les yeux attendris et humides d’une caresse, en disant :
123– Vous êtes tout de même d’une jolie force, vous !