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Recueil de poèmes (1913) : de Zone à Vendémiaire, le poète marche dans le Paris des autobus et des émigrants, longe le Rhin, croise Merlin, Salomé et la Loreley, voit l'amour s'en aller sous le pont Mirabeau et écrit depuis sa cellule de la Santé.
1Cette version courte est faite exclusivement de poèmes réels d’« Alcools », copiés mot pour mot et donnés en entier, cousus par de brèves liaisons en italique. Un recueil n’a pas d’intrigue à résumer : il a une architecture. On en suit ici l’ordre, de « Zone » aux « Cors de chasse », avec un échantillon de pièces entières plutôt qu’un résumé. Pour le texte intégral, choisissez « Texte intégral » dans le sélecteur de versions.
2Le recueil s’ouvre sur « Zone » : une longue marche dans Paris, du matin à l’aube suivante, où le monde moderne et les souvenirs d’une vie se bousculent sans ponctuation.
3À la fin tu es las de ce monde ancien
4Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
5Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
6Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
7La religion seule est restée toute neuve la religion
8Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation
9Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
10L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
11Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
12D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin
13Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
14Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
15Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policières
16Portraits des grands hommes et mille titres divers
17J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
18Neuve et propre du soleil elle était le clairon
19Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
20Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
21Le matin par trois fois la sirène y gémit
22Une cloche rageuse y aboie vers midi
23Les inscriptions des enseignes et des murailles
24Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
25J’aime la grâce de cette rue industrielle
26Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes
27Voilà la jeune rue et tu n’es encore qu’un petit enfant
28Ta mère ne t’habille que de bleu et de blanc
29Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize
30Vous n’aimez rien tant que les pompes de l’Église
31Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette
32Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
33Tandis qu’éternelle et adorable profondeur améthyste
34Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
35C’est le beau lys que tous nous cultivons
36C’est la torche aux cheveux roux que n’éteint pas le vent
37C’est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
38C’est l’arbre toujours touffu de toutes les prières
39C’est la double potence de l’honneur et de l’éternité
40C’est l’étoile à six branches
41C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
42C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
43Il détient le record du monde pour la hauteur
44Pupille Christ de l’œil
45Vingtième pupille des siècles il sait y faire
46Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l’air
47Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
48Ils disent qu’il imite Simon Mage en Judée
49Ils crient s’il sait voler qu’on l’appelle voleur
50Les anges voltigent autour du joli voltigeur
51Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane
52Flottent autour du premier aéroplane
53Ils s’écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-Eucharistie
54Ces prêtres qui montent éternellement en élevant l’hostie
55L’avion se pose enfin sans refermer les ailes
56Le ciel s’emplit alors de millions d’hirondelles
57À tire-d’aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
58D’Afrique arrivent les ibis les flamands les marabouts
59L’oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
60Plane tenant dans les serres le crâne d’Adam la première tête
61L’aigle fond de l’horizon en poussant un grand cri
62Et d’Amérique vient le petit colibri
63De Chine sont venus les pihis longs et souples
64Qui n’ont qu’une seule aile et qui volent par couples
65Puis voici la colombe esprit immaculé
66Qu’escortent l’oiseau-lyre et le paon ocellé
67Le phénix ce bûcher qui soi-même s’engendre
68Un instant voile tout de son ardente cendre
69Les sirènes laissant les périlleux détroits
70Arrivent en chantant bellement toutes trois
71Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
72Fraternisent avec la volante machine
73Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
74Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent
75L’angoisse de l’amour te serre le gosier
76Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
77Si tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monastère
78Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
79Tu te moques de toi et comme le feu de l’Enfer ton rire pétille
80Les étincelles de ton rire dorent le fonds de ta vie
81C’est un tableau pendu dans un sombre musée
82Et quelquefois tu vas la regarder de près
83Aujourd’hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
84C’était et je voudrais ne pas m’en souvenir c’était au déclin de la beauté
85Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m’a regardé à Chartres
86Le sang de votre Sacré-Cœur m’a inondé à Montmartre
87Je suis malade d’ouïr les paroles bienheureuses
88L’amour dont je souffre est une maladie honteuse
89Et l’image qui te possède te fait survivre dans l’insomnie et dans l’angoisse
90C’est toujours près de toi cette image qui passe
91Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
92Sous les citronniers qui sont en fleur toute l’année
93Avec tes amis tu te promènes en barque
94L’un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques
95Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
96Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur
97Tu es dans le jardin d’une auberge aux environs de Prague
98Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
99Et tu observes au lieu d’écrire ton conte en prose
100La cétoine qui dort dans le cœur de la rose
101Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
102Tu étais triste à mourir le jour où tu t’y vis
103Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
104Les aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à rebours
105Et tu recules aussi dans ta vie lentement
106En montant au Hradchin et le soir en écoutant
107Dans les tavernes chanter des chansons tchèques
108Te voici à Marseille au milieu des pastèques
109Te voici à Coblence à l’hôtel du Géant
110Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon
111Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
112Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
113On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
114Je m’en souviens j’y ai passé trois jours et autant à Gouda
115Tu es à Paris chez le juge d’instruction
116Comme un criminel on te met en état d’arrestation
117Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
118Avant de t’apercevoir du mensonge et de l’âge
119Tu as souffert de l’amour à vingt et à trente ans
120J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps
121Tu n’oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
122Sur toi sur celle que j’aime sur tout ce qui t’a épouvanté
123Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
124Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
125Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
126Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
127Ils espèrent gagner de l’argent dans l’Argentine
128Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
129Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre cœur
130Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
131Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
132Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
133Je les ai vus souvent le soir ils prennent l’air dans la rue
134Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
135Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
136Elles restent assises exsangues au fond des boutiques
137Tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux
138Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux
139Tu es la nuit dans un grand restaurant
140Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
141Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant
142Elle est la fille d’un sergent de ville de Jersey
143Ses mains que je n’avais pas vues sont dures et gercées
144J’ai une pitié immense pour les coutures de son ventre
145J’humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche
146Tu es seul le matin va venir
147Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues
148La nuit s’éloigne ainsi qu’une belle Métive
149C’est Ferdine la fausse ou Léa l’attentive
150Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
151Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie
152Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
153Dormir parmi tes fétiches d’Océanie et de Guinée
154Ils sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance
155Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances
158Après cette déambulation vient la chanson la plus célèbre du livre, écrite pour l’amour perdu : la Seine coule, le refrain revient, et le poète reste.
159Sous le pont Mirabeau coule la Seine
161Faut-il qu’il m’en souvienne
162La joie venait toujours après la peine
163Vienne la nuit sonne l’heure
164Les jours s’en vont je demeure
165Les mains dans les mains restons face à face
167Le pont de nos bras passe
168Des éternels regards l’onde si lasse
169Vienne la nuit sonne l’heure
170Les jours s’en vont je demeure
171L’amour s’en va comme cette eau courante
173Comme la vie est lente
174Et comme l’Espérance est violente
175Vienne la nuit sonne l’heure
176Les jours s’en vont je demeure
177Passent les jours et passent les semaines
179Ni les amours reviennent
180Sous le pont Mirabeau coule la Seine
181Vienne la nuit sonne l’heure
182Les jours s’en vont je demeure
183Le livre enchaîne ensuite sur « La Chanson du Mal-Aimé », longue suite où le poète traîne dans Londres et Paris le souvenir d’un amour perdu. Plus loin, l’automne fait son entrée, saison du recueil entier : un pré, des vaches, et des yeux qui empoisonnent.
184Le pré est vénéneux mais joli en automne
186Lentement s’empoisonnent
187Le colchique couleur de cerne et de lilas
188Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
189Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
190Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne
191Les enfants de l’école viennent avec fracas
192Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica
193Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
194Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
195Qui battent comme les fleurs battent au vent dément
196Le gardien du troupeau chante tout doucement
197Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
198Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne
199Les saltimbanques et les arlequins traversent plusieurs poèmes d’« Alcools ». Ici, le spectacle se donne à la tombée du jour, sous des astres pâles.
200A Mademoiselle Marie Laurencin
201Frôlée par les ombres des morts
202Sur l’herbe où le jour s’exténue
203L’arlequine s’est mise nue
204Et dans l’étang mire son corps
205Un charlatan crépusculaire
206Vante les tours que l’on va faire
207Le ciel sans teinte est constellé
208D’astres pâles comme du lait
209Sur les tréteaux l’arlequin blême
210Salue d’abord les spectateurs
211Des sorciers venus de Bohême
212Quelques fées et les enchanteurs
213Ayant décroché une étoile
214Il la manie à bras tendu
215Tandis que des pieds un pendu
216Sonne en mesure les cymbales
217L’aveugle berce un bel enfant
218La biche passe avec ses faons
219Le nain regarde d’un air triste
220Grandir l’arlequin trismégiste
221Une vision brève, lointaine et ironique : une femme dans un jardin du Texas, et deux boutons qui manquent.
223Entre Mobile et Galveston il y a
224Un grand jardin tout plein de roses
225Il contient aussi une villa
226Qui est une grande rose
227Une femme se promène souvent
228Dans le jardin toute seule
229Et quand je passe sur la route bordée de tilleuls
231Comme cette femme est mennonite
232Ses rosiers et ses vêtements n’ont pas de boutons
233Il en manque deux à mon veston
234La dame et moi suivons presque le même rite
235Vient une chanson de danse et de neige, adressée à une Marie qui ne revient pas, et qui finit au bord de la Seine.
236Vous y dansiez petite fille
237Y danserez-vous mère-grand
238C’est la maclotte qui sautille
239Toutes les cloches sonneront
240Quand donc reviendrez-vous Marie
241Des masques sont silencieux
242Et la musique est si lointaine
243Qu’elle semble venir des cieux
244Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
245Et mon mal est délicieux
246Les brebis s’en vont dans la neige
247Flocons de laine et ceux d’argent
248Des soldats passent et que n’ai-je
249Un cœur à moi ce cœur changeant
250Changeant et puis encor que sais-je
251Sais-je où s’en iront tes cheveux
252Crépus comme mer qui moutonne
253Sais-je où s’en iront tes cheveux
254Et tes mains feuilles de l’automne
255Que jonchent aussi nos aveux
256Je passais au bord de la Seine
257Un livre ancien sous le bras
258Le fleuve est pareil à ma peine
259Il s’écoule et ne tarit pas
260Quand donc finira la semaine
261Le recueil aime aussi les pièces de quelques vers. Celle-ci tient en un brin de bruyère.
262J’ai cueilli ce brin de bruyère
263L’automne est morte souviens-t’en
264Nous ne nous verrons plus sur terre
265Odeur du temps brin de bruyère
266Et souviens-toi que je t’attends
267Apollinaire reprend les figures de la Bible et des légendes pour les faire chanter autrement. Salomé parle elle-même, et sa danse finit en ronde autour de la tête de Jean-Baptiste.
268Pour que sourie encore une fois Jean-Baptiste
269Sire je danserais mieux que les séraphins
270Ma mère dites-moi pourquoi vous êtes triste
271En robe de comtesse à côté du Dauphin
272Mon cœur battait battait très fort à sa parole
273Quand je dansais dans le fenouil en écoutant
274Et je brodais des lys sur une banderole
275Destinée à flotter au bout de son bâton
276Et pour qui voulez-vous qu’à présent je la brode
277Son bâton refleurit sur les bords du Jourdain
278Et tous les lys quand vos soldats ô roi Hérode
279L’emmenèrent se sont flétris dans mon jardin
280Venez tous avec moi là-bas sous les quinconces
281Ne pleure pas ô joli fou du roi
282Prends cette tête au lieu de ta marotte et danse
283N’y touchez pas son front ma mère est déjà froid
284Sire marchez devant trabants marchez derrière
285Nous creuserons un trou et l’y enterrerons
286Nous planterons des fleurs et danserons en rond
287Jusqu’à l’heure où j’aurai perdu ma jarretière
291Les baladins reviennent, cette fois en chemin, par des villages sans église.
293Dans la plaine les baladins
294S’éloignent au long des jardins
295Devant l’huis des auberges grises
296Par les villages sans églises
297Et les enfants s’en vont devant
298Les autres suivent en rêvant
299Chaque arbre fruitier se résigne
300Quand de très loin ils lui font signe
301Ils ont des poids ronds ou carrés
302Des tambours des cerceaux dorés
303L’ours et le singe animaux sages
304Quêtent des sous sur leur passage
305Trois strophes sur l’amour prédit, qu’on poursuit pourtant main dans la main.
306La tzigane savait d’avance
307Nos deux vies barrées par les nuits
308Nous lui dîmes adieu et puis
309De ce puits sortit l’Espérance
310L’amour lourd comme un ours privé
311Dansa debout quand nous voulûmes
312Et l’oiseau bleu perdit ses plumes
313Et les mendiants leurs Ave
314On sait très bien que l’on se damne
315Mais l’espoir d’aimer en chemin
316Nous fait penser main dans la main
317A ce qu’a prédit la tzigane
318L’automne, de nouveau, en quelques vers : un paysan, son bœuf, et une chanson d’infidélité perdue dans le brouillard.
319Dans le brouillard s’en vont un paysan cagneux
320Et son bœuf lentement dans le brouillard d’automne
321Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux
322Et s’en allant là-bas le paysan chantonne
323Une chanson d’amour et d’infidélité
324Qui parle d’une bague et d’un cœur que l’on brise
325Oh! l’automne l’automne a fait mourir l’été
326Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises
327Un homme s’habille de neuf chez un tailleur avant de s’embarquer pour l’Amérique ; le voyage tourne au naufrage intérieur.
L’Émigrant de Landor Road
329Le chapeau à la main il entra du pied droit
330Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi
331Ce commerçant venait de couper quelques têtes
332De mannequins vêtus comme il faut qu’on se vête
333La foule en tous les sens remuait en mêlant
334Des ombres sans amour qui se traînaient par terre
335Et des mains vers le ciel plein de lacs de lumière
336S’envolaient quelquefois comme des oiseaux blancs
337Mon bateau partira demain pour l’Amérique
338Et je ne reviendrai jamais
339Avec l’argent gagné dans les prairies lyriques
340Guider mon ombre aveugle en ces rues que j’aimais
341Car revenir c’est bon pour un soldat des Indes
342Les boursiers ont vendu tous mes crachats d’or fin
343Mais habillé de neuf je veux dormir enfin
344Sous des arbres pleins d’oiseaux muets et de singes
345Les mannequins pour lui s’étant déshabillés
346Battirent leurs habits puis les lui essayèrent
347Le vêtement d’un lord mort sans avoir payé
348Au rabais l’habilla comme un millionnaire
350Regardaient la vitrine
351Les mannequins victimes
352Et passaient enchaînées
353Intercalées dans l’an c’étaient les journées veuves
354Les vendredis sanglants et lents d’enterrements
355De blancs et de tout noirs vaincus des cieux qui pleuvent
356Quand la femme du diable a battu son amant
357Puis dans un port d’automne aux feuilles indécises
358Quand les mains de la foule y feuillolaient aussi
359Sur le pont du vaisseau il posa sa valise
361Les vents de l’Océan en soufflant leurs menaces
362Laissaient dans ses cheveux de longs baisers mouillés
363Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses
364Et d’autres en pleurant s’étaient agenouillés
365Il regarda longtemps les rives qui moururent
366Seuls des bateaux d’enfant tremblaient à l’horizon
367Un tout petit bouquet flottant à l’aventure
368Couvrit l’Océan d’une immense floraison
369Il aurait voulu ce bouquet comme la gloire
370Jouer dans d’autres mers parmi tous les dauphins
371Et l’on tissait dans sa mémoire
372Une tapisserie sans fin
373Qui figurait son histoire
374Mais pour noyer changées en poux
375Ces tisseuses têtues qui sans cesse interrogent
376Il se maria comme un doge
377Aux cris d’une sirène moderne sans époux
378Gonfle-toi vers la nuit O Mer Les yeux des squales
379Jusqu’à l’aube ont guetté de loin avidement
380Des cadavres de jours rongés par les étoiles
381Parmi le bruit des flots et les derniers serments
382Une dame suivie deux heures durant dans Amsterdam, à qui le poète donne un nom, et qui devient une quête.
384Longtemps au pied du perron de
385La maison où entra la dame
386Que j’avais suivie pendant deux
387Bonnes heures à Amsterdam
388Mes doigts jetèrent des baisers
389Mais le canal était désert
390Le quai aussi et nul ne vit
391Comment mes baisers retrouvèrent
392Celle à qui j’ai donné ma vie
393Un jour pendant plus de deux heures
394Je la surnommai Rosemonde
395Voulant pouvoir me rappeler
396Sa bouche fleurie en Hollande
397Puis lentement je m’allai
398Pour quêter la Rose du Monde
399Au cœur du livre, les « Rhénanes » rassemblent les poèmes nés d’un séjour au bord du Rhin en 1901 et 1902 : le vin, le fleuve, les légendes, les villages.
400Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
401Écoutez la chanson lente d’un batelier
402Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
403Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds
404Debout chantez plus haut en dansant une ronde
405Que je n’entende plus le chant du batelier
406Et mettez près de moi toutes les filles blondes
407Au regard immobile aux nattes repliées
408Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
409Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
410La voix chante toujours à en râle-mourir
411Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été
412Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire
413Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
414Des dames regardaient du haut de la montagne
415Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne
416Qui donc a fait pleurer les saules riverains
417Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
418Les pétales tombés des cerisiers de mai
419Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée
420Les pétales flétris sont comme ses paupières
421Sur le chemin du bord du fleuve lentement
422Un ours un singe un chien menés par des tziganes
423Suivaient une roulotte traînée par un âne
424Tandis que s’éloignait dans les vignes rhénanes
425Sur un fifre lointain un air de régiment
426Le mai le joli mai a paré les ruines
427De lierre de vigne vierge et de rosiers
428Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
429Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes
430Le Rhin parle aussi par la voix des autres. Une jeune femme, d’abord, que les cloches ont vue avec son amant.
431Mon beau tzigane mon amant
432Écoute les cloches qui sonnent
433Nous nous aimions éperdument
434Croyant n’être vus de personne
435Mais nous étions bien mal cachés
436Toutes les cloches à la ronde
437Nous ont vus du haut des clochers
438Et le disent à tout le monde
439Demain Cyprien et Henri
440Marie Ursule et Catherine
441La boulangère et son mari
442Et puis Gertrude ma cousine
443Souriront quand je passerai
444Je ne saurai plus où me mettre
445Tu seras loin Je pleurerai
446J’en mourrai peut-être
447Puis la légende de la Loreley, que le poète reprend en distiques : la sorcière de Bacharach, l’évêque, les trois chevaliers et le rocher.
449A Bacharach il y avait une sorcière blonde
450Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde
451Devant son tribunal l’évêque la fit citer
452D’avance il l’absolvit à cause de sa beauté
453O belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
454De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie
455Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
456Ceux qui m’ont regardée évêque en ont péri
457Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
458Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie
459Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley
460Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé
461Evêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge
462Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège
463Mon amant est parti pour un pays lointain
464Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien
465Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure
466Si je me regardais il faudrait que j’en meure
467Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là
468Mon cœur me fit si mal du jour où il s’en alla
469L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
470Menez jusqu’au couvent cette femme en démence
471Va-t’en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants
472Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc
473Puis ils s’en allèrent sur la route tous les quatre
474La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres
475Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
476Pour voir une fois encore mon beau château
477Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
478Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves
479Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés
480Les chevaliers criaient Loreley Loreley
481Tout là-bas sur le Rhin s’en vient une nacelle
482Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle
483Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient
484Elle se penche alors et tombe dans le Rhin
485Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley
486Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil
487Après les « Rhénanes », l’automne devient une saison de l’âme, sous le signe de laquelle le poète se place.
488Je suis soumis au Chef du Signe de l’Automne
489Partant j’aime les fruits je déteste les fleurs
490Je regrette chacun des baisers que je donne
491Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs
492Mon Automne éternelle ô ma saison mentale
493Les mains des amantes d’antan jonchent ton sol
494Une épouse me suit c’est mon ombre fatale
495Les colombes ce soir prennent leur dernier vol
496Daté de septembre 1911, « A la Santé » réunit six courts poèmes écrits en prison : la cellule, la fosse où l’on tourne chaque matin, l’ennui, les heures lentes.
497Avant d’entrer dans ma cellule
498Il a fallu me mettre nu
499Et quelle voix sinistre ulule
500Guillaume qu’es-tu devenu
501Le Lazare entrant dans la tombe
502Au lieu d’en sortir comme il fit
503Adieu adieu chantante ronde
504Ô mes années ô jeunes filles
505Non je ne me sens plus là
507Je suis le quinze de la
509Le soleil filtre à travers
511Ses rayons font sur mes vers
513Et dansent sur le papier
515Quelqu’un qui frappe du pied
517Dans une fosse comme un ours
518Chaque matin je me promène
519Tournons tournons tournons toujours
520Le ciel est bleu comme une chaîne
521Dans une fosse comme un ours
522Chaque matin je me promène
523Dans la cellule d’à côté
524On y fait couler la fontaine
525Avec les clefs qu’il fait tinter
526Que le geôlier aille et revienne
527Dans la cellule d’à côté
528On y fait couler la fontaine
529Que je m’ennuie entre ces murs tout nus
530Et peints de couleurs pâles
531Une mouche sur le papier à pas menus
532Parcourt mes lignes inégales
533Que deviendrai-je ô Dieu qui connais ma douleur
534Toi qui me l’as donnée
535Prends en pitié mes yeux sans larmes ma pâleur
536Le bruit de ma chaise enchaînée
537Et tous ces pauvres cœurs battant dans la prison
538L’Amour qui m’accompagne
539Prends en pitié surtout ma débile raison
540Et ce désespoir qui la gagne
541Que lentement passent les heures
542Comme passe un enterrement
543Tu pleureras l’heure où tu pleures
544Qui passera trop vitement
545Comme passent toutes les heures
546J’écoute les bruits de la ville
547Et prisonnier sans horizon
548Je ne vois rien qu’un ciel hostile
549Et les murs nus de ma prison
550Le jour s’en va voici que brûle
551Une lampe dans la prison
552Nous sommes seuls dans ma cellule
553Belle clarté Chère raison
555Le livre s’achemine vers sa fin par une série de pièces brèves. L’automne y meurt une dernière fois, feuille à feuille.
556Automne malade et adoré
557Tu mourras quand l’ouragan soufflera dans les roseraies
561Meurs en blancheur et en richesse
562De neige et de fruits mûrs
565Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
567Aux lisières lointaines
569Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs
570Les fruits tombant sans qu’on les cueille
571Le vent et la forêt qui pleurent
572Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille
579La vie en garni, en vers de quatre syllabes.
604Et les souvenirs, enfin, qui s’éloignent comme le son des cors. Le recueil se referme ensuite sur « Vendémiaire », long chant d’ivresse où Paris boit le vin de toutes les villes d’Europe, jusqu’à l’aube.
605Notre histoire est noble et tragique
606Comme le masque d’un tyran
607Nul drame hasardeux ou magique
608Aucun détail indifférent
609Ne rend notre amour pathétique
610Et Thomas de Quincey buvant
611L’opium poison doux et chaste
612À sa pauvre Anne allait rêvant
613Passons passons puisque tout passe
614Je me retournerai souvent
615Les souvenirs sont cors de chasse
616Dont meurt le bruit parmi le vent