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Alcools — en 20 minutes

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Recueil de poèmes (1913) : de Zone à Vendémiaire, le poète marche dans le Paris des autobus et des émigrants, longe le Rhin, croise Merlin, Salomé et la Loreley, voit l'amour s'en aller sous le pont Mirabeau et écrit depuis sa cellule de la Santé.

Alcools — en 20 minutes
1
Cette version courte est faite exclusivement de poèmes réels d’« Alcools », copiés mot pour mot et donnés en entier, cousus par de brèves liaisons en italique. Un recueil n’a pas d’intrigue à résumer : il a une architecture. On en suit ici l’ordre, de « Zone » aux « Cors de chasse », avec un échantillon de pièces entières plutôt qu’un résumé. Pour le texte intégral, choisissez « Texte intégral » dans le sélecteur de versions.

2
Le recueil s’ouvre sur « Zone » : une longue marche dans Paris, du matin à l’aube suivante, où le monde moderne et les souvenirs d’une vie se bousculent sans ponctuation.
Zone
3
À la fin tu es las de ce monde ancien
4
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
5
Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
6
Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
7
La religion seule est restée toute neuve la religion
8
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation
9
Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
10
L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
11
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
12
D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin
13
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
14
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
15
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policières
16
Portraits des grands hommes et mille titres divers
17
J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
18
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
19
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
20
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
21
Le matin par trois fois la sirène y gémit
22
Une cloche rageuse y aboie vers midi
23
Les inscriptions des enseignes et des murailles
24
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
25
J’aime la grâce de cette rue industrielle
26
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes
27
Voilà la jeune rue et tu n’es encore qu’un petit enfant
28
Ta mère ne t’habille que de bleu et de blanc
29
Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize
30
Vous n’aimez rien tant que les pompes de l’Église
31
Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette
32
Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
33
Tandis qu’éternelle et adorable profondeur améthyste
34
Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
35
C’est le beau lys que tous nous cultivons
36
C’est la torche aux cheveux roux que n’éteint pas le vent
37
C’est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
38
C’est l’arbre toujours touffu de toutes les prières
39
C’est la double potence de l’honneur et de l’éternité
40
C’est l’étoile à six branches
41
C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
42
C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
43
Il détient le record du monde pour la hauteur
44
Pupille Christ de l’œil
45
Vingtième pupille des siècles il sait y faire
46
Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l’air
47
Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
48
Ils disent qu’il imite Simon Mage en Judée
49
Ils crient s’il sait voler qu’on l’appelle voleur
50
Les anges voltigent autour du joli voltigeur
51
Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane
52
Flottent autour du premier aéroplane
53
Ils s’écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-Eucharistie
54
Ces prêtres qui montent éternellement en élevant l’hostie
55
L’avion se pose enfin sans refermer les ailes
56
Le ciel s’emplit alors de millions d’hirondelles
57
À tire-d’aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
58
D’Afrique arrivent les ibis les flamands les marabouts
59
L’oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
60
Plane tenant dans les serres le crâne d’Adam la première tête
61
L’aigle fond de l’horizon en poussant un grand cri
62
Et d’Amérique vient le petit colibri
63
De Chine sont venus les pihis longs et souples
64
Qui n’ont qu’une seule aile et qui volent par couples
65
Puis voici la colombe esprit immaculé
66
Qu’escortent l’oiseau-lyre et le paon ocellé
67
Le phénix ce bûcher qui soi-même s’engendre
68
Un instant voile tout de son ardente cendre
69
Les sirènes laissant les périlleux détroits
70
Arrivent en chantant bellement toutes trois
71
Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
72
Fraternisent avec la volante machine
73
Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
74
Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent
75
L’angoisse de l’amour te serre le gosier
76
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
77
Si tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monastère
78
Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
79
Tu te moques de toi et comme le feu de l’Enfer ton rire pétille
80
Les étincelles de ton rire dorent le fonds de ta vie
81
C’est un tableau pendu dans un sombre musée
82
Et quelquefois tu vas la regarder de près
83
Aujourd’hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
84
C’était et je voudrais ne pas m’en souvenir c’était au déclin de la beauté
85
Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m’a regardé à Chartres
86
Le sang de votre Sacré-Cœur m’a inondé à Montmartre
87
Je suis malade d’ouïr les paroles bienheureuses
88
L’amour dont je souffre est une maladie honteuse
89
Et l’image qui te possède te fait survivre dans l’insomnie et dans l’angoisse
90
C’est toujours près de toi cette image qui passe
91
Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
92
Sous les citronniers qui sont en fleur toute l’année
93
Avec tes amis tu te promènes en barque
94
L’un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques
95
Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
96
Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur
97
Tu es dans le jardin d’une auberge aux environs de Prague
98
Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
99
Et tu observes au lieu d’écrire ton conte en prose
100
La cétoine qui dort dans le cœur de la rose
101
Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
102
Tu étais triste à mourir le jour où tu t’y vis
103
Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
104
Les aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à rebours
105
Et tu recules aussi dans ta vie lentement
106
En montant au Hradchin et le soir en écoutant
107
Dans les tavernes chanter des chansons tchèques
108
Te voici à Marseille au milieu des pastèques
109
Te voici à Coblence à l’hôtel du Géant
110
Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon
111
Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
112
Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
113
On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
114
Je m’en souviens j’y ai passé trois jours et autant à Gouda
115
Tu es à Paris chez le juge d’instruction
116
Comme un criminel on te met en état d’arrestation
117
Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
118
Avant de t’apercevoir du mensonge et de l’âge
119
Tu as souffert de l’amour à vingt et à trente ans
120
J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps
121
Tu n’oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
122
Sur toi sur celle que j’aime sur tout ce qui t’a épouvanté
123
Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
124
Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
125
Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
126
Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
127
Ils espèrent gagner de l’argent dans l’Argentine
128
Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
129
Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre cœur
130
Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
131
Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
132
Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
133
Je les ai vus souvent le soir ils prennent l’air dans la rue
134
Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
135
Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
136
Elles restent assises exsangues au fond des boutiques
137
Tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux
138
Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux
139
Tu es la nuit dans un grand restaurant
140
Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
141
Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant
142
Elle est la fille d’un sergent de ville de Jersey
143
Ses mains que je n’avais pas vues sont dures et gercées
144
J’ai une pitié immense pour les coutures de son ventre
145
J’humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche
146
Tu es seul le matin va venir
147
Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues
148
La nuit s’éloigne ainsi qu’une belle Métive
149
C’est Ferdine la fausse ou Léa l’attentive
150
Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
151
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie
152
Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
153
Dormir parmi tes fétiches d’Océanie et de Guinée
154
Ils sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance
155
Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances
156
Adieu Adieu
157
Soleil cou coupé
158
Après cette déambulation vient la chanson la plus célèbre du livre, écrite pour l’amour perdu : la Seine coule, le refrain revient, et le poète reste.
Le pont Mirabeau
159
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
160
Et nos amours
161
Faut-il qu’il m’en souvienne
162
La joie venait toujours après la peine
163
Vienne la nuit sonne l’heure
164
Les jours s’en vont je demeure
165
Les mains dans les mains restons face à face
166
Tandis que sous
167
Le pont de nos bras passe
168
Des éternels regards l’onde si lasse
169
Vienne la nuit sonne l’heure
170
Les jours s’en vont je demeure
171
L’amour s’en va comme cette eau courante
172
L’amour s’en va
173
Comme la vie est lente
174
Et comme l’Espérance est violente
175
Vienne la nuit sonne l’heure
176
Les jours s’en vont je demeure
177
Passent les jours et passent les semaines
178
Ni temps passé
179
Ni les amours reviennent
180
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
181
Vienne la nuit sonne l’heure
182
Les jours s’en vont je demeure
183
Le livre enchaîne ensuite sur « La Chanson du Mal-Aimé », longue suite où le poète traîne dans Londres et Paris le souvenir d’un amour perdu. Plus loin, l’automne fait son entrée, saison du recueil entier : un pré, des vaches, et des yeux qui empoisonnent.
Les colchiques
184
Le pré est vénéneux mais joli en automne
185
Les vaches y paissant
186
Lentement s’empoisonnent
187
Le colchique couleur de cerne et de lilas
188
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
189
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
190
Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne
191
Les enfants de l’école viennent avec fracas
192
Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica
193
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
194
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
195
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément
196
Le gardien du troupeau chante tout doucement
197
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
198
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne
199
Les saltimbanques et les arlequins traversent plusieurs poèmes d’« Alcools ». Ici, le spectacle se donne à la tombée du jour, sous des astres pâles.
Crépuscule
200
A Mademoiselle Marie Laurencin
201
Frôlée par les ombres des morts
202
Sur l’herbe où le jour s’exténue
203
L’arlequine s’est mise nue
204
Et dans l’étang mire son corps
205
Un charlatan crépusculaire
206
Vante les tours que l’on va faire
207
Le ciel sans teinte est constellé
208
D’astres pâles comme du lait
209
Sur les tréteaux l’arlequin blême
210
Salue d’abord les spectateurs
211
Des sorciers venus de Bohême
212
Quelques fées et les enchanteurs
213
Ayant décroché une étoile
214
Il la manie à bras tendu
215
Tandis que des pieds un pendu
216
Sonne en mesure les cymbales
217
L’aveugle berce un bel enfant
218
La biche passe avec ses faons
219
Le nain regarde d’un air triste
220
Grandir l’arlequin trismégiste
221
Une vision brève, lointaine et ironique : une femme dans un jardin du Texas, et deux boutons qui manquent.
Annie
222
Sur la côte du Texas
223
Entre Mobile et Galveston il y a
224
Un grand jardin tout plein de roses
225
Il contient aussi une villa
226
Qui est une grande rose
227
Une femme se promène souvent
228
Dans le jardin toute seule
229
Et quand je passe sur la route bordée de tilleuls
230
Nous nous regardons
231
Comme cette femme est mennonite
232
Ses rosiers et ses vêtements n’ont pas de boutons
233
Il en manque deux à mon veston
234
La dame et moi suivons presque le même rite
235
Vient une chanson de danse et de neige, adressée à une Marie qui ne revient pas, et qui finit au bord de la Seine.
Marie
236
Vous y dansiez petite fille
237
Y danserez-vous mère-grand
238
C’est la maclotte qui sautille
239
Toutes les cloches sonneront
240
Quand donc reviendrez-vous Marie
241
Des masques sont silencieux
242
Et la musique est si lointaine
243
Qu’elle semble venir des cieux
244
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
245
Et mon mal est délicieux
246
Les brebis s’en vont dans la neige
247
Flocons de laine et ceux d’argent
248
Des soldats passent et que n’ai-je
249
Un cœur à moi ce cœur changeant
250
Changeant et puis encor que sais-je
251
Sais-je où s’en iront tes cheveux
252
Crépus comme mer qui moutonne
253
Sais-je où s’en iront tes cheveux
254
Et tes mains feuilles de l’automne
255
Que jonchent aussi nos aveux
256
Je passais au bord de la Seine
257
Un livre ancien sous le bras
258
Le fleuve est pareil à ma peine
259
Il s’écoule et ne tarit pas
260
Quand donc finira la semaine
261
Le recueil aime aussi les pièces de quelques vers. Celle-ci tient en un brin de bruyère.
L’Adieu
262
J’ai cueilli ce brin de bruyère
263
L’automne est morte souviens-t’en
264
Nous ne nous verrons plus sur terre
265
Odeur du temps brin de bruyère
266
Et souviens-toi que je t’attends
267
Apollinaire reprend les figures de la Bible et des légendes pour les faire chanter autrement. Salomé parle elle-même, et sa danse finit en ronde autour de la tête de Jean-Baptiste.
Salomé
268
Pour que sourie encore une fois Jean-Baptiste
269
Sire je danserais mieux que les séraphins
270
Ma mère dites-moi pourquoi vous êtes triste
271
En robe de comtesse à côté du Dauphin
272
Mon cœur battait battait très fort à sa parole
273
Quand je dansais dans le fenouil en écoutant
274
Et je brodais des lys sur une banderole
275
Destinée à flotter au bout de son bâton
276
Et pour qui voulez-vous qu’à présent je la brode
277
Son bâton refleurit sur les bords du Jourdain
278
Et tous les lys quand vos soldats ô roi Hérode
279
L’emmenèrent se sont flétris dans mon jardin
280
Venez tous avec moi là-bas sous les quinconces
281
Ne pleure pas ô joli fou du roi
282
Prends cette tête au lieu de ta marotte et danse
283
N’y touchez pas son front ma mère est déjà froid
284
Sire marchez devant trabants marchez derrière
285
Nous creuserons un trou et l’y enterrerons
286
Nous planterons des fleurs et danserons en rond
287
Jusqu’à l’heure où j’aurai perdu ma jarretière
288
Le roi sa tabatière
289
L’infante son rosaire
290
Le curé son bréviaire
291
Les baladins reviennent, cette fois en chemin, par des villages sans église.
Saltimbanques
292
A Louis Dumur
293
Dans la plaine les baladins
294
S’éloignent au long des jardins
295
Devant l’huis des auberges grises
296
Par les villages sans églises
297
Et les enfants s’en vont devant
298
Les autres suivent en rêvant
299
Chaque arbre fruitier se résigne
300
Quand de très loin ils lui font signe
301
Ils ont des poids ronds ou carrés
302
Des tambours des cerceaux dorés
303
L’ours et le singe animaux sages
304
Quêtent des sous sur leur passage
305
Trois strophes sur l’amour prédit, qu’on poursuit pourtant main dans la main.
La tzigane
306
La tzigane savait d’avance
307
Nos deux vies barrées par les nuits
308
Nous lui dîmes adieu et puis
309
De ce puits sortit l’Espérance
310
L’amour lourd comme un ours privé
311
Dansa debout quand nous voulûmes
312
Et l’oiseau bleu perdit ses plumes
313
Et les mendiants leurs Ave
314
On sait très bien que l’on se damne
315
Mais l’espoir d’aimer en chemin
316
Nous fait penser main dans la main
317
A ce qu’a prédit la tzigane
318
L’automne, de nouveau, en quelques vers : un paysan, son bœuf, et une chanson d’infidélité perdue dans le brouillard.
Automne
319
Dans le brouillard s’en vont un paysan cagneux
320
Et son bœuf lentement dans le brouillard d’automne
321
Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux
322
Et s’en allant là-bas le paysan chantonne
323
Une chanson d’amour et d’infidélité
324
Qui parle d’une bague et d’un cœur que l’on brise
325
Oh! l’automne l’automne a fait mourir l’été
326
Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises
327
Un homme s’habille de neuf chez un tailleur avant de s’embarquer pour l’Amérique ; le voyage tourne au naufrage intérieur.
L’Émigrant de Landor Road
328
A André Billy.
329
Le chapeau à la main il entra du pied droit
330
Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi
331
Ce commerçant venait de couper quelques têtes
332
De mannequins vêtus comme il faut qu’on se vête
333
La foule en tous les sens remuait en mêlant
334
Des ombres sans amour qui se traînaient par terre
335
Et des mains vers le ciel plein de lacs de lumière
336
S’envolaient quelquefois comme des oiseaux blancs
337
Mon bateau partira demain pour l’Amérique
338
Et je ne reviendrai jamais
339
Avec l’argent gagné dans les prairies lyriques
340
Guider mon ombre aveugle en ces rues que j’aimais
341
Car revenir c’est bon pour un soldat des Indes
342
Les boursiers ont vendu tous mes crachats d’or fin
343
Mais habillé de neuf je veux dormir enfin
344
Sous des arbres pleins d’oiseaux muets et de singes
345
Les mannequins pour lui s’étant déshabillés
346
Battirent leurs habits puis les lui essayèrent
347
Le vêtement d’un lord mort sans avoir payé
348
Au rabais l’habilla comme un millionnaire
349
Au dehors les années
350
Regardaient la vitrine
351
Les mannequins victimes
352
Et passaient enchaînées
353
Intercalées dans l’an c’étaient les journées veuves
354
Les vendredis sanglants et lents d’enterrements
355
De blancs et de tout noirs vaincus des cieux qui pleuvent
356
Quand la femme du diable a battu son amant
357
Puis dans un port d’automne aux feuilles indécises
358
Quand les mains de la foule y feuillolaient aussi
359
Sur le pont du vaisseau il posa sa valise
360
Et s’assit
361
Les vents de l’Océan en soufflant leurs menaces
362
Laissaient dans ses cheveux de longs baisers mouillés
363
Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses
364
Et d’autres en pleurant s’étaient agenouillés
365
Il regarda longtemps les rives qui moururent
366
Seuls des bateaux d’enfant tremblaient à l’horizon
367
Un tout petit bouquet flottant à l’aventure
368
Couvrit l’Océan d’une immense floraison
369
Il aurait voulu ce bouquet comme la gloire
370
Jouer dans d’autres mers parmi tous les dauphins
371
Et l’on tissait dans sa mémoire
372
Une tapisserie sans fin
373
Qui figurait son histoire
374
Mais pour noyer changées en poux
375
Ces tisseuses têtues qui sans cesse interrogent
376
Il se maria comme un doge
377
Aux cris d’une sirène moderne sans époux
378
Gonfle-toi vers la nuit O Mer Les yeux des squales
379
Jusqu’à l’aube ont guetté de loin avidement
380
Des cadavres de jours rongés par les étoiles
381
Parmi le bruit des flots et les derniers serments
382
Une dame suivie deux heures durant dans Amsterdam, à qui le poète donne un nom, et qui devient une quête.
Rosemonde
383
A André Derain
384
Longtemps au pied du perron de
385
La maison où entra la dame
386
Que j’avais suivie pendant deux
387
Bonnes heures à Amsterdam
388
Mes doigts jetèrent des baisers
389
Mais le canal était désert
390
Le quai aussi et nul ne vit
391
Comment mes baisers retrouvèrent
392
Celle à qui j’ai donné ma vie
393
Un jour pendant plus de deux heures
394
Je la surnommai Rosemonde
395
Voulant pouvoir me rappeler
396
Sa bouche fleurie en Hollande
397
Puis lentement je m’allai
398
Pour quêter la Rose du Monde
399
Au cœur du livre, les « Rhénanes » rassemblent les poèmes nés d’un séjour au bord du Rhin en 1901 et 1902 : le vin, le fleuve, les légendes, les villages.
Rhénanes
Nuit rhénane
400
Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
401
Écoutez la chanson lente d’un batelier
402
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
403
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds
404
Debout chantez plus haut en dansant une ronde
405
Que je n’entende plus le chant du batelier
406
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
407
Au regard immobile aux nattes repliées
408
Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
409
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
410
La voix chante toujours à en râle-mourir
411
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été
412
Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire
Mai
413
Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
414
Des dames regardaient du haut de la montagne
415
Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne
416
Qui donc a fait pleurer les saules riverains
417
Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
418
Les pétales tombés des cerisiers de mai
419
Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée
420
Les pétales flétris sont comme ses paupières
421
Sur le chemin du bord du fleuve lentement
422
Un ours un singe un chien menés par des tziganes
423
Suivaient une roulotte traînée par un âne
424
Tandis que s’éloignait dans les vignes rhénanes
425
Sur un fifre lointain un air de régiment
426
Le mai le joli mai a paré les ruines
427
De lierre de vigne vierge et de rosiers
428
Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
429
Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes
430
Le Rhin parle aussi par la voix des autres. Une jeune femme, d’abord, que les cloches ont vue avec son amant.
Les cloches
431
Mon beau tzigane mon amant
432
Écoute les cloches qui sonnent
433
Nous nous aimions éperdument
434
Croyant n’être vus de personne
435
Mais nous étions bien mal cachés
436
Toutes les cloches à la ronde
437
Nous ont vus du haut des clochers
438
Et le disent à tout le monde
439
Demain Cyprien et Henri
440
Marie Ursule et Catherine
441
La boulangère et son mari
442
Et puis Gertrude ma cousine
443
Souriront quand je passerai
444
Je ne saurai plus où me mettre
445
Tu seras loin Je pleurerai
446
J’en mourrai peut-être
447
Puis la légende de la Loreley, que le poète reprend en distiques : la sorcière de Bacharach, l’évêque, les trois chevaliers et le rocher.
La Loreley
448
A Jean Sève
449
A Bacharach il y avait une sorcière blonde
450
Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde
451
Devant son tribunal l’évêque la fit citer
452
D’avance il l’absolvit à cause de sa beauté
453
O belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
454
De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie
455
Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
456
Ceux qui m’ont regardée évêque en ont péri
457
Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
458
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie
459
Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley
460
Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé
461
Evêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge
462
Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège
463
Mon amant est parti pour un pays lointain
464
Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien
465
Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure
466
Si je me regardais il faudrait que j’en meure
467
Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là
468
Mon cœur me fit si mal du jour où il s’en alla
469
L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
470
Menez jusqu’au couvent cette femme en démence
471
Va-t’en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants
472
Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc
473
Puis ils s’en allèrent sur la route tous les quatre
474
La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres
475
Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
476
Pour voir une fois encore mon beau château
477
Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
478
Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves
479
Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés
480
Les chevaliers criaient Loreley Loreley
481
Tout là-bas sur le Rhin s’en vient une nacelle
482
Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle
483
Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient
484
Elle se penche alors et tombe dans le Rhin
485
Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley
486
Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil
487
Après les « Rhénanes », l’automne devient une saison de l’âme, sous le signe de laquelle le poète se place.
Signe
488
Je suis soumis au Chef du Signe de l’Automne
489
Partant j’aime les fruits je déteste les fleurs
490
Je regrette chacun des baisers que je donne
491
Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs
492
Mon Automne éternelle ô ma saison mentale
493
Les mains des amantes d’antan jonchent ton sol
494
Une épouse me suit c’est mon ombre fatale
495
Les colombes ce soir prennent leur dernier vol
496
Daté de septembre 1911, « A la Santé » réunit six courts poèmes écrits en prison : la cellule, la fosse où l’on tourne chaque matin, l’ennui, les heures lentes.
A la Santé
I
497
Avant d’entrer dans ma cellule
498
Il a fallu me mettre nu
499
Et quelle voix sinistre ulule
500
Guillaume qu’es-tu devenu
501
Le Lazare entrant dans la tombe
502
Au lieu d’en sortir comme il fit
503
Adieu adieu chantante ronde
504
Ô mes années ô jeunes filles
II
505
Non je ne me sens plus là
506
Moi-même
507
Je suis le quinze de la
508
Onzième
509
Le soleil filtre à travers
510
Les vitres
511
Ses rayons font sur mes vers
512
Les pitres
513
Et dansent sur le papier
514
J’écoute
515
Quelqu’un qui frappe du pied
516
La voûte
III
517
Dans une fosse comme un ours
518
Chaque matin je me promène
519
Tournons tournons tournons toujours
520
Le ciel est bleu comme une chaîne
521
Dans une fosse comme un ours
522
Chaque matin je me promène
523
Dans la cellule d’à côté
524
On y fait couler la fontaine
525
Avec les clefs qu’il fait tinter
526
Que le geôlier aille et revienne
527
Dans la cellule d’à côté
528
On y fait couler la fontaine
IV
529
Que je m’ennuie entre ces murs tout nus
530
Et peints de couleurs pâles
531
Une mouche sur le papier à pas menus
532
Parcourt mes lignes inégales
533
Que deviendrai-je ô Dieu qui connais ma douleur
534
Toi qui me l’as donnée
535
Prends en pitié mes yeux sans larmes ma pâleur
536
Le bruit de ma chaise enchaînée
537
Et tous ces pauvres cœurs battant dans la prison
538
L’Amour qui m’accompagne
539
Prends en pitié surtout ma débile raison
540
Et ce désespoir qui la gagne
V
541
Que lentement passent les heures
542
Comme passe un enterrement
543
Tu pleureras l’heure où tu pleures
544
Qui passera trop vitement
545
Comme passent toutes les heures
VI
546
J’écoute les bruits de la ville
547
Et prisonnier sans horizon
548
Je ne vois rien qu’un ciel hostile
549
Et les murs nus de ma prison
550
Le jour s’en va voici que brûle
551
Une lampe dans la prison
552
Nous sommes seuls dans ma cellule
553
Belle clarté Chère raison
554
Septembre 1911
555
Le livre s’achemine vers sa fin par une série de pièces brèves. L’automne y meurt une dernière fois, feuille à feuille.
Automne malade
556
Automne malade et adoré
557
Tu mourras quand l’ouragan soufflera dans les roseraies
558
Quand il aura neigé
559
Dans les vergers
560
Pauvre automne
561
Meurs en blancheur et en richesse
562
De neige et de fruits mûrs
563
Au fond du ciel
564
Des éperviers planent
565
Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
566
Qui n’ont jamais aimé
567
Aux lisières lointaines
568
Les cerfs ont bramé
569
Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs
570
Les fruits tombant sans qu’on les cueille
571
Le vent et la forêt qui pleurent
572
Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille
573
Les feuilles
574
Qu’on foule
575
Un train
576
Qui roule
577
La vie
578
S’écoule
579
La vie en garni, en vers de quatre syllabes.
Hôtels
580
La chambre est veuve
581
Chacun pour soi
582
Présence neuve
583
On paye au mois
584
Le patron doute
585
Payera-t-on
586
Je tourne en route
587
Comme un toton
588
Le bruit des fiacres
589
Mon voisin laid
590
Qui fume un âcre
591
Tabac anglais
592
Ô La Vallière
593
Qui boite et rit
594
De mes prières
595
Table de nuit
596
Et tous ensemble
597
Dans cet hôtel
598
Savons la langue
599
Comme à Babel
600
Fermons nos portes
601
À double tour
602
Chacun apporte
603
Son seul amour
604
Et les souvenirs, enfin, qui s’éloignent comme le son des cors. Le recueil se referme ensuite sur « Vendémiaire », long chant d’ivresse où Paris boit le vin de toutes les villes d’Europe, jusqu’à l’aube.
Cors de chasse
605
Notre histoire est noble et tragique
606
Comme le masque d’un tyran
607
Nul drame hasardeux ou magique
608
Aucun détail indifférent
609
Ne rend notre amour pathétique
610
Et Thomas de Quincey buvant
611
L’opium poison doux et chaste
612
À sa pauvre Anne allait rêvant
613
Passons passons puisque tout passe
614
Je me retournerai souvent
615
Les souvenirs sont cors de chasse
616
Dont meurt le bruit parmi le vent