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Histoire de la France en vingt-deux chapitres (1924), des Gaulois à l'occupation de la Ruhr : Jacques Bainville y cherche les causes et les effets des événements pour montrer comment l'Etat français s'est fait de main d'homme, entre l'Angleterre et l'Allemagne.
Histoire de France — en 20 minutes
1En 1924, Jacques Bainville publie une Histoire de France qui va de la Gaule romaine jusqu’à l’occupation de la Ruhr, et qui cherche moins à raconter les faits qu’à les expliquer. Cette traversée suit ses vingt-deux chapitres dans l’ordre, par des extraits verbatim du texte reliés par de brèves liaisons en italique.
2Dans son avant-propos, l’auteur dit d’où lui vient son projet.
3Si les lecteurs veulent bien le lui permettre, l’auteur de ce livre commencera par une confession. Quand il était au collège, il n’aimait pas beaucoup l’histoire. Elle lui inspirait de l’ennui. Et quand le goût lui en est venu plus tard, il s’est rendu compte d’une chose: c’est qu’il répugnait à la narration des faits alignés, les uns au bout des autres. On ne lui avait jamais dit, ou bien on ne lui avait dit que d’une manière convenue et insuffisante, pourquoi les peuples faisaient des guerres et des révolutions, pourquoi les hommes se battaient, se tuaient, se réconciliaient. L’histoire était un tissu de drames sans suite, une mêlée, un chaos où l’intelligence ne discernait rien.
4Le premier chapitre part des Gaulois, de la conquête de César et de cinq siècles de vie commune avec Rome. Quand l’Empire s’effondre, Clovis, roi des Francs, se fait baptiser après avoir battu les Allemands à Tolbiac (496).
5On peut dire que la France commence à ce moment-là. Elle a déjà ses traits principaux. Sa civilisation est assez forte pour supporter le nouvel afflux des Francs, pour laisser à ces Barbares le pouvoir matériel. Et elle a besoin de la force franque. Les hommes, elle les assimilera, elle les polira. Comme sa civilisation, sa religion est romaine, et la religion est sauvée: désormais le fonds de la France religieuse, à travers les siècles, sera le catholicisme orthodoxe. Enfin, l’anarchie est évitée, le pouvoir, tout grossier qu’il est, est recréé, en attendant qu’il passe en de meilleures mains, et ce pouvoir sera monarchique. Il tendra à réaliser l’unité de l’Etat, idée romaine aussi. Rien de tout cela ne sera perdu. A travers les tribulations des âges, ces caractères se retrouveront.
6Les Mérovingiens partagent le royaume entre leurs fils et s’épuisent en guerres de famille ; les maires du palais prennent le pouvoir, et Charlemagne, couronné empereur en l’an 800, restaure l’empire d’Occident. Ses petits-fils se le partagent au traité de Verdun (843), et le dixième siècle sombre dans les invasions normandes et l’anarchie féodale. En 987, le duc de France Hugues Capet est élu roi.
7La race de Hugues Capet, après avoir mis trois générations à prendre la couronne, régnera pendant huit siècles. L’avenir de la France est assuré par l’avènement de la monarchie nationale. A cette date de 987, véritablement la plus importante de notre histoire, il y a déjà plus de mille ans que César a conquis la Gaule. Entre la conquête romaine et la fondation de la monarchie française, il s’est écoulé plus de temps, il s’est passé peut-être plus d’événements que de 987 à nos jours. Au cours de ces mille années, nous avons vu que la France a failli plusieurs fois disparaître. Comme il s’en est fallu de peu que nous ne fussions pas Français!
8Les Capétiens agrandissent pas à pas leur petit domaine. Philippe Auguste reprend la Normandie aux Plantagenets ; en 1214, le roi d’Angleterre, l’empereur allemand et de grands féodaux se coalisent contre lui.
9Si nous pouvions reconstituer la pensée des Français en l’an 1214, nous trouverions sans doute un état d’esprit assez pareil à celui de nos guerres de libération. L’invasion produisait déjà l’effet électrique qu’on a vu par les volontaires de 1792 et par la mobilisation de 1914. Devant le péril, Philippe Auguste ne manqua pas non plus de mettre les forces morales de son côté. Il avait déjà la plus grande, celle de l’Eglise, et le pape Innocent III, adversaire de l’Empire germanique, était son meilleur allié européen: le pacte conclu jadis avec la papauté par Pépin et Charlemagne continuait d’être bienfaisant. Philippe Auguste en appela aussi à d’autres sentiments. On forcerait à peine les mots en disant qu’il convoqua ses Français à la lutte contre l’autocratie et contre la réaction féodale, complice de l’étranger. Il y a plus qu’une indication dans les paroles que lui prête la légende au moment où s’engagea la bataille de Bouvines: «Je porte la couronne, mais je suis un homme comme vous.» Et encore: «Tous vous devez être rois et vous l’êtes par le fait, car sans vous je ne puis gouverner.» Les milices avaient suivi d’enthousiasme et, après la victoire qui délivrait la France, ce fut de l’allégresse à travers le pays. Qui oserait assigner une date à la naissance du sentiment national?
10Son petit-fils, saint Louis, donne à la royauté capétienne un prestige moral qui ne s’effacera plus. Il meurt en 1270, au cours de sa dernière croisade.
11Louis IX eut une fin de missel et de vitrail. Les nouvelles d’Orient étaient mauvaises, le royaume chrétien de Jérusalem s’en allait par morceaux: il voulut empêcher que l’œuvre de deux siècles fût anéantie. Mais l’enthousiasme des croisades était tombé. L’ardeur de la renaissance religieuse aussi. Cette fois, Joinville ne partit pas et remercia Dieu de le laisser à la maison. Avec saint Louis, les croisades allaient finir. Son frère Charles d’Anjou, qui avait conquis la Sicile et qui n’avait en tête que des idées politiques, le dirigea vers Tunis, face à la côte sicilienne. A peine arrivé à l’endroit où avait été Carthage, le saint roi, comme l’appelait déjà la renommée, mourut de la peste en répétant le nom de Jérusalem, que personne n’entreprendrait plus de délivrer après lui.
12En 1328, la couronne passe aux Valois, et le roi d’Angleterre Édouard III la revendique : c’est la guerre de Cent ans, avec Crécy, Poitiers, la folie de Charles VI, la guerre civile des Armagnacs et des Bourguignons, puis le traité de Troyes (1420) qui livre la France aux Anglais. Le dauphin Charles n’est plus que le « roi de Bourges », et Orléans est assiégée.
13Tout allait changer en quelques semaines. La résistance d’Orléans avait fini par forcer l’attention du pays, par le réveiller. Orléans, c’était un symbole. L’assassinat du duc d’Orléans par le duc de Bourgogne, la captivité de Charles d’Orléans, le fils de la victime, le touchant et pur poète, vingt-cinq ans prisonnier à Londres: autant de souvenirs, d’images, d’émotions. Orléans était la ville du parti d’Orléans, du parti national, la ville ennemie des Bourguignons et des cabochiens. Les histoires héroïques de son siège coururent la France. Elles allaient jusqu’aux limites de Champagne et de Lorraine, dans ce village de Domremy où Jeanne d’Arc entendait ses saintes. Et les voix lui disaient ce qu’il fallait faire, ce que nous voyons distinctement aujourd’hui, mais ce que le plus grand des politiques, vivant en ce temps-là, n’eût peut-être vu que pour le juger impossible: «Délivrer Orléans et sacrer le dauphin à Reims.»
14Jeanne délivre Orléans en 1429 et fait sacrer Charles VII à Reims ; livrée aux Anglais, elle est brûlée à Rouen en 1431. À la mort de Charles VII, les Anglais ne tiennent plus que Calais. Son fils Louis XI vient à bout de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, qui meurt devant Nancy en 1477, et réunit au royaume la Bourgogne, la Picardie, l’Anjou, la Provence.
15Tout cela, ce grand pas vers l’unité et la sécurité de la France, sans guerre. Louis XI n’aimait pas le risque des batailles et il avait une armée pour intimider l’adversaire plutôt que pour s’en servir. Quel gré lui en a-t-on su? Aucun. Ce roi vivait sans luxe, entouré d’hommes obscurs, Olivier Le Dain ou le médecin Coctier. Il était avare du sang de son peuple, et ne menait à l’échafaud que des princes traîtres et rebelles. Sa légende n’en est pas moins sinistre et elle a porté jusqu’à nous les racontars du temps, tout ce que les agents bourguignons propageaient. Les foules sont romanesques et sentimentales. Pour elles, Louis XI, tout en calcul, qui choisissait des victimes utiles, resta l’homme noir. On plaignit Saint-Pol et Nemours. On se défendit mal d’admirer Charles le Téméraire, un de ces hommes qui, à l’exemple de Napoléon, frappent les imaginations jusque par leur fin tragique. Mais, pour Louis XI, le résultat seul comptait. Il mettait loin en arrière l’orgueil et l’amour-propre. Héroïque, chevaleresque et même, si l’on veut, plus franc, n’eût-il pas couru au-devant du danger? A des moments difficiles, il avait su rompre et s’humilier. Il n’avait eu que des ambitions modestes, réalisables: s’arrondir, donner ou rendre à la France ce qui était français. En face de lui, le duc de Bourgogne forçait le temps et la nature. Une catastrophe l’attendait.
16Ses successeurs se lancent dans les guerres d’Italie. François Ier, vainqueur à Marignan, trouve bientôt devant lui Charles Quint, à la fois roi d’Espagne, maître des Pays-Bas et empereur.
17Charles-Quint était décidé à redoubler ses coups. Les généraux français essayèrent encore de dégager l’Italie. Après huit mois de campagne, il fallut reculer. Cette fois, la route du Midi était ouverte à l’invasion. Les Impériaux entrèrent en Provence, le duc de Bourbon à leur tête, et vinrent assiéger Marseille dont la résistance permit au roi d’accourir avec une armée. L’ennemi dut lever le siège, battre en retraite avec précipitation et repasser en Italie où le roi crut tenir la victoire. Au lieu de la victoire, ce fut un désastre. Le sort tourna devant Pavie (1525) et le roi tomba prisonnier aux mains de l’ennemi, comme jadis à Poitiers Jean le Bon.
18La France échappe pourtant à l’hégémonie de l’Empire. Mais sous les fils d’Henri II, la Réforme la coupe en deux. Charles IX marie sa sœur au protestant Henri de Bourbon et prend pour conseiller l’amiral de Coligny ; en août 1572, après un attentat manqué contre l’amiral, le roi se résout à frapper le parti protestant à la tête.
19Il n’y eut pas besoin qu’on excitât Paris. Non seulement Coligny et les chefs, mais tous les protestants furent massacrés avec une fureur enthousiaste. Paris avait de vieilles rancunes, à la fois religieuses et politiques. Le petit commerce parisien reprochait aux huguenots de faire du tort aux «affaires» par leurs guerres civiles. Jusque dans le Louvre, on tua les gentilshommes protestants, et il y avait parmi eux les plus beaux noms de France. Charles IX eut peine à sauver son beau-frère et Condé, qu’il voulait épargner, non seulement par sentiment de famille, mais aussi pour garder quelqu’un à opposer aux Guise. Le vrai sens de la fameuse journée est là. Plus tard, dans ses Considérations sur les coups d’Etat, Gabriel Naudé écrira que celui de 1572 était resté «incomplet» parce que les princes lorrains n’avaient pas subi le même sort que les Châtillon.
20La guerre civile reprend. Henri III, menacé par la Ligue catholique, fait tuer le duc de Guise puis meurt assassiné en 1589 ; l’héritier légitime, Henri de Navarre, est protestant, et Paris refuse de le reconnaître.
21C’est en effet ce qui se passa. Le 25 juillet 1593, Henri IV abjura en l’église Saint-Denis, à deux pas de Paris où la Ligue résista encore huit mois, sans espoir. Du moins son obstination prouvait-elle la puissance de l’idée d’où elle était sortie: quinze ans plus tard c’est encore sa passion qui armera Ravaillac. Dans sa défaite, la Ligue restait victorieuse: elle avait arraché l’Etat au protestantisme. Elle avait détruit la chance qu’avait eue un moment la cause calviniste, la chance qui avait voulu que le légitime héritier de la couronne fût un protestant. Mais ce que la Ligue avait méconnu, c’est-à-dire le caractère héréditaire et national de la monarchie, prenait aussi sa revanche. La France n’avait pas voulu d’un roi hérétique, mais elle n’avait pas voulu d’un roi étranger ou d’un roi élu. Ses institutions étaient sorties intactes de la tempête. La restauration d’Henri IV,—car ce fut, comme pour Charles VII,—une restauration, consolidait la monarchie dont l’avenir, depuis cinquante ans, était devenu douteux.
22Henri IV rend au royaume l’ordre et la prospérité, et meurt assassiné en 1610. Sous Louis XIII, Richelieu brise le parti protestant à La Rochelle, puis engage la France contre la maison d’Autriche ; en 1636, les Espagnols envahissent la Picardie.
23On était en 1635. Il y avait vingt-cinq ans que la France écartait la guerre. Cette fois, elle venait nous chercher et Richelieu dut s’y résoudre. Et l’on vit, comme au siècle précédent, quelle grande affaire c’était que de lutter contre la maison d’Autriche. Après quelques succès, dans les Pays-Bas, nos troupes furent débordées et l’ennemi pénétra en France. La prise de Corbie par les Espagnols en août 1636 rappela que notre pays était vulnérable et Paris dangereusement voisin de la frontière. Louis XIII et Richelieu restèrent dans la capitale, ce qui arrêta un commencement de panique et aussitôt il se produisit un de ces mouvements de patriotisme dont le peuple français est coutumier, mais qu’on avait cessé de voir pendant les guerres civiles. L’«année de Corbie» a beaucoup frappé les contemporains. La France y donna en effet une preuve de solidité. Elle prit confiance en elle-même. C’est l’année du Cid, l’année où Richelieu fonde l’Académie française. L’annonce du siècle de Louis XIV est là.
24Richelieu meurt en 1642, et Louis XIII quelques mois après lui. Mazarin, ministre de la régente Anne d’Autriche, achève l’œuvre aux traités de Westphalie (1648), au moment même où éclate la Fronde, révolte des Parlements, des princes et de Paris contre le gouvernement d’un premier ministre.
25Ce régime a été bon pour la France puisque, sous deux hommes de premier ordre, il nous a donné frontières, sécurité, prestige en Europe. Cependant les Français ne s’en sont pas accommodés. Ce régime leur déplaît, les froisse. Et puisqu’il n’est pas supporté, puisqu’il cause de si violentes séditions, il est dangereux, il ne faut pas qu’on y retombe. D’autre part si la France dit ce qu’elle ne veut pas, elle ne dit pas non plus ce qu’elle veut. Le mot de République, quelquefois prononcé pendant la Fronde, reste sans écho. Puisque la France est exténuée par l’anarchie, puisqu’elle a eu peur d’un autre abîme, comme au temps de la Ligue, puisqu’elle veut un gouvernement qui gouverne et qui ne soit pas celui d’une sorte de grand vizir, il ne reste qu’une solution: le gouvernement personnel du roi. Voilà comment le règne de Louis XIV est sorti de la Fronde.
26Mazarin meurt en 1661, et Louis XIV gouverne désormais seul.
27Le long règne de Louis XIV—plus d’un demi-siècle—qui ne commence vraiment qu’à la mort de Mazarin, a un trait principal dominant: une tranquillité complète à l’intérieur. Désormais, et jusqu’à 1789, c’est-à-dire pendant cent trente années, quatre générations humaines, c’en sera fini de ces troubles, de ces séditions, de ces guerres civiles dont le retour incessant désole jusque-là notre histoire. Ce calme prolongé, joint à l’absence des invasions, rend compte du haut degré de civilisation et de richesse auquel la France parvint. L’ordre au dedans, la sécurité au dehors—ce sont les conditions idéales de la prospérité. La France en a remercié celui qu’elle appela le grand roi par une sorte d’adoration qui a duré longtemps après lui.
28Le règne achève la France du Nord et de l’Est, de Lille à Strasbourg, puis use le royaume contre les coalitions menées par l’Angleterre. Sous Louis XV, la guerre de Sept Ans coûte le Canada et l’Inde (1763) ; à la fin du règne, le chancelier Maupeou supprime les Parlements, qui bloquaient toute réforme des impôts.
29Si nous pouvions faire l’économie d’une révolution, ce n’était pas en 1789, c’était en 1774, à la mort de Louis XV. La grande réforme administrative qui s’annonçait alors, sans secousses, sans violence, par l’autorité royale, c’était celle que les assemblées révolutionnaires ébaucheraient mais qui périrait dans l’anarchie, celle que Napoléon reprendrait et qui réussirait par la dictature: un de ses collaborateurs, le consul Lebrun, sera un ancien secrétaire de Maupeou. Il y a là dans notre histoire une autre sorte de continuité qui a été mal aperçue.
30Louis XVI, roi en 1774, rappelle les Parlements. La guerre d’Amérique creuse le déficit, et l’impossibilité de réformer l’impôt conduit à convoquer les États généraux, réunis à Versailles en mai 1789. Le tiers état les transforme en Assemblée nationale ; le 11 juillet, le roi renvoie Necker.
31L’insurrection qui éclata alors à Paris et qui fut pleinement victorieuse n’était pas ce que rêvaient les modérés, les bourgeois qui formaient la majorité de l’Assemblée et qui avaient conduit dans le pays le mouvement en faveur des réformes. Ce n’était pas la partie la plus recommandable de la population, ce n’étaient même pas des électeurs qui s’étaient emparés de fusils et de canons à l’Hôtel des Invalides, qui, le 14 juillet, avaient pris la Bastille, massacré son gouverneur de Launay et promené sa tête à travers les rues ainsi que celle du prévôt des marchands Flesselles. D’ordinaire, la bourgeoisie française a peu de goût pour les désordres de ce genre et il faut avouer qu’aux premières nouvelles qu’on en eut, l’Assemblée de Versailles fut consternée. C’est après seulement que la prise de la Bastille est devenue un événement glorieux et symbolique.
32En octobre 1789, l’émeute ramène de Versailles à Paris le roi et l’Assemblée. Après la fuite manquée de Varennes, les Girondins poussent à la guerre contre l’Autriche (avril 1792) ; le 10 août, la monarchie tombe, la Convention proclame la République et juge le roi.
33La déclamation de ce temps-là a laissé croire que la Convention avait lancé à l’Europe la tête du roi comme un défi. Le 21 janvier 1793, jour de l’exécution de Louis XVI, l’Autriche, la Prusse et la Russie étaient occupées à partager la Pologne. L’émotion dans les cours ne fut pas plus grande qu’elle ne l’avait été après l’exécution de Charles Ier. A la vérité, son défi le plus grave, la Révolution l’avait déjà jeté, et à qui? à l’Angleterre. Et ce n’était pas la tête du roi.
34Les Jacobins éliminent les Girondins, et Robespierre gouverne par la Terreur jusqu’au 9 thermidor (juillet 1794). Le Directoire vit ensuite de la guerre et des coups d’État ; Bonaparte, revenu d’Égypte, débarque à Fréjus en octobre 1799.
35Un mois plus tard, le 9 novembre, 18 brumaire, le Directoire était renversé par un de ces coups d’Etat dont il avait donné le modèle et qui finissaient par sembler ordinaire à tout le monde. La Révolution,—ou plutôt la période révolutionnaire proprement dite,—se terminait par l’aveu d’une cruelle impuissance à fonder un gouvernement.
36Premier consul, puis empereur en 1804, Bonaparte rétablit l’ordre, les finances, la paix religieuse. Bainville explique pourtant pourquoi sa fortune devait mal finir.
37Et pourquoi cette fortune extraordinaire s’est-elle terminée par une catastrophe? Parce que Napoléon Bonaparte était prisonnier de la plus lourde partie de l’héritage révolutionnaire, prisonnier de la guerre de 1792, prisonnier des conquêtes. Avec la plupart de ses contemporains, il n’oubliait qu’une chose: l’Angleterre n’avait jamais permis, elle ne permettrait jamais que les Français fussent maîtres des Pays-Bas. Pour les en chasser, aucun effort ne lui serait trop coûteux. A cette loi, vieille de plusieurs siècles, la révolution n’avait rien changé et l’avènement de Bonaparte ne changeait rien.
38Trafalgar (1805) ruine l’invasion de l’Angleterre. Vainqueur à Austerlitz, à Iéna, à Friedland, Napoléon impose au continent le blocus des marchandises anglaises, qui l’entraîne en Espagne, puis contre la Russie.
39En juin 1812, la Grande Armée franchit le Niémen, et les Russes évitèrent encore de lui offrir la bataille. Alexandre avait dit qu’il se retirerait s’il le fallait au delà de Tobolsk. Napoléon se figurait que, de Moscou, il dicterait la paix à la Russie. Les Russes brûlèrent la ville et ne firent pas la paix. Alors commença une retraite qui, après le passage de la Bérézina, tourna en débâcle. Au mois de décembre, Ney et Gérard arrivaient presque seuls à Kœnigsberg. La Grande Armée avait fondu. L’empereur lui-même l’avait abandonnée en secret, comprenant l’étendue de la catastrophe, redoutant les effets qu’elle aurait en Europe et en France même, où la conspiration du général Malet, dont la nouvelle lui était parvenue en Russie, lui avait appris combien son pouvoir était précaire et son prestige affaibli.
40En 1814, les Alliés entrent dans Paris, Napoléon abdique et Louis XVIII revient. Le retour de l’île d’Elbe s’achève à Waterloo, et le second traité de Paris (1815) enlève à la France de nouvelles places et lui impose une occupation.
41Et cependant la légende napoléonienne ne faisait que de naître. Déporté à Sainte-Hélène par les Anglais, Napoléon continua d’agir sur les imaginations. Le héros devint un martyr. Sa cause se confondit avec celle de la Révolution, et la littérature, de la plus haute à la plus vulgaire, propagea ce mysticisme. Les traités de 1815 avaient laissé le peuple français meurtri de sa chute après un rêve rapide et prodigieux. Par une criante injustice, mais naturelle à l’homme, qui aime à rejeter sur autrui la responsabilité de ses fautes et de ses maux, ce ne fut ni à Napoléon ni à lui-même que le peuple français imputa les traités de 1815, mais aux Bourbons qui avaient mis tout leur effort à les atténuer.
42La Restauration rend au pays la paix et la prospérité. En juillet 1830, trois journées d’émeute renversent Charles X, et la Chambre donne la couronne au duc d’Orléans.
43Une des plus grandes illusions qu’on puisse avoir en politique, c’est de croire qu’on a bâti pour l’éternité. Les hommes qui avaient appelé au trône un Bourbon de la branche cadette étaient convaincus qu’ils avaient trouvé la solution idéale. Qui était le duc d’Orléans? Le fils de Philippe-Egalité. Son père était un régicide. Lui-même avait combattu à Jemmapes. Il réconciliait dans sa personne la Révolution et l’ancien régime, le passé et le présent. On crut avoir touché au port. Un historien goûté des classes moyennes, Augustin Thierry, écrivit un ouvrage où il démontrait que toute l’histoire de France n’avait tendu qu’à l’avènement de cette royauté bourgeoise.
44Louis-Philippe maintient la paix, mais refuse d’élargir le droit de vote réservé aux plus riches. En février 1848, une campagne de banquets pour la réforme électorale tourne à l’insurrection, et la garde nationale elle-même crie « Vive la Réforme ! ».
45Comme Charles X, Louis-Philippe renonce au trône, sans en appeler au pays, dès que Paris s’est prononcé. Comme lui, il abdique en faveur de son petit-fils quand déjà un autre régime est prêt. La Chambre est envahie au moment où elle vient d’acclamer la régence de la duchesse d’Orléans, quand Odilon Barrot vient de dire: «Est-ce qu’on prétendrait remettre en question ce que nous avons décidé par la Révolution de Juillet?» Quelques minutes plus tard, la République était proclamée.
46La deuxième République établit le suffrage universel, écrase l’insurrection ouvrière de juin et élit président Louis-Napoléon Bonaparte, qui rétablit l’Empire après le coup d’État du 2 décembre 1851. Napoléon III soutient en Europe le principe des nationalités et laisse la Prusse de Bismarck écraser l’Autriche à Sadowa (1866) ; en juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse.
47La défaite fut d’une soudaineté effroyable. L’ennemi, prêt avant nous, était entré en Lorraine et en Alsace. Le 3 août, nous avions perdu les batailles de Frœschwiller et de Forbach. Douze jours plus tard, l’armée du Rhin était bloquée dans Metz. Une autre armée, formée à Châlons, s’étant mise en marche pour la délivrer, fut prévenue et arrêtée par les Allemands. Elle ne tarda pas à être enfermée dans la petite place de Sedan avec l’empereur lui-même qui l’accompagnait. Il ne lui resta plus qu’à se rendre. Le 2 septembre, Napoléon III et cent mille hommes étaient prisonniers.
48Le dimanche 4 septembre, la nouvelle du désastre était connue à Paris. D’un seul coup, l’Empire s’effondra. A la Chambre, les républicains, Jules Favre, Gambetta hésitaient encore, craignant les révolutionnaires. Ils essayaient de donner à la déchéance une forme régulière et légale lorsque, comme en 1848, la foule envahit le Palais-Bourbon et réclama impérieusement la République. Les chefs de la gauche la suivirent alors à l’Hôtel de Ville où fut proclamé un gouvernement de la Défense nationale, tandis que l’impératrice-régente quittait les Tuileries dans un fiacre.
49Personne ne songea seulement à défendre le régime napoléonien que le peuple souverain, quatre mois plus tôt, avait encore approuvé par 7.358.000 voix.
50Paris assiégé capitule en janvier 1871 ; la paix de Francfort coûte l’Alsace et une partie de la Lorraine, et le gouvernement de Thiers écrase la Commune. Faute d’accord entre les royalistes, la République s’installe en 1875 et dure, à travers le boulangisme et l’affaire Dreyfus, tandis que la France s’allie à la Russie et se rapproche de l’Angleterre face à une Allemagne toujours plus menaçante.
51Lorsque, le 28 juin 1914, l’archiduc héritier d’Autriche-Hongrie fut assassiné avec sa femme dans la petite ville de Sarajevo par des conspirateurs slaves, la masse du peuple français était bien éloignée de croire à la guerre. Aux élections du mois d’avril, le nouveau bloc des gauches l’avait emporté. Un ministère Ribot, partisan de la loi de trois ans, avait été renversé le jour même où il s’était présenté devant la Chambre, et c’est à un socialiste récemment assagi, René Viviani, que dut s’adresser le président Poincaré pour tâcher de maintenir l’organisation militaire qui venait d’être reconstituée. La démocratie française, indifférente aux événements lointains, vivait dans une telle quiétude que c’est à peine si elle remarqua l’ultimatum de l’Autriche à la Serbie. Pas plus que du tragique «fait-divers» de Sarajevo, la foule n’en tira de conséquences. Au fond, elle croyait la guerre impossible, comme un phénomène d’un autre âge, aboli par le progrès. Elle se figurait volontiers que, si Guillaume II et les officiers prussiens en avaient le désir, le peuple allemand ne les suivrait pas. Dix jours plus tard, la guerre la plus terrible des temps modernes éclatait.
52L’Allemagne déclare la guerre à la France le 3 août 1914 et envahit la Belgique ; à la fin du mois, ses armées approchent de Paris.
53On a beaucoup discuté sur la bataille de la Marne. L’histoire dira que Joffre l’a gagnée parce qu’il eût été seul responsable s’il l’avait perdue. Le général Gallieni vit sans doute le premier la manœuvre à tenter contre le flanc de l’armée de von Kluck qui avait marché trop vite. Joffre, qu’un sang-froid étonnant n’avait pas abandonné depuis Charleroi, eut le mérite de comprendre la situation et, au lieu de continuer la retraite, de donner à toutes nos forces l’ordre de se porter en avant. C’est un des plus beaux redressements militaires qu’on ait vus dans l’histoire et les Allemands en furent déconcertés. La bataille de la Marne, bataille gigantesque, qui s’étendit des abords immédiats de Paris jusqu’à la Moselle, dura du 6 au 13 septembre et se termina par la défaite et le recul général de l’ennemi. Paris était sauvé. L’invasion s’arrêtait. Les Allemands s’étaient proposé de mettre la France hors de combat en six semaines pour se retourner ensuite contre la Russie. Ce plan avait échoué. En Allemagne, quelques hommes clairvoyants commencèrent à comprendre que la guerre était perdue.
54Suivent quatre années de tranchées, Verdun, la défection russe et l’entrée en guerre des États-Unis, jusqu’à l’armistice du 11 novembre 1918. Le traité de Versailles déçoit, l’Allemagne ne paie pas les réparations, et la France occupe la Ruhr en 1923. Bainville achève son livre sur ce présent incertain.
55Seulement, quand on compare la France aux autres pays, quand on se représente les hauts et les bas de son histoire, on voit qu’elle n’est pas la plus mal partagée. Exposée aux tribulations, souvent menacée dans son être,—elle l’a encore été, et terriblement, en 1914,—elle n’est pas sujette à ces affaissements ou à ces longues éclipses dont tant d’autres nations offrent le modèle. Sa structure sociale reste solide et bien équilibrée. Les classes moyennes, sa grande force, s’y reconstituent toujours en peu de temps. Après toutes ses convulsions, parfois plus violentes qu’ailleurs, elle ne tarde pas à renaître à l’ordre et à l’autorité dont elle a le goût naturel et l’instinct… Si l’on n’avait cette confiance, ce ne serait même pas la peine d’avoir des enfants.