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Gobseck — en 20 minutes

Gobseck — en 20 minutes
1Cette version courte est une traversée du roman de Balzac faite exclusivement d’extraits authentiques, reproduits mot pour mot, et cousus par de brèves liaisons éditoriales en italique. Ce n’est pas un résumé : c’est le texte même, en raccourci.

2À une heure du matin, pendant l’hiver de 1829 à 1830, il se trouvait encore dans le salon de la vicomtesse de Grandlieu deux personnes étrangères à sa famille. Un jeune et joli homme sortit en entendant sonner la pendule. Quand le bruit de la voiture retentit dans la cour, la vicomtesse ne voyant plus que son frère et un ami de la famille qui achevaient leur piquet, s’avança vers sa fille qui, debout devant la cheminée du salon, semblait examiner un garde-vue en lithophanie, et qui écoutait le bruit du cabriolet de manière à justifier les craintes de sa mère.
3– Camille, si vous continuez à tenir avec le jeune comte de Restaud la conduite que vous avez eue ce soir, vous m’obligerez à ne plus le recevoir. Écoutez, mon enfant, si vous avez confiance en ma tendresse, laissez-moi vous guider dans la vie. À dix-sept ans l’on ne sait juger ni de l’avenir, ni du passé, ni de certaines considérations sociales. Je ne vous ferai qu’une seule observation. Monsieur de Restaud a une mère qui mangerait des millions, une femme mal née, une demoiselle Goriot qui jadis a fait beaucoup parler d’elle. Elle s’est si mal comportée avec son père qu’elle ne mérite certes pas d’avoir un si bon fils.
4Le récit se poursuit tard dans la nuit, au coin du feu. Derville, l’avoué de la famille, intervient.
5– Il est temps, madame la vicomtesse, que je vous conte une histoire qui vous fera modifier le jugement que vous portez sur la fortune du comte Ernest de Restaud.
6– Une histoire ! s’écria Camille. Commencez donc vite, monsieur.
7Derville a vingt-cinq ans. Il est second clerc, et loge rue des Grès, dans une vieille maison qui sent le couvent — porte à porte avec un homme qu’il va falloir décrire.
8– Cette aventure, dit Derville après une pause, me rappelle les seules circonstances romanesques de ma vie. Vous riez déjà, reprit-il, en entendant un avoué vous parler d’un roman dans sa vie ! Mais j’ai eu vingt-cinq ans comme tout le monde, et à cet âge j’avais déjà vu d’étranges choses. Je dois commencer par vous parler d’un personnage que vous ne pouvez pas connaître. Il s’agit d’un usurier. Saisirez-vous bien cette figure pâle et blafarde, à laquelle je voudrais que l’académie me permît de donner le nom de face lunaire, elle ressemblait à du vermeil dédoré ? Les cheveux de mon usurier étaient plats, soigneusement peignés et d’un gris cendré. Les traits de son visage, impassible autant que celui de Talleyrand, paraissaient avoir été coulés en bronze. Jaunes comme ceux d’une fouine, ses petits yeux n’avaient presque point de cils et craignaient la lumière ; mais l’abat-jour d’une vieille casquette les en garantissait. Son nez pointu était si grêlé dans le bout que vous l’eussiez comparé à une vrille. Il avait les lèvres minces de ces alchimistes et de ces petits vieillards peints par Rembrandt ou par Metzu. Cet homme parlait bas, d’un ton doux, et ne s’emportait jamais. Son âge était un problème : on ne pouvait pas savoir s’il était vieux avant le temps, ou s’il avait ménagé sa jeunesse afin qu’elle lui servît toujours.
9Si vous touchez un cloporte cheminant sur un papier, il s’arrête et fait le mort ; de même, cet homme s’interrompait au milieu de son discours et se taisait au passage d’une voiture, afin de ne pas forcer sa voix. À l’imitation de Fontenelle, il économisait le mouvement vital, et concentrait tous les sentiments humains dans le moi. Aussi sa vie s’écoulait-elle sans faire plus de bruit que le sable d’une horloge antique.
10Enfin, par une singularité que Sterne appellerait une prédestination, cet homme se nommait Gobseck. Quand plus tard je fis ses affaires, j’appris qu’au moment où nous nous connûmes il avait environ soixante-seize ans. Il était né vers 1740, dans les faubourgs d’Anvers, d’une Juive et d’un Hollandais, et se nommait Jean-Esther Van Gobseck.
11Un soir, Gobseck se laisse aller à une confidence rare : il expose à Derville sa philosophie de l’or.
12L’OR. L’or représente toutes les forces humaines. J’ai voyagé, j’ai vu qu’il y avait partout des plaines ou des montagnes : les plaines ennuient, les montagnes fatiguent ; les lieux ne signifient donc rien. Quant aux mœurs, l’homme est le même partout : partout le combat entre le pauvre et le riche est établi, partout il est inévitable ; il vaut donc mieux être l’exploitant que d’être l’exploité ; partout il se rencontre des gens musculeux qui travaillent et des gens lymphatiques qui se tourmentent ; partout les plaisirs sont les mêmes, car partout les sens s’épuisent, et il ne leur survit qu’un seul sentiment, la vanité ! La vanité, c’est toujours le moi. La vanité ne se satisfait que par des flots d’or. Nos fantaisies veulent du temps, des moyens physiques ou des soins. Eh ! bien, l’or contient tout en germe, et donne tout en réalité.
13En un mot, je possède le monde sans fatigue, et le monde n’a pas la moindre prise sur moi.
14Pour prouver son emprise sur Paris, Gobseck raconte sa tournée du matin — deux lettres de change à recouvrer, chez deux femmes que tout oppose : une comtesse ruinée par le luxe, une petite ouvrière du nom de Fanny Malvaut.
15Combien était belle la femme que je vis alors ! Elle avait jeté à la hâte sur ses épaules nues un châle de cachemire dans lequel elle s’enveloppait si bien que ses formes pouvaient se deviner dans leur nudité. Elle était vêtue d’un peignoir garni de ruches blanches comme neige et qui annonçait une dépense annuelle d’environ deux mille francs chez la blanchisseuse en fin. Ses cheveux noirs s’échappaient en grosses boucles d’un joli madras négligemment noué sur sa tête à la manière des créoles. Son lit offrait le tableau d’un désordre produit sans doute par un sommeil agité.
16En ce moment nous entendîmes frapper doucement à la porte de la chambre. – Je n’y suis pas ! dit impérieusement la jeune femme. – Anastasie, je voudrais cependant bien vous voir. – Pas en ce moment, mon cher, répondit-elle d’une voix moins dure, mais néanmoins sans douceur. – Quelle plaisanterie ! vous parlez à quelqu’un, répondit en entrant un homme qui ne pouvait être que le comte. La comtesse me regarda, je la compris, elle devint mon esclave. Il fut un temps, jeune homme, où j’aurais été peut-être assez bête pour ne pas protester. En 1763, à Pondichéry, j’ai fait grâce à une femme qui m’a joliment roué. Je le méritais, pourquoi m’étais-je fié à elle ? – Que veut monsieur ? me demanda le comte. Je vis la femme frissonnant de la tête aux pieds, la peau blanche et satinée de son cou devint rude, elle avait, suivant un terme familier, la chair de poule. Moi, je riais, sans qu’aucun de mes muscles ne tressaillît. – Monsieur est un de mes fournisseurs, dit-elle. Le comte me tourna le dos, je tirai le billet à moitié hors de ma poche. À ce mouvement inexorable, la jeune femme vint à moi, me présenta un diamant : – Prenez, dit elle, et allez-vous-en. Nous échangeâmes les deux valeurs, et je sortis en la saluant.
17Des années passent. Dans le salon de la vicomtesse, Derville s’interrompt soudain.
18– Sardanapale ! s’écria Derville en lâchant son juron, je vais bien réveiller mademoiselle Camille en lui disant que son bonheur dépendait naguère du papa Gobseck, mais comme le bonhomme est mort à l’âge de quatre-vingt-neuf ans, monsieur de Restaud entrera bientôt en possession d’une belle fortune. Ceci veut des explications. Quant à Fanny Malvaut, vous la connaissez, c’est ma femme !
19L’histoire personnelle de Derville explique sa dette envers Gobseck. Quand son patron met son étude en vente, le jeune clerc, sans un sou, vient trouver le vieil usurier.
20– Je tire cinquante pour cent de mes fonds, reprit-il, quelquefois cent, deux cents, cinq cents pour cent. À ces mots je pâlis. – Mais, en faveur de notre connaissance, je me contenterai de douze et demi pour cent d’intérêt par... Il hésita. – Eh ! bien oui, pour vous je me contenterai de treize pour cent par an. Cela vous va-t-il ? – Oui, répondis-je. – Mais si c’est trop, répliqua-t-il, défendez-vous, Grotius ! Il m’appelait Grotius en plaisantant. En vous demandant treize pour cent, je fais mon métier ; voyez si vous pouvez les payer. Je n’aime pas un homme qui tope à tout. Est-ce trop ? – Non, dis-je, je serai quitte pour prendre un plus de mal. – Parbleu ! dit-il en me jetant son malicieux regard oblique, vos clients paieront. – Non, de par tous les diables, m’écriai-je, ce sera moi. Je me couperais la main plutôt que d’écorcher le monde ! – Bonsoir, me dit le papa Gobseck.
21– Pourriez-vous me dire, s’il n’y a pas d’indiscrétion à le demander, dis-je au petit vieillard quand nous atteignîmes au seuil de la porte, de quelle importance était mon extrait de baptême dans cette affaire ? Jean-Esther Van Gobseck haussa les épaules, sourit malicieusement et me répondit : – Combien la jeunesse est sotte ! Apprenez donc, monsieur l’avoué, car il faut que vous le sachiez pour ne pas vous laisser prendre, qu’avant trente ans la probité et le talent sont encore des espèces d’hypothèques. Passé cet âge, l’on ne peut plus compter sur un homme.
22Des années plus tard, devenu avoué, Derville assiste chez Gobseck à une scène qui scelle le destin de la comtesse de Restaud — devenue la maîtresse ruineuse du comte Maxime de Trailles.
23En effet le jeune homme revint en donnant la main à une femme en qui je reconnus cette comtesse dont le lever m’avait autrefois été dépeint par Gobseck, l’une des deux filles du bonhomme Goriot. La comtesse ne me vit pas d’abord, je me tenais dans l’embrasure de la fenêtre, le visage à la vitre. En entrant dans la chambre humide et sombre de l’usurier, elle jeta un regard de défiance sur Maxime. Elle était si belle que, malgré ses fautes, je la plaignis. Quelque terrible angoisse agitait son cœur, ses traits nobles et fiers avaient une expression convulsive, mal déguisée.
24– Monsieur, existe-t-il un moyen d’obtenir le prix des diamants que voici, mais en me réservant le droit de les racheter, dit-elle d’une voix tremblante en lui tendant un écrin. – Oui, madame, répondis-je en intervenant et me montrant.
25Gobseck, immobile, avait saisi sa loupe et contemplait silencieusement l’écrin. Vivrais-je cent ans, je n’oublierais pas le tableau que nous offrit sa figure. Ses joues pâles s’étaient colorées, ses yeux, où les scintillements des pierres semblaient se répéter, brillaient d’un feu surnaturel. Il se leva, alla au jour, tint les diamants près de sa bouche démeublée, comme s’il eût voulu les dévorer. Il marmottait de vagues paroles, en soulevant tour à tour les bracelets, les girandoles, les colliers, les diadèmes, qu’il présentait à la lumière pour en juger l’eau, la blancheur, la taille ; il les sortait de l’écrin, les y remettait, les y reprenait encore, les faisait jouer en leur demandant tous leurs feux, plus enfant que vieillard, ou plutôt enfant et vieillard tout ensemble. – Beaux diamants ! Cela aurait valu trois cent mille francs avant la révolution. Quelle eau ! Voilà de vrais diamants d’Asie venus de Golconde ou de Visapour ! En connaissez-vous le prix ? Non, non, Gobseck est le seul à Paris qui sache les apprécier.
26Maintenant, dit-il avec un sourire qui ressemblait assez à celui de Voltaire, je vais vous compléter votre somme par trente mille francs de lettres de change dont la bonté ne me sera pas contestée. C’est de l’or en barres. Monsieur vient de me dire : Mes lettres de change seront acquittées, ajouta-t-il en présentant des traites souscrites par le comte, toutes protestées la veille à la requête de celui de ses confrères qui probablement les lui avait vendues à bas prix. Le jeune homme poussa un rugissement au milieu duquel domina le mot : – Vieux coquin ! Le papa Gobseck ne sourcilla pas, il tira d’un carton sa paire de pistolets, et dit froidement : – En ma qualité d’insulté, je tirerai le premier.
27Quand la porte fut fermée et que les deux voitures partirent, Gobseck se leva, se mit à danser en répétant : – J’ai les diamants ! j’ai les diamants ! Les beaux diamants, quels diamants ! et pas cher. Ah ! ah ! Wertrust et Gigonnet, vous avez cru attraper le vieux papa Gobseck ! Ego sum papa ! je suis votre maître à tous ! Intégralement payé ! Comme ils seront sots, ce soir, quand je leur conterai l’affaire, entre deux parties de domino ! Cette joie sombre, cette férocité de sauvage, excitées par la possession de quelques cailloux blancs, me firent tressaillir.
28Le lendemain, le comte de Restaud lui-même se présente chez Gobseck, furieux d’apprendre que sa femme a vendu les diamants de famille.
29– Monsieur, vous venez d’acheter à vil prix des diamants de famille qui n’appartenaient pas à ma femme. – Sans me croire obligé de vous mettre dans le secret de mes affaires, je vous dirai, monsieur le comte, que si vos diamants vous ont été pris par madame la comtesse, vous auriez dû prévenir, par une circulaire, les joailliers de ne pas les acheter, elle a pu les vendre en détail. – Monsieur ! s’écria le comte, vous connaissiez ma femme. – Vrai ? – Elle est en puissance de mari. – Possible. – Elle n’avait pas le droit de disposer de ces diamants... – Juste. – Eh ! bien, monsieur ? – Eh ! bien monsieur, je connais votre femme, elle est en puissance de mari je le veux bien, elle est sous bien des puissances ; mais – je – ne – connais pas – vos diamants.
30Le comte consulte Derville sur la moralité de Gobseck, avant de lui confier une décision radicale : mettre toute sa fortune à l’abri de sa femme, entre les mains de l’usurier.
31Le papa Gobseck, repris-je, est intimement convaincu d’un principe qui domine sa conduite. Selon lui, l’argent est une marchandise que l’on peut, en toute sûreté de conscience, vendre cher ou bon marché, suivant les cas. Un capitaliste est à ses yeux un homme qui entre, par le fort denier qu’il réclame de son argent, comme associé par anticipation dans les entreprises et les spéculations lucratives. À part ses principes financiers et ses observations philosophiques sur la nature humaine qui lui permettent de se conduire en apparence comme un usurier, je suis intimement persuadé que, sorti de ses affaires, il est l’homme le plus délicat et le plus probe qu’il y ait à Paris. Il existe deux hommes en lui : il est avare et philosophe, petit et grand.
32Mon parti est irrévocablement pris, me dit le comte. Préparez les actes nécessaires pour transporter à Gobseck la propriété de mes biens. Je ne me fie qu’à vous, monsieur, pour la rédaction de la contre-lettre par laquelle il déclarera que cette vente est simulée, et prendra l’engagement de remettre ma fortune administrée par lui comme il sait administrer, entre les mains de mon fils aîné, à l’époque de sa majorité.
33je dois la justifier en vous faisant observer que par ces mesures vous exhérédez complétement vos... autres enfants. Ils portent votre nom. Ne fussent-ils que les enfants d’une femme autrefois aimée, maintenant déchue, ils ont droit à une certaine existence. Je vous déclare que je n’accepte point la charge dont vous voulez bien m’honorer, si leur sort n’est pas fixé.
34Des mois passent. Le comte s’affaiblit, persuadé que sa femme et Maxime de Trailles guettent sa fortune. Un matin de décembre 1824, sentant sa fin proche, il confie un secret à son fils Ernest, encore enfant.
35– Ernest, mon enfant, tu es bien jeune ; mais tu as bon cœur et tu comprends sans doute la sainteté d’une promesse faite à un mourant, à un père. Te sens-tu capable de garder un secret, de l’ensevelir en toi-même de manière à ce que ta mère elle-même ne s’en doute pas ? Aujourd’hui, mon fils, il ne reste que toi dans cette maison à qui je puisse me fier. Tu ne trahiras pas ma confiance ? – Non, mon père. – Eh ! bien, Ernest, je te remettrai, dans quelques moments, un paquet cacheté qui appartient à monsieur Derville, tu le conserveras de manière à ce que personne ne sache que tu le possèdes, tu t’échapperas de l’hôtel et tu le jetteras à la petite poste qui est au bout de la rue. – Oui, mon père.
36– Ah ! ah ! s’écria le comte, qui, ayant ouvert la porte, se montra tout à coup presque nu, déjà même aussi sec, aussi décharné qu’un squelette. Ce cri sourd produisit un effet terrible sur la comtesse, qui resta immobile et comme frappée de stupeur. Son mari était si frêle et si pâle, qu’il semblait sortir de la tombe. – Vous avez abreuvé ma vie de chagrins, et vous voulez troubler ma mort, pervertir la raison de mon fils, en faire un homme vicieux, cria-t-il d’une voix rauque. La comtesse alla se jeter au pied de ce mourant que les dernières émotions de la vie rendaient presque hideux et y versa un torrent de larmes. – Grâce ! grâce ! s’écria-t-elle.
37Après ce que vous disiez à Ernest, vous osez parler de repentir ! dit le moribond qui renversa la comtesse en agitant le pied. – Vous me glacez ! ajouta-t-il avec une indifférence qui eut quelque chose d’effrayant. Vous avez été mauvaise fille, vous avez été mauvaise femme, vous serez mauvaise mère. La malheureuse femme tomba évanouie. Le mourant regagna son lit, s’y coucha, et perdit connaissance quelques heures après. Les prêtres vinrent lui administrer les sacrements. Il était minuit quand il expira.
38Quel spectacle s’offrit à nos regards ! Un affreux désordre régnait dans cette chambre. Échevelée par le désespoir, les yeux étincelants, la comtesse demeura debout, interdite, au milieu de hardes, de papiers, de chiffons bouleversés. Confusion horrible à voir en présence de ce mort. À peine le comte était-il expiré, que sa femme avait forcé tous les tiroirs et le secrétaire, autour d’elle le tapis était couvert de débris, quelques meubles et plusieurs portefeuilles avaient été brisés, tout portait l’empreinte de ses mains hardies.
39En nous entendant venir, la comtesse les y avait lancés en croyant, à la lecture des premières dispositions que j’avais provoquées en faveur de ses enfants, anéantir un testament qui les privait de leur fortune. Une conscience bourrelée et l’effroi involontaire inspiré par un crime à ceux qui le commettent lui avaient ôté l’usage de la réflexion. En se voyant surprise, elle voyait peut-être l’échafaud et sentait le fer rouge du bourreau. Cette femme attendait nos premiers mots en haletant, et nous regardait avec des yeux hagards. – Ah ! madame, dis-je en retirant de la cheminée un fragment que le feu n’avait pas atteint, vous avez ruiné vos enfants ! ces papiers étaient leurs titres de propriété.
40– Hé ! hé ! s’écria Gobseck dont l’exclamation nous fit l’effet du grincement produit par un flambeau de cuivre quand on le pousse sur un marbre. Après une pause, le vieillard me dit d’un ton calme : – Voudriez-vous donc faire croire à madame la comtesse que je ne suis pas le légitime propriétaire des biens que m’a vendus monsieur le comte ? Cette maison m’appartient depuis un moment.
41Le comte meurt cette nuit-là. Gobseck fait valoir son fidéicommis et prend possession de l’hôtel de Restaud. Des années s’écoulent. Un jour, Derville retrouve le vieil usurier mourant, seul dans sa chambre.
42Quand j’entrai dans la chambre du moribond, je le surpris à genoux devant sa cheminée où, s’il n’y avait pas de feu, il se trouvait un énorme monceau de cendres. Gobseck s’y était traîné de son lit, mais les forces pour revenir se coucher lui manquaient, aussi bien que la voix pour se plaindre. – Mon vieil ami, lui dis-je en le relevant et l’aidant à regagner son lit, vous aviez froid, comment ne faites-vous pas de feu ? – Je n’ai point froid, dit-il, pas de feu ! pas de feu ! Je vais je ne sais où, garçon, reprit-il en me jetant un dernier regard blanc et sans chaleur, mais je m’en vais d’ici ! J’ai la carphologie, dit-il en se servant d’un terme qui annonçait combien son intelligence était encore nette et précise. J’ai cru voir ma chambre pleine d’or vivant et je me suis levé pour en prendre. À qui tout le mien ira-t-il ? Je ne le donne pas au gouvernement, j’ai fait un testament, trouve-le, Grotius. La Belle Hollandaise avait une fille que j’ai vue je ne sais où, dans la rue Vivienne, un soir. Je crois qu’elle est surnommée la Torpille, elle est jolie comme un amour, cherche-la, Grotius ? Tu es mon exécuteur testamentaire, prends ce que tu voudras, mange : il y a des pâtés de foie gras, des balles de café, des sucres, des cuillers d’or. Donne le service d’Odiot à ta femme. Mais à qui les diamants ? Prises-tu, garçon ? j’ai des tabacs, vends-les à Hambourg, ils gagnent un demi. Enfin j’ai de tout et il faut tout quitter ! Allons, papa Gobseck, se dit-il, pas de faiblesse, sois toi-même. Il se dressa sur son séant, sa figure se dessina nettement sur son oreiller comme si elle eût été de bronze, il étendit son bras sec et sa main osseuse sur sa couverture qu’il serra comme pour se retenir, il regarda son foyer, froid autant que l’était son œil métallique, et il mourut avec toute sa raison.
43Dans les pièces voisines, Derville découvre l’ampleur de la thésaurisation de Gobseck — des années de cadeaux et de gages, jamais vendus, pourrissant sur place.
44Je pris les pincettes, et quand je les y plongeai, je frappai sur un amas d’or et d’argent, composé : sans doute des recettes faites pendant sa maladie et que sa faiblesse l’avait empêché de cacher ou que sa défiance ne lui avait pas permis d’envoyer à la Banque.
45Dans la chambre voisine de celle où Gobseck était expiré, se trouvaient des pâtés pourris, une foule de comestibles de tout genre et même des coquillages, des poissons qui avaient de la barbe et dont les diverses puanteurs faillirent m’asphyxier. Partout fourmillaient des vers et des insectes. Ces présents récemment faits étaient mêlés à des boîtes de toutes formes, à des caisses de thé, à des balles de café. Sur la cheminée, dans une soupière d’argent étaient des avis d’arrivage de marchandises consignées en son nom au Havre, balles de coton, boucauts de sucre, tonneaux de rhum, cafés, indigos, tabacs, tout un bazar de denrées coloniales ! Cette pièce était encombrée de meubles, d’argenterie, de lampes, de tableaux, de vases, de livres, de belles gravures roulées, sans cadres, et de curiosités.
46Je me dis, comme il se l’était dit à lui-même : – À qui toutes ces richesses iront-elles ?... En pensant au bizarre renseignement qu’il m’avait fourni sur sa seule héritière, je me vois obligé de fouiller toutes les maisons suspectes de Paris pour y jeter à quelque mauvaise femme une immense fortune. Avant tout, sachez que, par des actes en bonne forme, le comte Ernest de Restaud sera sous peu de jours mis en possession d’une fortune qui lui permet d’épouser mademoiselle Camille, tout en constituant à la comtesse de Restaud sa mère, à son frère et à sa sœur, des dots et des parts suffisantes.
47– Eh ! bien, cher monsieur Derville, nous y penserons, répondit madame de Grandlieu. Monsieur Ernest doit être bien riche pour faire accepter sa mère par une famille noble.