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Le Curé de Tours — en 20 minutes

Le curé de Tours — en 20 minutes
1Cette page rassemble des extraits authentiques du Curé de Tours, copiés mot pour mot dans le texte intégral et reliés par de courtes transitions, pour parcourir en 20 minutes l'arc complet de la nouvelle — du bonheur enfin conquis par l'abbé Birotteau à sa ruine, orchestrée dans l'ombre par l'abbé Troubert.

2Au commencement de l’automne de l’année 1826, l’abbé Birotteau, principal personnage de cette histoire, fut surpris par une averse en revenant de la maison où il était allé passer la soirée. Il traversait donc aussi promptement que son embonpoint pouvait le lui permettre, la petite place déserte nommée le Cloître, qui se trouve derrière le chevet de Saint-Gatien, à Tours.
3L'abbé Birotteau vit chez mademoiselle Gamard, une vieille fille, comme pensionnaire — succédant dans cet appartement tant convoité à son ami défunt, l'abbé Chapeloud, chanoine de Saint-Gatien.
4Feu monsieur l’abbé Chapeloud, en son vivant chanoine de Saint-Gatien, avait été l’ami intime de l’abbé Birotteau. Toutes les fois que le vicaire était entré chez le chanoine, il en avait admiré constamment l’appartement, les meubles et la bibliothèque. De cette admiration naquit un jour l’envie de posséder ces belles choses. Il avait été impossible à l’abbé Birotteau d’étouffer ce désir, qui souvent le fit horriblement souffrir quand il venait à penser que la mort de son meilleur ami pouvait seule satisfaire cette cupidité cachée, mais qui allait toujours croissant. L’abbé Chapeloud et son ami Birotteau n’étaient pas riches. Tous deux fils de paysans, ils n’avaient rien autre chose que les faibles émoluments accordés aux prêtres ; et leurs minces économies furent employées à passer les temps malheureux de la Révolution. Quand Napoléon rétablit le culte catholique, l’abbé Chapeloud fut nommé chanoine de Saint-Gatien, et Birotteau devint vicaire de la Cathédrale. Chapeloud se mit alors en pension chez mademoiselle Gamard. Lorsque Birotteau vint visiter le chanoine dans sa nouvelle demeure, il trouva l’appartement parfaitement bien distribué ; mais il n’y vit rien autre chose. Le début de cette concupiscence mobilière fut semblable à celui d’une passion vraie, qui, chez un jeune homme, commence quelquefois par une froide admiration pour la femme que plus tard il aimera toujours.
5– Pensez donc, disait l’abbé Chapeloud à Birotteau, que, pendant douze années consécutives, linge blanc, aubes, surplis, rabats, rien ne m’a jamais manqué. Je trouve toujours chaque chose en place, en nombre suffisant, et sentant l’iris. Mes meubles sont frottés, et toujours si bien essuyés que, depuis longtemps, je ne connais plus la poussière. En avez-vous vu un seul grain chez moi ? Jamais ! Puis le bois de chauffage est bien choisi, les moindres choses sont excellentes ; bref, il semble que mademoiselle Gamard ait sans cesse un œil dans ma chambre. Je ne me souviens pas d’avoir sonné deux fois, en dix ans, pour demander quoi que ce fût. Voilà vivre ! N’avoir rien à chercher, pas même ses pantoufles. Trouver toujours bon feu, bonne table. Enfin, mon soufflet m’impatientait, il avait le larynx embarrassé, je ne m’en suis pas plaint deux fois. Bref, le lendemain mademoiselle m’a donné un très joli soufflet, et cette paire de badines avec lesquelles vous me voyez tisonnant.
6Birotteau a hérité de tout cela — logement, meubles, bibliothèque, et les petits soins de mademoiselle Gamard. Mais dix-huit mois plus tard, un soir de pluie comme celui d'ouverture, le bonheur bascule sans qu'il comprenne pourquoi.
7– Comment me laissez-vous sonner trois fois par un temps pareil ? dit-il à Marianne.
8– Mais, monsieur, vous voyez bien que la porte était fermée. Tout le monde est couché depuis longtemps, les trois quarts de dix heures sont sonnés. Mademoiselle aura cru que vous n’étiez pas sorti.
9– Mais vous m’avez bien vu partir, vous ! D’ailleurs mademoiselle sait bien que je vais chez madame de Listomère tous les mercredis.
10– Ma foi ! monsieur, j’ai fait ce que mademoiselle m’a commandé de faire, répondit Marianne en fermant la porte.
11Ces paroles portèrent à l’abbé Birotteau un coup qui lui fut d’autant plus sensible que sa rêverie l’avait rendu plus complètement heureux. Il se tut, suivit Marianne à la cuisine pour prendre son bougeoir, qu’il supposait y avoir été mis. Mais, au lieu d’entrer dans la cuisine, Marianne mena l’abbé chez lui, où le vicaire aperçut son bougeoir sur une table qui se trouvait à la porte du salon rouge, dans une espèce d’antichambre formée par le palier de l’escalier auquel le défunt chanoine avait adapté une grande clôture vitrée. Muet de surprise, il entra promptement dans sa chambre, n’y vit pas de feu dans la cheminée, et appela Marianne, qui n’avait pas encore eu le temps de descendre.
12– Vous n’avez donc pas allumé de feu ? dit-il.
13– Pardon, monsieur l’abbé, répondit-elle. Il se sera éteint.
14Birotteau regarda de nouveau le foyer, et s’assura que le feu était resté couvert depuis le matin.
15– J’ai besoin de me sécher les pieds, reprit-il, faites-moi du feu.
16Marianne obéit avec la promptitude d’une personne qui avait envie de dormir. Tout en cherchant lui-même ses pantoufles qu’il ne trouvait pas au milieu de son tapis de lit, comme elles y étaient jadis, l’abbé fit, sur la manière dont Marianne était habillée, certaines observations par lesquelles il lui fut démontré qu’elle ne sortait pas de son lit, comme elle le lui avait dit. Il se souvint alors que, depuis environ quinze jours, il était sevré de tous ces petits soins qui, pendant dix-huit mois, lui avaient rendu la vie si douce à porter.
17Quand la flamme eut brillé dans le foyer, quand la lampe de nuit fut allumée, et que Marianne l’eut quitté sans lui demander, comme elle le faisait jadis : – Monsieur a-t-il encore besoin de quelque chose ? l’abbé Birotteau se laissa doucement aller dans la belle et ample bergère de son défunt ami ; mais le mouvement par lequel il y tomba eut quelque chose de triste. Le bonhomme était accablé sous le pressentiment d’un affreux malheur. Ses yeux se tournèrent successivement sur le beau cartel, sur la commode, sur les sièges, les rideaux, les tapis, le lit en tombeau, le bénitier, le crucifix, sur une Vierge du Valentin, sur un Christ de Lebrun, enfin sur tous les accessoires de cette chambre ; et l’expression de sa physionomie révéla les douleurs du plus tendre adieu qu’un amant ait jamais fait à sa première maîtresse, ou un vieillard à ses derniers arbres plantés. Le vicaire venait de reconnaître, un peu tard à la vérité, les signes d’une persécution sourde exercée sur lui depuis environ trois mois par mademoiselle Gamard, dont les mauvaises intentions eussent sans doute été beaucoup plus tôt devinées par un homme d’esprit.
18– Que diantre lui ai-je fait ? Pourquoi m’en veut-elle ? Marianne n’a pas dû oublier mon feu ! C’est mademoiselle qui lui aura dit de ne pas l’allumer ! Il faudrait être un enfant pour ne pas s’apercevoir, au ton et aux manières qu’elle prend avec moi, que j’ai eu le malheur de lui déplaire. Jamais il n’est arrivé rien de pareil à Chapeloud ! Il me sera impossible de vivre au milieu des tourments que... À mon âge...
19Le lendemain matin, l'abbé Troubert, l'autre pensionnaire de mademoiselle Gamard, vient visiter Birotteau. Rien ne distingue davantage ces deux prêtres qui vivent sous le même toit.
20Il était impossible de rencontrer deux figures qui offrissent autant de contrastes qu’en présentaient celles de ces deux abbés. Troubert, grand et sec, avait un teint jaune et bilieux, tandis que le vicaire était ce qu’on appelle familièrement grassouillet. Ronde et rougeaude, la figure de Birotteau peignait une bonhomie sans idées ; tandis que celle de Troubert, longue et creusée par des rides profondes, contractait en certains moments une expression pleine d’ironie ou de dédain : mais il fallait cependant l’examiner avec attention pour y découvrir ces deux sentiments. Le chanoine restait habituellement dans un calme parfait, en tenant ses paupières presque toujours abaissées sur deux yeux orangés dont le regard devenait à son gré clair et perçant. Des cheveux roux complétaient cette sombre physionomie, sans cesse obscurcie par le voile que de graves méditations jettent sur les traits. Plusieurs personnes avaient pu d’abord le croire absorbé par une haute et profonde ambition ; mais celles qui prétendaient le mieux connaître avaient fini par détruire cette opinion en le montrant hébété par le despotisme de mademoiselle Gamard, ou fatigué par de trop longs jeûnes. Il parlait rarement et ne riait jamais. Quand, à travers les arcades et les nefs de Saint-Gatien, le haut chanoine marchait d’un pas solennel, le front incliné, l’œil sévère, il excitait le respect : sa figure cambrée était en harmonie avec les voussures jeunes de la cathédrale, les plis de sa soutane avaient quelque chose de monumental, digne de la statuaire. Mais le bon vicaire y circulait sans gravité, trottait, piétinait en paraissant rouler sur lui-même. L’abbé Chapeloud, homme d’un grand sens, s’était toujours opposé, mais secrètement et avec beaucoup d’esprit, à l’élévation de l’abbé Troubert ; il lui avait même très adroitement interdit l’accès de tous les salons où se réunissait la meilleure société de Tours. Cette constante soumission n’avait pu changer l’opinion du défunt chanoine qui, pendant sa dernière promenade, disait encore à Birotteau : – Défiez-vous de ce grand sec de Troubert ! C’est Sixte-Quint réduit aux proportions de l’Évêché.
21Quelques jours plus tard, au petit déjeuner, l'hostilité de mademoiselle Gamard éclate au grand jour.
22– Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda d’une voix aigre mademoiselle Gamard en s’adressant à Birotteau. J’espère que vous n’allez pas encombrer ma salle à manger de vos bouquins.
23– Comment vous portez-vous, mademoiselle ? reprit le pensionnaire d’une voix flûtée.
24– Mais pas très bien, répondit-elle sèchement. Vous êtes cause que j’ai été réveillée hier pendant mon premier sommeil, et toute ma nuit s’en est ressentie. En s’asseyant, mademoiselle Gamard ajouta : – Messieurs, le lait va se refroidir.
25Mais en ce moment Birotteau se sentit la langue morte, il se résigna donc à manger sans entamer la conversation. Bientôt il trouva ce silence dangereux pour son estomac et dit hardiment : – Voilà du café excellent ! Cet acte de courage fut complètement inutile. Après avoir regardé le ciel par le petit espace qui séparait, audessus du jardin, les deux arcs-boutants noirs de Saint-Gatien, le vicaire eut encore le courage de dire : – Il fera plus beau aujourd’hui qu’hier...
26À ce propos, mademoiselle Gamard se contenta de jeter la plus gracieuse de ses œillades à l’abbé Troubert, et reporta ses yeux empreints d’une sévérité terrible sur Birotteau, qui heureusement avait baissé les siens.
27Birotteau finit par fuir chez son amie madame de Listomère, à la campagne. Là le rejoint monsieur Caron, l'homme d'affaires de mademoiselle Gamard.
28– L’intention où vous êtes de ne plus loger chez mademoiselle Gamard étant devenue évidente... dit l’homme d’affaires.
29– Eh ! monsieur, s’écria l’abbé Birotteau en interrompant, je n’ai jamais pensé à la quitter.
30– Cependant, monsieur, reprit l’avocat, il faut bien que vous vous soyez expliqué à cet égard avec mademoiselle, puisqu’elle m’envoie à la fin de savoir si vous restez longtemps à la campagne. Le cas d’une longue absence, n’ayant pas été prévu dans vos conventions, peut donner matière à contestation. Or, mademoiselle Gamard entend que votre pension...
31– Monsieur, dit Birotteau surpris et interrompant encore l’avocat, je ne croyais pas qu’il fût nécessaire d’employer des voies presque judiciaires pour...
32– Mademoiselle Gamard, qui veut prévenir toute difficulté, dit monsieur Caron, m’a envoyé pour m’entendre avec vous.
33– Eh ! bien, si vous voulez avoir la complaisance de revenir demain, reprit encore l’abbé Birotteau, j’aurai consulté de mon côté.
34Dans le salon de madame de Listomère, chacun s'indigne — sauf le vieux gentilhomme de Bourbonne, qui seul devine la profondeur du piège.
35– Vous n’y êtes pas, dit un vieux propriétaire qui connaissait le pays. Il y a là-dessous quelque chose de grave que je ne saisis pas encore. L’abbé Troubert est trop profond pour être deviné si promptement. Notre cher Birotteau n’est qu’au commencement de ses peines. D’abord, sera-t-il heureux et tranquille, même en cédant son logement à Troubert ? J’en doute. – Si Caron est venu vous dire, ajouta-t-il en se tournant vers le prêtre ébahi, que vous aviez l’intention de quitter mademoiselle Gamard, sans doute mademoiselle Gamard a l’intention de vous mettre hors de chez elle... Eh ! bien, vous en sortirez bon gré mal gré. Ces sortes de gens ne hasardent jamais rien, et ne jouent qu’à coup sûr.
36Mais les gens faibles se rassurent aussi facilement qu'ils se sont effrayés. Sur les instances de ses amis, Birotteau signe, sans le lire avec attention, un acte préparé par Caron — un simple « retrait », lui dit-on.
37Et il signa cette pièce, par laquelle il reconnaissait renoncer volontairement à demeurer chez mademoiselle Gamard, comme à y être nourri suivant les conventions faites entre eux. Quand le vicaire eut achevé d’apposer sa signature, le sieur Caron reprit l’acte et lui demanda dans quel endroit sa cliente devait faire remettre les choses à lui appartenant. Birotteau indiqua la maison de madame de Listomère.
38– Où vais-je mettre tous mes meubles ? s’écria Birotteau, et mes livres, ma belle bibliothèque, mes beaux tableaux, mon salon rouge, enfin tout mon mobilier !
39Quelques jours plus tard, Birotteau retourne chez mademoiselle Gamard chercher ses affaires — et découvre l'abbé Troubert déjà installé dans l'appartement de Chapeloud.
40Marianne lui cria :
41– L’abbé Troubert n’est plus là, monsieur le vicaire, il est dans votre ancien logement.
42Ces mots causèrent un affreux saisissement au vicaire qui comprit enfin le caractère de Troubert, et la profondeur d’une vengeance si lentement calculée, en le trouvant établi dans la bibliothèque de Chapeloud, assis dans le beau fauteuil gothique de Chapeloud, couchant sans doute dans le lit de Chapeloud, jouissant des meubles de Chapeloud, logé au cœur de Chapeloud, annulant le testament de Chapeloud, et déshéritant enfin l’ami de ce Chapeloud, qui, pendant si longtemps, l’avait parqué chez mademoiselle Gamard, en lui interdisant tout avancement et lui fermant les salons de Tours.
43– Je ne pense pas, monsieur, dit enfin Birotteau, que vous vouliez me priver des choses qui m’appartiennent. Si mademoiselle Gamard a pu être impatiente de vous mieux loger, elle doit se montrer cependant assez juste pour me laisser le temps de reconnaître mes livres et d’enlever mes meubles.
44– Monsieur, dit froidement l’abbé Troubert en ne laissant paraître sur son visage aucune marque d’émotion, mademoiselle Gamard m’a instruit hier de votre départ, dont la cause m’est encore inconnue. Si elle m’a installé ici, ce fut par nécessité. Monsieur l’abbé Poirel a pris mon appartement. J’ignore si les choses qui sont dans ce logement appartiennent ou non à mademoiselle ; mais, si elles sont à vous, vous connaissez sa bonne foi : la sainteté de sa vie est une garantie de sa probité.
45En entendant ces mots terribles, Birotteau oublia l’affaire du canonicat, il descendit avec la promptitude d’un jeune homme pour chercher mademoiselle Gamard, et la rencontra au bas de l’escalier sur le large palier dallé qui unissait les deux corps de logis.
46– Mademoiselle, dit-il en la saluant, je ne m’explique pas comment vous n’avez pas attendu que j’aie enlevé mes meubles, pour...
47– Quoi ! lui dit-elle en l’interrompant. Est-ce que tous vos effets n’auraient pas été remis chez madame de Listomère ?
48– Mais, mon mobilier ?
49– Vous n’avez donc pas lu votre acte ? dit la vieille fille d’un ton qu’il faudrait pouvoir écrire musicalement pour faire comprendre combien la haine sut mettre de nuances dans l’accentuation de chaque mot.
50Et mademoiselle Gamard parut grandir, et ses yeux brillèrent encore, et son visage s’épanouit, et toute sa personne frissonna de plaisir. – N’est-il pas convenu, au cas où vous sortiriez de chez moi, que votre mobilier m’appartiendrait, pour m’indemniser de la différence qui existait entre la quotité de votre pension et celle du respectable abbé Chapeloud ? Or, monsieur l’abbé Poirel ayant été nommé chanoine...
51De retour chez madame de Listomère, le vieux Bourbonne examine enfin l'acte que Birotteau a signé sans le lire.
52Il arriva bientôt à une clause ainsi conçue : « Comme il se trouve une différence de huit cents francs par an entre la pension que payait feu monsieur Chapeloud et celle pour laquelle ladite Sophie Gamard consent à prendre chez elle, aux conditions ci-dessus stipulées, ledit François Birotteau ; attendu que le soussigné François Birotteau reconnaît surabondamment être hors d’état de donner pendant plusieurs années le prix payé par les pensionnaires de la demoiselle Gamard, et notamment par l’abbé Troubert ; enfin, eu égard à diverses avances faites par ladite Sophie Gamard soussignée, ledit Birotteau s’engage à lui laisser à titre d’indemnité le mobilier dont il se trouvera possesseur à son décès, ou lorsque, par quelque cause que ce puisse être, il viendrait à quitter volontairement, et à quelque époque que ce soit, les lieux à lui présentement loués... »
53– Tudieu, quelle grosse ! s’écria le propriétaire, et de quelles griffes est armée ladite Sophie Gamard !
54Un procès s'engage. Mais à Paris, un oncle bien placé prévient le neveu de madame de Listomère, jeune officier de marine qui a pris fait et cause pour Birotteau, du danger qu'il court à défier l'abbé Troubert.
55– Comment, diable ! vas-tu te mêler de faire la guerre aux prêtres ? Le ministre a commencé par m’apprendre que tu t’étais mis à la tête des Libéraux à Tours ! Tu as des opinions détestables, tu ne suis pas la ligne du gouvernement, etc. Alors je lui ai dit : – Ah ! çà, entendons nous ? Son Excellence a fini par m’avouer que tu étais mal avec la Grande-Aumônerie. Bref, en demandant quelques renseignements à mes collègues, j’ai su que tu parlais fort légèrement d’un certain abbé Troubert, simple vicaire-général, mais le personnage le plus important de la province où il représente la Congrégation. J’ai répondu de toi corps pour corps au ministre. Monsieur mon neveu, si tu veux faire ton chemin, ne te crée aucune inimitié sacerdotale. Va vite à Tours, fais-y ta paix avec ce diable de Vicaire-Général. Apprends que les vicaires-généraux sont des hommes avec lesquels il faut toujours vivre en paix. Si tu ne te raccommodes pas avec l’abbé Troubert, ne compte plus sur moi : je te renierai. Le ministre des Affaires Ecclésiastiques m’a parlé tout à l’heure de cet homme comme d’un futur évêque. Si Troubert prenait notre famille en haine, il pourrait m’empêcher d’être compris dans la prochaine fournée de pairs. Comprends-tu ?
56De retour à Tours, le baron consulte le vieux Bourbonne, qui conseille la retraite.
57– Battre en retraite avec les honneurs de la guerre a toujours été le chef-d’œuvre des plus habiles généraux, répondit monsieur de Bourbonne. Pliez devant Troubert : si sa haine est moins forte que sa vanité, vous vous en ferez un allié ; mais si vous pliez trop, il vous marchera sur le ventre ; car Abîme tout plutôt, c’est l’esprit de l’Église, a dit Boileau. Faites croire que vous quittez le service, vous lui échappez, monsieur le baron. Renvoyez le vicaire, madame, vous donnerez gain de cause à la Gamard.
58Madame de Listomère doit donc, la mort dans l'âme, demander à Birotteau de renoncer à se battre — et de quitter sa maison.
59– Mon cher monsieur Birotteau, vous allez trouver mes demandes bien injustes et bien inconséquentes ; mais il faut, pour vous et pour nous, d’abord éteindre votre procès contre mademoiselle Gamard en vous désistant de vos prétentions, puis quitter ma maison. Je sais tout ce qu’il y a de mal à vous abandonner ; mais, mon cher abbé, les devoirs de famille passent avant ceux de l’amitié. Cédez, comme je le fais, à cet orage, je vous en prouverai toute ma reconnaissance.
60Le pauvre abbé stupéfait s’écria : – Chapeloud avait donc raison en disant que, si Troubert pouvait venir le tirer par les pieds dans la tombe, il le ferait ! Il couche dans le lit de Chapeloud.
61Il dit, en jetant à sa protectrice un regard désespérant qui la navra : – Je me confie à vous. Je ne suis plus qu’un bourrier de la rue !
62Ce mot tourangeau n'a pas d'autre équivalent possible que le mot brin de paille — mais le brin de paille décoloré, boueux, roulé dans les ruisseaux, chassé par la tempête. Madame de Listomère va donc elle-même négocier avec l'abbé Troubert, désormais installé dans la bibliothèque de Chapeloud. Le duel de paroles qui s'engage entre eux est un chef-d'œuvre de dissimulation réciproque.
63– Le mal est fait, madame, dit l’abbé d’une voix grave, la vertueuse mademoiselle Gamard se meurt. (Je ne m’intéresse pas plus à cette sotte fille qu’au Prêtre-Jean, pensait-il ; mais je voudrais bien vous mettre sa mort sur le dos, et vous en inquiéter la conscience, si vous êtes assez niais pour en prendre du souci.) – En apprenant sa maladie, monsieur, lui répondit la baronne, j’ai exigé de monsieur le vicaire un désistement que j’apportais à cette sainte fille. (Je te devine, rusé coquin ! pensaitelle ; mais nous voilà mis à l’abri de tes calomnies. Quant à toi, si tu prends le désistement, tu t’enferreras, tu avoueras ainsi ta complicité.)
64– Les affaires temporelles de mademoiselle Gamard ne me concernent pas, dit enfin le prêtre en abaissant ses larges paupières sur ses yeux d’aigle pour voiler ses émotions. – Monsieur, répondit la baronne, les affaires de monsieur Birotteau me sont aussi étrangères que vous le sont les intérêts de mademoiselle Gamard ; mais malheureusement la religion peut souffrir de leurs débats, et je ne vois en vous qu’un médiateur, là où moi-même j’agis en conciliatrice...
65– La religion souffrir, madame ? dit le grand-vicaire. La religion est trop haut située pour que les hommes puissent y porter atteinte. (La religion, c’est moi, pensait-il.) – Dieu nous jugera sans erreur, madame, ajouta-t-il, je ne reconnais que son tribunal.
66– Hé ! bien, monsieur, répondit-elle, tâchons d’accorder les jugements des hommes avec les jugements de Dieu. (Oui, la religion, c’est toi.)
67– Mais voici, dit madame de Listomère, un acte qui éteint toute discussion, et les rend à mademoiselle Gamard. Elle posa le désistement sur la table. Il est digne de vous, monsieur, ajouta-t-elle, digne de votre beau caractère, de réconcilier deux chrétiens ; quoique je prenne maintenant peu d’intérêt à monsieur Birotteau...
68– Mais il est votre pensionnaire, dit-il en l’interrompant.
69– Non, monsieur, il n’est plus chez moi. L’abbé demeura impassible, mais son attitude calme était l’indice des émotions les plus violentes. Le prêtre triomphait !
70L'abbé Troubert descend chercher la réponse de mademoiselle Gamard à propos du portrait de Chapeloud, le seul bien que Birotteau ose encore réclamer.
71– Madame, voici les paroles de la pauvre mourante : « Monsieur l’abbé Chapeloud m’a témoigné trop d’amitié, m’a-t-elle dit, pour que je me sépare de son portrait. » Quant à moi, reprit-il, s’il m’appartenait, je ne le céderais à personne.
72Madame de Listomère retourna chez elle, espérant que l'archevêque consommerait une œuvre de paix si heureusement commencée. Mais Birotteau ne devait pas même profiter de son désistement.
73Madame de Listomère apprit le lendemain la mort de mademoiselle Gamard. Le testament de la vieille fille ouvert, personne ne fut surpris en apprenant qu’elle avait fait l’abbé Troubert son légataire universel. Sa fortune fut estimée à cent mille écus.
74Le jour de l'enterrement, une seule personne pleure sincèrement mademoiselle Gamard : Birotteau lui-même, qui se croit coupable de sa mort. L'abbé Troubert, lui, prononce sur sa tombe un éloge dont la fausseté n'échappe qu'aux âmes simples.
75« Cette vie pleine de jours acquis à Dieu et à sa religion, cette vie que décorent tant de belles actions faites dans le silence, tant de vertus modestes et ignorées, fut brisée par une douleur que nous appellerions imméritée, si, au bord de l’éternité, nous pouvions oublier que toutes nos afflictions nous sont envoyées par Dieu. Les nombreux amis de cette sainte fille, connaissant la noblesse et la candeur de son âme, prévoyaient qu’elle pouvait tout supporter, hormis des soupçons qui flétrissaient sa vie entière. Aussi, peut-être la Providence l’a-t-elle emmenée au sein de Dieu, pour l’enlever à nos misères. Heureux ceux qui peuvent reposer, ici-bas, en paix avec eux-mêmes, comme Sophie repose maintenant au séjour des bienheureux dans sa robe d’innocence ! »
76Le lendemain matin, le coup de grâce tombe.
77– Notre pauvre abbé Birotteau a reçu tout à l’heure un coup affreux, qui annonce les calculs les plus étudiés de la haine. Il est nommé curé de Saint-Symphorien.
78Saint-Symphorien est un faubourg de Tours, situé au-delà du pont.
79– Comprenez-vous ? reprit-elle après une pause et tout étonnée de la froideur que marquait madame de Listomère en apprenant cette nouvelle. L’abbé Birotteau sera là comme à cent lieues de Tours, de ses amis, de tout. N’est-ce pas un exil d’autant plus affreux qu’il est arraché à une ville que ses yeux verront tous les jours et où il ne pourra plus guère venir ? Lui qui, depuis ses malheurs, peut à peine marcher, serait obligé de faire une lieue pour nous voir. En ce moment, le malheureux est au lit, il a la fièvre. Le presbytère de Saint-Symphorien est froid, humide et la paroisse n’est pas assez riche pour le réparer. Le pauvre vieillard va donc se trouver enterré dans un véritable sépulcre. Quelle atroce combinaison !
80Cinq mois plus tard, l'abbé Troubert est nommé évêque de Troyes. Le legs que lui a laissé, en mourant, madame de Listomère elle-même, est attaqué en justice par son propre neveu — sur ordre du nouvel évêque. Birotteau, curé interdit par mesure disciplinaire, est brisé.
81Au moment où monseigneur Hyacinthe, Évêque de Troyes, venait en chaise de poste, le long du quai Saint-Symphorien, pour se rendre à Paris, le pauvre abbé Birotteau avait été mis dans un fauteuil, au soleil, au-dessus d’une terrasse. Ce curé frappé par l’archevêque était pâle et maigre. Le chagrin, empreint dans tous ses traits, décomposait entièrement ce visage qui jadis était si doucement gai. La maladie jetait sur ses yeux, naïvement animés autrefois par les plaisirs de la bonne chère et dénués d’idées pesantes, un voile qui simulait une pensée. Ce n’était plus que le squelette du Birotteau qui roulait, un an auparavant, si vide mais si content, à travers le Cloître. L’évêque lui lança un regard de mépris et de pitié ; puis, il consentit à l’oublier, et passa.