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Les Diaboliques — en 20 minutes

Les Diaboliques — en 20 minutes
1Les Diaboliques ne sont pas un roman mais un recueil de six nouvelles — six « histoires réelles », dit Barbey d’Aurevilly, où des femmes hors normes précipitent des hommes dans le crime, le mensonge ou l’aveu. Cette version courte fait traverser au lecteur les six récits par des extraits verbatim, cousus par de brèves liaisons.

Le rideau cramoisi
2Dans la diligence de nuit qui le ramène vers l’Ouest, le narrateur voyage avec le vicomte de Brassard, vieux dandy magnifique. À un relais, une fenêtre au rideau cramoisi, restée allumée depuis trente-cinq ans dans son souvenir, le fait pâlir : c’est celle de sa première garnison, et de la première femme qu’il y a aimée — Alberte, fille impassible de ses hôtes bourgeois.
3La maison, dans laquelle on ne pouvait pas dire que cette lumière brillait, car elle était tamisée par un double rideau cramoisi dont elle traversait mystérieusement l’épaisseur, était une grande maison qui n’avait qu’un étage, – mais placé très haut...
4C’est la fenêtre de sa première chambre de garnison, dix-sept ans, trente-cinq ans plus tôt. Il logeait chez un vieux couple bourgeois dont la fille, Alberte, sortie de pension, l’avait aussitôt frappé par un air d’indifférence absolue.
5Mais cet air... qui la séparait, non pas seulement de ses parents, mais de tous les autres, dont elle semblait n’avoir ni les passions, ni les sentiments, vous clouait... de surprise, sur place... L’Infante à l’épagneul, de Velasquez, pourrait, si vous la connaissez, vous donner une idée de cet air-là, qui n’était ni fier, ni méprisant, ni dédaigneux, non ! mais tout simplement impassible, car l’air fier, méprisant, dédaigneux, dit aux gens qu’ils existent, puisqu’on prend la peine de les dédaigner ou de les mépriser, tandis que cet air-ci dit tranquillement : « Pour moi, vous n’existez même pas. »
6Le vicomte, lui, était alors un tout jeune sous-lieutenant tout à l’ivresse de son premier uniforme — bien loin encore du dandy magnifique que le narrateur connaît aujourd’hui, et à qui il connaîtra plus tard, dira-t-il ailleurs, sept maîtresses en pied à la fois, qu’il appelait poétiquement « les sept cordes de sa lyre ».
7Alberte ne lui adresse, à table, ni un regard ni un mot. Jusqu’au soir où tout bascule.
8Un soir, il y avait à peu près un mois que Mlle Alberte était revenue à la maison, et nous nous mettions à table pour souper. Je l’avais à côté de moi, et je faisais si peu d’attention à elle que je n’avais pas encore pris garde à ce détail de tous les jours qui aurait dû me frapper : qu’elle fût à table auprès de moi au lieu d’être entre sa mère et son père, quand, au moment où je dépliais ma serviette sur mes genoux... non, jamais je ne pourrai vous donner l’idée de cette sensation et de cet étonnement ! je sentis une main qui prenait hardiment la mienne par-dessous la table.
9Six mois d’un bonheur clandestin suivent, nuit après nuit, jusqu’à celle où tout se fige.
10Tout à coup, je ne l’entendis plus. Ses bras cessèrent de me presser sur son cœur, et je crus à une de ces pâmoisons comme elle en avait souvent, quoique ordinairement elle gardât, en ses pâmoisons, la force crispée de l’étreinte...
11Quand je sentis cet horrible froid, je me dressai à mi-corps pour mieux la regarder ; je m’arrachai en sursaut de ses bras, dont l’un tomba sur elle et l’autre pendit à terre, du canapé sur lequel elle était couchée. Effaré, mais lucide encore, je lui mis la main sur le cœur... Il n’y avait rien ! rien au pouls, rien aux tempes, rien aux artères carotides, rien nulle part... que la mort qui était partout, et déjà avec son épouvantable rigidité !
12Affolé, le jeune officier court chez son colonel avouer le drame.
13« C’était un homme que le colonel ! Il vit d’un coup d’œil l’horrible gouffre dans lequel je me débattais... Il eut pitié du plus jeune de ses enfants, comme il m’appela, et je crois que j’étais alors assez dans un état à faire pitié ! Il me dit, avec le juron le plus français, qu’il fallait commencer par décamper immédiatement de la ville, et qu’il se chargerait de tout... qu’il verrait les parents dès que je serais parti, mais qu’il fallait partir, prendre la diligence qui allait relayer dans dix minutes à l’Hôtel de la Poste, gagner une ville qu’il me désigna et où il m’écrirait...
14Il ne saura jamais ce qu’il est advenu du corps d’Alberte. Trente-cinq ans plus tard, la diligence repart.
15« Roulez ! »
16Et nous roulâmes, et nous eûmes bientôt dépassé la mystérieuse fenêtre, que je vois toujours dans mes rêves, avec son rideau cramoisi.

Le plus bel amour de Don Juan
17Le narrateur, devisant avec une vieille marquise dévote, lui apprend qu’un célèbre viveur, qu’il surnomme Don Juan, vient de souper en galante compagnie.
18« Il vit donc toujours, ce vieux mauvais sujet ?
19– Par Dieu ! s’il vit ! et par l’ordre de Dieu, Madame, – fis-je en me reprenant, car je me souvins qu’elle était dévote, – et de la paroisse de Sainte-Clotilde encore, la paroisse des ducs ! – Le roi est mort ! Vive le roi ! Disait-on sous l’ancienne monarchie avant qu’elle fût cassée, cette vieille porcelaine de Sèvres. Don Juan, lui, malgré toutes les démocraties, est un monarque qu’on ne cassera pas.
20Douze femmes du faubourg Saint-Germain ont en effet offert, en secret, un souper d’adieu au comte Ravila de Ravilès, ce Don Juan vieillissant, qui appartient à cette race rare de séducteurs qu’on ne rencontre qu’à de longs intervalles dans l’histoire des familles humaines.
21C’était la vraie beauté, – la beauté insolente, joyeuse, impériale, juanesque enfin ; le mot dit tout et dispense de la description ; et – avait-il fait un pacte avec le diable ? – il l’avait toujours... Seulement, Dieu retrouvait son compte ; les griffes de tigre de la vie commençaient à lui rayer ce front divin, couronné des roses de tant de lèvres, et sur ses larges tempes impies apparaissaient les premiers cheveux blancs qui annoncent l’invasion prochaine des Barbares et la fin de l’Empire...
22On le presse de raconter le plus bel amour de sa vie.
23« Vous qui passez pour le Don Juan de ce temps-ci, vous devriez nous raconter l’histoire de la conquête qui a le plus flatté votre orgueil d’homme aimé et que vous jugez, à cette lueur du moment présent, le plus bel amour de votre vie ?... »
24Ravila raconte sa liaison avec une marquise — et la haine farouche que lui portait la fille de celle-ci, une enfant de treize ans, laide, dévote, toujours fuyante.
25C’était, si vous voulez le savoir, une enfant chétive, parfaitement indigne du moule splendide d’où elle était sortie, laide, même de l’aveu de sa mère, qui ne l’en aimait que davantage ; une petite topaze brûlée... que vous dirai-je ? une espèce de maquette en bronze, mais avec des yeux noirs... Une magie !
26Aussi bien, en voyant cette maussaderie toujours retrouvée à la même place et qui semblait une hostilité, j’avais fini par laisser là cette sensitive, couleur de souci, qui se rétractait si violemment au contact de la moindre caresse... et je ne lui parlais même plus ! « Elle sent bien que vous la volez, – me disait la marquise. – Son instinct lui dit que vous lui prenez une portion de l’amour de sa mère. »
27Un jour, la fillette se confesse au curé de la paroisse : elle est enceinte. Interrogée par sa mère bouleversée, elle finit par avouer comment.
28« Mère, c’était un soir. Il était dans le grand fauteuil qui est au coin de la cheminée, en face de la causeuse. Il y resta longtemps, puis il se leva, et moi j’eus le malheur d’aller m’asseoir après lui dans ce fauteuil qu’il avait quitté. Oh ! maman !... c’est comme si j’étais tombée dans du feu. je voulais me lever, je ne pus pas... le cœur me manqua ! et je sentis... tiens ! là, maman... que ce que j’avais... c’était un enfant !... »
29« Et voilà, Mesdames, croyez-le, si vous voulez, – ajouta-t-il en forme de conclusion, – le plus bel amour que j’aie inspiré de ma vie ! »

Le bonheur dans le crime
30Au Jardin des Plantes, le narrateur et le vieux docteur Torty s’arrêtent devant une panthère noire de Java, magnifique et redoutable, quand un couple d’une beauté animale se plante juste devant la cage.
31C’étaient un homme et une femme, tous deux de haute taille, et qui, dès le premier regard que je leur jetai, me firent l’effet d’appartenir aux rangs élevés du monde parisien. Ils n’étaient jeunes ni l’un ni l’autre, mais néanmoins parfaitement beaux.
32« Eh ! eh ! panthère contre panthère ! – fit le docteur à mon oreille ; – mais le satin est plus fort que le velours. »
33La femme, pour humilier la bête qui vient de fermer les yeux devant elle, ôte son gant et provoque la panthère à travers les barreaux.
34Aussi, défaisant sans mot dire les douze boutons du gant violet qui moulait son magnifique avant-bras, elle ôta ce gant, et, passant audacieusement sa main entre les barreaux de la cage, elle en fouetta le museau court de la panthère, qui ne fit qu’un mouvement... mais quel mouvement !... et d’un coup de dents, rapide comme l’éclair !... Un cri partit du groupe où nous étions. Nous avions cru le poignet emporté : Ce n’était que le gant. La panthère l’avait englouti.
35« Folle ! » dit l’homme, en saisissant ce beau poignet, qui venait d’échapper à la plus coupante des morsures.
36Ils passèrent auprès de nous, le docteur et moi, mais leurs visages tournés l’un vers l’autre, se serrant flanc contre flanc, comme s’ils avaient voulu se pénétrer, entrer, lui dans elle, elle dans lui, et ne faire qu’un seul corps à eux deux, en ne regardant rien qu’eux-mêmes.
37Le docteur Torty les reconnaît : le comte et la comtesse de Savigny, modèles d’amour conjugal. Des années plus tôt, la ville de V... avait été fascinée par une jeune maîtresse d’armes d’une force peu commune, Hauteclaire Stassin.
38Elle avait des coups irrésistibles, – de ces coups qui ne s’apprennent pas plus que le coup d’archet ou le démanché du violon et qu’on ne peut mettre, par enseignement, dans la main de personne. Ce n’était plus là une épée qui vous frappait, c’était une balle !
39Puis, un jour, elle avait disparu sans un mot.
40« Mademoiselle Hauteclaire Stassin a disparu ! »
41» Elle avait disparu : pourquoi ?... comment ?... où était-elle allée ? On ne savait. Mais, ce qu’il y avait de certain, c’est qu’elle avait disparu.
42Bien plus tard, appelé au chevet de la comtesse malade, le docteur reconnaît, sous le nom d’Eulalie, femme de chambre dévouée, cette même Hauteclaire disparue.
43« – La voici, Madame ! » – fit une voix que je crus reconnaître, et qui n’eut pas plutôt frappé mon oreille que je vis émerger de l’ombre qui noyait le pourtour profond du parloir, et s’avancer au bord du cercle lumineux tracé par la lampe autour du lit, Hauteclaire Stassin ; – oui, Hauteclaire elle-même ! – tenant, dans ses belles mains, un plateau d’argent sur lequel fumait le bol demandé par la comtesse. C’était à couper la respiration qu’une telle vue !
44Peu après, la comtesse meurt empoisonnée — et, avant d’expirer, révèle au docteur, sous le sceau du secret, ce qu’elle a compris.
45« – Docteur, – dit-elle d’une voix haineuse, – ce n’est pas un accident que ma mort, c’est un crime. Serlon aime Eulalie, et elle m’a empoisonnée ! Je ne vous ai pas cru quand vous m’avez dit que cette fille était trop belle pour une femme de chambre. J’ai eu tort. Il aime cette scélérate, cette exécrable fille qui m’a tuée.
46Devenue comtesse de Savigny à son tour, Hauteclaire vit avec Serlon un bonheur insolent, jamais entamé par le remords. Vingt ans plus tard, le docteur lui demande si elle regrette de n’avoir pas d’enfant.
47« – Je n’en veux pas ! – fit-elle impérieusement. J’aimerais moins Serlon. Les enfants, – ajouta-t-elle avec une espèce de mépris, – sont bons pour les femmes malheureuses ! »

Le dessous de cartes d’une partie de whist
48Chez la baronne de Mascranny, un causeur brillant s’apprête à raconter un souvenir de province — un drame caché derrière les apparences les plus tranquilles. La petite Sibylle, fille de la maison, s’en effraie d’avance.
49« Empêche-le, maman, – dit-elle, avec la familiarité d’une enfant gâtée, élevée pour être une despote, – de nous dire ces atroces histoires qui font frémir.
50– Je me tairai, si vous le voulez, mademoiselle Sibylle », répondit celui qu’elle n’avait pas nommé, dans sa familiarité naïve et presque tendre.
51« Eh bien ! contez, – dit Mlle Sophie de Revistal, en tournant vers lui son grand œil brun baigné de lumière, et qui est si humide encore, quoiqu’il ait pourtant diablement brillé. – Tenez, voyez ! – ajouta-t-elle avec un geste imperceptible, nous écoutons tous. »
52Le conteur évoque alors sa jeunesse dans une petite ville de province si fièrement noble que la vie s’y était concentrée tout entière dans une seule passion : le whist, joué chaque soir par le vieux marquis de Saint-Albans.
53Il avait joué avec Maurepas, avec le comte d’Artois lui-même, habile au whist comme à la paume, avec le prince de Polignac, avec l’évêque Louis de Rohan, avec Cagliostro, avec le prince de la Lippe, avec Fox, avec Dundas, avec Sheridan, avec le prince de Galles, avec Talleyrand, avec le Diable, quand il se donnait à tous les diables, aux plus mauvais jours de l’émigration.
54Un soir, on attend pour la partie un Anglais, M. Hartford, qui arrive enfin — mais pas seul.
55Mais il n’était pas seul. Il alla saluer le marquis et lui présenta, comme un bouclier contre tout reproche, un Écossais de ses amis, M. Marmor de Karkoël, qui lui était tombé à la manière d’une bombe, pendant son dîner, et qui était le meilleur joueur de whist des Trois Royaumes.
56Or, ce Marmor de Karkoël, Mesdames, était, pour la tournure, un homme de vingt-huit ans à peu près ; mais un soleil brûlant, des fatigues ignorées, ou des passions peut-être, avaient attaché sur sa face le masque d’un homme de trente-cinq. Il n’était pas beau, mais il était expressif. Ses cheveux étaient noirs, très durs, droits, un peu courts, et sa main les écartait souvent de ses tempes et les rejetait en arrière. Il y avait dans ce mouvement une véritable, mais sinistre éloquence de geste. Il semblait écarter un remords.
57Dans son empressement à se mettre au jeu, M. de Karkoël n’ôta pas ses gants, qui rappelaient par leur perfection ces célèbres gants de Bryan Brummell, coupés par trois ouvriers spéciaux, deux pour la main et un pour le pouce.
58Karkoël devient le partenaire de whist assidu de Mme de Stasseville, femme impénétrable, mère d’Herminie. On chuchotera longtemps sur ce que la fille savait de l’amour de sa mère pour l’Écossais.
59« – Mlle de Beaumont ! – fit le Tharsis. – Ah ! elles ne s’aimaient pas, la comtesse et elle, car c’était le même genre d’esprit toutes les deux ! Aussi la survivante ne parle-t-elle de la morte qu’avec des yeux imprécatoires et des réticences perfides. Il est sûr qu’elle veut faire croire les choses les plus atroces... et qu’elle n’en sait qu’une, qui ne l’est pas... l’amour d’Herminie pour Karkoël.
60Un détail, longtemps resté anodin, prend rétrospectivement un sens terrible.
61Vous rappelez-vous... non ! vous étiez trop enfant, mais on l’a assez remarqué dans notre société... que Mme Stasseville, qui n’avait jamais rien aimé, pas plus les fleurs que tout le reste, car je défie de pouvoir dire quels étaient les goûts de cette femme-là, portait toujours vers la fin de sa vie un bouquet de résédas à sa ceinture, et qu’en jouant au whist, et partout, elle en rompait les tiges pour les mâchonner, si bien qu’un beau jour Mlle de Beaumont demanda à Herminie, avec une petite roulade de raillerie dans la voix, depuis quand sa mère était herbivore ?...
62Des années plus tard, sa mort révèle ce que cachait la jardinière de résédas.
63Une fois morte, et quand il a fallu fermer son salon, – car le tuteur de son fils a fourré au collège ce petit imbécile, que voilà riche comme doit être un sot, – on a voulu mettre ces beaux résédas en pleine terre et l’on a trouvé dans la caisse, devinez quoi !... le cadavre d’un enfant qui avait vécu... »
64– chevalier, vous vous êtes trompé. Le voisinage de la mort n’a pas entrouvert l’âme scellée et murée de cette femme, digne de l’Italie du seizième siècle plus que de ce temps. La comtesse du Tremblay de Stasseville est morte... comme elle a vécu.

À un dîner d’athées
65Le jour tombe sur une petite ville de l’Ouest. Dans l’église déjà noyée d’ombre, un homme qu’on n’y a jamais vu s’avance vers un confessionnal, et tend au prêtre, sans un mot d’explication, un objet qu’il portait depuis longtemps sur lui.
66« Tenez, mon père ! – dit-il d’une voix basse, mais distincte. – Voilà assez longtemps que je le traîne avec moi ! »
67Le capitaine Mesnilgrand, matérialiste et mécréant, surprend alors son ami Rançonnet en le voyant sortir troublé d’une église.
68« Que tous les tonnerres de l’enfer te brûlent, Mesnil ! – continua l’autre, qui paraissait comme enragé. – Vas-tu donc te faire capucin ?... Vas-tu donc manger de la messe ?... Toi, Mesnilgrand, toi, le capitaine de Chamboran, comme un calotin, dans une église !
69– Tu y étais bien, toi ! – dit Mesnil, avec tranquillité.
70Au dessert d’un dîner de vieux officiers, tous mécréants affichés, la conversation roule sur la foi — et Mesnilgrand surprend la tablée en faisant l’éloge d’une cantinière pieuse qu’il a connue en Espagne.
71Mais ce que je trouve beau, moi, et très beau, ce que je me permets d’admirer, Messieurs, quoique je ne croie pas non plus à grand-chose, c’est cette fille Tesson, comme vous l’appelez, monsieur Reniant, qui porte ce qu’elle croit son Dieu sur son cœur ; qui, de ses deux seins de vierge fait un tabernacle à ce Dieu de toute pureté ; et qui respire, et qui vit, et qui traverse tranquillement toutes les vulgarités, et tous les dangers de la vie avec cette poitrine intrépide et brûlante, surchargée d’un Dieu, tabernacle et autel à la fois, et autel qui, à chaque minute, pouvait être arrosé de son propre sang !...
72Il finit par raconter pourquoi : jadis, pendant la guerre d’Espagne, il avait surpris chez une maîtresse, la Pudica, une scène effroyable avec son amant, le major Ydow, qui découvrait dans une lettre qu’elle ne l’avait jamais aimé, et qui la questionne sur l’enfant qu’il croyait le sien.
73– Et notre enfant ? – objecta-t-il, l’insensé ! comme si c’était une preuve, et comme s’il eût invoqué un souvenir !
74» – Ah ! notre enfant ! – fit-elle, en éclatant de rire. – Il n’était pas de toi !
75Cela dura quelques minutes, ce combat impie... Et c’était si étonnamment tragique, que je ne pensai pas tout de suite à peser de l’épaule sur la porte du placard, pour la briser et intervenir... quand un cri comme je n’en ai jamais entendu, ni vous non plus, Messieurs, – et nous en avons pourtant entendu d’assez affreux sur les champs de bataille ! – me donna la force d’enfoncer la porte du placard, et je vis... ce que je ne reverrai jamais !
76« – Sois punie par où tu as péché, fille infâme ! – cria-t-il.
77» Il ne me vit pas. Il était penché sur sa victime, qui ne criait plus, et c’était le pommeau de son sabre qu’il enfonçait dans la cire bouillante et qui lui servait de cachet !
78Mesnilgrand tue le major d’un coup de sabre, et porte sur lui, pendant des années, le cœur embaumé de l’enfant, avant de le confier enfin, ce soir-là, au prêtre du confessionnal.
79Comprenaient-ils enfin, ces athées, que, quand l’Église n’aurait été instituée que pour recueillir les cœurs – morts ou vivants – dont on ne sait plus que faire, c’eût été assez beau comme cela !

La vengeance d’une femme
80Un soir, dans les bas-fonds de Paris, le dandy Robert de Tressignies suit dans la rue Basse-du-Rempart une femme d’une beauté insolente, dont l’allure et le tutoiement de rue tranchent avec un visage presque altier.
81C’était un libertin déjà froidi et très compliqué de cette époque positive, un libertin fortement intellectualisé, qui avait assez réfléchi sur ses sensations pour ne plus pouvoir en être dupe, et qui n’avait peur ni horreur d’aucune.
82« Vous êtes Espagnole ? – fit Tressignies, qui venait de reconnaître un des plus beaux types de cette race.
83– Si », répondit-elle.
84« Viens-tu ? » lui dit-elle, à brûle-pourpoint, et avec le tutoiement qu’aurait eu la dernière fille de la rue des Poulies.
85Il la suit jusque dans une chambre où il croit reconnaître, sous le fard, une duchesse espagnole aperçue jadis à Saint-Jean-de-Luz. Elle finit par se dévoiler.
86– Ce n’est pas mon amant, – fit-elle froidement, avec l’insensibilité du bronze, à l’outrage de cette supposition.
87– Peut-être ne l’est-il plus, – dit Tressignies. – Mais tu l’aimes encore : je l’ai vu tout à l’heure dans tes yeux. »
88Elle se mit à rire amèrement.
89« Ah ! tu ne connais donc rien ni à l’amour, ni à la haine ? – s’écria-t-elle. – Aimer cet homme ! mais je l’exècre ! C’est mon mari.
90– Ton mari !
91– Oui, mon mari, – fit-elle, le plus grand seigneur des Espagnes, trois fois duc, quatre fois marquis, cinq fois comte, grand d’Espagne à plusieurs grandesses, Toison-d’Or. Je suis la duchesse d’Arcos de Sierra-Leone. »
92Elle raconte alors tout : son amour pur pour le jeune Don Esteban, et la nuit où le duc, jaloux de son seul orgueil, les surprend.
93Tout à coup, le duc entra avec deux noirs qu’il avait ramenés des colonies espagnoles, dont il avait été longtemps gouverneur. Nous ne les aperçûmes pas, dans la contemplation céleste qui enlevait nos âmes en les unissant, quand la tête d’Esteban tomba lourdement sur mes genoux. Il était étranglé ! Les noirs lui avaient jeté autour du cou ce terrible lazo avec lequel on étrangle au Mexique les taureaux sauvages.
94Le duc empêche sa femme de mourir à son tour, et livre le cœur de son rival à ses chiens.
95« Qu’on fasse manger, – dit-il, – le cœur de ce traître à ces chiens ! »
96« – Allons donc, venge-toi mieux ! – lui dis-je. – C’est à moi qu’il faut le faire manger ! »
97Depuis, elle se prostitue sous son propre nom pour déshonorer, jusqu’à la mort, l’orgueil du duc.
98Il fallait donc l’atteindre et le crucifier dans son orgueil. Il fallait donc déshonorer son nom dont il était si fier. Eh bien ! je me jurai que, ce nom, je le tremperais dans la plus infecte des boues, que je le changerais en honte, en immondice, en excrément ! et pour cela je me suis faite ce que je suis, – une fille publique, – la fille Sierra-Leone, qui vous a raccroché ce soir !... »
99Des mois plus tard, Tressignies apprend par hasard, dans un salon, la mort de la duchesse — rongée par la maladie, ensevelie à l’hôpital de la Salpêtrière sous une inscription qu’elle a elle-même dictée.
100CI-GÎT
101SANZIA-FLORINDA-CONCEPTION
102DE TURRE-CREMATA,
103DUCHESSE D’ARCOS DE SIERRA-LEONE,
104FILLE REPENTIE,
105MORTE À LA SALPÊTRIÈRE, LE...
106REQUIESCAT IN PACE !
107Car il savait, lui, qu’elle ne se repentait pas, et que cette touchante humilité était encore, après la mort, de la vengeance !