Acte II
Scène IV
Le Barbier de Séville, Beaumarchais (1775)·Texte intégral, scène 9 sur 40·Livre complet →
BARTHOLO, ROSINE.
BARTHOLO, en colère.
Ah ! malédiction ! l’enragé, le scélérat corsaire de Figaro ! Là, peut-on sortir un moment de chez soi sans être sûr en rentrant…
ROSINE.
Qui vous met donc si fort en colère, monsieur ?
BARTHOLO.
Ce damné barbier qui vient d’éclopper toute ma maison en un tour de main : il donne un narcotique à l’Éveillé, un sternutatoire à la Jeunesse ; il saigne au pied Marceline ; il n’y a pas jusqu’à ma mule… sur les yeux d’une pauvre bête aveugle, un cataplasme ! Parce qu’il me doit cent écus, il se presse de faire des mémoires. Ah ! qu’il les apporte !… Et personne à l’antichambre ; on arrive à cet appartement comme à la place d’armes.
ROSINE.
Et qui peut y pénétrer que vous, monsieur ?
BARTHOLO.
J’aime mieux craindre sans sujet, que de m’exposer sans précaution : tout est plein de gens entreprenants, d’audacieux… N’a-t-on pas, ce matin encore, ramassé lestement votre chanson pendant que j’allais la chercher ? Oh ! je…
ROSINE.
C’est bien mettre à plaisir de l’importance à tout ! Le vent peut avoir éloigné ce papier, le premier venu ; que sais-je ?
BARTHOLO.
Le vent, le premier venu !… Il n’y a point de vent, madame, point de premier venu dans le monde ; et c’est toujours quelqu’un posté là exprès, qui ramasse les papiers qu’une femme a l’air de laisser tomber par mégarde.
ROSINE.
A l’air, monsieur ?
BARTHOLO.
Oui, madame, a l’air.
ROSINE, à part.
Oh ! le méchant vieillard !
BARTHOLO.
Mais tout cela n’arrivera plus ; car je vais faire sceller cette grille.
ROSINE.
Faites mieux ; murez les fenêtres tout d’un coup : d’une prison à un cachot la différence est si peu de chose !
BARTHOLO.
Pour celles qui donnent sur la rue, ce ne serait peut-être pas si mal… Ce barbier n’est pas entré chez vous, au moins ?
ROSINE.
Vous donne-t-il aussi de l’inquiétude ?
BARTHOLO.
Tout comme un autre.
ROSINE.
Que vos répliques sont honnêtes !
BARTHOLO.
Ah ! fiez-vous à tout le monde, et vous aurez bientôt à la maison une bonne femme pour vous tromper, de bons amis pour vous la souffler, et de bons valets pour les y aider.
ROSINE.
Quoi ! vous n’accordez pas même qu’on ait des principes contre la séduction de monsieur Figaro ?
BARTHOLO.
Qui diable entend quelque chose à la bizarrerie des femmes ? et combien j’en ai vu de ces vertus à principes !…
ROSINE, en colère.
Mais, monsieur, s’il suffit d’être homme pour nous plaire, pourquoi donc me déplaisez-vous si fort ?
BARTHOLO, stupéfait.
Pourquoi ?… pourquoi ?… Vous ne répondez pas à ma question sur ce barbier.
ROSINE, outrée.
Eh bien, oui, cet homme est entré chez moi ; je l’ai vu, je lui ai parlé. Je ne vous cache pas même que je l’ai trouvé fort aimable ; et puissiez-vous en mourir de dépit ! (Elle sort.)