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Le Barbier de Séville

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Comédie en quatre actes (1775) : à Séville, le Comte Almaviva, caché sous le nom de Lindor, s'allie à son ancien valet Figaro, devenu barbier, pour arracher la jeune Rosine au docteur Bartholo, son tuteur, qui la tient enfermée pour l'épouser. Résumé en 1 minute

Le Barbier de Séville
1
La précaution inutile
Personnages
2
(Les habits des Acteurs doivent être dans l’ancien costume Espagnol.)
3
- LE COMTE ALMAVIVA, Grand d’Espagne, amant inconnu de Rosine, paraît au Premier Acte, en veste et culotte de satin ; il est enveloppé d’un grand manteau brun, ou cape espagnole ; chapeau noir rabattu, avec un ruban de couleur autour de la forme. Au deuxième Acte, habit uniforme de Cavalier, avec des moustaches et des bottines. Au troisième, habillé en Bachelier ; cheveux ronds, grande fraise au cou ; veste, culotte, bas et manteau d’Abbé. Au quatrième Acte, il est vêtu superbement à l’Espagnole avec un riche manteau ; par-dessus tout, le large manteau brun dont il se tient enveloppé.
4
- BARTHOLO, Médecin, Tuteur de Rosine ; habit noir, court, boutonné ; grande perruque ; fraise et manchettes relevées ; une ceinture noire ; et quand il veut sortir de chez lui, un long manteau écarlate.
5
- ROSINE, jeune personne d’extraction noble, et Pupille de Bartholo ; habillée à l’espagnole.
6
- FIGARO, Barbier de Séville ; en habit de majo Espagnol. La tête couverte d’une résille ou filet ; chapeau blanc, ruban de couleur autour de la forme ; un fichu de soie attaché fort lâche à son cou ; gilet et haut-de-chausse de satin, avec des boutons et boutonnières frangés d’argent ; une grande ceinture de soie ; les jarretières nouées avec des glands qui pendent sur chaque jambe ; veste de couleur tranchante, à grands revers de la couleur du gilet ; bas blancs et souliers gris.
7
- DON BAZILE, Organiste, Maître à chanter de Rosine ; chapeau noir rabattu, soutanelle et Long manteau, sans fraise ni manchettes.
8
- LA JEUNESSE, vieux Domestique de Bartholo.
9
- L’ÉVEILLÉ, autre valet de Bartholo, garçon niais et endormi. Tous deux habillés en Galiciens ; tous les cheveux dans la queue ; gilet couleur de chamois ; large ceinture de peau avec une boucle ; culotte bleue et veste de même, dont les manches, ouvertes aux épaules pour le passage des bras, sont pendantes par derrière.
10
- UN NOTAIRE.
11
- UN ALCADE, homme de Justice, avec une longue baguette blanche à la main.
12
- PLUSIEURS ALGUAZILS ET VALETS avec des flambeaux. La scène est à Séville, dans la rue et sous les fenêtres de Rosine, au premier acte ; et le reste de la pièce dans la maison du docteur Bartholo.
Acte Premier
13
Le théâtre représente une rue de Séville, où toutes les croisées sont grillées.
Scène Première
14
LE COMTE, seul, en grand manteau brun et chapeau rabattu.
15
Il tire sa montre en se promenant.
16
Le jour est moins avancé que je ne croyais. L’heure à laquelle elle a coutume de se montrer derrière sa jalousie est encore éloignée. N’importe, il vaut mieux arriver trop tôt que de manquer l’instant de la voir. Si quelque aimable de la cour pouvait me deviner à cent lieues de Madrid, arrêté tous les matins sous les fenêtres d’une femme à qui je n’ai jamais parlé ; il me prendrait pour un Espagnol du temps d’Isabelle. – Pourquoi non ? Chacun court après le bonheur. Il est pour moi dans le cœur de Rosine. – Mais quoi ! suivre une femme à Séville, quand Madrid et la cour offrent de toutes parts des plaisirs si faciles ? Et c’est cela même que je fuis. Je suis las des conquêtes que l’intérêt, la convenance ou la vanité nous présentent sans cesse. Il est si doux d’être aimé pour soi-même ; et si je pouvais m’assurer sous ce déguisement… Au diable l’importun !
Scène II
17
FIGARO, LE COMTE, caché.
18
FIGARO, une guitare sur le dos, attachée en bandoulière avec un large ruban ; il chantonne gaiement, un papier et un crayon à la main.
19
Bannissons le chagrin,
20
Il nous consume :
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Sans le feu du bon vin
22
Qui nous rallume,
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Réduit à languir,
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L’homme sans plaisir
25
Vivrait comme un sot,
26
Et mourrait bientôt.
27
Jusque-là ceci ne va pas mal, ein, ein.
28
Et mourrait bientôt.
29
Le vin et la paresse
30
Se disputent mon cœur…
31
Eh non ! ils ne se le disputent pas, ils y règnent paisiblement ensemble…
32
Se partagent… mon cœur.
33
Dit-on se partagent ?… Eh ! mon Dieu ! nos faiseurs d’Opéras-comiques n’y regardent pas de si près. Aujourd’hui, ce qui ne vaut pas la peine d’être dit, on le chante.
34
Le vin et la paresse
35
Se partagent mon cœur.
36
Je voudrais finir par quelque chose de beau, de brillant, de scintillant, qui eût l’air d’une pensée. (Il met un genou en terre et écrit en chantant).
37
Se partagent mon cœur.
38
Si l’une a ma tendresse…
39
L’autre fait mon bonheur.
40
Fi donc ! c’est plat. Ce n’est pas ça… Il me faut une opposition, une antithèse : Si l’une est ma maîtresse, L’autre…
41
Eh parbleu ! j’y suis…
42
L’autre est mon serviteur.
43
Fort bien, Figaro !… (Il écrit en chantant.)
44
Le vin et la paresse
45
Se partagent mon cœur ;
46
Si l’une est ma maîtresse,
47
L’autre est mon serviteur.
48
L’autre est mon serviteur,
49
L’autre est mon serviteur.
50
Hen, hen, quand il y aura des accompagnements là-dessous, nous verrons encore, Messieurs de la cabale, si je ne sais ce que je dis. (Il aperçoit le comte.) J’ai vu cet Abbé-là quelque part. (Il se relève.)
51
LE COMTE, à part.
52
Cet homme ne m’est pas inconnu.
53
FIGARO.
54
Eh non, ce n’est pas un Abbé ! cet air altier et noble…
55
LE COMTE.
56
Cette tournure grotesque…
57
FIGARO.
58
Je ne me trompe point ; c’est le Comte Almaviva.
59
LE COMTE.
60
Je crois que c’est ce coquin de Figaro.
61
FIGARO.
62
C’est lui-même, Monseigneur.
63
LE COMTE.
64
Maraud ! si tu dis un mot…
65
FIGARO.
66
Oui, je vous reconnais ; voilà les bontés familières dont vous m’avez toujours honoré.
67
LE COMTE.
68
Je ne te reconnaissais pas, moi. Te voilà si gros et si gras…
69
FIGARO.
70
Que voulez-vous, Monseigneur, c’est la misère.
71
LE COMTE.
72
Pauvre petit ! Mais que fais-tu à Séville ? Je t’avais autrefois recommandé dans les bureaux pour un emploi.
73
FIGARO.
74
Je l’ai obtenu, Monseigneur, et ma reconnaissance…
75
LE COMTE.
76
Appelle-moi Lindor. Ne vois-tu pas à mon déguisement que je veux être inconnu ?
77
FIGARO.
78
Je me retire.
79
LE COMTE.
80
Au contraire. J’attends ici quelque chose ; et deux hommes qui jasent sont moins suspects qu’un seul qui se promène. Ayons l’air de jaser. Eh bien ! cet emploi ?
81
FIGARO.
82
Le ministre, ayant eu égard à la recommandation de votre Excellence, me fit nommer sur-le-champ garçon apothicaire.
83
LE COMTE.
84
Dans les hôpitaux de l’armée ?
85
FIGARO.
86
Non ; dans les haras d’Andalousie.
87
LE COMTE, riant.
88
Beau début !
89
FIGARO.
90
Le poste n’était pas mauvais ; parce qu’ayant le district des pansements et des drogues, je vendais souvent aux hommes de bonnes médecines de cheval…
91
LE COMTE.
92
Qui tuaient les sujets du roi !
93
FIGARO.
94
Ah, ah, il n’y a point de remède universel : mais qui n’ont pas laissé de guérir quelquefois des Galiciens, des Catalans, des Auvergnats.
95
LE COMTE.
96
Pourquoi donc l’as-tu quitté ?
97
FIGARO.
98
Quitté ? C’est bien lui-même ; on m’a desservi auprès des puissances.
99
LE COMTE.
100
Oh grâce ! grâce, ami ! Est-ce que tu fais aussi des vers ? Je t’ai vu là griffonnant sur ton genou, et chantant dès le matin.
101
FIGARO.
102
Voilà précisément la cause de mon malheur, Excellence. Quand on a rapporté au ministre que je faisais, je puis dire assez joliment, des bouquets à Cloris, que j’envoyais des énigmes aux journaux, qu’il courait des madrigaux de ma façon ; en un mot, quand il a su que j’étais imprimé tout vif, il a pris la chose au tragique et m’a fait ôter mon emploi, sous prétexte que l’amour des lettres est incompatible avec l’esprit des affaires.
103
LE COMTE.
104
Puissamment raisonné ! Et tu ne lui fis pas représenter…
105
FIGARO.
106
Je me crus trop heureux d’en être oublié ; persuadé qu’un grand nous fait assez de bien, quand il ne nous fait pas de mal.
107
LE COMTE.
108
Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu’à mon service tu étais un assez mauvais sujet.
109
FIGARO.
110
Eh mon Dieu, monseigneur, c’est qu’on veut que le pauvre soit sans défaut.
111
LE COMTE.
112
Paresseux, dérangé…
113
FIGARO.
114
Aux vertus qu’on exige dans un domestique, votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être valets ?
115
LE COMTE, riant.
116
Pas mal. Et tu t’es retiré en cette ville ?
117
FIGARO.
118
Non pas tout de suite.
119
LE COMTE, l’arrêtant.
120
Un moment… J’ai cru que c’était elle… Dis toujours, je t’entends de reste.
121
FIGARO.
122
De retour à Madrid, je voulus essayer de nouveau mes talents littéraires ; et le théâtre me parut un champ d’honneur…
123
LE COMTE.
124
Ah ! miséricorde !
125
FIGARO.
126
Pendant sa réplique, le comte regarde avec attention du côté de la jalousie.
127
En vérité, je ne sais comment je n’eus pas le plus grand succès, car j’avais rempli le parterre des plus excellents travailleurs ; des mains… comme des battoirs ; j’avais interdit les gants, les cannes, tout ce qui ne produit que des applaudissements sourds ; et d’honneur, avant la pièce, le café m’avait paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les efforts de la cabale…
128
LE COMTE.
129
Ah ! la cabale ! monsieur l’auteur tombé !
130
FIGARO.
131
Tout comme un autre : pourquoi pas ? ils m’ont sifflé ; mais si jamais je puis les rassembler…
132
LE COMTE.
133
L’ennui te vengera bien d’eux ?
134
FIGARO.
135
Ah ! comme je leur en garde, morbleu !
136
LE COMTE.
137
Tu jures ! Sais-tu qu’on n’a que vingt-quatre heures au palais pour maudire ses juges ?
138
FIGARO.
139
On a vingt-quatre ans au théâtre ; la vie est trop courte pour user un pareil ressentiment.
140
LE COMTE.
141
Ta joyeuse colère me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t’a fait quitter Madrid.
142
FIGARO.
143
C’est mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour retrouver mon ancien maître. Voyant à Madrid que la république des lettres était celle des loups, toujours armés les uns contre les autres, et que, livrés au mépris où ce risible acharnement les conduit, tous les insectes, les moustiques, les cousins, les critiques, les maringouins, les envieux, les feuillistes, les libraires, les censeurs, et tout ce qui s’attache à la peau des malheureux gens de lettres, achevait de déchiqueter et sucer le peu de substance qui leur restait ; fatigué d’écrire, ennuyé de moi, dégoûté des autres, abîmé de dettes et léger d’argent ; à la fin convaincu que l’utile revenu du rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume, j’ai quitté Madrid ; et, mon bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux Castilles, la Manche, l’Estramadoure, la Sierra-Morena, l’Andalousie ; accueilli dans une ville, emprisonné dans l’autre, et partout supérieur aux événements ; loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là ; aidant au bon temps, supportant le mauvais ; me moquant des sots, bravant les méchants ; riant de ma misère et faisant la barbe à tout le monde ; vous me voyez enfin établi dans Séville, et prêt à servir de nouveau votre Excellence en tout ce qu’il lui plaira m’ordonner.
144
LE COMTE.
145
Qui t’a donné une philosophie aussi gaie ?
146
FIGARO.
147
L’habitude du malheur. Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer. Que regardez-vous donc toujours de ce côté ?
148
LE COMTE.
149
Sauvons-nous.
150
FIGARO.
151
Pourquoi ?
152
LE COMTE.
153
Viens donc, malheureux ! tu me perds. (Ils se cachent.)
Scène III
154
BARTHOLO, ROSINE. La jalousie du premier étage s’ouvre, et Bartholo et Rosine se mettent à la fenêtre.
155
ROSINE.
156
Comme le grand air fait plaisir à respirer !… Cette jalousie s’ouvre si rarement…
157
BARTHOLO.
158
Quel papier tenez-vous-là ?
159
ROSINE.
160
Ce sont des couplets de la Précaution inutile, que mon maître à chanter m’a donnés hier.
161
BARTHOLO.
162
Qu’est-ce que la Précaution inutile ?
163
ROSINE.
164
C’est une comédie nouvelle.
165
BARTHOLO.
166
Quelque drame encore ! quelque sottise d’un nouveau genre !1 ROSINE.
1 note

1Bartholo n’aimait pas les drames. Peut-être avait-il fait quelque tragédie dans sa jeunesse. (Note de Beaumarchais.)

167
Je n’en sais rien.
168
BARTHOLO.
169
Euh, euh, les journaux et l’autorité nous en feront raison. Siècle barbare !…
170
ROSINE.
171
Vous injuriez toujours notre pauvre siècle.
172
BARTHOLO.
173
Pardon de la liberté ; qu’a-t-il produit pour qu’on le loue ? Sottises de toute espèce : la liberté de penser, l’attraction, l’électricité, le tolérantisme, l’inoculation, le quinquina, l’Encyclopédie, et les drames…
174
ROSINE ; le papier lui échappe et tombe dans la rue.
175
Ah ! ma chanson ! ma chanson est tombée en vous écoutant ; courez, courez donc, monsieur… ma chanson ; elle sera perdue !
176
BARTHOLO.
177
Que diable aussi, l’on tient ce qu’on tient, (Il quitte le balcon) ROSINE regarde en dedans et fait signe dans la rue.
178
S’t, s’t (Le Comte paraît) ; ramassez vite et Sauvez-vous. (Le Comte ne fait qu’un saut, ramasse le papier et rentre.)
179
BARTHOLO sort de la maison et cherche.
180
Où donc est-il ? Je ne vois rien.
181
ROSINE.
182
Sous le balcon, au pied du mur.
183
BARTHOLO.
184
Vous me donnez là une jolie commission ! Il est donc passé quelqu’un.
185
ROSINE.
186
Je n’ai vu personne.
187
BARTHOLO, à lui-même.
188
Et moi qui ai la bonté de chercher… Bartholo, vous n’êtes qu’un sot, mon ami : ceci doit vous apprendre à ne jamais ouvrir de jalousies sur la rue. (Il rentre.)
189
ROSINE, toujours au balcon.
190
Mon excuse est dans mon malheur : seule, enfermée, en butte à la persécution d’un homme odieux, est-ce un crime de tenter à sortir d’esclavage ?
191
BARTHOLO, paraissant au balcon.
192
Rentrez, signora ; c’est ma faute si vous avez perdu votre chanson ; mais ce malheur ne vous arrivera plus, je vous jure, (Il ferme la jalousie à clef.)
Scène IV
193
LE COMTE, FIGARO ; ils entrent avec précaution.
194
LE COMTE.
195
À présent qu’ils sont retirés, examinons cette chanson, dans laquelle un mystère est sûrement renfermé. C’est un billet !
196
FIGARO.
197
Il demandait ce que c’est que la Précaution inutile !
198
LE COMTE lit vivement.
199
« Votre empressement excite ma curiosité : sitôt que mon tuteur sera sorti, chantez indifféremment, sur l’air connu de ces couplets, quelque chose qui m’apprenne enfin le nom, l’état et les intentions de celui qui paraît s’attacher si obstinément à l’infortunée Rosine. »
200
FIGARO, contrefaisant la voix de Rosine.
201
Ma chanson, ma chanson est tombée ; courez, courez donc. (Il rit.) Ah, ah, ah, ah ! Ô ces femmes ! voulez-vous donner de l’adresse à la plus ingénue ? enfermez-la.
202
LE COMTE.
203
Ma chère Rosine !
204
FIGARO.
205
Monseigneur, je ne suis plus en peine des motifs de votre mascarade ; vous faites ici l’amour en perspective.
206
LE COMTE.
207
Te voilà instruit, mais si tu jases…
208
FIGARO.
209
Moi jaser ! je n’emploierai point pour vous rassurer les grandes phrases d’honneur et de dévouement dont on abuse à la journée ; je n’ai qu’un mot : mon intérêt vous répond de moi ; pesez tout à cette balance, et…
210
LE COMTE.
211
Fort bien. Apprends donc que le hasard m’a fait rencontrer au Prado, il y a six mois, une jeune personne d’une beauté… Tu viens de la voir ! Je l’ai fait chercher en vain par tout Madrid. Ce n’est que depuis peu de jours que j’ai découvert qu’elle s’appelle Rosine, est d’un sang noble, orpheline et mariée à un vieux médecin de cette ville, nommé Bartholo.
212
FIGARO.
213
Joli oiseau, ma foi ! difficile à dénicher ! Mais qui vous a dit qu’elle était femme du docteur ?
214
LE COMTE.
215
Tout le monde.
216
FIGARO.
217
C’est une histoire qu’il a forgée en arrivant de Madrid, pour donner le change aux galants et les écarter ; elle n’est encore que sa pupille, mais bientôt…
218
LE COMTE, vivement.
219
Jamais. Ah, quelle nouvelle ! J’étais résolu de tout oser pour lui présenter mes regrets ; et je la trouve libre ! Il n’y a pas un moment à perdre, il faut m’en faire aimer, et l’arracher à l’indigne engagement qu’on lui destine. Tu connais donc ce tuteur ?
220
FIGARO.
221
Comme ma mère.
222
LE COMTE.
223
Quel homme est-ce ?
224
FIGARO, vivement.
225
C’est un beau, gros, court, jeune vieillard, gris pommelé, rusé, rasé, qui guette, et furette, et gronde, et geint tout à la fois.
226
LE COMTE, impatienté.
227
Eh ! je l’ai vu. Son caractère ?
228
FIGARO.
229
Brutal, avare, amoureux et jaloux à l’excès de sa pupille, qui le hait à la mort.
230
LE COMTE.
231
Ainsi, ses moyens de plaire sont…
232
FIGARO.
233
Nuls.
234
LE COMTE.
235
Tant mieux. Sa probité ?
236
FIGARO.
237
Tout juste autant qu’il en faut pour n’être point pendu.
238
LE COMTE.
239
Tant mieux. Punir un fripon en se rendant heureux…
240
FIGARO.
241
C’est faire à la fois le bien public et particulier : chef-d’œuvre de morale, en vérité, Monseigneur.
242
LE COMTE.
243
Tu dis que la crainte des galants lui fait fermer sa porte ?
244
FIGARO.
245
À tout le monde : s’il pouvait la calfeutrer…
246
LE COMTE.
247
Ah ! diable ! tant pis. Aurais-tu de l’accès chez lui ?
248
FIGARO.
249
Si j’en ai. Primo, la maison que j’occupe appartient au Docteur, qui m’y loge gratis.
250
LE COMTE.
251
Ah, ah ?
252
FIGARO.
253
Oui. Et moi, en reconnaissance, je lui promets dix pistoles d’or par an, gratis aussi.
254
LE COMTE, impatienté.
255
Tu es son locataire ?
256
FIGARO.
257
De plus, son Barbier, son Chirurgien, son Apothicaire ; il ne se donne pas dans sa maison un coup de rasoir, de lancette ou de piston, qui ne soit de la main de votre serviteur.
258
LE COMTE l’embrasse.
259
Ah ! Figaro, mon ami, tu seras mon ange, mon libérateur, mon Dieu tutélaire.
260
FIGARO.
261
Peste ! comme l’utilité vous a bientôt rapproché les distances ! Parlez-moi des gens passionnés !
262
LE COMTE.
263
Heureux Figaro ! tu vas voir ma Rosine ! tu vas la voir ! Conçois-tu ton bonheur ?
264
FIGARO.
265
C’est bien là un propos d’amant ! Est-ce que je l’adore, moi ? Pussiez-vous prendre ma place !
266
LE COMTE.
267
Ah ! si l’on pouvait écarter tous les surveillants !
268
FIGARO.
269
C’est à quoi je rêvais.
270
LE COMTE.
271
Pour douze heures seulement !
272
FIGARO.
273
En occupant les gens de leur propre intérêt, on les empêche de nuire à l’intérêt d’autrui.
274
LE COMTE.
275
Sans doute. Eh bien ?
276
FIGARO, rêvant.
277
Je cherche dans ma tête si la pharmacie ne fournirait pas quelques petits moyens innocents…
278
LE COMTE.
279
Scélérat !
280
FIGARO.
281
Est-ce que je veux leur nuire ? Ils ont tous besoin de mon ministère. Il ne s’agit que de les traiter ensemble.
282
LE COMTE.
283
Mais ce médecin peut prendre un soupçon.
284
FIGARO.
285
Il faut marcher si vite que le soupçon n’ait pas le temps de naître. Il me vient une idée. Le Régiment de Royal-Infant arrive en cette ville.
286
LE COMTE.
287
Le Colonel est de mes amis.
288
FIGARO.
289
Bon. Présentez-vous chez le Docteur en habit de Cavalier, avec un billet de logement ; il faudra bien qu’il vous héberge ; et moi, je me charge du reste.
290
LE COMTE.
291
Excellent !
292
FIGARO.
293
Il ne serait même pas mal que vous eussiez l’air entre deux vins…
294
LE COMTE.
295
À quoi bon ?
296
FIGARO.
297
Et le mener un peu lestement sous cette apparence déraisonnable.
298
LE COMTE.
299
À quoi bon ?
300
FIGARO.
301
Pour qu’il ne prenne aucun ombrage, et vous croie plus pressé de dormir que d’intriguer chez lui.
302
LE COMTE.
303
Supérieurement vu ! Mais que n’y vas-tu, toi ?
304
FIGARO.
305
Ah oui, moi ! Nous serons bien heureux s’il ne vous reconnaît pas, vous qu’il n’a jamais vu. Et comment vous introduire après ?
306
LE COMTE.
307
Tu as raison.
308
FIGARO.
309
C’est que vous ne pourrez peut-être pas soutenir ce personnage difficile. Cavalier… pris de vin…
310
LE COMTE.
311
Tu te moques de moi. (Prenant un ton ivre.) N’est-ce point ici la maison du Docteur Bartholo, mon ami ?
312
FIGARO.
313
Pas mal, en vérité ; vos jambes seulement un peu plus avinées. (D’un ton plus ivre.) N’est-ce pas ici la maison…
314
LE COMTE.
315
Fi donc ! tu as l’ivresse du peuple.
316
FIGARO.
317
C’est la bonne ; c’est celle du plaisir.
318
LE COMTE.
319
La porte s’ouvre.
320
FIGARO.
321
C’est notre homme ; éloignons-nous jusqu’à ce qu’il soit parti.
Scène V
322
LE COMTE ET FIGARO, cachés ; BARTHOLO.
323
BARTHOLO sort en parlant à la maison.
324
Je reviens à l’instant ; qu’on ne laisse entrer personne. Quelle sottise à moi d’être descendu ! Dès qu’elle m’en priait, je devais bien me douter… Et Bazile qui ne vient pas ! Il devait tout arranger pour que mon mariage se fît secrètement demain : et point de nouvelles ! Allons voir ce qui peut l’arrêter.
Scène VI
325
LE COMTE, FIGARO.
326
LE COMTE.
327
Qu’ai-je entendu ? Demain il épouse Rosine en secret !
328
FIGARO.
329
Monseigneur, la difficulté de réussir ne fait qu’ajouter à la nécessité d’entreprendre.
330
LE COMTE.
331
Quel est donc ce Bazile qui se mêle de son mariage ?
332
FIGARO.
333
Un pauvre hère qui montre la musique à sa pupille, infatué de son art, friponneau, besoigneux, à genoux devant un écu, et dont il sera facile de venir à bout, Monseigneur… (Regardant à la jalousie.) La v’là, la v’là !
334
LE COMTE.
335
Qui donc ?
336
FIGARO.
337
Derrière sa jalousie, la voilà, la voilà. Ne regardez pas, ne regardez donc pas !
338
LE COMTE.
339
Pourquoi ?
340
FIGARO.
341
Ne vous écrit-elle pas : Chantez indifféremment ? c’est-à-dire, chantez comme si vous chantiez… seulement pour chanter. Oh ! La v’là, la v’là.
342
LE COMTE.
343
Puisque j’ai commencé à l’intéresser sans être connu d’elle, ne quittons point le nom de Lindor que j’ai pris ; mon triomphe en aura plus de charmes. (Il déploie le papier que Rosine a jeté.) Mais comment chanter sur cette musique ? Je ne sais pas faire de vers, moi.
344
FIGARO.
345
Tout ce qui vous viendra, Monseigneur, est excellent : en amour, le cœur n’est pas difficile sur les productions de l’esprit… et prenez ma guitare.
346
LE COMTE.
347
Que veux-tu que j’en fasse ? j’en joue si mal !
348
FIGARO.
349
Est-ce qu’un homme comme vous ignore quelque chose ? Avec le dos de la main ; from, from, from… Chanter sans guitare à Séville ! vous seriez bientôt reconnu, ma foi, bientôt dépisté. (Figaro se colle au mur sous le balcon.)
350
LE COMTE chante en se promenant, et s’accompagnant sur sa guitare.
351
PREMIER COUPLET.
352
Vous l’ordonnez, je me ferai connaître ;
353
Plus inconnu, j’osais vous adorer :
354
En me nommant, que pourrais-je espérer ?
355
N’importe, il faut obéir à son maître.
356
FIGARO, bas.
357
Fort bien, parbleu ! Courage, Monseigneur !
358
LE COMTE.
359
DEUXIÈME COUPLET.
360
Je suis Lindor, ma naissance est commune ;
361
Mes vœux sont ceux d’un simple Bachelier :
362
Que n’ai-je, hélas ! d’un brillant Chevalier
363
À vous offrir le rang et la fortune !
364
FIGARO.
365
Eh ! comment diable ! je ne ferais pas mieux, moi qui m’en pique.
366
LE COMTE.
367
TROISIÈME COUPLET.
368
Tous les matins, ici, d’une voix tendre
369
Je chanterai mon amour sans espoir ;
370
Je bornerai mes plaisirs à vous voir :
371
Et puissiez-vous en trouver à m’entendre !
372
FIGARO.
373
Oh ma foi ! pour Celui-ci !… (Il s’approche, et baise le bas de l’habit de son maître.)
374
LE COMTE.
375
Figaro ?
376
FIGARO.
377
Excellence ?
378
LE COMTE.
379
Crois-tu que l’on m’ait entendu ?
380
ROSINE, en dedans, chante.
381
AIR du Maître en droit.
382
Tout me dit que Lindor est charmant,
383
Que je dois l’aimer constamment…
384
(On entend une croisée qui se ferme avec bruit.)
385
FIGARO.
386
Croyez-vous qu’on vous ait entendu cette fois ?
387
LE COMTE.
388
Elle a fermé sa fenêtre ; quelqu’un apparemment est entré chez elle.
389
FIGARO.
390
Ah la pauvre petite ! comme elle tremble en chantant ! Elle est prise, Monseigneur.
391
LE COMTE.
392
Elle se sert du moyen qu’elle même a indiqué. Tout me dit que Lindor est charmant. Que de grâces ! que d’esprit !
393
FIGARO.
394
Que de ruse ! que d’amour !
395
LE COMTE.
396
Crois-tu qu’elle se donne à moi, Figaro ?
397
FIGARO.
398
Elle passera plutôt à travers cette jalousie que d’y manquer.
399
LE COMTE.
400
C’en est fait, je suis à ma Rosine… pour la vie.
401
FIGARO.
402
Vous oubliez, Monseigneur, qu’elle ne vous entend plus.
403
LE COMTE.
404
Monsieur Figaro, je n’ai qu’un mot à vous dire : elle sera ma femme ; et si vous servez bien mon projet en lui cachant mon nom… Tu m’entends, tu me connais…
405
FIGARO.
406
Je me rends. Allons, Figaro, vole à la fortune, mon fils.
407
LE COMTE.
408
Retirons-nous, crainte de nous rendre suspects.
409
FIGARO, vivement.
410
Moi, j’entre ici, où, par la force de mon art, je vais, d’un seul coup de baguette, endormir la vigilance, éveiller l’amour, égarer la jalousie, fourvoyer l’intrigue, et renverser tous les obstacles. Vous, Monseigneur, chez moi, l’habit de soldat, le billet de logement, et de l’or dans vos poches.
411
LE COMTE.
412
Pour qui de l’or ?
413
FIGARO, vivement.
414
De l’or, mon Dieu, de l’or ; c’est le nerf de l’intrigue.
415
LE COMTE.
416
Ne te fâche pas, Figaro, j’en prendrai beaucoup.
417
FIGARO, s’en allant.
418
Je vous rejoins dans peu.
419
LE COMTE.
420
Figaro ?
421
FIGARO.
422
Qu’est-ce que c’est ?
423
LE COMTE.
424
Et ta guitare ?
425
FIGARO, revient.
426
J’oublie ma guitare ! Moi ! Je suis donc fou ? (Il s’en va.)
427
LE COMTE.
428
Et ta demeure, étourdi ?
429
FIGARO, revient.
430
Ah ! réellement je suis frappé ! – Ma boutique à quatre pas d’ici, peinte en bleu, vitrage en plomb, trois palettes en l’air, l’œil dans la main, Consilio manuque, FIGARO. (Il s’enfuit.)
Acte II
431
Le théâtre représente l’appartement de Rosine. La croisée dans le fond du théâtre est fermée par une jalousie grillée.
Scène Première
432
ROSINE, seule, un bougeoir à la main. Elle prend du papier sur la table et se met à écrire.
433
Marceline est malade ; tous les gens sont occupés, et personne ne me voit écrire. Je ne sais si ces murs ont des yeux et des oreilles, ou si mon Argus a un génie malfaisant qui l’instruit à point nommé ; mais je ne puis dire un mot, ni faire un pas, dont il ne devine sur-le-champ l’intention… Ah Lindor ! (Elle cachète la lettre.) Fermons toujours ma lettre, quoique que j’ignore quand et comment je pourrai la lui faire tenir. Je l’ai vu à travers ma jalousie parler longtemps au barbier Figaro. C’est un bon homme qui m’a montré quelquefois de la pitié. Si je pouvais l’entretenir un moment !
Scène II
434
ROSINE, FIGARO.
435
ROSINE, surprise.
436
Ah ! monsieur Figaro, que je suis aise de vous voir !
437
FIGARO.
438
Votre santé, madame ?
439
ROSINE.
440
Pas trop bonne, monsieur Figaro. L’ennui me tue.
441
FIGARO.
442
Je le crois : il n’engraisse que les sots.
443
ROSINE.
444
Avec qui parliez-vous donc là-bas si vivement ? Je n’entendais pas ; mais…
445
FIGARO.
446
Avec un jeune Bachelier de mes parents, de la plus grande espérance ; plein d’esprit, de sentiments, de talents, et d’une figure fort revenante.
447
ROSINE.
448
Oh ! tout à fait bien, je vous assure ! Il se nomme ?…
449
FIGARO.
450
Lindor. Il n’a rien. Mais, s’il n’eût pas quitté brusquement Madrid, il pouvait y trouver quelque bonne place.
451
ROSINE, étourdiment.
452
Il en trouvera, monsieur Figaro, il en trouvera. Un jeune homme tel que vous le dépeignez, n’est pas fait pour rester inconnu.
453
FIGARO, à part.
454
Fort bien. (Haut.) Mais il a un grand défaut, qui nuira toujours à son avancement.
455
ROSINE.
456
Un défaut, monsieur Figaro ! un défaut ! En êtes-vous bien sûr ?
457
FIGARO.
458
Il est amoureux.
459
ROSINE.
460
Il est amoureux ! et vous appelez cela un défaut ?
461
FIGARO.
462
À la vérité, ce n’en est un que relativement à sa mauvaise fortune.
463
ROSINE.
464
Ah ! que le sort est injuste ! Et nomme-t-il la personne qu’il aime ? Je suis d’une curiosité…
465
FIGARO.
466
Vous êtes la dernière, madame, à qui je voudrais faire une confidence de cette nature.
467
ROSINE, vivement.
468
Pourquoi, monsieur Figaro ? Je suis discrète. Ce jeune homme vous appartient, il m’intéresse infiniment… Dites donc.
469
FIGARO, la regardant finement.
470
Figurez-vous la plus jolie petite mignonne, douce, tendre, accorte et fraîche, agaçant l’appétit, pied furtif, taille adroite, élancée, bras dodus, bouche rosée, et des mains ! des joues ! des dents ! des yeux !…
471
ROSINE.
472
Qui reste en cette ville ?
473
FIGARO.
474
En ce quartier.
475
ROSINE.
476
Dans cette rue peut-être ?
477
FIGARO.
478
À deux pas de moi.
479
ROSINE.
480
Ah ! que c’est charmant… pour monsieur votre parent ! Et cette personne est ?…
481
FIGARO.
482
Je ne l’ai pas nommée ?
483
ROSINE, vivement.
484
C’est la seule chose que vous ayez oubliée, monsieur Figaro. Dites donc, dites donc vite : si l’on rentrait, je ne pourrais plus savoir…
485
FIGARO.
486
Vous le voulez absolument, madame ? Eh bien ! cette personne est… la pupille de votre tuteur.
487
ROSINE.
488
La pupille… ?
489
FIGARO.
490
Du Docteur Bartholo : oui, madame.
491
ROSINE, avec émotion.
492
Ah ! monsieur Figaro !… Je ne vous crois pas, je vous assure.
493
FIGARO.
494
Et c’est ce qu’il brûle de venir vous persuader lui-même.
495
ROSINE.
496
Vous me faites trembler, monsieur Figaro.
497
FIGARO.
498
Fi donc, trembler ! mauvais calcul, madame : quand on cède à la peur du mal, on ressent déjà le mal de la peur. D’ailleurs, je viens de vous débarrasser de tous vos surveillants jusqu’à demain.
499
ROSINE.
500
S’il m’aime, il doit me le prouver en restant absolument tranquille.
501
FIGARO.
502
Eh madame ! amour et repos peuvent-ils habiter en même cœur ? La pauvre jeunesse est si malheureuse aujourd’hui, qu’elle n’a que ce terrible choix ; amour sans repos, ou repos sans amour.
503
ROSINE, baissant les yeux.
504
Repos sans amour… paraît…
505
FIGARO.
506
Ah ! bien languissant. Il semble, en effet, qu’amour sans repos se présente de meilleure grâce ; et pour moi, si j’étais femme…
507
ROSINE, avec embarras.
508
Il est certain qu’une jeune personne ne peut empêcher un honnête homme de l’estimer.
509
FIGARO.
510
Aussi mon parent vous estime-t-il infiniment.
511
ROSINE.
512
Mais s’il allait faire quelque imprudence, monsieur Figaro ! il nous perdrait.
513
FIGARO, à part.
514
Il nous perdrait ! (Haut.) Si vous le lui défendiez expressément par une petite lettre… Une lettre a bien du pouvoir…
515
ROSINE lui donne la lettre qu’elle vient d’écrire.
516
Je n’ai pas le temps de recommencer celle-ci, mais en la lui donnant, dites-lui… dites-lui bien… (Elle écoute.)
517
FIGARO.
518
Personne, madame.
519
ROSINE.
520
Que c’est par pure amitié tout ce que je fais.
521
FIGARO.
522
Cela parle de soi. Tudieu ! l’amour a bien une autre allure !
523
ROSINE.
524
Que par pure amitié, entendez-vous ? Je crains seulement que rebuté par les difficultés…
525
FIGARO.
526
Oui, quelque feu follet. Souvenez-vous, madame, que le vent qui éteint une lumière, allume un brasier, et que nous sommes ce brasier-là. D’en parler seulement, il exhale un tel feu qu’il m’a presque enfiévré2 de sa passion, moi qui n’y ai que voir !
1 note

2Le mot enfiévré, qui n’est plus français, a excité la plus vive indignation parmi les puritains littéraires ; je ne conseille à aucun galant homme de s’en servir ; mais M. Figaro !... (Note de Beaumarchais.)

527
ROSINE.
528
Dieux ! J’entends mon tuteur. S’il vous trouvait ici… Passez par le cabinet du clavecin, et descendez le plus doucement que vous pourrez.
529
FIGARO.
530
Soyez tranquille. (À part.) Voici qui vaut mieux que mes observations. (Il entre dans le cabinet.)
Scène III
531
ROSINE, seule.
532
Je meurs d’inquiétude jusqu’à ce qu’il soit dehors… Que je l’aime, ce bon Figaro ! C’est un bien honnête homme, un bon parent ! Ah ! voilà mon tyran ; reprenons mon ouvrage. (Elle souffle la bougie, s’assied, et prend une broderie au tambour.)
Scène IV
533
BARTHOLO, ROSINE.
534
BARTHOLO, en colère.
535
Ah ! malédiction ! l’enragé, le scélérat corsaire de Figaro ! Là, peut-on sortir un moment de chez soi sans être sûr en rentrant…
536
ROSINE.
537
Qui vous met donc si fort en colère, monsieur ?
538
BARTHOLO.
539
Ce damné barbier qui vient d’éclopper toute ma maison en un tour de main : il donne un narcotique à l’Éveillé, un sternutatoire à la Jeunesse ; il saigne au pied Marceline ; il n’y a pas jusqu’à ma mule… sur les yeux d’une pauvre bête aveugle, un cataplasme ! Parce qu’il me doit cent écus, il se presse de faire des mémoires. Ah ! qu’il les apporte !… Et personne à l’antichambre ; on arrive à cet appartement comme à la place d’armes.
540
ROSINE.
541
Et qui peut y pénétrer que vous, monsieur ?
542
BARTHOLO.
543
J’aime mieux craindre sans sujet, que de m’exposer sans précaution : tout est plein de gens entreprenants, d’audacieux… N’a-t-on pas, ce matin encore, ramassé lestement votre chanson pendant que j’allais la chercher ? Oh ! je…
544
ROSINE.
545
C’est bien mettre à plaisir de l’importance à tout ! Le vent peut avoir éloigné ce papier, le premier venu ; que sais-je ?
546
BARTHOLO.
547
Le vent, le premier venu !… Il n’y a point de vent, madame, point de premier venu dans le monde ; et c’est toujours quelqu’un posté là exprès, qui ramasse les papiers qu’une femme a l’air de laisser tomber par mégarde.
548
ROSINE.
549
A l’air, monsieur ?
550
BARTHOLO.
551
Oui, madame, a l’air.
552
ROSINE, à part.
553
Oh ! le méchant vieillard !
554
BARTHOLO.
555
Mais tout cela n’arrivera plus ; car je vais faire sceller cette grille.
556
ROSINE.
557
Faites mieux ; murez les fenêtres tout d’un coup : d’une prison à un cachot la différence est si peu de chose !
558
BARTHOLO.
559
Pour celles qui donnent sur la rue, ce ne serait peut-être pas si mal… Ce barbier n’est pas entré chez vous, au moins ?
560
ROSINE.
561
Vous donne-t-il aussi de l’inquiétude ?
562
BARTHOLO.
563
Tout comme un autre.
564
ROSINE.
565
Que vos répliques sont honnêtes !
566
BARTHOLO.
567
Ah ! fiez-vous à tout le monde, et vous aurez bientôt à la maison une bonne femme pour vous tromper, de bons amis pour vous la souffler, et de bons valets pour les y aider.
568
ROSINE.
569
Quoi ! vous n’accordez pas même qu’on ait des principes contre la séduction de monsieur Figaro ?
570
BARTHOLO.
571
Qui diable entend quelque chose à la bizarrerie des femmes ? et combien j’en ai vu de ces vertus à principes !…
572
ROSINE, en colère.
573
Mais, monsieur, s’il suffit d’être homme pour nous plaire, pourquoi donc me déplaisez-vous si fort ?
574
BARTHOLO, stupéfait.
575
Pourquoi ?… pourquoi ?… Vous ne répondez pas à ma question sur ce barbier.
576
ROSINE, outrée.
577
Eh bien, oui, cet homme est entré chez moi ; je l’ai vu, je lui ai parlé. Je ne vous cache pas même que je l’ai trouvé fort aimable ; et puissiez-vous en mourir de dépit ! (Elle sort.)
Scène V
578
BARTHOLO, seul.
579
Oh ! les Juifs, les chiens de valets ! La Jeunesse ! L’Éveillé ! L’Éveillé maudit.
Scène VI
580
BARTHOLO, L’ÉVEILLÉ.
581
L’ÉVEILLÉ arrive en baillant, tout endormi.
582
Aah, aah, ah, ah…
583
BARTHOLO.
584
Où étais-tu, peste d’étourdi, quand ce barbier est entré ici ?
585
L’ÉVEILLÉ.
586
Monsieur, j’étais… ah, aah, ah…
587
BARTHOLO.
588
À machiner quelque espièglerie, sans doute ? Et tu ne l’as pas vu ?
589
L’ÉVEILLÉ.
590
Sûrement je l’ai vu, puisqu’il m’a trouvé tout malade, à ce qu’il dit ; et faut bien que ça soit vrai, car j’ai commencé à me douloir dans tous les membres, rien qu’en l’en entendant parl… Ah, ah, aah…
591
BARTHOLO le contrefait.
592
Rien qu’en l’en entendant !… Où donc est ce vaurien de la Jeunesse ? Droguer ce petit garçon sans mon ordonnance ! Il y a quelque friponnerie là-dessous !
Scène VII
593
LES ACTEURS PRÉCÉDENTS ; (LA JEUNESSE arrive en vieillard avec une canne en béquille ; il éternue plusieurs fois).
594
L’ÉVEILLÉ, toujours bâillant.
595
La Jeunesse ?
596
BARTHOLO.
597
Tu éternueras dimanche.
598
LA JEUNESSE.
599
Voilà plus de cinquante… cinquante fois… dans un moment. (Il éternue.) Je suis brisé.
600
BARTHOLO.
601
Comment ! je vous demande à tous deux s’il est entré quelqu’un chez Rosine, et vous ne me dites pas que ce barbier…
602
L’ÉVEILLÉ, continuant de bâiller.
603
Est-ce que c’est quelqu’un donc, monsieur Figaro ? Aah, ah…
604
BARTHOLO.
605
Je parie que le rusé s’entend avec lui.
606
L’ÉVEILLÉ, pleurant comme un sot.
607
Moi… je m’entends !…
608
LA JEUNESSE, éternuant.
609
Eh mais, monsieur, y a-t-il… y a-t-il de la justice ?
610
BARTHOLO.
611
De la justice ! C’est bon entre vous autres, misérables, la justice ! Je suis votre maître, moi, pour avoir toujours raison.
612
LA JEUNESSE, éternuant.
613
Mais pardi, quand une chose est vraie !…
614
BARTHOLO.
615
Quand une chose est vraie ! Si je ne veux pas qu’elle soit vraie, je prétends bien qu’elle ne soit pas vraie. Il n’y aurait qu’à permettre à tous ces faquins-là d’avoir raison, vous verriez bientôt ce que deviendrait l’autorité.
616
LA JEUNESSE, éternuant.
617
J’aime autant recevoir mon congé. Un service terrible, et toujours un train d’enfer !
618
L’ÉVEILLÉ, pleurant.
619
Un pauvre homme de bien est traité comme un misérable.
620
BARTHOLO.
621
Sors donc, pauvre homme de bien, (Il les contrefait.) Et t’chi et t’cha ; l’un m’éternue au nez, l’autre m’y bâille.
622
LA JEUNESSE.
623
Ah ! monsieur, je vous jure que sans Mademoiselle, il n’y aurait… il n’y aurait pas moyen de rester dans la maison. (Il sort en éternuant.)
624
BARTHOLO.
625
Dans quel état ce Figaro les a mis tous ! Je vois ce que c’est : le maraud voudrait me payer mes cent écus sans bourse délier…
Scène VIII
626
BARTHOLO, DON BAZILE ; FIGARO, caché dans le cabinet, paraît de temps en temps, et les écoute.
627
BARTHOLO continue.
628
Ah ! Don Bazile, vous veniez donner à Rosine sa leçon de musique ?
629
BAZILE.
630
C’est ce qui presse le moins.
631
BARTHOLO.
632
J’ai passé chez vous sans vous trouver.
633
BAZILE.
634
J’étais sorti pour vos affaires. Apprenez une nouvelle assez fâcheuse.
635
BARTHOLO.
636
Pour vous ?
637
BAZILE.
638
Non, pour vous. Le Comte Almaviva est en cette ville.
639
BARTHOLO.
640
Parlez bas. Celui qui faisait chercher Rosine dans tout Madrid ?
641
BAZILE.
642
Il loge à la grande place, et sort tous les jours déguisé.
643
BARTHOLO.
644
Il n’en faut point douter, cela me regarde. Et que faire ?
645
BAZILE.
646
Si c’était un particulier, on viendrait à bout de l’écarter.
647
BARTHOLO.
648
Oui, en s’embusquant le soir, armé, cuirassé…
649
BAZILE.
650
Bone Deus ! Se compromettre ! Susciter une méchante affaire, à la bonne heure ; et pendant la fermentation calomnier à dire d’Experts ; concedo.
651
BARTHOLO.
652
Singulier moyen de se défaire d’un homme !
653
BAZILE.
654
La calomnie, monsieur ? Vous ne savez guère ce que vous dédaignez : j’ai vu les plus honnêtes gens près d’en être accablés. Croyez qu’il n’y a pas de plate méchanceté, pas d’horreurs, pas de conte absurde, qu’on ne fasse adopter aux oisifs d’une grande ville en s’y prenant bien : et nous avons ici des gens d’une adresse !… D’abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l’orage, pianissimo, murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano, vous le glisse en l’oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando, de bouche en bouche il va le diable ; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se dresser, siffler, s’enfler, grandir à vue d’œil. Elle s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait ?
655
BARTHOLO.
656
Mais quel radotage me faites-vous donc là, Bazile ! et quel rapport ce piano-crescendo peut-il avoir à ma situation ?
657
BAZILE.
658
Comment, quel rapport ? Ce qu’on fait partout pour écarter son ennemi, il faut le faire ici pour empêcher le vôtre d’approcher.
659
BARTHOLO.
660
D’approcher ? Je prétends bien épouser Rosine avant qu’elle apprenne seulement que ce Comte existe.
661
BAZILE.
662
En ce cas, vous n’avez pas un instant à perdre.
663
BARTHOLO.
664
Et à qui tient-il, Bazile ? Je vous ai chargé de tous les détails de cette affaire.
665
BAZILE.
666
Oui. Mais vous avez lésiné sur les frais ; et dans l’harmonie du bon ordre, un mariage inégal, un jugement inique, un passe-droit évident, sont des dissonances qu’on doit toujours préparer et sauver par l’accord parfait de l’or.
667
BARTHOLO, lui donnant de l’argent.
668
Il faut en passer par où vous voulez ; mais finissons.
669
BAZILE.
670
Cela s’appelle parler. Demain tout sera terminé ; c’est à vous d’empêcher que personne, aujourd’hui, ne puisse instruire la pupille.
671
BARTHOLO.
672
Fiez-vous-en à moi. Viendrez-vous ce soir, Bazile ?
673
BAZILE.
674
N’y comptez pas. Votre mariage seul m’occupera toute la journée ; n’y comptez pas.
675
BARTHOLO l’accompagne.
676
Serviteur.
677
BAZILE.
678
Restez, Docteur, restez donc.
679
BARTHOLO.
680
Non pas. Je veux fermer sur vous la porte de la rue.
Scène IX
681
FIGARO, seul, sortant du cabinet.
682
Oh ! la bonne précaution ! Ferme, ferme la porte de la rue ; et moi je vais la rouvrir au Comte en sortant. C’est un grand maraud que ce Bazile ! heureusement il est encore plus sot. Il faut un état, une famille, un nom, un rang, de la consistance enfin, pour faire sensation dans le monde en calomniant. Mais un Bazile !… Il médirait, qu’on ne le croirait pas.
Scène X
683
ROSINE, accourant ; FIGARO.
684
ROSINE.
685
Quoi ! vous êtes encore là, monsieur Figaro ?
686
FIGARO.
687
Très-heureusement pour vous, mademoiselle. Votre tuteur et votre maître de musique, se croyant seuls ici, viennent de parler à cœur ouvert…
688
ROSINE.
689
Et vous les avez écoutés, monsieur Figaro ? Mais savez-vous que c’est fort mal ?
690
FIGARO.
691
D’écouter ? C’est pourtant ce qu’il y a de mieux pour bien entendre. Apprenez que votre tuteur se dispose à vous épouser demain.
692
ROSINE.
693
Ah ! grands Dieux !
694
FIGARO.
695
Ne craignez rien ; nous lui donnerons tant d’ouvrage, qu’il n’aura pas le temps de songer à celui-là.
696
ROSINE.
697
Le voici qui revient ; sortez donc par le petit escalier. Vous me faites mourir de frayeur. (Figaro s’enfuit.)
Scène XI
698
BARTHOLO, ROSINE.
699
ROSINE.
700
Vous étiez ici avec quelqu’un, monsieur ?
701
BARTHOLO.
702
Don Bazile, que j’ai reconduit, et pour cause. Vous eussiez mieux aimé que c’eût été monsieur Figaro ?
703
ROSINE.
704
Cela m’est fort égal, je vous assure.
705
BARTHOLO.
706
Je voudrais bien savoir ce que ce barbier avait de si pressé à vous dire ?
707
ROSINE.
708
Faut-il parler sérieusement ? Il m’a rendu compte de l’état de Marceline, qui même n’est pas trop bien, à ce qu’il dit.
709
BARTHOLO.
710
Vous rendre compte ! Je vais parier qu’il était chargé de vous remettre quelque lettre.
711
ROSINE.
712
Et de qui, s’il vous plaît ?
713
BARTHOLO.
714
Oh, de qui ! De quelqu’un que les femmes ne nomment jamais. Que sais-je, moi ? Peut-être la réponse au papier de la fenêtre.
715
ROSINE, à part.
716
Il n’en a pas manqué une seule. (Haut.) Vous mériteriez bien que cela fût.
717
BARTHOLO regarde les mains de Rosine.
718
Cela est. Vous avez écrit.
719
ROSINE, avec embarras.
720
Il serait assez plaisant que vous eussiez le projet de m’en faire convenir.
721
BARTHOLO, lui prenant la main droite.
722
Moi ? Point du tout ; mais votre doigt encore taché d’encre ! Hein ! rusée Signora !
723
ROSINE, à part.
724
Maudit homme !
725
BARTHOLO, lui tenant toujours la main.
726
Une femme se croit bien en sûreté, parce qu’elle est seule.
727
ROSINE.
728
Ah ! sans doute… La belle preuve !… Finissez donc, monsieur, vous me tordez le bras. Je me suis brûlée en chiffonnant autour de cette bougie ; et l’on m’a toujours dit qu’il fallait aussitôt tremper dans l’encre ; c’est ce que j’ai fait.
729
BARTHOLO.
730
C’est ce que vous avez fait ? Voyons donc si un second témoin confirmera la déposition du premier. C’est ce cahier de papier où je suis certain qu’il y avait six feuilles ; car je les compte tous les matins, aujourd’hui encore.
731
ROSINE, à part.
732
Oh ! imbécile !…
733
BARTHOLO, comptant.
734
Trois, quatre, cinq…
735
ROSINE.
736
La sixième…
737
BARTHOLO.
738
Je vois bien qu’elle n’y est pas la sixième.
739
ROSINE, baissant les yeux.
740
La sixième ? Je l’ai employée à faire un cornet pour des bonbons que j’ai envoyés à la petite Figaro.
741
BARTHOLO.
742
À la petite Figaro ? Et la plume qui était toute neuve, comment est-elle devenue noire ? Est-ce en écrivant l’adresse de la petite Figaro ?
743
ROSINE, à part.
744
Cet homme a un instinct de jalousie !… (Haut.) Elle m’a servi à retracer une fleur effacée sur la veste que je vous brode au tambour.
745
BARTHOLO.
746
Que cela est édifiant ! Pour qu’on vous crût, mon enfant, il faudrait ne pas rougir en déguisant coup sur coup la vérité ; mais c’est ce que vous ne savez pas encore.
747
ROSINE.
748
Et qui ne rougirait pas, monsieur, de voir tirer des conséquences aussi malignes des choses les plus innocemment faites ?
749
BARTHOLO.
750
Certes, j’ai tort ; se brûler le doigt, le tremper dans l’encre, faire des cornets aux bonbons de la petite Figaro, et dessiner ma veste au tambour ! quoi de plus innocent ! Mais que de mensonges entassés pour cacher un seul fait !… Je suis seule, on ne me voit point ; je pourrai mentir à mon aise ; mais le bout du doigt reste noir, la plume est tachée, le papier manque ! On ne saurait penser à tout. Bien certainement, Signora, quand j’irai par la ville, un bon double tour me répondra de vous.
Scène XII
751
LE COMTE, BARTHOLO, ROSINE.
752
(Le Comte, en uniforme de Cavalerie, ayant l’air d’être entre deux vins, et chantant : Réveillons-la, etc.)
753
BARTHOLO.
754
Mais que nous veut cet homme ? Un soldat ! Rentrez chez vous, Signora.
755
LE COMTE chante : Réveillons-la, et s’avance vers Rosine.
756
Qui de vous deux, mesdames, se nomme le Docteur Balordo ?
757
(À Rosine, bas.) Je suis Lindor.
758
BARTHOLO.
759
Bartholo !
760
ROSINE, à part.
761
Il parle de Lindor.
762
LE COMTE.
763
Balordo, Barque-à-l’eau ; je m’en moque comme de ça. Il s’agit seulement de savoir laquelle des deux… (À Rosine, lui montrant un papier.) Prenez cette lettre.
764
BARTHOLO.
765
Laquelle ! Vous voyez bien que c’est moi. Laquelle ! Rentrez donc, Rosine ; cet homme paraît avoir du vin.
766
ROSINE.
767
C’est pour cela, Monsieur ; vous êtes seul. Une femme en impose quelquefois.
768
BARTHOLO.
769
Rentrez, rentrez ; je ne suis pas timide.
Scène XIII
770
LE COMTE, BARTHOLO.
771
LE COMTE.
772
Oh ! je vous ai reconnu d’abord à votre signalement.
773
BARTHOLO, au Comte, qui serre la lettre.
774
Qu’est-ce que c’est donc que vous cachez là dans votre poche ?
775
LE COMTE.
776
Je le cache dans ma poche pour que vous ne sachiez pas ce que c’est.
777
BARTHOLO.
778
Mon signalement ! Ces gens-là croient toujours parler à des soldats.
779
LE COMTE.
780
Pensez-vous que ce soit une chose si difficile à faire que votre signalement ?
781
Le chef branlant, la tête chauve,
782
Les yeux vairons, le regard fauve,
783
L’air farouche d’un Algonquin…
784
BARTHOLO.
785
Qu’est-ce que cela veut dire ? Êtes-vous ici pour m’insulter ? Délogez à l’instant !
786
LE COMTE.
787
Déloger ! Ah ! fi ! que c’est mal parler ! Savez-vous lire, Docteur… Barbe-à-l’eau ?
788
BARTHOLO.
789
Autre question saugrenue.
790
LE COMTE.
791
Oh ! que cela ne vous fasse point de peine, car, moi qui suis pour le moins aussi Docteur que vous.
792
BARTHOLO.
793
Comment cela ?
794
LE COMTE.
795
Est-ce que je ne suis pas le médecin des chevaux du régiment ? Voilà pourquoi l’on m’a exprès logé chez un confrère.
796
BARTHOLO.
797
Oser comparer un maréchal…
798
LE COMTE.
799
AIR : Vive le vin.
800
Sans chanter.
801
Non, Docteur, je ne prétends pas
802
Que notre art obtienne le pas
803
Sur Hypocrate et sa brigade.
804
En chantant.
805
Votre savoir, mon camarade,
806
Est d’un succès plus général ;
807
Car s’il n’emporte point le mal,
808
Il emporte au moins le malade.
809
C’est-il poli ce que je vous dis là ?
810
BARTHOLO.
811
Il vous sied bien, Manipuleur ignorant ! de ravaler ainsi le premier, le plus grand et le plus utile des arts !
812
LE COMTE.
813
Utile tout à fait pour ceux qui l’exercent.
814
BARTHOLO.
815
Un art dont le soleil s’honore d’éclairer les succès.
816
LE COMTE.
817
Et dont la terre s’empresse de couvrir les bévues.
818
BARTHOLO.
819
On voit bien, mal-appris ! que vous n’êtes habitué de parler qu’à des chevaux.
820
LE COMTE.
821
Parler à des chevaux ! Ah, Docteur ! Pour un Docteur d’esprit… N’est-il pas de notoriété que le maréchal guérit toujours ses malades sans leur parler ; au lieu que le médecin parle beaucoup aux siens…
822
BARTHOLO.
823
Sans les guérir, n’est-ce pas ?
824
LE COMTE.
825
C’est vous qui l’avez dit.
826
BARTHOLO.
827
Qui diable envoie ici ce maudit ivrogne ?
828
LE COMTE.
829
Je crois que vous me lâchez des épigrammes, l’Amour !
830
BARTHOLO.
831
Enfin, que voulez-vous ? Que demandez-vous ?
832
LE COMTE, feignant une grande colère.
833
Eh bien donc, il s’enflamme ! Ce que je veux ?… Est-ce que vous ne le voyez pas ?
Scène XIV
834
ROSINE, LE COMTE, BARTHOLO.
835
ROSINE, accourant.
836
Monsieur le soldat, ne vous emportez point, de grâce, (À Bartholo.) Parlez-lui doucement, monsieur : un homme qui déraisonne…
837
LE COMTE.
838
Vous avez raison ; il déraisonne, lui, mais nous sommes raisonnables, nous ! Moi poli, et vous jolie… enfin suffit. La vérité, c’est que je ne veux avoir affaire qu’à vous dans la maison.
839
ROSINE.
840
Que puis-je pour votre service, monsieur le soldat ?
841
LE COMTE.
842
Une petite bagatelle, mon enfant. Mais s’il y a de l’obscurité dans mes phrases…
843
ROSINE.
844
J’en saisirai l’esprit.
845
LE COMTE, lui montrant la lettre.
846
Non, attachez-vous à la lettre, à la lettre. Il s’agit seulement… mais je dis, en tout bien, tout honneur, que vous me donniez à coucher ce soir.
847
BARTHOLO.
848
Rien que cela ?
849
LE COMTE.
850
Pas davantage. Lisez le billet doux que notre Maréchal des logis vous écrit.
851
BARTHOLO.
852
Voyons. (Le Comte cache la lettre et lui donne un autre papier.) (Bartholo lit.) « Le Docteur Bartholo recevra, nourrira, hébergera, couchera…
853
LE COMTE, appuyant.
854
Couchera.
855
BARTHOLO.
856
« Pour une nuit seulement, le nommé Lindor, dit l’Écolier, cavalier, au régiment… »
857
ROSINE.
858
C’est lui, c’est lui-même.
859
BARTHOLO, vivement, à Rosine.
860
Qu’est-ce qu’il y a ?
861
LE COMTE.
862
Eh bien, ai-je tort à présent, Docteur Barbaro ?
863
BARTHOLO.
864
On dirait que cet homme se fait un malin plaisir de m’estropier de toutes les manières possibles ; allez au diable, Barbaro ! Barbe-à-l’eau ! et dites à votre impertinent maréchal des logis que, depuis mon voyage à Madrid, je suis exempt de loger des gens de guerre.
865
LE COMTE, à part.
866
Ô ciel ! fâcheux contre-temps !
867
BARTHOLO.
868
Ah, ah, notre ami, cela vous contrarie et vous dégrise un peu ? Mais n’en décampez pas moins à l’instant.
869
LE COMTE, à part.
870
J’ai pensé me trahir. (Haut.) Décamper ! Si vous êtes exempt des gens de guerre, vous n’êtes pas exempt de politesse peut-être ? Décamper ! Montrez-moi votre brevet d’exemption ; quoique je ne sache pas lire, je verrai bientôt…
871
BARTHOLO.
872
Qu’à cela ne tienne. Il est dans ce bureau.
873
LE COMTE, pendant qu’il y va, dit, sans quitter sa place.
874
Ah, ma belle Rosine !
875
ROSINE.
876
Quoi, Lindor, c’est vous ?
877
LE COMTE.
878
Recevez au moins cette lettre.
879
ROSINE.
880
Prenez garde, il a les yeux sur nous.
881
LE COMTE.
882
Tirez votre mouchoir, je la laisserai tomber, (il s’approche.)
883
BARTHOLO.
884
Doucement, doucement, Seigneur soldat ; je n’aime point qu’on regarde ma femme de si près.
885
LE COMTE.
886
Elle est votre femme ?
887
BARTHOLO.
888
Eh quoi donc ?
889
LE COMTE.
890
Je vous ai pris, pour son bisaïeul paternel, maternel, sempiternel ; il y a au moins trois générations entre elle et vous.
891
BARTHOLO lit un parchemin.
892
« Sur les bons et fidèles témoignages qui nous ont été rendus… »
893
LE COMTE donne un coup de main sous les parchemins, qui les envoie au plancher.
894
Est-ce que j’ai besoin de tout ce verbiage ?
895
BARTHOLO.
896
Savez-vous bien, soldat, que si j’appelle mes gens, je vous fais traiter sur-le-champ comme vous le méritez ?
897
LE COMTE.
898
Bataille ? Ah, volontiers, bataille ! C’est mon métier à moi (montrant son pistolet de ceinture) ; et voici de quoi leur jeter de la poudre aux yeux. Vous n’avez peut-être jamais vu de bataille, Madame ?
899
ROSINE.
900
Ni ne veux en voir.
901
LE COMTE.
902
Rien n’est pourtant aussi gai que bataille. Figurez-vous (poussant le Docteur) d’abord que l’ennemi est d’un côté du ravin, et les amis de l’autre. (À Rosine, en lui montrant la lettre.) Sortez le mouchoir. (Il crache à terre.) Voilà le ravin, Cela s’entend. (Rosine tire son mouchoir, le Comte laisse, tomber sa lettre entre elle et lui.)
903
BARTHOLO, se baissant.
904
Ah, ah !…
905
LE COMTE la reprend, et dit.
906
Tenez… moi qui allais vous apprendre ici les secrets de mon métier… Une femme bien discrète, en vérité ! Ne voilà-t-il pas un billet doux qu’elle laisse tomber de sa poche ?
907
BARTHOLO.
908
Donnez, donnez.
909
LE COMTE.
910
Dulciter, papa ! chacun son affaire. Si une ordonnance de rhubarbe était tombée de la vôtre ?…
911
ROSINE avance la main.
912
Ah ! Je sais ce que c’est, monsieur le soldat, (Elle prend la lettre, qu’elle cache dans la petite poche de son tablier.)
913
BARTHOLO.
914
Sortez-vous enfin ?
915
LE COMTE.
916
Eh bien, je sors : adieu, Docteur ; sans rancune. Un petit compliment, mon cœur : priez la mort de m’oublier encore quelques campagnes ; la vie ne m’a jamais été si chère.
917
BARTHOLO.
918
Allez toujours ; si j’avais ce crédit-là sur la mort…
919
LE COMTE.
920
Sur la mort ! N’êtes-vous pas médecin ? Vous faites tant de choses pour elle, qu’elle n’a rien à vous refuser, (il sort.)
Scène XV
921
BARTHOLO, ROSINE.
922
BARTHOLO le regarde aller.
923
Il est enfin parti, (À part.) Dissimulons.
924
ROSINE.
925
Convenez pourtant, monsieur, qu’il est bien gai, ce jeune soldat. À travers son ivresse, on voit qu’il ne manque ni d’esprit ni d’une certaine éducation.
926
BARTHOLO.
927
Heureux, m’amour, d’avoir pu nous en délivrer. Mais n’es-tu pas un peu curieuse de lire avec moi le papier qu’il t’a remis ?
928
ROSINE.
929
Quel papier ?
930
BARTHOLO.
931
Celui qu’il a feint de ramasser pour te le faire accepter.
932
ROSINE.
933
Bon ! c’est la lettre de mon cousin l’officier, qui était tombée de ma poche.
934
BARTHOLO.
935
J’ai idée, moi, qu’il l’a tirée de la sienne.
936
ROSINE.
937
Je l’ai très-bien reconnue.
938
BARTHOLO.
939
Qu’est-ce qu’il coûte d’y regarder ?
940
ROSINE.
941
Je ne sais pas seulement ce que j’en ai fait.
942
BARTHOLO, montrant la pochette.
943
Tu l’as mise là.
944
ROSINE.
945
Ah, ah ! par distraction.
946
BARTHOLO.
947
Ah ! sûrement. Tu vas voir que ce sera quelque folie.
948
ROSINE, à part.
949
Si je ne le mets pas en colère, il n’y aura pas moyen de refuser.
950
BARTHOLO.
951
Donne donc, mon cœur.
952
ROSINE.
953
Mais quelle idée avez-vous en insistant, monsieur ? Est-ce encore quelque méfiance ?
954
BARTHOLO.
955
Mais vous, quelle raison avez-vous de ne pas la montrer ?
956
ROSINE.
957
Je vous répète, monsieur, que ce papier n’est autre que la lettre de mon cousin, que vous m’avez rendue hier toute décachetée ; et puisqu’il en est question, je vous dirai tout net que cette liberté me déplaît excessivement.
958
BARTHOLO.
959
Je ne vous entends pas !
960
ROSINE.
961
Vais-je examiner les papiers qui vous arrivent ? Pourquoi vous donnez-vous les airs de toucher à ceux qui me sont adressés ? Si c’est jalousie, elle m’insulte ; s’il s’agit de l’abus d’une autorité usurpée, j’en suis plus révoltée encore.
962
BARTHOLO.
963
Comment révoltée ! Vous ne m’avez jamais parlé ainsi !
964
ROSINE.
965
Si je me suis modérée jusqu’à ce jour, ce n’était pas pour vous donner le droit de m’offenser impunément.
966
BARTHOLO.
967
De quelle offense parlez-vous ?
968
ROSINE.
969
C’est qu’il est inouï qu’on se permette d’ouvrir les lettres de quelqu’un.
970
BARTHOLO.
971
De sa femme ?
972
ROSINE.
973
Je ne la suis pas encore. Mais pourquoi lui donnerait-on la préférence d’une indignité qu’on ne fait à personne ?
974
BARTHOLO.
975
Vous voulez me faire prendre le change et détourner mon attention du billet, qui, sans doute, est une missive de quelque amant : mais je le verrai, je vous assure.
976
ROSINE.
977
Vous ne le verrez pas. Si vous m’approchez, je m’enfuis de cette maison, et je demande retraite au premier venu.
978
BARTHOLO.
979
Qui ne vous recevra point.
980
ROSINE.
981
C’est ce qu’il faudra voir.
982
BARTHOLO.
983
Nous ne sommes pas ici en France, où l’on donne toujours raison aux femmes : mais, pour vous en ôter la fantaisie, je vais fermer la porte.
984
ROSINE, pendant qu’il y va.
985
Ah Ciel ! que faire ?… Mettons vite à la place la lettre de mon cousin, et donnons-lui beau jeu à la prendre. (Elle fait l’échange, et met la lettre du cousin dans la pochette, de façon qu’elle sort un peu.)
986
BARTHOLO, revenant.
987
Ah ! j’espère maintenant la voir.
988
ROSINE.
989
De quel droit, s’il vous plaît ?
990
BARTHOLO.
991
Du droit le plus universellement reconnu, celui du plus fort.
992
ROSINE.
993
On me tuera plutôt que de l’obtenir de moi.
994
BARTHOLO, frappant du pied.
995
Madame ! Madame !…
996
ROSINE tombe sur un fauteuil, et feint de se trouver mal.
997
Ah ! quelle indignité !…
998
BARTHOLO.
999
Donnez cette lettre, ou craignez ma colère.
1000
ROSINE, renversée.
1001
Malheureuse Rosine !
1002
BARTHOLO.
1003
Qu’avez-vous donc ?
1004
ROSINE.
1005
Quel avenir affreux !
1006
BARTHOLO.
1007
Rosine !
1008
ROSINE.
1009
J’étouffe de fureur.
1010
BARTHOLO.
1011
Elle se trouve mal.
1012
ROSINE.
1013
Je m’affaiblis, je meurs.
1014
BARTHOLO lui tâte le pouls et dit à part.
1015
Dieux ! la lettre ! Lisons-la sans qu’elle en soit instruite, (il continue à lui tâter le pouls, et prend la lettre, qu’il tâche de lire en se tournant un peu.)
1016
ROSINE, toujours renversée.
1017
Infortunée ! ah !…
1018
BARTHOLO lui quitte le bras, et dit à part.
1019
Quelle rage a-t-on d’apprendre ce qu’on craint toujours de savoir !
1020
ROSINE.
1021
Ah ! pauvre Rosine !
1022
BARTHOLO.
1023
L’usage des odeurs… produit ces affections spasmodiques. (Il lit par derrière le fauteuil en lui tâtant le pouls. Rosine se relève un peu, le regarde finement, fait un geste de tête, et se remet sans parler.)
1024
BARTHOLO, à part.
1025
Ô Ciel ! c’est la lettre de son cousin. Maudite inquiétude ! Comment l’apaiser maintenant ? Qu’elle ignore au moins que je l’ai lue ! (Il fait semblant de la soutenir, et remet la lettre dans la pochette.)
1026
ROSINE soupire.
1027
Ah !…
1028
BARTHOLO.
1029
Eh bien ! ce n’est rien, mon enfant ; un petit mouvement de vapeurs, voilà tout ; car ton pouls n’a seulement pas varié, (Il va prendre un flacon sur la console.)
1030
ROSINE, à part.
1031
Il a remis la lettre ; fort bien.
1032
BARTHOLO.
1033
Ma chère Rosine, un peu de cette eau spiritueuse.
1034
ROSINE.
1035
Je ne veux rien de vous, laissez-moi.
1036
BARTHOLO.
1037
Je conviens que j’ai montré trop de vivacité sur ce billet.
1038
ROSINE.
1039
Il s’agit bien du billet ! C’est votre façon de demander les choses qui est révoltante.
1040
BARTHOLO, à genoux.
1041
Pardon : j’ai bientôt senti tous mes torts ; et tu me vois à tes pieds, prêt à les réparer.
1042
ROSINE.
1043
Oui, pardon ! lorsque vous croyez que cette lettre ne vient pas de mon cousin.
1044
BARTHOLO.
1045
Qu’elle soit d’un autre ou de lui, je ne veux aucun éclaircissement.
1046
ROSINE, lui présentant la lettre.
1047
Vous voyez qu’avec de bonnes façons on obtient tout de moi. Lisez-la.
1048
BARTHOLO.
1049
Cet honnête procédé dissiperait mes soupçons, si j’étais assez malheureux pour en conserver.
1050
ROSINE.
1051
Lisez-la donc, monsieur.
1052
BARTHOLO se retire.
1053
À Dieu ne plaise que je te fasse une pareille injure !
1054
ROSINE.
1055
Vous me contrariez de la refuser.
1056
BARTHOLO.
1057
Reçois en réparation, cette marque de ma parfaite confiance. Je vais voir la pauvre Marceline, que ce Figaro a, je ne sais pourquoi, saignée du pied : n’y viens-tu pas aussi ?
1058
ROSINE.
1059
J’y monterai dans un moment.
1060
BARTHOLO.
1061
Puisque la paix est faite, mignonne, donne-moi ta main. Si tu pouvais m’aimer, ah ! comme tu serais heureuse !
1062
ROSINE, baissant les yeux.
1063
Si vous pouviez me plaire, ah ! comme je vous aimerais !
1064
BARTHOLO.
1065
Je te plairai, je te plairai ; quand je te dis que je te plairai. (Il sort.)
Scène XVI
1066
ROSINE le regarde aller.
1067
Ah Lindor ! il dit qu’il me plaira !… Lisons cette lettre, qui a manqué de me causer tant de chagrin. (Elle lit et s’écrie.) Ah !… j’ai lu trop tard ; il me recommande de tenir une querelle ouverte avec mon tuteur : j’en avais une si bonne ! et je l’ai laissée échapper. En recevant la lettre, j’ai senti que je rougissais jusqu’aux yeux. Ah ! mon tuteur a raison. Je suis bien loin d’avoir cet usage du monde qui, me dit-il souvent, assure le maintien des femmes en toute occasion. Mais un homme injuste parviendrait à faire une rusée de l’innocence même.
1068
FIN DU SECOND ACTE.
Acte III
Scène Première
1069
BARTHOLO, seul et désolé.
1070
Quelle humeur ! quelle humeur ! Elle paraissait apaisée… Là, qu’on me dise qui diable lui a fourré dans la tête de ne plus vouloir prendre leçon de Don Bazile ! Elle sait qu’il se mêle de mon mariage… (on heurte à la porte.) Faites tout au monde pour plaire aux femmes ; si vous omettez un seul petit point… je dis un seul… (On heurte une seconde fois.) Voyons qui c’est.
Scène II
1071
BARTHOLO, LE COMTE, en Bachelier.
1072
LE COMTE.
1073
Que la paix et la joie habitent toujours céans !
1074
BARTHOLO, brusquement.
1075
Jamais souhait ne vint plus à propos. Que voulez-vous ?
1076
LE COMTE.
1077
Monsieur, je suis Alonzo, bachelier, licencié…
1078
BARTHOLO.
1079
Je n’ai pas besoin de précepteur.
1080
LE COMTE.
1081
… Élève de Don Bazile, organiste du grand couvent, qui a l’honneur de montrer la musique à madame votre…
1082
BARTHOLO.
1083
Bazile ! organiste ! qui a l’honneur !… Je le sais : au fait.
1084
LE COMTE, à part.
1085
Quel homme ! (Haut.) Un mal subit qui le force à garder le lit…
1086
BARTHOLO.
1087
Garder le lit ! Bazile ! Il a bien fait d’envoyer ; je vais le voir à l’instant.
1088
LE COMTE, à part.
1089
Oh, diable ! (Haut.) Quand je dis le lit, monsieur, c’est… la chambre que j’entends.
1090
BARTHOLO.
1091
Ne fût-il qu’incommodé : marchez devant, je vous suis.
1092
LE COMTE, embarrassé.
1093
Monsieur, j’étais chargé… Personne ne peut-il nous entendre ?
1094
BARTHOLO, à part.
1095
C’est quelque fripon… (Haut.) Eh, non, monsieur le mystérieux ! parlez sans vous troubler, si vous pouvez.
1096
LE COMTE, à part.
1097
Maudit vieillard ! (Haut.) Don Bazile m’avait chargé de vous apprendre…
1098
BARTHOLO.
1099
Parlez haut ; je suis sourd d’une oreille.
1100
LE COMTE, élevant la voix.
1101
Ah ! volontiers. Que le Comte Almaviva, qui restait à la grande place…
1102
BARTHOLO, effrayé.
1103
Parlez bas ; parlez bas.
1104
LE COMTE, plus haut.
1105
… En est délogé ce matin. Comme c’est par moi qu’il a su que le Comte Almaviva…
1106
BARTHOLO.
1107
Bas ; parlez bas, je vous prie.
1108
LE COMTE, du même ton.
1109
… Était en cette ville, et que j’ai découvert que la Signora Rosine lui a écrit…
1110
BARTHOLO.
1111
Lui a écrit ? Mon cher ami, parlez plus bas, je vous en conjure ! Tenez, asseyons-nous, et jasons d’amitié. Vous avez découvert, dites-vous, que Rosine…
1112
LE COMTE fièrement.
1113
Assurément, Bazile ; inquiet pour vous de cette correspondance, m’avait prié de vous montrer sa lettre ; mais la manière dont vous prenez les choses…
1114
BARTHOLO.
1115
Eh mon Dieu ! je les prends bien. Mais ne vous est-il donc pas possible de parler plus bas ?
1116
LE COMTE.
1117
Vous êtes sourd d’une oreille, avez-vous dit.
1118
BARTHOLO.
1119
Pardon, pardon, Seigneur Alonzo, si vous m’avez trouvé méfiant et dur ; mais je suis tellement entouré d’intrigants, de pièges… et puis votre tournure, votre âge, votre air… Pardon, pardon. Eh bien ! vous avez la lettre ?
1120
LE COMTE.
1121
À la bonne heure sur ce ton, monsieur ! Mais je crains qu’on ne soit aux écoutes.
1122
BARTHOLO.
1123
Eh ! qui voulez-vous ? Tous mes valets sur les dents ! Rosine enfermée de fureur ! Le diable est entré chez moi. Je vais encore m’assurer… (Il va ouvrir doucement la porte de Rosine.)
1124
LE COMTE, à part.
1125
Je me suis enferré de dépit… Garder la lettre à présent ! Il faudra m’enfuir : autant vaudrait n’être pas venu… La lui montrer… Si je puis en prévenir Rosine, la montrer est un coup de maître.
1126
BARTHOLO revient sur la pointe du pied.
1127
Elle est assise auprès de sa fenêtre, le dos tourné à la porte, occupée à relire une lettre de son cousin l’officier, que j’avais décachetée… Voyons donc la sienne.
1128
LE COMTE lui remet la lettre de Rosine.
1129
La voici, (À part.) C’est ma lettre qu’elle relit.
1130
BARTHOLO lit.
1131
« Depuis que vous m’avez appris votre nom et votre état. » Ah ! la perfide ! c’est bien là sa main.
1132
LE COMTE, effrayé.
1133
Parlez donc bas à votre tour.
1134
BARTHOLO.
1135
Quelle obligation, mon cher !…
1136
LE COMTE.
1137
Quand tout sera fini, si vous croyez m’en devoir, vous serez le maître… D’après un travail que fait actuellement Don Bazile avec un homme de loi…
1138
BARTHOLO.
1139
Avec un homme de loi ; pour mon mariage ?
1140
LE COMTE.
1141
Vous aurais-je arrêté sans cela ? Il m’a chargé de vous dire que tout peut être prêt pour demain. Alors, si elle résiste…
1142
BARTHOLO.
1143
Elle résistera.
1144
LE COMTE veut reprendre la lettre, Bartholo la serre.
1145
Voilà l’instant où je puis vous servir : nous lui montrerons sa lettre, et s’il le faut (plus mystérieusement), j’irai jusqu’à lui dire que je la tiens d’une femme à qui le Comte l’a sacrifiée ; vous sentez que le trouble, la honte, le dépit, peuvent la porter sur-le-champ…
1146
BARTHOLO, riant.
1147
De la calomnie ! mon cher ami, je vois bien maintenant que vous venez de la part de Bazile !… Mais pour que ceci n’eût pas l’air concerté, ne serait-il pas bon qu’elle vous connût d’avance ?
1148
LE COMTE réprime un grand mouvement de joie.
1149
C’était assez l’avis de Don Bazile. Mais comment faire ? il est tard… au peu de temps qui reste…
1150
BARTHOLO.
1151
Je dirai que vous venez en sa place. Ne lui donnerez-vous pas bien une leçon ?
1152
LE COMTE.
1153
Il n’y a rien que je ne fasse pour vous plaire. Mais prenez garde que toutes ces histoires de maîtres supposés sont de vieilles finesses, des moyens de comédie. Si elle va se douter ?…
1154
BARTHOLO.
1155
Présenté par moi ? Quelle apparence ? Vous avez plus l’air d’un amant déguisé que d’un ami officieux.
1156
LE COMTE.
1157
Oui ? Vous croyez donc que mon air peut aider à la tromperie ?
1158
BARTHOLO.
1159
Je le donne au plus fin à deviner. Elle est ce soir d’une humeur horrible. Mais quand elle ne ferait que vous voir… Son clavecin est dans ce cabinet. Amusez-vous, en l’attendant : je vais faire l’impossible pour l’amener.
1160
LE COMTE.
1161
Gardez-vous bien de lui parler de la lettre.
1162
BARTHOLO.
1163
Avant l’instant décisif ? Elle perdrait tout son effet. Il ne faut pas me dire deux fois les choses : il ne faut pas me les dire deux fois. (Il s’en va.)
Scène III
1164
LE COMTE, seul.
1165
Me voilà sauvé. Ouf ! que ce diable d’homme est rude à manier ! Figaro le connaît bien. Je me voyais mentir ; cela me donnait un air plat et gauche ; et il a des yeux !… Ma foi, sans l’inspiration subite de la lettre, il faut l’avouer, j’étais éconduit comme un sot. Ô ciel ! on dispute là dedans. Si elle allait s’obstiner à ne pas venir ! Écoutons… Elle refuse de sortir de chez elle, et j’ai perdu le fruit de ma ruse, (Il retourne écouter.) La voici ; ne nous montrons pas d’abord. (Il entre dans le cabinet.).
Scène IV
1166
LE COMTE, ROSINE, BARTHOLO.
1167
ROSINE, avec une colère simulée.
1168
Tout ce que vous direz est inutile, monsieur, j’ai pris mon parti ; je ne veux plus entendre parler de musique.
1169
BARTHOLO.
1170
Écoute donc, mon enfant ; c’est le Seigneur Alonzo, l’élève et l’ami de Don Bazile, choisi par lui pour être un de nos témoins. – La musique te calmera, je t’assure.
1171
ROSINE.
1172
Oh ! pour cela, vous pouvez vous en détacher : si je chante ce soir !… Où donc est-il ce maître que vous craignez de renvoyer ? Je vais, en deux mots, lui donner son compte, et celui de Bazile. (Elle aperçoit son amant : elle fait un cri.) Ah !…
1173
BARTHOLO.
1174
Qu’avez-vous ?
1175
ROSINE, les deux mains sur son cœur, avec un grand trouble.
1176
Ah ! mon Dieu, monsieur… Ah ! mon Dieu, monsieur…
1177
BARTHOLO.
1178
Elle se trouve encore mal ! Seigneur Alonzo !
1179
ROSINE.
1180
Non, je ne me trouve pas mal… mais c’est qu’en me tournant… Ah !…
1181
LE COMTE.
1182
Le pied vous a tourné, madame ?
1183
ROSINE.
1184
Ah ! oui, le pied m’a tourné. Je me suis fait un mal horrible.
1185
LE COMTE.
1186
Je m’en suis bien aperçu.
1187
ROSINE, regardant le Comte.
1188
Le coup m’a porté au cœur.
1189
BARTHOLO.
1190
Un siège, un siège ! Et pas un fauteuil ici ? (Il va le chercher.)
1191
LE COMTE.
1192
Ah, Rosine !
1193
ROSINE.
1194
Quelle imprudence !
1195
LE COMTE.
1196
J’ai mille choses essentielles à vous dire.
1197
ROSINE.
1198
Il ne nous quittera pas.
1199
LE COMTE.
1200
Figaro va venir nous aider.
1201
BARTHOLO apporte un fauteuil.
1202
Tiens, mignonne, assieds-toi. – Il n’y a pas d’apparence, Bachelier, qu’elle prenne de leçon ce soir ; ce sera pour un autre jour. Adieu.
1203
ROSINE, au Comte.
1204
Non, attendez : ma douleur est un peu apaisée, (À Bartholo.) Je sens que j’ai eu tort avec vous, monsieur : je veux vous imiter, en réparant sur-le-champ…
1205
BARTHOLO.
1206
Oh ! le bon petit naturel de femme ! Mais après une pareille émotion, mon enfant, je ne souffrirai pas que tu fasses le moindre effort. Adieu, adieu, Bachelier.
1207
ROSINE, au Comte.
1208
Un moment, de grâce ! (À Bartholo.) Je croirai, monsieur, que vous n’aimez pas à m’obliger, si vous m’empêchez de vous prouver mes regrets en prenant ma leçon.
1209
LE COMTE, à part à Bartholo.
1210
Ne la contrarions pas, si vous m’en croyez.
1211
BARTHOLO.
1212
Voilà qui est fini, mon amoureuse. Je suis si loin de chercher à te déplaire, que je veux rester là tout le temps que tu vas étudier.
1213
ROSINE.
1214
Non, monsieur ; je sais que la musique n’a nul attrait pour vous.
1215
BARTHOLO.
1216
Je t’assure que ce soir elle m’enchantera.
1217
ROSINE, au Comte, à part.
1218
Je suis au supplice.
1219
LE COMTE, prenant un papier de musique sur le pupitre.
1220
Est-ce là ce que vous voulez chanter, madame ?
1221
ROSINE.
1222
Oui, c’est un morceau très-agréable de LA PRÉCAUTION INUTILE.
1223
BARTHOLO.
1224
Toujours LA PRÉCAUTION INUTILE !
1225
LE COMTE.
1226
C’est ce qu’il y a de plus nouveau aujourd’hui. C’est une image du printemps, d’un genre assez vif. Si madame veut l’essayer…
1227
ROSINE, regardant le Comte.
1228
Avec grand plaisir ; un tableau du printemps me ravit : c’est la jeunesse de la nature. Au sortir de l’hiver, il semble que le cœur acquiert un plus haut degré de sensibilité : comme un esclave enfermé depuis longtemps goûte avec plus de plaisir le charme de la liberté qui vient de lui être offerte.
1229
BARTHOLO, bas au Comte.
1230
Toujours des idées romanesques en tête.
1231
LE COMTE, bas.
1232
Et sentez-vous l’application ?
1233
BARTHOLO.
1234
Parbleu ! (Il va s’asseoir dans le fauteuil qu’a occupé Rosine.)
1235
ROSINE chante3.
1 note

3Cette Ariette, dans le goût Espagnol, fut chantée le premier jour à Paris, malgré les huées, les rumeurs et le train usités au Parterre en ces jours de crise et de combat. La timidité de l’Actrice l’a depuis empêchée d’oser la redire, et les jeunes rigoristes du théâtre l’on fort louée de cette réticence. Mais si la dignité de la Comédie-Française y a gagné quelque chose, il faut convenir que le Barbier de Séville y a beaucoup perdu. C’est pourquoi, sur les Théâtres où quelque peu de musique ne tirera pas autant à conséquence, nous invitons tous Directeurs à la restituer, tous Acteurs à la chanter, tous Spectateurs à l’écouter, et tous Critiques à nous la pardonner, en faveur du genre de la pièce et du plaisir que leur fera le morceau.

1236
Quand, dans la plaine,
1237
L’amour ramène
1238
Le printemps
1239
Si chéri des amants,
1240
Tout reprend l’être,
1241
Son feu pénètre
1242
Dans les fleurs
1243
Et dans les jeunes cœurs.
1244
On voit les troupeaux
1245
Sortir des hameaux ;
1246
Dans tous les coteaux
1247
Les cris des agneaux
1248
Retentissent ;
1249
Ils bondissent ;
1250
Tout fermente ;
1251
Tout augmente ;
1252
Les brebis paissent
1253
Les fleurs qui naissent ;
1254
Les chiens fidèles
1255
Veillent sur elles ;
1256
Mais Lindor enflammé
1257
Ne songe guère
1258
Qu’au bonheur d’être aimé
1259
De sa bergère.
1260
MÊME AIR :
1261
Loin de sa mère,
1262
Cette bergère
1263
Va chantant
1264
Où son amant l’attend.
1265
Par cette ruse,
1266
L’amour l’abuse :
1267
Mais chanter
1268
Sauve-t-il du danger ?
1269
Les doux chalumeaux,
1270
Les chants des oiseaux,
1271
Ses charmes naissants,
1272
Ses quinze ou seize ans,
1273
Tout l’excite,
1274
Tout l’agite :
1275
La pauvrette
1276
S’inquiète ;
1277
De sa retraite,
1278
Lindor la guette ;
1279
Elle s’avance ;
1280
Lindor s’élance ;
1281
Il vient de l’embrasser :
1282
Elle, bien aise,
1283
Feint de se courroucer
1284
Pour qu’on l’apaise.
1285
PETITE REPRISE :
1286
Les soupirs,
1287
Les soins, les promesses,
1288
Les vives tendresses,
1289
Les plaisirs,
1290
Le fin badinage,
1291
Sont mis en usage ;
1292
Et bientôt la bergère
1293
Ne sent plus de colère.
1294
Si quelque jaloux
1295
Trouble un lien si doux,
1296
Nos amants d’accord,
1297
Ont un soin extrême…
1298
De voiler leur transport ;
1299
Mais quand on s’aime,
1300
La gêne ajoute encore
1301
Au plaisir même.
1302
(En l’écoutant, Bartholo s’est assoupi. Le Comte, pendant la petite reprise, se hasarde à prendre une main qu’il couvre de baisers. L’émotion ralentit le chant de Rosine, l’affaiblit, et finit même par lui couper la voix au milieu de la cadence, au mot extrême. L’Orchestre suit le mouvement de la chanteuse, affaiblit son jeu, et se tait avec elle. L’absence du bruit, qui avait endormi Bartholo, le réveille. Le Comte se relève, Rosine et l’Orchestre reprennent subitement la suite de l’air. Si la petite reprise se répète, le même jeu recommence, etc.…)
1303
LE COMTE.
1304
En vérité, c’est un morceau charmant, et madame l’exécute avec une intelligence…
1305
ROSINE.
1306
Vous me flattez, Seigneur ; la gloire est toute entière au maître.
1307
BARTHOLO, bâillant.
1308
Moi, je crois que j’ai un peu dormi pendant le morceau charmant. J’ai mes malades. Je vas, je viens, je toupille, et sitôt que je m’assieds, mes pauvres jambes… (Il se lève et pousse le fauteuil.)
1309
ROSINE, bas au Comte.
1310
Figaro ne vient point !
1311
LE COMTE.
1312
Filons le temps.
1313
BARTHOLO.
1314
Mais, Bachelier, je l’ai déjà dit à ce vieux Bazile : est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de lui faire étudier des choses plus gaies que toutes ces grandes Aria, qui vont en haut, en bas, en roulant, hi, ho, a, a, a, a, et qui me semblent autant d’enterrements ? Là, de ces petits airs qu’on chantait dans ma jeunesse, et que chacun retenait facilement ? J’en savais autrefois… Par exemple… (Pendant la ritournelle il cherche en se grattant la tête, et chante en faisant claquer ses pouces et dansant des genoux comme les vieillards.)
1315
Veux-tu, ma Rosinette,
1316
Faire emplette
1317
Du roi des maris ?…
1318
(Au comte en riant.) Il y a Fanchonnette dans la chanson ; mais j’y ai substitué Rosinette pour la lui rendre plus agréable et la faire cadrer aux circonstances. Ah, ah, ah, ah ! Fort bien ! Pas vrai ?
1319
LE COMTE, riant.
1320
Ah, ah, ah ! Oui, tout au mieux.
Scène V
1321
FIGARO, dans le fond, ROSINE, BARTHOLO, LE COMTE.
1322
BARTHOLO chante.
1323
Veux-tu, ma Rosinette,
1324
Faire emplette
1325
Du roi des maris ?
1326
Je ne suis point Tircis ;
1327
Mais la nuit, dans l’ombre,
1328
Je vaux encore mon prix ;
1329
Et quand il fait sombre,
1330
Les plus beaux chats sont gris.
1331
(Il répète la reprise en dansant. Figaro, derrière lui, imite ses mouvements.)
1332
Je ne suis point Tircis, etc.
1333
(Apercevant Figaro.) Ah ! Entrez, monsieur le barbier, avancez ; vous êtes charmant !
1334
FIGARO salue.
1335
Monsieur, il est vrai que ma mère me l’a dit autrefois ; mais je suis un peu déformé depuis ce temps-là. (À part, au comte.) Bravo, Monseigneur ! (Pendant toute cette scène, le Comte fait ce qu’il peut pour parler à Rosine ; mais l’œil inquiet et vigilant du Tuteur l’en empêche toujours, ce qui forme un jeu muet de tous les acteurs, étranger au débat du Docteur et de Figaro.)
1336
BARTHOLO.
1337
Venez-vous purger encore, saigner, droguer, mettre sur le grabat toute ma maison ?
1338
FIGARO.
1339
Monsieur, il n’est pas tous les jours fête ; mais, sans compter les soins quotidiens, monsieur a pu voir que, lorsqu’ils en ont besoin, mon zèle n’attend pas qu’on lui commande…
1340
BARTHOLO.
1341
Votre zèle n’attend pas ! Que direz-vous, monsieur le zélé, à ce malheureux qui bâille et dort tout éveillé ? et l’autre qui, depuis trois heures, éternue à se faire sauter le crâne et jaillir la cervelle ? Que leur direz-vous ?
1342
FIGARO.
1343
Ce que je leur dirai ?
1344
BARTHOLO.
1345
Oui !
1346
FIGARO.
1347
Je leur dirai… Eh, parbleu ! je dirai à celui qui éternue, Dieu vous bénisse ! et va te coucher, à celui qui bâille. Ce n’est pas cela, monsieur, qui grossira le mémoire.
1348
BARTHOLO.
1349
Vraiment non ; mais c’est la saignée et les médicaments qui le grossiraient, si je voulais y entendre. Est-ce par zèle aussi que vous avez empaqueté les yeux de ma mule ; et votre cataplasme lui rendra-t-il la vue ?
1350
FIGARO.
1351
S’il ne lui rend pas la vue, ce n’est pas cela non plus qui l’empêchera d’y voir.
1352
BARTHOLO.
1353
Que je le trouve sur le mémoire !… On n’est pas de cette extravagance-là !
1354
FIGARO.
1355
Ma foi, monsieur, les hommes n’ayant guère à choisir qu’entre la sottise et la folie, où je ne vois pas de profit, je veux au moins du plaisir ; et vive la joie ! Qui sait si le monde durera encore trois semaines ?
1356
BARTHOLO.
1357
Vous feriez bien mieux, monsieur le raisonneur, de me payer mes cent écus et les intérêts sans lanterner ; je vous en avertis.
1358
FIGARO.
1359
Doutez-vous de ma probité, monsieur ? Vos cent écus ! J’aimerais mieux vous les devoir toute ma vie que de les nier un seul instant.
1360
BARTHOLO.
1361
Et dites-moi un peu comment la petite Figaro a trouvé les bonbons que vous lui avez portés ?
1362
FIGARO.
1363
Quels bonbons ? Que voulez-vous dire ?
1364
BARTHOLO.
1365
Oui, ces bonbons, dans ce cornet fait avec cette feuille de papier à lettre, ce matin.
1366
FIGARO.
1367
Diable emporte si…
1368
ROSINE, l’interrompant.
1369
Avez-vous eu soin au moins de les lui donner de ma part, monsieur Figaro ? Je vous l’avais recommandé.
1370
FIGARO.
1371
Ah ! ah ! Les bonbons de ce matin ? Que je suis bête, moi ! J’avais perdu tout cela de vue… Oh ! excellents, madame, admirables !
1372
BARTHOLO.
1373
Excellents ! admirables ! Oui, sans doute, monsieur le barbier, revenez sur vos pas ! Vous faites là un joli métier, monsieur !
1374
FIGARO.
1375
Qu’est-ce qu’il a donc, monsieur ?
1376
BARTHOLO.
1377
Et qui vous fera une belle réputation, monsieur !
1378
FIGARO.
1379
Je la soutiendrai, monsieur.
1380
BARTHOLO.
1381
Dites que vous la supporterez, monsieur.
1382
FIGARO.
1383
Comme il vous plaira, monsieur.
1384
BARTHOLO.
1385
Vous le prenez bien haut, monsieur ! Sachez que quand je dispute avec un fat, je ne lui cède jamais.
1386
FIGARO lui tourne le dos.
1387
Nous différons en cela, monsieur ; moi, je lui cède toujours.
1388
BARTHOLO.
1389
Hein ? Qu’est-ce qu’il dit donc, Bachelier ?
1390
FIGARO.
1391
C’est que vous croyez avoir affaire à quelque barbier de village, et qui ne sait manier que le rasoir. Apprenez, monsieur, que j’ai travaillé de la plume à Madrid, et que sans les envieux…
1392
BARTHOLO.
1393
Eh ! que n’y restiez-vous, sans venir ici changer de profession ?
1394
FIGARO.
1395
On fait comme on peut : mettez-vous à ma place.
1396
BARTHOLO.
1397
Me mettre à votre place ! Ah, parbleu ! je dirais de belles sottises !
1398
FIGARO.
1399
Monsieur, vous ne commencez pas trop mal ; je m’en rapporte à votre confrère, qui est là rêvassant…
1400
LE COMTE, revenant à lui.
1401
Je… je ne suis pas le confrère de monsieur.
1402
FIGARO.
1403
Non ? Vous voyant ici à consulter, j’ai pensé que vous poursuiviez le même objet.
1404
BARTHOLO, en colère.
1405
Enfin, quel sujet vous amène ? Y a-t-il quelque lettre à remettre encore ce soir à madame ? Parlez, faut-il que je me retire ?
1406
FIGARO.
1407
Comme vous rudoyez le pauvre monde ! Eh, parbleu ! monsieur, je viens vous raser, voilà tout : n’est-ce pas aujourd’hui votre jour ?
1408
BARTHOLO.
1409
Vous reviendrez tantôt.
1410
FIGARO.
1411
Ah ! oui, revenir ! Toute la garnison prend médecine demain matin ; j’en ai obtenu l’entreprise par mes protections. Jugez donc comme j’ai du temps à perdre ! Monsieur passe-t-il chez lui ?
1412
BARTHOLO.
1413
Non, monsieur ne passe point chez lui. Eh mais… qui empêche qu’on ne me rase ici ?
1414
ROSINE, avec dédain.
1415
Vous êtes honnête ! Et pourquoi pas dans mon appartement ?
1416
BARTHOLO.
1417
Tu te fâches ? Pardon, mon enfant, tu vas achever de prendre ta leçon ; c’est pour ne pas perdre un instant le plaisir de t’entendre.
1418
FIGARO, bas au Comte.
1419
On ne le tirera pas d’ici ! (Haut.) Allons, l’Éveillé ! la Jeunesse ! le bassin, de l’eau, tout ce qu’il faut à Monsieur.
1420
BARTHOLO.
1421
Sans doute, appelez-les ! Fatigués, harassés, moulus de votre façon, n’a-t-il pas fallu les faire coucher ?
1422
FIGARO.
1423
Eh bien ! j’irai tout chercher. N’est-ce pas dans votre chambre ? (Bas au comte.) Je vais l’attirer dehors.
1424
BARTHOLO détache son trousseau de clefs, et dit par réflexion : Non, non, j’y vais moi-même. (Bas au comte en s’en allant.) Ayez les yeux sur eux, je vous prie.
Scène VI
1425
FIGARO, LE COMTE, ROSINE.
1426
FIGARO.
1427
Ah ! que nous l’avons manqué belle ! il allait me donner le trousseau. La clef de la jalousie n’y est-elle pas ?
1428
ROSINE.
1429
C’est la plus neuve de toutes.
Scène VII
1430
BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE, ROSINE.
1431
BARTHOLO, revenant. (À part.)
1432
Bon ! je ne sais ce que je fais de laisser ici ce maudit Barbier. (À Figaro.) Tenez. (Il lui donne le trousseau.) Dans mon cabinet, sous mon bureau ; mais ne touchez à rien.
1433
FIGARO.
1434
La peste ! il y ferait bon, méfiant comme vous êtes ! (À part en s’en allant.) Voyez comme le Ciel protège l’innocence !
Scène VIII
1435
BARTHOLO, LE COMTE, ROSINE.
1436
BARTHOLO, bas au Comte.
1437
C’est le drôle qui a porté la lettre au Comte.
1438
LE COMTE, bas.
1439
Il m’a l’air d’un fripon.
1440
BARTHOLO.
1441
Il ne m’attrapera plus.
1442
LE COMTE.
1443
Je crois qu’à cet égard le plus fort est fait.
1444
BARTHOLO.
1445
Tout considéré, j’ai pensé qu’il était plus prudent de l’envoyer dans ma chambre que de le laisser avec elle.
1446
LE COMTE.
1447
Ils n’auraient pas dit un mot que je n’eusse été en tiers.
1448
ROSINE.
1449
Il est bien poli, messieurs, de parler bas sans cesse ! Et ma leçon ? (Ici l’on entend un bruit, comme de la vaisselle renversée.)
1450
BARTHOLO, criant.
1451
Qu’est-ce que j’entends donc ! Le cruel barbier aura tout laissé tomber par l’escalier, et les plus belles pièces de mon nécessaire !… (Il court dehors.)
Scène IX
1452
LE COMTE, ROSINE.
1453
LE COMTE.
1454
Profitons du moment que l’intelligence de Figaro nous ménage. Accordez-moi, ce soir, je vous en conjure, madame, un moment d’entretien indispensable pour vous soustraire à l’esclavage où vous allez tomber.
1455
ROSINE.
1456
Ah, Lindor !
1457
LE COMTE.
1458
Je puis monter à votre jalousie ; et quant à la lettre que j’ai reçu de vous ce matin, je me suis vu forcé…
Scène X
1459
ROSINE, BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.
1460
BARTHOLO.
1461
Je ne m’étais pas trompé ; tout est brisé, fracassé.
1462
FIGARO.
1463
Voyez le grand malheur pour tant de train ! On ne voit goutte sur l’escalier, (Il montre la clef au comte.) Moi, en montant, j’ai accroché une clef…
1464
BARTHOLO.
1465
On prend garde à ce qu’on fait. Accrocher une clef ! L’habile homme !
1466
FIGARO.
1467
Ma foi, monsieur, cherchez-en un plus subtil.
Scène XI
1468
LES ACTEURS PRÉCÉDENTS, DON BAZILE.
1469
ROSINE, effrayée. (À part.)
1470
Don Bazile !…
1471
LE COMTE, à part.
1472
Juste ciel !
1473
FIGARO, à part.
1474
C’est le diable !
1475
BARTHOLO va au devant de lui.
1476
Ah ! Bazile, mon ami, soyez le bien rétabli. Votre accident n’a donc point eu de suites ? En vérité, le Seigneur Alonzo m’avait fort effrayé sur votre état ; demandez-lui, je partais pour vous aller voir, et s’il ne m’avait point retenu…
1477
BAZILE, étonné.
1478
Le Seigneur Alonzo ?
1479
FIGARO frappe du pied.
1480
Eh quoi ! toujours des accrocs ? Deux heures pour une méchante barbe… Chienne de pratique !
1481
BAZILE, regardant tout le monde.
1482
Me ferez-vous bien le plaisir de me dire, messieurs ?…
1483
FIGARO.
1484
Vous lui parlerez quand je serai parti.
1485
BAZILE.
1486
Mais encore faudrait-il…
1487
LE COMTE.
1488
Il faudrait vous taire, Bazile. Croyez-vous apprendre à monsieur quelque chose qu’il ignore ? Je lui ai raconté que vous m’aviez chargé de venir donner une leçon de musique à votre place.
1489
BAZILE, plus étonné.
1490
La leçon de musique !… Alonzo !…
1491
ROSINE, à part, à Bazile.
1492
Eh ! taisez-vous.
1493
BAZILE.
1494
Elle aussi !
1495
LE COMTE, bas, à Bartholo.
1496
Dites-lui donc tout bas que nous en sommes convenus.
1497
BARTHOLO, à part, à Bazile.
1498
N’allez pas nous démentir, Bazile, en disant qu’il n’est pas votre élève, vous gâteriez tout.
1499
BAZILE.
1500
Ah ! ah !
1501
BARTHOLO, haut.
1502
En vérité, Bazile, on n’a pas plus de talent que votre élève.
1503
BAZILE, stupéfait.
1504
Que mon élève !… (bas.) Je venais pour vous dire que le Comte est déménagé.
1505
BARTHOLO, bas.
1506
Je le sais, taisez-vous.
1507
BAZILE, bas.
1508
Qui vous l’a dit ?
1509
BARTHOLO, bas.
1510
Lui, apparemment !
1511
LE COMTE, bas.
1512
Moi, sans doute : écoutez seulement.
1513
ROSINE, bas, à Bazile.
1514
Est-il si difficile de vous taire ?
1515
FIGARO, bas, à Bazile.
1516
Hum ! Grand escogriffe ! Il est sourd !
1517
BAZILE, à part.
1518
Qui diable est-ce donc qu’on trompe ici ? Tout le monde est dans le secret !
1519
BARTHOLO, haut.
1520
Eh bien, Bazile, votre homme de loi ?…
1521
FIGARO.
1522
Vous avez toute la soirée pour parler de l’homme de loi.
1523
BARTHOLO, à Bazile.
1524
Un mot ; dites-moi seulement si vous êtes content de l’homme de loi ?
1525
BAZILE, effaré.
1526
De l’homme de loi ?
1527
LE COMTE, souriant.
1528
Vous ne l’avez pas vu, l’homme de loi ?
1529
BAZILE, impatienté.
1530
Eh ! non, je ne l’ai pas vu, l’homme de loi.
1531
LE COMTE, à Bartholo, à part.
1532
Voulez-vous donc qu’il s’explique ici devant elle ? Renvoyez-le.
1533
BARTHOLO, bas, au Comte.
1534
Vous avez raison. (À Bazile.) Mais quel mal vous a donc pris si subitement ?
1535
BAZILE, en colère.
1536
Je ne vous entends pas.
1537
LE COMTE lui met à part une bourse dans la main.
1538
Oui : Monsieur vous demande ce que vous venez faire ici, dans l’état d’indisposition où vous êtes ?
1539
FIGARO.
1540
Il est pâle comme un mort !
1541
BAZILE.
1542
Ah ! je comprends…
1543
LE COMTE.
1544
Allez-vous coucher, mon cher Bazile ; vous n’êtes pas bien, et vous nous faites mourir de frayeur. Allez-vous coucher.
1545
FIGARO.
1546
Il a la physionomie toute renversée. Allez-vous coucher.
1547
BARTHOLO.
1548
D’honneur, il sent la fièvre d’une lieue. Allez-vous coucher.
1549
ROSINE.
1550
Pourquoi donc êtes-vous sorti ? On dit que cela se gagne. Allez-vous coucher.
1551
BAZILE, au dernier étonnement.
1552
Que j’aille me coucher ?
1553
TOUS LES ACTEURS ENSEMBLE.
1554
Eh ! sans doute.
1555
BAZILE, les regardant tous.
1556
En effet, messieurs, je crois que je ne ferai pas mal de me retirer ; je sens que je ne suis pas ici dans mon assiette ordinaire.
1557
BARTHOLO.
1558
À demain, toujours, si vous êtes mieux.
1559
LE COMTE.
1560
Bazile, je serai chez vous de très-bonne heure.
1561
FIGARO.
1562
Croyez-moi, tenez-vous bien chaudement dans votre lit.
1563
ROSINE.
1564
Bonsoir, monsieur Bazile.
1565
BAZILE, à part.
1566
Diable emporte si j’y comprends rien ; et sans cette bourse…
1567
TOUS.
1568
Bonsoir, Bazile, bonsoir.
1569
BAZILE, en s’en allant.
1570
Eh bien ! bonsoir donc, bonsoir. (Ils l’accompagnent tous en riant.)
Scène XII
1571
LES ACTEURS PRÉCÉDENTS, excepté BAZILE.
1572
BARTHOLO, d’un ton important.
1573
Cet homme-là n’est pas bien du tout.
1574
ROSINE.
1575
Il a les yeux égarés.
1576
LE COMTE.
1577
Le grand air l’aura saisi.
1578
FIGARO.
1579
Avez-vous vu comme il parlait tout seul ? Ce que c’est que de nous ! (À Bartholo.) Ah çà, vous décidez-vous, cette fois ? (Il lui pousse un fauteuil très-loin du Comte et lui présente le linge.)
1580
LE COMTE.
1581
Avant de finir, madame, je dois vous dire un mot essentiel au progrès de l’art que j’ai l’honneur de vous enseigner. (Il s’approche et lui parle bas à l’oreille.)
1582
BARTHOLO, à Figaro.
1583
Eh mais ! il semble que vous le fassiez exprès de vous approcher, et de vous mettre devant moi pour m’empêcher de voir…
1584
LE COMTE, bas à Rosine.
1585
Nous avons la clef de la jalousie, et nous serons ici à minuit.
1586
FIGARO passe le linge au cou de Bartholo.
1587
Quoi voir ? Si c’était une leçon de danse, on vous passerait d’y regarder ; mais du chant !… Ahi, ahi.
1588
BARTHOLO.
1589
Qu’est-ce que c’est ?
1590
FIGARO.
1591
Je ne sais ce qui m’est entré dans l’œil, (Il rapproche sa tête.)
1592
BARTHOLO.
1593
Ne frottez donc pas.
1594
FIGARO.
1595
C’est le gauche. Voudriez-vous me faire le plaisir d’y souffler un peu fort ? (Bartholo prend la tête de Figaro, regarde par-dessus, le pousse violemment et va derrière les amants écouter leur conversation.)
1596
LE COMTE, bas à Rosine.
1597
Et quant à votre lettre, je me suis trouvé tantôt dans un tel embarras pour rester ici…
1598
FIGARO, de loin pour avertir.
1599
Hem !… Hem !…
1600
LE COMTE.
1601
Désolé de voir encore mon déguisement inutile…
1602
BARTHOLO, passant entre deux.
1603
Votre déguisement inutile !
1604
ROSINE, effrayée.
1605
Ah !…
1606
BARTHOLO.
1607
Fort bien, madame, ne vous gênez pas. Comment ! sous mes yeux mêmes, en ma présence, on m’ose outrager de la sorte !
1608
LE COMTE.
1609
Qu’avez-vous donc, Seigneur ?
1610
BARTHOLO.
1611
Perfide Alonzo !
1612
LE COMTE.
1613
Seigneur Bartholo, si vous avez souvent des lubies comme celle dont le hasard me rend témoin, je ne suis plus étonné de l’éloignement que mademoiselle a pour devenir votre femme.
1614
ROSINE.
1615
Sa femme ! Moi ! Passer mes jours auprès d’un vieux jaloux qui, pour tout bonheur, offre à ma jeunesse un esclavage abominable !
1616
BARTHOLO.
1617
Ah ! qu’est-ce que j’entends !
1618
ROSINE.
1619
Oui, je le dis tout haut ; je donnerai mon cœur et ma main à celui qui pourra m’arracher de cette horrible prison, où ma personne et mon bien sont retenus contre toute justice. (Rosine sort.)
Scène XIII
1620
BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.
1621
BARTHOLO.
1622
La colère me suffoque.
1623
LE COMTE.
1624
En effet, Seigneur, il est difficile qu’une jeune femme…
1625
FIGARO.
1626
Oui, une jeune femme et un grand âge, voilà ce qui trouble la tête d’un vieillard.
1627
BARTHOLO.
1628
Comment ! lorsque je les prends sur le fait ! Maudit Barbier ! Il me prend des envies…
1629
FIGARO.
1630
Je me retire, il est fou.
1631
LE COMTE.
1632
Et moi aussi ; d’honneur il est fou.
1633
FIGARO.
1634
Il est fou, il est fou !… (Ils sortent.)
Scène XIV
1635
BARTHOLO, seul, les poursuit.
1636
Je suis fou ! Infâmes suborneurs ! Émissaires du diable, dont vous faites ici l’office, et qui puisse vous emporter tous… Je suis fou !… Je les ai vus comme je vois ce pupitre… et me soutenir effrontément !… Ah ! il n’y a que Bazile qui puisse m’expliquer ceci. Oui, envoyons-le chercher. Holà ! quelqu’un… Ah ! j’oublie que je n’ai personne… Un voisin, le premier venu, n’importe. Il y a de quoi perdre l’esprit ! il y a de quoi perdre l’esprit !
1637
FIN DU TROISIÈME ACTE.
1638
(Pendant l’entracte, le Théâtre s’obscurcit ; on entend un bruit d’orage, et l’Orchestre joue celui qui est gravé dans le Recueil de la musique du Barbier (n° 5).
Acte IV
Scène Première
1639
Le Théâtre est obscur.
1640
BARTHOLO, DON BAZILE, une lanterne de papier à la main.
1641
BARTHOLO.
1642
Comment, Bazile, vous ne le connaissez pas ? Ce que vous dites est-il possible ?
1643
BAZILE.
1644
Vous m’interrogeriez cent fois, que je vous ferais toujours la même réponse. S’il vous a remis la lettre de Rosine, c’est sans doute un des émissaires du Comte. Mais, à la magnificence du présent qu’il m’a fait, il se pourrait que ce fût le Comte lui-même.
1645
BARTHOLO.
1646
Quelle apparence ? Mais, à propos de ce présent, eh ! pourquoi l’avez-vous reçu ?
1647
BAZILE.
1648
Vous aviez l’air d’accord ; je n’y entendais rien ; et, dans les cas difficiles à juger, une bourse d’or me paraît toujours un argument sans réplique. Et puis, comme dit le proverbe, ce qui est bon à prendre…
1649
BARTHOLO.
1650
J’entends, est bon…
1651
BAZILE.
1652
À garder.
1653
BARTHOLO, surpris.
1654
Ah ! ah !
1655
BAZILE.
1656
Oui, j’ai arrangé comme cela plusieurs petits proverbes avec des variations. Mais allons au fait : à quoi vous arrêtez-vous ?
1657
BARTHOLO.
1658
En ma place, Bazile, ne feriez-vous pas les derniers efforts pour la posséder ?
1659
BAZILE.
1660
Ma foi non, Docteur. En toute espèce de biens, posséder est peu de chose ; c’est jouir qui rend heureux : mon avis est qu’épouser une femme dont on n’est point aimé, c’est s’exposer…
1661
BARTHOLO.
1662
Vous craindriez les accidents ?
1663
BAZILE.
1664
Hé, hé ! monsieur… on en voit beaucoup cette année. Je ne ferais point violence à son cœur.
1665
BARTHOLO.
1666
Votre valet, Bazile. Il vaut mieux qu’elle pleure de m’avoir, que moi je meure de ne l’avoir pas.
1667
BAZILE.
1668
Il y va de la vie ? Épousez, Docteur, épousez.
1669
BARTHOLO.
1670
Aussi ferai-je et cette nuit même.
1671
BAZILE.
1672
Adieu donc. – Souvenez-vous, en parlant à la Pupille, de les rendre tous plus noirs que l’enfer.
1673
BARTHOLO.
1674
Vous avez raison.
1675
BAZILE.
1676
La calomnie, Docteur, la calomnie ! Il faut toujours en venir là.
1677
BARTHOLO.
1678
Voici la lettre de Rosine que cet Alonzo m’a remise, et il m’a montré, sans le vouloir, l’usage que j’en dois faire auprès d’elle.
1679
BAZILE.
1680
Adieu : nous serons tous ici à quatre heures.
1681
BARTHOLO.
1682
Pourquoi pas plus tôt ?
1683
BAZILE.
1684
Impossible ; le Notaire est retenu.
1685
BARTHOLO.
1686
Pour un mariage ?
1687
BAZILE.
1688
Oui, chez le barbier Figaro ; c’est sa nièce qu’il marie.
1689
BARTHOLO.
1690
Sa nièce ? Il n’en a pas.
1691
BAZILE.
1692
Voilà ce qu’ils ont dit au Notaire.
1693
BARTHOLO.
1694
Ce drôle est du complot ; que diable !
1695
BAZILE.
1696
Est-ce que vous penseriez ?…
1697
BARTHOLO.
1698
Ma foi, ces gens-là sont si alertes ! Tenez, mon ami, je ne suis pas tranquille. Retournez chez le Notaire. Qu’il vienne ici sur-le-champ avec vous.
1699
BAZILE.
1700
Il pleut, il fait un temps du diable ; mais rien ne m’arrête pour vous servir. Que faites-vous donc ?
1701
BARTHOLO.
1702
Je vous reconduis ; n’ont-ils pas fait estropier tout mon monde par ce Figaro ! Je suis seul ici.
1703
BAZILE.
1704
J’ai ma lanterne.
1705
BARTHOLO.
1706
Tenez, Bazile, voilà mon passe-partout, je vous attends, je veille ; et vienne qui voudra, hors le Notaire et vous, personne n’entrera de la nuit.
1707
BAZILE.
1708
Avec ces précautions, vous êtes sûr de votre fait.
Scène II
1709
ROSINE, seule, sortant de sa chambre.
1710
Il me semblait avoir entendu parler. Il est minuit sonné ; Lindor ne vient point ! Ce mauvais temps même était propre à le favoriser. Sûr de ne rencontrer personne… Ah ! Lindor ! si vous m’aviez trompée !… Quel bruit entends-je ?… Dieux ! c’est mon tuteur. Rentrons.
Scène III
1711
ROSINE, BARTHOLO.
1712
BARTHOLO rentre avec de la lumière.
1713
Ah ! Rosine, puisque vous n’êtes pas encore rentrée dans votre appartement…
1714
ROSINE.
1715
Je vais me retirer.
1716
BARTHOLO.
1717
Par le temps affreux qu’il fait, vous ne reposerez pas, et j’ai des choses très-pressées à vous dire.
1718
ROSINE.
1719
Que me voulez-vous, monsieur ? N’est-ce donc pas assez d’être tourmentée le jour ?
1720
BARTHOLO.
1721
Rosine, écoutez-moi.
1722
ROSINE.
1723
Demain je vous entendrai.
1724
BARTHOLO.
1725
Un moment, de grâce.
1726
ROSINE, à part.
1727
S’il allait venir !
1728
BARTHOLO lui montre sa lettre.
1729
Connaissez-vous cette lettre ?
1730
ROSINE, la reconnaît.
1731
Ah ! grands Dieux !…
1732
BARTHOLO.
1733
Mon intention, Rosine, n’est point de vous faire de reproches : à votre âge, on peut s’égarer ; mais je suis votre ami ; écoutez-moi.
1734
ROSINE.
1735
Je n’en puis plus.
1736
BARTHOLO.
1737
Cette lettre que vous avez écrite au Comte Almaviva…
1738
ROSINE, étonnée.
1739
Au Comte Almaviva !
1740
BARTHOLO.
1741
Voyez quel homme affreux est ce Comte : aussitôt qu’il l’a reçue, il en a fait trophée : je la tiens d’une femme à qui il l’a sacrifiée.
1742
ROSINE.
1743
Le Comte Almaviva !
1744
BARTHOLO.
1745
Vous avez peine à vous persuader cette horreur. L’inexpérience, Rosine, rend votre sexe confiant et crédule ; mais apprenez dans quel piège on vous attirait. Cette femme m’a fait donner avis de tout, apparemment pour écarter une rivale aussi dangereuse que vous. J’en frémis ! le plus abominable complot entre Almaviva, Figaro et cet Alonzo, cet élève supposé de Bazile qui porte un autre nom, et n’est que le vil agent du Comte, allait vous entraîner dans un abîme dont rien n’eût pu vous tirer.
1746
ROSINE, accablée.
1747
Quelle horreur !… quoi, Lindor !… quoi, ce jeune homme !…
1748
BARTHOLO, à part.
1749
Ah ! c’est Lindor.
1750
ROSINE.
1751
C’est pour le Comte Almaviva… C’est pour un autre…
1752
BARTHOLO.
1753
Voilà ce qu’on m’a dit en me remettant votre lettre.
1754
ROSINE, outrée.
1755
Ah ! quelle indignité !… Il en sera puni. – Monsieur, vous avez désiré de m’épouser ?
1756
BARTHOLO.
1757
Tu connais la vivacité de mes sentiments.
1758
ROSINE.
1759
S’il peut vous en rester encore, je suis à vous.
1760
BARTHOLO.
1761
Eh bien, le Notaire viendra cette nuit même.
1762
ROSINE.
1763
Ce n’est pas tout ; ô ciel ! suis-je assez humiliée !… Apprenez que dans peu le perfide ose entrer par cette jalousie, dont ils ont eu l’art de vous dérober la clef.
1764
BARTHOLO, regardant au trousseau.
1765
Ah, les scélérats ! Mon enfant, je ne te quitte plus.
1766
ROSINE, avec effroi.
1767
Ah, monsieur ! et s’ils sont armés ?
1768
BARTHOLO.
1769
Tu as raison ; je perdrais ma vengeance. Monte chez Marceline ; enferme-toi chez elle à double tour. Je vais chercher main-forte, et l’attendre auprès de la maison. Arrêté comme voleur, nous aurons le plaisir d’en être à la fois vengés et délivrés ; et compte que mon amour te dédommagera…
1770
ROSINE, au désespoir.
1771
Oubliez seulement mon erreur. (À part.) Ah ! je m’en punis assez !
1772
BARTHOLO, s’en allant.
1773
Allons nous embusquer. À la fin je la tiens, (Il sort.)
Scène IV
1774
ROSINE, seule.
1775
Son amour me dédommagera… Malheureuse !… (Elle tire son mouchoir et s’abandonne aux larmes.) Que faire ?… Il va venir. Je veux rester, et feindre avec lui, pour le contempler un moment dans toute sa noirceur. La bassesse de son procédé sera mon préservatif… Ah ! j’en ai grand besoin. Figure noble ! air doux ! une voix si tendre !… et ce n’est que le vil agent d’un corrupteur ! Ah malheureuse !… malheureuse !… Ciel ! on ouvre la jalousie ! (Elle se sauve.)
Scène V
1776
LE COMTE, FIGARO, enveloppé d’un manteau, paraît à la fenêtre.
1777
FIGARO parle en dehors.
1778
Quelqu’un s’enfuit ; entrerai-je ?
1779
LE COMTE, en dehors.
1780
Un homme ?
1781
FIGARO.
1782
Non.
1783
LE COMTE.
1784
C’est Rosine que ta figure atroce aura mise en fuite.
1785
FIGARO saute dans la chambre.
1786
Ma foi, je le crois… Nous voici enfin arrivés, malgré la pluie, la foudre et les éclairs.
1787
LE COMTE, enveloppé d’un long manteau.
1788
Donne-moi la main, (Il saute à son tour.) À nous la victoire.
1789
FIGARO jette son manteau.
1790
Nous sommes tout percés. Charmant temps, pour aller en bonne fortune ! Monseigneur, comment trouvez-vous cette nuit ?
1791
LE COMTE.
1792
Superbe pour un amant.
1793
FIGARO.
1794
Oui, mais pour un confident ?… Et si quelqu’un allait nous surprendre ici ?
1795
LE COMTE.
1796
N’es-tu pas avec moi ? J’ai bien une autre inquiétude ; c’est de la déterminer à quitter sur-le-champ la maison du tuteur.
1797
FIGARO.
1798
Vous avez pour vous trois passions toutes puissantes sur le beau sexe : l’amour, la haine et la crainte.
1799
LE COMTE regarde dans l’obscurité.
1800
Comment lui annoncer brusquement que le Notaire l’attend chez toi, pour nous unir ? Elle trouvera mon projet bien hardi. Elle va me nommer audacieux.
1801
FIGARO.
1802
Si elle vous nomme audacieux, vous l’appellerez cruelle. Les femmes aiment beaucoup qu’on les appelle cruelles. Au surplus, si son amour est tel que vous le désirez, vous lui direz qui vous êtes ; elle ne doutera plus de vos sentiments.
Scène VI
1803
LE COMTE, ROSINE, FIGARO.
1804
(Figaro allume toutes les bougies qui sont sur la table.)
1805
LE COMTE.
1806
La voici. – Ma belle Rosine !…
1807
ROSINE, d’un ton très-composé.
1808
Je commençais, monsieur, à craindre que vous ne vinssiez pas.
1809
LE COMTE.
1810
Charmante inquiétude !… Mademoiselle, il ne me convient point d’abuser des circonstances pour vous proposer de partager le sort d’un infortuné ; mais quelque asile que vous choisissiez, je jure mon honneur…
1811
ROSINE.
1812
Monsieur, si le don de ma main n’avait pas dû suivre à l’instant celui de mon cœur, vous ne seriez pas ici. Que la nécessité justifie à vos yeux ce que cette entrevue a d’irrégulier !
1813
LE COMTE.
1814
Vous, Rosine ! la compagne d’un malheureux ! sans fortune, sans naissance !…
1815
ROSINE.
1816
La naissance, la fortune ! Laissons là les jeux du hasard, et si vous m’assurez que vos intentions sont pures…
1817
LE COMTE, à ses pieds.
1818
Ah ! Rosine ! je vous adore !
1819
ROSINE, indignée.
1820
Arrêtez, malheureux !… vous osez profaner !… Tu m’adores !… Va, tu n’es plus dangereux pour moi ; j’attendais ce mot pour te détester. Mais avant de t’abandonner au remords qui t’attend (en pleurant), apprends que je t’aimais ; apprends que je faisais mon bonheur de partager ton mauvais sort. Misérable Lindor ! j’allais tout quitter pour te suivre. Mais le lâche abus que tu as fait de mes bontés, et l’indignité de cet affreux Comte Almaviva, à qui tu me vendais, ont fait rentrer dans mes mains ce témoignage de ma faiblesse. Connais-tu cette lettre ?
1821
LE COMTE, vivement.
1822
Que votre tuteur vous a remise ?
1823
ROSINE, fièrement.
1824
Oui, je lui en ai l’obligation.
1825
LE COMTE.
1826
Dieux, que je suis heureux ! Il la tient de moi. Dans mon embarras, hier, je m’en suis servi pour arracher sa confiance, et je n’ai pu trouver l’instant de vous en informer. Ah, Rosine ! il est donc vrai que vous m’aimez véritablement !…
1827
FIGARO.
1828
Monseigneur, vous cherchiez une femme qui vous aimât pour vous-même…
1829
ROSINE.
1830
Monseigneur ! Que dit-il ?…
1831
LE COMTE, jetant son large manteau, paraît en habit magnifique.
1832
Ô la plus aimée des femmes ! il n’est plus temps de vous abuser : l’heureux homme que vous voyez à vos pieds n’est point Lindor ; je suis le Comte Almaviva, qui meurt d’amour, et vous cherche en vain depuis six mois.
1833
ROSINE tombe dans les bras du Comte.
1834
Ah !…
1835
LE COMTE, effrayé.
1836
Figaro ?
1837
FIGARO.
1838
Point d’inquiétude, Monseigneur ; la douce émotion de la joie n’a jamais de suites fâcheuses ; la voilà, la voilà qui reprend ses sens ; morbleu ! qu’elle est belle !
1839
ROSINE.
1840
Ah Lindor !… Ah monsieur ! que je suis coupable ! J’allais me donner cette nuit même à mon tuteur.
1841
LE COMTE.
1842
Vous, Rosine !
1843
ROSINE.
1844
Ne voyez que ma punition ! J’aurais passé ma vie à vous détester. Ah, Lindor ! le plus affreux supplice n’est-il pas de haïr, quand on sent qu’on est faite pour aimer ?
1845
FIGARO regarde à la fenêtre.
1846
Monseigneur, le retour est fermé ; l’échelle est enlevée.
1847
LE COMTE.
1848
Enlevée !
1849
ROSINE, troublée.
1850
Oui, c’est moi… c’est le Docteur. Voilà le fruit de ma crédulité. Il m’a trompée. J’ai tout avoué, tout trahi : il sait que vous êtes ici, et va venir avec main-forte.
1851
FIGARO regarde encore.
1852
Monseigneur ! on ouvre la porte de la rue.
1853
ROSINE, courant dans les bras du Comte avec frayeur.
1854
Ah, Lindor !…
1855
LE COMTE, avec fermeté.
1856
Rosine, vous m’aimez ! Je ne crains personne ; et vous serez ma femme. J’aurai donc le plaisir de punir à mon gré l’odieux vieillard !…
1857
ROSINE.
1858
Non, non, grâce pour lui, cher Lindor ! Mon cœur est si plein, que la vengeance ne peut y trouver place.
Scène VII
1859
LE NOTAIRE, DON BAZILE, LES ACTEURS PRÉCÉDENTS.
1860
FIGARO.
1861
Monseigneur, c’est notre Notaire.
1862
LE COMTE.
1863
Et l’ami Bazile avec lui !
1864
BAZILE.
1865
Ah ! qu’est-ce que j’aperçois ?
1866
FIGARO.
1867
Eh ! par quel hasard notre ami…
1868
BAZILE.
1869
Par quel accident, messieurs…
1870
LE NOTAIRE.
1871
Sont-ce là les futurs conjoints ?
1872
LE COMTE.
1873
Oui, monsieur. Vous deviez unir la Signora Rosine et moi cette nuit, chez le Barbier Figaro ; mais nous avons préféré cette maison, pour des raisons que vous saurez. Avez-vous notre contrat ?
1874
LE NOTAIRE.
1875
J’ai donc l’honneur de parler à son Excellence monsieur le Comte Almaviva ?
1876
FIGARO.
1877
Précisément.
1878
BAZILE, à part.
1879
Si c’est pour cela qu’il m’a donné le passe-partout…
1880
LE NOTAIRE.
1881
C’est que j’ai deux contrats de mariage, Monseigneur ; ne confondons point : voici le vôtre ; et c’est ici celui du Seigneur Bartholo avec la Signora… Rosine aussi ? Les demoiselles apparemment sont deux sœurs qui portent le même nom ?…
1882
LE COMTE.
1883
Signons toujours. Don Bazile voudra bien nous servir de second témoin. (Ils signent.)
1884
BAZILE.
1885
Mais, Votre Excellence… je ne comprends pas…
1886
LE COMTE.
1887
Mon maître Bazile, un rien vous embarrasse, et tout vous étonne.
1888
BAZILE.
1889
Monseigneur… Mais si le Docteur…
1890
LE COMTE lui jetant une bourse.
1891
Vous faites l’enfant ! Signez donc vite.
1892
BAZILE, étonné.
1893
Ah ! ah !…
1894
FIGARO.
1895
Où donc est la difficulté de signer ?
1896
BAZILE, pesant la bourse.
1897
Il n’y en a plus ; mais c’est que moi, quand j’ai donné ma parole une fois, il faut des motifs d’un grand poids… (Il signe.)
Scène VIII et dernière
1898
BARTHOLO, UN ALCADE, DES ALGUAZILS, DES VALETS avec des flambeaux, et LES ACTEURS PRÉCÉDENTS.
1899
BARTHOLO voit le Comte baiser la main de Rosine, et Figaro qui embrasse grotesquement Don Bazile ; il crie en prenant le Notaire à la gorge.
1900
Rosine, avec ces fripons ! Arrêtez tout le monde. J’en tiens un au collet.
1901
LE NOTAIRE.
1902
C’est votre Notaire.
1903
BAZILE.
1904
C’est votre Notaire. Vous moquez-vous ?
1905
BARTHOLO.
1906
Ah ! Don Bazile. Eh, comment êtes-vous ici ?
1907
BAZILE.
1908
Mais plutôt, vous, comment n’y êtes-vous pas ?
1909
L’ALCADE, montrant Figaro.
1910
Un moment ; je connais celui-ci. Que viens-tu faire en cette maison, à des heures indues ?
1911
FIGARO.
1912
Heure indue ? Monsieur voit bien qu’il est aussi près du matin que du soir. D’ailleurs je suis de la compagnie de son Excellence Monseigneur le Comte Almaviva.
1913
BARTHOLO.
1914
Almaviva !
1915
L’ALCADE.
1916
Ce ne sont donc pas des voleurs ?
1917
BARTHOLO.
1918
Laissons cela. – Partout ailleurs, monsieur le Comte, je suis le serviteur de votre Excellence ; mais vous sentez que la supériorité du rang est ici sans force. Ayez, s’il vous plaît la bonté de vous retirer.
1919
LE COMTE.
1920
Oui, le rang doit être ici sans force ; mais ce qui en a beaucoup est la préférence que mademoiselle vient de m’accorder sur vous en se donnant à moi volontairement.
1921
BARTHOLO.
1922
Que dit-il, Rosine ?
1923
ROSINE.
1924
Il dit vrai. D’où naît votre étonnement ? Ne devais-je pas cette nuit même être vengée d’un trompeur ? Je le suis.
1925
BAZILE.
1926
Quand, je vous disais que c’était le Comte lui-même, Docteur ?
1927
BARTHOLO.
1928
Que m’importe à moi ? Plaisant mariage ! Où sont les témoins ?
1929
LE NOTAIRE.
1930
Il n’y manque rien. Je suis assisté de ces deux messieurs.
1931
BARTHOLO.
1932
Comment, Bazile ! vous avez signé ?
1933
BAZILE.
1934
Que voulez-vous ? Ce diable d’homme a toujours ses poches pleines d’arguments irrésistibles.
1935
BARTHOLO.
1936
Je me moque de ses arguments. J’userai de mon autorité.
1937
LE COMTE.
1938
Vous l’avez perdue en en abusant.
1939
BARTHOLO.
1940
La demoiselle est mineure.
1941
FIGARO.
1942
Elle vient de s’émanciper.
1943
BARTHOLO.
1944
Qui te parle à toi, maître fripon ?
1945
LE COMTE.
1946
Mademoiselle est noble et belle ; je suis homme de qualité, jeune et riche, elle est ma femme : à ce titre, qui nous honore également, prétend-on me la disputer ?
1947
BARTHOLO.
1948
Jamais on ne l’ôtera de mes mains.
1949
LE COMTE.
1950
Elle n’est plus en votre pouvoir. Je la mets sous l’autorité des lois ; et monsieur, que vous avez amené vous-même, la protégera contre la violence que vous voulez lui faire. Les vrais magistrats sont les soutiens de tous ceux qu’on opprime.
1951
L’ALCADE.
1952
Certainement. Et cette inutile résistance au plus honorable mariage indique assez sa frayeur sur la mauvaise administration des biens de sa pupille, dont il faudra qu’il rende compte.
1953
LE COMTE.
1954
Ah ! qu’il consente à tout, et je ne lui demande rien.
1955
FIGARO.
1956
Que la quittance de mes cent écus : ne perdons pas la tête.
1957
BARTHOLO, irrité.
1958
Ils étaient tous contre moi ; je me suis fourré la tête dans un guêpier !
1959
BAZILE.
1960
Quel guêpier ! Ne pouvant avoir la femme, calculez, Docteur, que l’argent vous reste ; et…
1961
BARTHOLO.
1962
Eh ! laissez-moi donc en repos, Bazile ! Vous ne songez qu’à l’argent. Je me soucie bien de l’argent, moi ! À la bonne heure, je le garde ; mais croyez-vous que ce soit le motif qui me détermine ? (Il signe.)
1963
FIGARO, riant.
1964
Ah ! ah ! ah ! Monseigneur, ils sont de la même famille.
1965
LE NOTAIRE.
1966
Mais, messieurs, je n’y comprends plus rien. Est-ce qu’elles ne sont pas deux demoiselles qui portent le même nom ?
1967
FIGARO.
1968
Non, monsieur, elles ne sont qu’une.
1969
BARTHOLO, se désolant.
1970
Et moi qui leur ai enlevé l’échelle pour que le mariage fût plus sûr ! Ah ! je me suis perdu faute de soins.
1971
FIGARO.
1972
Faute de sens. Mais soyons vrais, Docteur : quand la jeunesse et l’amour sont d’accord pour tromper un vieillard, tout ce qu’il fait pour l’empêcher peut bien s’appeler à bon droit la Précaution inutile.